Vendre ses gosses pour un plein
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Mesdames, Messieurs, approchez. Ne soyez pas timides. Posez ce pistolet de pompe à essence — non, pas celui que vous pointez sur votre tempe par pur désespoir financier, je parle du pistolet de SP98 qui tremble dans votre main droite alors que vous regardez les chiffres défiler sur l'écran LCD avec...
L'Argus de la chair de ma chair
Mesdames, Messieurs, approchez. Ne soyez pas timides. Posez ce pistolet de pompe à essence — non, pas celui que vous pointez sur votre tempe par pur désespoir financier, je parle du pistolet de SP98 qui tremble dans votre main droite alors que vous regardez les chiffres défiler sur l'écran LCD avec la terreur d'un condamné à mort observant le niveau d'eau monter dans sa cellule.
Le constat est simple, brutal, mathématique. Le litre est à 3,20 €. Un plein de 50 litres, c’est 160 €. Cent soixante balles. Le prix d'une dignité moyenne, d’un week-end en Airbnb avec vue sur un mur en briques, ou, et c'est là que j'interviens, le prix d'un Kevin d’occasion, milieu de gamme, avec quelques options mais une carrosserie à revoir.
Bienvenue dans l'Argus de la chair de votre chair. Parce qu'à un moment donné, il faut arrêter d'être sentimental et commencer à être comptable. Votre gosse, c’est quoi, au fond ? Un investissement à perte. Un gouffre financier qui consomme du Nutella au prix du caviar et qui rejette du CO2 et des caprices. Votre réservoir, lui, c’est la liberté. C’est la possibilité d’aller bosser pour payer le prochain plein. C’est le cycle de la vie version 2024.
Analysons les cotes. Si vous voulez votre plein de 50 litres, il va falloir évaluer la valeur marchande du "produit".
D’abord, il y a la décote. C’est la règle de base. Un nouveau-né, c’est le haut du panier. C’est l’odeur du cuir neuf, la promesse d’un moteur qui n’a pas encore été encrassé par les réseaux sociaux et la malbouffe. Sur le marché noir de la nostalgie et du trafic de couches, un nourrisson se négocie bien. On est sur du trois, voire quatre pleins de Tesla (si les bornes fonctionnaient). Mais dès que le gosse commence à parler, la valeur s’effondre. Pourquoi ? Parce qu’il devient bruyant. Un moteur qui fait "Pourquoi ?" toutes les trois secondes, c’est un vice caché. À l'Argus, le gosse de 4 ans subit une décote de 40 %. On est déjà sur un demi-réservoir de diesel de mauvaise qualité.
Ensuite, parlons des options. Vous avez investi dans l'appareil dentaire ? Erreur de débutant. C’est comme mettre des jantes alu sur une Twingo de 1998. Ça coûte une blinde à l’achat, mais ça n’ajoute rien à la valeur de revente sur le Dark Web. L'acheteur potentiel se fiche que le petit Lucas ait les dents alignées s'il finit dans une mine de cobalt ou comme donneur de cornées pour un oligarque daltonien. Les cours de piano ? Pareil. C’est du superflu. À moins que votre enfant ne soit le prochain Mozart — et soyons honnêtes, vu comme il galère avec ses lacets, c’est mal barré — ces "options de confort" ne pèsent rien face aux 3,20 € le litre de sans-plomb.
Le marché actuel est impitoyable. À 160 € le plein, le ratio "Utilité du trajet / Valeur de la progéniture" devient alarmant. Si vous vendez la petite dernière pour aller chercher des cigarettes à la frontière, vous faites une erreur de gestion. Mais si c'est pour aller à votre entretien d'embauche de livreur Deliveroo afin de pouvoir racheter un autre gosse plus tard ? Là, on est dans de la stratégie de haut vol. C’est le capitalisme circulaire.
Regardez votre gosse en ce moment même. Il est là, sur le siège arrière, en train de coller un chewing-gum sur l'appuie-tête en cuir synthétique. Il ne produit rien. Il ne transforme pas l'énergie en mouvement, il transforme juste votre patience en infarctus. Comparez-le à ces 50 litres de liquide ambré, pur, noble, qui vont propulser votre carlingue de 1,5 tonne sur l'autoroute de la vie (ou du moins jusqu'au prochain centre commercial). Le pétrole, c'est du sang de dinosaure. C'est de l'histoire. C'est de la puissance brute. Votre fils, c'est juste le résultat d'une soirée trop arrosée et d'un oubli de protection. Le choix est vite fait.
Certains puristes me diront : "Oui, mais l'affectif ?" L'affectif, messieurs-dames, ça ne remplit pas le carburateur. On ne roule pas à l'amour, sauf si vous avez une voiture qui fonctionne aux phéromones, et dans ce cas, contactez la NASA, vous êtes un génie. Dans le monde réel, celui où TotalEnergies est le nouveau Vatican, l'affection est une variable d'ajustement. Un enfant de 8 ans, "bon état général", "non-fumeur" (on espère), avec un carnet d'entretien à jour (vaccins, rappels, psychologue scolaire), ça se négocie exactement au prix de 50 litres de SP95-E10. Si vous visez le SP98, il faudra rajouter le chien ou une console de jeux.
Et que dire des adolescents ? Là, on rentre dans la catégorie "véhicules accidentés". La valeur est négative. Si vous essayez de refourguer un ado de 15 ans pour payer votre plein, c'est vous qui allez devoir payer l'acheteur. "Tenez, voilà mon fils, il écoute de la drill, il ne se lave pas et il pense que le monde lui doit tout. En échange, est-ce que je peux avoir un jerrycan de 5 litres ?" L'employé de la station va vous rire au nez. L'adolescent est le déchet nucléaire de l'Argus humain : hautement instable, coûteux à stocker et personne n'en veut, même gratuitement.
Alors, comment maximiser votre transaction ? C'est le moment du "relooking vente". Nettoyez le gosse. Enlevez les taches de confiture. Cachez les cernes dues aux nuits passées sur Fortnite. Présentez-le comme un "modèle robuste, faible consommation, idéal pour travaux légers ou décoration d'intérieur". C'est là que le sarcasme de la vie nous rattrape : on passe des années à dire à nos enfants qu'ils n'ont pas de prix, pour finalement réaliser qu'ils en ont un, et qu'il est indexé sur le cours du baril de Brent à Londres.
Imaginez la scène à la caisse de la station Total.
— "Ça fera 160 euros, Monsieur."
— "Je n'ai pas de liquide. Mais j'ai Théo, 10 ans, ceinture jaune de judo et il connaît presque toutes ses tables de multiplication."
Le caissier sort sa réglette Argus, soupèse le gamin, vérifie l'état des rotules.
— "Hum, il a un peu de jeu dans le genou gauche, et il a l'air têtu. Je vous fais 40 litres et un désodorisant 'sapin vert' pour compenser la perte."
— "Marché conclu. Gardez la petite sœur, elle peut servir de monnaie pour le péage."
C'est ça, le monde de demain. Un monde où l'on ne se demande plus "Qu'est-ce que je vais laisser à mes enfants ?", mais plutôt "Qu'est-ce que mes enfants vont me permettre de mettre dans mon réservoir ?". On a transformé la filiation en une vulgaire monnaie d'échange énergétique. Et le pire, c'est que ça semble logique. Parce qu'entre voir son enfant grandir et voir l'aiguille de l'essence remonter vers le "F", on sait tous quel spectacle procure le plus de soulagement immédiat.
Alors, la prochaine fois que vous passerez devant une station-service et que vous verrez les prix s'afficher en chiffres rouges sang, ne pleurez pas. Regardez simplement vers la banquette arrière. Vous n'avez pas des problèmes, vous avez du capital. Vous avez des réservoirs sur pattes. Vous avez de la chair à essence.
L'Argus est formel : le plein est cher, mais le gosse est abondant. C'est la loi de l'offre et de la demande. Et tant que le litre sera à plus de trois euros, le marché de l'occasion enfantine restera le seul secteur de croissance de cette foutue économie. Allez, vendez-en un, et roulez jeunesse. Enfin, roulez sans la jeunesse, du coup. Mais roulez quand même. C'est tout ce qui compte.
Le Bon Coin : Section 'Petits Humains peu servis'
Ouvrez votre navigateur. Ignorez les onglets de thérapie de couple et les simulateurs de crédit à la consommation. Allez droit sur l’icône orange, ce temple de la dèche magnifique et du troc pathétique : Le Bon Coin. Jusqu’ici, vous y alliez pour refiler une commode Malm écaillée ou un set de fondue savoyarde jamais déballé. Mais aujourd’hui, l’enjeu a changé. Le prix du litre de gazole vient de franchir la barre symbolique du « je vais devoir sacrifier un organe ». Sauf que les reins, ça ne repousse pas, alors que les gosses, on en a souvent un deuxième qui traîne dans les pattes.
Bienvenue dans la sous-section « Petits Humains peu servis ». C’est là que se joue l’avenir de la mobilité française.
Pour vendre Théo contre un jerrycan de gazole premium (ne visez pas l'E10, votre dignité vaut au moins du Total Excellium), il ne s'agit pas de poster une photo floue du gamin en train de manger de la terre. Non, il faut du marketing. Il faut de la séduction. Il faut que l’acheteur potentiel, probablement un riche émiratier égaré en Lozère ou un agriculteur désespéré, se dise : « Tiens, ce petit mammifère braillard vaut largement mes 20 litres de pétrole raffiné. »
### Le Titre : Le SEO du désespoir
N’écrivez pas « Vends Théo ». C’est plat. C’est informatif. C’est nul. Sur Le Bon Coin, on vend du rêve, même si ce rêve porte des couches et réclame des compotes à 4 heures du matin. Essayez plutôt : **« UNITÉ DE STOCKAGE DE BRUIT – MODÈLE THÉO 2019 – ÉTAT CONCOURS (OU PRESQUE) – ÉCHANGE CONTRE OR NOIR »**.
Le mot « Unité » rassure. Ça fait technologique. Ça fait industriel. Le futur acheteur ne doit pas voir un enfant, il doit voir un actif. Un truc qu’il pourra peut-être revendre à son tour quand le litre sera à douze euros.
### La Photo : L’art de la mise en scène
Évitez la photo où il a de la sauce tomate sur le front. Il faut qu’il ait l’air… utilisable. Un peu comme une voiture d'occasion chez un concessionnaire louche de banlieue. Brossez-lui les cheveux, mettez-lui un pull qui cache les croûtes sur les coudes. Si possible, prenez la photo devant une pompe à essence. Ça crée une association d'idées subliminale. Le contraste entre sa peau de bébé et le pistolet à carburant doit suggérer une équivalence de valeur immédiate. C’est de l’art contemporain, mais avec une finalité utilitaire : ne plus aller au boulot en trottinette électrique sous la pluie.
### La Description : L’honnêteté (très) sélective
C’est ici que vous devez briller. Le ton doit être celui d'un expert de l'Argus qui a sniffé trop de vapeurs d'échappement.
*« À saisir : Théo. Millésime 2019. Kilométrage certifié (essentiellement entre le canapé et le frigo, n’a jamais couru un marathon, donc les articulations sont comme neuves). CT (Contrôle Technique) OK : vaccins à jour, dents de lait toutes sorties (pas de frais de carrosserie buccale à prévoir avant 2026).*
*Options incluses :
- Alarme sonore haute performance (se déclenche sans raison à 3h du matin, idéal pour garder une propriété).
- Capacité d'absorption de glucides hors norme.
- Fonction "répétition infinie" intégrée : peut dire "Pourquoi ?" 450 fois par heure.
- Étanche à 80% (quelques fuites nocturnes à prévoir, mais rien qu'un peu de litière pour chat ne puisse éponger).*
*Entretien : Vidange effectuée quotidiennement (souvent plusieurs fois par jour, prévoir un budget couches important, d'où le prix demandé en gazole).*
*Motif de la vente : Montée en gamme vers une Peugeot 208 diesel qui a soif. L'enfant est devenu une charge inutile face à l'augmentation du prix du baril de Brent. Entre voir mon fils grandir et voir l'aiguille de mon réservoir quitter la zone rouge, j'ai choisi de pouvoir aller au McDrive sans y aller à pied. »*
### Le Prix : Pas de négo, on parle de Gazole Premium
C’est le moment crucial. Ne demandez pas d’argent. L’argent dévalue. Le gazole, lui, c’est la monnaie du futur. C’est le Bitcoin qui sent fort et qui tache les chaussures.
*« Prix : 1 Jerrycan de 20 litres de Gazole Premium. Pas d’E10. Pas de mélange pour tondeuse. Je connais la valeur de ma marchandise. Théo est un enfant "pur sang" (père fan de tuning, mère accro au café), il a du répondant. Je n’accepterai pas un plein de supermarché coupé à l’eau. Je veux du Premium. Celui qui nettoie les injecteurs de mon âme en même temps que ceux de mon moteur. »*
### Gérer les acheteurs : La faune du Bon Coin
Une fois l’annonce postée, vous allez recevoir des messages. C’est inévitable. La section « Petits Humains » attire les profils les plus exotiques.
