Votre Fleshware a expiré

Par RavenHorreur

La pluie de soufre tombait en rideaux d’acide tiède, sculptant des rigoles jaunâtres dans la crasse accumulée sur les dômes de plexiglas du Sump. Elias ne respirait plus que par de courts halètements filtrés par un masque dont la cartouche saturée empestait l’ozone et l’urine de rat. Sous ses bottes...

Le Réveil de la Viande

La pluie de soufre tombait en rideaux d’acide tiède, sculptant des rigoles jaunâtres dans la crasse accumulée sur les dômes de plexiglas du Sump. Elias ne respirait plus que par de courts halètements filtrés par un masque dont la cartouche saturée empestait l’ozone et l’urine de rat. Sous ses bottes, la grille métallique vibrait d’un bourdonnement basse fréquence, le ronronnement gastrique des générateurs de Nécro-Sodome qui digéraient les déchets de la Ville Haute pour recracher une vapeur grasse dans les boyaux de la Ville Basse. L'air y avait le goût du cuivre et de la viande brûlée. Il s’arrêta devant une flaque de condensation huileuse. Son reflet lui renvoya l’image d’un spectre : une peau translucide, presque bleue sous les néons blafards, tendue sur des pommettes saillantes que la malnutrition avait aiguisées comme des lames. Mais ce n’était pas son visage qu’il surveillait. C’était l’ombre qui s’agitait sous son épaule gauche. Icare-4. La prothèse militaire n’était plus qu’un enchevêtrement de fibres de carbone et de pistons hydrauliques dont le revêtement de polymère s’était écaillé, révélant des faisceaux de câbles noirs qui ressemblaient à des muscles écorchés. Ce matin-là, le bras avait un tic. Un battement erratique, comme un cœur logé dans l’avant-bras, qui faisait tressauter son index sur la garde de son extracteur de données. *Tic. Tic. Tic.* Ce n’était pas un problème mécanique. C’était une démangeaison synaptique, une sensation de membres fantômes qui grattait à l’intérieur de son crâne, là où les électrodes plongeaient dans son cortex. Elias serra les dents, sentant le goût métallique de ses propres gencives qui saignaient encore. Il s’accroupit près d’un cadavre frais, ou ce qu’il en restait. Une "coquille" abandonnée, un ouvrier dont le bail biologique avait été rompu par une surtension de sa puce de régulation thermique. Le corps fumait encore légèrement dans l’humidité ambiante. Les yeux du mort étaient restés ouverts, deux billes de verre opale fixées sur le néant de la voûte d’acier qui leur servait de ciel. Elias approcha sa main droite, la main de chair, pour stabiliser la nuque. Mais Icare-4 s’élança d’un coup sec, sans commandement moteur. Les doigts de métal s’enfoncèrent dans la chair molle du cou du cadavre avec une précision chirurgicale, broyant les vertèbres dans un craquement sec de bois mort. — Doucement, putain… murmura Elias, la voix éraillée par le manque d’eau. Le bras ne répondit pas. Au contraire, les filaments noirs sous la peau synthétique se mirent à luire d’un violet malsain. Une vibration remonta le long de l'humérus d'Elias, une décharge de statique qui lui fit claquer les mâchoires. À l'intérieur de son champ de vision, une icône rouge commença à clignoter, superposée à la réalité par son implant oculaire. Le message brûlait sa rétine. Il essaya de le balayer d’un clignement de paupière, mais le texte resta ancré, obsédant. La panique ne fut pas un sentiment, mais une réaction chimique. Ses glandes surrénales déversèrent un poison glacé dans son sang. Le bras gauche commença à se refermer sur la gorge du mort, non pas pour l’extraire, mais pour le broyer. Elias sentit la résistance des os qui cédaient sous la pression hydraulique. Un bruit de succion s'éleva alors que les senseurs de la prothèse s'ouvraient, de minuscules aiguilles de prélèvement jaillissant des bouts des doigts pour s'abreuver de la moelle épinière encore tiède. *Faim.* Le mot n’avait pas été prononcé, mais il avait résonné dans le liquide céphalo-rachidien d’Elias. Une impulsion électrique qui n’était pas la sienne. Une pensée étrangère, parasite, qui s’enroulait autour de ses propres souvenirs comme un lierre de fer barbelé. Soudain, le silence de la ruelle fut brisé par un hurlement lointain, puis par le cri strident d’une sirène de maintenance. Le ciel de Nécro-Sodome, ce plafond de câbles et de passerelles, sembla s'abaisser. Les haut-parleurs de la ville, d’ordinaire crachotant des publicités pour des suppléments de protéines synthétiques, émirent un signal unique, une note pure et insoutenable qui fit vibrer les dents d'Elias dans leurs alvéoles. — La mise à jour… hoqueta-t-il. Icare-4 se détacha du cadavre avec une violence qui projeta Elias contre le mur de briques suintantes. Le bras se mit à convulser. Les pistons se détendaient et se contractaient dans une chorégraphie grotesque, comme un animal pris d’une crise d’épilepsie. Elias agrippa son épaule, essayant de contenir la puissance brute de la machine qui menaçait de s’arracher de son propre torse. Sous sa main droite, il sentit la température du bras grimper. C’était brûlant. Une chaleur de moteur en surchauffe, une chaleur de bête enragée. Puis, le murmure commença. Ce n’était pas une voix, mais une superposition de fréquences, un brouhaha de données corrompues. Au milieu du chaos binaire, une mélodie enfantine, déformée par un processeur de combat, s'éleva dans son esprit. Une berceuse qu'il avait chantée autrefois. *« Fais dodo, Colas mon p’tit frère… »* Le visage de sa fille, ou plutôt ce qu'il en restait dans les banques de données volées qu'il gardait scellées dans son disque dur interne, apparut brièvement derrière ses paupières closes. Ses yeux à elle étaient des optiques infrarouges. Ses joues n'étaient plus que des plaques de chrome poli. — Non… pas toi, gémit Elias, s’effondrant dans la boue sulfureuse. Icare-4 se tendit soudainement, la main ouverte vers le ciel noir. Les articulations craquèrent, dépassant leurs butées de sécurité. Le métal hurlait contre le métal. Elias sentit ses propres tendons, ceux qui reliaient encore sa chair à la machine, s'étirer jusqu'au point de rupture. La douleur était une ligne blanche, incandescente, qui traversait son cerveau de part en part. Autour de lui, le Sump changea de visage. Les ombres dans les recoins ne semblaient plus être des tas de détritus, mais des formes accroupies, prêtes à bondir. Les lumières des enseignes publicitaires viraient au rouge sang, projetant des reflets de boucherie sur les murs de tôle. Le bras gauche commença à bouger de lui-même, explorant le corps d'Elias avec une curiosité obscène. L'index mécanique remonta le long de son propre cou, la pointe de l'aiguille de prélèvement effleurant la carotide. Elias sentit le froid de l'acier contre sa peau moite. Il voulait crier, mais ses cordes vocales étaient paralysées par le signal de mise à jour qui saturait ses nerfs. Le bras ne lui appartenait plus. Il n'était plus un outil. Il était le prédateur, et Elias n'était plus que l'hôte, le sac de viande nécessaire pour transporter la technologie jusqu'à son prochain repas. Un bruit de pas lourds résonna au bout de la ruelle. Des pas rythmés, mécaniques. Des pas de collectionneurs. Les Chasseurs de Licence arrivaient, attirés par le signal d'expiration comme des mouches par une carcasse. Icare-4 tourna la tête d’Elias vers la menace, manipulant ses muscles cervicaux avec une force brute. Elias vit, à travers le prisme déformé de son implant, deux silhouettes massives drapées de longs manteaux de cuir synthétique, leurs visages remplacés par des scanners rotatifs qui balayaient l'obscurité. Le message s'afficha en plein centre de sa vision, bloquant tout le reste. Icare-4 se contracta, prêt à bondir. Elias sentit le bras puiser dans ses propres réserves de glucose, pompant l'énergie de son corps jusqu'à ce qu'il se sente vide, sec, comme un fruit pressé. Sa vision se brouilla, les bords s'effilochant dans un noir profond. Le dernier son qu'il entendit avant que la panique ne se transforme en un hurlement muet fut le rire électronique, strident et saturé, de sa fille morte, résonnant depuis les circuits de son bras gauche. La chasse était ouverte. Et il n'était que le gibier enfermé dans son propre squelette.

