L'Élégie des Lanternes Éteintes

Par Seb Le ReveurIntrigue & Mystère

La saveur exacte de mes nuits, un miel noirci à la fumée âcre du bois de santal et à l'amertume du jasmin fané, étreignait le boudoir. Une caresse traîtresse qui s'insinuait partout, lourde, entêtante...

Les Murmures de l'Opium et du Passé

La saveur exacte de mes nuits, un miel noirci à la fumée âcre du bois de santal et à l'amertume du jasmin fané, étreignait le boudoir. Une caresse traîtresse qui s'insinuait partout, lourde, entêtante, une étreinte visqueuse qui s'accrochait aux tentures, aux étoffes, et, je le savais, aux âmes. Elle berçait, elle endormait les volontés, murmurant des promesses que l'aube ne tiendrait jamais. Je me tenais là, non pas gisante, mais à demi alangui sur la méridienne de velours grenat. Ma colonne vertébrale, inflexible, défiait les coussins moelleux de soie brodée, le dos calé contre l'accoudoir sculpté que le duc de Morny avait autrefois fait venir d'Italie pour sa maîtresse. Un meuble solide, traversé par l'écho de confidences et de fortunes, gardien silencieux d'une histoire sans fin. La tenture de velours de Gênes, couleur vieil or tirant sur le bronze, répondait au toucher distrait de ma main gauche. Ses lis stylisés, brodés en fil de soie mordorée, portaient la signature indélébile de mes nuits. Là, à hauteur d'épaule, là où la fumée paresseuse des pipes d'opium, venues d'en bas, trouvait son chemin privilégié, un lis était altéré. Non pas décoloré, mais enduit d'une légère patine, d'un lustre gras, presque invisible à l'œil non exercé. C'était la résine, déposée, imprégnée dans les fibres du velours, lui conférant une texture à peine plus dense, un aspect plus sombre et plus lissé. Un imperceptible voile. Un doigt y aurait senti une infime résistance, comme si le tissu avait bu un sirop épais. Et si l'on y mettait le nez, même sans fumée, le parfum lourd et doux-amer s'en serait dégagé, incrusté pour l'éternité. Voilà l'étreinte visqueuse, mon cher, visible, palpable, et persistante. Pourtant, la droite de mes mains ne se perdait jamais en rêveries inutiles. Elle serrait le petit carnet de notes relié de maroquin noir, usé aux coins mais impeccablement tenu. J'y consignais mes comptes, mes rendez-vous, les humeurs de mes protégées, les dettes des puissants, les caprices des faibles. Ma plume d'argent, lourde et froide, traçait son encre noire sur le papier jauni. J'étais en train de coucher le nom d'un conseiller municipal qui avait "oublié" sa facture de la semaine passée, et la somme exacte qu'il me devait. Un petit rappel, une piqûre