L'Ombre du Laurier: Une Enquête sur Jules César

Par Seb Le ReveurBiographie Classique

# Chapitre 1 : Le Phénix des Cendres de Sylla La ville respirait la terreur. Chaque rumeur charriait son fardeau de sang, chaque pas dans la rue pouvait être le dernier. Chez moi, l'attente devenait ...

Le Phénix des Cendres de Sylla

# Chapitre 1 : Le Phénix des Cendres de Sylla La ville respirait la terreur. Chaque rumeur charriait son fardeau de sang, chaque pas dans la rue pouvait être le dernier. Chez moi, l'attente devenait un poison lent, mais je n'étais pas homme à trembler. Mon lien avec Marius, avec Cinna, formait une tache aux yeux de Sylla ; son courroux finirait par frapper à ma porte. La seule question demeurait : quand, et sous quelle forme ? Trois coups secs, lourds, résonnèrent. Ce n'était pas le toquage familier d'un ami ou d'un client, mais le son d'une autorité annonçant sa présence sans demander permission. Mon *ostiarius* ouvrit. Aussitôt, l'air froid de la rue, charriant l'odeur âcre de la poussière, fit pénétrer le frisson de la crainte dans mon *atrium*. Un centurion se tenait devant lui. Sa stature massive trahissait les rigueurs de la guerre civile. Sous une tunique de laine rouge sombre et un *sagum* de voyage, ses *caligae* de cuir, impeccablement cirées, détonnaient avec le sol souvent boueux de Rome. Un *gladius* classique pendait à sa hanche, son fourreau sobre et propre. Un détail, avant même qu'il n'ouvre la bouche, capta mon attention : le rouleau de parchemin qu'il serrait dans sa main gauche. Ses phalanges étaient blanchies tant il le retenait, comme s'il craignait que le vent ne l'arrache – ou plutôt, comme s'il s'en tenait malgré lui. Son visage, pierre sculptée par l'ordre et l'obéissance, dissimulait mal un éclair indéfinissable – gêne ? pitié ? – dans ses yeux. Cet échange fugace, cette humanité perçue chez un serviteur de Sylla, me confirmait que l'heure était venue. Le centurion, son regard redevenu impénétrable, ne perdit pas un instant. Sa voix, grave et sèche, taillée par les ordres et le vent des campagnes, fendit le silence comme un *pilum* : « Caius Iulius Caesar, » commença-t-il, sans préambule ni salutation. « Par ordre du Dictateur Lucius Cornelius Sulla Felix, je vous remets ceci. » L'ostiarius, ce pauvre homme, s'était pétrifié près de l'entrée. Une ombre pâle et tremblante, les yeux fixés sur le centurion, il n'osait ni bouger, ni même respirer trop fort. Ses mains restaient crispées sur le battant de porte, comme si elle laissait toujours passer le froid menaçant de la rue. Le centurion ne tendit pas directement le parchemin. Ce n'était pas un message de pair à pair, mais une imposition. D'un pas, puis d'un second, ses *caligae* claquant doucement sur les carreaux de marbre de l'*atrium*, il avança. Son œil chercha une surface adéquate et trouva le *cartibulum* de bronze aux pieds de lion, à quelques pas de ma chaise curule. Le geste fut délibéré, lent, presque un rituel. Il abaissa son bras, les phalanges toujours blanches autour du rouleau. Le parchemin effleura d'abord le plateau de bronze, un frôlement léger, avant d'être déposé. Le rouleau s'immobilisa avec un petit claquement sec, infime, du lin scellé contre le métal. Aucune douceur dans ce geste, mais une ferme détermination, comme s'il se déchargeait d'une chose déplaisante. Aussitôt, il retira sa main, brusquement, comme s'il avait touché une braise. Un pas en arrière, et son corps reprit sa rigidité martiale, les bras croisés, le regard fixé sur moi, sans un mot de plus. La tâche accomplie, le message de Sylla gisait là, sur le bronze, menace tangible au cœur de ma