Réussir, c’est Saigner
Par Raven — Horreur
Le fer forgé des grilles de Val-de-Grâce ne grinça pas ; il poussa un soupir de métal gras, un glissement huileux qui se referma derrière Arthur comme une mâchoire bien entretenue. Sous ses semelles, le gravier blanc était si parfaitement concassé qu’il ressemblait à une traînée d’os broyés. Arthur ...
L'Incision Initiale
Le fer forgé des grilles de Val-de-Grâce ne grinça pas ; il poussa un soupir de métal gras, un glissement huileux qui se referma derrière Arthur comme une mâchoire bien entretenue. Sous ses semelles, le gravier blanc était si parfaitement concassé qu’il ressemblait à une traînée d’os broyés. Arthur serra les lanières de son sac, ses doigts tachés d’une encre violette qui refusait de quitter les cuticules, là où la peau était rongée jusqu’au vif. Il ne regarda pas en arrière. Les banlieues grises n’étaient déjà plus qu’une buée s’effaçant sur un miroir froid.
L’air changea dès qu’il franchit le péristyle. Ce n’était pas seulement le froid, bien que le marbre des colonnes semble aspirer la chaleur résiduelle de son sang. C’était l’odeur. Une nappe de formol, épaisse, presque sucrée, qui s’accrochait aux parois de la gorge. Elle ne flottait pas ; elle stagnait, imprégnant les boiseries sombres et les veines grises de la pierre. C’était l’odeur du temps que l’on force à s’arrêter, l’arôme d’une immortalité conservée dans des bocaux de verre.
À l’intérieur, le silence possédait une texture. Il était lourd comme une draperie de velours mouillée. Arthur aperçut d’autres silhouettes glissant le long des couloirs, des ombres en costumes sombres dont les pas ne produisaient aucun son. Ils ne se regardaient pas. Chacun fixait un point invisible devant lui, les yeux écarquillés par une vigilance maniaque. Sur le col d'un étudiant qui le croisa, Arthur remarqua une minuscule tache de rouille. Non, ce n'était pas de la rouille. C'était une goutte de sang séché, brune et précise comme une ponctuation.
Il trouva l'Amphithéâtre Richelieu au bout d'un corridor où la lumière mourait dans des appliques en bronze terne. La salle était un entonnoir de bois ciré montant vers un plafond invisible dans les ténèbres. Au centre, sous un cône de lumière crue, se tenait une chaire en acajou qui ressemblait à un autel de dissection.
Arthur s'installa au troisième rang. Le siège était dur, l'angle du dossier conçu pour interdire tout relâchement de la colonne vertébrale. À sa droite, une jeune femme était déjà assise. Camille. Il reconnut le port de tête, cette inclinaison aristocratique qui semblait défier la gravité. Elle ne tourna pas les yeux vers lui, mais il vit le tressaillement d'une veine bleue sur sa tempe translucide. Elle portait un col roulé de soie blanche, si haut qu'il touchait le lobe de ses oreilles. À la jonction du tissu et de la mâchoire, un fil d'argent brillait, une suture fine qui semblait maintenir sa tête en équilibre précaire sur son buste.
Un bruit sec retentit. Un homme était apparu derrière le pupitre. Il n'avait pas d'âge, seulement une peau parcheminée tendue sur des os saillants, et des mains dont les ongles étaient coupés si court qu'ils saignaient aux coins.
« Le savoir est une intrusion », commença l'homme d'une voix qui rappelait le froissement d'un scalpel sur une membrane. « On n'apprend pas. On incise. On n'étudie pas. On prélève. »
Arthur sentit une goutte de sueur couler le long de son échine. L'odeur de formol se fit plus agressive, se mélangeant maintenant à une effluve de cire d'abeille et de sueur rance. Le professeur leva une main, et deux assistants en tabliers de lin gris apparurent dans les allées. Ils portaient des plateaux d'argent sur lesquels reposaient des aiguilles courbes et du fil de soie noire, d'une finesse de toile d'araignée.
« Le premier privilège de l'excellence », reprit le professeur, « est le renoncement au bruit inutile. La parole est une fuite de substance. Pour recevoir, il faut d'abord sceller. »
Un silence plus profond encore s'abattit sur l'amphithéâtre. Arthur vit l'étudiant du premier rang se lever. Il ne tremblait pas. Il offrit son visage à l'assistant avec une soumission de communiant. L'aiguille brilla sous la lampe.
*Tchick.*
Le son de l'acier perçant la peau de la lèvre supérieure fut dérisoire, mais dans ce vide acoustique, il résonna comme un coup de fouet. Arthur vit la lèvre se soulever légèrement, la tension du fil, puis le passage de la soie à travers la chair molle de la lèvre inférieure. L'étudiant ne cilla pas. Une perle de rubis apparut à l'endroit de la piqûre, glissa lentement le long de son menton, et alla s'écraser sur son pupitre blanc.
L'assistant se déplaçait avec une efficacité de boucher. *Tchick. Tchick.*
Le rythme s'accéléra. Le bruit des aiguilles devint une métronomie obsessionnelle. Arthur sentait son propre cœur cogner contre ses côtes, un oiseau piégé dans une cage trop étroite. Ses mains, posées à plat sur le bois, commençaient à laisser des empreintes d'humidité. Il regarda Camille. Elle avait les yeux fermés, ses lèvres d'une pâleur de marbre déjà closes, attendant son tour avec une impatience fébrile. Elle semblait savourer l'approche de la douleur, comme si chaque point de suture était une médaille cousue directement dans son âme.
L'assistant était maintenant au bout de sa rangée. L'odeur de métal et de chair fraîchement ouverte vint frapper les narines d'Arthur. Il vit les doigts de l'homme : ils étaient rugueux, couverts de cicatrices, l'index jauni par la nicotine ou le soufre.
« Ouvrez », murmura l'assistant.
Arthur ne pouvait pas bouger. Ses muscles étaient de la gélatine. Il fixa la pointe de l'aiguille, si effilée qu'elle semblait disparaître dans l'air. Il vit un minuscule fragment de peau resté accroché au chas de l'aiguille précédente.
« Ouvrez, Arthur. Le silence est une porte. »
Il obéit. Il sentit le froid de l'acier contre sa lèvre supérieure. La pression fut d'abord une brûlure froide, puis une explosion de chaleur blanche quand la pointe déchira le derme. Il voulut crier, mais le cri resta bloqué dans sa gorge, étouffé par le goût de fer qui envahissait sa bouche. L'aiguille plongea dans la lèvre inférieure. Il sentit le fil de soie glisser à l'intérieur de sa chair, un mouvement de ver de terre rampant sous sa peau.
Le nœud fut serré. Sec. Définitif.
L'assistant passa à Camille. Arthur resta là, les mâchoires soudées, les yeux larmoyants fixés sur le professeur qui avait repris sa lecture. Le goût du sang était tiède, rassurant presque. Il n'était plus un boursier de banlieue. Il était une page blanche, recousue, prête à être griffonnée.
Sur le pupitre devant lui, une mouche vint se poser sur la goutte de sang de son voisin. Elle frotta ses pattes avant avec une frénésie dégoûtante, avant de plonger sa trompe dans le liquide chaud. Arthur la regarda, incapable de souffler pour la chasser, prisonnier de son propre visage. Il sentait chaque battement de son cœur dans ses lèvres cousues, un battement qui disait : *réussir, réussir, réussir.*
Le professeur tourna une page de son manuscrit. Le bruit du papier froissé fut un déchirement de peau.
« Nous pouvons maintenant commencer », dit la voix.
Arthur baissa les yeux vers ses mains. Il commença à gratter le vernis du pupitre avec son ongle, un mouvement réflexe, jusqu’à ce que le bois s'insinue sous la lunule, créant une nouvelle douleur, une nouvelle ancre pour ne pas sombrer dans le formol. Le monde s'était rétréci à la dimension de cette pièce, de cette odeur, et de ce fil noir qui le liait désormais à l'excellence.
La Mécanique du Mérite
Le Doyen Malcorps ne marchait pas, il glissait sur le marbre avec la régularité d’un pendule de morgue. Le froissement de sa toge noire, un tissu si lourd qu’il semblait imprégné de graisse ancienne, étouffait le moindre écho dans l’amphithéâtre. L’air était saturé d’une odeur de cire froide et de ce relent métallique caractéristique des instruments chirurgicaux mal rincés. Arthur sentit une goutte de sueur froide naître à la racine de ses cheveux, une perle glacée qui traça un sillon lent le long de sa tempe, comme une larve explorant un terrain mort.
Au centre de l’estrade, un mécanisme de cuivre et de verre dépoli trônait, relié à une série de tubulures translucides qui couraient le long des murs jusqu’aux derniers rangs de l’assemblée. Le Doyen s’arrêta devant l’appareil. Ses doigts, longs et noueux comme des racines de buis, effleurèrent une manivelle. Le silence était tel qu'Arthur pouvait entendre le grincement des dents de son voisin de gauche, un garçon nommé Lucas, dont le tic nerveux au coin de l’œil s’était transformé en une convulsion rythmique, un battement de paupière désespéré.
« L'excellence n’est pas une abstraction, messieurs », commença Malcorps. Sa voix n'était qu'un sifflement sec, le bruit d'une lame qu'on tire d'un fourreau de cuir. « C’est une substance. Elle occupe un espace. Elle possède une masse. Et surtout, elle a un prix. »
Il tourna la manivelle d'un quart de tour. Dans les tubulures, un murmure s'éleva. Un gargouillement liquide, visqueux, qui semblait remonter des entrailles mêmes du bâtiment. Arthur baissa les yeux vers son propre bras. Un cathéter fin, presque invisible, était déjà inséré dans le creux de son coude, posé là par les mains gantées des préparateurs avant l'aube. Il n'avait pas senti la piqûre, seulement le froid.
« Le Classement Annuel est désormais ouvert », annonça le Doyen.
Sur le grand écran de bois sombre derrière lui, les noms commencèrent à défiler. Ce n’étaient pas des chiffres qui apparaissaient à côté des patronymes, mais des mesures en millilitres.
*Arthur Penhaligon : 450 ml.*
Un frisson électrique parcourut l’échine d’Arthur. À côté de lui, Lucas vit son nom s’afficher en rouge sang.
*Lucas Morel : -120 ml.*
« Monsieur Morel », murmura Malcorps sans lever les yeux, « votre pensée est… diluée. Elle manque de densité. Elle occupe un volume qui appartient légitimement à ceux qui savent l'exploiter. »
Le Doyen actionna un levier. Un sifflement pneumatique déchira l’air, suivi d’un cri étouffé. Arthur tourna la tête. Lucas était plaqué contre son dossier, ses mains se crispant sur le pupitre jusqu'à ce que ses articulations blanchissent et percent presque la peau. Ses yeux roulèrent vers l'arrière, ne laissant paraître que le blanc, veiné de rouge. Dans le tube relié à son bras, un liquide d'un jaune pâle, presque translucide, commença à monter. C’était le liquide céphalo-rachidien, la sève de sa moelle, aspirée avec une régularité mécanique.
Arthur regarda le liquide progresser. Il était clair, avec des reflets irisés, comme de l’huile sur une flaque. C’était la pensée pure de Lucas, ses nuits de révision, ses souvenirs d’enfance, sa capacité à articuler un raisonnement, tout cela était extrait, pompé, transformé en une simple commodité fluide.
Le bruit était atroce. Un succion humide, un *slurp* obscène qui résonnait dans les parois de l'amphithéâtre.
« Regardez, Arthur », chuchota Camille à son oreille.
Elle était assise juste derrière lui, si proche qu'il sentait son souffle froid contre sa nuque. Elle ne sentait pas la peur. Elle sentait le lys et le formol. Arthur tourna légèrement la tête et vit son visage. Ses pupilles étaient dilatées, dévorant l'iris clair. Elle fixait la tubulure de Lucas avec une faim qui n'avait rien d'intellectuel. Ses doigts fins tapotaient le bois du pupitre, suivant le rythme de la pompe.
« C’est la redistribution du génie », reprit le Doyen. « Le savoir ne se crée pas, il se déplace. Pour que vous puissiez monter, Arthur, il faut que d'autres se vident. »
Soudain, le liquide jaune changea de trajectoire. Par un jeu de valves complexes, il fut dirigé vers le haut de l'amphithéâtre, vers les rangs des majors. Arthur sentit une pression soudaine dans son propre bras. Le froid du cathéter fut remplacé par une chaleur brûlante, presque corrosive. Il sentit le fluide de Lucas entrer en lui.
Ce fut une agonie de clarté.
Des images qui n'étaient pas les siennes explosèrent derrière ses paupières : le visage d'une vieille femme souriante, une leçon de géométrie apprise sous la pluie, l'odeur d'un pain de campagne. Les souvenirs de Lucas s'écrasaient contre les siens, les broyant pour se faire de la place. Arthur agrippa le bord de sa table, ses ongles s'enfonçant dans le bois tendre, arrachant des copeaux qui se logèrent sous sa chair. Sa tête semblait prête à éclater, comme une orange pressée trop fort. Il sentait son propre cerveau se dilater, ses circonvolutions se gorger de ce liquide étranger, forçant contre les parois de son crâne.
À sa gauche, Lucas s'affaissait. Son visage semblait se vider de toute substance. Sa peau devenait flasque, grise comme du papier mâché humide. Sa bouche restait ouverte dans un o de stupeur silencieuse, une bave filante coulant sur son menton. Il n'était plus qu'une enveloppe, un derme inutile dont on avait retiré la moëlle.
« Plus de volume, Arthur », ordonna Malcorps. « Absorbez. Ne laissez rien perdre. L'échec est un gaspillage que cet institut ne tolère pas. »
Le rythme de la pompe s'accéléra. *Shhh-clack. Shhh-clack.*
Arthur ferma les yeux, mais le spectacle était à l'intérieur. Il voyait les équations de physique de Lucas se mêler à ses propres doutes. Il sentait la terreur du garçon refluer en lui, un goût de cuivre et d'amertume au fond de la gorge. Il voulut vomir, mais ses muscles refusèrent d'obéir. Il était prisonnier de la transfusion. Il était le parasite sacré, le récipiendaire de la moisson.
Une mouche, peut-être la même que tout à l'heure, vint se poser sur le tube transparent où circulait encore le liquide céphalique de Lucas. Elle suivait le mouvement du flux avec une excitation frénétique. Arthur la fixa, fasciné par ses pattes poilues qui grattaient la paroi de plastique. Il aurait voulu être cette mouche. Elle, au moins, ne risquait pas d'être vidée.
Le Doyen Malcorps s'approcha de Lucas, qui ne bougeait plus que par de légers spasmes diaphragmatiques. Le vieil homme posa une main sur le sommet du crâne du garçon, comme pour bénir une dépouille.
« Monsieur Morel est désormais à zéro », annonça-t-il avec une satisfaction clinique. « Il a tout donné pour l'institution. Sa place au classement sera occupée par le vide qu'il laisse. »
D'un geste sec, Malcorps débrancha le tube. Un reste de liquide tomba sur le sol, formant une petite flaque dorée que le Doyen écrasa sous sa semelle sans sourciller.
Arthur sentit la chaleur refluer, laissant place à une migraine pulsante, une pression constante derrière les globes oculaires. Il se sentait lourd, monstrueusement plein. Il avait l'impression que ses pensées n'étaient plus les siennes, qu'elles étaient devenues un amas de voix discordantes hurlant toutes en même temps dans l'étroitesse de sa boîte crânienne.
Camille se pencha vers lui. Elle passa une main sur son épaule, ses ongles effleurant la cicatrice qu'il s'était faite le matin même.
« Alors ? » murmura-t-elle. « Tu te sens… intelligent ? »
Arthur ne répondit pas. Il regardait ses mains. Elles tremblaient, mais ce n'était pas son tremblement habituel. C'était celui de Lucas. Il reconnut le tic, cette façon de replier le pouce sous l'index, un geste qu'il n'avait jamais fait auparavant.
Il leva les yeux vers le tableau. Son nom brillait maintenant en haut de la liste, entouré d'une aura de lumière artificielle.
*Arthur Penhaligon : 570 ml.*
Il avait réussi. Il était le premier. Mais en regardant le corps inerte de Lucas qu'on évacuait déjà sur un brancard, Arthur sentit une autre présence dans son esprit. Un petit coin d'ombre qui n'était pas à lui, un souvenir de Lucas où il pleurait dans les bras de sa mère.
Il porta sa main à sa bouche et mordit sa lèvre jusqu'au sang. Le goût métallique le ramena brièvement à lui-même.