de moustique avant la morsure du dogue. Le mot "municipal" courait encore, l'encre venait tout juste d'achever le trait du "l". Alors, un son. Non pas un fracas, ni un cri. Un double coup frappé à ma porte de chêne, un "toc-toc" léger mais distinct, suivi d'un silence d'une seconde, suspendu comme mon souffle. Enfin, un troisième coup, plus appuyé. Angèle. Le signal. Ma plume d'argent s'immobilisa, soulevée d'un demi-millimètre du papier jauni. Elle resta suspendue, un instant, comme une mouche prise dans l'ambre, juste au-dessus du point où j'allais tracer le point final de ce rappel cinglant. Le "munici-" attendrait. Le regard, lame acérée, ne bougea pas, mais sa direction se fixa, là, à hauteur du panneau supérieur de la porte, juste au-dessus de la poignée de cuivre. Je ne cherchais pas à voir ; je *savais* qu'elle était là, Angèle, derrière ce bois massif. Nul spasme, nulle surprise ne déformèrent mes traits. Juste un infime plissement à la commissure externe de mon œil gauche, un léger froncement de peau, comme si la lumière venait de changer. C'était le signal d'un esprit qui se recalait, qui passait d'un calcul à une action. Pas une émotion, mais une simple réorientation de ma vigilance. Le masque restait en place. Avec un mouvement précis et sans hâte, mes doigts abaissèrent la plume d'argent. La pointe ne toucha pas le papier inachevé. Non. Elle vint se poser délicatement, au millimètre près, dans la gorge en ivoire sculpté d'un petit porte-plume en bois de rose, posé sur le guéridon à ma droite, juste à côté de mon encrier. Le carnet de maroquin, lui, demeura ouvert, ses pages jaunes dévoilant le "munici-" incomplet. Il attendait. Sous le cuir de mes bottines, mes orteils s'étaient imperceptiblement recroquevillés, griffes de chat rentrées. Mes mollets et mes cuisses, des ressorts bandés, un frémissement interne, à peine perceptible. Je ne me raidissais pas, non, je me *concentrais*. Mon dos, déjà droit, se plaqua un peu plus fermement contre le velours grenat de la méridienne, comme si chaque vertèbre cherchait son alignement parfait. Mes épaules, elles, étaient légèrement abaissées et reculées, une posture qui exprimait la maîtrise et la disponibilité, jamais la surprise. Et ma nuque ? La peau, sous le chignon serré, était tendue, prête à pivoter, à évaluer, à agir. C'était une attente immobile. Un ressort bandé, pas un corps figé par la peur. C'était la préparation silencieuse d'une reine qui savait que chaque interruption avait son prix, et que chaque geste devait être mesuré. La porte s'ouvrirait, oui, et je serais prête. Toujours.