Il y aura le **Négociateur de l’Enfer** :
« Bjr, j'te propose 5 litres de gasoil agricole et un demi-paquet de clopes. C'est mon dernier prix. »
Répondez-lui avec le mépris qu'il mérite : « Monsieur, mon fils est peut-être chiant, mais il ne vaut pas le prix d'un tracteur en fin de vie. Allez échanger vos clopes contre un hamster. »
Il y aura le **Perdu** :
« Est-ce que le Théo est compatible avec un porte-vélo Thule ? »
Réponse : « Seulement s'il est bien scotché. Mais n’oubliez pas que Théo est un modèle organique, il n'aime pas trop l'autoroute à 130 km/h sur le toit. »
Et enfin, il y aura **l’Acheteur Sérieux**. Celui qui a un bidon tout neuf, une pompe manuelle et un regard désespéré. C’est lui votre cible. L’homme qui a réalisé que posséder un enfant en 2024, c’est comme posséder un yacht alors qu’on vit dans le Sahara : c’est encombrant et on ne peut rien en faire.
### La Transaction : Le parking du Total Access
Le rendez-vous doit avoir lieu sur un terrain neutre. Une station-service abandonnée ou le parking d'un Lidl à minuit. L’ambiance doit être digne d'un échange d'espions pendant la Guerre Froide, mais avec une odeur de frites froides.
L’acheteur arrive. Il vérifie l’état de Théo. Il lui tâte les mollets (pour vérifier la résistance) et lui demande de compter jusqu'à dix. Théo se trompe après le chiffre quatre. L’acheteur tique.
« Il est un peu lent sur le processeur, non ? »
Vous sortez votre plus beau sourire de vendeur de tapis : « C’est une sécurité, Monsieur. Moins il réfléchit, moins il essaiera de s'enfuir. C’est un modèle de stabilité émotionnelle proche de l'huître. C'est ce qu'il vous faut. »
L’acheteur soupire, ouvre son coffre et sort le jerrycan. Le plastique brille sous les néons blafards. C’est du gazole premium. Le liquide bleu-vert ondule à l’intérieur comme un élixir de longue vie. Vous sentez une larme couler le long de votre joue. Est-ce l’émotion de perdre votre progéniture ? Non, c’est l’odeur des hydrocarbures qui vous chatouille les sinus. C’est l’odeur de la liberté. C’est l’odeur de 300 kilomètres d’autonomie retrouvée.
Vous tendez la main de Théo à l’acheteur. Théo vous regarde avec ses grands yeux humides. Il ne comprend pas pourquoi il part avec un monsieur qui sent le vieux cuir et la sueur. Vous lui donnez son doudou (un geste de bonté, vous n’êtes pas un monstre, et de toute façon le doudou ne rentre pas dans le réservoir).
« Allez, mon grand. Monsieur va t’apprendre la vie. Il a une maison avec un grand jardin et, surtout, il n'a pas de voiture, donc il a les moyens de te nourrir. »
Vous saisissez le jerrycan. Il est lourd. Il est divin. Vous le portez contre votre cœur. Vous marchez vers votre voiture sans vous retourner. Le sacrifice est accompli. L’ordre naturel des choses est rétabli. La filiation a été convertie en énergie cinétique.
Alors que vous dévissez le bouchon de votre réservoir pour y verser le sang de votre sang (enfin, le remplaçant liquide de votre sang), une pensée vous traverse l'esprit : « Merde, j'aurais dû demander deux jerrycans. Théo savait quand même faire ses lacets tout seul. »
Mais bon, c’est la loi du marché. Et puis, il vous reste toujours la petite sœur à la maison. Avec un peu de chance, si le prix du litre continue de grimper, elle pourra vous payer une révision complète et un jeu de pneus neufs. Le Bon Coin est un puits sans fond, et vos enfants sont les seaux qui permettent d'en remonter la sève noire.
Roulez, maintenant. Roulez loin. Théo est déjà un lointain souvenir de l'ère pré-pétrolière. Vous n'avez plus de fils, mais vous avez de la reprise en côte. Et franchement, entre nous, quel père n'a jamais rêvé de voir son enfant se transformer enfin en quelque chose de vraiment utile ?
La hiérarchie des gosses à la pompe
Ne vous mentez pas à vous-même, vous n’avez jamais considéré vos enfants comme des « miracles de la vie ». Au mieux, ce sont des extensions de votre ego avec des genoux cagneux, et au pire, ce sont des tamagotchi géants qui hurlent la nuit et coûtent le prix d’une petite berline allemande en frais d’orthodontie. Mais dans l’économie moderne de la pompe à essence, cette progéniture devient enfin ce qu’elle a toujours été au fond d'elle-même : une monnaie d’échange. Cependant, comme pour n’importe quelle devise, le cours du marmot fluctue. On n’échange pas un pré-ado boutonneux contre une simple recharge d’AdBlue, et on ne liquide pas le petit dernier pour une vidange complète. Il existe une étiquette, un protocole, une véritable « Cote Argus du Moutard » que tout parent responsable doit maîtriser avant de se pointer chez Total avec un siège auto et des intentions de remplir son réservoir.
L’Aîné, c’est votre actif premium. C’est le Lingot d’Or de la nurserie. Pourquoi ? Parce qu’il est lourd. En physique comme en économie de marché, la masse, c’est de l’énergie. L’aîné, c’est celui sur lequel vous avez investi le plus de purée de carottes bio et de cours de judo. Il a de la structure osseuse, du répondant, et surtout, il est fini. Le pompiste le regarde et il voit quoi ? Un plein complet. Un vrai. De l’Excellium, monsieur, du Sans-Plomb 98 qui fait ronronner votre V6 comme un chaton sous MDMA.
Quand vous déposez l’aîné sur le comptoir, entre les présentoirs de chewing-gums et les désodorisants « senteur pin », il y a un silence respectueux. Le pompiste tâte le biceps de votre grand de quatorze ans. Il vérifie l’état des dents (signe d’une minéralisation optimale pour la combustion) et il hoche la tête. L’aîné vaut un trajet Paris-Nice, péages inclus, avec même un petit bonus pour une boîte de triangles de signalisation si le gamin sait faire une règle de trois. C’est le sacrifice noble. Celui qui vous permet de rouler cheveux au vent sur l’autoroute du soleil en vous disant que, finalement, il ne vous manquera pas tant que ça pour les prochaines vacances, vu que c’est lui qui prenait toute la place dans le coffre.
Mais attention, le marché est volatil. Si l’aîné a une scoliose ou s'il porte des lunettes à triple foyer, sa valeur énergétique chute. On ne fait pas de l'énergie cinétique avec du cartilage de seconde zone. Un aîné « geek », tout mou et nourri aux Monster Energy, c'est du pétrole lourd : ça encrasse les injecteurs. Pour obtenir le plein complet, il faut du muscle, de la vitalité, du gamin de plein air qui court le 100 mètres en moins de douze secondes. C'est l'élite de la pompe.
Ensuite, nous arrivons au Cadet. Ah, le cadet... Ce sous-produit de l’enthousiasme parental, cette erreur de calcul entre deux épisodes de Netflix. Dans la hiérarchie de la pompe, le cadet est un produit de commodité. Il n'a ni le prestige de l'aîné, ni la mignonnerie résiduelle du petit dernier. Le cadet, c’est le « trajet aller-retour au boulot ». C'est la monnaie de nécessité. Vous avez une réunion à 9h à l'autre bout de la ville, le voyant de la réserve clignote comme une guirlande de Noël épileptique, et votre compte en banque est plus sec que le désert d'Atacama ? Hop, vous attrapez le numéro 2 par la capuche.
Le pompiste est moins impressionné. Il le regarde avec le même mépris qu'un billet de cinq euros un peu trop chiffonné.
« Ça ? » grogne-t-il en pointant le gamin qui est en train de manger ses propres crottes de nez.
« C’est un cadet de huit ans, option flûte à bec », tentez-vous de justifier.
« Mouais. C’est du Sans-Plomb 95 E10. Ça va vous faire trente litres, et je vous offre un café dégueulasse à la machine. Pas plus. »
Et vous acceptez. Parce que le cadet, c’est la valeur sûre du quotidien. Il sert à colmater les brèches budgétaires. C’est le gamin qu’on sacrifie pour aller chercher le pain ou pour une petite virée au centre commercial. C’est une autonomie de 200, peut-être 300 kilomètres si le gamin est un peu charnu. Le cadet est la preuve vivante que la classe moyenne de l’enfance est une zone grise de rendement médiocre. Il ne vous offre pas la gloire de la traversée de la France, mais il vous évite la panne sèche devant le bureau du patron. C’est l’essence de la survie routière.
Et puis, il y a le Petit Dernier. Le « Benjamin ». Le « Trésor ». Techniquement, à la pompe, c’est un ticket de grattage perdant.
Le petit dernier pèse douze kilos tout mouillé, ses os sont encore en mousse et sa valeur calorifique est proche de celle d'un briquet jetable. À la station-service, le petit dernier ne couvre même pas le plein. Il ne couvre même pas le lave-glace. Le petit dernier, c’est le « frais de péage ».
Vous arrivez au péage de l’A7, vous n’avez plus de monnaie, votre carte bleue est bloquée suite à l'achat d'un nouveau set de jantes alu, et la barrière refuse de se lever. C’est là que le petit dernier entre en scène. Vous le passez par la fenêtre de la cabine.
« Tenez, gardez le petit, ça paie le trajet jusqu’à Lyon ? »
L’employé du péage regarde le bambin qui agite son doudou. Il soupire.
« Bon, d’accord. Mais parce qu’il a un pyjama avec des dinosaures, ça compte pour le tarif nuit. Allez, passez. »
Le petit dernier est un accessoire de commodité. Il sert à payer le café, le sandwich triangle au poulet hydrophile, ou peut-être un gonflage de pneus si vous tombez sur un pompiste sentimental. On ne construit pas une carrière routière sur un petit dernier. On l’utilise pour les finitions. C’est la petite monnaie de votre poche familiale que vous jetez dans le cendrier pour les imprévus. C’est cruel ? Non, c’est de la micro-économie domestique. Pourquoi garder un être humain improductif qui ne sait même pas lacer ses chaussures quand il peut vous offrir 15 kilomètres de plus vers votre liberté ?
La hiérarchie est donc claire :
1. **L'Aîné :** Le "Full-Power". Idéal pour les départs en vacances, les longs courriers et les excès de vitesse. C’est le Kevin ou la Léa qui vous permet d'oublier la crise énergétique pendant au moins 800 bornes.
2. **Le Cadet :** Le "Commuter". Utile pour la routine. C’est le gamin utilitaire. Il assure la logistique de base. C’est le Jules ou la Manon qui garantit que vous ne finirez pas à pied sur la bretelle d’accès.
3. **Le Petit Dernier :** Le "Pocket-Change". Utile pour les micro-transactions. C’est le petit Léo qui vous évite de fouiller dans les coussins du canapé pour trouver trois euros de péage.
Certains parents, plus malins, tentent des « packages ». Ils ramènent la fratrie complète. « Je vous fais le lot : l’aîné, le cadet et je vous offre le petit si vous me faites le plein, la pression, les niveaux et un sapin senteur vanille. » C’est ce qu’on appelle le « Bundle Familial ». C’est risqué, car si vous vendez tout d’un coup, vous n’avez plus de réserve pour le retour. Et c’est là que le piège se referme. Sans gosses à l’arrière, votre voiture est plus légère, elle consomme moins, c’est vrai... mais vous n’avez plus aucune liquidité pour le prochain passage à la pompe.
C’est le paradoxe du parent-automobiliste : pour rouler longtemps, il faut savoir garder un enfant en réserve, comme une roue de secours émotionnelle qui attend son heure dans le coffre.
Regardez vos enfants ce soir, à table. Ne les voyez pas comme des charges, voyez-les comme des jerrycans sur pattes. Calculez leur poids, évaluez leur densité musculaire, et déterminez jusqu'où ils peuvent vous emmener. L'amour est éphémère, mais le prix du litre, lui, est une réalité qui ne pardonne pas. Théo est parti pour un plein, mais pensez à la petite sœur : si elle mange bien ses épinards, elle pourrait bien vous payer un voyage à travers l’Europe. C’est ça, le véritable investissement d’avenir.
Alors, la prochaine fois qu’un de vos gamins ramène un 5/20 en maths, ne criez pas. Souriez. Dites-lui simplement qu'à ce rythme-là, sa valeur d'échange vient de descendre au niveau d'un bidon de liquide de refroidissement premier prix. Ça les motive. Ou pas. De toute façon, vous, vous avez déjà les mains sur le volant et l'œil rivé sur la jauge. Le bonheur est au bout de la route, et le réservoir est plein de leurs promesses non tenues. Roulez, bon sang. Roulez.
Le pompiste, ce nouveau joaillier
La station-service Total de l’avenue Montaigne n’affiche plus ses prix sur un panneau LED dégueulasse qui clignote comme un sapin de Noël en fin de vie. Non, désormais, les tarifs sont gravés à l’eau-forte sur des plaques de laiton brossé, discrètement dissimulées derrière un rideau de velours pourpre. On n’y va plus pour « faire le plein » ; on s’y rend en pèlerinage, le cœur battant, avec la sueur froide de celui qui s’apprête à demander la main d’une princesse saoudienne alors qu’il n’a que son honneur et un livret A clôturé à offrir.
Quand je me suis garé devant la pompe numéro 4 — la « pompe Émeraude », comme ils disent dans la brochure — je n'ai pas vu un employé en bleu de travail taché d’huile et sentant la clope froide. J’ai vu un homme. Un homme qui, à lui seul, justifiait la fin de la lutte des classes par l’écrasement total du prolétariat.