Le Doyen Malcorps rangeait déjà ses instruments. Le Classement était terminé pour aujourd'hui. Les survivants se levèrent dans un bruissement de tissus, évitant de se regarder. Ils marchaient tous avec cette nouvelle lourdeur, cette démarche de prédateurs repus dont le ventre est trop plein de la chair de leurs frères.
Arthur resta assis. Il sentait la mouche sur sa joue, mais il n'avait plus la force de la chasser. Il écoutait le silence de l'amphithéâtre, un silence peuplé par les fantômes des millilitres perdus, tandis qu'au fond de son cerveau, la voix de Lucas commençait doucement à réciter des théorèmes qu'Arthur n'avait jamais appris.
La Muse de Marbre
Le silence de la Bibliothèque des Grands Élus n’était pas une absence de bruit, mais une présence physique, une nappe de coton gris qui s’enroulait autour de la gorge d’Arthur. L’air y était saturé d’une odeur de cire froide, de poussière millénaire et d'un relent plus âcre, une pointe d'ammoniaque qui picotait les sinus. Sous son crâne, la voix de Lucas continuait de bourdonner, un écho parasite récitant les lois de la thermodynamique avec une monotonie de métronome cassé. Chaque pas d'Arthur sur le marbre veiné sonnait comme un coup de hache.
Ses doigts tremblaient. Il les enfonça dans les poches de sa veste, sentant sous son ongle la croûte de sang séché de sa lèvre mordue. Il cherchait l'ombre, les recoins où les rayonnages de chêne noir montaient jusqu’à se perdre dans les ténèbres de la voûte. C’est là qu’il la vit.
Camille de Saint-Véran était immobile devant un lutrin de fer forgé. La lumière d’une unique bougie de suif sculptait son profil de statue funéraire, soulignant la pâleur surnaturelle de sa peau, presque translucide, comme si le sang avait renoncé à circuler sous cette surface de porcelaine. Elle portait un col montant en dentelle noire, rigide, qui semblait maintenir sa tête avec une fermeté suspecte.
Arthur s’arrêta. Il entendit le petit *clic* sec provenant de la nuque de Camille lorsqu’elle tourna la tête. Un bruit d'engrenage mal huilé ou d'os frottant contre du métal.
— Tu as le regard de ceux qui ont trop mangé, Arthur, dit-elle. Sa voix était un souffle de givre, dépourvue de toute inflexion humaine. Lucas était-il savoureux ?
Arthur sentit une remontée de bile. Dans son esprit, le souvenir de la mère de Lucas – une femme qu’il n’avait jamais rencontrée – se superposa à la silhouette de Camille. Il vit, par flashs, les mains de cette femme pétrir de la pâte à pain. Il secoua violemment la tête pour chasser l'intrusion.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, balbutia-t-il. Sa propre voix lui parut étrangère, plus grave, teintée du bégaiement léger que Lucas avait en état de stress.
Camille esquissa un sourire qui ne monta pas jusqu’à ses yeux. Ses pupilles étaient si dilatées qu'elles semblaient avoir dévoré l'iris, ne laissant que deux puits de goudron brillant. Elle fit un geste lent, presque mécanique, vers l'ouvrage posé sur le lutrin.
— Approche. Ne reste pas sur le seuil de ta propre métamorphose. Le savoir est une charogne, Arthur. Si tu te contentes de le lire, il pourrit entre tes mains. Pour qu'il vive, il doit être incarné.
Arthur fit un pas, puis deux. L'odeur se fit plus forte. Ce n'était plus seulement de la poussière. C'était l'odeur d'une tannerie. Sur le lutrin reposait un volume massif, dont la reliure n'avait pas la régularité du cuir de veau. La surface était irrégulière, ponctuée de pores dilatés, de fines cicatrices blanches et, dans un coin inférieur, d'un petit grain de beauté brun, encore parfaitement visible.
Une nausée glacée envahit Arthur. Il fixa le grain de beauté. Il avait l'impression de voir une joue humaine aplatie, étirée sur du carton bouilli.
— Touche-le, ordonna Camille.
— Je... je ne peux pas.
— Tes mains sont déjà souillées, Arthur. Tu as déjà commencé la moisson. Ne fais pas l'hypocrite devant la récolte des autres.
Elle posa sa propre main sur le livre. Ses doigts étaient longs, d'une finesse maladive, et les ongles étaient coupés si courts qu'ils saignaient aux commissures. Arthur remarqua alors, juste au-dessus du bord de son col de dentelle, une lueur argentée. Un fil de métal qui s’enfonçait dans la chair de son cou, disparaissant sous la peau pour réapparaître quelques millimètres plus loin. Une suture chirurgicale d'une précision démente.
Fasciné par l'horreur, Arthur tendit la main. Lorsqu'il effleura la couverture, son cœur manqua un battement. Ce n'était pas froid. Le livre dégageait une chaleur résiduelle, une tiédeur de fièvre. La texture était grasse, souple, et sous la pression de son index, la peau – car c’était de la peau – semblait se rider, gardant la marque de son empreinte un instant de trop.
— C’est le Traité d'Anatomie de 1922, murmura Camille, ses yeux fixés sur les doigts d'Arthur. Relié dans le dos de Marc-Antoine de la Faille. Major de promotion. Il pensait que son génie lui survivrait dans ses écrits. Il avait raison, mais pas de la manière qu'il espérait. Il *est* le livre. Chaque page que tu tournes est une lamelle de sa propre compréhension, arrachée à ses tissus.
Elle tourna une page. Le parchemin ne crissa pas ; il fit un bruit sourd, un froissement de soie mouillée. L'encre n'était pas noire, mais d'un brun sépia, pénétrant profondément dans les fibres de la page, comme si elle avait été injectée plutôt qu'écrite.
— Tu sens cette résistance ? demanda-t-elle en se rapprochant.
Arthur sentit le souffle de Camille contre son oreille. Il sentait la menthe poivrée et le formol. Un tic nerveux fit sauter sa paupière gauche. Dans son esprit, la voix de Lucas hurla un théorème de physique, une note stridente qui fit vibrer ses dents.
— Le savoir n'est pas une abstraction, Arthur, continua la Muse de Marbre. C'est une greffe. Si tu ne saignes pas pour l'obtenir, il ne prendra pas. Il sera rejeté par ton système, comme un organe étranger. Regarde tes mains.
Arthur baissa les yeux. Sous ses ongles, une substance sombre et visqueuse commençait à suinter. Ce n'était pas de l'encre. C'était une sorte de lymphe noire, épaisse, qui semblait aspirée par la reliure du livre.
— Le transfert a déjà commencé, susurra-t-elle. Lucas est en toi, mais il se débat. Il n'aime pas sa nouvelle demeure. Ton esprit est trop étroit, Arthur. Trop encombré de souvenirs inutiles. Ton enfance, tes scrupules, ton nom... tout cela est de la graisse sentimentale. Il faut l'exclure. Il faut faire de la place pour la perfection.
Camille saisit soudainement le poignet d'Arthur. Sa poigne était celle d'un étau d'acier. Elle guida sa main vers le centre de la page, là où un schéma du système nerveux central était dessiné avec une précision chirurgicale.
— Sens-tu la pulsation ?
Arthur voulut retirer sa main, mais son bras ne lui obéissait plus. Il sentit, sous la pulpe de ses doigts, un battement. Faible. Rythmique. *Boum-badoum. Boum-badoum.* Le livre avait un pouls.
— Il nous appartient de décider qui mérite de porter la connaissance, dit Camille, son visage désormais si proche du sien qu'il pouvait voir les minuscules gouttelettes de sueur perler sur sa lèvre supérieure, seule trace d'humanité sur son masque de cire. Le Classement n'est qu'un inventaire. Val-de-Grâce est un abattoir pour les médiocres et une nursery pour les dieux.
Elle relâcha sa prise. Arthur recula brusquement, heurtant un rayonnage. Un volume tomba au sol dans un bruit mou. Il ne l'ouvrit pas, de peur de voir quel visage servait de garde à la reliure.
Camille se redressa, réajustant son col de dentelle d'un geste machinal. Le petit *clic* dans sa nuque résonna à nouveau, plus fort cette fois, comme une vertèbre qui se remet en place.
— Va te reposer, Arthur. Et n'essaie pas de faire taire Lucas. Écoute-le. Laisse-le te dévorer de l'intérieur. C'est seulement quand il aura fini de manger ton passé que tu seras digne de porter mon nom sur ta propre peau.
Arthur s'enfuit dans les couloirs obscurs de la bibliothèque, ses poumons brûlant d'un air trop dense. Il courait, mais le bruit de ses pas ne lui appartenait plus. C'était le pas lourd de Lucas qui résonnait derrière lui, sous lui, en lui.
Arrivé dans sa cellule, il se jeta sur son lit, les yeux rivés sur le plafond lépreux. Il porta sa main à son visage et, dans l'obscurité, il lécha la substance noire qui coulait encore de ses ongles. C'était amer. C'était métallique. C'était le goût du savoir.
Soudain, il sentit une démangeaison insupportable à la base de son cou. Il gratta frénétiquement, arrachant des lambeaux de chair fine. Sous ses doigts, il ne sentit pas de muscle, mais quelque chose de dur, de froid, de lisse.
Un fil d'argent commençait à poindre sous sa peau.
L'Émondage de Soi
L’argent sous sa peau ne se contentait pas de briller ; il vibrait, une note basse et constante qui faisait grincer ses molaires. Arthur était recroquevillé sur son lit de fer, les genoux contre la poitrine, écoutant le tic-tac maniaque de l’horloge de la cellule. Chaque seconde tombait comme une goutte d’acide sur une plaque de cuivre. L’air de la pièce était épais, saturé d’une odeur de poussière de marbre et de sueur rance, une atmosphère de tombeau mal ventilé. Sur le bureau, le traité de métaphysique de Von Escher gisait ouvert, ses pages de parchemin humain frémissant sous le souffle erratique du jeune homme. Les glyphes noirs semblaient ramper hors du papier, des insectes d’encre cherchant un nid où pondre.
Il n’y avait plus de place. Son crâne était une bibliothèque saturée, une archive de banlieues grises, de cages d’escalier sentant l’urine et de promesses de lendemains qui ne viendraient jamais. Ces souvenirs étaient des chancres. Ils occupaient le terrain où les théorèmes de la Moisson devaient s’enraciner. Arthur sentit une pointe de chaleur derrière son globe oculaire droit. C’était elle. Encore elle.
Le visage de sa mère.
Il apparut avec une netteté écœurante : le pli d’amertume au coin de ses lèvres, l’odeur de lessive bon marché et de soupe au chou qui collait à ses doigts, le son de sa voix qui l’appelait « mon petit prince » avec une tendresse qui n’était qu’un boulet de plus attaché à sa cheville. Ce souvenir était une excroissance, une tumeur de sentimentalité qui bloquait l'accès aux équations de la plasticité neurale.
Arthur se leva, les membres raides comme ceux d'une marionnette mal huilée. Ses doigts tremblants cherchèrent le nécessaire de couture chirurgicale dissimulé sous la latte lâche du parquet. L’aiguille d’argent, longue et effilée comme un cri, luisait dans la pénombre. Il ne l’avait pas volée ; elle l’avait appelé depuis la vitrine du laboratoire de Camille.
Il s’assit devant le miroir piqué de taches noires qui transformaient son reflet en un cadavre en décomposition. Ses yeux étaient deux puits de nuit, les pupilles dilatées par la terreur et l’extase. Il palpa la zone derrière son oreille gauche, là où la peau était la plus fine, là où le pouls battait la mesure de sa médiocrité.
Le premier contact de la pointe fut un baiser de glace. Arthur ne tressaillit pas. Il pressa plus fort. Le cuir chevelu céda avec un petit bruit de papier déchiré, un *crac* minuscule et humide. Un filet de sang noir, presque visqueux, commença à serpenter le long de sa mâchoire, tiède et ferreux. Il chercha le nerf, le fil conducteur de la mélancolie.
— Sortez de là, murmura-t-il, sa voix n'étant plus qu'un sifflement d'air entre ses dents serrées.
Il ferma les yeux et visualisa le visage de sa mère. Il le saisit par les bords, comme une photographie que l’on s’apprête à brûler. Avec l’aiguille, il commença à gratter la surface de sa propre conscience. La douleur n’était pas un éclair, mais une lente et lancinante abrasion. C’était comme si on frottait son cerveau avec du verre pilé.
Soudain, le souvenir se cabra. Il vit le sourire de sa mère lorsqu’il avait eu son premier prix de mathématiques. *Schlick.* Il enfonça l’aiguille plus profondément, tournant le métal pour enrouler la fibre synaptique autour de la pointe d’argent. Une odeur de brûlé, d'ozone et de graisse animale, envahit ses narines. Ses oreilles se mirent à siffler, un son strident, une fréquence de radio désaccordée qui semblait vouloir lui faire exploser les tympans.
Le visage commença à se déformer. Les yeux de sa mère coulèrent comme de la cire chaude. Son rire devint un râle mécanique. Arthur sentit une nausée violente lui tordre les entrailles, mais il ne s’arrêta pas. Il tirait. Il extrayait la chair de son passé. Un lambeau de pensée purulente sortit par le trou qu’il avait foré, une substance gélatineuse et translucide qui pendait au bout de l’aiguille.
Le vide qui suivit fut plus terrifiant que la douleur.
Une partie de lui-même venait de s'effondrer, laissant une grotte béante et froide à l'intérieur de sa boîte crânienne. Il tenta de se rappeler la couleur des yeux de sa mère. Rien. Juste une tache grise, un pixel mort sur l'écran de sa mémoire. Il chercha son nom. Un écho vide. Elle n'était plus qu'une silhouette sans traits, une ombre sans substance, un déchet organique évacué dans l'égout de son ambition.
Arthur haleta, sa poitrine se soulevant dans un rythme saccadé. Son front s’appuya contre la surface froide du miroir, laissant une trace de buée et de sang. Le silence dans sa tête était magnifique. C’était le silence d’une cathédrale déserte.
Il se tourna vers le livre de Von Escher. Les glyphes ne semblaient plus hostiles. Ils l’invitaient. Sans le poids de la femme à la soupe au chou, les concepts de "Transfert de Volonté" et de "Moisson de l'Intellect" s'engouffrèrent dans la brèche béante avec une fluidité prédatrice. Il mémorisait les paragraphes entiers d'un seul regard, les mots se gravant dans la chair fraîche de son amnésie volontaire.
Une mouche vint se poser sur le lambeau de souvenir gisant sur la table. Elle frotta ses pattes avec une satisfaction obscène. Arthur la regarda sans ciller, ses yeux fixes, ses muscles faciaux figés dans un rictus qui n'avait plus rien d'humain.
Il sentit le fil d'argent sous son cou s'agiter à nouveau. Il ne le démangeait plus. Il s'enracinait. Il s'étendait, prolongeant ses branches vers sa gorge, vers ses cordes vocales. Il pouvait sentir la présence de Camille, ou peut-être de Lucas, ou peut-être de tous ceux qui l'avaient précédé dans ce hachoir à viande intellectuel. Ils étaient là, dans le noir, applaudissant en silence sa première véritable excision.
Arthur reprit l'aiguille. Sa main était parfaitement stable maintenant. Il y avait encore tant de place. Il y avait le souvenir de son premier chien, l'odeur de la pluie sur le bitume de sa cité, le goût des larmes de sa première amoureuse. Autant de parasites. Autant de gras à élaguer pour laisser place à la pureté du marbre.
Il approcha la pointe de sa tempe gauche. Un petit tic nerveux agitait sa paupière supérieure, comme une dernière révolte de la bête avant l'abattoir.
— Encore, murmura-t-il, les yeux rivés sur les formules interdites qui commençaient à briller d'une lueur violette sur le parchemin.
La pièce parut se rétrécir, les murs se rapprochant pour l'étreindre, l'étouffer dans une étreinte de pierre et de savoir. L'odeur de formol devint soudainement aussi douce qu'un parfum de luxe. Il n'était plus Arthur Penhaligon. Il était un palimpseste. Un parchemin que l'on grattait pour y écrire une horreur plus grande encore.
Le fil d'argent sous sa peau émit un petit tintement cristallin. Il était temps de passer à la suite. Il était temps de devenir le chef-d'œuvre que Camille exigeait, même s'il ne restait plus rien de lui pour l'apprécier.
Il enfonça l'aiguille une seconde fois, et cette fois, il ne cria pas. Il sourit, alors que le souvenir de son propre nom commençait, lui aussi, à s'effriter.
