Saigne-moi pour voir
Par Raven — Horreur
Le crissement des pieds de la table contre le carrelage d’albâtre écaillé résonna dans la voûte comme un sanglot étouffé, un bruit sec qui semblait ricocher contre les murs suintants avant de mourir dans les recoins sombres du funérarium. Julian sentait l’humidité de la cave s’insinuer sous son col,...
L'Offrande d'Albâtre
Le crissement des pieds de la table contre le carrelage d’albâtre écaillé résonna dans la voûte comme un sanglot étouffé, un bruit sec qui semblait ricocher contre les murs suintants avant de mourir dans les recoins sombres du funérarium. Julian sentait l’humidité de la cave s’insinuer sous son col, une morsure froide qui se mêlait à la chaleur moite de son propre souffle. Il la tenait par les aisselles, traînant son corps d’une lourdeur de poupée de cire sur le métal poli. L’inox de la table de dissection était constellé de micro-rayures, des cicatrices d’usage qui racontaient des décennies de chairs ouvertes et de fluides drainés. L’odeur était là, fidèle : un mélange écœurant de formol rance, de poussière de pierre et cette note métallique, ferreuse, qui s’accrochait au fond de la gorge comme une pièce de monnaie oubliée sous la langue.
Il la souleva, ses muscles se tendant sous sa chemise trop ajustée, et l’allongea sur la surface glacée. Le contact de la peau nue contre le métal produisit un bruit de succion humide, un "shlap" discret qui fit tressaillir Julian. Il s’attendait au sursaut, à la contraction réflexe des muscles, à cette électricité de la proie qui réalise que l’étau se referme. Mais Clara resta inerte. Ses membres s’étalèrent avec une souplesse dérangeante, épousant la rigidité de la table comme si elle avait été sculptée pour cet instant précis.
Une mouche, grasse et léthargique, tournait autour d'un néon qui grésillait au plafond. Le tube vacillait, jetant des éclairs d'une lumière blafarde qui transformait le teint de la jeune femme en une surface de porcelaine bleutée. Julian s'empara des sangles de cuir, celles qu'il avait lui-même graissées avec de la graisse animale pour qu'elles ne grincent pas trop. Il enroula la première autour du poignet gauche de Clara. Le cuir était sombre, saturé de sueurs anciennes. Il serra. Le métal de la boucle cliqueta contre l'inox. Il chercha l'œil de Clara, attendant d'y voir l'étincelle de la panique, le moment où la pupille se dilate jusqu'à dévorer l'iris, le moment où le blanc de l'œil devient le seul langage de l'âme.
Mais les yeux de Clara étaient fixés sur le plafond, là où la peinture s'écaillait en lambeaux grisâtres ressemblant à des ailes de papillons morts. Ses yeux avaient la couleur d'un ciel d'orage avant la première foudre, un gris profond, opaque, qui ne renvoyait rien. Elle ne clignait pas. Julian sentit un tic nerveux agiter sa propre paupière droite. Un battement irrégulier, agaçant. Il passa à la seconde sangle.
Le silence dans la pièce était si dense qu’il devenait physique, une pression sur les tympans. On n’entendait que le goutte-à-goutte rythmique d’un robinet mal fermé dans l’arrière-salle, un "plic" sec qui marquait les secondes comme un métronome de morgue. Julian serra la sangle du poignet droit. Il le fit avec une brutalité inutile, espérant arracher un gémissement, une protestation des tissus. La peau sous le cuir blanchit instantanément, les veines bleues saillant comme des racines prisonnières sous un sol gelé. Rien. Pas un souffle plus court. Pas une crispation des doigts.
Il descendit vers les chevilles. Ses mains tremblaient légèrement, une vibration presque imperceptible qu'il tenta de masquer en saisissant fermement les boucles métalliques. L'odeur de Clara monta alors jusqu'à lui : ce n'était pas l'odeur de la peur, cette acidité de sueur froide qui d'ordinaire remplit l'espace. Elle sentait la vanille étouffée et quelque chose de plus organique, une odeur de terre fraîchement retournée. Une odeur de tombeau ouvert au printemps.
— Tu sais ce qui va se passer ? murmura-t-il, sa voix sortant plus rauque qu'il ne l'aurait voulu, une déchirure dans le coton du silence.
Il n'aurait pas dû parler. La règle était le silence, la liturgie de l'acte pur. Mais l'absence de réaction de Clara créait un vide qu'il se sentait obligé de combler. Il approcha son visage du sien, si près qu'il pouvait voir les minuscules pores de sa peau, la perfection effrayante de son grain de chair. Ses cils étaient longs, immobiles, des pattes d'araignée noires figées dans l'ambre.
C’est alors qu’elle tourna lentement la tête vers lui. Le mouvement fut fluide, sans aucune saccade, une rotation mécanique qui fit craquer une vertèbre dans un bruit de branche sèche. Elle le regarda. Julian sentit un froid polaire descendre le long de sa colonne vertébrale. Ce n'était pas un regard de victime. C'était le regard d'un collectionneur examinant une pièce curieuse, un objet sans vie. Ses pupilles n'étaient pas dilatées. Elles étaient étroites, précises, ancrées dans les siennes avec une ferveur qui n'avait rien d'humain.
Un sourire commença à étirer ses lèvres. Ce n'était pas un sourire de défi, mais une expression de soulagement extatique, presque obscène. Ses lèvres, légèrement gercées, se fendirent, laissant apparaître une trace de sang perlant à la commissure. Elle ne le lécha pas. Elle laissa la goutte rouge couler lentement sur son menton, traçant un sillon de rubis sur l'albâtre de son cou.
— Enfin, souffla-t-elle.
Le mot ne fut qu'un expire, un souffle de caveau, mais il frappa Julian comme un coup de scalpel. Il recula d'un pas, ses bottes crissant sur le sol poisseux. Sa main chercha instinctivement le manche en os de son outil de prédilection sur la desserte voisine. Le froid de l'os le rassura un instant, mais son cœur cognait désormais contre ses côtes avec une violence désordonnée.
Il regarda la poitrine de Clara. Elle ne se soulevait presque pas. Elle semblait savourer le contact du métal froid contre son dos nu, s'y enfonçant avec une délectation qui rendait l'inox soudainement brûlant aux yeux de Julian. Il remarqua une petite tache de rouille sur le bord de la table, juste à côté de l'épaule de la jeune femme. La tache avait la forme d'un visage hurlant. Il ne l'avait jamais vue avant. Il ne voyait plus qu'elle.
— Tu as mis tellement de temps, Julian, reprit-elle. Les indices... les miettes de pain... je commençais à croire que tu étais aveugle. Ou lâche.
Sa voix était un velours râpeux, une caresse de papier de verre. Julian sentit la sueur perler sur son front, une goutte solitaire qui glissa lentement le long de sa tempe pour venir mourir dans sa barbe. Il détestait cette sensation. Il détestait l'idée que le rythme de cette scène lui échappait. Il était le sculpteur. Elle était l'argile. L'argile ne parle pas. L'argile ne désire pas la lame.
Il saisit le scalpel, la lame neuve brillant sous le néon agonisant. Il s'approcha de nouveau, son obsession reprenant le dessus. Il devait marquer ce territoire. Il devait briser ce calme surnaturel qui l'étouffait. Il posa la pointe de l'acier juste au-dessus du sternum de Clara, là où la peau est la plus fine, là où l'on sent battre la vie juste sous la surface.
Il s'attendait à ce qu'elle ferme les yeux. Il s'attendait au frisson de la chair fuyant l'acier.
Au lieu de cela, Clara arqua légèrement le dos, offrant sa gorge, tendant sa peau vers la pointe acérée. Elle ouvrit grand les yeux, et dans ce gris d'orage, Julian vit une faim abyssale, un vide si vaste qu'il menaçait de l'aspirer tout entier. Elle ne craignait pas la douleur. Elle l'appelait. Elle l'exigeait.
— Saigne-moi, Julian, murmura-t-elle avec une tendresse toxique. Saigne-moi pour voir si je suis enfin là.
Le néon au-dessus d'eux rendit l'âme dans un dernier claquement sec, plongeant la pièce dans une pénombre visqueuse, seulement troublée par la lueur rougeâtre du voyant de sécurité. Dans cette semi-obscurité, le visage de Clara ne semblait plus humain. Il n'était plus qu'un masque de porcelaine blanche flottant dans le noir, une lune cruelle attendant son sacrifice. Julian sentit le manche du scalpel devenir glissant dans sa main. Ce n'était pas du sang. C'était sa propre sueur. Pour la première fois de sa vie, l'odeur du formol lui parut insupportable, une promesse de sa propre fin.
Il ne bougea pas. Il était pétrifié, le bras tendu, la lame frôlant l'épiderme. Il était le tortionnaire, mais dans le silence oppressant du funérarium, il comprit qu'il n'était que le verrou d'une porte que Clara attendait d'ouvrir depuis une éternité. Et elle détenait déjà la clé. Elle était la table, elle était le métal, elle était la lame. Il n'était que la main tremblante qui servait ses desseins.
Le goutte-à-goutte du robinet s'accéléra soudain, un martèlement frénétique dans l'obscurité. *Plic-plic-plic-plic.* Comme un compte à rebours. Julian ferma les yeux, mais l'image des yeux gris de Clara restait gravée sous ses paupières, deux trous noirs aspirant sa volonté, sa raison, son art. Il sentit un souffle froid contre son oreille, alors qu'elle n'avait pas bougé d'un millimètre.
— N'aie pas peur, sculpteur. On a toute l'éternité pour finir ce chef-d'œuvre.
La lame s'enfonça d'un millimètre. Une perle écarlate apparut, noire dans la lumière rouge. Julian ne respirait plus. Le silence revint, plus lourd, plus gras, plus définitif.
La Première Incision
L'acier du scalpel n°11 possédait une température propre, un froid chirurgical qui semblait mordre l'air avant même de toucher la peau. Julian sentait le manche en inox glisser contre la pulpe de son index, une humidité poisseuse née d'une sueur qu'il ne parvenait plus à réguler. Dans la pénombre du sous-sol, l'unique tube néon au-dessus de la table d'autopsie grésillait, un bourdonnement électrique qui lui sciait les tempes, synchrone avec le battement sourd et irrégulier de son propre cœur. L'odeur était une insulte : un mélange de formol rance, de poussière de marbre et ce parfum de gardénia, entêtant, presque obscène, qui émanait des cheveux de Clara. Elle était là, étendue sur le métal brossé, une étendue de porcelaine vivante, si blanche qu'elle paraissait irradier sa propre lumière spectrale.
Il posa la pointe de la lame sur le sommet de son épaule gauche, juste au-dessus de la clavicule, là où la peau est fine comme du papier à cigarette. Il s'attendait à une contraction, au tressaillement réflexe de la proie devant le prédateur, à ce petit sursaut de survie qui rend l'acte de dominer si savoureux. Mais Clara restait immobile. Elle était d'une fixité de statue, ses yeux gris largement ouverts, fixés sur une tache d'humidité au plafond, une auréole jaunâtre qui ressemblait à un visage grimaçant.
Julian appuya.
La résistance initiale de l'épiderme fut brève, un léger craquement soyeux, presque inaudible, avant que le métal ne s'enfonce dans le derme. La peau s'ouvrit avec une précision géométrique. Ce n'était pas une blessure, c'était une défloration mécanique. Pendant une seconde éternelle, la plaie resta blanche, une vallée de nacre révélée au monde, avant que le premier affleurement de rouge ne vienne en brouiller les bords. Le sang ne jaillit pas ; il perla, lourd, sombre, saturé d'un fer si puissant qu'il en devint presque noir sous la lumière crue.
C’est alors que le son monta.
Ce n'était pas un cri. Ce n'était pas le gémissement étranglé qu'il avait répété dans ses fantasmes de sculpteur de chair. C'était un soupir long, modulé, une expiration de pur soulagement, comme celle d'un homme assoiffé qui plonge enfin ses lèvres dans une eau glacée. Le son monta du fond de sa gorge, vibrant, érotique, une mélodie de cordes vocales qui se détendent après une tension insupportable. Clara tourna lentement la tête vers lui. Ses pupilles étaient dilatées à l'extrême, dévorant le gris de ses iris, ne laissant que deux puits de goudron brillant.
— Encore, murmura-t-elle.
Sa voix était un froissement de soie sur du verre brisé. Julian sentit une décharge électrique remonter le long de son bras, une vibration parasite qui fit trembler sa main. La lame oscilla. Il perdit la rectitude de son trait. Une goutte de sa propre sueur tomba de son front pour venir s'écraser juste à côté de l'incision, se mélangeant au rubis qui commençait à couler le long du bras de la jeune femme. Il voulut retirer le scalpel, mais ses doigts semblaient soudés au métal.
— Tu trembles, Julian, reprit-elle, et son nom dans sa bouche sonnait comme une condamnation. Tu as peur de ce que tu viens de libérer ? Regarde-moi. Est-ce que j'ai l'air d'une victime ?
Il ne répondit pas. Sa langue était un morceau de cuir sec collé au palais. Il fixa la plaie. Le sang traçait maintenant un chemin sinueux, une rivière écarlate qui contournait le relief de l'omoplate pour aller se perdre dans les draps grisâtres de la table. L'odeur de ferraille devint étouffante, remplissant ses narines, lui donnant un goût de rouille au fond de la gorge. Il remarqua un détail qui le glaça : un petit tic nerveux au coin de l'œil de Clara, une pulsation rapide, presque joyeuse, qui battait au rythme de son extase.
Elle n'était pas en train de subir l'instant. Elle le dévorait.
Julian essaya de reprendre le contrôle de sa main, de son art. Il était le maître ici. Il était celui qui possédait le savoir, les outils, le pouvoir de vie et de mort. Il ramena la lame au point de départ de l'incision et, dans un geste de rage impuissante, prolongea le trait vers le sternum. Il trancha plus profondément cette fois, sentant le tranchant frôler le périoste de la clavicule, un grincement sourd qui lui remonta jusque dans les dents.