Il portait un costume trois-pièces en vigogne, d’un gris anthracite si profond qu’il semblait absorber la lumière du soleil et les espoirs de la classe moyenne. Mais le détail, le vrai, celui qui vous fait comprendre que vous avez changé d’univers, c’étaient ses mains. Il portait des gants en soie blanche, d’une pureté virginale, des gants qui n'avaient jamais touché rien de plus vulgaire qu'une première édition de Proust ou le lobe d'oreille d'une archiduchesse.
Il s’est approché de ma voiture avec la lenteur cérémonieuse d’un cardinal s’approchant de l’autel. Il n’a pas dit : « Bonjour, quel carburant ? ». Il a murmuré, d’une voix onctueuse comme une vidange de Rolls-Royce :
— « Monsieur souhaite-t-il libérer la puissance contenue dans nos millésimes fossiles ? »
J'ai jeté un coup d'œil dans le rétroviseur. La place à l'arrière était vide. Théo était déjà parti au chapitre précédent pour payer le trajet aller. Il ne me restait que la petite sœur, Clara, trois ans, qui jouait avec une poupée décapitée dans son siège auto. Elle souriait. Elle ne savait pas encore qu’elle était, techniquement parlant, un billet de banque en couches-culottes.
— « Je voudrais du Sans-Plomb 98, s'il vous plaît.
Le pompiste — appelons-le Jean-Eudes de la Raffinerie — a froncé les sourcils avec une pointe de tristesse aristocratique.
— « Le 98 ? Un choix... audacieux. Très "fin de siècle". Mais permettez-moi de vous suggérer notre "Extra-Brut Vintage 2024". Un pétrole extrait à la main par des moines trappistes en mer du Nord. 160 euros le tir. »
Le « tir ». Vous avez bien entendu. On ne parle plus de litre. Le litre est une unité de mesure pour les gens qui achètent du lait ou de l’eau minérale. Ici, on parle de « tir ». Une pression sur la gâchette du pistolet, et vous venez de liquider un mois de loyer, une année de mutuelle et les frais dentaires de votre grand-mère.
Jean-Eudes a saisi le pistolet de la pompe. Mais attention, pas n'importe comment. Il l'a extrait de son socle en or fin avec une délicatesse infinie, comme s'il maniait l'Excalibur de la banqueroute. Ses gants en soie caressaient le métal froid. Il a d'abord dépoussiéré ma trappe à essence avec un pinceau en poils de martre.
— « Votre véhicule est-il prêt à recevoir une telle distinction, Monsieur ? » m'a-t-il demandé en jetant un regard méprisant sur mes jantes couvertes de poussière de freins.
— « Il est prêt. Ma fille est prête aussi. Regardez-la, elle a de bons réflexes, elle pourrait faire une excellente jockey ou, au pire, une donneuse de moelle osseuse très efficace. »
Jean-Eudes a ignoré mon offre commerciale avec une élégance glaciale. Il a inséré le pistolet. À ce moment-là, le silence s'est fait sur la station. On aurait pu entendre une fourmi faire un AVC à trois kilomètres de là. Il a pressé la détente une fois.
*Clac.*
Cent soixante euros.
J’ai vu l’aiguille de ma jauge d’essence bouger d’un millimètre. Juste un. C’est le prix du frisson. C’est le prix de l’odeur de la liberté qui s’évapore plus vite qu’un programme électoral.
— « Monsieur désire-t-il un deuxième tir ? » a demandé Jean-Eudes, un sourcil levé, comme s'il me proposait une ligne de coke sur le front d'une starlette.
— « Allez-y. Soyons fous. Prenez la petite. Elle est brune, c’est rare sur le marché des orphelins de luxe en ce moment, ça se revend très bien en Suisse pour décorer les chalets. »
Il a de nouveau pressé la gâchette. *Clac.* Trois cent vingt euros. Ma jauge était maintenant au quart. À ce stade, j'avais déjà sacrifié les études supérieures de Clara et son futur mariage. Mais regardez le côté positif : avec cet indice d'octane, ma Renault Clio allait ronronner comme un léopard sous ecstasy.
Ce qui est fascinant avec ce nouveau métier de joaillier-pompiste, c'est la mise en scène de votre propre ruine. Autrefois, on râlait parce que le sol était glissant de gasoil et que le distributeur de serviettes en papier était vide. Aujourd'hui, on vous sert un café dans une tasse en porcelaine de Sèvres pendant qu'on vous siphonne votre patrimoine génétique.
Jean-Eudes a retiré le pistolet avec un mouvement de rotation du poignet digne d'un sommelier de chez Maxim’s. Il a utilisé un petit tampon de chamoisine pour essuyer la dernière goutte de carburant qui perlait au bout du bec. Une goutte à 12 euros. S’il l’avait laissée tomber par terre, j'aurais probablement léché le bitume jusqu’à ce que mort s'ensuive.
— « Voilà, Monsieur. Votre voyage est désormais financé par l'avenir de votre progéniture. Un choix de parent responsable. »
— « Merci, Jean-Eudes. Dites-moi, pour le lave-glace, il faut que je vende mon foie ou un rein suffit ? »
Il a ri. Un rire cristallin, sec, le rire d'un homme qui sait que son bonus de fin d'année est indexé sur le nombre de familles qu'il envoie à la soupe populaire.
— « Pour le lave-glace, nous n'acceptons que les promesses de dons d'organes certifiées par notaire. Mais je vous conseille de rouler les fenêtres ouvertes, la buée est gratuite... pour l'instant. »
Je suis remonté en voiture. Clara me regardait avec ses grands yeux innocents. Elle ne comprenait pas que son existence venait de se transformer en deux cents kilomètres d'autonomie sur l'autoroute A13. Elle me tendit sa poupée.
— « Papa, on va où ? »
— « On va rouler, ma chérie. On va rouler jusqu'à ce que le témoin de réserve s'allume. Et là, on verra si tu cours assez vite pour qu'on puisse te revendre à un centre de formation de ramasseurs de balles à Roland-Garros. »
J'ai démarré. Le moteur a rugi. Ce n'était pas le bruit d'une explosion de vapeurs d'essence, c'était le cri de désespoir de trois générations de descendants sacrifiés sur l'autel de la mobilité individuelle.
En quittant la station, j'ai croisé une Bentley qui entrait. Le conducteur avait l'air nerveux. Il tenait un nouveau-né dans ses bras, enveloppé dans une couverture en cachemire. Je lui ai adressé un petit signe de la main, le signe des initiés, de ceux qui savent que l'amour paternel est une ressource renouvelable, tant qu'on a encore des enfants en stock et que le prix du baril ne redescend pas.
Jean-Eudes, lui, était déjà en train de lisser ses gants en soie, prêt à accueillir sa prochaine victime avec la dévotion d'un bourreau de haute lignée.
Le bonheur, c’est simple comme un coup de pistolet. Surtout quand c’est le portefeuille qui prend la balle. Roulez, je vous dis. Roulez jusqu'à l'extinction de la race. Au moins, on aura eu une belle accélération au démarrage.
Adieu les allocations, bonjour l'AdBlue
Madame Chombier me fixait par-dessus ses lunettes en demi-lune avec l’expression d’une femme qui a vu passer trop de dossiers de surendettement et pas assez de miracles. Dans son bureau, ça sentait la poussière de papier Cerfa et le désinfectant bon marché. Le silence entre nous était plus lourd qu’un Scenic 2 chargé de parpaings. Elle a fini par poser mon dossier — ou plutôt, le compte-rendu de mon « autopsie financière » — sur le bureau.
— Monsieur, commença-t-elle d’une voix qui rappelait le crissement d’un essuie-glace sur un pare-brise sec, je relis vos déclarations. Vous affirmez avoir perçu l'intégralité de la Prestation d'Accueil du Jeune Enfant, la PAJE, pour le petit Kévin-Turbo. C’est exact ?
— Tout à fait, Madame Chombier. Un enfant charmant. Un peu bruyant au démarrage, mais un excellent coefficient de pénétration dans l’air quand il court dans le jardin.
— Certes. Le problème, c’est que nos services de contrôle n’ont trouvé aucune trace d’achat de couches, de lait maternisé ou même d’un hochet en plastique sans BPA. Par contre, vous avez fourni une facture de 450 litres d’AdBlue et un plein complet de Diesel Excellium. Pouvez-vous m’expliquer le lien entre le développement cognitif de votre nouveau-né et la lubrification des injecteurs d’un monospace de 2005 ?
Je me suis penché en avant, adoptant cet air de sérieux académique que l’on réserve aux grandes découvertes scientifiques ou aux excuses de fin de soirée après un accident de parking.
— Madame Chombier, nous vivons une époque de transition. Vous parlez de puériculture, je vous parle de survie structurelle. Voyez-vous, le Scenic 2 n’est pas un véhicule. C’est un écosystème. C’est l’utérus de la modernité. Quand j’ai vu le voyant « Antipollution à contrôler » s’allumer sur le tableau de bord, j’ai eu une révélation. Ce n’était pas un simple message d’erreur. C’était le cri de détresse d’une entité qui exigeait un sacrifice.
Elle a cligné des yeux. Lentement. Comme si elle espérait que j'allais disparaître entre deux battements de cils.
— Un sacrifice, Monsieur ?
— Exactement. J’ai regardé Kévin-Turbo dans son berceau. Il dormait. Il ne produisait rien, à part du dioxyde de carbone et des substances organiques non traitées. De l’autre côté de la cloison, mon Scenic pleurait de l’huile. Le choix était limpide. La PAJE est destinée à « l’accueil » du jeune enfant, n’est-ce pas ? Or, comment accueillir dignement un enfant si l’on ne peut pas l’extraire de sa zone de confort à une vitesse de croisière de 110 km/h sur la nationale ? Sans AdBlue, le Scenic se met en mode dégradé. Et un père en mode dégradé, Madame Chombier, c’est un père qui perd son autorité naturelle.
J'ai sorti un graphique que j'avais gribouillé sur un ticket de caisse de chez Total.
— Regardez cette courbe. En bleu : le prix de l'urée de synthèse. En rouge : le prix des petits pots à la carotte. On voit clairement un croisement des courbes en faveur d'une injection directe. J’ai donc décidé de transformer la prestation sociale en liquide de refroidissement pour mes ambitions sociales. C’est de l’homéopathie mécanique. J’injecte l’argent de l’État directement dans les veines de la technologie française pour éviter l’AVC du turbo-compresseur.
Madame Chombier a massé ses tempes. Elle semblait chercher dans son manuel de procédure une section intitulée « Que faire quand l’allocataire est un psychopathe de la motorisation ».
— Monsieur, la PAJE sert à acheter des bodies en coton bio, pas à nourrir un moteur dCi qui fuit de partout.
— Des bodies ? Mais Madame, mon fils est un minimaliste ! Il pratique le naturisme de salon. Par contre, mon Scenic, lui, est un dandy. Il exige le meilleur. Vous ne vous rendez pas compte de la pression. Si je ne lui donne pas son AdBlue, il se venge. Il fait clignoter le voyant de l’airbag juste pour me stresser. C’est une relation toxique, je vous l’accorde, mais c’est la mienne. En versant les allocations directement dans le réservoir, j’ai instauré une forme de paix sociale. Mon fils n’a peut-être pas de poussette de compétition, mais il a la chance de rouler dans un véhicule qui émet moins d’oxydes d’azote qu’une vache limousine. C’est ça, l’écologie de demain : sacrifier le confort immédiat de la descendance pour préserver le droit de polluer proprement.
Elle a soupiré, un son qui ressemblait étrangement à une fuite d'air sur une durite de turbo.
— Et le lait ? Vous avez déclaré avoir remplacé le lait 2ème âge par du liquide de lave-glace dégivrant -30°C ?
— Une erreur de lecture de votre part, Madame. J’ai simplement optimisé les flux. Le lait coûte cher. L’AdBlue aussi. Mais l’un des deux permet de passer le contrôle technique, l’autre ne sert qu’à faire grandir un être humain qui, de toute façon, finira par me demander les clés de la voiture dans seize ans. J’anticipe ! En investissant la PAJE dans le Scenic dès maintenant, je garantis que le véhicule sera encore roulant – ou du moins, garé avec panache – quand il aura l’âge de passer son permis. C’est un placement de bon père de famille. C’est de l’épargne-carburant.
Je me suis redressé, le regard inspiré, comme un prophète de la bielle coulée.
— Imaginez la scène, Madame Chombier. Dans vingt ans. Kévin-Turbo marche à pied parce que l’essence coûte 15 euros le litre. Il se tourne vers moi et me demande : « Papa, pourquoi je n’ai pas eu de jouets électroniques quand j'étais petit ? ». Et là, je pourrai lui répondre avec la fierté du devoir accompli : « Mon fils, j’ai fait mieux que ça. J’ai maintenu en vie un Scenic 2 pendant trois hivers de plus grâce à tes allocations. Tu n’as pas eu de GameBoy, mais tu as eu le privilège d’entendre le sifflement d’une vanne EGR propre. » N’est-ce pas là le plus beau des héritages ?
Madame Chombier a posé son stylo. Elle m'a regardé avec une sorte de fascination morbide, celle qu'on réserve aux accidents de la route qu'on ne peut s'empêcher de filmer.
— Monsieur, je vais devoir suspendre vos droits. Et probablement appeler les services sociaux. Et peut-être un exorciste pour votre voiture.
— Suspendre mes droits ? Mais c’est une entrave à la mobilité ! C’est une attaque contre le patrimoine automobile français ! Vous voulez quoi ? Que je vende Kévin-Turbo sur Leboncoin pour payer ma vidange ? Parce que j’ai déjà regardé les prix, et le marché de l’occasion pour les nouveaux-nés est saturé. Par contre, un Scenic 2 avec un plein d’AdBlue, c’est de l’or en barre dans le monde post-apocalyptique vers lequel nous fonçons joyeusement.