Le Premier Échange
L’amphithéâtre C de Val-de-Grâce ne sentait pas la poussière des vieux grimoires, mais l’ozone et le métal froid, une odeur de salle d’opération camouflée sous des effluves de lavande rance. Arthur se tenait au centre du puits de marbre, les pieds calés dans les rainures du sol, là où le sang des siècles précédents avait fini par polir la pierre en un gris presque translucide. Au-dessus de lui, les gradins montaient comme les parois d’un crâne immense, peuplés d’ombres immobiles : les autres étudiants, des silhouettes de cire dont on n’entendait que le souffle court, régulier, oppressant.
En face, Lucian de Valois ajustait ses boutons de manchette en argent. Lucian était parfait. Sa voix était un violoncelle, un instrument de soie et de précision qui n’avait jamais connu le bégaiement ou l’hésitation. Il souriait, un petit étirement de lèvres qui ne sollicitait aucun muscle inutile. À sa tempe, une petite veine battait avec une régularité insolente.
— Le sujet, messieurs, grinça la voix du Doyen depuis les hauteurs invisibles, est la nécessité de l’oubli dans la construction de la vérité. Arthur Penhaligon, vous avez la parole pour la première estocade.
Arthur ouvrit la bouche. Rien. Un désert de sable chaud dans la gorge. Il sentit le regard de Camille, assise au premier rang, juste derrière la balustrade de fer forgé. Elle ne le regardait pas vraiment ; elle observait la suture qui courait le long de sa propre mâchoire, l’effleurant d’un ongle long et effilé. Elle attendait.
Le silence s'étira, visqueux. Une mouche, grasse et lourde, se posa sur le pupitre d'Arthur. Il fixa ses ailes irisées, le frottement de ses pattes velues contre le bois verni. Le bruit lui parut assourdissant, un martèlement de tambours dans le vide de sa propre boîte crânienne. Il n'avait plus de mots. Il les avait troqués contre des équations la veille, laissant son aire de Broca aussi stérile qu’un champ de sel.
Lucian laissa échapper un petit rire, un son cristallin qui résonna contre les parois de marbre.
— Mon cher Arthur semble avoir déjà mis en pratique le sujet, commença Lucian d'un ton onctueux. Son silence est une ode à l’oubli, n’est-ce pas ? Mais la vérité, elle, réclame une architecture. Elle exige une structure que seuls ceux dont le sang est pur peuvent ériger.
Chaque mot de Lucian était une gifle de perfection. Arthur voyait les phrases sortir de la bouche de son rival comme des fils d'or, tangibles, vibrants dans l'air saturé d'électricité statique. Il sentit une pointe de chaleur dans sa poche. Le stylet de transfert. Le petit tube d'argent, pas plus long qu'une cigarette, muni d'une mèche de fibres neuronales synthétiques.
Camille se pencha en avant. Ses yeux, deux billes de verre fumé, se fixèrent sur Arthur. Elle fit un geste lent, presque imperceptible : elle porta deux doigts à sa propre tempe, puis les écarta brusquement, comme si elle déchirait un voile.
*Prends-le.*
Arthur fit un pas en avant. Ses chaussures crissèrent sur le marbre avec un bruit de craie sur un tableau noir. Il sentait la sueur couler dans son dos, une trace glacée qui lui donnait envie de hurler. Lucian continuait sa tirade, une envolée lyrique sur la mémoire de l'Empire, ses mains décrivant des arcs élégants.
C’était le moment de la « joute physique », la phase où les orateurs pouvaient se rapprocher pour « incarner le verbe ».
Arthur s'approcha de Lucian. L'odeur de son rival — un mélange de savon coûteux et de peur sublimée — l'assaillit. Il vit le petit pore de peau dilaté juste au-dessus de l'oreille de Lucian, là où le crâne est le plus fin. Un tic nerveux agitait la paupière gauche du prodige. Lucian ne s'arrêtait pas de parler, mais ses yeux s'écarquillèrent quand Arthur posa sa main sur son épaule.
La main d'Arthur tremblait. Entre son pouce et son index, le stylet d'argent brillait d'un éclat maléfique.
— Votre syntaxe est… admirable, murmura Arthur, sa voix n’étant qu’un râle sec. Mais elle manque de… profondeur.
D’un geste sec, pratiqué mille fois sur des cadavres de chiens dans les sous-sols de l’Institut, Arthur enfonça la pointe.
Le son fut minuscule. Un *shhhck* humide, comme une aiguille pénétrant dans un fruit mûr.
Lucian se figea. Sa phrase resta suspendue dans l’air, un « cependant » qui s’étira en un sifflement grotesque. Ses yeux roulèrent vers l’arrière, ne laissant paraître que le blanc, parcouru de minuscules vaisseaux rouges qui éclataient les uns après les autres.
Arthur ne lâcha pas. Il pressa le piston du stylet.
Il sentit l’aspiration. Un courant d’air froid, glacé, qui remontait de sa main jusqu'à son propre cerveau. C'était une sensation de noyade inversée. Soudain, le vide dans sa tête fut envahi par une marée de phonèmes, de rythmes, de déclinaisons latines et de métaphores complexes. Il voyait les souvenirs de Lucian — les leçons de diction avec un précepteur sévère, le goût du vin de messe, la sensation de la soie contre la langue — se déverser en lui comme une bouillie tiède.
Lucian commença à trembler. Une petite bulle de salive se forma au coin de ses lèvres. Son corps devint mou, une marionnette dont on coupait les fils un à un. Le débit de ses mots se transforma en un gargouillis informe, une régression linguistique accélérée.
— B-b-ba… v-v-va…
Le visage de Lucian s'affaissa. Le côté gauche de sa bouche tomba, comme s'il avait été frappé d'une embolie instantanée.
Arthur retira le stylet. La pointe était enduite d'une substance grisâtre, une gelée luminescente qui pulsait au rythme d'un cœur agonisant. Il porta l'instrument à sa propre tempe, à l'endroit exact où il s'était déjà scarifié la veille.
L'insertion fut une extase douloureuse.
Le savoir de Lucian s'installa dans les trous noirs de l'identité d'Arthur. Les mots s'emboîtèrent dans ses synapses comme des pièces de puzzle de chair. Il se redressa, sa colonne vertébrale claquant avec un bruit de bois sec. Ses yeux s'éclairèrent d'un éclat bleu électrique.
Il regarda Lucian, qui s'était effondré à genoux, les doigts griffant le marbre, incapable de formuler même un son de voyelle. Le prodige n'était plus qu'une enveloppe vide, un dictionnaire dont on avait arraché toutes les pages.
Arthur sourit. Le sourire de Camille.
— La vérité, reprit Arthur, sa voix désormais identique à celle de Lucian, mais avec une nuance de cruauté supplémentaire, n'est pas une architecture, Lucian. C'est un parasite. Elle se nourrit de ceux qui sont trop faibles pour la contenir. L'oubli n'est pas une perte, c'est une dévoration.
Chaque mot était une lame de rasoir, parfaitement affûtée, découpant le silence de l'amphithéâtre. Le public restait muet, fasciné par la métamorphose. Arthur sentait les neurones volés s'enflammer dans son crâne, une combustion lente qui lui donnait une puissance divine.
Mais sous l'éloquence, il sentait autre chose. Une petite voix résiduelle, celle de Lucian, qui hurlait de terreur dans un coin de son esprit. Un écho qui ne s'éteindrait jamais.
Il tourna la tête vers Camille. Elle applaudissait lentement, ses mains gantées de blanc produisant un son mat, comme celui d'un cœur qui s'arrête. Une goutte de sang perla de la tempe d'Arthur et roula sur sa joue, mais il ne l'essuya pas. Il la laissa couler, savourant le goût métallique qui envahissait sa bouche alors qu'il continuait sa démonstration, dépeçant méthodiquement l'âme de son rival devant une assemblée de spectres affamés.
Lucian, au sol, finit par émettre un long gémissement monotone, le cri d'une bête qu'on a vidée de son sens. Arthur l'enjamba sans un regard, porté par une éloquence qui ne lui appartenait pas, mais qui désormais, le définit tout entier.
Le chapitre de sa vie d'homme s'achevait ; celui du monstre oratoire commençait, écrit avec l'encre des cerveaux pillés.
Les Coutures de l'Ambition
La vibration dans le crâne d'Arthur n'était plus un bourdonnement, mais un battement de cœur étranger, une pulsation de lave noire qui cognait contre les parois de son lobe temporal. Le silence du Grand Scriptorium était pire que les cris de Lucian ; c’était un silence gras, huileux, qui sentait la poussière de marbre et le vieux sang séché sous les ongles. Il s’assit à la table de chêne massif, ses doigts tambourinant une mélodie qu’il ne connaissait pas, une suite de notes nerveuses que le cerveau de Lucian, désormais logé dans ses propres synapses, lui dictait malgré lui.
Camille était là, à quelques centimètres. Elle ne respirait pas, ou du moins, l’air ne semblait pas entrer et sortir de ses poumons avec la régularité humaine. C’était un sifflement imperceptible, comme le vent s’engouffrant dans une fissure. Elle pencha la tête sur le manuscrit d'Arthur, ses cheveux d'un blond de cendre frôlant le parchemin. L'odeur qu'elle dégageait était un mélange écœurant de gardénia et d'éther, une fragrance qui cherchait à masquer quelque chose de plus profond, quelque chose de métallique et de rance.
« Ton argumentation sur la plasticité de l'âme est... incomplète, Arthur, » murmura-t-elle. Sa voix n'avait aucune aspérité, elle glissait comme une lame de rasoir sur de la soie. « Tu possèdes la matière, mais tu hésites encore à trancher. »
Arthur voulut répondre, mais sa langue lui sembla trop épaisse, un muscle flasque et étranger dans sa bouche. Il fixa la main de Camille posée sur la table. Ses doigts étaient d'une pâleur de porcelaine, mais au niveau des jointures, la peau semblait tendue jusqu'à la rupture, presque translucide. Un tic nerveux s'empara de la paupière gauche d'Arthur. Il voyait, sous la peau de Camille, une légère bosse qui se déplaçait, comme un parasite cherchant une issue.
Soudain, Camille se redressa pour attraper un volume de métaphysique sur l'étagère supérieure. Le mouvement fut trop brusque, trop ample. Le col montant de sa robe en dentelle noire, d'ordinaire si impeccablement ajusté, s'accrocha à la pointe d'un serre-livre en bronze en forme de griffon. Le tissu craqua. Un son sec, comme une vertèbre qui se brise.
Arthur ne détourna pas les yeux. Il ne pouvait pas.
Le col s'affaissa, révélant la base de la nuque de Camille. Là, sous la lumière crue des lustres de cristal, la réalité se déchira pour Arthur. Ce n'était pas une peau unie. Une cicatrice d'un argent vif, presque luminescente, courait horizontalement d'une oreille à l'autre. Elle n'était pas le fruit d'un accident, mais d'une ingénierie méticuleuse. Des fils de métal, fins comme des cheveux d'ange, s'entrecroisaient pour maintenir les tissus ensemble. Les points de suture étaient si serrés qu'ils créaient des petits plis de chair violacée, une boursouflure qui semblait palpiter.
Arthur sentit une montée de bile brûler son œsophage. Il remarqua alors que la carnation de la nuque ne correspondait pas tout à fait à celle du reste du dos. Le haut était d'un blanc d'albâtre, tandis que le bas tirait vers un ivoire plus chaud, parsemé d'une minuscule tache de rousseur que Camille n'aurait jamais dû avoir. C’était un assemblage. Un puzzle de chairs prélevées, cousues avec une précision démoniaque pour former ce simulacre de perfection.
« Camille... » le nom mourut dans sa gorge, étouffé par le bruit d'un grattement frénétique derrière ses propres yeux.
Elle se retourna lentement. Elle n'avait pas replacé son col. Elle le regardait avec une intensité vide, ses pupilles dilatées au point d'effacer l'iris. Elle vit qu'il avait vu. Elle ne recula pas. Elle s'approcha, au contraire, jusqu'à ce que son souffle froid vienne glacer la sueur sur le front d'Arthur.
« Est-ce que tu sens les coutures, Arthur ? » demanda-t-elle, sa voix doublée d'un écho qui ne venait pas de la pièce. « Est-ce que tu sens le fil d'argent qui commence à tirer derrière tes oreilles ? »
La panique envahit Arthur comme une marée noire. Il porta ses mains à son propre visage. Sa peau lui parut soudainement artificielle, un masque de latex mal collé. Il gratta sa tempe, ses ongles s'enfonçant dans la chair. Il s'attendait à sentir le métal, à trouver le fil d'Ariane qui reliait son nouveau génie à son ancienne médiocrité.
Il se souvint alors de la sensation lors de la cérémonie avec Lucian. Ce n'était pas seulement une transmission de savoir. C'était une greffe. Il sentait maintenant un point de tension précis à la base de son crâne, là où la colonne vertébrale rencontre le cerveau. Un picotement rythmique, comme si une aiguille invisible entrait et sortait de sa chair à chaque pulsation.
Il baissa les yeux sur ses propres mains. Elles tremblaient. Une tache d'encre sur son index lui parut être une nécrose. Il commença à frotter, frénétiquement, jusqu'à ce que la peau rougisse, jusqu'à ce qu'elle saigne. Mais le sang n'était pas d'un rouge franc. Il lui parut sombre, visqueux, chargé de particules d'argent qui brillaient sous les lampes.
« On ne nous apprend pas seulement à savoir, Arthur, » reprit Camille en posant sa main glacée sur la nuque du jeune homme, exactement là où la tension était la plus forte. « On nous apprend à contenir. Je suis la somme de douze majors de promotion. Leurs lobes frontaux sont mes bibliothèques. Leurs cordes vocales sont mon orchestre. Et toi... toi, tu as déjà le goût de Lucian qui te remonte dans la gorge, n'est-ce pas ? »
Arthur se leva brusquement, renversant sa chaise qui produisit un fracas de tonnerre dans le silence étouffant. Il recula, trébuchant contre les rayons de livres qui semblaient se refermer sur lui comme les mâchoires d'un piège. Il voyait maintenant les cicatrices partout. Sur le poignet de Camille, une ligne d'argent qui disparaissait sous sa manche. Sur sa tempe, une suture si fine qu'elle ressemblait à une ride de sagesse, si l'on ne regardait pas de trop près.
Il s'engouffra dans le couloir, ses pas résonnant comme des coups de hache sur du bois mort. Il entra dans les latrines, s'effondra devant le miroir piqué de rouille. Il déchira le col de sa propre chemise, ses doigts fébriles cherchant la marque, la preuve de sa décomposition.
Il ne vit rien. Sa peau était intacte.
Mais le miroir ne mentait pas sur tout. Dans le reflet, ses yeux n'étaient plus les siens. Ils avaient cette fixité vitreuse, ce regard de taxidermie qu'il venait de découvrir chez Camille. Il passa ses doigts sur son cuir chevelu, pressant, cherchant la bosse, le corps étranger. Il crut sentir un glissement sous son os pariétal. Quelque chose de mou, de froid, qui se réajustait.
Il se mit à rire, un rire sec qui se transforma en un haut-le-cœur. Il se pencha au-dessus du lavabo et cracha. Parmi la salive et la bile, une petite forme oblongue et blanche heurta la porcelaine. Une dent. Une molaire parfaitement saine. Mais Arthur ne sentait aucun vide dans sa propre mâchoire.
Il toucha ses dents une à une. Elles étaient toutes là. Trente-deux.
Il regarda de nouveau la dent dans le lavabo. Elle n'était pas à lui. Elle appartenait à Lucian. Le transfert n'était pas seulement cognitif. Son corps, cette enveloppe qu'il croyait souveraine, était en train de devenir un dépotoir de pièces détachées, une décharge pour les débris d'autrui.
Une odeur de formol commença à suinter des murs de marbre. Arthur s'agrippa aux rebords du lavabo, ses jointures blanchissant jusqu'à menacer de percer la peau. Il sentait un fil, un fil d'argent invisible, partir de son cerveau et s'étendre dans le vide, rejoignant Camille, rejoignant les spectres des anciens élèves, tissant une toile immense où chaque pensée était une suture et chaque souvenir une excision.
Il n'était plus Arthur Penhaligon. Il était un palimpseste de chair, un brouillon que l'on raturait à coups de scalpel pour y inscrire une excellence qui n'avait plus rien d'humain. Il leva les yeux vers le miroir et, pendant une fraction de seconde, il ne vit pas son visage, mais une mosaïque de traits disparates, un masque de terreur cousu sur un crâne qui ne lui appartenait déjà plus tout à fait.
Le grattement derrière ses yeux reprit, plus fort, plus exigeant. La voix de Lucian ne hurlait plus. Elle chuchotait, d'un ton monocorde, la liste des composants chimiques nécessaires à la conservation des tissus organiques.
Arthur ferma les yeux, mais le noir n'était pas un refuge. C'était une page blanche, prête à être écorchée.