Un rire étouffé, presque un gloussement de plaisir enfantin, s'échappa des lèvres de Clara. Elle arqua le dos, offrant sa poitrine à la morsure du métal, ses muscles se tendant sous la peau translucide comme des cordages sur un navire en pleine tempête. Elle ne cherchait pas à fuir ; elle cherchait à fusionner avec la lame.
— Tu es si lent, Julian... si hésitant. Tu tâtonnes comme un amant maladroit. Ouvre-moi. Montre-moi ce que j'ai à l'intérieur. Je veux voir si je suis aussi vide que je le sens.
Le sculpteur sentit une nausée violente lui tordre les entrailles. Le rôle s'était inversé. Il n'était plus l'artiste modelant sa muse, il était l'instrument, l'accessoire de cuisine entre les mains d'une volonté qui le dépassait. Il fixa ses propres doigts : ils étaient maculés de ce sang trop chaud, trop présent. Une mouche, attirée par l'odeur de la viande ouverte, vint se poser sur le bord de la plaie. Elle frotta ses pattes avant avec une lenteur obscène. Julian ne la chassa pas. Il était fasciné par le contraste entre le noir de l'insecte et le rouge vif de la chair mise à nu.
Il réalisa avec une horreur rampante que Clara ne le regardait plus. Elle regardait le scalpel. Elle le regardait avec une dévotion religieuse, une ferveur que même la plus sainte des vierges n'aurait pu simuler devant une relique. Elle aimait cet objet plus qu'elle ne pourrait jamais l'aimer, lui. Il n'était que le levier, la force cinétique nécessaire pour amener le métal à destination.
Une flaque de sang s'était formée sur le sol, juste sous le coude de la table. *Ploc. Ploc.* Le bruit était plus lourd que celui du robinet. Plus définitif. Chaque goutte qui tombait semblait emporter une partie de la substance de Julian, le vidant de sa superbe, le transformant en une enveloppe de chair tremblante. Il vit Clara passer sa langue sur ses lèvres sèches, un mouvement lent qui trahissait une soif insatiable.
— Pourquoi t'arrêtes-tu ? demanda-t-elle, ses yeux gris ancrés dans les siens, le forçant à ne pas détourner le regard. La symphonie ne fait que commencer. Tu as promis de m'immortaliser, non ? Alors sculpte. Creuse. Va chercher le silence qui se cache sous mes côtes.
Il voulut lâcher l'instrument, s'enfuir de ce funérarium qui sentait la mort et le désir rance, mais son corps refusait d'obéir. Il était lié à elle par ce fil de sang, par cette incision qui agissait comme une suture invisible entre leurs deux âmes malades. Il se surprit à observer la texture de la graisse sous-cutanée, ces petits grains jaunâtres qui apparaissaient dans la coupure, avec une fascination dégoûtée. C'était ça, la vérité de Clara ? Cette matière inerte et grasse ?
Il posa sa main libre sur le ventre de la jeune femme. La peau était brûlante, en contradiction totale avec la froideur du lieu. Il sentit les muscles abdominaux se contracter sous sa paume, une onde de choc qui semblait vouloir l'aspirer à l'intérieur d'elle. Elle n'était pas une table, elle n'était pas de l'argile. Elle était un prédateur et il venait de lui offrir ses propres crocs pour qu'elle puisse se dévorer elle-même à travers lui.
Julian reprit le scalpel. Ses doigts ne tremblaient plus, mais ils étaient rigides, mus par une compulsion qui n'était plus la sienne. Il plaça la pointe à la base de sa gorge, là où le pouls battait avec une violence désespérée. Il vit son propre reflet dans les pupilles de Clara : un homme brisé, aux yeux hagards, le visage déformé par une grimace qui n'était ni de la haine, ni de l'amour, mais une soumission totale à l'abîme.
Il appuya à nouveau, plus fort, guidé par le murmure d'extase qui s'échappait de cette bouche dont il ne pourrait plus jamais se passer. Le métal s'enfonça, le sang jaillit dans un soupir chaud, et pour la première fois, Julian comprit que la lame ne coupait pas Clara. Elle le découpait, lui, lambeau par lambeau, dans le silence étouffant de l'atelier.
L'Architecte de l'Ombre
L’humidité de la cave semblait s’être épaissie, transformant l’air en une mélasse invisible qui collait aux poumons de Julian. Au centre de la pièce, sous le cône de lumière crue du néon qui grésillait comme un insecte en agonie, le sac de Clara reposait sur l'établi en métal brossé. C’était un objet banal, un cuir fauve râpé aux angles, exhalant une odeur de pluie froide et de tabac de mauvaise qualité. Julian sentit une pulsation irrégulière battre sous sa paupière gauche. Un tic. Un battement minuscule, agaçant, qui semblait vouloir s'extraire de sa propre chair.
Ses doigts, encore tachés d'un rose translucide — mélange de désinfectant et de sérum physiologique — s'approchèrent de la fermeture Éclair. Le bruit du métal qui glisse fut un déchirement dans le silence sépulcral de l'ancien funérarium. À quelques mètres de là, sur la table d'examen, Clara ne bougeait pas. Elle ne luttait pas contre ses liens de cuir. Elle se contentait de respirer, un son lent, granuleux, comme si ses poumons étaient tapissés de sable fin. Elle le regardait faire, ses yeux gris absorbant la faible lueur ambiante pour la transformer en un vide sidéral.
Julian renversa le contenu du sac. Un trousseau de clés, un tube de rouge à lèvres écrasé, quelques pièces de monnaie poisseuses et, enfin, trois carnets à la couverture cartonnée, noircis par l'usage. Il s'empara du premier. Le papier était de ce grain épais qui boit l'encre, un papier qui semble avoir une texture de peau séchée sous les doigts.
Il ouvrit la première page.
Un frisson, tel une lame de rasoir émoussée, lui parcourut l'échine. Le dessin représentait l'entrée du souterrain. Ce n'était pas un simple croquis d'amateur. C'était une étude anatomique de l'architecture. Chaque brique effritée, chaque fissure dans le mortier, chaque tache d'humidité ressemblant à une carte de pays oubliés était reproduite avec une précision chirurgicale. Julian tourna la page, le souffle court, ses narines assaillies par l'odeur ferreuse qui émanait du papier, une odeur de vieux sang et de graphite.
La page suivante montrait l'escalier dérobé. L'angle de vue était exactement celui qu'il empruntait chaque soir. Il reconnut le clou rouillé qui dépassait de la troisième marche, celui sur lequel il avait accroché sa blouse deux mois plus tôt. Les détails étaient si précis qu'il crut voir la poussière danser entre les traits de crayon.
— Tu aimes mon travail ?
La voix de Clara était un murmure de velours vicié, une caresse qui laissait une traînée de givre sur sa nuque. Julian ne répondit pas. Sa main tremblait imperceptiblement alors qu'il feuilletait frénétiquement le deuxième carnet. Sa gorge se nouait, une boule de bile amère remontant lentement le long de son œsophage.
Il tomba sur une double page. Le dessin représentait la pièce où ils se trouvaient. Mais ce n'était pas la pièce telle qu'elle était lorsqu'il l'avait capturée. C'était la pièce telle qu'elle était *maintenant*. La disposition des scalpels sur le plateau d'inox, l'inclinaison de la lampe, la tache de rouille en forme de poumon sur le mur du fond. Tout y était. Et au centre de la composition, il y avait une silhouette. Un homme de dos, penché sur un établi, tenant un carnet.
Julian lâcha l'objet comme s'il venait de toucher un morceau de charbon ardent. Le carnet retomba sur le métal avec un bruit mat, définitif. Il se retourna vers Clara. Elle n'avait pas bougé, mais un léger sourire étirait ses lèvres pâles, révélant la nacre de ses dents. Une mouche, grasse et bleue, vint se poser sur le coin de sa bouche. Elle ne cilla pas. Elle laissa l'insecte explorer la commissure de ses lèvres, ses pattes velues cherchant l'humidité de la muqueuse.
— Ce n'est pas possible, hoqueta Julian. Sa propre voix lui parut étrangère, un son grêle, étouffé par les murs de pierre. Tu ne pouvais pas savoir. Personne ne sait pour cet endroit.
— Je ne savais pas, Julian, murmura-t-elle en chassant enfin la mouche d'un souffle léger. Je l'ai rêvé. Et puis, je t'ai cherché. Je t'ai attendu au coin de cette rue, là où l'odeur du formol s'échappe des bouches d'égout. Je t'ai regardé me regarder. Chaque fois que tu pensais me traquer, c'était moi qui guidais tes pas. Tu n'es qu'une extension de ma main, mon chéri. Mon instrument de précision.
Julian sentit ses jambes se dérober. Il s'appuya contre le bord de la table, ses doigts rencontrant le froid mordant du métal. Il ramassa le troisième carnet, ses yeux brûlant de larmes qu'il refusait de verser. Il l'ouvrit au milieu.
Ici, les dessins changeaient de nature. Ils ne représentaient plus des lieux, mais des corps. Des corps ouverts, écorchés, transformés en fleurs de chair. Des sutures complexes, formant des motifs de dentelle, reliaient des membres qui n'auraient jamais dû se toucher. C'était une géométrie de la douleur, une symphonie de tendons et de nerfs mis à nu. Et sur chaque visage dessiné, sur chaque masque d'agonie, il reconnut ses propres traits.
Il se vit, le buste ouvert, ses côtes écartées comme les ailes d'un oiseau de proie, révélant son cœur. Un cœur noir, palpitant, entouré de fils de soie rouge.
— Regarde la dernière page, ordonna-t-elle. Sa voix s'était faite plus dure, plus impérieuse, comme le claquement d'un fouet dans une cellule vide.
Julian obéit, incapable de résister à la force gravitationnelle qui émanait de la femme sur la table. Il tourna la page ultime.
Ce n'était pas un dessin. C'était une mèche de cheveux, ses propres cheveux, collée avec une goutte de cire séchée. En dessous, une date. La date d'aujourd'hui. Et une heure. Dans dix minutes.
Un bruit sourd résonna dans le couloir, un grincement de métal contre la pierre. Le cœur de Julian manqua un battement, puis s'emballa, cognant contre sa cage thoracique comme un animal enragé. Il connaissait ce bruit. C'était le verrou de la porte supérieure. Celui qu'il avait lui-même fermé à double tour.
— On arrive, Julian, dit Clara. Ses yeux brillaient maintenant d'une ferveur presque religieuse. L'architecte a terminé les plans. Il est temps de passer à la construction.
Julian s'empara d'un scalpel, la lame luisant d'un éclat maléfique sous le néon. Sa respiration était devenue un sifflement erratique. Il s'approcha de Clara, la pointe de l'outil tremblant à quelques centimètres de sa gorge diaphane. Il voulait frapper, ouvrir cette peau trop blanche, faire taire ce murmure qui le dévorait de l'intérieur.
— Fais-le, l'encouragea-t-elle dans un souffle. Saigne-moi. Ouvre la porte. Je sens déjà le froid qui veut entrer. Tu ne sens pas comme la pièce rétrécit ? Comme les murs se rapprochent pour nous embrasser ?
Julian regarda autour de lui. Le plafond semblait s'abaisser, les ombres dans les coins s'étirant comme des doigts goudronneux pour ramper vers lui. L'odeur de la cave n'était plus celle de la poussière, mais celle d'un corps en pleine putréfaction, une odeur douceâtre, écœurante, qui lui remplissait la bouche, lui collant aux dents.
Il baissa les yeux sur ses mains. Elles n'étaient plus les siennes. Elles étaient couvertes de traits de crayon, de mesures, de flèches indiquant le sens des incisions à venir. Il était devenu son propre croquis.
Un nouveau bruit retentit, plus proche cette fois. Un pas lourd, traînant, sur les marches de bois. *Crac. Crac. Crac.* Chaque craquement résonnait dans son crâne comme une détonation.
Clara rit. Un rire cristallin, terrifiant, qui semblait provenir de partout à la fois.
— Tu as peur du loup, Julian ? Mais le loup, c'est toi qui l'as invité. Tu as ouvert la porte quand tu as posé tes yeux sur moi. Maintenant, finis ton œuvre. Coupe. Suture. Marie-nous dans la plaie.
Il pressa la lame contre le cou de la femme. Une goutte de sang perla, rouge, obscène, sur la peau d'albâtre. Elle ne tressaillit pas. Elle ferma les yeux, une expression de paix absolue lissant son visage. Julian comprit alors qu'il n'était pas le maître de ce sanctuaire. Il n'était que le gardien de sa propre prison, un ouvrier de l'ombre travaillant pour une reine qui exigeait son propre sacrifice.
Le pas s'arrêta juste derrière la porte de la pièce. La poignée tourna lentement. Julian ne regarda pas la porte. Il ne regarda plus les carnets. Il plongea son regard dans celui de Clara qui venait de se rouvrir, deux puits d'ombre infinie où il vit sa propre fin, dessinée avec une précision amoureuse.
La porte grinça. Le froid s'engouffra, éteignant presque le néon qui agonisa dans un dernier éclair violet. Dans la pénombre croissante, Julian leva le scalpel, non pas vers Clara, mais vers son propre bras, là où les traits de crayon étaient les plus sombres, là où l'architecte avait marqué l'emplacement exact de la première déchirure.
La Symphonie de l'Inox
Le métal du scalpel mordit la chair de Julian avec une docilité écœurante, un déchirement sourd, presque soyeux, qui fit écho au bourdonnement maladif du néon au-dessus d'eux. La première goutte ne tomba pas tout de suite ; elle hésita, gonflant comme une perle de rubis sombre à la lisière de l'incision, avant de s'écraser sur le carrelage avec un bruit de métronome. *Ploc.* Une tache. *Ploc.* Une autre. L’odeur monta aussitôt, ferreuse, chaude, s’immisçant dans les narines de Julian comme un reproche. Sa main tremblait, un spasme involontaire qui faisait tressauter la lame dans la plaie, et le grincement de l'acier contre l'os de son propre avant-bras lui envoya une décharge électrique jusqu'à la racine des dents.