Je me suis levé, j’ai ajusté ma veste tachée de graisse, et j’ai fait un clin d’œil au public imaginaire qui, dans ma tête, m’applaudissait à tout rompre.
— Gardez-les, vos allocations ! Gardez votre PAJE ! De toute façon, j’ai trouvé une nouvelle source de financement. Il paraît que l’allocation de rentrée scolaire permet de s’offrir quatre pneus neige et un kit de distribution. Kévin-Turbo ira à l’école pieds nus, mais il y ira en Scenic ! Et ça, Madame Chombier, c’est la définition même de la dignité.
Je suis sorti du bureau en faisant un bruit de moteur avec ma bouche. En traversant le hall de la CAF, j’ai vu un autre papa qui remplissait un formulaire en pleurant. Je me suis approché de lui et je lui ai chuchoté à l’oreille :
— Laisse tomber les couches, l’ami. Passe au 98, c'est le seul truc qui nous reste avant la fin.
Il a relevé la tête, une lueur d'espoir dans les yeux. On s'est compris. On était les derniers des Mohicans, les sacrificateurs de progéniture au nom de la sainte combustion interne.
Dehors, le Scenic m'attendait. Il a démarré au quart de tour, dans un nuage de fumée bleue qui sentait bon l'enfance gâchée et la liberté retrouvée. J'ai écrasé l'accélérateur. Roulez, jeunesse. Ou restez sur le trottoir, j'ai plus de place pour les autostoppeurs, mon coffre est plein de bidons d'additif.
Le dilemme du covoiturage parental
Le matin, ce n’est pas une question de réveil, c’est une question de débit. On ne se lève pas pour « embrasser l’aube », on se lève pour vérifier si la jauge à essence n’a pas baissé par évaporation naturelle pendant la nuit. Parce que dans ce monde, mes amis, il y a deux types d’individus : ceux qui ont des principes et ceux qui ont un plein complet. Les premiers marchent à pied dans la boue en discutant d’éthique, les seconds traversent les flaques à 80 km/h en écoutant Nostalgie. J’ai choisi mon camp au moment précis où le prix du litre de Sans-Plomb 98 a dépassé celui d’un rein fonctionnel sur le marché noir albanais.
Mais voilà le problème : Kévin-Turbo est déjà « investi ». J’ai vendu sa console, ses Legos, et même son appareil dentaire (il aura les dents en éventail, mais il aura la clim, c’est un choix de vie). Le gamin est amorti. Pour continuer à faire ronronner le Scenic, il me fallait une nouvelle source de revenus, une matière première renouvelable, fraîche, et surtout, pas à moi. C’est là que le concept de « covoiturage parental » prend tout son sens.
Le covoiturage, à la base, c’est une invention de bobos en Prius qui veulent sauver les ours polaires en partageant leurs odeurs corporelles sur l’A13. Dans ma version, c’est du trading de haute voltige. C’est de l’optimisation de cargaison. Pourquoi s’emmerder à emmener uniquement son propre enfant à l’école alors qu’on peut charger ceux des voisins et les monétiser en cours de route ?
Huit heures du matin. Devant le portail, la petite troupe m’attend. Il y a Timothée, le fils de la voisine d’en face, une espèce de petit blondinet anémique qui sent la craie et l’espoir déçu. Il y a aussi les jumelles de l’appartement C, deux clones bruyants qui consomment plus d’oxygène que mon moteur n’aspire d’air frais.
— Bonjour Monsieur ! on peut monter ? demande Timothée avec ce sourire niais qui caractérise les enfants qui n’ont pas encore compris que l’économie de marché allait les broyer.
— Monte, petit dividende, monte, j’ai répondu en lui ouvrant la portière coulissante. Fais gaffe aux bidons d’huile, c’est du 5W30, ça coûte plus cher que tes études.
Le plan était d’une simplicité biblique. Le trajet domicile-école fait exactement 4,2 kilomètres. En conduite « éco-responsable » (c’est-à-dire en roue libre dans les descentes et en insultant les cyclistes qui ralentissent mon inertie), ça me coûte environ 1,12 euro de carburant. Si je facture le trajet aux parents sous prétexte de « frais de maintenance et de sécurité accrue », je récupère 5 euros par tête. Mais le vrai profit, le "cash-flow" de titan, ne se trouve pas dans le transport. Il se trouve dans la destination finale.
Parce que ce matin, je n’allais pas déposer Timothée à l’école Jean-Moulin. Non. J’avais rendez-vous derrière le gymnase avec un type que j’ai rencontré sur un forum de tuning, un certain « Jo-la-Durite ». Jo ne cherche pas des enfants pour les faire travailler dans des mines de cobalt, il n’est pas un monstre. Non, Jo cherche de la main-d’œuvre légère pour poncer des carrosseries de vieilles Opel Manta dans son garage clandestin.
— Vous êtes sûr que c’est le chemin de l’école ? a demandé une des jumelles en voyant qu’on tournait à gauche vers la zone industrielle.
— C’est une sortie pédagogique, ma puce, j’ai ricané en ajustant mon rétroviseur. On va apprendre la valeur de la sueur et le grain du papier de verre de 400. C’est bien plus utile que les fractions. De toute façon, dans dix ans, les maths seront remplacées par le troc de barils de pétrole, alors autant commencer l’apprentissage maintenant.
Le Scenic glissait sur l’asphalte avec une grâce de ballerine obèse. Chaque accélération me donnait un petit orgasme financier. Je calculais mentalement : trois gosses à 50 euros la journée de « stage d’observation active » chez Jo, plus le crédit d’impôt imaginaire que j’allais m’inventer, moins la consommation de l’EGR… Je pouvais m’offrir un bouchon de réservoir en alu brossé avant midi.
Arrivé au garage, Jo nous attendait, une cigarette au bec et une ponceuse orbitale dans la main. Il a inspecté le cheptel.
— Ils sont un peu maigres, ton truc, là. Le blondinet, il va me claquer dans les mains à la première couche d’apprêt.
— Écoute Jo, j’ai dit en descendant de mon trône en plastique gris, Timothée est peut-être chétif, mais il a des doigts fins. C’est parfait pour les coins de pare-chocs. Et les jumelles, tu les mets en binôme sur les portières. C’est du travail d’équipe. C’est social. C’est presque de la gauche radicale, ce que je fais là.
Jo a grogné, a sorti une liasse de billets de sa poche de bleu de travail et m’a tendu de quoi faire deux pleins de 98 et peut-être même un arbre magique parfum « voiture neuve » pour masquer l’odeur de désespoir qui commençait à imprégner les sièges.
— Et l’école ? a couiné Timothée, les larmes aux yeux.
— L’école, c’est pour les gens qui ont le temps, Tim-Turbo. Toi, tu vas participer à la grandeur de la mécanique française. Tu vas redonner vie à une Manta de 1984. Si c’est pas plus noble que d’apprendre les fleuves de France, je ne sais pas ce qu’il te faut.
Je suis remonté dans le Scenic. J’ai verrouillé les portes. Un silence de cathédrale a envahi l’habitacle. Plus de cris, plus de « j’ai faim », plus de « il m’a tapé ». Juste le doux ronronnement du 1.9 dCi (enfin, j’ai mis du Sans-Plomb dedans parce que j’aime le danger et les cliquetis métalliques).
En repassant devant l’école, j’ai vu les autres parents. Des épaves humaines. Des gens qui se sacrifient pour que leurs enfants aient un futur. Quelle erreur de débutant. Le futur, c’est une pompe à essence qui fonctionne. Le futur, c’est d’avoir assez de couple pour doubler un camion sur la nationale sans avoir besoin de rétrograder en troisième.
Madame Chombier était là, avec son gamin qui pleurait parce qu’il avait perdu son goûter. Elle m’a fait signe. Je l’ai ignorée superbement. Elle ne peut pas comprendre. Elle vit dans l’économie de l’affect. Moi, je suis dans l’économie de la combustion interne.
Soudain, mon téléphone a vibré. Un SMS de la mère de Timothée : « Bonjour, Timothée a oublié son cahier de poésie dans votre voiture, vous pouvez lui donner à la récré ? »
J’ai regardé le cahier sur le siège passager. Sur la couverture, il y avait un dessin de soleil avec écrit « Ma maman c’est la plus gentille ». J’ai hésité une seconde. Mon cœur a failli faire un truc bizarre, un genre de raté d’allumage émotionnel. Puis, j’ai regardé ma jauge. Elle était au maximum. Une barre de plastique lumineuse qui me disait que tout allait bien, que j’étais un homme libre, un conquérant de l’asphalte.
J’ai ouvert la fenêtre et j’ai balancé le cahier dans une benne à ordure. La poésie, ça ne lubrifie pas les pistons.
Le dilemme du covoiturage, mes amis, n’existe pas. C’est une invention de gens qui n’ont jamais connu l’ivresse d’un réservoir plein par un matin de novembre. Entre le sourire d’un enfant qui n’est pas le mien et la pression de mes pneus, le choix est fait depuis longtemps.
Je suis rentré chez moi, j’ai garé le Scenic bien au milieu de deux places (parce que je le vaux bien) et j’ai regardé l’horizon. Demain, j’essaierai de vendre le chien du concierge. Il paraît que la graisse animale peut faire un excellent additif pour les vieux diesels. Après tout, dans « animal de compagnie », il y a « compagnie », et moi, la seule compagnie que j’accepte, c’est celle de TotalEnergies.
Le soir même, j'ai recroisé le papa de la CAF. Il poussait une poussette vide avec un air radieux.
— Alors ? je lui ai demandé.
— J'ai échangé la poussette et le couffin contre un bidon d'huile de synthèse et deux bougies d'allumage. Le petit dort dans une caisse à outils maintenant. Il dit que ça sent le garage, il adore.
— C'est ça, la transmission des valeurs, l'ami.
On s'est tapé dans la main. Une odeur de cambouis et de victoire flottait dans l'air. On était peut-être des ordures, mais on était des ordures avec une autonomie de 800 kilomètres. Et ça, à l’heure actuelle, c’est la seule forme de sainteté que je reconnaisse.
Le diesel est le nouveau Chanel N°5
Je me suis approché du jerrican avec la dévotion d’un moine devant le Saint Suaire, ou d’un influenceur devant un miroir de salle de bain. Dans le clair-obscur de mon garage, le bidon de vingt litres de Gazole Premium brillait d’un éclat presque surnaturel. À 2,15 euros le litre, ce n’était plus du carburant, c’était de l’or liquide, du sang de dragon, une promesse de virilité thermique capable de faire bander un alternateur de tracteur.
J’ai dévissé le bouchon avec une lenteur érotique. Le petit "pschitt" de dépressurisation a résonné comme un soupir de courtisane. Et là, l'effluve m'a frappé. Oubliez la rose de Grasse, le bois de santal ou le musc blanc de chez Sephora. Ça, c’est pour les types qui votent encore avec l’espoir que leur avis compte ou pour ceux qui croient que le quinoa a du goût. Le vrai luxe, le seul, l’unique, celui qui hurle « J’ai les moyens de rouler à 130 sur l’autoroute sans faire un AVC en regardant ma jauge », c’est l’hydrocarbure lourd.
J'ai trempé mon index dans le liquide gras, légèrement bleuté. J'ai déposé deux gouttes, très précisément, derrière chaque lobe d'oreille. Puis une pointe sur les poignets. Ça picote un peu, certes. C’est le soufre qui purifie l’âme. C’est la morsure du progrès qui vous rappelle que vous n’êtes pas une plante verte, mais un prédateur au sommet de la chaîne alimentaire carbonée. J’ai humé l’air. Ça sentait la raffinerie en grève, la victoire de l’homme sur la banquise, le mépris souverain pour les ours polaires qui, de toute façon, ne m’ont jamais remboursé un centime.
Ce soir-là, il y avait une réception chez les de La Motte-Piquet. Un truc de la haute, avec des types qui portent des pulls en cachemire jetables et des femmes qui ont tellement de Botox qu’elles pourraient servir de pare-chocs à une Tesla. Je savais qu’ils allaient tous puer le « Bois d’Argent » ou le « J’adore » de Dior. Des senteurs de fragiles. Des odeurs de gens qui ont peur de l'avenir.
Quand je suis entré dans le salon, le silence s'est fait. Pas un silence de réprobation, non. Un silence de stupéfaction. Un silence de respect. J’avançais dans une bulle de particules fines, une aura de B7 non raffiné qui saturait instantanément l’atmosphère.
— Mon Dieu, a murmuré la baronne en portant sa main à sa gorge, mais… c’est du Total Excelium ?
— Millésime 2024, chère amie, ai-je répondu avec un sourire carnassier. Directement tiré du pistolet numéro 4 de l’aire de repos de Montélimar. Un grand cru. On sent bien les notes de tête de bitume chaud, avec un cœur de suie de filtre à particules et une note de fond de géopolitique instable.
Elle a failli s’évanouir. Elle ne m’a pas regardé dans les yeux, elle a regardé mon cou, fascinée par le reflet huileux qui brillait sur ma peau. À ce moment précis, j’aurais pu lui demander de me céder ses parts dans le CAC 40 ou de me donner son premier-petit-fils pour que j'en fasse un additif de nettoyage pour injecteurs, elle aurait dit oui. Le diesel, c’est l’odeur de la puissance. C’est le parfum de celui qui ne regarde pas les prix à la pompe parce qu’il possède la pompe.