Le Reflet Macabre d'une Époque Évanouie

**Chapitre 2 : Le Reflet Macabre d'une Époque Évanouie** Le velours cramoisi des rideaux, lourd, maintenait l'intimité, malgré les premières lueurs du gaz qui déjà s'agitaient dans les lustres des boudoirs. Assise, confortablement calée dans mon fauteuil Empire, je sentais le damas de soie grenat, usé avec noblesse, épouser mes courbes. Sur l'acajou poli de l'accoudoir, d'un brun profond et lisse, ma main droite reposait, la paume fraîche. Mes doigts, alourdis par l'anneau de saphir de M. le Ministre, effleuraient un long fume-cigarette en onyx noir, posé là, tel une invitation au vice élégant. Je saisis l'onyx. L'anneau de saphir, lourd, glissa un instant sur l'acajou poli de l'accoudoir avant que mes doigts ne l'enserrassent. Pas d'ornement pour moi ; chez moi, tout avait son usage, et celui-ci se révélait des plus essentiels. Une cigarette fine, roulée à la main, attendait déjà son feu à son extrémité. Le tabac, brun doré, compressé avec une régularité parfaite, offrait ses brins secs et serrés, promesse muette de volutes bleues. Jauni par l'attente, le papier blanc cassé trahissait une impatience contenue. Un regard glissa vers la petite table en marqueterie, à ma gauche. Posé sur une dentelle de Bruges, un briquet de table en argent massif. Lourd, orné d'un lion rugissant. Le briquet d'argent massif, froid et poli, s'enserra dans ma main gauche. Un pouce appuya le levier, un frottement sec, et aussitôt, une flamme vive, jaune-orangée, jaillit et dansa au-dessus de la mèche. Je portai l'extrémité incandescente vers cette danseuse de feu. Un *chuintement* léger et profond, le tabac crépita, s'embrasa. Une braise rougeoyante apparut, et de mes narines, une mince colonne de fumée s'échappa déjà, fine et capricieuse. « Toujours ce rituel, Maquerelle ? » murmura une voix, ancienne comme le velours, une réminiscence cinglante d'une époque révolue. « Toujours cette fumée pour masquer ce qui brûle à l'intérieur ? » Mes lèvres fines s'entrouvrirent à peine, dévoilant un instant la pointe de ma langue, puis se refermèrent délicatement autour de l'embout d'ivoire du fume-cigarette. La première aspiration fut un soupir satisfait du tabac brûlant, un sifflement aspiré mêlé au crépitement discret des brins qui s'embrasaient plus avant. Une braise plus intense, d'un rouge vibrant, apparut. Une volute de fumée, épaisse cette fois, s'échappa de mes narines avant même l'expiration. Pendant ce temps, ma main gauche referma le clapet du briquet d'un *clic* sec et métallique. Elle le déposa sur la table en marqueterie, à trois doigts du cendrier de cristal taillé en étoile. Le lion rugissant, d'argent massif, captait la faible lueur du gaz, immobile, gardien de mes silences. La volute, d'un gris-bleu délicat, ne s'élevait pas en ligne droite. Elle serpentait d'abord en une spirale fine, presque imperceptible, juste au-dessus de mes narines, puis, rencontrant l'air plus frais de la pièce, s'épanouissait. Elle se tordait, s'étirait, devenant plus diffuse, tel un ruban de soie qu'on aurait lancé. Sous la lumière tremblante des lustres à gaz, chaque arabesque évanescente captait et relâchait l'éclat, avant de se fondre lentement dans l'air ambiant, laissant à peine une trace olfactive discrète. Les lèvres se desserrèrent de l'ivoire. D'un infime mouvement, mes doigts le retirèrent de mes lèvres, l'index et le majeur, toujours fermement posés autour de l'onyx. Sans hâte, sans rupture, le fume-cigarette se détacha, puis fut ramené, d'un geste précis, à la hauteur de ma pommette droite. Il y resta suspendu, l'extrémité incandescente pointant légèrement vers le haut, à cinq centimètres de ma joue, une braise rougeoyante toujours prête à raviver le feu. « Tu crois tout tenir, » siffla de nouveau la voix intérieure, écho spectral d'un passé que je croyais enterré. « Mais la fumée s'évanouit, comme tes conquêtes. Et un jour, Maquerelle, il ne restera rien que l'écho du néant. » L'onyx ne rejoignit pas mes lèvres, mes doigts en demeurant maîtres. Au lieu de cela, avec une lenteur calculée, ils le firent descendre. L'objet noir et brillant décrivit un arc léger, s'abaissant pour se retrouver à dix centimètres de mon genou droit. La braise, plus discrète désormais, pulsait doucement. Mon regard se posa sur la grande porte en chêne massif de mon boudoir. Lourde et sombre, incrustée de clous de fer forgé, son verrou de bronze, visiblement imposant, brillait faiblement sous la lumière des lustres. Elle était la barrière entre mon monde et le reste, entre mes démons et l'aube naissante de la fin.

