Sulinara : L'Écorce et le Sang

Par Seb Le ReveurMAFIA

Le soleil n’était plus un astre, c’était une enclume. À onze heures du matin, le ciel au-dessus des falaises de Bonifacio avait une teinte de fer blanc. Une réverbération de métal qui brûlait les yeux. Au Sulinara, le chantier du palace ressemblait à une plaie ouverte, une balafre de béton et de gra...

Le Granit et la Sueur

Le soleil n’était plus un astre, c’était une enclume. À onze heures du matin, le ciel au-dessus des falaises de Bonifacio avait une teinte de fer blanc. Une réverbération de métal qui brûlait les yeux. Au Sulinara, le chantier du palace ressemblait à une plaie ouverte, une balafre de béton et de granit gris qui refusait de cicatriser. Elena Valmont se tenait sur la terrasse supérieure. Le vide plongeait vers une mer d’un bleu d’encre, striée par l’écume que le Libeccio soulevait avec une régularité de métronome. Son ensemble en lin blanc était gâché par une auréole de sueur dans le creux des reins. Elle fixait la piste de poussière ocre où trois camions de trente tonnes étaient immobilisés. En bas, le vacarme des marteaux-piqueurs avait laissé place à un silence de cathédrale en ruine. — Qu’est-ce qu’ils foutent ? lâcha-t-elle sans se retourner. — La Komatsu est en rade, Madame Valmont, répondit Moretti, le chef de chantier. Il essuyait son front avec un mouchoir trempé. Ses mains tremblaient. — Une panne ? Aujourd’hui ? — Les gars ont ouvert le réservoir, Madame. C’est du sucre. Elena se figea. Le mot résonna comme un coup de feu. Ce n’était pas un accident, c’était une signature. Une manière artisanale de dire que son empire allait s’arrêter net dans un crissement de métal fondu. Elle descendit les marches, ses talons claquant sur le béton brut. Arrivée à la pelleteuse, elle vit une mélasse noire et collante dégouliner sur le bloc moteur. — C’est du sucre de canne, dit une voix sourde. Le blanc ne prend pas aussi bien avec la chaleur. Ange Battesti était assis à l’ombre d’un chêne vert. Il taillait une pièce de bois, un geste lent, hypnotique. Il ne portait pas de casque, juste un marcel noir révélant des bras secs et une cicatrice courant du coude au poignet. Il l'observait avec un regard minéral, dépourvu d'émotion. — Tu vois quoi, Ange ? demanda-t-elle. — Je vois une femme qui a bâti sans demander la permission au vent. Et le vent n’aime pas être ignoré. Une Peugeot 508 noire remonta la piste, soulevant un nuage de poussière fine qui vint se déposer sur le lin blanc d'Elena. Un homme d’un certain âge en descendit. Chemise délavée, manches retroussées sur des avant-bras noueux. C’était Toussaint. Moretti fit un pas en arrière. Toussaint fit le tour de la pelleteuse. Il posa une main sur le métal brûlant. — Le sucre, c’est mauvais pour les moteurs, Madame Valmont, dit-il sans la regarder. — Qui êtes-vous ? Il ne répondit pas. Il fit un signe de la main. Deux silhouettes sèches sortirent de la voiture. Ils se dirigèrent vers le chauffeur du premier camion, un gosse du coin pétrifié contre sa cabine. — Qu’est-ce que vous faites ? s'écria Elena. Toussaint leva un doigt. Le mouvement des hommes fut lourd, précis. L’un d’eux attrapa le chauffeur par le col. Ce ne fut pas une bagarre, mais une exécution technique. Un coup de genou dans l’estomac, suivi d’une torsion de bras. Le craquement de l'épaule résonna comme une branche sèche. Le chauffeur s'effondra dans la poussière, étouffant un cri. — Arrêtez ! hurla Elena en cherchant son téléphone. Toussaint s’approcha d’elle, brisant son cercle de sécurité. Il sentait l’immortelle et la poudre. — Les gendarmes sont loin, Princesse. La route est mauvaise. Vous avez acheté un terrain à des gens qui ne savaient pas ce qu’ils vendaient. Mais on ne bâtit pas sur les morts des autres sans payer. Il désigna la machine morte. — Le sucre, c'était l’avertissement. Ce garçon qui saigne, c’est le deuxième. Le troisième, ce sera le Sulinara qui retournera à l’état de sable. Toussaint remonta dans sa voiture. Ses hommes balancèrent le blessé sur le côté de la piste. La Peugeot disparut dans le maquis, laissant une odeur de gomme brûlée. Elena tremblait. Sa rage impuissante lui dévorait les entrailles. Elle se tourna vers Ange. — Tu savais. L’ébéniste reprit son travail, le métal du ciseau mordant la chair du bois. — Il n’est pas venu pour votre argent, Madame Valmont. Il est venu vous dire que vous êtes sur son passage. Ce granit que vous voulez poser ? Il vient de la carrière de Sartène. Celle que la famille de Toussaint a perdue pendant la guerre. Chaque dalle est une insulte. Le soleil au zénith frappait les pierres. Elena regarda ses mains. Le lin blanc était taché de graisse noire. Elle comprit que le Sulinara n'était plus un chantier, mais un autel. Le vent se leva brusquement, chargé d’une odeur âcre. Ce n’était plus seulement le maquis. C’était l’eucalyptus en feu. Au loin, une ligne rouge serpentait sur la colline. Toussaint n'attendait pas de réponse. — Ange, aide-moi. — Je ne peux pas sauver votre hôtel, Elena. Mais je peux vous sortir d’ici si vous acceptez que tout est fini. — Je ne laisserai rien ! — Alors vous avez choisi votre tombe. Le premier réservoir de gazole explosa. Une gerbe orange illumina les falaises. Elena ne ressentit plus de peur, seulement un vide immense. Le nihilisme l'enveloppa comme un linceul. Elle courut vers le maquis, ses pieds meurtris dans la poussière. Ange surgit de l'ombre des chênes. Il tenait une rainureuse à bois, longue et affilée. Deux hommes de Toussaint descendaient la pente, fusils à la main. Ange ne fit pas de sommation. Il se coula derrière l'un d'eux. Ce fut une mise à mort de gibier. Il planta son outil à la base du crâne de l'homme avec une force brute. Le corps s'affaissa avec un bruit de sac de sable. Le deuxième tireur se retourna, mais Ange lui brisa le nez d'un coup de tête. La violence était poisseuse, sans grâce. L’homme tomba. Ange lui écrasa la trachée d’un coup de botte. Il ramassa le fusil de chasse et revint vers Elena. Il était couvert de sang. Il lui tendit l'arme. Le métal était chaud. — Prends-le. Toussaint attend dans sa bergerie. On va aller lui dire que le vent a tourné. Elena regarda le Sulinara brûler en contrebas. Ses millions, ses rêves, son nom. Tout partait en fumée noire. Elle serra la crosse de l’arme. Ses doigts trouvèrent la détente. Elle n'était plus une femme d'affaires. Elle n'était plus rien. Et c'est pour cela qu'elle était devenue dangereuse. — Montre-moi le chemin, Ange. Ils s’enfoncèrent dans les entrailles de la montagne. Le chapitre du granit était clos. Celui de la cendre s’ouvrait. La nuit ne faisait que commencer, et elle serait longue. Car dans le sud, on n’enterre pas ses morts tant que le feu n’a pas tout purifié.