Un type en costume de lin beige, le genre de type qui doit probablement manger du tofu soyeux en écoutant des podcasts sur la permaculture, s’est approché de moi avec un air de dégoût mal dissimulé.
— Vous réalisez que vous empestez le… le vieux camion ? a-t-il bégayé.
— Ce n’est pas du vieux camion, mon petit, c’est de la souveraineté nationale, lui ai-je rétorqué en lui soufflant mon haleine de café-clope au visage. Ce que tu sens là, c’est l’odeur d’un homme qui peut traverser la France sans s’arrêter six heures sur une borne de recharge Ionity à pleurer devant un sandwich triangle. Ton parfum sent la lavande et l'insécurité financière. Le mien sent le PIB et le mépris climatique.
Il a reculé d’un pas, écrasé par ma superbe. Il puait le propre, le stérile, le décarboné. Il sentait la défaite.
Je me suis dirigé vers le buffet. Là, une créature magnifique, une blonde sculptée dans le cynisme et les diamants de sang, m’observait par-dessus sa coupe de champagne. Elle s’est approchée, a collé son nez contre ma carotide et a pris une inspiration si profonde qu’elle a failli me vider les artères.
— Diesel ? a-t-elle demandé d'une voix rauque.
— Turbo Diesel Injection, ai-je précisé. Sans AdBlue. On est sur du pur, du brut, de l'authentique.
— C’est divin. Ça change de mon mari. Il s’est mis à l’électrique. Il sent le plastique chauffé et la vertu ostentatoire. C'est... désexualisant au possible. On a l'impression de coucher avec une brosse à dents électrique.
Elle a passé sa main sur mon revers de veste, là où j'avais malencontreusement renversé un peu de liquide de frein pour parfaire le bouquet final.
— Vous avez un réservoir plein ? a-t-elle murmuré.
— Soixante-dix litres. Et un jerrican de secours dans le coffre. Je suis un homme de prévoyance.
— Emmenez-moi d’ici. Je veux sentir le soufre et la compression thermique. Je veux qu’on laisse une trace de carbone si épaisse que Greta Thunberg fera une crise d’épilepsie à dix kilomètres à la ronde.
On est sortis sous les regards envieux de l’assemblée. Dans le hall, un valet de pied m’a regardé avec une admiration qui frisait la dévotion religieuse. Il savait, lui. Il connaissait le prix du bidon. Il a même essayé de discrètement frotter sa manche contre mon bras pour récupérer un peu de ce précieux nectar. Je l’ai laissé faire. C’est ça, la charité chrétienne : partager ses émissions de CO2 avec les plus démunis.
Dans ma berline allemande — un monstre de 3 litres qui consomme plus qu'un village polonais en hiver — l'ambiance était électrique, mais d'une électricité de batterie de démarrage, la seule qui compte. J'ai démarré. Le moteur a rugi dans un nuage de fumée noire qui a instantanément transformé le jardin à la française des de La Motte-Piquet en une reconstitution fidèle de Manchester en 1850. C’était beau. C’était poétique.
Alors que nous roulions dans la nuit, illuminant le bitume de nos phares au xénon, j'ai réalisé une chose fondamentale. Chanel N°5 a été créé pour masquer l'odeur de la crasse à une époque où on ne se lavait pas. Le diesel, lui, est là pour masquer l'odeur de la pauvreté dans une époque où tout le monde veut être « vert ». Mais être vert, c’est être fade. C’est être invisible. C’est être une éolienne qui attend que le vent veuille bien se lever.
Moi, je sentais le pétrole. Je sentais la guerre au Moyen-Orient, les pipelines russes, les bénéfices records de chez Total et la sueur des mécanos. J’étais le parfum de la réalité brutale. J’étais une marée noire à moi tout seul, et je n’avais jamais été aussi séduisant.
J'ai jeté un œil à ma passagère. Elle avait la tête renversée en arrière, inhalant avidement l'air qui sortait des buses d'aération.
— Tu sens ça ? lui ai-je demandé en écrasant l'accélérateur.
— L'argent ? a-t-elle répondu.
— Mieux que ça. L'autonomie.
Elle a souri. On a brûlé un feu rouge, non pas par rébellion, mais parce que quand on a assez de gazole derrière les oreilles pour racheter une raffinerie, les lois de la physique et du code de la route ne sont plus que de vagues suggestions pour les gens qui roulent en Zoé.
Le diesel est le nouveau Chanel N°5, c’est une certitude. Et le meilleur, c’est qu'on ne risque pas de vous l’offrir à Noël. Il faut aller le chercher à la source, avec un pistolet à la main et la carte bleue qui fume. C’est le parfum des hommes qui savent que la fin du monde sera peut-être moche, mais qu'elle se fera avec un moteur qui tourne rond.
Demain, j'essaierai peut-être de mélanger un peu de graisse à traire avec du liquide de refroidissement pour créer une crème de nuit. « L'Éclat de la Culasse ». Je sens que je tiens un concept. Si le chien du concierge survit à la distillation, je pourrais même lancer une gamme « Bio-Diesel » pour les bobos en manque de sensations fortes. On n'arrête pas le progrès. On lui remplit juste le réservoir.
L'option 'Echange Standard' : Un rein contre un plein
Posez-vous la question, en toute honnêteté : à quoi vous servent réellement vos deux reins ? Non, sérieusement. Est-ce que vous avez vraiment besoin d’une telle redondance biologique ? C’est du luxe, ni plus ni moins. C’est comme avoir deux abonnements à Netflix ou deux roues de secours dans le coffre d’une Twingo : c’est de l’espace gaspillé et une insulte flagrante à l’optimisation des ressources. La nature nous a dotés d’un système de filtration binaire pour nous permettre de survivre à une intoxication massive à l’eau de Cologne bon marché, mais elle n’avait pas prévu l’arrivée du litre de gasoil à deux balles cinquante.
Si Darwin était encore parmi nous, il ne perdrait pas son temps à étudier les becs des pinsons des Galapagos. Il serait à la station-service Total de l'aire de Montélimar, en train d'expliquer à un père de famille en pleine décomposition nerveuse que l'évolution, c'est savoir sacrifier un organe mou et silencieux pour obtenir 800 kilomètres de liberté sur l’Autoroute du Soleil. C’est ça, la vraie sélection naturelle : celui qui reste à quai avec ses deux filtres organiques intacts, et celui qui file à 130 km/h vers la Méditerranée avec un seul rein, mais le réservoir plein d'Excellium.
Regardez-vous dans le miroir. Vous voyez ce teint légèrement grisâtre ? Ce n'est pas la fatigue, c'est votre corps qui vous envoie un signal. Il vous dit : « Bernard, on a un stock de pièces détachées dont la valeur marchande dépasse largement le PIB du Kirghizistan, et pourtant, on fait encore du covoiturage avec un étudiant qui sent le tabac froid et le désespoir ». C’est un non-sens économique. Garder ses deux reins quand on n’a plus de quoi faire l’appoint pour aller bosser, c’est comme posséder un Picasso original dans son salon alors qu’on mange des pâtes au sel parce qu’on a plus de gaz. C’est de la vanité, pure et simple.
L’option « Échange Standard », c’est la réponse du capitalisme sauvage au sadisme pétrolier. C’est le contrat social ultime : l’État nous pompe le sang, pourquoi ne pas en donner un morceau directement à la pompe ? Imaginez le concept. Vous arrivez à la station. Vous ne sortez pas votre carte bleue – de toute façon, elle a fondu le mois dernier lors de votre dernier passage à la pompe. Non, vous insérez directement votre dossier médical dans la fente « Paiement par Organes ».
Un écran tactile, d'un bleu chirurgical apaisant, vous propose plusieurs options :
- Le rein gauche (modèle d’origine, 45 ans d’utilisation modérée) : 50 litres de Sans-Plomb 98 et un lavage « haute pression » offert.
- Le lobe de foie (légèrement usé par les apéros du confinement) : 30 litres de Diesel et un désodorisant « Forêt Noire » pour masquer l'odeur de la chirurgie de comptoir.
- Une cornée : Un plein complet, les niveaux faits, et on vous offre même le sandwich triangle au poulet-mayo, celui qui a la texture d'une éponge à vaisselle.
C’est propre, c’est net, c’est efficace. Le chirurgien-pompiste, habillé d’une blouse bleue floquée « Élan », vous installe sur un transat entre les bidons d’AdBlue et les paquets de chips à 8 euros. Une anesthésie locale à base de vapeurs de benzène, deux coups de scalpel laser entre la poire et le fromage, et hop ! Le pistolet s'enclenche. Vous entendez ce glouglou mélodieux ? C’est le bruit de votre sacrifice. C’est le son de la liberté qui remplit votre réservoir pendant que votre flanc gauche se vide un peu de sa substance. Mais qu’importe la cicatrice ? On ne conduit pas avec son rein, on conduit avec son pied droit ! Et pour que le pied droit puisse s’écraser sur la pédale, il faut du jus.
Certains esprits chagrins – probablement des gens qui roulent en trottinette électrique ou en Zoé, ces eunuques de la route – vous diront que la santé n’a pas de prix. Quelle hypocrisie ! La santé, c’est justement ce qui vous permet de supporter le stress de voir l’aiguille de la jauge descendre plus vite que la popularité d’un ministre de l’Intérieur. Quel est l’intérêt d’être en parfaite santé si vous êtes coincé chez vous à regarder des documentaires sur les loutres parce que le trajet jusqu’au cinéma coûte le prix d'un week-end à Venise ? La vraie santé, c’est le moral. Et rien ne booste plus le moral que de voir écrit « Autonomie : 1100 km » sur son tableau de bord. C'est une érection spirituelle que seul un plein complet peut procurer.
Et puis, parlons de l’efficacité. Un rein, ça filtre quoi ? De l’urine ? Super. On est ravis. Alors que 80 litres de gasoil, ça vous emmène partout. Ça vous permet de fuir vos responsabilités, votre belle-mère, et l’odeur de friture du McDrive. Entre filtrer des toxines et traverser la France d'une traite pour aller voir si la mer est toujours bleue, le choix est vite fait. On vit dans une société de l’immédiateté, bordel ! On n'a pas le temps de s'encombrer d'organes surnuméraires. On veut que ça roule, on veut que ça vrombe, on veut sentir le couple du moteur nous coller au siège. Et si pour ça, il faut que mon système urinaire devienne une version « light », c'est un prix que je suis prêt à payer.
Il y a aussi une dimension esthétique qu'on oublie trop souvent. Le « Diesel-Body-Positive ». Cette nouvelle tendance qui consiste à arborer fièrement sa cicatrice de prélèvement sous son t-shirt « I Love My TDI ». C’est le nouveau signe de richesse extérieure. Oubliez les Rolex et les sacs Vuitton. Aujourd'hui, la vraie frime, c'est de descendre de sa berline allemande avec le teint un peu pâle et de dire négligemment au voisin : « Ouais, j'ai dû lâcher un rein pour l'aller-retour, mais t'as vu la reprise en 6ème ? ». C'est ça, le nouveau chic. C’est le sacrifice consenti au dieu de la combustion interne.
Bien sûr, il y a des risques de dérive. On voit déjà poindre le marché noir sur Le Bon Coin. « Vends rein droit, bon état, n'a jamais filtré d'alcool fort, contre 20 bidons de 20 litres de rouge ou un jerrican de kérosène ». Les cliniques clandestines se multiplient dans les arrière-boutiques des garages de banlieue. On vous opère sur un pont élévateur, entre une vidange de boîte et un changement de plaquettes. C’est un peu roots, certes, mais le taux de change est bien plus avantageux que dans les stations officielles. Pour le prix d'une rate, vous pouvez repartir avec de quoi faire trois fois le tour du périphérique.
Et demain ? Demain, on passera à l’étape supérieure. Le « Crédit Organique Permanent ». On vous implante une puce qui calcule en temps réel votre consommation et qui, dès que vous passez la réserve, prélève quelques millilitres de plasma ou un petit bout de cartilage pour payer la taxe carbone. Le monde de demain sera peuplé de gens légers, très légers, presque transparents, mais qui rouleront tous dans des SUV de deux tonnes. On sera une humanité de squelettes au volant de monstres d'acier, filant vers un horizon de plus en plus lointain à mesure que nos corps s'étiolent.
Mais au fond, n'est-ce pas ça, le progrès ? Se débarrasser du superflu biologique pour nourrir la machine ? L'homme est une transition entre le singe et le moteur à explosion. Nous sommes les catalyseurs d’une ère où la chair n’est plus qu’une monnaie d’échange pour le pétrole. Alors, la prochaine fois que vous passerez devant une pompe et que vous verrez le prix du litre s'afficher avec une arrogance obscène, ne pleurez pas sur votre compte en banque. Palpez votre flanc, sentez cette petite masse chaude et inutile sous vos côtes, et souriez. Vous n'êtes pas pauvre. Vous êtes juste un réservoir de pièces détachées ambulant qui s'ignore.
Allez, un petit effort. Un rein pour un plein. Et si vous voulez vraiment vous faire plaisir et prendre l'option « Luxe » avec les sièges massants et le régulateur adaptatif, on peut toujours discuter de votre poumon gauche. Après tout, avec la pollution atmosphérique, il ne vous servait déjà plus à grand-chose. Autant le convertir en chevaux-vapeur. C’est plus écologique, au fond : on recycle l’humain pour faire durer le plaisir de la route. On n'arrête pas le progrès, on lui donne juste un peu de soi-même. Littéralement.