maison. Je ne m'attardai pas sur le centurion ; sa tâche était accomplie. L'ostiarius n'était plus qu'un fantôme de serviteur, figé. Mon regard, aiguisé par l'habitude d'analyser chaque détail d'une bataille ou d'un traité, se posa immédiatement sur le rouleau. Le parchemin était d'un blanc cassé, presque ivoire, avec le grain fin de la peau préparée encore visible. Une fine lanière de lin torsadé, d'un rouge brique, le maintenait fermé, serrée fermement, presque brutalement. À son extrémité, le sceau de Sylla. Une galette de cire rouge foncée, d'environ deux doigts de diamètre, portait, gravée avec une précision impitoyable, l'image que j'avais déjà vue sur ses anneaux : trois trophées empilés – symboles de ses victoires – et, en dessous, distinctement, un serpent mordant un homme. L'emblème même de sa puissance et de sa cruauté. Le *cartibulum* de bronze massif avait un plateau lisse et poli par des années de service dans mon *atrium*. Une patine sombre, presque noire, enveloppait les creux des ornements, tandis que les arêtes et les surfaces planes brillaient d'un éclat plus chaud, révélant la richesse du métal. À cet instant précis, une légère rayure sur l'une des griffes du lion sculpté qui formait un pied, presque invisible, capta la lumière de la pièce. Une marque ancienne, qui détonnait avec la solennité du moment. Un bref instant de silence s'étira, lourd comme un ciel d'orage. Le centurion, statue de marbre, ne trahissait aucune impatience, son visage figé dans son obéissance. L'ostiarius, un souffle retenu dans la gorge, espérait sans doute disparaître. Je rompis l'immobilité. Non par un geste brusque, ni par un son inattendu. Je ne me levai pas. Mon buste, déjà droit, s'affermit davantage sur la chaise curule, un imperceptible raidissement de ma colonne vertébrale. Mes lèvres fines esquissèrent une ligne plus dure, une expression de concentration intense, non de colère. Une manifestation silencieuse, une prise de possession de l'instant. De ma chaise, j'allongeai lentement ma main droite. Elle ne trahissait ni précipitation ni avidité, mais la certitude mesurée d'un homme qui prend ce qui lui revient, fût-ce une offense. Mes doigts longs et fermes effleurèrent la surface froide du bronze du *cartibulum*, puis se refermèrent sur le parchemin, le soulevant avec une légèreté calculée, comme si je mesurais déjà le poids de sa signification. Le rouleau gisait dans ma main droite, à la distance d'un avant-bras tendu. Assez loin pour en embrasser les détails sans effort, mais assez près pour que le poids de son contenu me soit tangible. Aussitôt, mon regard se posa de nouveau sur le sceau de cire rouge foncée. Le temps s'écoulait, non pas en secondes, mais en battements de cœur ralentis. Je posai mon pouce gauche, ferme et précis, sur le sceau. L'index le rejoignit, appliquant une pression légère, calculée. Le lin torsadé, d'un rouge brique, grinca à peine sous la tension. Un craquement sec et minuscule, à peine perceptible dans l'oppressant silence, annonça la cire se fendant sous mes doigts. Le morceau de cire, portant la tête du serpent et un fragment de trophée, tomba sur le sol de marbre avec un *clic* presque inaudible, un son si ténu qu'il semblait vouloir disparaître. L'ostiarius restait un fantôme de silence. Sa respiration inaudible, il retenait chaque muscle de son corps, figé dans l'attente. Le centurion, pilier de pierre, gardait sa rigidité martiale inébranlable. Pas le moindre mouvement, pas même un frôlement de son poids d'un pied à l'autre. Il se tenait là, présent, mais comme un élément du décor, guettant l'exécution de l'ordre qu'il avait livré.