Clara ne le quittait pas des yeux. Elle était étendue sur la table de dissection, les membres lisses et froids, une topographie de marbre offerte au massacre. Ses pupilles étaient si dilatées qu'il ne restait du gris d'orage qu'un mince liseré, une éclipse totale de sa raison. Elle ne respirait presque plus. Son thorax ne se soulevait que par saccades imperceptibles, un mouvement de branchie s'asphyxiant à l'air libre.
Julian recula d'un pas, son sang maculant la manche blanche de sa blouse, dessinant une carte de continents perdus. Il devait reprendre le contrôle. Il était le taxidermiste. Il était celui qui figeait la beauté dans l'éternité du formol et de la sciure. Il posa le scalpel souillé sur le plateau d'inox — *clink* — et s'approcha du chariot de soins. Ses doigts gantés de latex, désormais poisseux, glissèrent sur les fioles. Il cherchait la rigueur. La discipline. Le protocole chirurgical qui l'avait toujours protégé de la folie de ses sujets.
— Tu… tu vas rester immobile, murmura-t-il, sa voix n’étant plus qu’un râle sec, un froissement de papier de verre.
Il saisit une pince hémostatique et une écarteur. Le métal était si froid qu'il semblait brûler à travers le gant. Il revint vers elle. Clara ne bougea pas, mais un léger frisson parcourut l'échine de la jeune femme, un ondoiement sous la peau translucide, comme si un reptile s'éveillait sous son derme. Elle écarta lentement les bras, offrant ses aisselles, la courbure de ses côtes, le creux de son ventre où les veines bleutées dessinaient un réseau de rivières souterraines.
Julian commença. Il voulait pratiquer l'incision de conservation, celle qui permet de retirer les viscères sans altérer la symétrie du buste. Il plaça la pointe de la lame sous le sternum. La peau de Clara était tendue, prête à craquer. Mais au moment où il allait exercer la pression, la main de Clara, lente comme une liane, vint se refermer sur son poignet.
Ses doigts étaient de la glace. Un froid absolu qui sembla figer le sang dans les veines de Julian. Elle ne le repoussait pas. Elle guidait.
Elle déplaça sa main, forçant la lame à descendre plus bas, vers le flanc, là où la chair est la plus tendre, là où chaque terminaison nerveuse crie à la moindre caresse. Elle appuya elle-même sur le dos de la main de Julian. La lame s'enfonça. Un sifflement s'échappa des lèvres de Clara, un soupir d'extase qui fit dresser les poils sur la nuque du sculpteur. Ce n'était pas un cri de douleur. C'était le son d'une soif que l'on étanche enfin.
— Là, souffla-t-elle. Cherche le nerf. Sens-le vibrer contre l'acier.
Julian sentit l'estomac lui remonter dans la gorge. Le mélange d'odeurs devint insupportable : la lavande bon marché qu'il utilisait pour nettoyer les tables et l'effluve musqué, âcre, qui émanait du corps ouvert de Clara. Une mouche, attirée par la chaleur, vint se poser sur le front de la jeune femme, ses pattes minuscules explorant une goutte de sueur. Clara ne cligna pas des yeux. Elle fixait le plafond, ses doigts serrant toujours le poignet de Julian avec une force de cadavre.
— Tu ne me tues pas, Julian, murmura-t-elle, sa voix vibrant dans la cage thoracique du taxidermiste comme si elle parlait de l'intérieur de son propre corps. Tu m'ouvres. Tu me libères de cette prison de cuir. Regarde… regarde comme je suis belle à l'intérieur.
Julian était hypnotisé par le mouvement de la lame. Il voyait les couches de tissus s'écarter, le jaune de la graisse, le rouge sombre du muscle, et ce blanc nacré de l'aponévrose qui brillait sous le néon. C’était une géographie de l’intime qu’il n’aurait jamais dû voir. Il se sentait voyeur, violé par la passivité de sa victime. Il tenta de retirer sa main, mais elle resserra sa prise, ses ongles s'enfonçant dans son avant-bras blessé, mélangeant leurs sangs dans une communion visqueuse.
— Continue, ordonna-t-elle. La suture. Je veux sentir le fil passer dans ma viande. Je veux être ta poupée, Julian. Recouds-moi à toi.
Il prit l'aiguille courbe, le fil de soie noire. Ses mains ne tremblaient plus ; elles étaient mues par une volonté étrangère, une mécanique précise et cruelle. Il commença à percer la peau. *Tchack.* Le bruit de l'aiguille traversant le derme était celui d'une agrafeuse dans du carton. À chaque point, Clara arquait le dos, ses hanches se soulevant légèrement de la table, ses yeux révulsés laissant apparaître le blanc, parcouru de vaisseaux brisés.
Elle attrapa une mèche de ses propres cheveux noirs et la tendit à Julian.
— Utilise-les, dit-elle dans un souffle. Utilise mes cheveux pour fermer la plaie. Je veux que chaque fibre de mon être soit nouée à ton travail.
Julian obéit. Il était dans une transe, un tunnel de sensations où seuls comptaient le glissement du cheveu dans la chair et le rythme de la respiration de Clara, qui s'accélérait, devenant un halètement animal. L'atelier semblait rétrécir. Les murs couverts d'outils, les bocaux de spécimens mal formés, les têtes de cerfs aux yeux de verre, tout semblait converger vers ce point unique : le contact de l'acier et de la peau.
Une goutte de sueur tomba du front de Julian directement dans l'incision ouverte. Clara eut un petit rire étouffé, un gargouillis de sang au fond de la gorge. Elle se redressa brusquement, ignorant la douleur, et colla son visage contre celui de Julian. Il put voir les pores de sa peau, les petites taches de rousseur autour de son nez, et cette absence totale d'humanité dans son regard.
— Tu sens ça ? demanda-t-elle en pressant sa poitrine ouverte contre la blouse ensanglantée de Julian. C'est le battement de mon cœur contre ton scalpel. C'est la seule musique qui vaille la peine d'être entendue.
Elle prit le scalpel qu'il avait abandonné et, d'un geste d'une grâce absolue, traça une ligne fine sur la joue de Julian. La coupure était superficielle, mais le feu qu'elle alluma fut instantané. Elle approcha ses lèvres de la plaie, goûtant le sel et le fer.
— Nous sommes en train de devenir le même chef-d'œuvre, Julian. Tu crois que tu me possèdes parce que tu as les outils ? Regarde tes mains.
Julian baissa les yeux. Ses gants étaient déchirés, ses doigts incrustés de sang séché et de fluides qu'il ne pouvait identifier. Il ne tenait plus les outils ; les outils semblaient avoir poussé de ses propres mains. Il n'était plus le sculpteur. Il était l'extension de la volonté de Clara, un automate de chair programmé pour la dépecer et la reconstruire selon ses désirs à elle.
Le néon grésilla violemment, une odeur d'ozone se mêlant à la puanteur de la chambre de torture. Dans l'ombre qui dansait sur les murs, les bocaux semblaient s'agiter, les fœtus de porcs et les organes conservés flottant dans leur liquide ambré comme s'ils voulaient assister à la scène.
Clara se rallongea, les bras en croix, les sutures de cheveux noirs dessinant une cicatrice monstrueuse sur son flanc, une fermeture éclair de ténèbres. Elle sourit, et pour la première fois, Julian vit ses dents, trop blanches, trop pointues.
— Encore, murmura-t-elle. On n'a pas fini l'épaule. Je veux que tu voies l'articulation. Je veux entendre le craquement du cartilage.
Julian ramassa la scie à os. Le poids du métal lui parut peser une tonne. Il s'approcha de l'épaule d'albâtre, là où la peau était si fine qu'on devinait la tête de l'humérus. Le silence dans la pièce devint si dense qu'il en devint douloureux, une pression sur les tympans qui menaçait de les faire éclater. Il posa les dents de la scie sur la peau.
— Fais-moi chanter, Julian, dit-elle en fermant les yeux.
Il appuya. Le premier va-et-vient de la scie produisit un cri strident, le métal contre la chair, puis le choc sourd contre l'os. Une pulpe rose jaillit, mouchetant le visage de Julian. Il ne recula pas. Il accéléra le mouvement, son bras bougeant avec une frénésie de possédé, ses yeux fixés sur la mèche de cheveux noirs qui s'agitait au rythme de la mutilation. Il n'y avait plus de peur. Il n'y avait plus de dégoût. Il n'y avait que la symphonie, l'atroce et sublime symphonie de l'inox déchirant la vie pour en faire de l'art.
La Morsure du Formol
La vibration de la scie à os résonnait encore dans la moelle de Julian, un bourdonnement électrique qui lui remontait le long de l’avant-bras jusqu’à la base du crâne. Le silence qui suivit fut pire que le vacarme. C’était un silence gras, épaissi par l’humidité de la pièce et cette odeur de formol qui commençait à saturer l’air, une vapeur invisible qui piquait les yeux et laissait un goût d'amande amère sur la langue. Dans l’entrebâillement de l’épaule de Clara, la plaie bâillait comme une bouche affamée. Le rose vif de la chair tranchée commençait déjà à virer au grisâtre sous l’effet des produits chimiques que Julian avait pulvérisés plus tôt.
Il ne portait plus de gants. Le latex, devenu une barrière insupportable, une insulte à la vérité du derme, gisait dans un coin de l'atelier, deux lambeaux jaunâtres maculés de traînées brunes. Ses doigts nus tremblaient légèrement. Il tendit la main, l’approchant de l'incision. La chaleur qui émanait du corps de Clara était paradoxale, une tiédeur de fièvre qui contrastait avec la froideur clinique de la table en inox. Lorsqu'il toucha enfin le bord de la plaie, le contact fut électrique. Ce n'était pas la douceur de la peau qu'il cherchait, mais cette texture spongieuse, ce glissement des tissus conjonctifs sous la pulpe de ses doigts.
Une goutte de sueur perla sur le front de Julian, roula le long de son nez et vint s'écraser directement dans le creux de l'épaule ouverte. Un mélange de fluides. Un baptême de sel et de fer.
Clara ne broncha pas. Ses yeux, fixés sur une tache de moisissure au plafond qui ressemblait étrangement à un visage hurlant, restaient d'une fixité de verre. Sa respiration était lente, un sifflement ténu qui semblait s'accorder au goutte-à-goutte d'un robinet mal fermé au fond du funérarium. Elle ne fuyait pas la douleur ; elle l'aspirait, l'avalait avec une avidité silencieuse qui terrifiait Julian plus que n'importe quel cri.
— Tu sens ça ? murmura-t-il, sa voix n'étant plus qu'un raclement de gorge. Le formol... il commence à remplacer ton sang. Il se glisse dans tes veines. Il va te figer, Clara. Tu vas devenir éternelle.
Il plongea deux doigts plus profondément, écartant délicatement les muscles pour exposer le blanc nacré de l'os sectionné. La sensation était celle d'un velours mouillé. Il y avait une jouissance presque religieuse dans ce geste, une communion sacrilège. Julian sentit ses propres pupilles se dilater, ses sens exacerbés par les vapeurs toxiques qui transformaient l'air en une mélasse étouffante. Les murs de l'atelier semblaient se rapprocher, les ombres des bocaux de taxidermie s'étirant comme des doigts crochus sur les carrelages jaunis.
Une mouche, attirée par l'odeur sucrée de la décomposition naissante, vint se poser sur la lèvre inférieure de Clara. Elle ne la chassa pas. Elle la laissa explorer la commissure de sa bouche, là où un filet de salive s'était mêlé à la poussière. Julian observa l'insecte avec une fascination morbide. Il aurait pu l'écraser d'un geste, mais il préféra voir Clara rester immobile, une statue de chair dont la seule preuve de vie résidait dans le battement erratique d'une artère au creux de son cou.
— Encore, souffla-t-elle.
Le mot sortit de sa bouche comme un soupir de damné. Julian sentit un frisson lui parcourir l'échine. Ce n'était pas une demande. C'était un ordre. Il reprit le scalpel, une lame fine, presque élégante, dont le manche était taché de vieilles croûtes sombres. Il ne cherchait plus à sculpter. Il cherchait à comprendre l'architecture interne de ce vide qui l'habitait.
Il commença à inciser le long de la clavicule, un tracé méticuleux, presque amoureux. La peau se séparait avec un petit bruit de parchemin déchiré. L'odeur du formol devint soudainement plus agressive, une décharge de chlore et de mort qui lui fit monter les larmes aux yeux. Il s'enivrait de cette toxicité. Chaque inspiration lui brûlait les poumons, mais il ne pouvait s'arrêter. Il se pencha davantage, son visage à quelques centimètres seulement de celui de Clara. Il pouvait sentir l'odeur de ses cheveux, un mélange de camphre et de sueur froide.
— Tu es si vide, Julian, murmura-t-elle sans le regarder. Tu coupes, tu tailles, tu recouds... mais tu ne remplis rien. Tu ne fais que creuser.
Il s'arrêta, la lame enfoncée de quelques millimètres dans le derme. Sa main fut prise d'un spasme violent. Un tic nerveux fit tressauter sa paupière gauche. Elle avait raison. Il le sentait dans le creux de son estomac, cette faim qui ne s'apaisait jamais, ce besoin de voir ce qu'il y avait derrière la surface, de toucher l'invisible.
Il retira le scalpel et, dans un geste de pure démence, porta ses doigts ensanglantés à sa propre bouche. Le goût était métallique, âpre, avec cette pointe chimique qui lui engourdit instantanément la langue. Il ferma les yeux, savourant l'ichor de sa muse. À cet instant, il n'y avait plus de Julian, plus de Clara. Il n'y avait qu'une masse de chair et de produits de conservation, un organisme unique respirant le même air vicié.
Le néon au-dessus d'eux grésilla violemment avant de s'éteindre une fraction de seconde, plongeant l'atelier dans une obscurité totale. Dans ce bref instant de noirceur, Julian crut entendre le froissement de mille ailes de mouches. Quand la lumière revint, Clara avait tourné la tête vers lui. Ses yeux gris semblaient avoir absorbé toute la noirceur de la pièce.