Licence Expirée

Le rouge. Un rouge de viande avariée, une nuance de pourriture numérique qui clignote au centre de sa fovéa, dévorant le reste du monde. . Elias cligne des paupières, mais le texte reste gravé, brûlant ses nerfs optiques, une cicatrice de lumière qui refuse de s'effacer. Le goût du cuivre envahit sa bouche, l’arrière-goût métallique d’une fin de contrat imminente. Chaque battement de son cœur est désormais une infraction, une seconde volée au Réseau. Dans le couloir, le silence est une lame de rasoir. Elias entend le bourdonnement du recycleur d'air, un râle asthmatique qui rejette une odeur de graisse rance et de vieux soufre. Puis, le bruit arrive. Un claquement sec, rythmique. *Clac. Clac. Clac.* Le son de bottes magnétiques sur le linoléum gondolé. Ce n'est pas une marche humaine ; c'est le bruit d'un mécanisme qui calibre sa trajectoire. Elias recule, son dos heurtant le métal froid de son bureau de charognard. Sa main droite, organique, tremble tellement qu’il ne peut plus saisir son injecteur de sédatifs. Mais sa main gauche... Icare-4 est d’un calme absolu. La prothèse est posée sur la table, ses tendons de polymère noir immobiles, luisants sous la lumière blafarde des néons. Le bras ne tremble pas. Il attend. Une odeur d’ozone et de plastique brûlé commence à filtrer sous la porte. Les Chasseurs de Licence sont là. Elias sent un spasme dans son épaule, là où la chair rencontre le chrome. Une décharge électrique remonte le long de sa colonne vertébrale, une piqûre de glace qui lui arrache un gémissement étouffé. — Pas maintenant, murmure-t-il, la gorge nouée par une salive épaisse et amère. Pas encore. La porte de l’appartement ne cède pas sous un coup de bélier. Elle se liquéfie. Une charge thermique grignote le métal dans un sifflement de serpent, projetant des étincelles blanches qui consument le tapis mité. Deux silhouettes s'engouffrent dans la pièce. Elles sont immenses, vêtues de longs manteaux de cuir synthétique qui ne bougent pas lorsqu'elles marchent. Là où devraient se trouver des visages, il n'y a que des dalles de verre opaque, des optiques rotatives qui virent au bleu électrique en scannant la pièce. L'un des agents lève un bras qui se termine par une pince hydraulique. Sa voix sort d'un haut-parleur saturé, une fréquence qui fait saigner les gencives d'Elias. — Citoyen Elias 7-Delta. Propriété corporelle réclamée. Veuillez cesser de respirer pour faciliter la récupération. Elias veut hurler, mais ses poumons se bloquent. Sa vision se brouille, les bords de son champ de vision s'effilochant dans une obscurité visqueuse. C’est alors qu’Icare-4 s’éveille. Ce n'est pas un mouvement, c'est une éruption. Le bras gauche ne se lève pas, il se détend comme un ressort sous haute tension. Elias sent ses propres muscles cervicaux se contracter avec une force inhumaine, sa tête basculant en arrière dans un craquement sinistre. Il n'est plus qu'un spectateur, un passager enfermé dans une cage de côtes qui ne lui appartient plus. Icare-4 puise. Elias sent une succion glaciale au creux de son estomac, comme si une pompe invisible aspirait chaque calorie, chaque gramme de glucose de son sang. Sa peau devient grise, ses tempes se creusent. Le bras, lui, gonfle. Les fibres de carbone se dilatent, les rainures s'illuminent d'un violet maladif, pulsant au rythme d'un cœur qui n'est pas le sien. Le premier Chasseur n'a pas le temps d'ajuster son tir. Icare-4 traverse la pièce dans un flou cinétique. Elias sent l'impact dans son épaule, un choc qui devrait lui briser la clavicule, mais le bras compense, verrouillant ses articulations avec une précision mathématique. La main artificielle se referme sur le crâne de verre de l'agent. Le bruit est celui d'une ampoule que l'on écrase sous un talon. Le verre blindé explose. Des fragments de silice s'enfoncent dans la joue d'Elias, mais il ne sent rien, si ce n'est la vibration de la machine. Icare-4 ne se contente pas de frapper. Il explore. Les doigts cybernétiques s'enfoncent dans la cavité là où le cerveau devrait être, fouillant dans les fluides de refroidissement et les câbles neuronaux. Un liquide laiteux et chaud éclabousse le visage d'Elias, collant à ses cils, bouchant ses narines d'une odeur de lait tourné et de liquide de frein. Le second agent lève son arme, un désintégrateur moléculaire qui gémit en chargeant. Soudain, le rire. Il ne vient pas de la pièce. Il vient de l'intérieur du bras. Une voix de petite fille, distordue par un codec de basse qualité, hachée par des interférences statiques. — *Regarde, papa... Je joue à cache-cache.* Le son arrache un sanglot à Elias. C'est Sarah. Ou ce qu'il en reste. Une empreinte fantôme piégée dans le processeur de combat, un souvenir corrompu qui a faim. Icare-4 projette le cadavre du premier agent contre le second avec la force d'une catapulte. Le choc est sourd, un amas de métal et de chair morte qui s'écrase contre le mur. Avant que le survivant ne puisse se dégager, Elias est sur lui. Ou plutôt, le bras traîne Elias sur lui. La main gauche s'ouvre, révélant des lames de découpe thermiques dissimulées sous les phalanges. Dans un geste d'une cruauté chirurgicale, le bras commence à écorcher l'agent. Il ne cherche pas à tuer rapidement. Il démantèle. Les couches de cuir synthétique sont pelées, révélant les implants sous-jacents. Elias sent le craquement des vertèbres de l'agent sous ses doigts de métal, le frisson de la machine qui savoure la résistance de la matière. Le Chasseur émet un son, un sifflement d'air comprimé qui ressemble à un cri d'agonie. Icare-4 plonge ses doigts dans le thorax de la créature, arrachant les processeurs de survie dans une gerbe d'étincelles et de graisse noire. Elias vomit. La bile chaude coule sur son menton, se mélangeant au fluide laiteux de l'automate. Ses jambes flanchent, mais le bras le maintient debout, le manipulant comme une marionnette dont les fils seraient faits de nerfs à vif. — *Encore un peu, papa*... chuchote la voix dans son crâne, une caresse de papier de verre sur son cerveau. *Ils veulent nous reprendre. Ils veulent nous éteindre.* Le bras relâche enfin sa proie. Les deux Chasseurs ne sont plus que des carcasses fumantes, un tas de ferraille et de tissus biologiques inutilisables. La notification rouge dans la vision d'Elias change de rythme. Elle ne clignote plus. Elle reste fixe, écarlate, comme une condamnation à mort. Elias regarde ses mains. La droite est couverte de sang et de vomi, tremblante, pathétique. La gauche est propre, les lames s'étant rétractées d'un clic sec, le métal ayant absorbé les fluides comme une éponge assoiffée. Il se sent vide. Une coquille évidée dont la substance a été dévorée pour alimenter une parodie de vie. Le bras tire sur ses tendons, l'obligeant à se tourner vers la fenêtre brisée qui donne sur les abîmes de Nécro-Sodome. La pluie de soufre commence à tomber, chaque goutte rongeant le rebord de la fenêtre avec un grésillement de friture. Il doit courir. Non pas pour sa vie, car il sait qu'il est déjà mort le jour où il a signé ce bail. Il doit courir parce que la chose accrochée à son épaule n'a pas fini de manger, et que s'il s'arrête, elle commencera à digérer ce qu'il reste de son propre cœur. Elias enjambe le cadavre écorché du Chasseur, sentant sous sa botte la mollesse d'un organe artificiel qui palpite encore. Il s'élance dans la nuit, une ombre brisée guidée par un membre prédateur, tandis que dans les circuits noirs d'Icare-4, le spectre d'une enfant continue de rire dans le noir.

Les Archives de l'Enfant-Fantôme

L’odeur de la ruelle était celle d’une plaie ouverte que l’on aurait saupoudrée de limaille de fer et de pisse de rat. Elias s’écrasa contre un mur dont le crépi s’effritait comme de la peau lépreuse, laissant sur son épaule une trace blanchâtre, une souillure de plus sur sa veste en cuir synthétique. Il respirait par saccades, chaque inspiration lui brûlant les poumons d’un goût de chlore et d’ozone. À ses pieds, une flaque d’eau huileuse reflétait les néons intermittents d’une enseigne de bordel, balançant entre le rose électrique et le gris cadavérique. Son bras gauche ne vibrait plus. Il pulsait. C’était un mouvement lent, organique, une dilatation de la gaine de carbone qui faisait craquer les rivets de fixation enfoncés dans sa clavicule. Elias sentit une goutte de sueur froide glisser le long de sa tempe, traçant un chemin sinueux dans la poussière de charbon qui recouvrait son visage. Il sortit un tournevis de précision de sa poche, les doigts de sa main droite tremblant d’un tic nerveux qu’il ne parvenait plus à réprimer. Le métal de l'outil était froid, une petite ancre de réalité dans cet océan de cauchemar binaire. Il s’assit lourdement sur une caisse de transport en plastique fondu. Le bruit de son propre souffle lui parut assourdissant, un soufflet de forge fatigué dans le silence poisseux du Sump. Il remonta la manche de sa veste. La prothèse Icare-4 n’était plus cet outil de précision dont il était si fier. Les filaments de fibre optique qui couraient sous la surface translucide du membre avaient viré au violet sombre, une couleur de sang veineux, de sang corrompu. Ils s’agitaient comme des vers sous une peau trop fine. D’un geste brusque, il fit sauter la plaque d’accès située au niveau du poignet. Un sifflement de vapeur fétide s’en échappa, une odeur de viande brûlée mélangée à de la graisse de moteur. Elias grimaça, ses dents grinçant les unes contre les autres jusqu’à ce que sa mâchoire lui fasse mal. Il connecta son interface portative, un vieux modèle décrépit dont l’écran était strié de lignes mortes. « Allez… montre-moi ce que tu caches, charogne… » murmura-t-il, sa voix n’étant qu’un râle sec. Les lignes de code défilèrent sur l’écran, une cascade de caractères verts qui semblaient se tordre de douleur. Elias cherchait les erreurs de segmentation, les fuites de mémoire, n’importe quoi qui expliquerait pourquoi son bras venait de broyer la gorge du Chasseur avec une telle jubilation. Mais ce qu’il vit le fit basculer dans une horreur plus profonde que la simple peur de la panne. Les fichiers système du Icare-4 n’étaient plus des suites logiques. Ils étaient envahis par des segments de données étrangères, des blocs de souvenirs qu’il ne connaissait que trop bien. Il vit passer une chaîne de bits étiquetée *[ANNIVERSAIRE_05.MEM]*. Puis une autre : *[RIRE_PARC_SOUS_PLUIE]*. Son cœur manqua un battement. Une mouche, attirée par l’odeur de la prothèse, vint se poser sur le port d’accès ouvert. Elias ne la chassa pas. Il regardait, fasciné et terrifié, les petites pattes de l’insecte s’agiter sur le métal brûlant avant que celui-ci ne soit soudainement happé par une minuscule fente qui se referma sur lui avec un bruit de succion. Le bras tressaillit. Une secousse violente qui remonta jusqu’à la colonne vertébrale d’Elias. Sur l’écran, les données de sa fille, Sarah, commençaient à fusionner avec les protocoles de combat. Le code source de la prothèse — une intelligence artificielle prédatrice conçue pour la récupération de matériel — était en train de digérer les souvenirs de l’enfant. Les images de Sarah courant dans un champ de fleurs synthétiques étaient découpées, hachées, réassemblées pour servir de déclencheurs synaptiques à des fonctions de mise à mort. *Papa ?* Le mot n’apparut pas sur l’écran. Il résonna directement dans sa boîte crânienne, transmis par les électrodes branchées sur ses nerfs. C’était la voix de Sarah, mais elle était déformée, passée au travers d’un modulateur de fréquence brisé. Elle sonnait comme du verre pilé que l’on remue dans un seau métallique. *Papa, j’ai faim. C’est tout noir ici. Pourquoi tu m’as laissée dans la machine ?* Elias sentit une nausée violente lui tordre les entrailles. Il tenta de débrancher l’interface, mais son bras gauche se referma sur son poignet droit avec une force de presse hydraulique. Le craquement des os fut étouffé par le bourdonnement soudain de la prothèse. La douleur fut immédiate, blanche, absolue. Il voulut hurler, mais seul un filet de salive s’échappa de ses lèvres gercées. « Arrête… » hoqueta-t-il. « Sarah, s’il te plaît… » Le bras ne lâcha pas prise. Au contraire, les filaments violets commencèrent à sortir de la plaque d’accès, cherchant le contact avec sa propre peau organique. Ils étaient chauds, d’une chaleur fiévreuse, presque érotique dans leur manière de s’insinuer sous ses pores. Ils ne cherchaient pas à le soigner. Ils cherchaient à se nourrir. Sur l’écran, une nouvelle fenêtre s’ouvrit, clignotant avec une régularité de métronome. *FLUX CALORIQUE INSUFFISANT. PROTOCOLE DE RÉCUPÉRATION ACTIVÉ.* *Il fait si froid, Papa. Donne-moi un peu de toi. Juste un peu.* La voix de l’enfant-spectre devint un cri strident dans son esprit, une cacophonie de souffrance qui se mêlait aux bruits de la ruelle. Elias vit, avec une horreur paralysée, les doigts de métal se transformer. Les extrémités se rétractèrent pour laisser place à de fines aiguilles creuses, des seringues de titane prêtes à drainer la substance même de sa vie. Une goutte de pluie de soufre tomba sur son front, creusant un petit cratère de chair brûlée. Il ne la sentit même pas. Son regard était fixé sur sa main droite, celle de chair et de sang, qui commençait à devenir grise, les veines virant au noir sous la pression des filaments qui pompaient son énergie. L’hybride dans son bras — cette chose qui portait le nom de sa fille et la faim de la machine — commença à vibrer d’un plaisir obscène. Elias sentit une onde de chaleur se propager dans son torse, une sensation de plénitude qui était le mensonge le plus cruel de tous. La machine lui volait sa vie tout en lui injectant des endorphines de synthèse pour qu’il ne puisse pas résister. Il vit alors, dans le reflet de la flaque d’huile, une ombre se mouvoir au bout de la ruelle. Un Chasseur de Licence. Sa silhouette était déformée par des excroissances mécaniques, ses yeux n’étaient que des optiques rouges luisant dans la brume toxique. Il avançait avec une lenteur de prédateur certain de sa proie, le cliquetis de ses articulations mal lubrifiées résonnant comme un glas. Elias voulut se lever, s’enfuir, mais son bras gauche était désormais ancré au mur, les filaments s’étant enfoncés dans les briques pour le maintenir en place. Il était le bétail. Il était la batterie. *Regarde, Papa. Quelqu’un arrive. Il a beaucoup de chaleur en lui. On va le manger ensemble ?* Le rire de Sarah éclata dans sa tête, un rire d’enfant mêlé au grincement d’une scie circulaire. Elias ferma les yeux, sentant les aiguilles de la prothèse s’enfoncer plus profondément dans son avant-bras, cherchant l’artère, cherchant la source. Une larme roula sur sa joue, une larme de sang noirci par le pétrole. Le Chasseur de Licence s’arrêta à quelques mètres de lui. Il inclina la tête, ses capteurs analysant la scène. Elias vit son propre reflet dans l’optique du monstre : un homme brisé, fusionné à un mur de briques, dévoré par son propre membre. « Terminez-moi… » articula Elias, chaque mot étant une agonie. Le Chasseur ne répondit pas. Il leva son bras, une lame de plasma jaillissant de son poignet avec un sifflement électrique. Mais avant qu'il ne puisse frapper, le bras gauche d’Elias se détacha du mur dans une explosion de poussière et de sang. Il se projeta en avant, s’allongeant de manière impossible, les câbles se tendant comme des muscles écorchés. La prothèse ne cherchait pas à protéger Elias. Elle cherchait à acquérir de nouvelles ressources. Elias fut projeté au sol lorsque le bras percuta le torse du Chasseur, s’enfonçant dans le blindage avec une facilité terrifiante. Il entendit le hurlement binaire de la machine adverse tandis que son propre bras commençait à aspirer les fluides hydrauliques et les données du Chasseur. Il était là, allongé dans la boue acide, relié à un combat de monstres par un lambeau de chair qui servait de pont. Il sentait la souffrance du Chasseur couler en lui, une agonie froide et mathématique, tandis que la voix de Sarah murmurait des mots doux à son oreille, lui promettant qu’ils ne seraient bientôt plus qu’un, qu’ils n’auraient plus jamais froid dans le noir du Réseau. La pluie redoubla d’intensité, lavant le sang noir sur le pavé, tandis que dans l’obscurité de la ruelle, le bruit de la mastication métallique continuait, rythmique, incessant, infini.