L'Architecte des Dettes et des Rêves

Chapitre 2 : L'Architecte des Dettes et des Rêves Mon entrée dans le *tablinum* de Crassus ne rompit pas la tension ; elle la redoubla. Le maître des lieux m'y attendait déjà. Sa main lourde reposait sur la vaste table de marbre. Dos aux étagères chargées de rouleaux, il faisait face à la porte. Pompée, premier convive, se tenait à sa droite, immobile. Son profil martial se découpait sur les derniers éclats du jour. L'air, lourd d'essences rares et de cire chaude des lampes fraîchement allumées, respirait une conspiration luxueuse. Je franchis le seuil en dernier, balayant la scène du regard, enregistrant chaque nuance. Ma place n'était pas celle d'un subalterne. Je tirai un *sella* bas, m'assis, et tournai le dossier. Crassus me faisait face. Pompée restait dans mon champ périphérique. Le marbre sous ma main droite glaçait la paume. Mon corps restait immobile. Deux figures imposantes, debout, formaient un arc tendu autour de ma position assise. Le silence s'étirait, lourd non d’attente passive, mais d’une joute implicite. Une évaluation mutuelle entre trois loups rassemblés. Le *clac* sec de ma main sur le marbre rompit l'envoûtement. Une marque d'autorité implacable. Mon regard s'ancra un instant sur Crassus, puis transperça Pompée. Crassus tressaillit imperceptiblement, son menton se raidissant. Pompée, imperturbable, ajusta le poids sur sa jambe droite. Leurs yeux cherchaient en moi l'étincelle. « L'heure... » Ma voix, basse mais ferme, trancha l'air. Pompée, en face, serra les doigts de sa main libre en un poing lâche, geste instinctif du guerrier. Crassus plissa les yeux, ses lèvres fines se contractant. Je m'inclinai très légèrement, transition délibérée. « ...est venue. » Mon regard quitta Pompée pour s'ancrer sur Crassus, les incluant tous deux dans la portée de ma volonté. Ce fut Crassus qui répondit le premier. Son corps se détendit d'un infime relâchement. Sa main, posée sur la table, se frotta doucement contre la pierre polie. Un froissement à peine audible, une caresse possessive. Un éclair de calcul traversa ses pupilles alors que son regard remontait vers les miens. « L'heure est venue, dites-vous, Jules ? » Sa voix, grave et mesurée, sentait la prudence affûtée par des années de manigances financières. « Mais pour quelle ambition précisément ? La vôtre ? Ou la nôtre, collectivement ? » Pompée, qui n'avait pas bougé, intervint. Sa voix plus sèche, impatiente. Il fit un pas vers la table. « La sienne, évidemment. N'est-ce pas toujours le cas ? La question n'est pas tant l'ambition, Crassus, que la méthode. Comment comptez-vous arracher ce que le Sénat nous refuse ? » Je les laissai s'exprimer, pesant chaque mot. L'impatience de Pompée, la prudence calculatrice de Crassus. Les deux forces que je devais lier. « Ni l'une, ni l'autre, Pompée. L'heure est à Rome, affaiblie par vos querelles et nos échecs. » Je me redressai légèrement sur mon siège. « Le Sénat est une institution gangrenée par l'inertie et la corruption. Il refuse la gloire à Pompée, les richesses à Crassus, et le Consulat à quiconque ose défier son autorité moribonde. » « Il nous refuse surtout de faire ce que nous savons nécessaire pour la République », reprit Crassus, son index tapotant le marbre. « Les terres pour vos vétérans, Pompée. Les avantages pour mes publicains. Des miettes pour ces sénateurs engraissés. » « Alors, ces miettes, nous les prendrons », déclarai-je. Ma voix basse portait une autorité incontestable. « Par la force, si nécessaire. Mais d'abord, par l'alliance. Votre gloire militaire, Pompée. Votre fortune, Crassus. Et mon ambition, qui saura les diriger. » Mon regard fixa chacun d'eux. « Nous ne faisons pas ici un pacte. Nous forgeons le destin de Rome. Le vôtre. Et le mien. » Le *frottement* de la main de Crassus sur le marbre reprit, plus prononcé cette fois. Un acquiescement tacite. Pompée, son regard sombre fixé sur moi, finit par hocher lentement la tête. L'étincelle avait jailli. La poudre allait s'enflammer.