Le Murmure des Reliures
La lourde porte de chêne de la bibliothèque grinça, un son aigu qui s'engouffra dans les sinus d'Arthur comme une aiguille à tricoter. L'air, à l'intérieur, n'était pas celui d'une pièce close, mais celui d'un poumon malade : chaud, humide, chargé d'une odeur de vieux suif et de formol mal évaporé. Il fit un pas, et le silence l'enveloppa, une substance poisseuse qui semblait se coller à ses tympans.
Arthur ne cherchait pas la lumière. Ses doigts, tachés d’une encre qui refusait de s'effacer malgré ses frictions frénétiques au savon noir, tremblaient contre la pierre froide des rayonnages. Dans sa tête, la voix de Lucian continuait son énumération monotone : *« Méthanol, éthanol, glutaraldéhyde... fixateurs pour la préservation des tissus mous. »* Il serra les dents jusqu’à ce qu’un craquement sec résonne dans sa mâchoire.
Il s'enfonça dans la travée des « Archives Proscrites ». Ici, les livres n'étaient pas rangés avec la rigueur géométrique du reste de l'Institut. Ils semblaient s'affaisser les uns sur les autres, des masses informes de parchemin sombre. Arthur tendit la main vers un volume sans titre. Au contact du dos de l'ouvrage, il retira brusquement ses doigts.
La couverture était tiède.
Il approcha son visage de la tranche. Ce qu'il avait pris pour du cuir grainé était parsemé de pores dilatés et de ridules si fines qu'elles ne pouvaient être l'œuvre d'un artisan. Sous la lumière chiche de sa lampe de poche, il vit une cicatrice en forme de virgule courir le long du mors. Une suture.
Un frisson, lent et visqueux comme une limace, remonta le long de sa colonne vertébrale. Il ouvrit le livre.
Le papier ne crissa pas. Il produisit un bruit de succion, le son d'une plaie que l'on rouvre.
Arthur ne trouva pas de mots imprimés. À la place, des milliers de capillaires séchés dessinaient des diagrammes complexes, des réseaux neuronaux figés dans l'ambre d'une colle jaunâtre. Au centre de la page, un œil humain, aplati, privé de sa cornée, le fixait. La pupille, dilatée par une terreur éternelle, sembla se contracter sous le faisceau de sa lampe.
— Arthur…
Le murmure ne venait pas de derrière lui. Il venait de l’étagère. Un bruissement de pages, comme un soupir collectif poussé par des centaines de bouches sèches.
— Regarde-nous, Arthur, chuchota une voix qui grattait le fond de son crâne comme un ongle sur une ardoise. Regarde comme nous sommes bien classés.
Il laissa tomber le livre. L’ouvrage s’écrasa au sol avec un bruit mou, le son d'une pièce de viande tombant sur un billot. Arthur recula, mais son dos heurta le rayonnage opposé. Les tranches des livres se mirent à palpiter. Il sentit contre ses omoplates le mouvement rythmique de poumons invisibles.
— Malcorps n’enseigne pas, Arthur, reprit le chuchotement, plus dense cette fois, une polyphonie de souffles fétides. Malcorps récolte.
Une odeur de chair rance, camouflée par un parfum de lavande synthétique, l'envahit. Il se souvint de Camille, de son col haut, de la façon dont sa tête semblait parfois osciller sur son cou avec une autonomie dérangeante. Il revit les fils d'argent.
Il s'accroupit, les mains sur les oreilles, mais la voix était interne. Elle émanait des reliures, traversait le bois des étagères pour s'insinuer dans ses propres os.
— Tu crois être un élève ? Tu es un catalogue. Ton lobe frontal pour la logique de de Saint-Véran. Tes cordes vocales pour l'éloquence de Valerius. Tes mains… oh, Arthur, tes mains sont si précises pour la chirurgie de demain.
Arthur regarda ses mains. Sous la peau fine de ses poignets, les veines semblaient tracées au stylo bleu, trop nettes, trop prêtes à être extraites. Il sentit une démangeaison insupportable au niveau de ses propres sutures, là où il s'était entaillé pour mémoriser ses formules. Il eut l'impression que ses propres cicatrices voulaient répondre aux livres, qu'elles voulaient se défaire pour rejoindre la collection.
Il rampa vers le fond de la pièce, ses genoux cognant contre le marbre froid. Dans l'obscurité, les dos des livres se mirent à bouger. Des visages commençaient à pousser sous les couvertures de cuir. Des nez écrasés, des lèvres cousues par des fils de soie noire, des fronts marqués du sceau de l'excellence.
Un volume particulièrement épais, relié dans une peau d’une pâleur maladive, s'entrouvrit tout seul à la hauteur de ses yeux.
— Je m'appelais Élias, murmura le livre. J'étais major en 1994. Aujourd'hui, je suis le traité de Métaphysique Appliquée. On a pris mes souvenirs de ma mère pour en faire une préface. C’était plus… élégant.
L'œil dans le livre s'humecta d'une larme de pus.
— Camille n'est pas ta mentore, Arthur. Elle est ton écrin. Elle attend que tu sois mûr. Que ton savoir soit assez dense pour être moissonné. Regarde sa peau, Arthur. Regarde bien les nuances. Elle n'est qu'un patchwork de génies disparus.
Le grattement derrière les yeux d'Arthur devint une douleur fulgurante. Il revit le visage de Camille dans le miroir de sa chambre, cette mosaïque de traits disparates qu'il avait cru halluciner. Ce n'était pas une vision. C'était une reconnaissance de dette.
Soudain, le silence revint. Un silence plus terrifiant que les murmures, car il était lourd d'une présence.
Au bout de l'allée, une silhouette se découpa dans l'embrasure de la porte. Grande, trop fluide. Le bruit de pas était étouffé, comme si ses pieds étaient enveloppés de velours.
— Arthur ?
La voix de Camille. Elle était douce, sucrée comme un fruit trop mûr qui commence à fermenter.
Arthur ne bougea pas, retenant son souffle jusqu'à ce que ses poumons brûlent. Il voyait, à travers les interstices des étagères, la lueur d'une bougie s'approcher. L'ombre de Camille s'étirait sur les livres-visages, et là où l'ombre passait, les murmures s'éteignaient dans une terreur abjecte. Les livres se refermaient brusquement, cachant leurs yeux et leurs bouches, redevenant des objets de savoir inanimés.
— Je sais que tu es ici, Arthur. La bibliothèque est un endroit dangereux la nuit. On finit par prêter l'oreille à des histoires… anatomiques.
Elle s'arrêta juste devant l'étagère où il était tapi. Il voyait ses chaussures vernies, impeccables. Il sentait l'odeur de Camille : un mélange de rose et d'éther.
— Tu as une si belle écriture, Arthur, dit-elle, sa voix vibrant d'une affection prédatrice. Ce serait dommage que l'encre se mélange au sang avant que le chapitre ne soit fini.
Elle tendit une main gantée de blanc et caressa la tranche du livre qui s'était appelé Élias. Le livre frémit sous son toucher, un spasme de soumission.
— Le concours final n'est pas un examen, mon cher. C'est une livraison.
Elle tourna les talons, son rire cristallin résonnant dans la nef de pierre comme des éclats de verre tombant sur un sol gelé. Arthur attendit de longues minutes après que le bruit de ses pas eut disparu.
Lorsqu'il se releva enfin, ses jambes étaient de coton. Il voulut s'appuyer contre l'étagère, mais il retira sa main aussitôt. Le bois lui-même semblait moite, imprégné de la sueur des morts.
Il regarda une dernière fois le livre au sol. L'œil était fermé, maintenant. Mais sur la couverture, de nouvelles lettres semblaient se former, poussant sous la peau comme des kystes.
Il déchiffra le premier mot, gravé dans la chair de la reliure, encore frais, encore rose :
*PENHALIGON.*
Arthur s'enfuit dans les couloirs sombres, le bruit de ses propres pas lui paraissant être celui d'un scalpel courant sur une peau tendue. Dans son esprit, la liste des fixateurs chimiques de Lucian s'était arrêtée. Une nouvelle phrase tournait en boucle, gravée par une plume de fer rouge dans sa matière grise :
*Réussir, c'est saigner. Et tu es déjà si instruit.*
Il atteignit sa chambre, verrouilla la porte et se jeta contre le miroir. Il gratta sa joue, ses tempes, cherchant la trace d'une suture qu'il n'avait pas encore vue. Il ne vit que ses yeux, deux puits de pétrole noir, reflétant une bibliothèque infinie où chaque rayon l'attendait, chaque étagère réclamant sa part de sa carcasse, chaque mot qu'il apprendrait devenant une nouvelle maille dans le linceul de son excellence.
Il prit son stylo plume. La pointe d'iridium brilla sous la lune. Il ne savait plus s'il voulait écrire ou s'il voulait s'ouvrir les veines pour vérifier s'il restait encore un peu d'encre à l'intérieur, ou si, déjà, il n'était plus qu'une reliure en attente de son texte.
L'Hécatombe des Médiocres
Le silence dans les couloirs de Val-de-Grâce n’était jamais vide ; il avait une texture, une épaisseur de suintement et de poussière d’os. Ce matin-là, il pesait comme une chape de plomb liquide sur les épaules d’Arthur. L’air de la galerie des Bustes sentait le camphre et la sueur rance, une odeur de bête traquée qui stagne dans les recoins des boiseries sombres. À huit heures précises, le mécanisme de l'horloge centrale émit un déclic métallique, un bruit de percuteur de fusil, et les portes de l’Amphithéâtre de Dissection pivotèrent sur leurs gonds huilés avec un soupir presque humain.
Sur le mur de marbre veiné de vert, la liste était apparue. Ce n’était pas du papier. C’était une membrane translucide, tendue sur un cadre de cuivre, où les noms s’inscrivaient en une encre qui semblait encore palpiter. Arthur s’approcha, ses doigts crispés sur la couture de son pantalon. Ses ongles s’enfonçaient dans sa cuisse, cherchant la douleur pour ancrer sa réalité vacillante.
Arthur Penhaligon : 4ème.
Il expira un souffle qu’il ne savait pas retenir, une buée fétide qui se condensa un instant sur la surface froide de la liste. Juste au-dessous de lui, une ligne rouge, nette comme une incision chirurgicale, barrait le reste du tableau. Sous cette ligne, les noms semblaient s’effacer, grignotés par une moisissure invisible.
— Regarde-les, Arthur.
La voix de Camille glissa contre sa nuque comme une lame de rasoir refroidie. Elle était là, sans qu’il n’ait entendu le moindre froissement de tissu. Elle sentait la tubéreuse et le sang séché. Arthur ne se retourna pas, ses yeux fixés sur le nom juste en dessous de la ligne : Marc-Antoine Vallet. Un garçon qui bégayait quand il récitait du Kant, dont les mains tremblaient toujours un peu trop pendant les travaux pratiques de neuro-anatomie.
— Ils occupent un espace qu’ils ne méritent plus, murmura Camille. Leurs synapses sont des impasses. Leur mémoire est une insulte à la structure du Grand Œuvre. Tu entends ?
Arthur tendit l’oreille. Au bout du couloir, un bruit de frottement. Des semelles de caoutchouc sur le damier de pierre. Puis, un cri. Pas un cri de terreur héroïque, mais un glapissement sec, étouffé, comme celui d’un lapin dont on brise la nuque. Les "Veilleurs", ces silhouettes vêtues de tabliers de cuir rigide et de masques de porcelaine sans traits, venaient de saisir Marc-Antoine.
Le garçon se débattait mollement, ses doigts griffant inutilement le sol, laissant des traces de sueur grise sur le marbre. Les Veilleurs ne parlaient pas. Ils le soulevèrent avec une efficacité machinale, ses pieds ballants heurtant les socles des statues de savants disparus. Arthur vit une tache d'humidité s'étendre sur l'entrejambe du pantalon de Marc-Antoine. L'odeur de l'urine se mêla à celle de l'encaustique. C'était l'odeur de l'échec.
— Le Nettoyage est une nécessité biologique, continua Camille, son regard de verre rivé sur le dos du condamné. On ne garde pas la gangrène par compassion pour le membre.
Elle posa une main sur l'épaule d'Arthur. Ses doigts étaient si froids qu'ils semblaient brûler à travers le drap de sa veste. Il sentit, sous la paume de la jeune femme, le tressaillement de ses propres muscles, un tic nerveux qui faisait sauter sa paupière gauche.
— Allons prendre nos places, Arthur. On ne doit pas rater la leçon de choses.
L’Amphithéâtre de Dissection était une cuve de pierre descendante, où chaque rangée de sièges surplombait la suivante, convergeant vers une table centrale en inox, éclairée par un scialytique dont la lumière crue dévorait les ombres. L’air y était saturé de vapeurs de formol qui piquaient les yeux, forçant les étudiants à pleurer des larmes irritantes, un hommage involontaire à leurs camarades déchus.
Arthur s’assit au premier rang. À sa droite, la place était vide. C’était celle de Marc-Antoine. Il restait sur le pupitre un stylo plume mâchouillé et un carnet de notes ouvert sur une tentative de schéma du système limbique. Arthur referma le carnet. Le papier était moite.
Au centre, le Doyen Lucian apparut. Il ne portait pas de robe académique, mais une blouse de plastique transparent, déjà constellée de minuscules gouttelettes brunes. Ses mains, gantées de latex si fin qu'on devinait les lunules de ses ongles, jouaient avec un écarteur de Weitlaner.
— Messieurs, Mesdames, la médiocrité est une ressource, commença Lucian. Son seul défaut est d'être mal logée.
Les Veilleurs firent entrer les douze étudiants situés sous la ligne rouge. Ils étaient enchaînés par les poignets, formant une chenille humaine de chair tremblante. On les fit s'allonger sur les tables périphériques, mais Marc-Antoine, lui, fut hissé sur la table centrale, sous le regard d'Arthur.
Le garçon ne criait plus. Ses yeux, dilatés par une injection de scopolamine, roulaient dans leurs orbites comme des billes de billard. Sa bouche s'ouvrait et se fermait en silence, sa langue battant contre ses dents dans un rythme erratique.
— Le sujet Vallet possède une excellente mémoire sémantique, mais une capacité d'analyse déplorable, expliqua Lucian en incisant délicatement le cuir chevelu du garçon. Il est un réservoir. Un disque dur mal partitionné. Nous allons libérer les données.
Le bruit du scalpel tranchant la peau du crâne fut semblable au déchirement d'une soie épaisse. Arthur ne détourna pas les yeux. Il sentait un goût de métal dans sa bouche, le signe que son propre cerveau passait en mode de survie hyper-lucide. Il nota chaque geste. Le décollement du périoste. Le ronronnement de la petite scie circulaire. L'odeur de l'os brûlé, une odeur de pop-corn écœurante qui envahit l'espace.
Marc-Antoine eut un spasme. Ses doigts se contractèrent, cherchant désespérément quelque chose à agripper. Il trouva le bord de la table et y laissa des traces de sang alors que Lucian soulevait la calotte crânienne. Le cerveau apparut, une masse de nacre grisâtre, pulsant au rythme d'un cœur à l'agonie.
— Observez la courbure des sillons, dit Lucian en désignant une zone avec une sonde d'argent. Ici gît sa connaissance du latin. Ici, ses formules de chimie organique. Quel gâchis de laisser cela s'éteindre dans l'oubli de la tombe.
D’un geste précis, Lucian sectionna une série de connexions nerveuses. Marc-Antoine poussa un soupir de soulagement indicible, comme si on venait de lui retirer un poids immense de la poitrine. Son regard devint vide, une surface de lac gelé. Il n'était plus un être ; il était une archive ouverte.
Les Veilleurs s'approchèrent avec des bocaux de verre remplis d'un liquide bleuté. Ils commencèrent à extraire des fragments de tissu, des filaments blanchâtres qui ressemblaient à des racines de plantes arrachées à une terre meuble.
— Arthur, chuchota Camille à son oreille. Tu sens cette vibration ? C'est le savoir qui change de main. Ce soir, ces extraits seront filtrés, purifiés, et injectés aux majors. Tu boiras son latin. Tu digéreras sa chimie. Tu deviendras lui, mais en mieux.
Arthur regarda les mains de Lucian, rouges jusqu'aux poignets. Il imagina ces mêmes mains fouillant dans son propre crâne, cherchant les souvenirs de sa mère, les effaçant pour faire de la place à des équations différentielles. Une nausée acide monta dans sa gorge. Il vit une mouche se poser sur l'œil grand ouvert de Marc-Antoine. Le garçon ne cilla pas. La mouche frotta ses pattes sur la cornée desséchée.