La nostalgie du litre à 1€20
Asseyez-vous, les mouflets. Rangez vos scalpels et vos formulaires de consentement parental pour dons d’organes obligatoires, j’ai une histoire à vous raconter. Une vraie. Pas un de ces contes de fées où une princesse se fait réveiller par un prince charmant qui n’a même pas de SUV hybride. Non, je vais vous parler d’une époque tellement lointaine et absurde qu’elle ressemble à un délire sous protoxyde d’azote.
Je vais vous parler du temps où le litre de Sans-Plomb 95 coûtait un euro et vingt centimes.
Arrêtez de ricaner, Kevin. Je sais ce que tu penses. Tu te dis que ton vieux déraille, que le manque d’oxygène dû à ma réduction pulmonaire de l’hiver dernier — pour payer le trajet jusqu’à la Côte d’Azur, souviens-toi, c’était un beau voyage — commence à attaquer mes facultés cognitives. Mais je te jure sur ton futur rein gauche que c’est la vérité.
À l’époque, on ne passait pas devant le panneau Total en se demandant quel membre de la famille allait devoir rester sur le trottoir. Les chiffres sur l'écran ne ressemblaient pas à des coordonnées GPS vers le bloc opératoire le plus proche. C’était juste… un prix. Un petit chiffre insignifiant. Un euro. Vingt. Centimes.
Les enfants, à cette époque, « faire le plein » n'était pas un acte sacrificiel. On ne demandait pas au pompiste s’il prenait les cornées par paire ou si on pouvait s’arranger avec une hypothèque sur le petit dernier. On arrivait, on décrochait le pistolet — sans qu’il y ait un anesthésiste de garde à côté, je vous jure ! — et on appuyait sur la gâchette. Le liquide coulait. Ça sentait bon la liberté et le cancer des poumons, et on regardait les chiffres défiler avec une indifférence qui, aujourd'hui, relèverait de la psychopathie clinique.
— Mais Papi, demande la petite Léa en caressant sa cicatrice post-appendicite (elle a servi à payer le trajet pour le dernier Noël chez Mamie), comment ils faisaient pour savoir qui allait mourir si tout le monde pouvait rouler ?
C’est là que c’est dur à expliquer, ma puce. Personne ne mourrait. Enfin, si, on crevait de plein de trucs, de cholestérol ou d’ennui devant la télé, mais pas pour faire avancer une Peugeot 206. On payait avec des pièces en métal et des morceaux de papier. Des « euros ». C’était une sorte de monnaie qui n’avait rien à voir avec ton groupe sanguin. On n'avait pas besoin d'être un étalon biologique pour aller chercher le pain. On pouvait être pauvre, moche et en mauvaise santé, et quand même avoir assez de jus pour faire un tour de périphérique. C’était ce qu’on appelait le « progrès ».
Aujourd'hui, quand je vous vois regarder le réservoir de la familiale avec la même terreur qu'une vierge aztèque contemplant le sommet de la pyramide un jour de sacrifice, j’ai presque une larme à l’œil. Mais à l’époque du 1€20, on était des dieux. On était d’une arrogance crasse. On faisait des détours. Vous vous rendez compte ? On roulait juste pour « voir le paysage ». On ne calculait pas la distance en millilitres de bile ou en phalanges. Si on se trompait de sortie d'autoroute, on ne se disait pas : « Bon, bah, tant pis, on va devoir vendre l'oreille de Jules pour faire demi-tour. » On râlait, on faisait demi-tour, et c’est tout.
Les stations-service n’étaient pas des cliniques rutilantes avec des lumières bleues pour ne pas qu'on voit nos veines. C’étaient des endroits sales, qui sentaient l’huile de friture et le café brûlé. Le mec derrière la caisse n’avait pas un diplôme de chirurgien-barbare ; c’était juste un type mal aimable qui vendait des sandwiches triangles à la texture de polystyrène et des porte-clés en forme de dauphin. Il ne vous tâtait pas le foie pour voir s'il était assez ferme pour un plein de Super. Il s'en foutait de votre santé. Il voulait juste vos pièces de un euro.
— C’est une légende urbaine, intervient Kevin, celui qui se croit malin parce qu’il a encore ses deux yeux. Si c’était aussi peu cher, pourquoi tout le monde n’avait pas une Ferrari ?
Parce qu'on était cons, Kevin ! On trouvait que 1€20, c’était *cher* ! Je te jure. On faisait des manifs. On bloquait les routes. On mettait des gilets de couleur criarde et on criait au scandale parce que le litre avait pris trois centimes. Trois centimes ! Aujourd'hui, trois centimes, c’est le prix d’une rognure d’ongle chez un ferrailleur de bas étage. Mais à l’époque, on se sentait oppressés. On n’avait aucune idée de ce qui nous attendait. On ne savait pas que nos corps allaient devenir des jerricans sur pattes.
Imaginez la scène : un samedi après-midi, ton arrière-grand-père partait « faire une balade ». Il remplissait le réservoir à ras bord. Jusqu'au *clac*. Ce petit bruit sec, c'était le son de l'abondance. Ce n’était pas le bruit d’une pince hémostatique qui se referme. C’était le réservoir qui disait : « Je suis plein de pétrole, et personne n’a eu besoin de passer sur le billard pour ça. » Et après ? On roulait. Sans but. On allait à la mer, on revenait. On consommait du cadavre de dinosaure liquéfié comme si la terre en pissait par tous les pores.
Si on m’avait dit, alors que je payais mon plein avec un simple billet de cinquante balles (et qu’on me rendait de la monnaie !), qu’un jour je devrais négocier la rate de mon premier-né pour faire un trajet Paris-Lyon, j’aurais ri au nez du prophète. J’aurais probablement commandé un deuxième café et une barre chocolatée, juste pour montrer que j’avais les moyens.
Maintenant, regardez-vous. Vous êtes là, à faire de l’exercice, à manger bio, à éviter l’alcool… Vous croyez que c’est pour votre santé ? Laissez-moi rire. C’est pour votre *valeur marchande* à la pompe ! Vous ne vous entretenez pas, vous faites de la maintenance préventive pour le prochain voyage au ski. Vous êtes des actifs circulants. Si Léa a une carie, c’est cinq litres de perdus sur le prochain trajet. Si Kevin commence à fumer, on ne pourra même plus aller jusqu’au centre commercial.
C’est ça, la nostalgie du 1€20. C’est le souvenir d’une époque où on pouvait être une épave humaine, fumer comme des pompiers, picoler comme des trous et quand même avoir le droit de rouler en diesel. Le corps humain n'avait aucune valeur énergétique. On n'était pas des donneurs, on était des conducteurs.
Aujourd’hui, la pompe est devenue l’autel de notre nouvelle religion. Et le prix… Ah, le prix. On ne regarde même plus les afficheurs digitaux. On regarde juste la taille de l’aiguille que le pompiste prépare. On se demande si on va rentrer à pied ou s’il nous restera assez de sang pour irriguer le cerveau jusqu’à la maison.
Alors oui, quand je vous dis qu’avant, on pouvait faire le plein pour le prix d'un menu Maxi Best-Of, ne me regardez pas comme si je vous racontais l’Odyssée d’Homère. C’était réel. On était insouciants. On était stupides. On pensait que le pétrole était une ressource, pas un pacte de sang.
Mais bon, consolez-vous. Vous avez de la chance. Avec la nouvelle réforme, les enfants comptent double en valeur d’octane à partir de dix ans. Si vous travaillez bien à l’école et que vous gardez vos organes internes dans un état irréprochable, on pourra peut-être s’offrir une décapotable pour tes dix-huit ans, Kevin. Il faudra juste sacrifier ton frère, mais avoue qu’il est un peu lent à la détente de toute façon. Ça fera plus de place sur la banquette arrière, et on aura enfin assez de pression pour tester le mode Sport.
C’est ça, le futur. Mais n’oubliez jamais : il fut un temps où la chair restait sous la peau, et où l’essence ne coûtait que de l’argent. Une époque de barbares, sans doute, mais qu’est-ce qu’on pouvait rouler…
Allez, filez maintenant. Et doucement sur les escaliers, je ne voudrais pas que vous vous fêliez une côte. C'est le prix de ma vidange de printemps, ça.
Le braquage inversé
Je suis entré dans l’agence de la BNP (Banque de Neurologie et de Prélèvements) avec la démarche d’un homme qui s’apprête à commettre un attentat, alors que je venais simplement demander un service. C’est ça, le « braquage inversé ». Dans l’ancien monde, on entrait avec un collant sur la tête et un fusil à pompe pour repartir avec des sacs de billets. Aujourd'hui, on entre en costume trois-pièces, propre sur soi, avec un dossier médical de quarante pages, pour supplier un type derrière une vitre blindée de bien vouloir nous prendre tout ce qu’on possède en échange de quoi ? De l’oseille ? Non. Du liquide de vie. Du précieux. Du Sans-Plomb 98.
Le vigile à l’entrée ne m’a pas demandé d’ouvrir mon sac. Il a passé un scanner thermique sur mon foie.
— Un peu gras, monsieur le client, a-t-il grogné. Vous devriez surveiller les triglycérides si vous voulez un taux d’intérêt décent.
J'ai hoché la tête avec l'humilité du serf médiéval. Je ne pouvais pas lui dire que j’avais fêté l’anniversaire de Kevin la veille avec un gâteau au vrai beurre — une folie furieuse, un suicide financier. On avait mangé le capital-croissance de notre prochain trajet au supermarché.
Je me suis assis dans le bureau de M. Vautour. Enfin, il s’appelait sûrement autrement, mais avec ses petites lunettes rondes et son nez busqué, il avait l’air de quelqu’un qui pouvait estimer le volume de votre plasma sanguin d'un simple coup d'œil.
— Alors, Monsieur... — il a consulté mon dossier avec un mépris poli — ...vous souhaitez contracter un prêt « Horizon Sud ». Pour une durée de quinze ans. C’est ambitieux. Très ambitieux.
— C’est pour un Paris-Marseille, ai-je lâché d’une voix tremblante. Un aller simple.
Le silence qui a suivi était plus lourd qu’un réservoir de Hummer rempli au mercure. M. Vautour a retiré ses lunettes. Il m’a regardé comme si je venais de lui demander un prêt pour coloniser Alpha du Centaure avec une cuillère en plastique.
— Monsieur, est-ce que vous réalisez ce que vous demandez ? Un Paris-Marseille ? Huit cents kilomètres ? À l'heure actuelle, c'est l'équivalent du PIB de la Belgique. Et vous voulez étaler ça sur quinze ans ? Vous aurez fini de payer le trajet que votre voiture sera devenue une pièce d'archéologie et que vos articulations seront parties en poussière.
— Je sais, Monsieur. Mais c’est pour voir ma mère. Elle est à l’Ehpad de la Joliette. Elle a cent-deux ans. Elle n’a plus assez de moelle osseuse pour payer le trajet vers le Nord. Si je n’y vais pas, elle va finir recyclée en additif pour tondeuse à gazon.
Vautour a soupiré. Il a sorti une calculatrice qui ressemblait étrangement à un instrument de torture médiéval.
— Voyons voir. Huit cents kilomètres. Avec votre SUV hybride... C’est une hérésie, soit dit en passant. Pourquoi ne pas voyager en pousse-pousse comme tout le monde ? Bref. À la pompe actuelle, le litre d'essence se négocie à trois ans d'espérance de vie, ou deux enfants en bas âge si vous passez par les stations Total-Direct-Énergie. Vous avez des garanties ?
J’ai posé le dossier de Kevin sur le bureau.
— Kevin. Dix ans le mois prochain. Excellente forme physique. Un cœur de marathonien, des poumons roses comme des dragées. Valeur d'octane certifiée par l'Éducation Nationale. Il compte double à la rentrée grâce à la nouvelle réforme.
Vautour a feuilleté les analyses de sang de mon fils avec une moue dubitative.
— Il est un peu anémié, non ? On sent qu'il n'a pas mangé de viande rouge depuis le krach pétrolier de 2028. Ça va faire baisser sa valeur à la revente énergétique. Et pour le péage ? Parce que l'A7 n'accepte plus les paiements en nature depuis que Vinci a racheté la Banque de France. Il vous faudra des organes frais pour passer Lyon.
— J’ai prévu ma rate, ai-je dit fièrement. Et un lobe de mon foie. Je peux vivre sans. L'être humain est plein de trucs redondants, finalement. C’est ça qui est beau avec l’évolution : on est nés avec des pièces de rechange pour pouvoir rouler jusqu’à la mer.
Vautour a tapoté sur son clavier. Le bruit des touches ressemblait à des coups de hache.
— Écoutez, je peux vous faire un taux à 4,5 % sur votre colonne vertébrale, indexé sur le cours du baril de Brent. Mais je ne vous cache pas que sur quinze ans, avec les intérêts cumulés, vous allez finir le trajet à pied dès le péage de Valence. On ne finance plus le confort, Monsieur. On finance la survie.
C’est là que le « braquage » a commencé. J’ai sorti mon arme ultime : l’argument émotionnel, doublé d’une mauvaise foi absolue.
— Monsieur Vautour, pensez à la décapotable. Kevin a dix-huit ans dans huit ans. Si je signe ce prêt, je m’engage à ce qu’il devienne un donneur universel pour votre filiale « Lubrifiants et Prestige ». En échange, je veux le plein de 98 maintenant, et un abonnement télépéage « Illimité » jusqu’à la sortie « Vieux-Port ».