— Prends tout, Julian. Ne laisse rien pour les vers.
Il sentit une panique soudaine lui enserrer la gorge. Ce n'était pas lui qui la possédait. C'était elle qui l'aspirait dans son abîme. Il regarda ses mains nues, maintenant collantes, les lignes de ses paumes soulignées par le sang séché comme une carte menant en enfer. Il ramassa une aiguille de suture, le fil de nylon brillant sous la lumière crue.
Il commença à recoudre, non pas pour soigner, mais pour sceller. Ses gestes devinrent frénétiques. L'aiguille perçait la peau avec un "pop" sourd, répétitif, obsédant. Il passait le fil dans la chair vive, serrant les nœuds jusqu'à ce qu'ils s'enfoncent dans le derme. La sueur lui brûlait les yeux, mais il ne s'essuyait pas. Il voyait les points de suture se multiplier, une traînée de cicatrices artificielles qui ressemblaient à des insectes noirs rampant sur l'épaule de Clara.
L'air était devenu si lourd qu'il semblait solide. Chaque mouvement demandait un effort surhumain, comme si Julian se battait contre une marée invisible. L'odeur de formol n'était plus une simple nuisance ; elle était devenue une présence physique, une main invisible qui lui pressait la poitrine. Il se sentait partir, sa conscience vacillant entre la lucidité et le délire chimique.
— On ne fait qu'un, n'est-ce pas ? ricana-t-il, un rire sec, sans joie, qui résonna lugubrement contre les murs de carrelage.
Il se pencha pour embrasser la plaie qu'il venait de refermer. Ses lèvres rencontrèrent le froid du nylon et le goût amer des désinfectants. Clara laissa échapper un petit rire, un son cristallin qui n'avait rien à faire dans cet antre de mort. Elle leva sa main valide et caressa doucement la nuque de Julian, ses ongles griffant légèrement la peau.
— Plus que tu ne le penses, mon sculpteur.
Julian sentit une piqûre dans son cou. Il voulut reculer, mais ses muscles ne lui obéissaient plus. Ses membres étaient lourds, comme s'ils avaient été coulés dans le plomb. Il baissa les yeux et vit, entre les doigts de Clara, une petite seringue vide qu'elle venait d'extraire de sa poche.
Le monde commença à tourner. Les flacons de spécimens sur les étagères semblèrent s'animer, les fœtus et les organes flottant dans le bocal paraissant le fixer avec un mépris silencieux. Il s'effondra sur le sol, le carrelage froid contre sa joue. La dernière chose qu'il vit fut le visage de Clara se penchant au-dessus de lui, sa peau d'albâtre irradiant une lumière malsaine dans le brouillard de formol, tandis qu'elle ramassait la scie à os qu'il avait laissée tomber.
Le silence revint, seulement brisé par le frottement du métal sur la pierre, un bruit de préparation, lent, méthodique, inévitable. Une goutte de sang, oubliée sur le bord de la table, finit sa course et s'écrasa sur la pupille dilatée de Julian qui ne pouvait plus cligner des yeux.
Les Noces de Soie
Le goût du carrelage était celui d’une pièce de monnaie oubliée dans une bouche fiévreuse : un mélange de cuivre froid et de détergent bon marché. Julian sentait chaque pore de sa joue droite s’écraser contre le grès, mais l’information mettait une éternité à remonter jusqu’à son cerveau. Le monde s’était réduit à une perspective horizontale, un désert de poussière et de taches de sang séché où les pieds nus de Clara s’avançaient avec une lenteur de prédatrice. Ses orteils étaient fins, les ongles coupés si ras qu’ils semblaient saigner de l’intérieur.
Elle ne disait rien. Le silence dans le funérarium était une masse physique, un linceul de plomb que seul le bourdonnement erratique d’un néon en fin de vie parvenait à trouer. *Bzzzt. Bzzzt.* Un insecte agonisant dans un tube de verre.
Julian tenta d’inspirer, mais ses poumons pesaient des tonnes. La drogue qu’elle lui avait injectée – sa propre drogue, celle qu’il réservait aux pièces les plus rétives – agissait comme une coulée de cire dans ses veines. Il vit l’ombre de Clara s’étirer sur le sol, immense, déformée par l’angle de la lampe opératoire. Elle s'accroupit. Le froissement de sa chemise d'hôpital sonna comme un éboulement dans ce vide pathologique.
« Relève-toi, Julian. »
Sa voix n’était qu’un souffle, une caresse de papier de verre sur ses tympans. Elle ne commandait pas ; elle constatait une nécessité. Elle posa une main sur sa nuque. Ses doigts étaient glacés, d’une pâleur de marbre de carrière. Julian sentit une décharge électrique ramper le long de sa colonne vertébrale, une étincelle de volonté qui luttait contre la paralysie. Elle l’aidait, non pas avec compassion, mais avec la précision d’un artisan manipulant un outil précieux.
Lorsqu’il fut enfin assis sur le tabouret pivotant, les membres tremblants, le visage de Clara se trouva à quelques centimètres du sien. Ses yeux gris n’étaient plus des fenêtres, mais des miroirs d’acier poli. Elle ne clignait pas. Elle attendait. Sur le plateau en inox, à côté de la scie à os, elle avait disposé une série de bobines de soie. Ce n’était pas du fil chirurgical. C’était de la soie sauvage, aux teintes obscènes : un rouge cramoisi rappelant l’intérieur d’une grenade mûre, un vert émeraude profond comme une eau croupie, un violet de contusion.
« Dessine-moi, Julian. Ferme ce que tu as ouvert. Mais fais-le pour que cela tienne toujours. »
Elle grimpa sur la table d’autopsie, s’allongeant avec une grâce de morte-vivante. Elle écarta les bras, offrant son torse où la plaie qu’il avait commencée plus tôt – une incision nette, du sternum jusqu’au nombril – bâillait comme une bouche affamée. Les bords de la chair commençaient déjà à virer au grisâtre, mais le sang continuait de perler, lent, visqueux, s’accumulant dans les replis de sa peau d’albâtre.
Julian prit le porte-aiguille. Ses doigts ne lui appartenaient plus tout à fait ; ils obéissaient à un rythme extérieur, une pulsation qui battait dans les murs de la pièce. Il enfila le premier fil : le rouge.
Le premier point fut un choc. L’aiguille courbe pénétra l’épiderme avec un petit bruit sec, un *pop* minuscule qui résonna dans le crâne de Julian comme un coup de feu. Clara ne tressaillit pas. Elle soupira, un long râle de contentement qui fit vibrer sa cage thoracique sous les doigts de l’homme. Julian sentit l’odeur de la femme monter vers lui : un parfum de lys flétris mêlé à l’âpreté métallique de l’hémoglobine.
Il commença la broderie.
Ses mains, d’abord hésitantes, retrouvèrent la mémoire du geste. Mais ce n’était plus de la médecine. C’était une profanation esthétique. Il entrecroisait les fils de soie, créant des motifs complexes, des entrelacs qui rappelaient les nervures des feuilles ou les ramifications des capillaires. À chaque passage de l'aiguille, il devait tirer sur le fil pour rapprocher les lèvres de la plaie. La soie s'enfonçait dans la chair, créant des bourrelets violacés, une texture de dentelle vivante.
*Tire. Noue. Coupe.*
La sueur coulait du front de Julian, s'écrasant sur le ventre de Clara. Les gouttes se mélangeaient au sang, diluant le rouge en un rose pâle qui coulait vers les hanches de la muse. Il était fasciné par la résistance de la peau. C’était comme coudre dans du satin mouillé. L’obsession commençait à l’étouffer ; il ne voyait plus que ce centimètre carré de tissu humain, ce champ de bataille chromatique où il scellait leur destin.
« Plus serré », murmura-t-elle.
Elle avait levé la main et ses doigts s'étaient entortillés dans les cheveux de Julian, le forçant à se pencher davantage. Il était si près qu'il sentait la chaleur qui émanait de l'incision, une chaleur de ruche, une vie parasitaire qui semblait se nourrir de leur agonie commune. Il prit le fil vert. Il commença à broder des motifs floraux autour de son nombril, des tiges épineuses qui semblaient s'enfoncer directement dans les organes sous-jacents.
Chaque point était une promesse. Chaque nœud, un serment.
Le silence était désormais habité par le bruit de la soie glissant à travers la chair : un *frou-frou* organique, humide, insupportable. Julian sentait son propre cœur battre à l’unisson avec les spasmes imperceptibles du diaphragme de Clara. Il n’était plus le sculpteur. Il était l’esclave d’une œuvre qui le dépassait, un artisan de l’horreur travaillant à sa propre perte.
Une mouche, attirée par l’odeur de la décomposition naissante, vint se poser sur le bord de la plaie. Elle frotta ses pattes sur un fil violet avant de s'envoler. Julian ne la chassa pas. Il l'enviait.
Il changea de fil pour le violet. Les points devinrent plus erratiques, plus violents. Il ne cherchait plus à réparer, il cherchait à fusionner. Ses doigts étaient couverts d'une pellicule de sang qui séchait, formant une seconde peau collante. Il se sentait devenir une extension de la table, une extension de Clara. Le monde extérieur – le jour, la nuit, la loi, la morale – n’existait plus. Il n’y avait que cette chambre de torture transformée en alcôve nuptiale.
« Regarde-nous », dit-elle soudain.
Elle se redressa légèrement, ignorant la douleur que le mouvement devait infliger à sa peau ainsi malmenée. Les fils se tendirent, certains déchirant légèrement les trous de passage, créant de nouvelles larmes de rubis. Elle prit la main de Julian, celle qui tenait encore l'aiguille ensanglantée, et la porta à ses lèvres. Elle embrassa ses phalanges avec une dévotion religieuse, laissant une trace de salive et de fer sur sa peau.
Julian voulut hurler, mais sa gorge était obstruée par une masse de terre sèche. Il vit, avec une clarté terrifiante, que la broderie ne s’arrêtait pas à Clara. Sans qu’il s’en soit rendu compte, dans son délire de couture, il avait lié la manche de sa propre chemise à la hanche de la jeune femme. Un fil d’émeraude les unissait désormais.
Elle sourit. C’était un mouvement de lèvres qui ne touchait pas ses yeux, une simple contraction musculaire qui révélait des dents trop blanches, trop parfaites.
« Jusqu'à ce que la putréfaction nous sépare, Julian. »
Il reprit l'aiguille. Il ne tremblait plus. Une calme certitude, froide comme une lame de scalpel, s'empara de lui. Il restait encore beaucoup de peau vierge. Il restait encore tellement de soie. Il commença à piquer sa propre main, reliant son pouce à l'épaule de Clara. La douleur était une symphonie, une explosion de couleurs derrière ses paupières. Le fil rouge traversa son derme à lui, puis le sien à elle, les cousant ensemble dans un baiser de textile et de lymphe.
L’odeur de la pièce changeait. Ce n’était plus seulement le formol. C’était l’odeur d’un nid. Quelque chose de chaud, de fermenté, de profondément organique.
Le néon au-dessus d'eux rendit l'âme dans un dernier claquement sec. Dans l'obscurité soudaine, seul subsistait le bruit de l'aiguille perçant la chair, encore et encore. Un rythme cardiaque de métal et de soie. Julian ne voyait plus rien, mais il sentait chaque centimètre de la peau de Clara contre la sienne, liés par des kilomètres de fils invisibles qui s'enfonçaient dans leurs âmes comme des racines dans une terre fertile en cadavres.
Il continua de coudre, guidé par le seul contact de la plaie béante, tandis que Clara commençait à fredonner une mélodie sans nom, un bourdonnement guttural qui vibrait jusque dans la moelle de ses os. Ils n'étaient plus deux êtres. Ils étaient une seule cicatrice, un seul monument de douleur, une œuvre d'art totale dont le seul public était le silence éternel du funérarium.
Le Reflet dans la Plaie
La lame de scalpel glissa. Ce ne fut pas un mouvement brusque, mais une défaillance infime du poignet, une trahison de la fibre musculaire sous l'effet de la fatigue et de l'air saturé de vapeurs de formol. Le métal effila le derme de l'index de Julian avec une facilité obscène, ouvrant une bouche rouge et béante qui commença aussitôt à dégueuler un flot sombre et chaud.
Le silence de la cave fut rompu par le cliquetis de l'outil tombant sur le carrelage poisseux. Julian ne cria pas. Il fixa simplement sa main, fasciné par la rapidité avec laquelle le sang s'insinuait dans les rainures de sa peau, comme un delta noir cherchant son chemin vers le sol. Mais ce n'était pas la coupure qui faisait battre ses tempes d'un rythme sourd et maladif. C'était l'instrument. Le scalpel était souillé. Une croûte grisâtre, mélange de fluides séchés et de tissus nécrosés issus de la séance précédente, s'était détachée pour venir se loger directement au creux de sa propre chair vive.
Une goutte de sueur froide perla sur la lèvre supérieure de Julian. Il sentit l'infection avant même qu'elle ne puisse exister, une brûlure imaginaire qui remontait déjà le long de ses veines, charriant les spectres de toutes les décompositions qu'il avait orchestrées dans ce sanctuaire.
À quelques centimètres de lui, sur la table d'opération, Clara ne bougea pas. Pourtant, l'atmosphère changea. L'air devint plus dense, chargé d'une odeur de fer et de musc rance. Julian leva les yeux vers elle. Elle le regardait. Ses iris gris, d'habitude aussi fixes que des billes de verre, semblaient s'élargir, absorbant la faible lueur du néon agonisant qui grésillait au plafond.
Elle ne sourit pas. Ce fut pire. Elle tendit une main vers lui, les doigts longs et pâles, dont les ongles étaient bordés d'un liseré de sang séché. Julian recula d'un pas, mais ses talons rencontrèrent le rebord d'une desserte métallique qui gémit dans un grincement de métal rouillé. Sa main blessée tremblait violemment désormais, un tic nerveux agitant son pouce de manière incontrôlable.