Soudain, Lucian se tourna vers Arthur. Son masque de protection reflétait le visage émacié de l'étudiant.
— Penhaligon. Venez ici.
Le cœur d'Arthur manqua un battement. Ses jambes, molles comme de la gélatine, le portèrent jusqu'au bord de la table de dissection. Le sang de Marc-Antoine coulait dans les rigoles de l'inox, un filet sombre qui venait lécher les chaussures vernies d'Arthur.
— Tenez ceci, ordonna Lucian en lui tendant les pinces qui maintenaient le lobe frontal ouvert. Ne tremblez pas. Si vous tremblez, vous déchirez la connaissance. Et nous ne tolérons pas les vandales.
Arthur saisit l'instrument. Le métal était chaud, vibrant de la chaleur résiduelle du corps de son camarade. Il sentait la pulsation de la vie qui s'échappait sous ses doigts. Il regarda le visage de Marc-Antoine, si proche qu'il pouvait voir les pores de sa peau et la petite cicatrice qu'il avait sur l'aile du nez.
Le garçon n'était plus là. Il n'était plus qu'une carcasse évidée, un livre dont on arrachait les pages une à une pour en faire des confettis de génie.
— Voilà, dit Lucian avec une douceur paternelle. Vous apprenez vite. Le succès, Arthur, c'est l'art de ne pas être celui qui est allongé sur cette table. C'est l'art de tenir le scalpel.
Arthur serra les pinces. Il ne tremblait pas. Une froideur minérale s'emparait de lui, une anesthésie de l'âme qui transformait l'horreur en une simple équation technique. Il regarda Camille. Elle souriait, ses dents blanches brillant sous le scialytique comme des perles de lait. Elle passa sa langue sur ses lèvres, un geste de prédatrice repue.
Le Nettoyage continua jusqu'au crépuscule. Douze fois, le bruit de la scie. Douze fois, l'odeur de l'os calciné. À la fin de la séance, l'Amphithéâtre n'était plus qu'un charnier clinique. Les Veilleurs emportèrent les restes des "médiocres" dans des sacs en plastique noir, des sacs qui ne pesaient presque rien, car tout ce qui faisait leur valeur avait été prélevé, mis en bocaux, étiqueté.
Arthur ressortit dans le couloir, ses mains tachées d'une substance collante qu'il n'osait pas essuyer. Il retourna à son pupitre et vit le stylo de Marc-Antoine. Il le ramassa. Il le glissa dans sa poche.
Il se sentait plus lourd. Plus plein. Une phrase en latin, une déclinaison qu'il n'avait jamais apprise, commença à tourner en boucle dans son esprit, comme un disque rayé.
*Mors tua, vita mea.*
Il rentra dans sa chambre, ne croisant que des ombres fuyantes, des étudiants qui marchaient rasant les murs, les yeux fixés sur le sol, de peur que leur propre médiocrité ne soit lue sur leur visage. Il s'assit devant son miroir. Il prit son stylo plume.
Il ne regarda pas ses notes. Il commença à écrire, d'une écriture qui n'était pas la sienne, des théorèmes de physique quantique qu'il n'avait pas encore étudiés. Sa main courait sur le papier avec une frénésie malade, les muscles de son avant-bras se nouant sous la peau.
Il s'arrêta soudain. Une goutte de sang tomba de son nez sur la page blanche. Il la regarda s'étaler, formant une étoile rouge au centre d'une équation. Il porta ses mains à son visage et sentit, au bord de ses tempes, une légère boursouflure. Une démangeaison.
Il gratta. Sous ses ongles, un fil d'argent apparut. Une suture.
Il ne cria pas. Il sourit à son reflet, un sourire qui lui fendit les lèvres jusqu'au sang, car il savait maintenant que Camille n'était pas la seule à être cousue. Il était devenu une œuvre collective, un monstre de savoir bâti sur les cadavres de ses pairs, et la douleur n'était plus qu'un signal de bon fonctionnement.
Réussir, c’était saigner. Et il n'avait jamais été aussi vivant.
La Trahison Synaptique
Le fil d'argent sous la peau de sa tempe vibrait d'une fréquence inaudible, un bourdonnement électrique qui lui faisait grincer les dents jusqu'à l'agacement. Arthur fixait le reflet de Camille dans le miroir piqué de l'infirmerie. Elle se tenait derrière lui, une silhouette de craie dans la pénombre, ses doigts longs et effilés effleurant le col montant de sa robe en soie noire. L'air entre eux était saturé d'une odeur de naphtaline et de sang séché, une effluve qui semblait sourdre des murs mêmes de l'Institut.
Camille s'approcha, ses mouvements d'une fluidité écœurante, comme si ses articulations étaient baignées dans l'huile de machine. Elle posa une main sur l'épaule d'Arthur. Le froid de sa paume traversa le tissu de sa chemise, une morsure glaciale qui fit se dresser les poils sur sa nuque.
« Nous arrivons au point de rupture, Arthur, » murmura-t-elle. Sa voix était un froissement de parchemin, sèche et cassante. « Le prochain tour du classement n'acceptera pas les demi-mesures. Ils ne veulent pas de génies. Ils veulent des réceptacles. »
Arthur sentit une goutte de sueur glisser le long de sa colonne vertébrale. Son cœur cognait contre ses côtes, un oiseau affolé dans une cage de fer. Il voyait, dans le reflet, le léger tressaillement de la paupière gauche de Camille. Un tic. Un minuscule défaut dans sa perfection de marbre.
« Un pacte, » continua-t-elle en sortant de sa poche un scalpel d'argent, dont la lame captait la lumière chétive de l'unique ampoule au plafond. « Une fusion synaptique. Si nous lions nos flux, Arthur, ta force brute soutiendra mon architecture. Nous serons invulnérables. Personne ne pourra nous moissonner. »
Elle tendit sa main libre. Au creux de sa paume, une cicatrice blanche, fine comme un cheveu, courait en diagonale. Arthur regarda la lame. Il regarda ses propres mains, tachées d'une encre noire qui refusait de partir, une souillure qui semblait s'enfoncer sous ses ongles pour atteindre l'os. L'idée de la fusion l'attirait autant qu'elle le révulsait ; c'était la promesse de ne plus être seul dans l'obscurité de son propre crâne, de partager le fardeau de ces théorèmes qui hurlaient dans sa tête.
Il prit le scalpel. Le métal était brûlant. Il entama sa paume, lentement. Le bruit de la peau qui cède, un petit déchirement humide, fit monter un goût de bile dans sa gorge. Le sang perla, sombre, presque violacé sous cette lumière crue. Camille fit de même. Lorsqu'ils joignirent leurs mains, Arthur ne ressentit pas de chaleur. Il ressentit une aspiration. Une succion violente, comme si son cerveau était aspiré par une paille de verre.
Soudain, une image le frappa. Ce n'était pas un souvenir à lui.
Une pièce sombre. Une odeur de pourriture et de fleurs fanées. Une petite fille qui pleure devant un piano dont les touches sont des dents humaines. Le dégoût le submergea. Il tenta de retirer sa main, mais celle de Camille était un étau. Ses ongles s'enfonçaient dans le dos de la main d'Arthur, y creusant des croissants rouges.
« Ne lutte pas, » souffla-t-elle, son visage désormais tout près du sien. Ses yeux n'étaient plus que deux fentes d'obsidienne. « Laisse-moi te donner ce que j'ai de trop. »
C'est à ce moment que la douleur changea de nature. Ce n'était plus la brûlure de la coupure, mais une lourdeur visqueuse qui remontait le long de son bras droit. Arthur baissa les yeux. Sous sa peau diaphane, au niveau de son avant-bras, il vit quelque chose bouger. Une bosse sombre, rampante, qui suivait le trajet de ses veines. Une procession de taches noirâtres, comme de l'encre injectée de force dans son système circulatoire.
La panique, une marée froide, l'envahit. Il se dégagea violemment, renversant un plateau d'instruments chirurgicaux qui s'écrasèrent au sol dans un vacarme de ferraille. Camille ne bougea pas. Elle restait là, un sourire figé sur ses lèvres exsangues, observant les spasmes de son bras.
Arthur remonta sa manche d'une main tremblante. Son bras était une carte de la décomposition. Des hématomes jaunâtres, marbrés de violet, fleurissaient à une vitesse impossible. Et au centre de chaque bleu, un petit point de ponction. Frais. Rosé.
Il se souvint alors. Les nuits précédentes. Ce sommeil de plomb, lourd comme un linceul, dont il s'éveillait avec une fatigue de plomb et un goût de cuivre dans la bouche. Il pensait que c'était le travail, l'épuisement des révisions.
Il regarda la table de chevet de l'infirmerie. Une seringue vide y traînait, oubliée. Le reste d'un liquide grisâtre et huileux stagnait au fond du piston.
« Qu'est-ce que... qu'est-ce que tu as fait ? » sa voix n'était qu'un sifflement étranglé.
Camille fit un pas vers lui, une inclinaison de tête presque prédatrice. « Tu es si pur, Arthur. Si vide. Tes échecs sont encore à venir, alors que les miens... les miens pèsent des tonnes. Ils m'étouffent. Ils empêchent mon ascension. »
Elle leva sa main, la cicatrice de son pacte brillait d'une lueur maladive. « Je t'ai injecté mes renoncements. Mes erreurs de calcul. La honte de mes nuits blanches. Tout ce qui fait de moi une humaine faillible, je l'ai versé dans tes veines. Tu es mon dépotoir synaptique, Arthur. »
Arthur sentit une pression insupportable derrière ses globes oculaires. Des images parasites l'assaillirent : des visages qu'il ne connaissait pas, hurlant de déception ; des partitions de musique qu'il n'avait jamais lues, raturées jusqu'au sang ; la sensation d'une chute infinie dans un puits de médiocrité. C'étaient les échecs de Camille. Ils s'installaient dans ses propres neurones, dévorant ses souvenirs d'enfance, remplaçant le visage de sa mère par la formule d'une défaite métaphysique.
Il se précipita vers le lavabo et ouvrit l'eau à fond. Il frotta son bras avec une frénésie de dément, arrachant des lambeaux de peau avec ses ongles, cherchant à extraire cette souillure noire qui courait sous sa surface. L'eau se colorait de rose, mais les taches restaient, s'étendant désormais vers son épaule, vers son cœur.
Il entendit le rire de Camille. Un son cristallin, sans aucune joie, qui semblait résonner directement à l'intérieur de sa boîte crânienne.
« Ne sois pas ingrat, » dit-elle en lissant ses cheveux d'un geste machinal. « En portant mes fautes, tu me permets d'atteindre la perfection. Et en échange, je te laisse mon savoir. C'est le pacte, Arthur. Pour que je monte, il faut que tu serves de lest. »
Arthur s'effondra sur le carrelage froid. Sa respiration était un râle court, saccadé. L'odeur de l'infirmerie changea soudain : ce n'était plus du formol, c'était l'odeur de sa propre chair qui changeait de nature. Il sentit le fil d'argent sous sa tempe se tendre, se serrer, comme pour recoudre les morceaux de son identité qui s'effilochaient.
Il leva les yeux vers Camille. Elle paraissait plus grande, plus lumineuse, débarrassée d'un poids invisible. Ses mouvements n'avaient plus ce tic, cette hésitation. Elle était devenue la Muse de Marbre, absolue et impitoyable.
Arthur tenta de parler, mais sa langue était lourde, chargée de mots qui n'étaient pas les siens. Il voulait hurler sa trahison, mais il ne trouva dans sa gorge que les excuses de Camille, ses regrets, ses larmes passées qu'elle lui avait transmises comme un poison.
Il regarda sa main. Les veines étaient désormais noires, saillantes, dessinant un réseau de racines putrides sous la peau. Il n'était plus Arthur Penhaligon. Il était le dossier de classement de Camille de Saint-Véran. Il était ses ratures. Il était ses poubelles.
Une mouche, attirée par l'odeur de la chair à vif, se posa sur sa plaie ouverte à la main. Arthur ne la chassa pas. Il n'en avait plus la force. Il la regarda simplement frotter ses pattes velues l'une contre l'autre, tandis qu'une nouvelle certitude s'ancrait dans son esprit dévasté : pour survivre au prochain tour, il ne pourrait pas se contenter de saigner. Il lui faudrait trouver quelqu'un d'autre, quelqu'un de plus faible, de plus vide, pour y déverser à son tour ce fiel qui le rongeait.
La méritocratie n'était pas un concours. C'était une infection.
Camille se détourna et se dirigea vers la porte, le froissement de sa soie noire sonnant comme un glas. Elle s'arrêta sur le seuil, sans se retourner.
« Dors un peu, Arthur. Demain, tu auras besoin de toute ta place pour mes prochains regrets. »
La porte se referma avec un clic métallique définitif. Dans le silence de l'infirmerie, Arthur entendit le bruit d'une suture qui lâche. C'était le son de son propre esprit qui se déchirait pour laisser entrer l'abîme. Il ferma les yeux, et pour la première fois, il ne vit pas de noir. Il vit le gris terne d'une vie qui ne lui appartenait déjà plus.
L'Orfèvre du Savoir
L’odeur précéda la vue, un mélange écœurant de girofle rance et de formol camouflé sous les effluves d’un gibier trop longuement faisandé. Arthur resta sur le seuil, ses doigts s'enfonçant dans la paume de sa main gauche jusqu'à ce que la douleur devienne une ancre, un rappel qu’il possédait encore ce corps. Le bureau du Directeur Malcorps n’était pas une pièce, c’était une gorge. Les murs, tapissés de cuir sombre et craquelé, semblaient pulser au rythme d’une respiration invisible, et la lumière, dispensée par des appliques en laiton terni, ne parvenait pas à éclairer les coins où s’entassaient des bocaux de verre dont le contenu flottait dans un sommeil éternel et grisâtre.
Au centre, une table dressée pour deux. Une nappe de lin d'une blancheur chirurgicale, si tendue qu'elle semblait prête à craquer au moindre contact. Malcorps était déjà assis. Il ne bougeait pas. Ses mains, décharnées, les ongles jaunis et taillés en pointes précises, étaient posées à plat sur la table, de part et d'autre d'une assiette vide.
— Asseyez-vous, Arthur. Le froid est le premier ennemi de la saveur.
La voix de Malcorps était un froissement de parchemin, un son sec qui semblait gratter le fond de la gorge d'Arthur. Le jeune homme obéit, ses articulations grinçant dans le silence oppressant. Le fauteuil de velours cramoisi l’enveloppa comme une main moite.
Sur la table, entre eux, trônait un plat d’argent couvert d’une cloche. Une mouche, une seule, tournait avec une insistance maniaque autour du métal poli, le bourdonnement se répercutant contre les parois du crâne d’Arthur. Malcorps ne la chassa pas. Il la regardait, les pupilles réduites à des têtes d’épingles noires au centre d'iris délavés, presque transparents.
D’un mouvement d’une fluidité dérangeante, Malcorps souleva la cloche. Une vapeur lourde, grasse, s'éleva. Dans l’assiette reposait une pièce de viande pâle, veinée de bleu, nageant dans un jus clair qui rappelait davantage du sérum que de la sauce.
— Vous ne mangez pas ? questionna Malcorps. Sa lèvre supérieure se retroussa, dévoilant des gencives d’un rose anémique. C’est du ris de veau. Prélevé sur un sujet encore tiède. La tendresse est une question de timing, tout comme l’excellence.
Arthur sentit la bile brûler le fond de son œsophage. Il saisit sa fourchette. Le métal était glacé. Lorsqu'il piqua la chair, un petit jet de liquide poisseux éclaboussa la nappe blanche. Une tache. Une faute. Son regard resta fixé sur la souillure qui s'étendait, une étoile sombre sur le linceul de la table.
— Vous tremblez, Arthur, observa Malcorps en portant un morceau à sa bouche. Le bruit de sa mastication était lent, humide. Un claquement régulier de mâchoires qui semblait broyer bien plus que de la nourriture. Savez-vous ce qui différencie un génie d’un simple érudit ? Ce n’est pas la mémoire. La mémoire est une bibliothèque qu’on peut piller. Camille l’a compris. Elle vous pille déjà, n’est-ce pas ? Chaque fois qu’elle vous regarde, elle arrache une page de votre enfance pour boucher les trous de sa propre décrépitude.
Arthur ne répondit pas. Il fixa le morceau de viande dans son assiette. Il lui sembla voir une fibre tressaillir, un dernier réflexe galvanique dans ce morceau de muscle mort.