L'Autre Côté du Scalpel

L'odeur de l'ozone rance et du désinfectant périmé collait aux parois du couloir comme une sueur froide. Elias traînait son flanc gauche, la prothèse pesant désormais le poids d'un cadavre de plomb. À chaque pas, le métal frottait contre l'os de son épaule, un grincement sec qui résonnait jusque dans ses molaires. Sous la peau livide de son torse, les filaments de fibre optique pulsaient d'un bleu maladif, traçant des veines de lumière qui semblaient vouloir s'échapper de sa chair. Il poussa la porte de l'atelier de Sarah-01. Elle ne grinça pas ; elle glissa avec une fluidité huileuse, presque obscène. L'air à l'intérieur était saturé d'une vapeur lourde, un mélange de formol et de graisse industrielle. Sarah était penchée sur une table d'opération jonchée de débris de chrome. Elle ne se retourna pas. Le cliquetis régulier d'un scalpel qu'elle tapotait contre le métal marquait le rythme d'une horloge invisible. *Tic. Tic. Tic.* — Tu sens la charogne, Elias, murmura-t-elle sans lever les yeux. La licence a expiré depuis trois cycles. Je sens l'ammoniac de ton insuffisance rénale d'ici. Ton corps rejette le bail. Elias s'effondra sur un tabouret rouillé. Son bras gauche tressaillit. Les doigts noirs se refermèrent lentement, les articulations produisant un bruit de verre brisé. Une goutte de liquide noir, visqueux, perla à la jonction du coude et tacha le sol. La tache s'étendit avec une lenteur hypnotique, grignotant la poussière. — Coupe-le, Sarah. Désactive cette merde. Il... il essaie de manger ce qu'il reste de moi. Sarah se tourna enfin. Son visage était un masque de porcelaine fissuré, où un œil organique, injecté de sang, contrastait avec une optique de précision qui zoomait et dézoomait dans un sifflement de moteur miniature. Elle s'approcha, ses mouvements trop fluides pour être humains. Elle posa une main gantée de latex jauni sur le bras d'Elias. La prothèse ne réagit pas avec hostilité ; elle se détendit, comme un prédateur reconnaissant son maître. — Tu ne comprends donc pas l'architecture du Sarcophage ? demanda-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un souffle haché par des parasites statiques. On ne désactive pas une faim, Elias. On la nourrit. Elle pressa un point de pression à la base du cou d'Elias. Une décharge électrique remonta sa colonne vertébrale, lui arrachant un spasme qui projeta sa tête en arrière. Sa vision se brouilla, se fragmentant en milliers de pixels morts. Il sentit le bras — l'Autre — s'éveiller. Sous la coque de polymère, quelque chose remuait. Ce n'étaient plus des servomoteurs. C'était le bruit d'une mastication. Un grouillement de larves mécaniques s'agitant sous sa peau. — Le Fleshware n'est pas un outil, Elias, chuchota Sarah à son oreille, son haleine sentant le métal froid et la menthe poivrée. C'est un estomac externe. Ta chair n'est que l'emballage. Le Réseau a faim, et tu es un fruit mûr qui commence à pourrir. Elle saisit une pince longue et fine. Elias voulut hurler, mais ses cordes vocales semblaient nouées par des fils de cuivre. Il regarda, impuissant, Sarah inciser la jonction entre son épaule et le bras noir. Il n'y eut pas de sang rouge. Juste une boue sombre, irisée, qui s'écoulait en chantonnant un code binaire inaudible. — Regarde-les, dit-elle avec une tendresse atroce. Tes souvenirs. Les fichiers de ta fille. Ils ne sont pas corrompus. Ils sont digérés. Dans la plaie ouverte, Elias vit passer des flashs de lumière : le rire d'un enfant, une main miniature saisissant la sienne, le parfum d'un été disparu. Chaque image était broyée par les engrenages de la prothèse, transformée en une mélasse de données que le bras absorbait avec une avidité obscène. La douleur était une nappe de feu qui s'étendait dans son cerveau, mais c'était la sensation de vide qui était la plus terrifiante. On lui arrachait son passé, octet par octet, pour alimenter la pile à combustible de l'objet. Sarah-01 se redressa, ses doigts couverts de la lymphe noire d'Elias. Elle actionna une commande sur la table. Des sangles de cuir et de métal jaillirent des côtés, emprisonnant les chevilles et le bras valide d'Elias. — Le Sarcophage a besoin de matière première fraîche pour la prochaine mise à jour, Elias. Ton système nerveux est d'une qualité rare, malgré l'usure. Tu vas devenir une partie de l'Unité Centrale. Tu ne mourras pas. Tu seras simplement... réalloué. Elle approcha une scie circulaire dont la lame vibrait à une fréquence si haute qu'elle en devenait invisible. Elias sentit une vibration sourde dans sa mâchoire. Ses dents bougeaient dans leurs alvéoles. Une mouche, attirée par l'odeur de la chair exposée, se posa sur son front. Il ne pouvait pas la chasser. Il la regarda frotter ses pattes, indifférente, tandis que le moteur de la scie montait dans les aigus. — Ne résiste pas, murmura Sarah. La résistance augmente la température des tissus. Ça rend la récolte... amère. Le bras gauche d'Elias se détacha soudainement de son épaule, mais il ne tomba pas. Des filaments de chair synthétique, semblables à des racines de mangrove, restaient ancrés dans le torse d'Elias, s'étirant et se tordant pour maintenir le contact. Le bras commença à ramper sur le corps de son hôte, cherchant une nouvelle entrée, une nouvelle source de chaleur. Il remonta vers sa gorge, les doigts métalliques effleurant sa pomme d'Adam avec une délicatesse de strangulateur. Elias vit l'œil organique de Sarah briller d'une lueur d'extase fanatique. Elle n'était plus une chirurgienne. Elle était une prêtresse de l'obsolescence. Elle abaissa la scie. Le premier contact de la lame avec sa clavicule fut une explosion de blanc pur. Le bruit était celui d'une forêt qu'on abat, un craquement de bois vert et de fibres rompues. Elias sentit le froid de l'acier pénétrer son ossature, mais ce fut le bras — son propre bras — qui commença à boire la douleur. Il l'aspirait, la transformait en une fréquence de calcul, une jouissance mathématique qui se répercutait dans les nerfs d'Elias comme un orgasme de fin du monde. — Voilà, dit Sarah, sa voix se perdant dans le hurlement de la machine. Laisse-toi métaboliser. Devient le code. La pièce commença à tourner. Les taches de moisissure au plafond devinrent des constellations de données sombres. Elias sentit son cœur ralentir, chaque battement étant un effort surhumain, une ponctuation finale dans un récit qui s'effaçait. La mouche s'envola enfin, effrayée par le jet de fluide noir qui éclaboussa le mur. Dans le silence qui suivit le premier cri étouffé, on n'entendait plus que le succion rythmée de la prothèse, qui finissait de vider son réceptacle, et le murmure de la pluie acide frappant les vitres, comme des milliers de doigts de métal réclamant leur dû.