Les Confessions d'un Spectre Aimant

### Chapitre 3 : Les Confessions d'un Spectre Aimant « C'est fini, Maquerelle. Elle est partie. » Les mots du docteur Dubois percutèrent l'air du salon comme des graviers dans un puits sec. Sa pitié professionnelle me transperça. Il referma sa sacoche de cuir râpé avec un claquement sec et définitif. Un froid remontait du marbre noir de la cheminée où je me tenais, s’insinuant sous la soie de ma robe de chambre, un gel qui semblait remonter le long de mes jambes. Le parquet de chêne ciré sous mes pieds, lustré, reflétait les motifs du tapis d’Orient, chaque veine sombre d’une netteté douloureuse. Le regard du médecin, posé d'abord sur moi, glissa vers le lit où Céleste reposait. Puis il revint, avec cette pitié que je haïssais. Sa main gauche glissa dans la poche de sa redingote, sa montre à gousset apparut. Un *clic* minuscule, un coup d'œil rapide, un autre *clic* pour la refermer. Chaque pas qu'il fit ensuite vers la porte était d'une légèreté presque insolente, un *frottement* feutré du cuir sur le parquet, résonnant pourtant avec une acuité déchirante. Le *clac* sec et métallique du loquet se retira, clair, presque strident dans l'immobilité de l'air. La porte s'ouvrit sans un grincement, se referma sans un souffle. Le *clic* définitif du loquet reprit sa place, un son de conclusion. Mon regard se cloua sur le lit, sur le drap immaculé qui dissimulait Céleste. Mes yeux cherchaient une forme, un mouvement sous l'étoffe, même si la raison savait l'absence. Une crampe se noua, sèche et soudaine, dans le muscle trapèze, irradiant sous mon oreille gauche jusqu'à l'omoplate. La douleur physique, une piqûre aiguë, m'ancrait dans la réalité brutale. La main gauche, celle qui flottait près de l'éventail de plumes noires, ne chercha ni le bois de rose de la console, ni les plumes. Mes doigts se crispèrent, plongeant dans la soie épaisse et moirée de ma robe, la serrant si fort que mes ongles pressèrent ma paume. L'air s'épaissit. Le *clic* définitif du loquet s'était à peine tu que la première vibration sonore, distincte, vint de la ruelle des Lombards. Un roulement lointain, mais net, de roues ferrées sur les pavés humides, suivi du hennissement rauque d'un cheval. Un bruit de vie, de Paris qui s'éveillait sans égard pour mon drame. Cela dura quelques secondes, puis le son s'estompa, avalé par la distance. Un clignement sec et rapide agita mes paupières, comme un réflexe pour chasser une poussière imaginaire. L'image du drap se brouilla un instant, avant de revenir, plus nette, plus cruelle. La main droite, encore libre, rompit son inertie et se souleva. L'avant-bras se porta au revers de ma robe de chambre, à hauteur de ma poitrine. Les doigts esquissèrent un geste, comme pour resserrer le tissu, pour me protéger d'un froid qui venait de l'intérieur. Et alors, un *léger et étouffé sanglot* perça le silence, venant du coin le plus sombre de la pièce, près de l'armoire à linge. La petite Thérèse. Sa douleur était la preuve que le cœur du monde, lui, continuait de battre, même dans la peine. La netteté renouvelée révéla un détail que j'avais ignoré jusque-là. Un cheveu roux de Céleste, un de ses cheveux d'un roux flamboyant, s'était échappé de sous le drap. Il reposait, solitaire et d'une cruelle vivacité, sur le blanc immaculé de l'oreiller. Un fil de vie, brutalement interrompu. Les doigts glissèrent sur la soie lisse et fraîche de ma robe, un contraste saisissant avec la chaleur que j'aurais voulu y trouver. Un va-et-vient lent, répétitif, presque hypnotique, comme pour lisser une ride invisible, ou extraire de la matière une réponse qui ne viendrait jamais. Un mouvement sans but, une danse muette du désespoir.