— Non, reprit Malcorps en s'essuyant les lèvres avec un mouvement saccadé, presque convulsif. Ce qui est précieux, ce qui est rare, c’est la Volonté. La force brute de maintenir la cohésion de l’être quand tout le reste demande à se dissoudre. La plupart des élèves ici sont des outres vides. Ils ont du savoir, mais aucune structure. Ils s’effondrent dès qu’on retire l’étai de la discipline. Mais vous…
Le Directeur se pencha en avant. L'odeur de sa propre haleine, une senteur de caveau et de menthe forte, envahit l'espace vital d'Arthur. Un tic nerveux faisait tressauter la paupière gauche de Malcorps, un battement rapide, comme une aile de phalène piégée sous la peau.
— Vous possédez une réserve de Volonté exceptionnelle. Une résilience qui confine à la pathologie. C’est une ressource non renouvelable, Arthur. On naît avec un stock défini de « moi ». Et le vôtre est d’une pureté… chirurgicale.
Malcorps tendit la main. Ses doigts effleurèrent le dos de la main d'Arthur. Le contact était celui d'un reptile, une absence de chaleur qui fit se dresser les poils sur la nuque du garçon.
— La Cérémonie du Transfert n’est pas seulement une affaire de neurones et de synapses, chuchota Malcorps, ses yeux ne quittant pas ceux d'Arthur, le forçant à l'hypnose. C’est une moisson de l’âme. Si je prends votre mémoire, vous oubliez votre nom. Mais si je prends votre Volonté, vous cessez d’être. Vous devenez un automate de chair, une marionnette dont les fils ont été coupés, mais dont le moteur continue de tourner pour le compte d’un autre.
Arthur voulut retirer sa main, mais ses muscles refusèrent d’obéir. Il était cloué au velours, les poumons oppressés par le poids de l'air qui semblait s'être solidifié autour de lui. Le tic de Malcorps s'accéléra. Un petit bruit de succion s'échappa de ses lèvres.
— Camille est une orfèvre, mais elle est gourmande. Elle gâche la marchandise. Elle veut vos souvenirs, vos petites émotions de banlieue… des babioles. Moi, Arthur, je veux le moteur. Je veux ce qui vous pousse à rester debout quand vos genoux crient de se briser. Je veux cette étincelle de survie qui brille dans votre regard de rat acculé.
Malcorps se rassit brusquement, le mouvement faisant tinter les verres de cristal. Le son, aigu, se prolongea dans le silence comme un cri de verre.
— Votre classement n’a aucune importance pour le conseil. Pour moi, il est le prix de l’étiquette sur votre flacon. Vous allez continuer à exceller. Vous allez accumuler encore plus de cette tension, de cette rage de réussir. Vous allez vous gorger de Volonté jusqu’à ce que votre peau en soit tendue à craquer. Et lors de la finale… je viendrai la cueillir.
Le Directeur reprit son couteau. Il commença à gratter le fond de son assiette, un crissement strident qui fit grincer les dents d'Arthur.
— Vous devriez finir votre ris de veau. Il est froid, maintenant. La graisse se fige. C’est désagréable sous la langue, n’est-ce pas ? Cette sensation de film huileux qui refuse de s’en aller. C’est exactement ce que l’on ressent quand on commence à perdre sa propre essence. On se sent… visqueux. Étranger à soi-même.
Arthur baissa les yeux vers son assiette. La viande pâle semblait maintenant plus grosse, occupant tout l'espace, une masse de tissus spongieux qui semblait absorber la lumière. Il porta une fourchette à ses lèvres. Sa main tremblait si fort que le métal heurta ses dents avec un petit choc sec.
Le goût fut une agression. Une saveur métallique, ferreuse, mêlée à une douceur écœurante de décomposition. Il mâcha, mais la viande semblait croître dans sa bouche, s'infiltrant entre ses dents, se collant à son palais. Il avala dans un spasme douloureux, sentant la masse descendre lentement, comme un parasite s'installant dans son estomac.
Malcorps sourit. C’était la première fois qu’il souriait, et l’expression était plus effrayante que sa froideur. Les plis de sa peau se réorganisèrent autour de sa bouche en une série de cicatrices vivantes.
— Bien, Arthur. Très bien. Nourrissez la bête. Cultivez votre excellence. Travaillez comme si votre vie en dépendait, car c’est le cas. Plus vous réussirez, plus vous serez savoureux.
Le Directeur se leva. Le dîner était terminé. Il se dirigea vers la fenêtre, tournant le dos à Arthur. Dans le reflet de la vitre, Arthur vit le visage de Malcorps se déformer, les ombres étirant ses traits jusqu'à ce qu'il ne ressemble plus à un homme, mais à une silhouette de fumée noire dévorant le paysage nocturne de Val-de-Grâce.
— Sortez, maintenant. Et essayez de ne pas vomir dans le couloir. Ce serait un tel gaspillage de ressources.
Arthur se leva, les jambes de coton. En franchissant la porte, il entendit de nouveau ce bruit, ce petit claquement humide. Malcorps venait de capturer la mouche entre ses doigts.
Dans le couloir désert, Arthur s'appuya contre le marbre froid. Il porta sa main à son front et sentit, sous la peau, un battement irrégulier. Un tic. Le même que celui de Malcorps. Il frotta frénétiquement sa paupière, mais le tressautement ne s'arrêta pas. C’était une pulsation étrangère, un rythme qui ne lui appartenait pas, une petite bête de métal et d'angoisse nichée au creux de son orbite.
Il commença à marcher, chaque pas résonnant comme un coup de marteau sur une enclume de solitude. Il ne pensait plus à ses cours, ni à Camille, ni à son avenir. Il ne pensait qu'à la sensation de la viande figée dans son ventre, et à cette certitude atroce : il n'était plus un étudiant. Il était un fruit que l'on laissait mûrir pour qu'il soit plus sucré au moment de l'excision.
Il atteignit sa chambre et s'effondra sur son lit, sans allumer la lumière. Dans l'obscurité, il regarda ses mains. Elles lui semblaient plus pâles, presque translucides. Il serra les poings, cherchant la douleur, cherchant la preuve de sa volonté. Mais au fond de lui, là où résidait autrefois la rage de vaincre, il ne sentait plus qu’un trou béant, une aspiration silencieuse, un vide que Malcorps avait déjà commencé à sonder.
Le tic dans sa paupière s'accéléra, marquant les secondes d'une vie qui s'écoulait goutte à goutte, récoltée par un orfèvre qui n'attendait que le moment où le réservoir serait plein pour le vider d'un seul trait. Arthur ferma les yeux, mais le visage de Malcorps restait gravé sur ses rétines, une tache indélébile, une infection qui avait enfin trouvé son hôte.
La Veille de l'Écorché
Le sifflement du scalpel laser n’était pas un bruit, c’était une aiguille de verre enfoncée directement dans le tympan d’Arthur. Un son suraigu, presque inaudible, qui faisait vibrer la base de son crâne alors que la fine lame de lumière bleue découpait la peau de son tibia avec une précision de joaillier. L’odeur monta aussitôt, lourde et écœurante : un mélange de cheveux brûlés et de pop-corn rance. C’était l’odeur de sa propre calcination. La fumée, une spire grisâtre et grasse, s’élevait en tourbillonnant dans l’air froid de la chambre, avant de venir lécher les parois du masque chirurgical qu’il avait serré sur son visage pour ne pas vomir.
Il ne tremblait pas. Le tremblement était une erreur de calcul, un résidu de faiblesse qu’il avait appris à purger lors des séminaires de Malcorps. Sa main gauche, crispée sur le rebord du lit, était si blanche que les jointures semblaient vouloir percer la peau comme des têtes de clous. Sous l'éclat de la lampe de bureau, sa jambe droite, dénudée, ressemblait à une pièce d'étal sur un billot. Il avait déjà pratiqué l'incision superficielle. Le derme était écarté par des écarteurs en inox qu'il avait volés au laboratoire d'anatomie, révélant la surface nacrée, presque irréelle, du périoste.
Arthur retint son souffle. La sueur lui piquait les yeux, une goutte salée coulant le long de son nez pour s'écraser sur le métal stérile, mais il ne cilla pas. Il devait graver. Il devait sceller. La mémoire organique était une traîtresse, une éponge flasque qui laissait fuir les données dès que la pression de la panique montait. Il avait senti, plus tôt dans la soirée, un pan entier de la logique propositionnelle s'effriter dans son esprit, remplacé par l'image absurde d'un vieux rideau de fer rouillé de sa cité d'origine. Un souvenir parasite. Une infection du passé.
Il appuya sur la gâchette du laser.
La pointe de lumière toucha l'os. Un craquement sec, minuscule, comme une branche morte que l'on brise sous le talon. Arthur sentit la douleur irradier, non pas comme une brûlure, mais comme une onde de choc glaciale qui remontait jusqu’à ses molaires. Ses dents grincèrent, un bruit de gravier broyé derrière ses lèvres closes. Sur la blancheur immaculée du tibia, un premier symbole apparut, noirci, définitif : $\forall$.
*Pour tout x...*
Il continua. Le laser traçait des sillons profonds dans la matière minérale. Chaque trait était une agonie, chaque courbe un renoncement. Il gravait les prédicats de la logique pure, les axiomes de Zermelo-Fraenkel, les structures que personne, pas même Camille, ne pourrait lui arracher. Si Malcorps voulait son cerveau, il devrait arracher ses os. Si le Concours Final exigeait son âme, il lui présenterait un squelette de théorèmes.
Ses yeux étaient injectés de sang, les capillaires ayant éclaté sous l'effort de concentration. Il voyait des taches sombres danser à la périphérie de sa vision, des formes qui ressemblaient aux mains de Camille, longues, effilées, prêtes à venir cueillir les fruits de son labeur. Il imaginait les sutures d'argent sur le cou de sa muse, le mouvement mécanique de sa mâchoire lorsqu'elle récitait les vers de Lucrèce. Elle était déjà une machine. Il ne serait qu’un codex de viande.
Le tic dans sa paupière gauche s'intensifia, marquant un rythme erratique contre l'oculaire de sa loupe de précision. *Bzzzt. Bzzzt.*
Il passa au fémur. C’était plus difficile. La masse musculaire était dense, il avait dû injecter des doses massives d'anesthésiques locaux pour ne pas hurler, mais le produit engourdissait aussi ses doigts. Il sentait la chaleur de son propre sang couler le long de sa cuisse, une nappe sombre et poisseuse qui imbibait ses draps, mais la couleur ne l'effrayait plus. Ce n'était que du lubrifiant pour la connaissance.
Soudain, un bruit de grattement provint de derrière la porte de sa chambre. Arthur se figea, le laser encore vibrant à quelques millimètres de sa rotule. Le silence qui suivit fut plus lourd qu'un linceul. On aurait dit qu'on respirait par la serrure. Un souffle long, humide, qui semblait savourer l'odeur de la viande grillée qui s'échappait de la pièce.
« Arthur... »
La voix était un murmure de papier de verre. Camille. Ou peut-être l'hallucination de Camille. Il ne savait plus. Dans cette institution, la réalité n'était qu'une suggestion que l'on pouvait écorcher à vif.
« Tu sens si bon, Arthur. On dirait que tu es déjà en train de cuire. »
Il ne répondit pas. Il ne pouvait pas. S'il parlait, la structure logique s'effondrerait. Il reporta son attention sur son fémur. Il devait y inscrire le lemme de Zorn. C’était crucial. Sans le lemme, tout le reste n'était qu'un château de cartes. Ses doigts, poisseux de lymphe et de sang, glissèrent sur le manche de l'outil. Il serra plus fort, les tendons de son poignet saillant comme des cordes de piano prêtes à rompre.
Le laser mordit à nouveau. La douleur fut si vive qu'il vit un éclair blanc, une détonation de pure agonie qui lui fit mordre sa propre langue. Le goût métallique du sang remplit sa bouche, se mélangeant à l'odeur du formol qui semblait suinter des murs. Il n'était plus un étudiant. Il n'était plus un fils. Il était une archive.
Il regarda son œuvre. Ses jambes n'étaient plus que des colonnes de texte sanglant, une topographie de souffrance où chaque lettre était une cicatrice. Les formules semblaient luire d'une aura malsaine sous la lumière crue de la lampe. C’était beau. C’était pur. C’était le prix de l’Excellence.
Une tache noire apparut sur le marbre blanc de son os. Une mouche. Elle s'était posée sur le bord de l'incision, attirée par la chaleur de la moelle exposée. Elle frotta ses pattes avant avec une lenteur obscène, ses yeux à facettes reflétant mille fois le visage déformé d'Arthur. Il la regarda, fasciné, incapable de bouger. La mouche s'aventura plus loin, ses pattes s'enfonçant dans le derme rouge vif. Elle semblait lire les formules. Elle semblait les dévorer.
Une quinte de toux sèche le secoua, et il cracha un filet de salive épaisse sur le sol. Ses poumons le brûlaient, saturés par les fumées de sa propre combustion. Il jeta un coup d'œil à l'horloge murale. Quatre heures du matin. Le Concours commençait dans quatre heures.
Il restait les bras.
Arthur saisit le scalpel, mais sa main fut prise d'une secousse violente. Un spasme neurologique. Son corps protestait, son système nerveux criait grâce, mais il n'y avait plus de place pour la pitié. Il posa la lame sur son avant-bras gauche, là où la peau était la plus fine, là où les veines battaient comme des cœurs affolés.
Il commença à tracer le premier caractère du théorème d'incomplétude de Gödel.
*G...*
La peau se fendit dans un bruit de soie déchirée. Le sang gicla, maculant le masque chirurgical, mais Arthur ne s'arrêta pas. Il accéléra. Le rythme devint frénétique. Le laser dansait sur sa chair, une plume de feu écrivant l'histoire de sa propre extinction. Il ne sentait plus la douleur. Il ne sentait plus rien, sinon cette clarté absolue, cette certitude glaciale que demain, lorsqu'il s'assiérait devant sa copie, il ne serait qu'un automate parfait, une extension de la vérité mathématique.
À l'extérieur, dans les couloirs de Val-de-Grâce, les horloges synchronisées marquèrent la seconde. Un battement de cœur collectif. Arthur leva les yeux vers le plafond, ses mains continuant de graver mécaniquement le reste de la formule sur son radius. Il crut voir, dans l'ombre des moulures, le visage de Malcorps qui l'observait avec une satisfaction de gourmet.
Il n'y avait plus de vide en lui. Le trou béant avait été comblé par du texte, par de la géométrie, par de la mort solidifiée. Il était prêt. Il était le major. Il était la récolte.
Il posa le laser, dont la batterie s'éteignit dans un gémissement électronique mourant. Arthur s'allongea sur le dos, au milieu de ses draps noirs de sang et de suie. Il ferma les yeux, écoutant le bruit de la mouche qui s'envolait, repue, vers la porte. Dans le silence de la cellule, il commença à réciter les formules à voix basse, sentant chaque lettre vibrer contre ses os, comme une armée de fourmis de feu marchant vers le jour du jugement.
La Cérémonie du Transfert
L'odeur n'était pas celle de l'échec, mais celle du nettoyage. Un mélange écœurant de formol, d'ozone et de lavande industrielle qui s'insinuait dans les narines d'Arthur comme une sonde glacée. Sous son dos, le cuir de la table d'opération criait à chaque mouvement, un gémissement sec, rythmique, qui s'accordait aux battements erratiques de son cœur. Ses poignets étaient enserrés dans des brides de cuir gras, déjà assouplies par la sueur et l'agonie de ceux qui l'avaient précédé.
À sa droite, le plateau d'instruments luisait sous la lumière crue des scialytiques. Des scalpels à pointe d'obsidienne, des écarteurs de côtes transformés pour la boîte crânienne, et cette aiguille de ponction, longue, effilée, dont le biseau semblait sourire d'un éclat malveillant.
— Ne crispe pas les mâchoires, Arthur. Tu vas briser tes dents, et j'ai horreur du désordre.
La voix de Camille était un fil de soie tiré sur une plaie ouverte. Elle était allongée sur la table parallèle à la sienne, à moins de deux mètres. Elle ne semblait pas attachée, mais plutôt enchâssée dans le métal, comme une pierre précieuse dans une monture de torture. Son col haut était déboutonné, révélant les points de suture argentés qui couraient le long de ses vertèbres cervicales. Ils palpitaient. Un mouvement péristaltique, comme si quelque chose de vivant rampait sous sa peau, d'une vertèbre à l'autre.
Le Grand Amphithéâtre était plongé dans l'obscurité, à l'exception du cercle de lumière blanche qui les isolait. Dans les gradins, Arthur devinait les silhouettes immobiles des Maîtres, leurs respirations asthmatiques formant une nappe sonore oppressante. Malcorps était là, il le savait. Il sentait l'odeur de son tabac froid et de sa vieille peau parcheminée.