Le Labyrinthe Gaulois

### Chapitre 3 : Le Labyrinthe Gaulois On le nommait « Le Labyrinthe Gaulois », un titre dérisoire pour ces défenses primitives, ces vastes forêts. Devant moi s'étirait l'âpreté même de la Gaule, brute et sans fioritures. Une muraille de terre et de troncs bruts, un formidable *agger*, se dressait sur une pente raide. Son faîte, hérissé de palissades aiguisées, mordait le ciel pâle. L'âcre odeur de terre fraîchement remuée, mêlée au bois coupé et à la faible pointe de sueur barbare, flottait lourdement. Ma main gauche, instinctive et exigeante, se posa sur le montant le plus proche. Le tronc de chêne massif, son écorce rugueuse, épaisse et gorgée d'humidité, frôla mes doigts. Le bois, froid et lourd, laissa sa résine sèche adhérer à ma paume. Une force brute, taillée à la hache. Un défi palpable. Mon œil droit, affûté comme une lame, ne s'attarda pas sur l'ensemble. Il se fixa, bien au-dessus de ma tête, sur un point précis : deux troncs verticaux ne se rejoignaient pas parfaitement. Non une brèche visible, mais une jonction imparfaite, le liant de terre et de petites pierres y paraissait moins dense. Une ligne d'ombre plus profonde trahissait une cohésion moindre. Un point à faire céder. Titus Labienus, mon légat le plus fidèle, se tenait à ma droite, écoutant, scrutant. Mon *baculum*, jusqu'alors martelant le sol avec une régularité implacable, se leva d'un geste sec et précis. Sa pointe de bronze désigna la cible, une flèche silencieuse. « Là-haut. Voyez. Faible. » Un silence plus profond encore s'installa, rompant le murmure lointain de la plaine. Labienus se redressa imperceptiblement. Sa tête pivota, rapide et précise. Ses yeux, d'un bleu d'acier, se posèrent sans le moindre doute sur la jonction défectueuse. Mon *baculum* amorçait déjà sa descente, à mi-chemin de ma hanche. Une légère contraction résiduelle, une chaleur diffuse, courait le long de mon avant-bras, souvenir physique, comme une corde d'arc détendue. « Vu, César. Agissons. » Le regard de Labienus restait rivé sur la faille. Mon *baculum* conservait sa légère inclinaison, pointe de bronze à quelques paumes de ma cuisse, prêt à jaillir. Je quittai le chêne. Ma main gauche se posa sur la poignée de mon glaive, le *gladius*. L'heure de l'observation était révolue. L'action imminente.

Le Murmure du Rubicon

Chapitre 4 : Le Murmure du Rubicon Le Rubicon s’étirait devant moi, sombre, indifférent. Son murmure éternel, seul son que ma volonté n’eût pu réduire au silence, emplissait la nuit. Sur ses rives, l'air retenait son souffle. Pourtant, un détail infime, lourd de sens, capta mon attention : le reflet vacillant d’une lanterne sur la surface noire et ridée du fleuve. Un point de lumière tremblant, miroitant boue et ciel, se faisait œil interrogateur. Au-delà de cette interrogation muette, un son sec et répété perça la tension : le crissement des cailloux sous les sabots de mes éclaireurs qui sondaient déjà la profondeur du gué. Mes montures, plus encore que mes hommes, semblaient pressentir l’irrévocable. À ma gauche, le Primus Pilus de ma Dixième Légion, une montagne de fidélité. Sa silhouette massive, son casque simple, son regard d’acier, disaient la loyauté inébranlable de mes légions. Sa main, immobile, frôlait le pommeau de son glaive. À ma droite, Marcus Antonius, mon fidèle tribun. La jeunesse ardente de son visage tranchait avec la sagesse rugueuse du centurion. Son souffle était court, mais contenu ; ses yeux, fixés sur moi, attendaient. Un dernier frisson traversa l’air. « Imperator, le moment est-il venu ? » Le murmure d'Antonius, à peine audible, portait une tension palpable. Je ne répondis pas, mon regard toujours ancré dans le miroitement de la lanterne. Le temps s’étirait, suspendu au bord d’une lame. Je resserrai les rênes de mon cheval d'une pression brève, mais ferme. La bête aguerrie répondit sans agitation. L'encolure se redressa légèrement, les muscles de l'épaule se tendirent sous le cuir de la selle. Un léger souffle s’échappa de ses naseaux, presque un soupir, comme si elle saisissait que l'attente avait pris fin. C'était le geste d’un homme qui, avant de jeter les dés, reprend les commandes du destin. Vint alors la déclaration. Non un murmure craintif, ni une exclamation désordonnée. Un commandement, clair et mesuré, porté loin par le silence nocturne. « Alea iacta est. » Dans la seconde exacte où ces mots frappèrent l'air, Antonius, d'un mouvement sec, à peine perceptible, hocha la tête. Ses yeux, déjà fixés sur le chemin à venir, s’assombrirent d'une détermination nouvelle. Le Primus Pilus serra la mâchoire, une veine battant un instant sur sa tempe. Son poing se referma sur la poignée de son glaive avec un cliquetis étouffé. Puis, un léger mouvement du bras vers l'avant. Le signal était donné. Les soldats alentour ne s'alignèrent pas aussitôt les boucliers. Le premier mouvement perceptible fut un léger déplacement de poids, une bascule collective des corps vers l'avant. J’entendis le frottement discret du cuir des ceinturons, le cliquetis léger des anneaux de cotte de mailles. Des corps qui se mettaient en mouvement. Chacun se préparait à l'effort, l’instinct de la tâche ancré dans leurs os. Le Rubicon, à son tour, accepta son premier assaut. Le sabot avant d'un cheval de ma cavalerie légère, l'un de mes éclaireurs, toucha l'eau. Je vis la patte se poser lourdement, l'eau éclaboussant en gerbe sombre. Puis, le « ploc » sourd, caractéristique, immédiatement suivi du grincement du gravier sous le poids de la bête qui s'enfonçait. Le mouvement était lancé. L’image collective du fleuve se transforma. Ce miroir sombre devint, en un instant, une succession de crêtes blanches, d'écumes éparses. Les reflets des lanternes et de la lune se fragmentèrent, des milliers de points de lumière dansants agités par l'assaut. Trois secondes après ce « ploc » initial, une trentaine de sabots et une quinzaine de bottes fendaient déjà la surface. Cavalerie de tête, suivie des premiers rangs de mes légionnaires, avançait d'un pas déterminé, sans hésitation. Un grondement sourd et continu s'imposa. Plus un simple cliquetis, plus un ploc isolé. Un froissement incessant de l'eau, la succion des bottes s'arrachant à la boue, le raclement répété des graviers sous les fers des chevaux. Un murmure grave et puissant, comme la respiration d'une bête gigantesque qui s'éveille et se met en marche, supplantant tout autre son. Le Rubicon frémissait sous nos pieds. L'irréversible était en branle.