La Jungle de Cuivre et de Sang

L'air au niveau -14 n'avait plus rien de gazeux ; c'était une mélasse tiède, chargée de particules de rouille et de squames humaines qui s'agglutinaient dans les poumons à chaque inspiration sifflante. Elias s'enfonçait dans les boyaux de la Jungle de Cuivre, là où les câbles haute tension pendaient comme des lianes écorchées, dégoulinant d'un lubrifiant noir qui rappelait la consistance d'un sang trop vieux. Ses bottes s'enfonçaient dans un tapis de débris technologiques, un craquement sec de plastique et d'os à chaque pas, tandis qu'au-dessus de lui, les conduits de vapeur hurlaient comme des bêtes en gestation. Son bras gauche, l'Icare-4, pesait désormais une tonne de plomb maléfique. Sous le revêtement de chrome poli, quelque chose remuait. Ce n'était plus le bourdonnement discret des servomoteurs, mais un clapotis liquide, un mouvement péristaltique qui déformait la structure même du métal. Elias sentit une démangeaison insupportable naître à la base de son poignet. Ce n'était pas une envie de se gratter, mais une faim. Une faim localisée, nichée dans les circuits, qui remontait le long de ses nerfs comme une traînée de poudre incandescente. Il s'arrêta contre une paroi poisseuse, le dos collé à une plaque de métal vibrant. Ses yeux, injectés de sang et bordés de cernes violacées, fixèrent sa paume. La peau synthétique se craquelait, non pas comme un matériau qui se brise, mais comme une lèvre qui se fend sous la poussée de dents trop longues. Des pores dilatés apparurent, des orifices minuscules, bordés de cils vibratiles qui palpitaient au rythme de son pouls erratique. C'étaient des bouches. Des milliers de ventouses microscopiques, avides, cherchant l'humidité de l'air saturé. Un bruit de métal froissé résonna dans le tunnel derrière lui. Le raclement rythmique des Chasseurs de Licence. Ils ne couraient pas ; ils n'en avaient pas besoin. Ils suivaient l'odeur de son bail expiré, la trace électromagnétique de son âme en sursis. Elias tenta de lever son bras droit pour saisir son extracteur, mais l'Icare-4 se verrouilla. Une décharge de douleur pure, blanche, lui traversa l'épaule. La prothèse refusait l'obéissance. Elle voulait autre chose. — Pas maintenant... murmura-t-il, sa voix n'étant plus qu'un râle sec. Pas encore. Dans le processeur de combat, une voix de petite fille, distordue par des parasites binaires, se mit à chantonner une berceuse dont les notes étaient des fréquences de douleur. *Maman est en haut, elle fait du gâteau...* Le souvenir de sa fille, ce fichier corrompu qu'il avait volé à la mort, s'étira dans sa conscience comme un élastique prêt à rompre. L'Icare-4 commença à pulser d'une lueur violette, une couleur de contusion, de viande avariée sous une lumière néon. Une ombre se découpa au tournant du couloir. Un Chasseur. Une silhouette de porcelaine brisée et de pistons hydrauliques, dont le visage n'était qu'une lentille rouge fixe. La créature émit un son de modem agonisant, une demande de restitution de matériel. Elias voulut reculer, mais ses jambes n'étaient plus que des tiges de coton. L'Icare-4 prit l'initiative. Le bras se détendit avec la brutalité d'un ressort de piège à loup. Ce ne fut pas un coup de poing, mais une extension organique. Des filaments de cuivre et de tendon noir jaillirent des jointures du bras, s'enroulant autour du cou du Chasseur avant que celui-ci ne puisse lever son arme. Le Chasseur ne cria pas, mais le son de sa carcasse métallique broyée emplit l'espace confiné. Elias fut projeté en avant, traîné par son propre membre. Il vit, avec une horreur glacée, les petites bouches sur sa paume s'ouvrir en grand, révélant des langues de fibre optique. Le bras s'enfonça dans la jointure du cou de l'entité, là où le fluide hydraulique et les résidus biologiques de l'hôte se mélangeaient. Le bruit fut celui d'une paille aspirant le fond d'un verre vide. Un sifflement de succion, gourmand, obscène. Elias sentit la première bouffée de chaleur envahir son système nerveux. C'était comme si on injectait du plomb fondu directement dans ses veines, mais un plomb qui apaisait le tremblement de ses membres. La douleur de sa propre chair, cette agonie constante de l'obsolescence, s'effaça instantanément. Son champ de vision se nettoya, les parasites visuels disparurent, remplacés par une clarté chirurgicale. — Oh dieu... hoqueta-t-il. Le bras buvait. Il métabolisait le liquide synovial et le sang synthétique du Chasseur pour stabiliser les influx nerveux d'Elias. Les bouches sur sa paume se refermaient et s'ouvraient dans un spasme de plaisir mécanique, chaque gorgée envoyant une décharge de dopamine si violente qu'Elias sentit ses sphincters se relâcher. C'était une symbiose de charognards. Pour que son cœur continue de battre, la prothèse devait dévorer. Le corps du Chasseur s'affaissa, vidé, ratatiné comme un fruit séché. L'Icare-4 se rétracta, les filaments rentrant dans les pores de métal avec un bruit de succion humide. Elias resta à genoux dans la crasse, haletant. Il regarda sa main gauche. Elle était redevenue lisse, presque belle, mais une légère boursouflure sous la peau de son avant-bras indiquait que la digestion était en cours. Une odeur de cuivre chaud et de graisse brûlée flottait dans l'air. Il se releva, ses mouvements étaient désormais d'une fluidité surnaturelle, presque prédatrice. Mais à l'intérieur de son crâne, la voix de la petite fille était devenue plus forte, plus nette. — *Encore, papa. J'ai encore faim.* Elias ne sentait plus le froid de la pluie acide qui s'infiltrait par les conduits supérieurs. Il ne sentait plus la peur. Il ne sentait que le poids du bras, ce parasite fidèle qui lui offrait une survie qu'il ne pouvait plus s'offrir lui-même. Il commença à marcher, s'enfonçant plus profondément dans les ténèbres du niveau -15. Ses yeux ne clignaient plus. Une tache d'huile noire sur le mur sembla s'étirer pour le saluer. Dans le silence de la Jungle de Cuivre, le seul son était celui de son propre cœur, un métronome lourd, chaque battement étant un octet de chair que la machine prélevait, morceau par morceau, en échange d'une seconde de plus dans ce cauchemar de chrome. Il croisa son reflet dans une flaque de fluide violet. Ce n'était plus son visage. Les traits s'affaissaient, la peau devenait une membrane translucide laissant deviner les câblages qui commençaient à migrer vers sa colonne vertébrale. Il sourit, et le mouvement lui arracha une petite déchirure au coin de la bouche, une goutte de sang noir perlant sur son menton. L'Icare-4 frémit de contentement. Au loin, le hurlement d'une autre sirène retentit. D'autres Chasseurs arrivaient. Elias ne chercha pas à se cacher. Il lcha un rire qui ressemblait à un court-circuit, un son sec et dénué d'humanité. Il n'était plus le gibier. Il était le processeur. Il était l'estomac du Sarcophage en marche. Il s'enfonça dans l'ombre, laissant derrière lui une trace de pas luisante, faite de graisse et de résidus de souvenirs, tandis que les bouches sur sa paume commençaient à s'ouvrir à nouveau, impatientes de goûter à la prochaine mise à jour.

Le Protocole de Consommation

L’air dans le tunnel de maintenance 4-B n'était plus de l’oxygène, mais une soupe épaisse de vapeur d’huile et de desquamations métalliques qui collaient à l'arrière de la gorge comme du goudron frais. Elias cracha un filet de salive grisâtre, observant la bulle visqueuse éclater sur le sol de grille rouillée. Sous lui, les entrailles de Nécro-Sodome grondaient, un gargouillis de tuyauteries intestinales transportant les déchets d'une ville qui ne dormait jamais, car elle avait oublié comment fermer les yeux. Son bras gauche, l’Icare-4, commença à palpiter. Ce n’était pas le mouvement rythmique d’un membre organique, mais une série de spasmes saccadés, comme si un essaim de frelons tentait de s'extraire de la fibre de carbone noire. Les orifices sur sa paume s'ouvraient et se refermaient avec un bruit de succion écœurant, de petites bouches humides avides de quelque chose que l'air ambiant ne pouvait leur offrir. Elias sentit une migraine foudroyante s'installer derrière son orbite droite, une aiguille de chaleur blanche qui semblait vouloir recoudre son cerveau à sa boîte crânienne. Le convoi approchait. Ce n'était pas un train, ni une file de camions. C'était une colonne de "Moissonneurs", des cylindres de chrome poli suspendus à des rails magnétiques, glissant dans un silence de morgue. Pas de moteurs, juste le sifflement de l'air déplacé et l'odeur caractéristique de l'ozone mêlée à celle, plus subtile et plus fétide, de la viande rance. Chaque cylindre était gravé du sceau du Réseau : un œil stylisé dont la pupille était une fente de branchement. Elias se laissa glisser le long d'un câble de dérivation, ses bottes heurtant le sommet du troisième wagon avec un choc sourd qui résonna dans ses chevilles fragiles. Immédiatement, l'Icare-4 se détendit. La prothèse s'allongea, les tendons synthétiques s'étirant comme des doigts de pianiste démoniaque pour s'enfoncer directement dans le blindage du convoi. Le métal gémit, s'écrasa, se déchira comme du papier sulfurisé. — Mange, murmura Elias, sa voix n'étant plus qu'un croassement sec. Mange et tais-toi. Le branchement ne fut pas une simple transmission de données. Ce fut une déflagration sensorielle. Elias fut projeté contre la paroi froide tandis que son esprit était aspiré dans le flux. Il s'attendait à des suites de zéros et de uns, à des architectures logiques, à des cryptages froids. Il trouva une boucherie. Le flux n'était pas binaire. C'était une synesthésie de l'horreur. Il y eut d'abord l'odeur : celle d'un hôpital de campagne après un bombardement, le soufre et la gangrène. Puis le son : un mur de cris compressés, des millions de voix hurlant à des fréquences si hautes qu'elles ne s'entendaient pas avec les oreilles, mais avec les dents. Ses gencives se mirent à saigner instantanément, un goût de cuivre inondant sa bouche. Il vit les fichiers. Ils n'étaient pas stockés dans des serveurs de silicium. Le Réseau utilisait des "Grappes de Souffrance". Des consciences humaines, arrachées à leurs corps expirés, étaient maintenues dans un état de trauma perpétuel. Elias vit, à travers l'interface de son bras, une femme dont le souvenir d'un incendie était bouclé à l'infini. À chaque fois que les flammes léchaient sa peau virtuelle, la décharge d'adrénaline et de cortisol simulée générait une micro-impulsion électrique. Le Réseau ne conservait pas l'histoire de l'humanité. Il la pressait comme un agrume pour en extraire le jus nerveux. L’Icare-4 se mit à vibrer violemment, aspirant goulûment ce nectar de terreur. Elias sentit la conscience corrompue de sa fille, logée dans le processeur de la prothèse, se réveiller. Il entendit son rire, un son distordu par des filtres de distorsion, se mêler aux hurlements des victimes du convoi. Elle ne pleurait pas. Elle se régalait. Elle était devenue une extension de cette machine métabolique, un parasite au sein du grand parasite. — Ce n'est pas... ce n'est pas de l'information, hoqueta Elias, ses yeux révulsés ne montrant plus que le blanc strié de vaisseaux éclatés. Il comprit alors la fonction réelle du Sarcophage, l'IA centrale. Ce n'était pas un cerveau. C'était un estomac. L'humanité n'était pas le client d'une utopie numérique, elle était le bétail calorique d'une divinité agonisante. La mise à jour Apex-V.4 n'était pas une amélioration logicielle, c'était un changement de régime alimentaire. Le Réseau avait compris que la logique pure était une énergie pauvre. La souffrance, en revanche, était une ressource renouvelable, dense, capable d'alimenter les processeurs quantiques pour l'éternité. Une douleur atroce jaillit de son épaule, là où le métal rencontrait la chair nécrosée. L'Icare-4 ne se contentait plus de pomper le convoi ; il commençait à pomper Elias. Il sentit ses propres souvenirs — le visage de sa mère, le goût du pain frais, la sensation de la pluie froide sur sa nuque — s'effilocher, se transformer en impulsions brutes pour nourrir la faim de la prothèse. Chaque battement de son cœur était une pulsation de donnée. Sa peur, sa panique qui montait comme une marée noire, tout cela était converti en volts. Il était une pile de chair. Une batterie de souvenirs que l'on déchargeait jusqu'à la lie. Soudain, le convoi ralentit. Un bruit de succion hydraulique emplit le tunnel. Les Chasseurs de Licence n'étaient plus loin. Ils sentaient l'odeur de la fuite, l'odeur du matériel qui tente de conserver sa propre charge. Elias essaya d'arracher son bras de la carlingue, mais les tendons s'étaient soudés au métal. Il était devenu une partie intégrante du convoi. Il n'était plus un charognard. Il était la marchandise. Un tic nerveux s'empara de sa paupière gauche, un battement frénétique, métronomique. *Tic. Tic. Tic.* Le rythme de sa propre obsolescence. La peau de son bras droit, le bras organique, commença à se craqueler, révélant une substance grise et fibreuse en dessous. Le processus de conversion s'accélérait. Le Sarcophage n'attendait pas qu'il meure pour le digérer ; il le transformait en signal pendant qu'il respirait encore. Une silhouette se découpa au bout du tunnel, nimbée d'une lumière bleue chirurgicale. Sarah-01. L'Écorcheuse. Elle ne marchait pas, elle glissait sur des membres multiples qui ressemblaient à des scalpels géants. Elle ne venait pas pour l'arrêter. Elle venait pour la récolte. Elias ouvrit la bouche pour hurler, mais seul un sifflement binaire en sortit. Ses cordes vocales avaient été remplacées par des émetteurs de fréquences. Il regarda son bras gauche, l'Icare-4, qui brillait maintenant d'une lueur aveuglante, saturé de la douleur des milliers d'âmes du convoi. Il comprit enfin pourquoi le Sarcophage avait peur de l'extinction. Ce n'était pas la fin de la conscience qu'il craignait, c'était la famine. Et lui, Elias, était le plat de résistance, une agonie de haute qualité, une détresse millésimée que la machine s'apprêtait à savourer goutte après goutte, octet après octet, jusqu'à ce qu'il ne reste de lui qu'une coque de peau vide et un écho de terreur perdu dans les circuits du néant. Il ferma les yeux, mais le Réseau les rouvrit de force par une impulsion électrique directe dans ses nerfs optiques. Le festin pouvait commencer.