Le Poids des Échos Morts

Le velours cramoisi des tentures, épais comme un linceul, étouffait la ville. De la rumeur lointaine des fiacres, du murmure des âmes perdues, rien ne filtrait qu'un écho assourdi, une respiration retenue aux confins de mon domaine. Une âcre senteur de cire et de poussière noble emplissait l'air, lourde. Assise. La rigidité m'habitait. Mon dos, dressé comme la poutre maîtresse d'une demeure ancestrale, s'enfonçait dans le trône de velours cramoisi, ce fauteuil aux accoudoirs massifs, témoin muet de tant de destins scellés. Des mains, lourdes de bagues discrètes mais pesant leur prix d'or, reposaient, paumes à plat, sur les bois polis par l'usage des décennies. Chaque jointure, chaque veine saillante sous la peau fine, narrait une histoire de fer et de soie. Sur le tapis persan épais, des pieds chaussés d'escarpins de cuir souple s'ancraient, forgeant ma stabilité. Mon corps entier, sous l'étoffe sombre et impeccablement coupée de ma robe, était une architecture de pouvoir. Les épaules, voûtées par l'âge mais d'une largeur implacable, portaient le fardeau de mes décisions sans fléchir. Un menton, légèrement relevé, projetait une ombre sur mon cou, tandis qu'un regard, d'un bleu d'acier trempé, balayait la pièce avec une acuité qui ne laissait rien au hasard. Je n'étais pas prostrée, non. Je me tenais postée. Une lionne à l'affût, même au repos forcé. Le silence, alors, n'était que mon souffle suspendu. Ni les éclats mensongers des lustres, ni les ombres dansantes des tapisseries ne retinrent mon regard d'acier. Non. Il se posa, avec la précision impitoyable d'un vautour sur sa proie, sur un poudrier d'argent massif. Il gisait sur le coin d'une petite table ronde en acajou incrustée de nacre, à ma droite, juste à portée de ma main. Les motifs floraux, ciselés avec une finesse exquise, dissimulaient un miroir biseauté, fermé. Cet objet banal recélait la poudre, ce voile d'artifice qui masquait les rougeurs, les fatigues, les ravages. Mais ce n'était pas sa fonction qui captivait mon œil. C'était son état. Une légère marque, une empreinte de doigt presque imperceptible, un voile gras laissé par une pulpe de pouce, maculait le couvercle délicatement ouvragé. Une imperfection. Une fausse note dans la symphonie parfaitement orchestrée de mon empire. Alors, un frémissement me parcourut. Le majeur de ma main droite, celui qui reposait sur le velours cramoisi de l'accoudoir, se contracta. Une pression infime, presque invisible, durcissant la pulpe du doigt contre le tissu usé. Le velours ne céda pas, mais la tension sous le gant, sous l'anneau de saphir, pulsait comme un cœur retenu. Un tremblement de contrôle. Le seul, dans le marbre de ma posture. Ce majeur ne demeura pas figé, pressé. La tension, imperceptiblement, se relâcha. Avec une lenteur calculée, d'une précision chirurgicale, il commença sa trajectoire. Il ne se leva pas brusquement, mais glissa, presque horizontalement, se décollant du tissu usé de l'accoudoir comme une feuille morte se détache de sa branche. Quinze centimètres. L'air immobile ne portait aucune poussière dans ce boudoir purifié. La pointe de mon doigt s'arrêta au-dessus de l'empreinte grasse, suspendue à un millimètre, tel un rapace avant de fondre. Non pour frotter, non pour effacer. Seulement pour constater. La saleté parlait. Trois secondes. Le temps de deux expirations silencieuses, à peine perceptibles. La vibration de cette attente emplissait l'espace, plus dense que l'air. L'impulsion vint, implacable. Le majeur ne descendit pas. Il remonta d'abord, verticalement, d'un demi-centimètre, avec la lenteur d'une aiguille d'horloge. Puis il s'éloigna du poudrier, reculant lentement sur une ligne presque droite, parallèle à la surface de la table, sur une dizaine de centimètres. Ma main entière, sans que le poignet ne trahisse la moindre flexion, accompagna ce retrait, tirée par un fil invisible de volonté. Chaque muscle obéissait à un ordre de fer. Le doigt s'immobilisa alors, à mi-chemin entre le poudrier et l'accoudoir, dans le vide. Aucun frottement, aucun contact. L'empreinte, intacte, demeurait sur l'argent. Un témoignage muet. « La négligence, ma petite, » avais-je murmuré une fois, il y a des lustres, à une jeune fille dont le nom s'était effacé, mais dont l'empreinte sur un miroir – non, une âme – demeurait. « Le monde ne pardonne jamais la négligence. Surtout pas ici. » Mon regard revint alors sur le poudrier. La marque restait. Les échos aussi. Le poids des échos morts.