Un déclic hydraulique résonna. Au-dessus d'eux, le "Tisseur" s'abaissa. C'était une structure arachnéenne de câbles en fibre optique et d'électrodes en or, suspendue au plafond comme un lustre de cauchemar. Les filaments descendirent lentement, effleurant les tempes d'Arthur. Le contact fut un choc électrique minuscule, une morsure de fourmi qui injectait non pas du venin, mais une présence.
— Le sujet Penhaligon, murmura la voix de Malcorps, s'élevant de l'ombre. Le sujet de Saint-Véran. La moisson est ouverte. Que le savoir soit transféré.
L'appareil s'enclencha.
Le premier assaut fut une vague de chaleur insupportable derrière les globes oculaires d'Arthur. Ce n'était pas une pensée, c'était une intrusion physique. Il sentit Camille entrer dans son esprit non pas par une porte, mais en brisant une vitre. Les souvenirs de son enfance — l'odeur du béton mouillé des banlieues, le goût du pain rassis, le visage flou de sa mère — furent saisis par des crochets invisibles.
Il vit, projeté sur l'écran mental de sa propre agonie, Camille sourire. Ses yeux, sur la table voisine, étaient révulsés, ne laissant paraître que le blanc laiteux de ses sclérotiques.
Arthur contracta ses muscles, ses ongles griffant désespérément le cuir des sangles. Il devait riposter. Il visualisa les formules qu'il avait gravées sur son radius. Il les sentit vibrer sous ses pansements ensanglantés. Il ne se contenta pas de les réciter ; il les projeta comme des éclats de verre dans le flux synaptique qui le reliait à Camille.
Le silence de l'amphithéâtre fut rompu par un bruit de succion. Un tube de verre, reliant les deux tables, se remplit brusquement d'un liquide céphalo-rachidien iridescent, strié de filaments rouges. Le transfert de données biologiques.
— Trop... trop lent, Arthur, murmura Camille dans son propre crâne. Tes souvenirs sont des scories. Donne-moi tes lobes frontaux. Donne-moi ta capacité à prévoir. Donne-moi ton ambition.
Arthur sentit une pression immense sur son front, comme si un étau se resserrait sur son cerveau. Ses sinus commencèrent à brûler. Une goutte de sang chaud s'échappa de sa narine gauche et coula lentement dans son oreille, un filet poisseux qui résonnait comme une cascade dans son silence intérieur.
Il visualisa Camille. Non pas la muse de marbre, mais la machine de chair recousue. Il chercha la faille. Il la trouva dans le rythme de ses sutures argentées. Elles ne battaient pas au rythme de son cœur, mais au rythme de ses doutes.
Il poussa. Il ne poussa pas avec son intelligence, mais avec sa haine. La haine de celui qui n'a rien à perdre parce qu'il a déjà tout écorché. Il envoya l'image de la mouche, celle qui s'était nourrie de son sang dans sa cellule, et il l'amplifia jusqu'à ce qu'elle devienne un bourdonnement assourdissant dans l'esprit de Camille.
Camille eut un spasme. Son dos s'arqua violemment sur la table, ses talons tambourinant contre le métal. Un cri étouffé mourut dans sa gorge.
— Tu... tu oses souiller la pureté du transfert avec... avec de la vermine ? siffla-t-elle, sa voix se déformant sous l'effet de la douleur.
Le liquide dans le tube changea de direction. Il refluait vers Arthur.
Soudain, le rythme s'accéléra. Les scialytiques se mirent à grésiller, leur lumière vacillant au rythme des décharges synaptiques. Arthur sentit des pans entiers de la conscience de Camille s'effilocher et glisser en lui. C'était un goût de métal froid, de marbre ancien et de siècles de mépris aristocratique. Il voyait des bibliothèques de cuir noir, des généalogies écrites avec du sang bleu, et la peur panique de Camille de n'être qu'un assemblage de pièces détachées empruntées à de meilleurs qu'elle.
Il vit la couture dans son cou s'ouvrir légèrement. Un liquide jaunâtre en suinta, tachant son col de dentelle.
— Non ! hurla-t-elle physiquement cette fois.
Elle lança une contre-offensive d'une violence inouïe. Arthur crut que son crâne allait exploser. La douleur n'était plus une sensation, c'était un espace géométrique dans lequel il était enfermé. Il sentit les "doigts" mentaux de Camille s'insinuer derrière ses lobes frontaux, cherchant à les décoller, à sectionner les axones, à aspirer la substance grise comme une moelle délicieuse.
Ses dents éclatèrent. Le bruit de l'émail qui se brise sous la pression de ses propres mâchoires fut masqué par le rugissement du Tisseur au-dessus d'eux.
Arthur ne voyait plus rien. Sa vision était saturée de taches pourpres. Il sentait l'odeur de sa propre chair qui chauffait sous les électrodes. Il était en train de perdre. Il sentait sa volonté s'effriter, ses lobes frontaux glisser lentement vers le vide, vers elle.
C'est alors qu'il se souvint du trou. Le trou noir qu'il avait creusé en lui en extrayant ses propres souvenirs d'enfance.
Il ne lutta plus. Il ouvrit la vanne.
Il laissa Camille aspirer, non pas son savoir, mais son vide.
Le transfert s'emballa. Le Tisseur commença à fumer, une odeur de bakélite brûlée envahissant la pièce. Camille aspira le néant d'Arthur avec une voracité suicidaire. Elle pensait prendre ses théorèmes, elle ne prenait que son absence.
Le corps de Camille fut pris de convulsions électriques. Ses yeux sortirent de leurs orbites, les veines de son cou gonflant jusqu'à menacer de rompre les sutures d'argent. Un gargouillis immonde s'échappa de ses lèvres, une écume mêlée de liquide céphalo-rachidien.
Arthur, dans un dernier effort de conscience, saisit le flux et tira. Il ne cherchait plus à se protéger, il cherchait à dévorer. Il arracha à Camille non pas ses souvenirs, mais sa structure même. Sa capacité à tenir son propre corps ensemble.
Un craquement sec retentit dans l'amphithéâtre. Ce n'était pas un instrument. C'était l'os frontal de Camille qui se fissurait sous la pression intracrânienne.
Le Tisseur explosa dans une gerbe d'étincelles bleues.
Le silence retomba, lourd, poisseux, seulement troublé par le sifflement d'un tuyau percé.
Arthur restait pendu à ses sangles, la poitrine soulevée par des inspirations rauques. Son esprit était un champ de ruines, mais un champ de ruines victorieux. Il sentait une plénitude nouvelle, une architecture de pensée complexe et glaciale qui s'installait dans les trous qu'il avait laissés.
Sur la table d'à côté, Camille ne bougeait plus. Ses yeux étaient grands ouverts, fixant le plafond avec une absence absolue. Ses sutures argentées avaient lâché. Sa tête avait basculé sur le côté, révélant la béance de son cou, où l'on ne voyait ni muscles ni artères, mais seulement des rouages de porcelaine brisés et des fils de cuivre sectionnés.
Elle n'était plus qu'une enveloppe. Un dictionnaire vidé de ses définitions.
Malcorps s'approcha, sa silhouette découpée par la lumière résiduelle des voyants de secours. Il ne regarda pas Camille. Il se pencha sur Arthur, approchant son visage flétri à quelques centimètres du sien. Arthur sentit l'haleine du vieillard, une odeur de poussière et de mort.
Malcorps sortit un scalpel de sa poche et, d'un geste d'une précision chirurgicale, coupa la sangle du poignet droit d'Arthur.
— Félicitations, Major, murmura-t-il d'une voix qui ressemblait au froissement d'un parchemin. La moisson est excellente. Tu as un goût de fer et d'éternité.
Arthur regarda sa main libre. Elle tremblait. Sous la peau de son radius, la formule gravée brillait d'une lueur interne, comme si le sang lui-même était devenu de l'encre. Il sentait les lobes frontaux de Camille palpiter derrière son propre front, s'ajustant à leur nouvelle prison de chair.
Il tenta de parler, mais seul un bourdonnement de mouche sortit de sa gorge.
Il n'avait pas seulement gagné le concours. Il avait hérité de la faim.
Arthur ferma les yeux, savourant l'agonie de sa propre victoire, tandis que dans l'ombre de l'amphithéâtre, les Maîtres commençaient à applaudir avec le bruit sec de vieux os que l'on entrechoque.
Le Duel des Monstres
Le claquement des paumes sèches contre les paumes sèches, un bruit de bois mort brisé à la chaîne, ricochait contre les parois de marbre de l’amphithéâtre. Arthur ne voyait plus les Maîtres. Leurs silhouettes n’étaient que des taches d’encre dilatées par la sueur qui brûlait ses paupières. L’odeur était insoutenable : un mélange de lavande rance, de vieille suie et ce parfum métallique, écœurant, de sang frais exposé à l’air conditionné.
Sous son radius, la lueur ne se contentait plus de briller ; elle pulsait. Chaque battement envoyait une décharge de phosphore dans son système nerveux. À chaque spasme, une image de Camille s’imposait à lui. Pas la Camille triomphante, pas la Muse de Marbre. Il voyait l’envers du décor. Il sentait, avec une précision chirurgicale, la tension des fils d’argent qui retenaient la peau de son cou. Il sentait le vide atroce là où ses lobes frontaux avaient été sectionnés pour glisser dans sa propre boîte crânienne.
— Tu crois… avoir gagné ?
La voix ne venait pas de l’air. Elle vibrait directement dans l’étrier de son oreille interne. C’était Camille. Ce qui restait d’elle. Un résidu synaptique, une infection de conscience nichée dans les replis de sa nouvelle matière grise.
Arthur agrippa le rebord de la table de dissection. Ses ongles s'enfoncèrent dans le bois verni, arrachant des copeaux qui se logèrent sous sa chair. La douleur était une ancre, la seule chose qui l’empêchait de sombrer dans le maelström de souvenirs qui n’étaient pas les siens. Il vit un jardin d’hiver, le goût d’une huître perlière, le froid d’un scalpel sur une tempe d’enfant. Les souvenirs de Camille. Ils tentaient de fusionner avec les siens, de les étouffer comme du lierre sur une ruine.
Un tic nerveux s’empara de sa joue gauche. Sa paupière battait au rythme d’une aile de mouche agonisante.
— Sors de là, hoqueta-t-il.
Mais sa gorge ne lui appartenait plus tout à fait. Les cordes vocales de Camille, qu’il avait virtuellement moissonnées, s’opposaient à sa volonté. Il sentit une pression derrière ses yeux, comme si quelqu’un poussait de l’intérieur pour sortir. Camille ne se laissait pas digérer. Elle se réappropriait l’espace. Elle cousait ses propres échecs, ses propres hontes, sur la trame de l’esprit d’Arthur.
Sur l'estrade, Malcorps s'approcha. L'ombre du vieillard s'étira sur Arthur, immense, déformée, ressemblant à une araignée suspendue au plafond. Le professeur sortit une pince fine de sa blouse tachée de jaunisse.
— Elle résiste, n’est-ce pas ? murmura Malcorps. C’est le rejet. Le greffon refuse l’hôte. Ton empathie, Arthur… C’est le rejet de l’organe. Ton cœur bat encore pour elle. C’est une impureté. Une scorie.
Arthur sentit une larme couler. Une larme chaude, humaine, qui traçait un sillon de sel dans la poussière de son visage. Et dans cette larme, il y avait tout ce qu’il restait de la banlieue grise, des mains calleuses de sa mère, du goût du pain rassis trempé dans le lait. Il vit le visage de sa petite sœur, un portrait flou qu’il gardait dans un coin secret de son lobe temporal.
Camille s’en saisit. Dans l’obscurité de son crâne, il vit la main de Camille — une main d’ombre — saisir le visage de sa sœur pour le lacérer.
— Non ! hurla Arthur intérieurement.
Le duel n’était plus chirurgical. Il était viscéral. C’était un combat de vermine dans un bocal trop étroit. Arthur sentait les lobes de Camille enfler, écrasant ses propres souvenirs contre les parois osseuses de son front. Il voyait ses propres souvenirs d'enfance s'effilocher, devenir de la charpie grise. La sensation était celle d'une ponction lombaire pratiquée à vif, un siphonnage lent de son identité.
Il devait choisir.
S’il gardait cette pitié, ce lien avec ce qu’il avait été, Camille gagnerait. Elle utiliserait son humanité comme une faille, un levier pour fracturer sa volonté et reprendre le contrôle de ce corps qu’il lui avait volé. Pour être le Major, il ne suffisait pas de prendre le savoir. Il fallait détruire le réceptacle de la douleur.
Arthur ferma les yeux. Dans le noir de sa conscience, il visualisa la petite fille. Sa sœur. Elle souriait. Elle tenait un dessin de soleil mal habile. C’était le dernier ancrage. Le dernier fil de soie qui le retenait au monde des vivants, de ceux qui saignent et qui pleurent.
Il imagina ses propres mains. Des mains de chirurgien, froides, précises, dépourvues de tremblements. Il s’approcha de l’image de l’enfant.
— Pardon, murmura une partie de lui qui mourait déjà.
D’un geste mental d’une violence inouïe, il saisit le souvenir. Il ne le repoussa pas. Il l’égorgea. Il imagina le scalpel tranchant la gorge de sa propre innocence, sectionnant les nerfs de l’affection, broyant les cellules de la nostalgie. Il regarda le visage de sa sœur se dissoudre dans un flot de bile noire, se transformant en une suite de chiffres, de formules métaphysiques et de théorèmes froids.
L’empathie s’évapora comme une goutte d’eau sur une plaque chauffante.
Un silence de mort s’installa dans son esprit. Le bourdonnement de Camille s’arrêta net. La Muse de Marbre, privée du terreau émotionnel qu’elle tentait d’infester, se ratatina. Elle n'était plus qu'une archive. Une donnée. Une série de synapses dociles.
Arthur rouvrit les yeux. Le tic de sa paupière avait cessé. Son visage était devenu un masque de cire, lisse, absolument inexpressif. La larme sur sa joue était sèche, laissant une trace de sel qui ressemblait à une cicatrice.
Il regarda sa main droite. Elle ne tremblait plus. Elle était d’une stabilité minérale. Sous la peau, la formule gravée ne brûlait plus ; elle faisait partie de lui, intégrée, digérée. Le sang qui coulait dans ses veines n'était plus du sang, c'était du carburant pour l'intellect.
Malcorps sourit, révélant des dents jaunies, ébréchées comme de vieux dominos.
— Voilà, dit le vieillard en rangeant sa pince. L’excision est complète. Tu sens ce vide, Arthur ? C’est la place de la perfection.
Arthur ne répondit pas. Il n’en éprouvait pas le besoin. Les mots étaient des outils grossiers pour ceux qui possédaient encore des sentiments à exprimer. Il se tourna vers le corps de Camille, affalé sur la chaise de torture. Elle n’était plus qu’un sac de viande inutile, une enveloppe dont on avait retiré la substance précieuse. Ses yeux, autrefois magnifiques, étaient vitreux, fixant un point invisible au plafond. Un filet de bave s’échappait de sa lèvre inférieure.
Il n’éprouva ni joie, ni triomphe, ni remords. Il n’éprouva rien.
Il s’approcha d’elle. Il tendit la main et effleura la suture d’argent à la base de son crâne. Le contact du métal froid contre sa peau ne provoqua aucun frisson. Il nota simplement la qualité du travail de Malcorps, la précision des points de suture.
Soudain, il sentit une démangeaison. Une petite tache sombre sur le dos de sa propre main. Il regarda de plus près. Ce n’était pas de l’encre. C’était une ecchymose qui prenait la forme d’un visage hurlant. Le visage de Camille.
Il frotta la tache avec son pouce, vigoureusement, jusqu’à ce que la peau devienne rouge vif, jusqu’à ce qu’elle pèle, révélant la chair à vif en dessous. Mais la tache restait là, incrustée dans le derme, une marque de propriété indélébile.
— Le transfert laisse toujours une cicatrice, Arthur, gloussa Malcorps dans son dos. On ne possède jamais totalement ce qu'on a arraché. On le porte. Comme un parasite mort.
Arthur regarda la chair sanglante de sa main. Il prit le scalpel qui traînait sur le plateau de Malcorps. Sans hésiter, sans une once de peur, il commença à découper le lambeau de peau où se trouvait la tache. Le bruit de la lame tranchant les tissus superficiels était celui d’une soie que l’on déchire. Le sang coula, lourd et sombre, tachant le marbre blanc à ses pieds.
Il ne sentait rien. La douleur n'était qu'une information nerveuse parmi d'autres.
Il jeta le morceau de peau sur le cadavre psychique de Camille.
— Je ne porte rien, dit-il. Je consomme.