— Donne-la-moi, murmura-t-elle.
Sa voix n'était qu'un souffle, un froissement de soie dans une chambre mortuaire. Julian sentit sa gorge se nouer, ses muscles se liquéfier. L'autorité qu'il avait bâtie coup après coup, suture après suture, s'effondrait. Il n'était plus le sculpteur. Il n'était plus que de la matière première, un sac de viande susceptible de pourrir.
Clara se redressa avec une lenteur arachnéenne. Ses articulations craquèrent, un son sec, semblable à celui d'un bois mort que l'on brise. Elle se glissa hors de la table, ses pieds nus ne produisant aucun bruit sur le sol maculé. Elle ramassa le scalpel. Elle ne le nettoya pas. Elle en caressa simplement le tranchant avec la pulpe de son pouce, une étincelle de ferveur presque religieuse brillant dans son regard.
Elle saisit le poignet de Julian. Ses doigts étaient d'une froideur de marbre, mais leur prise était d'acier. Il voulut protester, mais seul un râle étouffé franchit ses lèvres sèches. Elle le guida vers la chaise, celle-là même où il l'avait attachée tant de fois. Il s'assit, les jambes flageolantes, le souffle court et saccadé.
Clara s'agenouilla entre ses jambes. L'odeur de son corps — un mélange de savon acide et de lymphe — l'enveloppa comme un linceul humide. Elle prit la main blessée de Julian et la posa sur son genou. La plaie s'était élargie, les bords étaient déjà blanchâtres, tuméfiés par la promesse du poison qui s'y propageait.
— Tu as peur du reflet, Julian ? demanda-t-elle en levant le scalpel. Tu as peur que je voie en toi ce que tu as cherché en moi ?
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre. Elle enfonça la pointe de la lame dans l'entaille, fouillant la chair pour en extraire la souillure. Julian arqua le dos, ses doigts libres se crispant sur le cuir de la chaise jusqu'à ce que ses ongles s'y enfoncent. Un gémissement aigu, presque animal, s'échappa de sa gorge. Il voyait le visage de Clara, si proche du sien qu'il pouvait compter les minuscules vaisseaux éclatés dans ses yeux. Elle ne cillait pas. Elle savourait le tressaillement de ses nerfs, la danse de ses tendons sous la morsure de l'acier.
Elle posa le scalpel et se saisit d'un porte-aiguille qu'elle avait préparé sur le plateau. Le fil de nylon noir luisait comme une traînée de pétrole.
— Ne bouge pas, mon œuvre, chuchota-t-elle.
La première piqûre fut une décharge électrique qui traversa tout le bras de Julian. Il sentit le "pop" caractéristique du derme que l'on perce, ce bruit de parchemin déchiré qu'il aimait tant entendre chez les autres. Mais ici, le son résonnait dans sa propre boîte crânienne. Clara tirait le fil avec une précision chirurgicale, une dévotion qui frisait l'extase. À chaque passage de l'aiguille, elle se penchait davantage, son souffle chaud venant frapper la plaie ouverte, mélangeant son dioxyde de carbone à l'oxygène du sang de Julian.
Il regardait ses mains à elle. Elles ne tremblaient pas. Elles étaient d'une stabilité terrifiante, celle d'un prédateur qui a enfin trouvé la faille dans l'armure de sa proie. Julian sentit une larme rouler sur sa joue, une goutte de sel qui vint mourir au coin de sa bouche. Il n'était plus l'architecte de ce cauchemar ; il en devenait la fondation, la brique et le mortier.
— Regarde-moi, ordonna-t-elle.
Il obéit. Ses yeux à lui étaient embués de douleur et de terreur, les siens à elle étaient d'une clarté absolue, une fenêtre ouverte sur un abîme sans fond. Elle fit le dernier nœud, serrant le fil jusqu'à ce que la peau de Julian se boursoufle, créant une cicatrice irrégulière, une marque de propriété indélébile.
Puis, elle fit quelque chose que Julian n'avait pas prévu. Elle porta son index blessé à ses lèvres. Elle ne l'embrassa pas. Elle l'aspira, sa langue venant lécher les traces de sang et de pus qui perlaient encore entre les points de suture. Julian sentit un frisson de dégoût et de plaisir morbide lui parcourir l'échine. C'était une communion, un baptême de fluides et de haine.
Le néon au-dessus d'eux grésilla plus fort avant de s'éteindre complètement, plongeant la pièce dans une obscurité presque totale. Seule la faible lueur rouge de l'alarme de sortie, au loin, projetait des ombres déformées sur les murs. Dans ce clair-obscur, Clara ne ressemblait plus à une femme. Elle était une silhouette d'ébène, une entité faite de angles vifs et de faim.
Julian sentit ses doigts à elle remonter le long de son avant-bras, s'insinuant sous la manche de sa chemise. Ses ongles grattaient sa peau, cherchant d'autres failles, d'autres endroits où la lame pourrait s'inviter. Il réalisa avec une horreur paralysante qu'il ne voulait pas qu'elle s'arrête. Le vide qu'elle portait en elle s'était transmis par le fil, par l'aiguille, par la salive. Il était infecté, non pas par une bactérie, mais par sa dévotion à elle.
Le silence revint, plus lourd, plus étouffant. On n'entendait plus que le goutte-à-goutte régulier du sang qui avait coulé sur le carrelage, un métronome marquant les secondes d'une éternité qu'ils allaient désormais partager. Julian ferma les yeux, sentant la présence de Clara contre lui, une chaleur toxique qui semblait consumer l'air même de la pièce.
Elle se colla contre son oreille, ses lèvres effleurant le lobe de Julian.
— Maintenant, nous sommes du même côté du miroir, Julian. Tu sens comme c'est froid ?
Il ne répondit pas. Il ne pouvait plus. Son corps n'était plus qu'une extension de la volonté de Clara, un instrument dont elle venait de saccager les cordes pour en tirer une mélodie nouvelle, discordante et éternelle. La douleur dans son doigt n'était plus une agression, c'était un ancrage. Il était lié à elle par cette couture grossière, par ce fil qui s'enfonçait bien plus profondément que dans sa simple chair.
Dans l'obscurité de l'ancien funérarium, le sculpteur était devenu l'argile, et l'argile avait enfin trouvé des mains pour la briser.
Le Cri Insonorisé
Le crissement du gravier sous une semelle lourde déchira le silence poisseux du sous-sol. Julian se figea, l’aiguille de courberie suspendue à quelques millimètres de l’avant-bras de Clara. Un battement sourd cogna contre ses tempes, un métronome de panique qui accélérait la cadence. À ses pieds, une mouche bleue, grasse de sève humaine, tournait en bourdonnant autour d'une flaque de lymphe jaunie, incapable de reprendre son envol.
— Quelqu'un est là, murmura Julian.
Sa voix ne fut qu'un sifflement sec, une fuite d'air comprimé. Il sentit une goutte de sueur acide perler à la lisière de ses cheveux et glisser lentement le long de sa tempe, traçant un sillon brûlant sur sa peau parcheminée. L'odeur du formol, habituellement rassurante comme un vieux parfum de famille, lui parut soudain suffocante, chargée de la promesse d'une décomposition imminente.
Clara ne bougea pas. Elle restait allongée sur la table d'autopsie en inox, les bras en croix, offrant sa chair avec une passivité qui confinait à l'insulte. Ses yeux gris, deux billes de verre dépoli, fixaient le plafond où une tache d'humidité s'étendait comme un cancer lent. Elle ne respirait presque pas. Elle semblait déjà appartenir au monde minéral.
— Julian, murmura-t-elle, et le son de son nom dans cette bouche-là eut le goût d'une lame de rasoir sous la langue. Éteins la lumière. Laisse-le entrer dans l'obscurité. C'est là que l'on voit le mieux.
Un nouveau bruit. Plus proche. Le gémissement de la porte de fer, en haut de l'escalier, dont les gonds mal huilés pleuraient une plainte métallique. Julian sentit ses doigts s'engourdir. La panique n'était plus une émotion, c'était une substance physique, un goudron noir qui s'infiltrait dans ses veines, alourdissant ses membres. Il voyait déjà les gyrophares, entendait déjà le fracas des bottes, le verdict, la fin de son sanctuaire. Son œuvre, cette cathédrale de tendons et de sutures, allait être profanée par des regards vulgaires.
Il tendit la main vers l'interrupteur, mais la main de Clara, glaciale, se referma sur son poignet. Sa force était absurde, inhumaine. Elle se redressa avec une lenteur de reptile, ses articulations craquant dans le silence comme du bois mort que l'on brise.
— Ne fuis pas, Julian. Regarde l'intrus comme une matière première. Un don.
Les pas résonnaient maintenant sur les premières marches de bois. *Schlouf. Schlouf.* Le bruit d'un homme qui traîne un peu le pied gauche. Une odeur de tabac froid et de pluie mouillée commença à saturer l'air confiné du funérarium, luttant contre les effluves de mort douce. Julian aperçut une ombre se découper sur le mur du fond, une silhouette massive, déformée par l'angle de la rampe.
— Monsieur Julian ? C’est le vieux Morin... J’ai vu de la lumière... Je m’inquiétais pour les fuites d’eau...
La voix du voisin était éraillée, chargée d'une curiosité malsaine maquillée en sollicitude. Morin, ce vieillard aux ongles jaunis et à l'haleine de café rance, s'avançait vers le cœur du labyrinthe. Julian sentit une nausée monter, un spasme dans son œsophage. Il voyait Morin s'approcher de la table, poser ses yeux porcins sur les incisions de Clara, sur les fils de soie qui unissaient leurs peaux.
Clara glissa de la table. Elle était nue, sa peau d'albâtre marbrée par le froid, mais elle ne frissonnait pas. Elle s'approcha de Julian, se collant contre son dos. Il sentit la pointe de ses seins contre ses omoplates, une pression ferme, presque électrique. Elle passa ses bras autour de son cou, ses doigts longs et effilés caressant sa carotide.
— Tu entends son cœur, Julian ? Il bat trop vite. C’est un bruit inutile. Il faut le faire taire.
L'ombre de Morin atteignit le bas de l'escalier. Le faisceau d'une lampe de poche balaya la pièce, accrochant au passage le reflet d'un bocal où flottait une main de cire, puis s'arrêta net sur le coin de la table d'opération.
— Monsieur Julian ? Y’a quelqu’un ? C’est quoi cette odeur de...
Julian ne réfléchissait plus. Le monde s'était réduit à la pression des mains de Clara sur sa poitrine, le poussant vers l'avant, le transformant en projectile. Elle était le moteur, il était l'impact. Il saisit le scalpel n°10 qui traînait sur le plateau, le manche en acier strié lui mordant la paume.
Morin apparut dans le halo de sa propre lampe. Son visage était un masque de confusion ridée. Ses yeux s'agrandirent, reflétant la silhouette de Julian qui émergeait de la pénombre, mais surtout celle de Clara, cette apparition spectrale qui semblait flotter derrière lui, ses cheveux noirs se déployant comme une nappe de pétrole.
— Mais qu'est-ce que... commença le vieillard.
Il n'eut pas le temps de finir. Julian se jeta sur lui, non pas avec la rage d'un tueur, mais avec la précision désespérée d'un homme qui veut boucher une fuite. Le choc fut mou. Morin bascula en arrière, sa tête heurtant le bord d'un cercueil en chêne exposé avec un bruit de pastèque que l'on fend.
Julian était sur lui, à califourchon, le scalpel levé. Morin essayait de parler, mais seul un gargouillis s'échappa de ses lèvres. Sa main calleuse agrippa le col de Julian, cherchant un appui, une trace d'humanité. Julian vit les pores de la peau du vieillard, les points noirs sur son nez, la petite veine bleue qui battait sur sa tempe. C'était trop de réalité. C'était obscène.
— Coupe, Julian. Libère-le de sa forme, chuchota Clara à son oreille.
Elle s'était agenouillée à côté d'eux, ses mains se posant sur celles de Julian, guidant le mouvement. Leurs doigts s'entrelacèrent autour du manche du scalpel. Julian sentit la chaleur de Morin à travers le tissu de son pantalon, une chaleur qui lui parut agressive, une intrusion de vie là où tout devait être statique.
La lame s'enfonça dans le cou du vieillard avec une facilité écœurante. Un sifflement d'air s'échappa de la trachée sectionnée, suivi immédiatement d'un jet de sang chaud qui aspergea le visage de Julian. Le liquide était ferreux, salé, une gifle de réalité qui lui fit fermer les yeux. Mais Clara les lui rouvrit de ses doigts ensanglantés.
— Regarde, Julian. Regarde la couleur. C’est le seul rouge qui compte.
Le corps de Morin fut secoué d'un dernier spasme, une secousse électrique qui fit claquer ses dents, puis il se relâcha. Le silence revint, plus lourd qu'avant, chargé du poids d'un nouveau secret. L'odeur de la mort fraîche, acide et fumante, submergea celle du formol.
Julian resta immobile, le souffle court, contemplant ses mains. Elles étaient rouges jusqu'aux poignets. Clara prit doucement ses mains dans les siennes, les portant à ses lèvres. Elle lécha une traînée de sang sur ses phalanges avec une lenteur de gourmet, ses yeux gris ne quittant jamais ceux de Julian.
— Maintenant, il fait partie de nous, dit-elle d'une voix qui n'était plus qu'un souffle caressant. Il est le mortier de notre union.
Julian regarda le cadavre de Morin. Ce n'était plus un homme, c'était un tas de tissus, de fluides et d'os. Une matière première. Il sentit une étrange déconnexion s'opérer dans son cerveau. La panique s'était évaporée, remplacée par une froideur cristalline. Il ne craignait plus la fin de son œuvre. Morin était l'œuvre.
Clara se leva et tendit la main à Julian. Il la prit, sentant la viscosité du sang agir comme une colle entre leurs paumes. Elle l'entraîna vers le fond du funérarium, là où les ombres étaient les plus denses.