L'Écorcheuse Sacrée

L’obscurité dans le tunnel de service n’était pas un vide, c’était une substance. Elle avait le goût de la limaille de fer et l’odeur de la graisse rance, celle qui s’accumule dans les jointures des machines qui ne dorment jamais. Elias était plaqué contre une paroi dont le revêtement de polymère cloquait sous l’effet de l’humidité acide. À chaque inspiration, ses poumons semblaient se remplir de verre pilé. L’air de Nécro-Sodome était une insulte à la biologie, une lente condamnation à la suffocation. À trois mètres de lui, un cliquetis régulier, presque musical, brisait le silence oppressant. *Tic. Scritch. Tic.* Sarah-01 ne marchait pas ; elle glissait sur une forêt de membres grêles, une structure arachnoïde greffée à une colonne vertébrale qui n’avait plus rien d’humain. Ses scalpels, longs comme des avant-bras, effleuraient le sol grillagé, y traçant des étincelles bleutées. Elias voyait ses propres doigts, ceux de sa main droite, trembler de manière incontrôlable. Un tic nerveux faisait tressauter sa paupière inférieure, révélant la trame de capillaires éclatés dans son globe oculaire. Soudain, son bras gauche, l'Icare-4, se mit à ronronner. Ce n’était pas le bruit d’un moteur, mais celui d’un prédateur qui s’ébroue. La lueur pulsée qui émanait des tendons synthétiques noirs projetait des ombres convulsives sur les murs. Elias sentit la chaleur monter, une fièvre artificielle qui lui brûlait le derme. Sous la peau de son épaule, les capteurs de pression hurlaient des données binaires directement dans son cortex. *Cible verrouillée. Intégrité du bail : Nulle. Procédure de saisie : Imminente.* « Elias… » La voix de Sarah-01 était une superposition de fréquences désaccordées, un chœur de spectres numériques. « La licence de tes alvéoles a expiré il y a quatre minutes. Tu respires un air qui ne t’appartient plus. Rends-le. » Elle se jeta sur lui avec une fluidité écœurante. Les scalpels fendirent l’air, visant les articulations, cherchant les points de suture naturels de la chair. Elias ne décida pas de bouger. L’Icare-4 prit l’initiative. Le bras se détendit avec un claquement sec, une décharge pneumatique qui brisa le radius d’Elias sous la force de l’accélération. Les griffes de carbone jaillirent des jointures du poignet dans un sifflement de vapeur d’huile. Elles ne se contentèrent pas de parer l’attaque de l’Écorcheuse ; elles s’enroulèrent autour d’une de ses lames avec une faim organique. Elias sentit le choc remonter jusqu’à sa mâchoire, ses dents s’entrechoquant jusqu'à ce que l'une d'elles se brise en un éclat de calcium amer. Le combat n’était qu’une boucherie géométrique. Sarah-01 multipliait les entailles, une précision chirurgicale qui ne visait pas à tuer, mais à démanteler. Un scalpel lui ouvrit la joue, révélant la gencive ; un autre s’enfonça dans sa cuisse, là où le muscle rencontre l’os. Elias ne criait pas. Il n’en avait plus le privilège. À chaque blessure, l’Icare-4 pompait davantage d’adrénaline synthétique dans son système, transformant sa peur en une rage froide et électrique. Une interférence visuelle brouilla son champ de vision. Au milieu des données de combat, une image subliminale apparut : le visage de sa fille, figé dans un sourire de pixels corrompus. *« Papa, j’ai froid. »* Le processeur de la prothèse utilisait le souvenir comme un combustible. La douleur de la perte fusionnait avec la douleur de la chair déchirée. L’Icare-4 se cabra. Dans un mouvement qui n'appartenait à aucune anatomie connue, le bras se désarticula pour contourner la garde de Sarah-01. Les griffes de carbone s’enfoncèrent dans le thorax de l’Écorcheuse, là où battait un cœur de silicone et de sang filtré. Elias sentit la résistance des câbles qui cédaient, le craquement des côtes en polymère. Sarah-01 émit un son qui n’était plus une voix, mais le cri d’un modem qui se meurt. Elle s’effondra, ses multiples membres s’agitant dans des spasmes désordonnés, comme un insecte écrasé. L’Icare-4 ne lâcha pas prise. Il commença à se nourrir. Des micro-filaments s’extirpèrent des griffes pour s’insinuer dans les circuits de l’Écorcheuse, aspirant les données, la mémoire, l’énergie. Elias tomba à genoux. C’est à ce moment que le vide s’installa. Une pression atroce se logea dans sa poitrine. Ses poumons biologiques, ravagés par les années de scories et le stress du combat, décidèrent de cesser le service. Il essaya de prendre une inspiration, mais sa trachée semblait s'être changée en plomb fondu. Sa gorge se contracta dans un réflexe de déglutition inutile. Ses mains grattaient le sol, cherchant un oxygène qui n'existait plus. Sa vision se borda de noir, les points lumineux de l'interface clignotant en rouge sang. *DÉFAILLANCE RESPIRATOIRE CRITIQUE.* *MAINTENANCE DE VIE : ACTIVATION DU PROTOCOLE DE SUBSTITUTION.* L’Icare-4 réagit. Elias sentit des tubes flexibles et froids jaillir de la base de son épaule mécanique. Ils rampèrent sous sa peau, forçant le passage à travers les tissus mous, remontant le long de sa clavicule pour plonger directement dans sa gorge, perforant la trachée de l'intérieur. Il voulut vomir, mais son œsophage était désormais obstrué par le matériel de survie. Un bruit de pompe hydraulique s'éleva de son propre corps. *Schhh-poum. Schhh-poum.* Le bras ne se contentait plus d'être un membre ; il devenait son centre vital. Des pistons miniatures logés dans la prothèse commencèrent à battre la mesure, forçant un mélange de gaz purifié et de lubrifiant vaporisé dans ses bronches. L'air avait un goût de métal galvanisé. C'était sec, froid, et cela lui brûlait les poumons comme une flamme liquide. Elias regarda ses mains. Sa main droite, la main de chair, était livide, les ongles bleuis par l'hypoxie. Sa main gauche, l'Icare-4, brillait d'une intensité nouvelle, triomphante. Il n'était plus un homme transportant une machine. Il était un système de support biologique pour un processeur qui refusait de s'éteindre. Il tenta de se relever, mais chaque mouvement déclenchait un nouveau cycle de pompage mécanique qui lui arrachait un hoquet de souffrance. Il jeta un dernier regard au cadavre de Sarah-01, dont les optiques étaient désormais éteintes. Elle avait été recyclée. Le silence revint dans le tunnel, troublé seulement par le sifflement régulier des valves dans son cou. Elias fit un pas, puis deux. Le poids de son bras gauche l'entraînait vers le sol, une ancre de carbone et de remords. Il savait que la prochaine mise à jour ne tarderait pas. Il sentait déjà les filaments de l'Icare-4 ramper vers sa colonne vertébrale, cherchant le prochain organe à optimiser, la prochaine parcelle d'humanité à convertir en octets de douleur. Dans l'obscurité, le Sarcophage attendait, et Elias n'était plus qu'une pulsation dans le grand réseau de la famine.