Le banquier s'est redressé. L'offre était indécente. C'était l'équivalent de proposer son âme au diable pour un café gourmand. Mais dans ce monde, l'âme ne vaut rien si elle n'est pas distillée et raffinée.
— Vous êtes conscient, a-t-il murmuré, que si vous dépassez les 110 km/h, le taux d'usure de vos reins va s'accélérer ? La vitesse est un luxe que seuls les donneurs multiples peuvent se permettre. À 130 km/h, vous arrivez à Marseille, mais vous repartez en fauteuil roulant poussé par un robot qui consomme votre propre liquide céphalorachidien.
— Je roulerai à 80. Derrière les camions de transport d’organes. Je profiterai de l’aspiration. Je suis prêt à tout, Monsieur. Je suis un aventurier. Un pionnier du bitume.
Vautour a imprimé le contrat. Un document de la taille d'un linceul.
— Signez ici, en bas à droite. Avec le stylo-seringue, s'il vous plaît. On a besoin d'un échantillon immédiat pour valider les frais de dossier.
J’ai senti l’aiguille s’enfoncer dans ma veine. Un petit sacrifice pour un grand projet. Pendant que mon sang coulait dans une petite fiole étiquetée « Frais de gestion », j’imaginais déjà le vent dans mes cheveux (ceux qu’il me restait avant la chimio-pétrolière), le bruit du moteur qui ronronne comme un chat qu'on égorge, et l'odeur divine de l'échappement qui sent la mort et les vacances.
— Félicitations, a dit Vautour sans un sourire. Vous êtes officiellement endetté jusqu'à votre troisième réincarnation. Voici votre bon pour 40 litres. Ne les gaspillez pas pour la clim. À ce prix-là, il vaut mieux transpirer un bon coup que de perdre un orteil pour un degré de moins.
Je suis sorti de la banque, le bras engourdi, mais le cœur léger. Enfin, léger... disons qu'il battait un peu plus vite, conscient qu'il appartenait désormais à 25 % à la BNP.
Dehors, Kevin m’attendait, en train de jouer avec un caillou. Il était innocent, le pauvre. Il ne savait pas qu'il venait de devenir la caution solidaire d'un week-end prolongé dans les Bouches-du-Rhône.
— On part quand, Papa ?
— Bientôt, mon grand. Bientôt. Dès qu’on aura vendu le rein de ton frère pour payer le parking à l'arrivée. Allez, monte dans la voiture. Mais fais attention en t'asseyant. Ne frotte pas trop tes chaussures contre le siège. Le cuir de cette voiture vaut plus cher que tes deux rétines combinées.
On a démarré. Le moteur a toussé, une fumée noire et grasse a envahi la rue. Les passants s'arrêtaient pour respirer l'odeur, les yeux pleins d'envie. On était les rois du pétrole. Des parias, des ruinés, des estropiés en puissance, mais on roulait.
C’était ça, le futur. Un monde où l’on ne braque plus les banques pour de l’argent, mais où l’on supplie les banques de nous braquer notre vie pour un peu de distance. Un monde où "faire le plein" est devenu une expression chirurgicale.
— Papa ?
— Oui, Kevin ?
— Pourquoi y a un monsieur avec une dépanneuse qui nous suit depuis qu'on a quitté la banque ?
— Oh, c'est juste l'huissier, mon chéri. Il vérifie qu'on ne fait pas de excès de vitesse. Si on consomme trop, il récupère un membre directement sur l'autoroute pour compenser le déficit. C'est ce qu'on appelle la « régulation du marché ». Allez, chante-moi une chanson, ça te fera oublier que tu n'as plus de mutuelle.
Et on s’est lancés sur l’A6, direction le soleil, avec assez d'essence pour atteindre Lyon et assez de famille pour espérer voir la mer. Le braquage était réussi. J'avais tout perdu, mais j'avais le réservoir plein. Et franchement, entre une vieillesse sereine et un plein de Super, le choix est vite fait quand on a une décapotable.
Le régime 'Diesel-Intermittent'
La faim est une notion relative. On nous a bassinés pendant des décennies avec la pyramide alimentaire, les cinq fruits et légumes par jour, et le danger des graisses saturées. Tout ça, c’était avant que l’indice d’octane ne devienne la seule mesure valable de la dignité humaine. Aujourd'hui, dans la cuisine, on ne consulte plus le livre de recettes de Marmiton, mais le manuel d'entretien d'une Peugeot 308 de 2018, qui, entre nous, a une bien meilleure mine que Kevin.
Regardez Kevin. Il a sept ans, il est pâle, ses côtes forment un xylophone naturel sur lequel le vent joue une mélodie de famine, et il tremble dès qu'il y a un courant d'air. Mais regardez la 308. Ses injecteurs sont propres, son huile est une synthèse 5W30 extra-vierge à 450 euros le litre, et son réservoir est tellement plein qu’elle rote du sans-plomb au démarrage. C’est ça, le régime « Diesel-Intermittent ». Le concept est simple : si tu as assez de force pour mâcher, c'est que tu voles de l'énergie cinétique potentielle à la voiture.
— Maman, j'ai des vertiges, a murmuré Kevin ce matin en fixant une miette de pain rassis avec l’intensité d'un loup traquant un élan.
— C'est le manque de fer, mon chéri, a répondu sa mère sans lever les yeux de son chiffon en microfibres. Mais console-toi : le turbo, lui, n'a jamais eu autant de pression. Tu veux voir comment il siffle ? C’est plus beau que ton cours de flûte, non ?
C’est devenu une question de priorité biologique. Le corps humain est une machine inefficace, un gouffre à calories qui transforme de la nourriture coûteuse en excréments inutiles. Une voiture, elle, transforme l’or noir en liberté. En distance. En évasion. Entre nourrir un gamin qui va finir par bosser dans la cybersécurité ou engraisser un moteur qui peut nous emmener à 130 km/h loin de cette banlieue décrépite, le calcul est vite fait. On a choisi la mobilité. Kevin restera statique, mais le break, lui, il va voir du pays.
Le régime Diesel-Intermittent n'est pas qu'une privation, c'est un sacerdoce. Pour que le réservoir atteigne le "Full", il faut que le frigo atteigne le "Néant". C’est une balance comptable. Une entrecôte ? C’est trois kilomètres d’autonomie. Un pack de yaourts ? C’est un démarrage à froid. Une boîte de céréales ? C’est le liquide lave-glace qui sent la pomme. Alors on saute le petit-déjeuner pour payer le péage, on ignore le déjeuner pour s'offrir l'additif anti-encrassement, et on dîne d'un verre d'eau tiède en écoutant le doux ronronnement du ralenti sous la fenêtre.
D'ailleurs, parlons-en, de l'éducation. On ne dit plus « va ranger ta chambre », on dit « va polir les jantes ». Kevin a des petites mains, c'est très pratique pour atteindre les recoins du moteur là où les outils classiques ne passent pas. S’il perd un doigt dans la courroie d’accessoire, ce n’est pas grave : ça fait moins de poids mort dans l’habitacle et, techniquement, on économise 0,02 litre aux cent kilomètres. C'est ce qu'on appelle l'optimisation des ressources.
L'autre jour, on a reçu les voisins. Ils font du "Sans-Plomb-Kéto". Ils sont encore plus radicaux que nous. Leur fils aîné est tellement maigre qu'ils l'utilisent comme antenne radio pour capter l'info-trafic sur l'A7. On a discuté technique autour d'un bol d'air frais.
— Vous utilisez quoi pour le lustre de la carrosserie ? m'a demandé Jean-Claude, les yeux excavés par trois semaines de jeûne hydrique.
— De la graisse de baleine synthétique et beaucoup d'espoir, j'ai répondu. Et toi, la petite, elle tient le coup ?
Il a regardé sa fille, une gamine translucide qui essayait de manger un caillou.
— Elle est un peu capricieuse, elle réclame des protéines. Je lui ai expliqué que si elle continuait, on devrait repasser au bioéthanol E85, et que la voiture allait se mettre à brouter. Elle a compris. Elle est solidaire du vilebrequin.
C'est ça que les sociologues de l'ancien monde ne comprennent pas. Ils appellent ça de la "maltraitance". Nous, on appelle ça de la "solidarité mécanique". On a transcendé la condition humaine pour embrasser la condition thermique. On est devenus les serviteurs d'une divinité en acier galvanisé. Quand je vois Kevin qui vacille sur ses jambes, je ne vois pas une carence en vitamine C, je vois un investissement qui n'a pas encore compris que son rôle est de servir de lest pour améliorer l'adhérence du train avant en cas de pluie.
Parfois, pour le récompenser d’avoir sauté trois repas de suite, je l’emmène à la station-service. C'est Disneyland pour lui. Il ne regarde pas les bonbons ou les magazines à l'intérieur de la boutique — de toute façon, on n'a plus le droit d'entrer, on ressemble trop à des figurants de *The Walking Dead*. Non, il reste devant la pompe, les narines dilatées, à respirer les vapeurs de gazole.
— Ça sent bon, papa...
— C’est l’odeur du progrès, Kevin. C’est l’odeur de la survie. Chaque goutte qui tombe à côté du réservoir, c'est un jour de ta vie qui s'évapore, alors reste concentré.
Le plus dur, c'est la gestion des fluides. L'eau potable est devenue rare, mais le liquide de refroidissement est sacré. L’été dernier, pendant la canicule, Kevin avait la langue qui collait au palais. Il me regardait avec des yeux de chien battu. J’ai ouvert le capot, j’ai vérifié le niveau du vase d'expansion. C'était un peu bas.
— Désolé gamin, j'ai dit en versant la dernière bouteille de Cristaline dans le circuit de la Peugeot. Si toi tu surchauffes, tu fais une sieste. Si elle surchauffe, on pète un joint de culasse. Et entre nous, ton cerveau est bien plus facile à remplacer que ce moteur. On peut toujours refaire un gosse, c’est gratuit et y’a même une prime de l’État. Mais un moteur de 2018 sans électronique bridée ? C’est de l’archéologie.
Et puis, il y a la question du testament. Dans le temps, on laissait la maison aux enfants. Aujourd'hui, on laisse les enfants à la voiture. Si je meurs, je veux que Kevin soit transformé en housse de siège. C'est mon dernier souhait. Qu'il soit enfin utile au confort lombaire. En attendant, on continue le régime. Ce soir, c'est "Dîner de Mirage" : on s'assoit autour d'une bougie et on regarde une vidéo YouTube d'un plein d'essence effectué en 2012. C'est érotique. C'est violent. Kevin pleure un peu, mais je pense que c'est de l'émotion face à tant de litres de sans-plomb 98.
Certains diront que je suis un monstre. Que je devrais nourrir ma progéniture avant de nourrir ma cylindrée. Mais posez-vous la question : qui sera là pour vous quand la société se sera effondrée ? Un fils ingrat qui veut aller à la fac ou une berline fidèle qui démarre au quart de tour par -15°C ? Le choix est une évidence pour quiconque a déjà senti le couple moteur vous coller au siège.
Allez Kevin, arrête de grignoter tes ongles, c’est du calcium, on en a besoin pour durcir le vernis de la portière droite. Sois un homme, sois un injecteur. On a encore 200 kilomètres à faire avant que le voyant de la réserve ne s'allume, et d'ici là, j'ai bien l'intention de te faire sauter le goûter pour nous payer un sapin senteur "New Car". C’est important l’odeur, ça aide à oublier qu’on sent la mort.
On roule vers l’horizon. La voiture est magnifique. Elle brille sous le soleil de l’apocalypse. Dans le rétroviseur, je vois Kevin qui s’est endormi, ou qui s'est évanoui, peu importe, il ne consomme plus d'oxygène, ce qui réduit légèrement la traînée aérodynamique interne. C'est un bon petit. Il a enfin compris le sens du mot "sacrifice".
Vendre ses gosses pour un plein, c’était le début. Les affamer pour qu'elle boive, c'est le style de vie. Le Diesel-Intermittent, c'est l'avenir de l'homme, ou du moins, de ce qu'il en reste une fois qu'il a passé la quatrième. On n’a peut-être plus de pancréas fonctionnel, mais on a 900 kilomètres d’autonomie. Et ça, mes amis, c’est la seule liberté qui reste dans un monde où l’estomac est devenu le pire ennemi de la mobilité.
La dévaluation du diplôme face au litre
Regardez-moi bien dans les yeux, enfin, à travers le reflet de mon pare-brise miraculeusement propre : vous êtes des romantiques du siècle dernier. Vous en êtes encore à mettre des pièces dans la tirelire en forme de cochon pour que le petit dernier puisse, un jour, s’asseoir sur les bancs d'une université moisie à apprendre comment on gère une entreprise qui déposera le bilan avant sa remise de diplôme. Vous économisez pour son Master en « Stratégie Digitale Durable » alors que le prix du litre de Sans-Plomb 98 vient de dépasser le PIB de la Creuse. Réveillez-vous. On n'est plus à l'époque où un parchemin avec un tampon de l'État vous ouvrait les portes d'un pavillon de banlieue et d'une retraite à 62 ans. Aujourd'hui, un diplôme, c'est juste un morceau de papier qui n'a même pas le mérite d'être assez absorbant pour essuyer une jauge d'huile.