— On ne peut pas le laisser là, dit Julian, sa voix retrouvant une stabilité terrifiante.
— Non, répondit Clara. On va l'ouvrir. On va voir ce qu'il a dans le ventre. On va voir s'il cache un peu de cette vérité que tu cherches tant.
Ils traînèrent le corps vers la table d'inox. Le bruit de la chair frottant sur le carrelage était un glissement humide, un baiser de méduse. Julian ne tremblait plus. Il regarda Clara, ses cheveux maculés de pourpre, son visage d'ange déchu illuminé par la soif de l'atroce. Il comprit alors qu'il n'était plus le sculpteur. Il était le scalpel. Et Clara était la main qui allait, petit à petit, écorcher le monde entier pour voir ce qui se cachait derrière le voile.
Dans le coin de la pièce, la mouche bleue, enfin libérée, se posa sur l'œil ouvert et fixe de Morin, commençant son festin dans la lumière blafarde des néons qui grésillaient une dernière fois avant de s'éteindre.
L'Esthétique du Néant
L'unique tube néon rescapé au-dessus de la table d'inox crachotait une lumière d'un jaune bilieux, rythmée par un bourdonnement électrique qui semblait gratter l'intérieur du crâne de Julian. Sur le métal froid, le corps de Morin n'était déjà plus qu'un encombrement, une masse de viande inerte dont l'odeur de sueur rance commençait à se mêler aux effluves de formol. La mouche bleue, grasse et luisante comme une perle de pétrole, trottinait sur la cornée vitreuse du mort avec une indécence mécanique.
Julian ne regardait pas le cadavre. Ses yeux étaient fixés sur Clara.
Elle se tenait de l'autre côté de la table, les mains posées à plat sur le rebord tranchant de l'inox. Ses doigts, longs et d'une pâleur de craie, ne tressaillaient pas. Elle observait le scalpel dans la main de Julian avec une intensité qui confinait à la dévotion. Un mince filet de sang, provenant d'une coupure superficielle à son avant-bras, serpentait le long de son poignet pour venir s'écraser au sol dans un *ploc* sourd, régulier, qui marquait le temps mieux qu'une horloge.
— Il n'y a rien dedans, Julian, murmura-t-elle. Sa voix était un souffle sec, le froissement de la soie sur une plaie ouverte. Regarde-le. Il est plein de muscles, de graisse, de tuyaux inutiles. C'est du remplissage. C'est du bruit.
Julian sentit un tic nerveux agiter sa paupière gauche. Il serra le manche du scalpel jusqu'à ce que ses jointures blanchissent. L'air dans le funérarium était devenu épais, saturé d'une humidité poisseuse qui collait sa chemise à son dos. Chaque inspiration lui laissait un goût de cuivre et de poussière de marbre au fond de la gorge.
— Je vais te trouver, répondit-il d'une voix étranglée, presque inaudible sous le grésillement du néon.
Il s'approcha d'elle. Le cuir de ses bottes grimaça sur le carrelage poisseux. Clara ne recula pas. Au contraire, elle offrit son buste, basculant légèrement la tête en arrière pour exposer la courbe de son cou, là où la peau était si fine que l'on devinait le réseau bleuté des veines. Julian vit une goutte de sueur perler à la naissance de ses cheveux noirs et rouler lentement, très lentement, vers sa clavicule. Il suivit la trajectoire de la goutte avec une fascination maladive.
Il posa la pointe de la lame contre l'épiderme de Clara, juste au-dessus du sternum. La peau céda sans résistance, comme du beurre froid. Un minuscule rubis de sang apparut aussitôt, gonflant avant de s'effondrer sur lui-même.
— Cherche encore, souffla Clara. Son regard gris d'orage se planta dans celui de Julian. Les pupilles de la jeune femme étaient dilatées, dévorant presque tout l'iris, deux puits d'encre sans fond.
Julian fut pris d'un vertige soudain. En plongeant ses yeux dans les siens, il n'y vit aucun reflet, aucune étincelle d'âme, seulement une étendue dévastée, un désert d'une pureté terrifiante. C'était un vide qui n'appelait pas la pitié, mais la complétion. Un gouffre qui exigeait d'être comblé par la violence de l'acte créateur.
Une frénésie brutale s'empara de lui. Il ne s'agissait plus de taxidermie, plus de préserver la forme. Il fallait évider. Il fallait sculpter l'absence.
Il déchira la robe de Clara dans un craquement de tissu qui résonna comme un coup de feu dans le silence de l'antre. Elle resta immobile, une statue d'albâtre offerte à son démiurge. Julian commença à tracer des lignes sur sa peau, non pas des incisions au hasard, mais des tracés géométriques, une cartographie de l'invisible. Il voulait ouvrir des fenêtres sur ce néant qu'elle portait en elle.
Le bruit du scalpel tranchant les couches de derme était un chuchotement humide, un *shhh* rythmique qui accompagnait le souffle court de Julian. Il travaillait avec une précision maniaque, ignorant les tremblements de ses propres mains. L'odeur de la chair fraîche, cette vapeur chaude et métallique, l'enveloppait comme un linceul.
— Tu sens ça ? demanda-t-il, la lèvre retroussée sur ses dents, un filet de salive s'échappant du coin de sa bouche. C'est l'architecture de ton silence.
Il n'utilisait pas d'écarteurs. Il utilisait ses doigts, plongeant dans les entailles pour écarter les lèvres de la plaie, cherchant le point de rupture. Clara ne gémit pas. Ses doigts se crispèrent seulement sur le rebord de la table, ses ongles griffant le métal dans un crissement strident qui fit vibrer les dents de Julian. Son visage était d'une sérénité monstrueuse, ses yeux fixés sur le plafond où la moisissure dessinait des continents de pourriture.
— Plus profond, Julian. Il n'y a pas assez de place. Je sens encore les parois. Enlève-les.
Julian devint fou. Le scalpel devint un burin, puis une plume. Il ne voyait plus la femme, il voyait un bloc de matière qu'il devait creuser jusqu'à l'os, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que du vent entre ses côtes. Il commença à retirer des lambeaux de tissu, des petits fragments inutiles qu'il jetait au sol avec mépris. *Plac. Plac.* Le bruit de la viande tombant sur le carrelage devint le seul métronome de sa folie.
La sueur lui brûlait les yeux, mais il ne s'essuyait pas. Il était couvert de son sang à elle, une pellicule collante qui commençait à sécher sur ses avant-bras, lui donnant l'impression de porter des gants de cuir trop étroits.
Soudain, il s'arrêta. Il venait d'atteindre la cage thoracique. Sous ses doigts ensanglantés, il sentit le cœur de Clara battre. C'était un mouvement faible, une pulsation désespérée, comme un oiseau prisonnier d'une boîte de fer.
Il plongea son regard dans l'ouverture qu'il avait pratiquée. Il s'attendait à trouver une réponse, une explication à cette faim dévorante. Mais il ne vit que de la biologie. Du rouge, du rose, du blanc. De la matière. Et derrière cette matière, le même vide insondable qui émanait des yeux de la muse.
Un rire sec, semblable à un craquement d'os, s'échappa de la gorge de Julian. Il réalisa l'absurdité de sa quête. On ne peut pas sculpter le vide. On ne peut que devenir une partie de lui.
Clara baissa les yeux vers sa propre poitrine béante. Un sourire imperceptible étira ses lèvres pâles. Elle leva une main tremblante et vint caresser la joue de Julian, laissant une traînée pourpre sur sa peau livide.
— Tu vois ? souffla-t-elle. On y est presque. Encore un effort, mon amour. Vide-moi. Vide-moi jusqu'à ce que je sois aussi légère que l'ombre.
Julian sentit ses jambes se dérober. L'odeur de la mort de Morin, le sang chaud de Clara, le bourdonnement de la mouche qui avait maintenant quitté le cadavre pour venir se poser sur le bord de la plaie de la muse... Tout se mélangea dans une spirale de nausée.
Il lâcha le scalpel. L'outil rebondit sur le métal avant de tomber dans une flaque sombre au sol.
Il comprit enfin. Clara n'était pas son œuvre. Elle était son tombeau. Elle l'avait attiré ici, dans cette cave puante, pour qu'il devienne l'artisan de sa propre disparition. Chaque coup de lame qu'il lui infligeait était une partie de sa propre raison qu'il sacrifiait. Il ne la transformait pas en art ; elle le transformait en monstre, en un serviteur dévoué à la gloire du néant.
La mouche bleue s'envola et vint se poser sur la lèvre inférieure de Julian. Il ne la chassa pas. Il n'en avait plus la force. Il resta là, les mains plongées dans les entrailles de sa muse, écoutant le grésillement du néon qui s'affaiblissait, sentant le froid de la pièce s'insinuer dans ses os, tandis que Clara, les yeux grands ouverts sur l'obscurité, commençait à fredonner une mélodie sans notes, un chant de gorge qui ressemblait au râle d'un agonisant.
Le néon claqua une dernière fois et s'éteignit, plongeant le funérarium dans une obscurité totale, seulement habitée par le bruit de deux respirations qui n'en formaient plus qu'une, liquide et fétide.
Le Grand Œuvre
L'obscurité n'était pas un vide, mais une matière grasse, une suie invisible qui collait aux poumons de Julian à chaque inspiration forcée. Dans le silence du funérarium, le battement de son propre cœur résonnait comme un coup de marteau sur une enclume de viande. Il ne voyait plus Clara, mais il sentait sa présence, une masse de froid absolu à quelques centimètres de ses mains tremblantes. L’odeur était celle d’une cave oubliée : un mélange de formol rance, de sueur aigre et cette pointe métallique, presque sucrée, du sang qui commence à s'oxyder sur le carrelage poreux.
Ses doigts, englués de fluides dont il ne discernait plus la nature, tâtonnèrent sur le plateau d'inox. Le tintement d'un scalpel contre une pince hémostatique fut un hurlement dans ce tombeau de béton. Il trouva la lampe frontale de secours. Un rai de lumière blafarde, d'un blanc chirurgical et cruel, déchira la pénombre pour venir mourir sur le cou de Clara.
Elle ne bougeait pas. Ses yeux, deux globes de verre dépoli, fixaient un point inexistant au-plafond, là où une tache d'humidité dessinait une carte de paysages putrides. Julian observa le tic nerveux qui agitait la paupière gauche de la jeune femme. C’était un battement d’aile de papillon agonisant, une pulsation dérisoire qui semblait être le dernier vestige de son humanité. Il approcha la lame. Le métal frissonna contre la peau d’albâtre, si fine qu’on devinait le lacis bleuâtre des veines en dessous, comme des racines cherchant à s’extirper d’une terre trop pauvre.
— Regarde-moi, murmura-t-il, sa voix n'étant plus qu'un froissement de papier de verre.
Clara ne répondit pas. Elle n’avait jamais répondu. Son silence était un acide qui rongeait la volonté de Julian, une absence de réaction qui le forçait à creuser plus profond, toujours plus profond, pour arracher un cri qui ne venait jamais.
Il commença l'incision. Le bruit fut celui d’une soie que l’on déchire. Un ruban de pourpre s'invita immédiatement sur la blancheur de l'épaule, glissant en un filet paresseux vers la table rainurée. Au moment précis où l'acier mordit le derme, Julian sursauta. Une décharge électrique, brutale et incandescente, remonta le long de son propre bras, venant mordre ses vertèbres cervicales. Il lâcha presque l'instrument.
Ce n'était pas une suggestion de son esprit malade. C'était une sensation physique, brute, indéniable. Il sentait la brûlure. Il sentait le froid de l'air sur la plaie ouverte. Il baissa les yeux sur son propre corps, s'attendant à voir son épaule s'entrouvrir, mais sa peau était intacte. Le lien était fait. Les filaments de polymère conducteur, ces fils d'argent microscopiques qu'il avait patiemment tressés dans leurs systèmes nerveux respectifs au cours des heures précédentes, commençaient à fusionner.
La mouche bleue revint. Elle se posa sur le bord de l’incision de Clara, ses pattes grêles s’enfonçant dans la pulpe exposée. Julian ferma les yeux, pris d’une nausée violente : il sentait le chatouillement insupportable de l’insecte sur sa propre chair à vif. Chaque mouvement des mandibules de la mouche était une caresse de rasoir dans son cerveau.
— Tu sens ça ? haleta-t-il, le front perlant d'une sueur grasse qui lui piquait les yeux.
Clara tourna lentement la tête. Ses lèvres, sèches et gercées, s'entrouvrirent sur un sourire qui n'était qu'une cicatrice de plus. Elle ne semblait pas souffrir. Elle semblait s'abreuver de l'agonie de Julian, comme un parasite se nourrissant de la sève d'un arbre mourant.
Il reprit le scalpel. Ses mains ne lui appartenaient plus tout à fait. Elles avançaient avec une lenteur rituelle, guidées par une nécessité biologique qui dépassait sa raison. Il devait lier les plexus. Il devait faire en sorte qu'aucune pensée, aucune douleur, aucune seconde de vie ne puisse appartenir à l'un sans être immédiatement dévorée par l'autre.
Il incisa plus bas, le long de la colonne vertébrale de la muse. À chaque millimètre de chair séparée, Julian sentait son propre dos se déchirer. Une sueur froide inonda ses vêtements, collant sa chemise à sa peau comme un linceul de coton. Le bruit du scalpel sectionnant les tissus conjonctifs – un *crac* étouffé, mouillé – résonnait dans sa propre boîte crânienne. Il n'était plus le sculpteur. Il était le marbre qui hurle sous le burin.
Le néon, au-dessus d'eux, se remit à grésiller avec une intensité maligne. L'odeur de l'ozone se mêla à celle de la charogne. Julian sentit un goût de fer envahir sa bouche, alors que c'était Clara qui saignait des gencives, ses dents serrées avec une telle force que l'émail menaçait d'éclater.
— Nous y sommes, Julian, murmura-t-elle. Sa voix n'était pas un son, mais une vibration qu'il ressentit directement dans sa moelle épinière. Ne t'arrête pas. Vide-moi. Remplis-moi de toi.