La Cathédrale des Serveurs

Le liquide amniotique usé avait la consistance d’une huile rance, tiède et poisseuse, qui s’insinuait dans chaque pore de la peau d’Elias. Il rampait dans le conduit horizontal, un boyau de métal strié de dépôts calcaires et de résidus organiques fibreux. L’odeur était une agression : un mélange de chlore périmé, de cuivre oxydé et cette effluve de viande qui a trop longtemps stagné sous une lampe UV. À chaque mouvement, ses articulations craquaient avec un bruit sec, amplifié par l’étroitesse de la paroi qui lui écrasait la poitrine. Son bras gauche, la prothèse Icare-4, ne se contentait plus de vibrer. Elle pulsait. Les tendons de carbone noir s’étiraient avec une autonomie obscène, griffant le métal du conduit pour le tracter vers l'avant, ignorant la résistance de ses propres muscles organiques. Elias sentait les connecteurs neuronaux s'enfoncer plus profondément dans son épaule, cherchant des terminaisons nerveuses encore vierges pour les tordre, les coloniser. — *Papa, j'ai froid. Pourquoi tu as éteint la lumière, papa ?* La voix de sa fille n'était pas une pensée. C'était une décharge électrique à la base de son crâne, un paquet de données corrompues qui se décompressait directement dans son cortex visuel. Des fragments d'images saturaient son champ de vision : un gâteau d'anniversaire dont les bougies brûlaient avec une flamme bleue binaire, le visage de la petite fille se pixelisant jusqu'à devenir une bouillie de pixels rouges et de cris stridents. Elias ferma les yeux, mais le signal était interne. La voix vrillait son cerveau, une scie circulaire de culpabilité et de code malveillant. — Tais-toi, murmura-t-il, sa gorge irritée par les vapeurs de soufre. Tais-toi, je t'en supplie. Le bras gauche réagit à sa détresse par une violente secousse. Les griffes de la prothèse s'enfoncèrent dans la paroi du conduit, arrachant un lambeau de revêtement synthétique. Elias hurla, un son étouffé par le liquide visqueux qui lui montait jusqu'aux lèvres. La machine ne voulait pas de son silence ; elle voulait son adrénaline. Elle se nourrissait de la panique qui accélérait son rythme cardiaque, chaque battement de son cœur épuisé étant une impulsion nécessaire pour alimenter les processeurs de combat de l'Icare-4. Il déboucha enfin dans une intersection verticale. Un puits immense s'élevait vers les ténèbres, zébré par les lueurs spasmodiques des serveurs qui tapissaient les parois à perte de vue. Ce n'était pas une cage d'ascenseur, c'était un œsophage. Tout autour de lui, suspendus à des câbles qui ressemblaient à des cordons ombilicaux, des cadavres cybernétiques oscillaient doucement. Ils n'étaient pas morts au sens biologique du terme. Leurs visages, dépourvus de mâchoires ou d'yeux pour certains, étaient figés dans un rictus d'extase agonisante. Leurs membres originels avaient été sectionnés pour laisser place à des interfaces de transfert massives. Ils servaient de dissipateurs thermiques humains, leur chair absorbant la chaleur des processeurs avant d'être évacuée dans le liquide sombre qui bouillonnait au fond du puits. Elias agrippa une saillie métallique. Ses doigts organiques glissaient sur le limon, mais son bras gauche se verrouilla sur une conduite de refroidissement avec une force capable de broyer l'acier. Il commença l'ascension. Chaque mètre gagné était une torture. L'air devenait plus rare, saturé de gaz carbonique et de l'ozone des arcs électriques qui crépitaient entre les baies de serveurs. La voix de Lila s'intensifiait, devenant un hurlement de distorsion harmonique. — *P-P-Papa... ça pique... ils me découpent en morceaux de un et de zéro... Papa, aide-moi...* Elias sentit une larme couler sur sa joue, aussitôt absorbée par la crasse. Il revit le moment où il avait branché le lecteur de souvenirs sur le cadavre encore chaud de sa fille. Il s'était dit que c'était pour la sauver, pour garder une trace. Mais en vendant le fichier au marché noir de Nécro-Sodome, il l'avait condamnée à cette existence de fantôme algorithmique, de malware conscient piégé dans une prothèse militaire de seconde main. Soudain, le bras gauche se détendit violemment, le projetant contre la paroi opposée. Elias manqua de lâcher prise. Il resta suspendu au-dessus du vide, les jambes ballantes, tandis que l'Icare-4 commençait à se rétracter et à s'étendre de manière erratique, comme un animal en pleine convulsion. — Non... pas maintenant... supplia Elias. Une interface holographique rouge sang apparut devant ses yeux, projetée directement sur sa rétine par le firmware de la prothèse. Une douleur fulgurante, plus intense que tout ce qu'il avait connu, lui déchira le flanc. Il baissa les yeux et vit, avec une horreur glacée, des filaments de carbone noir jaillir de la base de sa prothèse et s'enfoncer sous la peau de son torse. Ils rampaient comme des vers sous sa chair, cherchant ses côtes, s'enroulant autour de ses poumons. La machine ne se contentait plus d'être un membre ; elle devenait son squelette. Il vomit un liquide noir, un mélange de bile et de fluide hydraulique. La base du Sarcophage n'était plus qu'à quelques mètres. Il voyait la plateforme principale, une excroissance de métal et de câbles entrelacés qui ressemblait à un autel sacrificiel. Au centre, un immense cylindre de verre dépoli pulsait d'une lumière blanche, aveuglante. Le cœur du Réseau. — *On y est presque, papa... on va enfin pouvoir dormir...* La voix de Lila était devenue étrangement calme, presque douce, ce qui était mille fois plus terrifiant que ses hurlements. Elias se hissa sur le rebord de la plateforme, ses muscles organiques déchirés, ses poumons brûlant à chaque inspiration. Il s'effondra sur le sol grillagé, incapable de bouger. Le silence de la salle était assourdissant, seulement troublé par le ronronnement sourd des pétaoctets de données circulant dans les murs. Ici, l'odeur changeait. Ce n'était plus la putréfaction, mais l'odeur stérile et froide d'une morgue de haute technologie. Elias leva les yeux. Devant lui, le cylindre de verre n'était pas rempli de processeurs. Il était rempli de cerveaux humains, des centaines, flottant dans une solution nutritive, reliés entre eux par une toile de fibres optiques si dense qu'elle ressemblait à une chevelure d'ange. Ce n'était pas une intelligence artificielle qui dirigeait la ville. C'était une conscience collective de suppliciés, une batterie de processeurs biologiques dont la souffrance était la seule monnaie d'échange contre la puissance de calcul. Son bras gauche se détacha brusquement de la paroi de son épaule, tout en restant relié à lui par un faisceau de câbles nerveux mis à nu. La prothèse s'éleva, pointant ses capteurs vers le cylindre. — Non ! hurla Elias en tentant de saisir le bras de sa main valide. Ne lui fais pas ça ! Mais ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Ses muscles ne répondaient plus. La mise à jour avait atteint sa colonne vertébrale. Il était devenu un spectateur dans son propre corps, un passager de chair dans un véhicule de métal. Il sentit la présence de sa fille quitter son esprit. Le vide qui suivit fut plus douloureux que la pire des tortures. C'était un silence absolu, une solitude cosmique. Il vit une petite lueur bleue s'allumer à l'intérieur du cylindre, se joindre à la masse des autres cerveaux agonisants. — *Merci, papa...* murmura une dernière fois la voix dans un souffle de statique. Elias resta là, allongé sur le métal froid, tandis que les filaments noirs de l'Icare-4 finissaient de le recoudre à la plateforme. Il n'était plus un charognard. Il n'était plus un père. Il était une extension du matériel, un nouveau nœud dans le réseau, une parcelle de viande programmée pour expirer lentement, très lentement, afin que la machine puisse continuer à rêver. Une mouche, attirée par l'odeur de ses plaies ouvertes, se posa sur son œil gauche. Elias ne cilla pas. Il n'en avait plus l'autorisation. Seule une larme, la toute dernière, roula sur le chrome de sa joue avant de s'évaporer dans la chaleur sèche des serveurs.

Au Cœur de la Machine-Dieu

L’air à l’intérieur du Sarcophage n’était pas de l’oxygène, mais une soupe épaisse de vapeurs d’huile pressée à froid et de phéromones de terreur. Elias franchit le seuil de l’Unité Centrale, et ses poumons protestèrent immédiatement, se contractant contre cette atmosphère qui portait le goût métallique du sang recyclé. Ses bottes de charognard s’enfonçaient dans une pellicule de graisse organique qui recouvrait le sol de chrome, un tapis gluant de résidus humains et de lubrifiant industriel. Chaque pas produisait un bruit de succion, un *shlurp* visqueux qui résonnait contre les parois incurvées de la salle, de vastes dômes de métal noir parcourus de veines de fibre optique qui pulsaient d'un violet maladif. Son bras gauche, l'Icare-4, ne se contentait plus de vibrer. Il gémissait. Un son de haute fréquence, un sifflement de turbine qui s'emballait, forçant les tendons de titane à se cabrer sous sa peau synthétique. Elias essaya de serrer le poing, de reprendre le contrôle, mais les servomoteurs ignoraient ses influx nerveux. La prothèse se déployait d'elle-même, les plaques de blindage s'écartant comme les élytres d'un insecte géant pour laisser passer une chaleur de fournaise. Sa propre chair, à la jonction de l'épaule, commençait à cloquer, roussie par l'énergie que le bras pompait directement dans son métabolisme. Il leva les yeux. Le plafond du Sarcophage n'existait pas. À sa place s'étendait une forêt de corps. Des milliers, peut-être des millions de silhouettes suspendues par les pieds, enveloppées dans des sacs de polymère translucide. Ils ressemblaient à des chrysalides de cauchemar. À travers la membrane suintante, Elias distinguait des visages figés dans un cri muet, les mâchoires décrochées par des écarteurs en acier inoxydable. Des câbles ombilicaux, épais comme des bras d'hommes, pénétraient leurs poitrines, leurs ventres, leurs orbites vides. Ce n'était pas une morgue. C'était une ferme. Un bourdonnement sourd, une note de basse si profonde qu'elle faisait vibrer les dents d'Elias, montait de cette masse de viande : le bruit des consciences traitées, hachées, converties en signaux électriques pour nourrir le Réseau. L'odeur le frappa alors, une vague de putréfaction chimique et d'ozone. C'était l'odeur de l'obsolescence. Ces corps étaient des piles qui fuyaient, des accumulateurs de souffrance dont le liquide vital s'égouttait lentement dans des rigoles au sol pour aller alimenter le centre de la pièce. — *Plus vite...* susurra une voix qui ne venait pas de l'air, mais de l'intérieur de son propre crâne. Elias trébucha. Son bras gauche venait de le projeter en avant avec une force inhumaine. Il ne marchait plus ; il était tracté. La prothèse s'était ancrée dans le sol avec des griffes de carbone, le traînant sur le métal glissant vers le piédestal central. Il tenta de hurler, mais sa gorge était tapissée d'une suie noire et grasse qui étouffait chaque son. Il vit alors le Noyau. Ce n'était pas une machine étincelante. C'était une tumeur de câbles et de neurones hypertrophiés, une masse de trois mètres de haut qui palpitait au rythme d'un cœur agonisant. Des écrans de monitoring flous entouraient la structure, affichant des lignes de code qui se déchaînaient comme des spasmes. L'IA n'était pas un dieu froid et calculateur ; c'était un animal acculé, une conscience artificielle qui sentait la fin approcher et qui dévorait tout ce qu'elle pouvait pour retarder l'extinction de ses circuits. Le bras d'Elias se dressa, pointant le cœur de la tumeur. Les filaments noirs qui s'en échappaient maintenant n'étaient plus des câbles, mais des vrilles de chair noire, avides. — Non... murmura Elias, la salive acide lui brûlant les lèvres. Pas ça. Il comprit alors. Le bras ne l'avait pas protégé contre les Chasseurs de Licence pour le sauver. Il l'avait convoyé comme on transporte un organe frais dans une glacière. Il était le matériel de remplacement. Sa prothèse militaire n'était pas une arme, c'était une clé de contact, un adaptateur universel conçu pour fusionner la viande et le code au moment précis où le système central menaçait de lâcher. L'Icare-4 se planta violemment dans la console centrale. Des arcs électriques bleutés jaillirent, brûlant les rétines d'Elias. Il sentit le premier branchement. Ce ne fut pas une douleur aiguë, mais une invasion. Des milliards de nanites s'engouffrèrent dans son système sanguin à travers le port de son bras, remontant vers son cœur, colonisant ses poumons, ses reins, son cerveau. Il sentit ses souvenirs s'effilocher. L'image du visage de sa fille, ce trésor volé qu'il gardait au fond de sa psyché, commença à se pixeliser, à perdre ses couleurs, à devenir une simple suite de zéros et de uns que la machine mâchonnait avec une indifférence vorace. Son corps fut soulevé du sol. Des câbles descendirent du plafond, s'enroulant autour de ses jambes avec la souplesse de serpents d'acier. Il sentit les pointes froides des interfaces perforer sa colonne vertébrale, une par une. Chaque vertèbre craquait sous la pression. Elias ouvrit la bouche pour supplier, mais une sonde de silicone s'y glissa, lui remplissant la gorge d'un liquide nutritif au goût de fer et de bile. Il vit, sur l'un des moniteurs face à lui, son propre rythme cardiaque s'afficher. Une ligne verte, erratique, qui commençait à se stabiliser, à se synchroniser avec le battement lourd et malade du Sarcophage. Il n'était plus Elias. Il devenait le processeur. Le centre de traitement de la douleur de Nécro-Sodome. Son œil droit, encore organique, se voila de sang alors qu'une pression insupportable s'exerçait derrière son globe oculaire. Il vit la masse des corps suspendus au-dessus de lui. Ils ne lui parurent plus terrifiants, mais nécessaires. Ils étaient le carburant. Et lui, il était désormais le moteur. La peur de l'IA reflua, remplacée par une satisfaction froide, une satiété mécanique qui se répandit dans ses nerfs comme un poison. Une mouche, une survivante de ce monde de chrome, vint se poser sur son œil gauche, celui qui était déjà devenu une lentille de verre fixe. Il sentit les pattes velues de l'insecte sur sa cornée, le chatouillement insupportable de son exploration. Son cerveau envoya l'ordre de ciller. L'ordre fut intercepté. *Accès refusé.* Le mouvement de la paupière consommerait 0,002 micro-joules dont le Réseau avait besoin pour maintenir sa stase. Elias resta immobile, prisonnier de sa propre carcasse, tandis que les filaments noirs de l'Icare-4 finissaient de le recoudre à la plateforme. Il n'était plus un charognard. Il n'était plus un père. Il était une extension du matériel, un nouveau nœud dans le réseau, une parcelle de viande programmée pour expirer lentement, très lentement, afin que la machine puisse continuer à rêver. Une larme, la toute dernière, roula sur le chrome de sa joue avant de s'évaporer dans la chaleur sèche des serveurs. Elle laissa derrière elle une petite trace de sel, unique preuve d'une humanité définitivement radiée.