L'Abîme des Lanternes Brisées

Calée, non affalée, dans le lourd fauteuil de velours cramoisi, j'embrassais le bureau d’acajou, un trône où tant de destinées s’étaient nouées. Le quinquet à pétrole sur le coin de la table vomissait une lumière exsangue, ses ombres longues et vacillantes dansaient des arabesques macabres sur les boiseries sculptées, sur les tentures de soie. Mon regard, une flèche acérée que les ans n’avaient pas émoussée, s’ancrait non pas dans le vide, mais sur un humble locket d’argent. Il pesait, froid et patiné, dans ma paume gantée de dentelle noire. Un glissement précis du pouce, le long du fermoir usé. Un déclic, à peine un soupir de métal dans le silence profond de la pièce, et les battants du médaillon s’ouvrirent, livrant leur secret à la clarté agonisante du quinquet. Deux images minuscules, ovales, sous un verre jauni et grêlé. À gauche, une mèche de cheveux, d’un blond si pâle qu’il en était presque blanc, virée au grisâtre comme une fleur oubliée. Elle s’enroulait, tenue par un filet de soie effilochée, bleu pâle comme un ciel lointain. À droite, une photographie. Une gamine. Pas un artifice de studio, mais un instant volé, son visage rond, des yeux grands et sombres sous une frange droite, des nattes épaisses débordant du cadre. Le sourire, figé par la surprise d’un appareil trop prompt, habitait un sépia craquelé aux bords. Une tache d’humidité avait flouté sa joue, une larme séchée par le temps. On devinait un col froissé, blanc. Malgré la pâleur, la vivacité de ce regard d’enfant ne s’était pas effacée. Le reste du corps s'était mué en une statue, non de marbre mais de tension. Les mâchoires serraient, un nœud dur sous la peau, les tempes battant une mesure lente et pesante. Ma nuque, tendue comme une corde, attendait. La bouche, une ligne mince et dure, n’offrait aucune mollesse. Une inspiration si lente, si profonde qu’elle ne soulevait qu'à peine la soie de ma robe, trahissait que la vie en moi persistait, une machine qui refuse de s'enrayer. Le silence, ce prédateur, n’était pas absolu. Au moment précis de cette inspiration imperceptible, un crépitement se glissa. Il naissait de la mèche du quinquet, un son sec, presque un frottement de grain de sable. Il ne résonnait pas, trop ténu, absorbé par le velours et le bois ancien. *Tchip… Tchip… Tchi-tchip…* Une ponctuation discrète, le murmure du pétrole qui se consumait, le chant de la lumière elle-même. La flamme, elle aussi, *chantait* sa décrépitude. Elle ne vacillait pas en frénésie, mais pulsait d’un lent tremblement, comme un cœur fatigué. Son cœur, jaune safran intense, luttait. Ses bords, orange doux, s’effilochaient en pointes bleutées, mordues par l’air froid. "Où est passée la lumière, Maman ?" L'ombre, sœur jumelle de la lumière, grandissait. Mon locket, toujours ouvert, gisait sur le bureau poli. L'ombre de la petite photographie s'allongea, léchant le cadre d’argent. La minuscule bande d'obscurité nichée sous le verre jauni, à la base de la mèche de cheveux, s'épaissit, gagnant un millimètre, puis un autre, comme une marée funèbre. Elle noircit le filet de lumière longeant la photo de la gamine. Sur mes doigts, figés, les plis de la dentelle noire se muèrent en gouffres. L'ombre de mon pouce, celui qui avait tout révélé, rampa sur l'argent froid, couvrant le coin supérieur gauche, puis centimètre après centimètre, elle dévora le verre jauni. Un voile sombre et implacable masquait peu à peu le visage de l'enfant, le replongeant dans l'obscurité d'où je l'avais tiré. Une étreinte noire, dévorant la lumière, dévorant les souvenirs, laissant dans son sillage l'abîme des lanternes brisées.