Il plongea ses doigts dans l'ouverture qu'il avait créée. La chaleur des viscères de Clara était une insulte à la froideur de la pièce. Il chercha les nerfs, ces cordes de harpe organiques qu'il devait accorder à sa propre symphonie de douleur. Quand il les toucha, une explosion de lumière blanche pulvérisa sa vision. Ce n'était plus de la douleur, c'était une extase hideuse, un orgasme de souffrance qui lui fit arquer le dos jusqu'à ce que ses os craquent.
Il vit, derrière ses paupières closes, les souvenirs de Clara. Des pièces sombres, des visages sans traits, et ce besoin, ce vide abyssal, cette faim de métal et de sutures. Il comprit alors, dans un éclair de lucidité terrifiante, qu'il n'avait jamais été le chasseur. Il avait été cultivé. Elle l'avait laissé l'attraper, l'avait laissé l'étudier, l'avait laissé l'ouvrir, uniquement pour qu'il puisse devenir le réceptacle de son néant.
Il essaya de retirer ses mains, de reculer, de fuir ce sanctuaire qui devenait sa cage thoracique. Mais ses doigts étaient pris. Les tissus de Clara se refermaient déjà sur les siens, les fibres musculaires s'entrelaçant, les vaisseaux sanguins cherchant à se ponter. La peau de la jeune femme, d'ordinaire si froide, devint brûlante, une lave de chair qui absorbait ses phalanges.
La panique monta, une marée noire et suffocante. Julian voulut hurler, mais le cri qui sortit de sa gorge fut celui de Clara : un son aigu, mélodieux, d'une pureté insoutenable. Il n'avait plus de poumons propres ; il respirait l'air que Clara rejetait, et elle inhalait son agonie comme un parfum précieux.
Le tic nerveux de la paupière de Clara s'arrêta. Julian sentit alors sa propre paupière gauche s'agiter frénétiquement. Le transfert était total.
Il s'effondra sur elle, non pas comme un amant, mais comme une greffe qui prend. Leurs cœurs, après quelques secondes de chaos arythmique, trouvèrent une cadence commune. *Boum-badoum. Boum-badoum.* Un tambour de guerre dans une cathédrale de viande.
La mouche bleue, alourdie par le sang, quitta l'épaule de Clara pour venir se poser sur la joue de Julian. Il ne sentit rien d'autre que la satisfaction de l'insecte. Il n'y avait plus de Julian. Il n'y avait plus de Clara. Il restait cette chose, ce Grand Œuvre de chair recousue et de nerfs fusionnés, gisant sur une table d'inox dans l'obscurité d'un funérarium oublié.
Dans le silence qui suivit, seul le bruit d'une goutte de sang tombant régulièrement sur le sol marquait le temps. *Ploc. Ploc. Ploc.* Chaque goutte était une seconde de leur éternité commune, une promesse que la mort elle-même ne pourrait plus dénouer ce que la douleur avait si parfaitement scellé.
Le néon s'éteignit pour de bon. Dans le noir absolu, on n'entendait plus qu'une seule respiration, lente, profonde, une aspiration vorace qui semblait vouloir engloutir tout l'air de la pièce, jusqu'à l'asphyxie finale, jusqu'à ce que le silence devienne leur seule peau.
La Muse Prend le Scalpel
Le front de Julian heurta le rebord d'inox avec un bruit sourd, un choc mat qui résonna dans ses sinus comme le glas d'une cloche fêlée. Sa joue s'écrasa contre la pellicule de sang tiède qui recouvrait la table, créant une succion visqueuse à chaque tentative de redressement. Il n'était plus qu'une architecture de muscles défaillants, un échafaudage de nerfs à vif dont les fondations s'effondraient sous le poids d'une fièvre lourde, poisseuse, qui lui donnait l'impression que son cerveau bouillait dans sa boîte crânienne. L'odeur de la charogne, celle qu'il avait si longtemps cultivée comme un parfum de luxe, l'asphyxiait désormais. Elle s'insinuait dans ses poumons, un mélange de fer, de fiel et de cette acidité sucrée propre aux tissus qui renoncent.
À quelques centimètres de son œil vitreux, la mouche bleue effectuait une danse saccadée sur le métal. Elle frottait ses pattes antérieures avec une frénésie obscène, nettoyant ses ailes souillées par l'exsudat de Julian. Il l'enviait. Elle, au moins, avait une fonction. Elle, au moins, savait quoi faire de cette viande qui ne demandait qu'à retourner à la terre.
Un grincement.
Le son ne venait pas de la ventilation décrépite, ni des tuyauteries qui hoquetaient dans les murs du funérarium. C’était le bruit du cuir que l’on étire jusqu’au point de rupture. Julian tenta de soulever la tête, mais ses vertèbres semblaient soudées par du plomb fondu. Ses yeux, brûlés par l'éclat intermittent du néon agonisant, ne percevaient qu'une silhouette floue, une tache d'albâtre mouvante dans la pénombre.
Clara ne luttait pas. Elle ne s'agitait pas avec la panique animale de ceux qui cherchent la sortie. Ses mouvements étaient fluides, presque rituels. Julian entendit le glissement d'une boucle de métal, le soupir d'une lanière qui cède. Elle n'avait pas brisé ses liens ; elle les avait défaits, avec la patience d'une dentellière manipulant des fils de soie. Il comprit alors, dans un éclair de lucidité atroce, que les nœuds n'avaient jamais été assez serrés. Elle était restée là, sur cette table, par pure courtoisie.
Le silence qui suivit fut plus lourd que le vacarme d'une explosion. On n'entendait plus que le *tic* nerveux de la paupière de Julian et le souffle régulier, presque apaisant, de la femme qui se tenait debout. Elle ne fuyait pas vers l'escalier dérobé. Ses pas, légers, humides sur le sol carrelé, se rapprochèrent de l'établi où reposaient les instruments.
Le cliquetis de l'acier contre le marbre fit l'effet d'une décharge électrique dans la colonne vertébrale de Julian. Il sentit l'ombre de Clara s'étendre sur lui, une nappe de fraîcheur qui contrastait avec la chaleur moite de son agonie. Elle était là, penchée sur lui. Il pouvait sentir l'odeur de sa peau — pas l'odeur de la peur, pas celle de la sueur rance, mais un parfum de craie et de fleurs fanées, une senteur de crypte propre.
— Tu es fatigué, Julian, murmura-t-elle. Sa voix était un rasoir enveloppé dans du velours. Tu as tellement donné. Il est temps que l'œuvre se termine. Mais tu as oublié le titre. Une sculpture sans nom n'est qu'un morceau de viande égaré dans le temps.
Il voulut hurler, mais sa gorge n'était qu'un tunnel de sable sec. Il sentit les doigts de Clara, longs et glacés, se poser sur sa nuque. Elle ne le frappait pas. Elle le caressait avec une tendresse terrifiante, comme on palpe une pièce d'argile particulièrement prometteuse. Ses ongles effleurèrent les sutures qu'il avait lui-même posées sur ses propres bras quelques jours plus tôt, des points de suture grossiers, boursouflés, qui commençaient à suppurer.
Elle contourna la table. Julian, le visage collé au métal, vit ses pieds nus passer dans son champ de vision. Ils étaient tachés de rouge, chaque orteil souligné par un liseré de sang qui commençait à sécher, formant des écailles sombres sur sa peau de porcelaine.
Puis, il vit l'éclat.
Le scalpel numéro 10, celui avec la lame courbe, celle qu'il utilisait pour les incisions délicates, pour séparer le derme de l'hypoderme sans abîmer les fascias. Clara le tenait entre le pouce et l'index, le faisant pivoter pour que la lumière du néon joue sur le fil de l'acier. Elle l'observait avec une curiosité scientifique, une fascination dénuée de toute empathie.
Elle s'assit sur le bord de la table, juste au-dessus de son torse. Le poids de son corps, bien que léger, écrasa la cage thoracique de Julian, expulsant le peu d'air qu'il lui restait dans un sifflement pitoyable. Il sentit le contact du froid de la lame contre sa gorge. Ce n'était pas une menace ; c'était un préliminaire.
— Tu m'as cherchée dans le noir, Julian. Tu as ouvert mon ventre pour y trouver une vérité que tu n'avais pas en toi. Mais regarde-toi... Tu es si vide. Si plein de trous.
Elle posa la pointe du scalpel juste en dessous de sa clavicule gauche, là où la peau est fine, là où l'on sent battre le cœur comme un oiseau piégé sous une cloison de papier. Julian sentit la première morsure. Ce n'était pas une douleur vive, c'était une brûlure lente, une ligne de feu qui s'ouvrait avec une précision chirurgicale. Il entendit le léger déchirement des tissus, un son semblable à celui d'une fermeture éclair que l'on manipule avec précaution.
Une goutte de sang, lourde et sombre, perla de l'entaille et roula le long de sa côte pour venir mourir dans le creux de son aisselle. Clara suivait le trajet de la goutte avec ses yeux d'orage, un sourire imperceptible étirant ses lèvres pâles.
— C, murmura-t-elle en traçant la courbe.
La lame s'enfonça un peu plus profondément pour le jambage du L. Julian sentit ses muscles se contracter dans un spasme involontaire, une tentative désespérée de son corps de rejeter l'intrus d'acier. Mais Clara maintint une pression constante, sa main libre plaquée sur son épaule pour l'immobiliser. Elle ne tremblait pas. Son geste était celui d'un calligraphe expert.
L'odeur du sang frais, plus métallique, plus électrique que celle du sang rassis, envahit l'espace réduit entre leurs deux visages. Julian voyait maintenant les pupilles de Clara : elles étaient immenses, dévorant l'iris gris, comme deux trous noirs aspirant toute la réalité environnante. Il n'y avait plus de funérarium. Il n'y avait plus de passé. Il n'y avait que cette pointe d'argent qui redéfinissait les contours de son existence.
— A, continua-t-elle.
Le scalpel remonta vers son sternum. La douleur commençait à muter. Elle n'était plus une agression, elle devenait une présence, une entité solide qui habitait ses fibres. Chaque mouvement de la lame créait une symphonie de craquements microscopiques dans son derme. Il sentait la chaleur de son propre sang inonder son torse, une nappe de liquide visqueux qui le reliait physiquement à elle.
— R, souffla-t-elle, et il sentit la pointe gratter l'os de son sternum, un crissement qui résonna jusque dans ses dents.
Elle s'arrêta un instant pour essuyer le surplus de sang avec le revers de sa main, étalant le rouge sur sa propre peau, créant des peintures de guerre abstraites sur ses avant-bras. Elle semblait s'abreuver de sa détresse, non pas par sadisme, mais par une sorte de nécessité osmotique. Elle le vidait de sa substance pour remplir son propre néant.
— Et enfin... A.
Le dernier trait fut le plus profond. La lame s'enfonça jusqu'à la garde dans la chair molle de son flanc. Julian ne pouvait plus respirer. Ses poumons refusaient de se gonfler, de peur de heurter l'acier qui fouillait ses entrailles. La mouche bleue, attirée par cette nouvelle source de chaleur, quitta la table pour venir se poser directement sur la plaie béante du C. Elle commença à s'abreuver, ses ailes vibrant d'un bourdonnement de satisfaction.
Clara lâcha le scalpel. L'outil tomba sur le sol avec un tintement cristallin qui sembla durer une éternité. Elle se pencha davantage, pressant ses lèvres contre l'oreille de Julian. Son souffle était froid, comme une bise d'hiver s'engouffrant dans une église vide.
— Maintenant, nous sommes complets, Julian. Tu es mon parchemin. Je suis ton encre. Tu ne mourras pas tout de suite. Je vais te recoudre, mais pas comme tu l'as fait. Je vais utiliser tes propres nerfs pour lier nos peaux. On ne saura plus où je finis et où tu commences.
Elle passa sa langue sur la blessure qu'elle venait de graver, un geste d'une intimité révoltante. Le goût du fer semblait l'extasier. Julian sentit ses forces le quitter tout à fait, non pas dans une perte de conscience brutale, mais dans un glissement lent vers un abîme de grisaille. La dernière chose qu'il perçut avant que le noir ne l'engloutisse fut le reflet de son propre visage dans les yeux de Clara : il y vit un homme transformé en objet, une chose sculptée par la volonté d'un vide plus grand que le sien.
Dans l'obscurité du funérarium, le silence reprit ses droits, seulement troublé par le bruit de Clara qui ramassait une aiguille et un fil de nylon, et le bourdonnement, de plus en plus fort, d'une armée de mouches qui convergeaient vers la table d'inox.
Suture Éternelle
Le chas de l’aiguille est un œil d’acier froid qui ne cille jamais. Entre les doigts de Clara, il plonge, disparaît sous le derme de Julian, puis ressurgit quelques millimètres plus loin dans une petite éruption de perles sombres. Le fil d’or suit, docile, traînant derrière lui un sifflement mouillé en traversant les tissus. Julian ne hurle plus. Sa gorge n’est plus qu’un conduit de cuir sec où l’air racle sans parvenir à former de sons. Il regarde le plafond, ou plutôt ce qu’il en devine à travers le voile de sueur et de larmes qui stagne sur ses globes oculaires. Une mouche s'est posée sur le coin de sa paupière gauche, attirée par le sel et l'humidité. Ses pattes velues picotent la membrane sensible, mais Julian ne peut pas ciller. Clara a déjà scellé le bord de son sourcil à la pommette d’un point de suture serré, l’obligeant à contempler éternellement l’œuvre en devenir.
L’odeur dans la Chambre des Sutures a changé. Elle n’est plus celle, stérile, du formol et de l’acier propre. C’est une exhalaison lourde, sucrée, presque organique, comme celle d’un fruit qui s’oublie au soleil. C’est l’odeur de leur mariage.