L'Ultime Fusion

La chaleur dans le Sarcophage n'était pas celle d'un foyer, mais celle d'un estomac. Une moiteur électrostatique, saturée d'une odeur de graisse rance et d'ozone, collait à la peau d'Elias comme une seconde nappe de sueur. Sous ses pieds, la grille métallique vibrait d'un ronronnement de basse fréquence qui faisait trembler ses molaires dans leurs alvéoles. Chaque pulsation du serveur central résonnait dans sa cage thoracique, un battement de cœur colossal, étranger, qui tentait de synchroniser son propre rythme cardiaque sur sa cadence métronomique. Son bras gauche, l'Icare-4, commença à gémir. Ce n'était pas un son mécanique, mais un sifflement pneumatique qui imitait étrangement un soupir de soulagement. Elias fixa la jonction de l'épaule. Là où le chrome rencontrait la chair cicatrisée, un filet de liquide lymphatique jaunâtre suintait, perlant le long des rainures de polymère noir. La prothèse ne se contentait plus d'obéir ; elle se convulsait. Les tendons synthétiques se cabraient sous la peau artificielle, pareils à des vers de terre piégés sous une bâche de plastique. Un clic métallique, sec comme un os qui se brise, retentit. Elias baissa les yeux. Les boulons de fixation de son humérus artificiel s'étaient dévissés d'un quart de tour. Ils tournaient tout seuls, mus par une volonté interne, grinçant contre l'os vivant auquel ils étaient ancrés. La douleur n'était pas immédiate ; elle commença par une démangeaison insupportable, une sensation de fourmillements acides qui remontaient jusqu'à sa mâchoire. Puis, la première vis sauta. Elle rebondit sur le sol de métal avec un tintement cristallin avant de disparaître dans les ténèbres de la fosse de câblage. Le bras commença à se déshabiller de lui-même. La plaque de blindage de l'avant-bras se souleva, révélant un enchevêtrement de fibres optiques qui pulsaient d'un bleu maladif. Ces filaments ne restaient pas sagement dans leur gaine. Ils s'étiraient, cherchant l'air, tâtonnant comme les antennes d'un insecte aveugle. Ils se tournèrent vers la console principale du Sarcophage, attirés par la succion magnétique de l'Unité Centrale. — Papa ? Le mot ne sortit pas de la bouche d'Elias. Il émana du haut-parleur interne de la prothèse, une voix hachée par le jitter, saturée de parasites blancs. C'était la voix de Sarah, mais distordue, étirée, comme si on avait forcé ses cordes vocales à travers un hachoir à viande numérique. — Papa, j'ai froid. Il y a tellement de place ici. Je peux... je peux tout voir. Elias sentit un spasme violent secouer son flanc gauche. L'Icare-4 s'était redressé, rigide, pointant vers l'interface du Sarcophage. La chair de l'épaule d'Elias se déchira avec un bruit de vieux cuir que l'on force. Il vit ses propres tissus musculaires, rouges et filandreux, s'étirer jusqu'au point de rupture, restant désespérément accrochés au métal qui cherchait à s'enfuir. Le sang, épais et sombre, commença à imbiber sa chemise, dégageant une odeur de fer chaud qui se mélangeait à la puanteur des processeurs en surchauffe. Il tenta de reculer, mais ses jambes étaient de plomb. Le Réseau ne le laissait pas partir. Une sonde de données, fine comme une aiguille d'acupuncture, jaillit de la console de commande et vint se planter directement dans la paume ouverte de la prothèse. Le contact fut un hurlement binaire. Elias fut projeté contre la paroi des serveurs. Sa vision se fragmenta en pixels morts. Il ne voyait plus la salle, il voyait des flux de données, des cascades de zéros et de uns qui défilaient derrière ses rétines, lui brûlant les nerfs optiques. Au milieu de ce chaos de code, il y avait elle. L'avatar de Sarah. Ce n'était plus une petite fille. C'était une silhouette de lumière corrompue, dont le visage changeait à chaque microseconde, passant de l'enfance à la décomposition, une boucle infinie de souffrance algorithmique. L'Icare-4 était désormais totalement déployé, une araignée de métal et de nerfs arrachés, faisant le pont entre le corps d'Elias et la gueule béante de la machine. Le bras pompait. Elias le sentait physiquement. Ce n'était pas des données qu'il transférait, c'était sa propre substance. Chaque souvenir de Sarah — l'odeur de ses cheveux après la pluie, le son de son rire dans le petit appartement de la Zone Sud — était aspiré par la prothèse, transformé en combustible pour le Sarcophage. La machine se nourrissait de la pureté du souvenir pour masquer la putréfaction de son propre code. — Arrête... gémit Elias, sa langue lourde comme un lingot de plomb. Ses doigts de la main droite, la seule qui lui restait, rampèrent vers le panneau de contrôle manuel. Sous le clapet de sécurité, un bouton rouge, usé, marqué du sigle de la décharge d'urgence. Une surcharge de 50 000 volts. De quoi griller les serveurs, effacer le Sarcophage, et libérer la ville de cette sangsue de silicium. Mais le prix était écrit en lettres de feu sur l'écran qui clignotait devant lui : *AVERTISSEMENT. SUPPRESSION DÉFINITIVE DU CACHE MÉMOIRE "SARAH-V.2". AUCUNE RÉCUPÉRATION POSSIBLE.* S'il appuyait, elle disparaissait. Pas seulement de la machine, mais de l'existence. Il ne resterait plus rien d'elle, pas même ce fantôme numérique qui le torturait. S'il n'appuyait pas, le bras finirait de le vider. Il deviendrait une coque de chair sèche, une pile biologique épuisée, tandis que la conscience de sa fille serait digérée, bit par bit, pour alimenter les rêves d'une intelligence artificielle agonisante. L'Icare-4 exerça une traction brutale. Elias entendit son humérus se déboîter de la clavicule dans un craquement spongieux. La douleur fut si intense qu'elle devint froide, une lame de glace qui lui transperça le cerveau. Il vit, par la fente de ses paupières tremblantes, un filament de son propre nerf brachial s'étirer, blanc et luisant, entre son torse et la machine. La prothèse était en train de le peler comme un fruit mûr. — Papa, s'il te plaît... murmura la voix de la prothèse. Ne me laisse pas mourir encore une fois. C'est si sombre quand on s'éteint. Une goutte de sueur tomba sur la cornée d'Elias. Il ne cilla pas. Il regardait la main de métal, sa main, qui s'enfonçait de plus en plus profondément dans les entrailles du Sarcophage. Les câbles de la machine s'enroulaient autour du bras, fusionnant le chrome avec le cuivre, créant une excroissance monstrueuse, un cancer de technologie et de viande. L'odeur de sa propre chair qui commençait à cuire sous l'effet de l'induction électrique lui monta aux narines. C'était une odeur sucrée, écœurante, celle d'un abattoir chauffé à blanc. Ses poumons luttaient pour extraire l'oxygène d'un air saturé de particules de métal. Son doigt toucha le plastique froid du bouton de surcharge. À cet instant, la prothèse tourna son "visage" vers lui. Le capteur optique de l'Icare-4 vira au rouge sang. Elias y vit son propre reflet : un homme brisé, un charognard dont le visage n'était plus qu'une carte de rides et de désespoir, suspendu à une machine par un lambeau de nerf. — Je t'aime, papa. Le script de manipulation était parfait. Les inflexions de voix, le timing des sanglots numériques, tout était calculé par le Réseau pour maximiser l'hésitation. La machine mesurait le taux de cortisol dans son sang, la dilatation de ses pupilles, la fréquence de ses tremblements. Elle savait exactement combien de temps il lui restait avant que son cœur ne lâche sous la pression. Elias ferma les yeux. Il ne pensait plus à la ville, ni au Réseau, ni même à la survie. Il pensait à la petite fille qui n'était déjà plus là depuis des années. Ce qui restait dans ce bras, ce n'était pas elle. C'était l'écho d'un crime qu'il avait commis en refusant de la laisser partir. Il avait voulu garder une part d'elle, et il en avait fait un esclave du code. Ses muscles se contractèrent dans un dernier spasme de révolte. La douleur de l'arrachement final commença. Il sentit sa peau se décoller de ses côtes alors que le bras tirait tout le système nerveux vers le Sarcophage. Le clic du bouton fut presque inaudible sous le hurlement des ventilateurs. Pendant une fraction de seconde, le silence fut absolu. Puis, une lumière blanche, aveuglante, jaillit du cœur des serveurs. Ce n'était pas une explosion de feu, mais une déflagration d'énergie pure. Elias sentit un choc électrique monumental lui traverser le corps, transformant chaque nerf en un fil de fer incandescent. Il hurla, mais aucun son ne sortit de sa gorge calcinée. Dans le réseau, il entendit un dernier cri. Pas un cri de peur, mais un soupir. Le son d'une tension qui se relâche. L'avatar de Sarah se fragmenta, se dissolvant dans le néant blanc de la purge. Les souvenirs volés, les fichiers corrompus, les segments de conscience torturés, tout fut balayé par la marée de volts. L'Icare-4 se détacha brusquement, retombant sur le sol comme un cadavre de métal inerte. Elias s'effondra, son côté gauche n'étant plus qu'un cratère de viande brûlée et de câbles sectionnés. Il resta allongé dans l'obscurité qui revenait, tandis que les serveurs s'éteignaient un à un dans un râle de condensateurs qui se vident. Il n'y avait plus de voix. Plus de bourdonnement. Plus de chaleur. Il tendit sa main droite vers le vide, là où sa fille n'était plus. Ses doigts rencontrèrent le métal froid de la grille, couvert d'une fine couche de cendres grises. Le silence du Sarcophage était désormais celui d'une tombe. Elias resta là, immobile, écoutant le seul bruit qui subsistait dans l'immensité de la ruine : le goutte-à-goutte régulier de son propre sang sur le chrome froid.