Le Voile du Dictateur

Le pourpre tyrien frappait l'œil et l'esprit. Si profond qu'il frôlait le noir, une couleur d'empire et d'ancien crépuscule. Des fils d'or, fins comme de la lumière filée, captaient le halo des lampes à huile, faisant scintiller la fine laine gauloise. Gaius, mon *lictor primus*, un colosse au visage impassible, le tenait à hauteur de ma poitrine. Il ne s'inclinait pas jusqu'à terre, non, mais une légère inclinaison de ses épaules dénotait un respect profond. Je le saisis d'une prise implacable, un acte de possession. Une tension infime traversa l'étoffe ; les doigts noueux de Gaius s'attardèrent un instant, comme s'il hésitait à relâcher le poids symbolique. Il ne desserra sa prise qu'après un bref hochement de tête. « Lâche, » dis-je, sans élever la voix, mes yeux cloués aux siens. Le ton était une promesse de conséquences, pas une simple instruction. Ses mains retombèrent le long de son corps, vides. Un *adiutor* discret, jeune homme aux gestes précis, attendait sur ma droite ; je n'aurais toléré ni incompétence ni encombrement. Je pivotai légèrement. Le *sinus*, première bande du tissu, glissa sur mon épaule gauche, frais un instant, puis captant la chaleur de ma chair. « Tiens, » ordonnai-je, le bras gauche levé. L'étoffe glissa, ses cinq mille deux cents grammes s'installant. Le jeune *adiutor* saisit le reste de la *toga* ; pas un faux pli. Mon bras gauche, fléchi, le poing à hauteur de clavicule, formait un support rigide. Je pris l'autre extrémité. Le tissu glissa autour de mon dos, sous mon aisselle droite, puis traversa mon abdomen, une diagonale de pourpre s'imposant vers ma poitrine. Mon bras gauche guida le pan. D'un geste assuré, je le jetai par-dessus l'épaule, et la *lacina* tomba. Les cinq mille deux cents grammes s'affalèrent. L'armure de pouvoir était achevée. Le poids n'était pas seulement celui de la laine, mais celui de la *dignitas*. Sans un mot, l'*adiutor* fit un pas en arrière, ses pieds joints. Le drapé était parfait. Il effleura la poignée de son *pugio*, un geste si bref qu'il en était instinctif. J'élevai mes épaules, les tirant en arrière, m'enracinant. Ma nuque se raidit, le menton se leva d'un souffle – une réaffirmation silencieuse. Derrière moi, la *lacina* ne présentait aucune vague désordonnée. Sept plis majeurs, profonds, verticaux et réguliers comme les cannelures d'une colonne dorique, descendaient de mon épaule gauche. Le pourpre s'y enfonçait, créant des creux sombres, une masse inébranlable. Le jeune homme recula, pivotant avec la fluidité d'une ombre. Une porte dérobée à ma droite s'entrouvrit juste assez pour qu'il disparaisse. Alors, le seul son fut le froissement infime du lin de ma tunique sous le pourpre tyrien, un crépitement sec à chaque mouvement de ma cage thoracique. Le son de ma propre enveloppe. « Et maintenant, » pensai-je, la pensée claire et nette, « le monde. » Mon regard se posa sur la grande carte en bronze ciselé de l'Italie et des provinces conquises, fixée au mur opposé. Mes yeux parcoururent la ligne sinueuse du Tibre, les routes de Gaule, les terres d'Égypte et d'Asie. Je voyais des volontés, des ressources, des destins. La vision stratégique s'imposait, gravée dans le métal comme dans mon esprit.