Les Maîtres se levèrent comme un seul homme. Le bruit de leurs robes de soie froissant l'air ressemblait à un soupir de géant. Arthur se tint droit, les mains rouges, le front chargé des secrets d'une lignée qu'il venait d'éteindre. Il était le Major. Il était l'Excellence.
Et dans le silence absolu de son âme dévastée, il entendit, pour la toute dernière fois, le rire de Camille, lointain, étouffé sous des couches de formol, qui lui promettait que la faim ne s'arrêterait jamais.
Arthur ramassa son stylo plume. L'encre se mélangea au sang sur ses doigts. Il se tourna vers la page blanche du registre final et commença à écrire son nom, non pas avec des lettres, mais avec des entailles précises, définitives.
Réussir, c’était saigner. Et Arthur ne s’était jamais senti aussi vivant qu’en se vidant de son humanité.
La Victoire Amputée
Le blanc n’est pas une couleur, c’est une agression. Il frappe les paupières d’Arthur avec la régularité d’un scalpel qui incise une cornée. Un bourdonnement électrique, sec et lancinant, sature l’air de la pièce, s’accordant au rythme d’une mouche grasse qui s’écrase contre le néon du plafond. *Tchip. Tchip. Tchip.* L’insecte est ivre de lumière, ou peut-être de l’odeur qui stagne ici : un mélange écœurant de formol, de lys fanés et de fer froid.
Arthur veut porter la main à son front, mais son bras gauche pèse une tonne. Non, ce n’est pas du poids. C’est une résistance. Comme si le muscle refusait l’ordre, comme si le nerf était noyé dans une mélasse de plomb. Il tourne lentement la tête. Le mouvement provoque un craquement sec à la base de son crâne, une douleur électrique qui irradie jusqu’à ses molaires.
Il le voit alors.
Le drap blanc est taché d’un cercle d’ichtyose jaunâtre. Sous le tissu fin, une forme ondule de manière asymétrique. Arthur soulage la couverture d’un geste tremblant de sa main droite — sa main, celle aux ongles rongés, aux cuticules sèches, celle qui porte encore sous le majeur la marque calleuse du stylo-plume.
Il hurle, mais aucun son ne sort. Sa gorge est un tunnel de verre pilé.
Cousu. Il est cousu.
Le long de son flanc gauche, une suture d’argent, brillante comme une traînée de bave d’escargot, serpente de son aisselle jusqu’à sa hanche. La peau change brusquement de texture au-delà de cette frontière de métal. Là où sa propre chair est mate, parsemée de pores dilatés et de la pâleur maladive des citadins, l’autre peau est un marbre translucide, d’une perfection presque indécente. C’est le bras de Camille. C’est l’épaule de Camille. Les doigts longs, aristocratiques, aux ongles laqués d’un vernis incolore, reposent sur le matelas, animés d’un léger tressaillement autonome.
Un tic nerveux. Le tic de Camille quand elle résolvait une équation différentielle.
Arthur sent une remontée de bile. Il essaie de s’écarter de ce corps étranger, mais le corps étranger, c’est lui. Il est l’hôte et le parasite. Il tente de contracter les pectoraux, et la douleur le déchire : les muscles ont été imbriqués, les fibres rouges de l’un nouées aux fibres blanches de l’autre dans une broderie de boucher.
« L’osmose est un processus exothermique, Arthur. Elle dégage de la chaleur. »
La voix n’est pas venue de la pièce. Elle a vibré contre ses propres tympans, de l’intérieur. Une pensée qui n’est pas la sienne, une pensée qui a l’odeur de la lavande et le goût de l’humiliation.
Il ferme les yeux, mais le noir n’est plus un refuge. Dans l’obscurité de son esprit, des images se bousculent, des souvenirs qui ne lui appartiennent pas. Il voit un manoir sous la pluie, il sent le contact de la soie sur une peau de petite fille, il entend les reproches d’un père exigeant en vieux français. Ce sont les dossiers synaptiques de Camille. Ils se déversent dans son hippocampe comme un acide, dissolvant ses propres souvenirs de banlieue grise, ses trajets en bus, le visage de sa mère qui s’efface, dévoré par la précision d’un cours de métaphysique qu’il n’a jamais suivi, mais qu’il connaît désormais par cœur.
Il est le Major.
La porte de la chambre pivote sans un bruit. Les Maîtres entrent. Leurs robes de soie froissent l’air avec un son de parchemin qu’on déchire. Ils ne regardent pas son visage. Ils regardent la suture. L’un d’eux, dont les doigts sont jaunis par le tabac et les réactifs, approche une pince de la cicatrice d’argent. Il tire légèrement.
La douleur est une symphonie. Arthur sent la peau de Camille se tendre, arrachant la sienne dans un même mouvement. Il n’y a plus de "lui". Il y a cette chose, cette mosaïque de viande et de génie, ce chef-d’œuvre de la méritocratie.
— Le transfert est stable à quatre-vingt-douze pour cent, murmure le Maître. Une réussite admirable. Le lobe frontal a accepté la greffe de mémoire sans rejet immédiat.
Arthur veut les supplier de le défaire, de le rendre à sa médiocrité, de le laisser être seul dans sa propre peau. Mais sa main gauche — la main de Camille — se lève soudainement. Elle se pose sur sa joue à lui, une caresse de prédatrice. Les doigts fins explorent les contours de son propre visage avec une curiosité scientifique.
Il sent, au fond de sa propre gorge, une vibration. Un rire. Ce n’est pas son rire. C’est un son cristallin, moqueur, qui s’échappe de ses cordes vocales mutilées.
— Regarde-nous, Arthur, murmure sa propre bouche avec l’inflexion hautaine de la jeune femme. Regarde comme nous sommes parfaits.
Il baisse les yeux sur son torse. Sous la suture d’argent, il voit un battement irrégulier. Deux cœurs ne battent jamais à l’unisson. Ils se battent pour le rythme. Le cœur d’Arthur, fatigué, anxieux, s’épuise à suivre la cadence aristocratique et froide du cœur de Camille, logé quelque part sous sa clavicule droite.
Il essaie de se souvenir du nom de sa rue. Rien. Une tache d’encre noire a recouvert le souvenir. À la place, il connaît la structure moléculaire du venin de cobra et la généalogie des Saint-Véran sur douze générations. Il possède le talent, mais il a perdu le "je".
Le Maître se penche sur lui. Son haleine sent le café froid et le vieux papier.
— Vous avez gagné, Penhaligon. Vous êtes l’Excellence. Vous portez en vous le meilleur de notre institution. Ne gâchez pas ce capital.
Le Maître dépose un stylo-plume sur la table de nuit. Un stylo en or, lourd, chargé d’une encre qui ressemble à du sang séché.
— Signez le registre de sortie. Votre nouveau nom est là-dedans.
Arthur tend la main droite. Elle tremble. La main gauche de Camille se pose sur la sienne pour la stabiliser. Une coopération monstrueuse. Ensemble, les deux mains saisissent l’objet.
Il regarde le registre. La page est d’un blanc de linceul. Il commence à écrire. L’écriture est une aberration, une calligraphie bâtarde, mélange d’empattements brutaux et de déliés élégants. Les lettres se tordent sur le papier comme des vers de terre sectionnés.
*Réussir, c’est saigner.*
Il écrit cette phrase, encore et encore, jusqu’à ce que la pointe de la plume déchire le papier, jusqu’à ce que le métal gratte le bois de la table dans un crissement qui lui fait grincer les dents. Une goutte de sueur tombe sur la page. Elle est rosée, chargée d’un sang trop fluide.
La mouche au plafond s’est tue. Elle est collée au néon, les ailes calcinées.
Arthur — ou ce qu’il en reste — contemple son œuvre. Il sent une larme couler de son œil droit, tandis que son œil gauche, celui de Camille, reste sec et fixe, d’un bleu d’acier insoutenable. Il n’est plus un homme. Il est une banque d’organes qui marche, un palimpseste de chair où l’on a effacé l’identité pour y copier la performance.
Il se lève. Ses jambes ne font pas la même taille. Il boite avec une grâce épouvantable.
Dans le miroir de la chambre, il voit la créature. La suture d’argent brille sous la lumière crue. Il approche son visage de la glace. Les deux pupilles n’ont pas la même dilatation. L’une est une porte ouverte sur le vide, l’autre une serrure verrouillée sur la haine.
Il ouvre la bouche pour crier une dernière fois, pour expulser Camille de ses poumons, pour s’arracher cette peau étrangère avec les dents. Mais tout ce qui sort, c’est un souffle fétide, une odeur de formol qui sature ses propres sens.
— Nous avons réussi, Arthur, dit la voix dans sa tête.
Et pour la première fois, il ne sait plus qui des deux a pensé cela. Il n’y a plus de "il". Il n’y a que la Victoire. Froide. Amputée. Éternelle.
Il franchit le seuil de la chambre, laissant derrière lui des traces de pas asymétriques, une empreinte de sueur et une autre de sang, vers les couloirs de marbre où l’attendent d’autres excisions, d’autres sommets à gravir sur les cadavres de ceux qu’il a dévorés.
Le Major est prêt pour sa promotion.
Le Trône de Parchemin
Le marbre blanc de l’Amphithéâtre d’Honneur ne renvoie pas la lumière ; il l’absorbe, la digère et la recrache sous forme d’une lueur laiteuse, presque maladive. Arthur gravit les marches une à une, ses semelles de cuir claquant sur la pierre avec une irrégularité qui le fait tressaillir. *Tac. Tac-clac.* Le rythme de sa propre démarche est une trahison. Sa jambe gauche, celle qu’il ne sent plus tout à fait, traîne d’un millimètre, un décalage infime qui résonne dans le silence sépulcral de la salle comme un cri dans une église.
Il s’arrête au sommet de l’estrade. L’air ici est plus dense, saturé d’une odeur de vieux papier humide et de ce relent métallique de sang séché que les produits de nettoyage n’arrivent jamais totalement à dissoudre. À sa droite, Malcorps est déjà là, assis derrière le grand pupitre en acajou sombre. Le directeur ne bouge pas. Ses doigts, longs et jaunis comme de vieux os de seiche, sont croisés sur un buvard taché d'une encre si noire qu'elle semble avoir été tirée d'une veine profonde.
Arthur sent la suture d’argent derrière son oreille le démanger. C’est une morsure froide, un fil de glace qui lui tire la peau du visage vers l’arrière, forçant son œil droit à rester grand ouvert, fixe, vitreux. Camille murmure dans le repli de son lobe temporal. Ce n’est pas une voix, c’est une vibration, le frottement d’une aile d’insecte contre une paroi de verre. *Regarde-les, Arthur. Regarde ce que nous étions.*
En bas, dans la fosse, les nouveaux boursiers entrent. Ils sont douze. Douze silhouettes frêles enveloppées dans des manteaux trop larges, des visages de cire marqués par l’espoir – cette maladie dont l’Institut se nourrit. Arthur observe le premier de la file. Un garçon aux doigts tachés de graphite qui se ronge l'ongle de l'index jusqu'au sang. Un tic nerveux, un battement rapide de la paupière. Arthur sent une salive amère envahir sa bouche. Il connaît ce goût. C'est le goût de la peur qui fermente.
Malcorps tourne lentement la tête vers Arthur. Le cou du vieil homme émet un craquement sec, semblable à celui d'une branche morte que l'on brise. Ses yeux sont deux fentes d'obsidienne enfouies sous des paupières parcheminées.
— Prenez place, Major, dit Malcorps. Le trône est à la mesure de votre sacrifice.
Arthur s’assoit dans le fauteuil à côté du directeur. Le cuir est froid, mais il y a quelque chose sous l’assise, une bosse dure, peut-être un ressort, ou peut-être un reste d’os oublié par le précédent occupant. Il pose ses mains sur les accoudoirs. Ses propres doigts lui semblent étrangers, trop longs, trop pâles. Sous l’ongle de son pouce, une petite tache de sang coagulé refuse de partir, malgré ses lavages obsessionnels au savon phéniqué.
Il plonge la main dans la poche de sa robe académique. Ses doigts rencontrent le froid chirurgical du scalpel. L'acier est lisse, parfait. Il le caresse du bout de la pulpe, sentant le fil de la lame menacer de lui entamer la peau. C’est une ancre. La seule chose réelle dans ce monde de simulacres et de greffes spirituelles.
Les boursiers se sont installés. Le silence est devenu une pression physique, un poids qui pèse sur leurs tympans. Arthur voit la petite fille au troisième rang. Elle serre son carnet contre sa poitrine comme si c'était un bouclier. Elle a une odeur de savon bon marché et de panique. Ses yeux font la navette entre Malcorps et Arthur, s'arrêtant sur la cicatrice argentée qui brille sous la lumière des lustres.
— Ils sont frais, commente la vibration dans la tête d’Arthur. Leurs souvenirs sont encore pleins de couleurs. C’est gâché. Il faudra les vider rapidement avant que l’amertume ne s’installe.
Arthur sent un spasme dans son diaphragme. Il veut rire, ou vomir, ou peut-être les deux. Il regarde le scalpel qu'il a discrètement sorti de sa poche, le dissimulant sous le rebord du pupitre. La lame capte un rayon de lumière et projette un éclat blanc sur le visage de la boursière. Elle sursaute. Son souffle se bloque dans sa gorge, un petit bruit étouffé, un hoquet de terreur pure.
C’est à ce moment-là qu’Arthur comprend.
Il n’y a plus de douleur dans sa jambe. Le froid qui l’habitait depuis la Cérémonie s’est mué en une faim calme, méthodique. Il regarde ces enfants et ne voit plus des êtres humains, mais des réservoirs de données, des banques de tissus synaptiques, des pièces détachées pour sa propre survie. Chaque battement de leur cœur est une seconde qu’il va leur voler. Chaque pensée qu’ils formulent est une brique qu’il utilisera pour colmater les trous noirs dans sa propre mémoire.
— La réussite, articule Arthur d'une voix qui n'est plus tout à fait la sienne, est une opération de soustraction.
Sa voix résonne, amplifiée par l'acoustique parfaite de la salle. Malcorps esquisse un sourire, une simple fente qui s'ouvre sur des gencives grises.
Arthur sort complètement le scalpel et le pose sur le marbre du pupitre, juste devant lui. Le bruit du métal sur la pierre est un signal. Il voit le garçon au doigt ensanglanté s'effondrer sur lui-même, les épaules secouées par des sanglots silencieux. Arthur ne ressent rien. Ni pitié, ni dégoût. Juste une curiosité clinique. Il se demande quel goût aura la mémoire de ce garçon. Un goût de graphite et de larmes, sans doute.
Il caresse la suture derrière son oreille. Camille rit. Ou peut-être est-ce lui. Les deux consciences s'entrelacent comme des serpents dans un bocal de formol. Il n'y a plus de "moi", il n'y a que la fonction. Le Major. Le Moissonneur.
Le premier boursier est invité à monter sur l'estrade pour la présentation initiale. Le garçon tremble si fort que ses dents s'entrechoquent avec un cliquetis de porcelaine brisée. Il s'approche d'Arthur, ses yeux dilatés par l'horreur, fixés sur l'instrument tranchant qui luit sur le pupitre.
Arthur se penche en avant. L'odeur de formol qui émane de sa propre peau semble paralyser le garçon. Arthur tend la main, non pas pour le rassurer, mais pour écarter une mèche de cheveux du front de l'élève. Ses doigts sont de glace.
— Ne tremble pas, murmure Arthur, ses lèvres frôlant l'oreille du garçon. La douleur n'est qu'un signal que l'esprit envoie pour dire qu'il n'est pas encore assez vide. Nous allons arranger ça.
Il reprend le scalpel. Le manche est chaud, maintenant, comme s'il s'était nourri de la chaleur de sa paume. Il le fait tourner entre ses doigts avec une dextérité qu'il n'avait jamais possédée auparavant. La main de Camille, guidant la sienne.
Il regarde la foule des nouveaux arrivants. Ils sont ses pages blanches. Il va écrire sa légende sur leurs nerfs, découper sa gloire dans leur cortex, et bâtir son éternité sur le tas de leurs renoncements. Pour ne plus jamais saigner, il faut que d'autres s'épuisent à sa place. C'est la loi de Val-de-Grâce. C'est la seule vérité qui reste quand on a tout arraché.
Arthur lève les yeux vers le plafond de verre où les nuages gris du dehors semblent peser sur le monde. Il sourit. Un sourire asymétrique, forcé par les fils d'argent, une grimace de prédateur qui vient de trouver sa place dans la chaîne alimentaire.
Le scalpel descend lentement vers le parchemin vierge qui attend sur le bureau. La pointe entame la surface avec un crissement délicieux.
La première leçon commence.