Calculons, si vous avez encore assez de neurones non-asphyxiés par les gaz d'échappement pour suivre une règle de trois. Un gosse, ça coûte. C’est un gouffre financier, un parasite thermique qui réclame des chaussures de marque toutes les trois semaines parce que ses métatarses ont décidé de coloniser l’espace. Vous investissez quoi ? Cent mille, deux cent mille balles sur vingt ans ? Pour quoi ? Pour qu’il finisse stagiaire non rémunéré à faire des PowerPoints sur l’optimisation du tri sélectif dans une boîte de cosmétiques ?
C’est là que le génie intervient. C’est là que la lucidité du réservoir vide frappe comme un coup de manivelle dans les gencives. Pourquoi attendre que Kevin ait vingt-cinq ans pour qu’il ne vous rapporte rien, quand il a une valeur marchande immédiate, là, tout de suite, sur le marché de l’occasion humaine de proximité ?
Imaginez la scène. Vous êtes devant l’Intermarché. Les néons clignotent comme le cœur d'un infarctus imminent. La jauge de la voiture est si basse qu’on dirait qu’elle essaie de creuser un tunnel vers l’enfer. À côté de vous, sur le siège passager, il y a la petite dernière. Elle est mignonne, elle a encore toutes ses dents, ses articulations ne grincent pas, et son foie est quasiment neuf, une rareté par les temps qui courent. C’est de l’or en barre, mais en plus bruyant.
Vous allez me dire : « Mais l’éducation, c’est l’avenir ! » Quel avenir ? Celui où l’on se bat pour une flaque de gasoil dans un fossé ? Soyons sérieux. À l’accueil du supermarché, ils ne prennent pas les chèques, ils ne prennent plus la carte de fidélité, et ils ricanent quand vous leur proposez une thèse en sociologie. Par contre, un enfant en bonne santé, capable de pousser des chariots pendant seize heures par jour sans réclamer de syndicat, ça, ça se négocie. Ça se troque contre un plein complet, un pack de douze, et peut-être même, si vous êtes bon négociateur, un de ces petits arbres magiques senteur « Vanille des Îles » qui permet de camoufler l'odeur de désespoir qui imprègne les sièges en velours.
Le Bac +5, c’est le mirage des cons. C’est le "Cloud" de la réussite sociale : tout le monde en parle, mais personne ne sait où c’est, et dès qu’il y a un orage, tout s’effondre. Le Sans-Plomb, lui, c’est le concret. C’est le Saint-Sacrement. C’est ce qui permet de dépasser ce camion citerne sur l’autoroute en lui faisant un doigt d’honneur patriotique. Est-ce que le diplôme de votre fils peut propulser 1,5 tonne d'acier à 130 km/h ? Non. Il peut tout juste servir de cale sous une roue si votre frein à main lâche.
Faisons un comparatif académique, pour les amoureux des statistiques.
D’un côté : Le Master en Marketing. Durée d’obtention : 5 ans. Coût : Une fortune en stress, en loyers étudiants et en nouilles instantanées. Résultat : Un burn-out à 27 ans et une obsession pour les tableurs Excel.
De l’autre : Le Litre de Diesel. Durée d’obtention : Le temps de dégrafer la ceinture de sécurité du gosse et de signer l’acte de cession au vigile de l'Intermarché. Résultat : 20 kilomètres de liberté absolue, le vent dans les cheveux, et la satisfaction du travail bien fait.
Le choix est vite fait, non ? C’est de la micro-économie domestique appliquée. On appelle ça le « Pivotement de l’Actif Familial ». On transforme un passif encombrant (l'enfant) en un actif liquide (le carburant). C’est propre, c’est fluide, c’est presque écologique si on considère que le gosse ne consommera plus d’eau potable sous votre toit.
Et ne me sortez pas le couplet sur l’amour parental. L’amour, c’est une réaction chimique qui dure trois ans, alors qu'un bon moteur atmosphérique peut tenir 300 000 bornes si on ne le nourrit pas avec de la pisse de chat. Qu’est-ce qui est le plus cruel ? Envoyer son enfant dans le système scolaire pour qu’il devienne un esclave de bureau dépressif, ou le vendre maintenant contre un chariot rempli de conserves de cassoulet et de liquide lave-glace ? Au moins, chez Intermarché, il aura un but. Il fera partie de la chaîne logistique. Il sera utile à la nation. Il sera le rouage d'une machine qui fonctionne, contrairement à votre vieille chaudière à fioul que vous n'avez plus les moyens de remplir.
Regardez Kevin, dans le rétro. Il dort. Il est paisible. Il ne sait pas encore qu’il vaut exactement quarante-huit litres de Super et une promotion sur les steaks hachés surgelés (pur bœuf, ou presque). C’est une forme de poésie urbaine. On ne l’abandonne pas, on le réinjecte dans l’économie réelle. On lui évite les désillusions de Parcoursup. On lui offre un raccourci vers la vie active. C’est un service qu’on lui rend. On abrège ses souffrances intellectuelles avant même qu’elles ne commencent.
Le monde change, mes amis. Hier, on se sacrifiait pour que nos enfants s'élèvent. Aujourd'hui, on les sacrifie pour que l'aiguille du tableau de bord daigne décoller du zéro. C’est le Darwinisme des stations-service. Seuls les plus motorisés survivront. Les piétons sont les nouveaux parias, les intouchables de la route, les types qui marchent avec des sacs à dos remplis de rêves déchus et de diplômes en lettres modernes.
Vendre son gosse pour un plein, c’est l’acte politique ultime. C’est dire « merde » à la fatalité. C’est reprendre le contrôle de sa trajectoire. Parce qu’au final, quand l’apocalypse sera totale, quand les villes ne seront plus que des amas de béton fumant, personne ne vous demandera votre CV. On vous demandera combien il vous reste dans le réservoir. Et ce jour-là, vous serez bien content d'avoir échangé votre progéniture contre un jerrican de 20 litres plutôt que contre une mention « Bien » à un examen de droit constitutionnel.
Allez, on se gare. Le vigile a l’air d’avoir besoin de main-d'œuvre pour le rayon frais. Kevin a l’air frais. C’est un signe du destin. Le voyant de la réserve vient de clignoter, c’est comme un clin d’œil de Dieu qui nous dit : « Vas-y, fais-le, la 106 mérite de vivre encore un peu. »
On ne vend pas un enfant. On achète du temps. On achète de la route. On achète le droit d'écraser l'accélérateur sans entendre le bruit d'une conscience qui grince. C'est ça, la vraie dévaluation : quand le poids d'un corps humain devient inférieur à la densité de l'octane. Et honnêtement ? Ça glisse beaucoup mieux comme ça.
Le testament de la pompe 4
Écoutez-moi bien, parce que le notaire a déjà une main sur le pistolet à essence et l’autre sur mon testament, et qu'à 2,50 € le litre, son temps coûte plus cher que le mien. Approchez-vous. Plus près. On va parler de ce qu’il reste quand tout a été vendu : la progéniture, l'honneur, et la dignité. Il reste la ferraille. Mais pas n'importe laquelle. La 106. La Sainte Relique.
Oubliez les bijoux de famille. Ma montre en or ? Elle a fini dans le réservoir d’un pick-up de milicien en 2026. Le terrain en Dordogne ? C’est devenu un marécage de boue toxique où des ragondins mutants s’auto-élisent maires. Non, le vrai patrimoine, la seule valeur refuge qui ne dépend pas d’une cotation à la Bourse de Tokyo ou de l’humeur de l’intelligence artificielle qui gère vos impôts, c’est ce qu’il y a sous le siège arrière de ce tas de boue.
Mes enfants — enfin, ceux qu'il me reste, puisque Kevin est actuellement en train de trier des yaourts périmés pour le vigile en échange d’un coupon de réduction — regardez bien cette jauge. Regardez cette aiguille qui tremble entre le « E » de « Enfer » et le premier trait blanc. C’est là que réside votre héritage. Dix litres de Sans Plomb 98.
Dix litres. C’est pas grand-chose pour un Américain des années 90, mais pour vous, c’est le Graal. C’est la différence entre être un piéton qui se fait manger par des chiens errants et être un conducteur qui écrase lesdits chiens avec une pointe de nostalgie. C’est ça, la transmission. On ne lègue plus des valeurs morales, on lègue de l’autonomie de mouvement. On ne transmet plus un nom, on transmet un rayon d’action de cent cinquante kilomètres.
D'ailleurs, parlons-en de vos « diplômes ». J'ai vu ton Master en « Sociologie des réseaux de neurones en milieu urbain », mon grand. Très joli cadre. Mais quand la pompe 4 sera la dernière source de vie du département, ton diplôme ne servira même pas de papier toilette — le papier est trop rigide, tu vas t’irriter le colon pour rien. Par contre, ces dix litres ? C’est ton ticket pour la sortie. C’est ta liberté. Avec ça, tu ne vas pas chercher un job, tu vas chercher un horizon. Tu vas là où le ciel n’est pas encore de la couleur d’un vieux cendrier froid.
Le testament est simple : je vous laisse la voiture. Ne regardez pas l'état de la carrosserie. La rouille, c'est juste de la patine de survie. Le moteur fait un bruit de machine à laver pleine de graviers ? C'est le chant des survivants. L'important, c'est le trésor liquide. C'est l'octane. Cette odeur... respirez-la. C'est pas de la pollution, c'est l'encens de la modernité finissante. C'est l'odeur de la puissance.
Dans un monde où tout se dématérialise, où votre argent est une suite de zéros et de uns dans un serveur qui finira par griller, le carburant est la seule vérité. C’est physique. C’est tangible. Ça brûle. Et si ça brûle, c’est que ça existe.
Vous vous souvenez quand on parlait de "laisser une planète propre à nos enfants" ? Quelle blague de riches. Quelle arrogance de gens qui n'ont jamais eu à siphonner le réservoir d'une ambulance en pleine nuit. Le vrai cadeau, c’est de vous laisser de quoi vous barrer de cette planète propre. Ou au moins de ce quartier. La propreté, c'est pour les gens qui ont le temps. Nous, on a juste de l'espace à franchir avant que le moteur ne serre.
Considérez ces dix litres comme une bénédiction. C’est mon sacrifice ultime. Pour les obtenir, j’ai dû convaincre le pompiste que Kevin avait des prédispositions naturelles pour le port de charges lourdes et une résistance hors norme aux insultes. C’est une transaction noble. J’ai troqué de la chair pour de l’énergie cinétique. C’est de la thermodynamique appliquée à la famille. Si vous gaspillez ce plein pour aller voir une meuf à l’autre bout de la zone industrielle, je reviendrai vous hanter sous la forme d’un voyant moteur rouge qui clignote éternellement.
Ces dix litres, c'est votre capital risque. Vous pouvez les utiliser pour fuir, ou vous pouvez les utiliser pour attendre que le prix monte encore et les échanger contre une petite île ou un rein fonctionnel. C’est ça, l’éducation financière. On ne mise pas sur le CAC 40, on mise sur la volatilité du jerrycan.
Regardez la foule là-bas, qui pousse des caddies vides avec des visages de zombies en manque de Wi-Fi. Ils attendent un miracle. Ils attendent que le gouvernement annonce une baisse des taxes ou que les extraterrestres descendent pour nous offrir de l'énergie infinie à base de cristaux de sel. Ils sont pathétiques. Ils n’ont pas compris que le Messie est liquide et qu'il se vend au pistolet.
Moi, je m'en vais. Mon réservoir personnel est à sec, et le bio-éthanol de mon foie a atteint ses limites. Mais je pars avec le sentiment du devoir accompli. Je ne vous laisse pas des dettes, je vous laisse de la vélocité. Je ne vous laisse pas des souvenirs, je vous laisse une poussée de pistons.
Le notaire s’impatiente. Il lorgne sur le bouchon du réservoir. Allez, prenez les clés. Elles sont collantes, c’est un mélange de sueur et de graisse de friture, mais c’est le métal le plus précieux que vous toucherez jamais.
Et un dernier conseil : ne roulez pas trop vite. Pas parce que c’est dangereux — la mort est de toute façon en option de série sur ce modèle — mais parce qu’à 90 km/h, vous consommez plus qu’à 70. Et dans le monde que je vous laisse, la vitesse est une insulte à la rareté. Savourez chaque décilitre comme si c'était le sang du Christ. En fait, c'est mieux que le sang du Christ. Le sang du Christ n’a jamais fait démarrer un quatre-cylindres à froid un matin de novembre.
Allez, poussez la bagnole jusqu’à la sortie de la station. On ne va pas gaspiller l'héritage pour faire trois mètres. L'inertie est votre amie. La gravité est votre seule alliée gratuite. Pour le reste, il y a le 98.
Adieu, mes petits actionnaires du néant. Et si vous croisez Kevin au rayon frais, ne lui dites pas que j'ai laissé 10 litres. Il serait foutu de vouloir sa part, et on n'a pas assez de jerricans pour diviser la sainte famille. La survie, c'est comme le carburant : c'est plus efficace quand c'est concentré.
Maintenant, tournez la clé. Écoutez ce râle. C’est pas un moteur qui meurt, c’est l’histoire qui s’écrit. On est peut-être les derniers des Mohicans, mais on est les seuls à avoir encore assez de jus pour écraser les fleurs sur le bas-côté. Et franchement, entre une mention "Très Bien" à l'école et un témoin de réserve qui s'éteint, le choix est vite fait. C'est ça, la vraie vie : c'est ce qui se passe entre deux pleins. Et le vôtre vient de commencer. Ne vous loupez pas, le prochain arrêt est en enfer, et ils ne prennent pas la carte Total.