Fusianima
La ville entre nous
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La ville entre nous

par Studio Fusianima

La première fois que je l’ai vue, il pleuvait à l’intérieur de moi. <br><br> Pas une pluie poétique, pas ces gouttes qu’on décrit pour faire joli. Une pluie sale, lourde, celle des jours où tu tiens debout par habitude. J’étais assis au fond du métro, dos contre la vitre froide, à regarder des reflets de visages comme on regarde un film qu’on n’a plus la force de suivre. <br><br> Elle est montée à République. <br><br> Elle n’a pas fait de bruit. Pas de parfum trop fort, pas de démarche qui réclame le monde. Juste… une présence. Comme si l’air s’était réorganisé autour d’elle. Elle a levé les yeux, et pendant une seconde, j’ai eu l’impression absurde qu’elle me reconnaissait depuis toujours. <br><br> Je détourne rarement le regard par timidité. Je détourne le regard pour ne pas donner trop de pouvoir. Mais là, impossible. Dans ses yeux il y avait quelque chose de calme, une netteté qui ne jugeait pas. Une façon de dire : je te vois, sans te demander d’être quelqu’un d’autre. <br><br> Quand le métro a freiné, une secousse a projeté son livre au sol. Un vieux poche, dos cassé, pages cornées. Je l’ai ramassé, et en le lui tendant, j’ai vu la phrase soulignée au crayon, presque furieuse : <br><br> “On ne perd pas les gens. On perd le temps qu’on n’a pas osé leur donner.” <br><br> Je lui ai rendu le livre comme on rend une arme. <br><br> — Vous soulignez au crayon, ai-je dit, pour dire quelque chose, n’importe quoi.<br> — Oui, a-t-elle répondu. Pour que les phrases ne s’enfuient pas. <br><br> Sa voix n’avait pas de sucre. Elle était simple. Solide. Et moi, avec ma vie en morceaux bien rangés, j’ai senti un craquement. <br><br> On est descendus au même arrêt. Ça arrive. Mais elle a marché à mon rythme, comme si c’était décidé depuis le début. <br><br> — Vous rentrez où ? a-t-elle demandé.<br> — Nulle part, ai-je répondu. Comme ça, on ne se trompe pas. <br><br> Elle a souri, pas pour se moquer. Pour comprendre. <br><br> — Alors je marche avec vous jusqu’à nulle part. <br><br> On a traversé Paris comme on traverse une mémoire. Les trottoirs brillaient. Les cafés diffusaient leurs rires comme des refuges fermés. Et dans cette ville qui a tout vu, j’étais en train de redevenir quelqu’un qui peut encore être surpris. <br><br> Sur le Pont des Arts, elle s’est arrêtée. <br><br> — On dirait que vous avez appris à vivre en apnée, a-t-elle dit. <br><br> Je n’ai pas répondu. Parce que c’était vrai. Parce que j’avais passé des années à être prudent avec mes sentiments comme on est prudent avec une blessure. Je n’avais pas “raté” l’amour. J’avais juste décidé qu’il coûtait trop cher. <br><br> Elle a posé ses mains sur la rambarde, et son silence était une question. <br><br> — J’ai aimé, ai-je fini par dire. Fort. Mal. Je me suis vidé. Je ne veux plus.<br> — Vous dites ça comme si aimer était une faute. <br><br> J’ai serré les dents. J’aurais voulu la renvoyer, l’éloigner, lui dire de ne pas mettre les doigts là où ça brûle. Mais elle ne touchait pas ma douleur pour jouer. Elle la regardait comme on regarde un feu : avec respect. <br><br> — Vous savez ce qui est le pire ? ai-je soufflé. Ce n’est pas qu’elle soit partie. C’est que je me sois habitué au manque. Comme si c’était ma maison.<br> — Alors on va déménager, a-t-elle répondu. <br><br> J’ai ri, bref, sec, presque humilié par l’espoir que ça réveillait. <br><br> — Vous dites ça à un inconnu.<br> — Non, a-t-elle dit. Je dis ça à quelqu’un qui attend qu’on lui rende la permission d’être vivant. <br><br> Le mot permission m’a traversé. <br><br> Je l’ai regardée longtemps. Puis j’ai fait un geste que je ne faisais plus : j’ai raconté. Pas toute l’histoire. Mais assez pour que l’air devienne fragile. Je lui ai parlé de la femme d’avant, de la promesse faite sous un plafond d’hôpital, du “je reviens” qui n’était jamais revenu. De la colère, de la honte, de la peur de recommencer. <br><br> Elle a écouté sans me sauver. Sans me contredire. Sans me dire que “le temps guérit”. Elle a juste été là, comme on tient une lampe pendant que l’autre cherche la sortie. <br><br> Quand j’ai eu fini, elle a pris une inspiration lente. <br><br> — J’ai perdu quelqu’un aussi, a-t-elle dit. Pas dans un drame. Dans un effacement. Il est parti petit morceau par petit morceau, jusqu’à ce que je sois la seule à tenir notre histoire. Et je me suis juré que plus jamais je ne porterais seule. <br><br> Elle s’est tournée vers moi. <br><br> — Si je vous aime, ce sera à deux. Même quand ça fera peur. Même quand vous voudrez fuir. <br><br> Je n’ai pas réfléchi. J’ai senti. Et c’était ça, le danger. <br><br> Je me suis approché, mais je n’ai pas pris sa main tout de suite. Je l’ai regardée comme si je demandais la permission. <br><br> — Vous vous appelez comment ? ai-je demandé, ridicule, bouleversé.<br> — Jeanne, a-t-elle dit. Et vous ?<br> — Tom. <br><br> Elle a répété mon prénom comme si elle l’écrivait. <br><br> Puis elle a glissé ses doigts dans les miens. <br><br> Ce contact n’avait rien d’explosif. C’était pire. C’était juste… juste. Comme si mon corps reconnaissait enfin une vérité que ma tête avait refusée.

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