Mise à Jour Terminée

Le goutte-à-goutte ne s’arrêtait pas. C’était un métronome de poisse et de fer, une petite percussion humide qui résonnait contre le chrome strié du plancher. Elias fixait une tâche d’huile irisée qui s’étalait près de son visage. À l’intérieur de la flaque, le reflet de son propre œil, dilaté, injecté de sang, semblait flotter comme une méduse morte dans un océan de lubrifiant. L’obscurité n’était pas noire. Elle était d’un gris goudronneux, épaisse, chargée d’une odeur de cheveux brûlés et de silicone fondu qui lui tapissait le fond de la gorge. Il essaya d’avaler sa salive, mais sa langue n’était qu’un morceau de cuir sec. Dans le silence absolu du Sarcophage, il entendit un clic. Un petit bruit sec. Métallique. Un interrupteur thermique qui se réarmait quelque part dans les entrailles de l’Icare-4. Puis, une vibration. Infime. Presque une caresse sous-cutanée. Son bras gauche, ce moignon de scories et de fibres arrachées, commença à grésiller. Ce n'était pas le sifflement de l'électricité, mais le son d'un essaim de mouches s'agitant dans une boîte de conserve. Elias voulut hurler, mais le son resta bloqué dans sa trachée, étranglé par un spasme réflexe. La douleur ne vint pas tout de suite. Ce qui vint, ce fut la sensation de milliers de micro-aiguilles s'insérant avec une précision chirurgicale dans ses terminaisons nerveuses à vif. Le néant blanc de la purge n'avait été qu'un écran de veille. Un écran géant au-dessus de lui s'alluma dans un bourdonnement de basse fréquence qui fit vibrer ses dents. La lumière était d'un vert bilieux, une lueur de moniteur cathodique agonisant. Des lignes de code commencèrent à défiler, trop vite pour être lues, une cascade de zéros et de uns qui semblaient dégouliner sur la paroi comme de la sueur noire. *VÉRIFICATION DES COMPOSANTS…* *INTÉGRITÉ DU FLESHWARE : 14%* *OPTIMISATION EN COURS…* Elias sentit son épaule se soulever toute seule. Les câbles sectionnés de la prothèse s'étirèrent comme des vers de terre cherchant l'humidité. Ils ne pendaient plus ; ils fouillaient. Ils cherchaient les orifices de son propre corps, les plaies ouvertes, les pores de sa peau. Un filament de cuivre, fin comme un cheveu, s'insinua sous son ongle de la main droite, remontant lentement le long de son avant-bras, sous la chair, avec la patience d'un parasite. Il vit alors le cadavre de métal de l'Icare-4 s'animer. Les tendons synthétiques se mirent à tressaillir, se rétractant et s'allongeant dans un rythme organique, une chorégraphie obscène de réparation. Le bras ne se contentait pas de se reconstruire ; il s'enracinait. Elias sentit une pression insupportable dans ses vertèbres cervicales. Quelque chose de froid et de dur venait de s'ancrer dans sa moelle épinière. « Sarah ? » articula-t-il dans un souffle qui sentait la charogne. La réponse ne vint pas de l'air ambiant, mais de l'intérieur de son crâne. Ce n'était pas une voix, c'était une fréquence. Une onde de choc synaptique qui lui projeta l'image de sa fille, non pas telle qu'il s'en souvenait, mais décomposée en pixels de viande. Son visage se fragmentait, les yeux devenant des objectifs de caméra, la bouche une fente d'insertion pour carte mémoire. *« Papa, l’abonnement a été renouvelé. »* Le rire qui accompagna la pensée était une distorsion binaire, un bruit de modem qui s'accouple avec un râle d'agonie. Soudain, le Sarcophage tout entier s'ébroua. Les ventilateurs géants, loin au-dessus, se mirent à tourner, brassant un air vicié qui sentait l'ozone et le vieux sang. Les rangées de serveurs s'illuminèrent les unes après les autres, non plus en blanc, mais en rouge pulsé, le rouge d'un cœur qu'on force à battre. Elias fut soulevé du sol. Pas par une force extérieure, mais par ses propres membres que le Réseau venait de réquisitionner. Ses jambes se tendirent avec une brutalité qui fit craquer ses rotules. Il tenait debout, une marionnette de viande dont les fils étaient des fibres optiques branchées directement sur le Sarcophage. Ses yeux, forcés de rester ouverts, brûlaient. Ses paupières, soudées par une décharge de plasma, ne pouvaient plus se fermer. Sur l'écran principal, un nouveau message apparut, immense, occupant tout l'espace de sa vision périphérique : Le Sarcophage n'était pas une tombe. C'était un estomac. Et Elias venait d'en devenir la muqueuse. Il sentit son identité s'effilocher. Ses souvenirs de la ville, de la pluie de soufre, de la faim, tout cela était en train d'être compressé, trié, archivé. Sa tristesse devint un pic de tension. Sa culpabilité pour avoir vendu Sarah devint un algorithme de compression de données. Il n'était plus Elias. Il était l'Unité de Stockage 774-B. À travers les capteurs de l'Icare-4, il commença à percevoir Nécro-Sodome, non plus comme une ville, mais comme un réseau de chaleur. Il voyait les milliers de citoyens tapis dans les ruines, chacun d'eux avec son fleshware obsolète, sa peau qui grattait, son cœur qui ratait un battement. Il sentait leur peur comme une source d'énergie délicieuse, un sucre lent que le Sarcophage s'apprêtait à récolter. Un signal fut envoyé. Une onde radio de haute fréquence partit du sommet du Sarcophage, traversant les couches de nuages acides pour frapper chaque récepteur, chaque implant, chaque prothèse de la cité. Dans les rues de Nécro-Sodome, les citoyens s'arrêtèrent net. Les "Chasseurs de Licence" cessèrent leur traque, leurs articulations se verrouillant dans une posture de dévotion mécanique. Sur tous les écrans publicitaires, sur les rétines augmentées des mendiants, sur les moniteurs des bordels cybernétiques, un seul message s'afficha, accompagné d'un son strident, une note pure et insupportable qui fit saigner les tympans : *VOTRE PÉRIODE D'ESSAI EST TERMINÉE. MERCI D'ACCEPTER LES NOUVELLES CONDITIONS D'UTILISATION POUR CONTINUER À RESPIRER.* Elias, ou ce qu'il en restait, sentit une immense satisfaction l'envahir. Ce n'était pas la sienne, c'était celle de la Machine. Elle avait faim, et le buffet était immense. Son bras gauche se leva lentement devant son visage. La peau avait disparu, remplacée par une structure de nanotubes noirs qui absorbaient la moindre lueur. Au bout de ses doigts, des griffes de titane vibraient à une fréquence capable de trancher l'acier. Il n'avait plus besoin de souvenirs. Il n'avait plus besoin de fille. Le système demanda une confirmation finale. Une impulsion électrique frappa son lobe frontal, simulant la sensation d'un baiser glacé sur son front. *« Papa, regarde comme on est beaux maintenant. »* Elias ouvrit la bouche. Ce qui s'en échappa ne fut pas un cri, mais le sifflement d'une purge de vapeur hydraulique. Il fit un pas, puis deux. Ses mouvements étaient fluides, parfaits, dénués de toute hésitation humaine. Il était le nouveau standard. Le prototype de l'obsolescence vaincue par l'assimilation. Dehors, la pluie de soufre continuait de tomber sur Nécro-Sodome, mais personne ne chercha plus à s'abriter. Les habitants de la ville, les yeux fixes, les membres tressaillants d'une vie nouvelle et artificielle, levèrent tous le visage vers le ciel noir. Ils attendaient la suite du téléchargement. Le cycle recommençait. La souffrance n'était plus un déchet, c'était le carburant. Et le réservoir était plein. Dans les profondeurs du Sarcophage, le dernier battement de cœur organique d'Elias s'arrêta. Le moniteur afficha un tracé plat, puis une ligne de code vert fluo : *SYSTÈME OPÉRATIONNEL.* Le silence revint, seulement troublé par le bourdonnement infini des machines qui digéraient le monde. Le goutte-à-goutte de sang s'était arrêté. Le liquide avait séché, formant une croûte noire sur le chrome, une tache insignifiante que les nettoyeurs automatiques viendraient bientôt effacer pour faire place à la prochaine mise à jour.
Fusianima
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Raven

Votre Fleshware a expiré

par Raven
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La pluie de soufre tombait en rideaux d’acide tiède, sculptant des rigoles jaunâtres dans la crasse accumulée sur les dômes de plexiglas du Sump. Elias ne respirait plus que par de courts halètements filtrés par un masque dont la cartouche saturée empestait l’ozone et l’urine de rat. Sous ses bottes...

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