Clara tire sur le fil. La peau de Julian se plisse, se fronce, et vient épouser le flanc de la jeune femme. Elle a ouvert sa propre hanche avec la précision d’une amoureuse, une incision nette qui court de la crête iliaque jusqu’au creux de l’aine. Maintenant, elle assemble les berges de leurs plaies respectives. Le sang de Julian, plus sombre, plus épais, se mélange au sien, plus fluide, plus clair. C’est une transfusion sans tubes, un court-circuit de la biologie. Elle murmure des mots sans forme, un ronronnement de gorge qui vibre contre la poitrine du supplicié.
— Sens-tu comme le vide s’en va ? chuchote-t-elle.
Elle appuie sa joue contre la sienne. Le contact est poisseux. Julian sent la chaleur de la chair de Clara, une chaleur qui lui semble désormais étrangère, lui qui se refroidit lentement sur la table d’inox. Chaque fois qu’elle tire le fil d’or, il sent une décharge remonter le long de sa colonne vertébrale, un spasme électrique qui fait tressauter ses orteils. Ce n'est plus de la douleur. La douleur est un concept trop petit, trop humain pour ce qu'ils vivent. C'est une architecture.
Elle s'attaque maintenant aux mains. Elle entrelace leurs doigts, non pas dans une étreinte, mais dans une fusion structurelle. L’aiguille perce le gras du pouce de Julian, traverse l’espace interdigital, et vient mordre la paume de Clara. Elle utilise les tendons de Julian comme des haubans, les tendant pour maintenir leurs membres dans une pose de piéta grotesque. Le bruit de l'aiguille qui heurte l'os, ce *clic* sec et mat, résonne dans le crâne de Julian comme un glas.
Une goutte de sueur tombe du front de Clara et s’écrase dans l’œil ouvert de Julian. Il ne voit plus que le monde à travers un prisme salé et flou. Le néon au-dessus d’eux grésille, un bourdonnement électrique qui s’accorde au battement de son cœur, lequel ralentit, s’alignant sur le rythme métronomique de sa ravisseuse. Ils ne sont plus deux entités. Ils sont un paysage de collines de chair et de vallées de sang.
Clara se redresse légèrement pour inspecter son travail. Elle a cousu sa cuisse gauche à la jambe droite de Julian, créant un pont de peau tendue. Le fil d’or brille sous la lumière crue, dessinant des motifs de broderie byzantine sur le rouge vif des chairs à vif. Elle semble satisfaite. Ses yeux gris absorbent la pénombre de la pièce, immenses, fixes, dépourvus de toute trace de remords ou de fureur. Il n'y a que cette ataraxie terrifiante, ce calme plat de l'océan après le naufrage.
— Tu étais si seul dans ton art, Julian, dit-elle en passant une main ensanglantée dans les cheveux du sculpteur. Tu cherchais la beauté dans le cadavre, dans ce qui ne bouge plus. Mais la beauté, c'est ce qui se lie. C'est le pont.
Elle reprend l'aiguille. Le dernier acte. Elle commence à recoudre leurs lèvres ensemble.
Julian sent la pointe s'enfoncer dans sa lèvre inférieure. Le goût du fer envahit sa bouche, un flot chaud et métallique qui s'écoule dans sa gorge, le forçant à déglutir dans un réflexe agonisant. Elle coud avec une délicatesse infinie, comme si elle manipulait de la dentelle précieuse. Un point pour lui, un point pour elle. À chaque passage, elle serre davantage, effaçant la frontière entre leurs souffles. Leurs haleines se confondent, un mélange d’oxygène rare et de dioxyde de carbone partagé.
La panique, qui avait disparu sous le choc, tente une dernière percée. Julian veut se débattre, veut hurler que ce n'est pas ce qu'il voulait, que son art était une distance, pas une absorption. Mais ses muscles ne lui appartiennent plus. Ils sont ligaturés, ancrés à la volonté de Clara par des kilomètres de fil et des nœuds chirurgicaux. Il est l'argile, elle est la main. Et l'argile n'a pas son mot à dire sur la forme du vase.
Le silence retombe sur le funérarium, plus lourd que le béton des murs. Les mouches sont de plus en plus nombreuses, un nuage noir et vibrant qui danse au-dessus de la table. Certaines s'aventurent sur les fils d'or, leurs pattes frémissantes goûtant le nectar de cette union forcée. Julian ne les sent presque plus. Ses sens s'éteignent les uns après les autres, comme des bougies dans un courant d'air. Le froid de la table d'inox remonte dans son dos, mais il est contrebalancé par le brasier de Clara, cette femme-parasite qui pompe ses dernières forces pour alimenter son propre délire de complétude.
Il n'y a plus de Julian. Il n'y a plus de Clara. Il y a cette chose, cette masse gémissante et immobile, ce chef-d’œuvre de taxidermie vivante où les nerfs sont des ponts et les veines des affluents d'un même fleuve de boue.
Clara pose sa tête contre l'épaule de Julian, ou ce qu'il en reste. Elle soupire, un son de contentement absolu qui se perd dans le scellé de leurs bouches jointes. Dans le reflet d'une flaque de sang au pied de la table, l'image qui se dessine n'est pas celle d'un crime, mais celle d'une statue religieuse, une icône de chair et d'or, figée dans une éternité de douleur muette.
Le néon finit par claquer, plongeant la Chambre des Sutures dans une obscurité totale. Seul demeure le bruit de la succion des plaies qui cicatrisent mal, le frottement des fils d'or contre le métal, et le battement d'un cœur unique, erratique, qui ne sait plus à quel corps il appartient. Le vide est comblé. La plaie est close. L'œuvre est achevée.
L'Infinie Agonie
Une mouche à viande, lourde et irisée, se posa sur le globe oculaire vitreux de Julian sans qu'il ne cille. Il n'en avait plus la force, ni peut-être même le droit. Ses paupières, cousues aux arcades sourcilières par un fil d’or d’une finesse arachnéenne, le condamnaient à une vigilance éternelle, un voyeurisme forcé sur son propre naufrage. L’insecte frotta ses pattes poisseuses contre la cornée asséchée, un bruissement minuscule qui résonnait dans le crâne de Julian comme un éboulement de gravats.
Dans l’antre du funérarium, le silence n’était pas une absence de bruit, mais une présence solide, une mélasse acoustique seulement percée par le glouglou rythmique des bocaux de drainage. L’odeur était celle d’une chapelle ardente oubliée en plein mois d’août : un mélange écœurant de lys fanés, de formol rance et cette note métallique, sucrée, qui s’échappait des incisions fraîches.
Clara ne bougeait pas. Elle était un gisant d’albâtre, les membres disposés avec une précision maniaque sur la table de dissection en acier brossé. Julian sentait le poids de son corps contre le sien, non pas comme une étreinte, mais comme une greffe. Ils étaient reliés par une série de canules en latex transparent où pulsait un liquide ambré, un cocktail de nutriments et de conservateurs qu’il avait lui-même élaboré. Leurs systèmes circulatoires ne formaient plus qu’une seule boucle paresseuse, un circuit fermé où le sang de l’un allait laver les péchés de l’autre avant de revenir, chargé de toxines et de soupirs.
Le pouce de Julian tressaillit. Un tic nerveux, résidu d'une volonté mourante. Il tenta de se rappeler le moment exact où la lame avait changé de main, où le sculpteur était devenu l'argile. C’était flou. Le souvenir glissait comme du savon entre ses doigts atrophiés. Il ne restait que la sensation du métal froid contre sa hanche, là où Clara avait pratiqué la première suture pour les unir à la racine. Elle l’avait fait avec une douceur terrifiante, murmurant des psaumes de chair tandis que l’aiguille courbée perçait le derme, traversait le tissu adipeux, et ressortait dans sa propre chair à elle.
Clara ouvrit les yeux. Ses pupilles étaient si dilatées qu’elles semblaient avoir dévoré l’iris gris, ne laissant que deux puits de pétrole vide. Elle tourna lentement la tête vers lui. Le cuir chevelu de Julian se crispa ; il sentit les fils d’or tirer sur ses orbites, l’obligeant à soutenir ce regard dévastateur. Elle ne souriait pas. Le plaisir, chez elle, ne passait pas par les muscles du visage, mais par une sorte de rayonnement froid, une aura de complétude qui semblait abaisser la température de la pièce de plusieurs degrés.
— Tu sens le battement, Julian ? chuchota-t-elle.
Sa voix était un froissement de parchemin, un son qui semblait venir du fond d'une gorge tapissée de poussière. Elle posa sa main, dont les ongles avaient été soigneusement arrachés pour laisser place à des capuchons d'argent, sur le torse de Julian. Sous la peau diaphane, le cœur du taxidermiste s'emballa, un oiseau affolé cognant contre une cage de côtes trop étroite.
— Ce n'est plus le tien, continua-t-elle dans un souffle qui sentait l'éther. C'est le nôtre. Un seul moteur pour deux carcasses. Une seule agonie pour deux âmes. Tu m'as cherchée dans chaque muscle que tu as disséqué, dans chaque peau que tu as tannée. Regarde-moi. Je suis ton œuvre achevée. Je suis le vide que tu as enfin réussi à remplir.
Un goutte-à-goutte s'écrasa sur le sol, *ploc, ploc, ploc*. Le liquide s'étalait en une corolle sombre sur le carrelage décoloré par des décennies de produits chimiques. Julian voulut hurler, mais sa mâchoire était maintenue par une broche en acier chirurgical, fixée directement dans l'os maxillaire. Il ne pouvait qu’émettre un râle humide, un sifflement d’air s’échappant par les interstices de sa bouche scellée.
Elle se redressa légèrement, un mouvement qui fit grincer les jointures de la table. La douleur fut une décharge blanche, une ligne de feu courant le long de la suture qui reliait leurs flancs. Julian vit, avec une horreur fascinée, la peau se tendre, les fils d'or s'enfoncer plus profondément dans la chair violacée, créant de petites perles de sérum jaune. Clara semblait s'abreuver de cette souffrance. Elle approcha son visage du sien, si près qu'il put voir les pores de sa peau, le grain de sa beauté toxique.
Elle sortit une petite éponge imbibée d'une solution bleutée et commença à tamponner le front de Julian. Le geste était maternel, presque obscène de tendresse dans ce décor de boucherie fine.
— Ne lutte pas, mon amour. La résistance crée des déchirures. Laisse les tissus fusionner. Laisse la nécrose nous marier. Dans quelques heures, les nerfs auront trouvé leur chemin. Je sentirai tes pensées comme des spasmes dans mes propres cuisses. Tu sentiras ma soif comme une brûlure dans ta propre gorge.
Elle s'arrêta brusquement. Une goutte de sueur froide perla sur la tempe de Julian. Elle la recueillit du bout de son doigt d'argent et la porta à ses lèvres avec une dévotion religieuse.
Le néon au-dessus d'eux commença à vaciller. *Bzzz-clac. Bzzz-clac.* À chaque flash, l'atelier se transformait. Dans la lumière crue, c'était un laboratoire de l'innommable ; dans l'ombre, c'était une cathédrale de viande. Julian voyait les ombres des bocaux sur les étagères danser comme des fœtus difformes. Il y avait des yeux dans ces bocaux, des yeux qu'il avait lui-même prélevés, et il lui semblait qu'ils le jugeaient, qu'ils se délectaient de son inversion.
La mouche revint, accompagnée de deux autres. Elles tournoyaient dans l'air lourd, attirées par la promesse de la putréfaction. L'une d'elles se posa sur la lèvre inférieure de Julian, explorant la fente où le métal rencontrait la muqueuse. Il sentit les trompes minuscules pomper le fluide, une succion dérisoire qui lui parut plus insupportable que le scalpel.
Clara posa sa tête contre l'épaule de Julian. Ses cheveux noirs, imprégnés de sang séché et de fixateur, s'étalèrent sur son torse comme une marée de goudron. Elle ferma les yeux, poussant un soupir de contentement si profond qu'il fit vibrer la cage thoracique de Julian. À cet instant, il comprit. Elle n'était pas sa muse. Elle n'était pas sa victime. Elle était son parasite terminal. Elle l'avait consommé de l'intérieur, utilisant son obsession comme un terreau pour sa propre apothéose.
— Le monde est si bruyant dehors, Julian, murmura-t-elle, les yeux toujours clos. Si sale. Si plein de mouvements inutiles. Ici, tout s'arrête. On devient le silence. On devient l'immobilité. C'est ça, la perfection. Ne plus avoir besoin de respirer par soi-même. Être une seule et même plaie, ouverte sur l'infini.
Le néon rendit l'âme dans un dernier claquement sec. L'obscurité tomba comme une guillotine.
Dans le noir absolu, les sens de Julian s'aiguisèrent jusqu'à la folie. Il entendit le passage du sang dans les tubes, un sifflement continu, organique. Il sentit la chaleur fiévreuse du corps de Clara se diffuser en lui, une infection de chaleur qui semblait dissoudre ses propres os. Il n'y avait plus de "lui". Il n'y avait plus de "elle". Il n'y avait que cette masse gémissante, cette sculpture de viande vivante ancrée dans le béton du sous-sol.
Un bruit de frottement métallique résonna. Clara bougeait dans l'ombre. Julian sentit une pointe acérée, sans doute un scalpel, courir lentement le long de son sternum. Elle ne coupait pas encore. Elle dessinait. Elle traçait le chemin de la prochaine suture, celle qui scellerait leurs poitrines pour toujours.
Le battement unique du cœur partagé s'accéléra. *Boum-boum... Boum-boum...* C'était un son lourd, un piétinement de bête de somme dans la boue.
Le silence revint, plus épais encore. On n'entendait plus que le frottement des fils d'or contre le plateau d'acier, un petit son de harpe macabre, et le bruit de succion des plaies qui cherchaient désespérément à se rejoindre, à s'avaler mutuellement. L'œuvre était finie, et pourtant, elle ne faisait que commencer. Dans le noir, Julian sentit une larme couler de son œil cousu, une perle de sel qui se perdit immédiatement dans la bouche béante d'une incision.
Le vide était comblé. La plaie était close. Le néant avait enfin un visage, et il portait le nom d'un mariage éternel, scellé dans le fer et la putrescence.