Les Ides de la Trahison

**Chapitre 6 : Les Ides de la Trahison** Le marbre froid de l'atrium mordait mes *calcei* tandis que je traversais ma *domus*. L'air matinal, encore imprégné d'une fraîcheur nocturne, annonçait déjà le bourdonnement profond de Rome. Un murmure grave et continu s'élevait, tissant les attentes de la plèbe aux échos de la dixième Légion et aux chuchotements des sénateurs. Ma destinée ne se pliait pas aux fables. Peu importaient les chants d'oiseaux ou les entrailles de poulets, ma route me menait à la *porta*, où mes licteurs attendaient. Mon *primus lictor*, une ombre familière, extension muette de ma volonté, se tenait là. Vétéran aguerri des sables d'Afrique et des neiges des Gaules, son nom m'échappait, mais sa présence demeurait une forteresse inébranlable. Sa toge, d'un blanc cassé mais sans tache, témoignait de l'usage plus que de la négligence, ses plis lourds épousant les mouvements d'un corps accoutumé aux longues marches. Dans sa main, le *fasces*, verges d'orme serrées de cuir rouge lustré, arborait la *securis* de bronze, émoussée par le temps, mais jamais par sa signification. Ses *caligae* de cuir sombre, cloutées et maculées de boue séchée, racontaient les sentiers parcourus depuis l'aube. Il incarnait l'ordre, un silence vigilant à mes côtés. Je franchis la *porta*, le pied droit en premier, sentant le pavé froid et légèrement humide sous ma *caliga*. Par-delà l'épaule de mon *primus lictor*, mon regard fut happé par une tache de couleur : la pointe de bronze d'un petit *vexillum*. Ce carré de laine rouge fanée exhibait l'emblème à peine discernable de la *Legio X Equestris*, ma fidèle Légion. La hampe de bois tremblait légèrement, tenue par une main invisible, signe d'une attente respectueuse. Une voix alors, martiale et tranchante, perça le bourdonnement ambiant. Un *praeco*, plus en avant, découpait l'air matinal de son appel. « Faites place pour le Dictateur ! » hurla-t-il, sa voix résonnant sur les pierres. « Faites place pour l'Imperator ! Les affaires de la République nous appellent ! » La foule, masse compacte de citoyens, recula sans panique, mais avec une discipline presque militaire. Une quinzaine d'hommes aux premières lignes s'écartèrent d'un pas et demi, se pressant contre les murs des *insulae* ou les étals des marchands. Un mouvement précis, révélant le pavé usé, luisant sous la faible lumière du matin. Quelques pas devant moi, dans l'espace ainsi dégagé, un petit homme au visage pâle et aux yeux fiévreux se dressait, raidi. Il serrait une tablette de cire et un stylet, une toge grisâtre et sans grâce soulignant sa modeste condition. Son bras, crispé, s'étendit légèrement, offrant la tablette en une supplique muette. « Di-di-… » murmura-t-il, sa voix s'étranglant. Le *fasces* de mon *primus lictor* s'interposa, ferme et silencieux, coupant net l'accès et le son. La tablette de cire était ouverte. Sur sa surface crémeuse, usée par le temps, un mot se gravait d'une main hésitante, lisible sous l'éclaircie matinale : « AUXILIUM ». Un simple appel à l'aide. Rome en débordait, chaque jour. Combien d'appels silencieux avais-je ignorés sans le savoir, ce matin-là ? La République m'attendait. Ses affaires, pensais-je, revêtaient une importance bien plus cruciale.
Fusianima
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