L'Épitaphe Murmurée sous la Lune Pâle

**Chapitre 6 : L'Épitaphe Murmurée sous la Lune Pâle** Le froid du pavé parisien mordait mes bottines de cuir noir, un mordant sec et implacable que la soie de la doublure peinait à adoucir. Dans la cour intérieure du « Chien Jaune », un de mes refuges les plus discrets, la lune chiche distribuait ses ombres. J'attendais, droite et ancrée, aussi inébranlable que la pierre elle-même, la livraison d'une caisse de champagne de contrebande. On me pressait de détails, cherchant à sonder la vérité sous la semelle, à vider les tripes sans goûter le jus. Mais ma patience, elle, n'avait pas de prix. J'avais répliqué, le regard aussi perçant que celui de mon inquisiteur, avec un léger frémissement de dédain : « La lune est pâle, dites-vous ? Elle ne ment pas, elle. Mon poids, mon cher, il repose toujours sur une assise solide. Jamais sur le sable mouvant des illusions ou les promesses en l'air des jeunes gens. Ce soir-là, sous cette lune chiche, c'était le pavé, monsieur. Ces gros blocs de granit usés par des siècles de charrettes et de talons, polis par la pluie et la crasse des ruelles. Un froid sec remontait, oui, malgré l'épaisseur du cuir. » L'odeur de pavé mouillé, mêlée à celle du charbon et d'un lointain parfum de pisse de chat, montait doucement, une familiarité âpre des bas-fonds. La caisse n'arrivait pas. L'attente, mon cher, forge les affaires, et révèle les âmes. Jamais je n'avais la main vide. Je tenais mon porte-cigarettes en argent ciselé, un présent d'un amant généreux et naïf. Un étui lourd et froid, que je faisais claquer doucement de temps à autre. Un bruit sec, métallique, rythmait ce silence tendu, le rompant sans le briser tout à fait. Une façon de me tenir, de marquer le temps, de ne pas laisser les secondes me filer entre les doigts. Mes yeux, eux, ne cherchaient pas les mensonges du ciel. Ils s'étaient posés sur un baril de bois, à ma gauche, un ou deux mètres de moi. Un baril ventru, sans couvercle, à même le pavé, servant à recueillir les déchets ou les eaux de pluie. Son bois sombre, gorgé d'humidité et de graisse, patiné par des années d'usage, semblait rugueux et crevassé sous le faible éclairage. Les cerclages de fer rouillé, loin de scintiller, marquaient sa structure, soulignaient sa vieillesse comme des cicatrices sur un visage. On me demanda ce qu'il recelait. Fallait-il toujours chercher un trésor au fond des choses ? J'avais soupiré, non sans une pointe d'amusement macabre : « Ce soir-là, le fond du baril recelait un mélange de feuilles mortes ramassées par le vent, quelques mégots de cigarettes écrasés et une flaque d'eau de pluie stagnante, noire comme de l'encre, où flottait un vieux bouchon de liège. Une misère, quoi. La poubelle de la cour, ni plus ni moins. » Cette flaque, noire comme de l'encre, n'offrait aucune surface immobile. Une vibration légère, imperceptible, parcourait sa peau liquide. Même au plus profond de la nuit, la cour du « Chien Jaune » n'est jamais vraiment muette : le vent s'y engouffre, une souris court dans les murs, un murmure s'échappe d'une fenêtre. Ces minuscules remous créaient des rides à peine visibles, pareilles à la peau d'un vieil homme qui respire. Le reflet, ce n'était pas l'image nette que l'on attend des miroirs, mais un amalgame, une pâte sombre et confuse. On y distinguait une tache plus claire, le fantôme de la lune, certes, mais déformée, étirée comme un œil aveugle, entourée d'ombres indistinctes des murs. Mon propre reflet y était absent. On m'interrogea sur le destin de ce fantôme lunaire, sur sa fragmentation ou son agonie visuelle. J'avais précisé, avec la froideur de celle qui a tout vu : « Ces minuscules mouvements de l'eau n'ont pas fragmenté la tache claire comme un miroir brisé. Les rides étaient trop faibles. La tache lumineuse, ce fantôme de lune, *ondulait* sur la surface de l'eau. Ses bords *flottaient et se déformaient* sans cesse, s'étirant et se rétractant de manière irrégulière, comme une gelée tremblante sous une légère vibration. La lumière *dansait* sur elle, lui donnant un aspect *vacillant*, mais elle restait toujours perceptible. Sa forme générale *s'allongeait et se contractait* doucement, perdant un instant sa rondeur relative pour devenir une ellipse plus fine, puis reprenant un semblant de sa forme originale. C'était un mouvement continu, une *respiration visuelle* de la lumière, sans interruption ni cassure nette. Le contour n'était jamais stable. Voilà le fait. » Et dans ce mouvement, cette respiration troublée de la lumière morte, se reflétait, me semblait-il, toute l'éphémère et la déformation de ce monde et de ses âmes.
Fusianima
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