L'Ombre de Toussaint

Le Libeccio s’était levé, un souffle brûlant qui charriait l’odeur du sel et de la charogne sèche. Il s’engouffrait dans les structures de béton brut du Sulinara, faisant siffler les armatures d’acier laissées à nu. Sur le plateau, le vacarme des pelleteuses s’était tu. Une poussière d’ocre, fine comme du soufre, stagnait à hauteur d’homme, enrobant les silhouettes d’un voile sépulcral. L’air n’était plus composé d’oxygène, mais d’un mélange acide de ciste grillé et de gasoil. La Mercedes 600 noire s’immobilisa dans un glissement de gravier. Elena Valmont ne bougea pas. Elle se tenait sur l’esplanade, silhouette de lin blanc immaculé dont la pâleur insultait la rudesse du paysage. À ses côtés, Ange Battesti fixait la voiture. Ses mains, noueuses comme des racines d’arbousier, se crispèrent sur le manche d’un ciseau à bois. La portière s’ouvrit avec un déclic mécanique, sec comme un armement de culasse. Toussaint en descendit. Il n’avait pas l’air d’un parrain de cinéma ; juste une chemise en coton beige et un visage qui était une carte de la Corse : des rides profondes comme des ravins et des yeux d’un bleu délavé qui semblaient voir à travers le béton. — Madame Valmont, dit-il d’une voix éraillée par le tabac de contrebande. Vous construisez une tour de Babel sur un nid de vipères. C’est ambitieux. Elena ne cilla pas, bien que l’air semblât s’être solidifié dans ses poumons. — Monsieur Toussaint, je présume ? Je n’aime pas les visiteurs impromptus. Le luxe n’attend pas. Toussaint eut un étirement de peau sur des dents jaunies. Il plongea la main dans sa poche. Les gardes de sécurité d’Elena, des muscles recrutés sur le continent, firent un pas. Marek, un colosse au regard vide, posa la main sur l’épaule du vieil homme pour s'interposer. La violence fut fulgurante. Avant que Marek n’ait pu refermer ses doigts, Toussaint avait pivoté. Un couteau, surgi d'une manche, décrivit un arc invisible. Un bruit de succion écœurant déchira l'air. Marek tomba à genoux, les deux mains plaquées sur son avant-bras. Le sang, d’un rouge noir, giclait entre ses doigts, maculant la poussière blanche. Toussaint n’avait pas seulement coupé ; il avait tranché les tendons avec une précision de boucher. — Le chêne est un bois dur, Madame Valmont, reprit Toussaint, ignorant l’homme qui gémissait à ses pieds. Mais le chêne brûle très bien. Il lui tendit l'objet : un *curnicciolu*, le manche taillé dans une corne de bélier noire, la lame sombre. Elena fixa l’arme. Quelque chose se produisit à cet instant, un déclic interne, froid et cristallin. Ce n'était pas du courage, mais une forme de folie lucide qui s'emparait d'elle. Elle comprit qu'elle ne devenait pas forte ; elle devenait pire qu'eux. Elle saisit le couteau. Ses tendons protestèrent sous la force de sa poigne, et le cuir gras de la gaine lui laissa une trace indélébile sur la paume. — Sortez de mon chantier, siffla-t-elle. Toussaint s’inclina légèrement. — La terre de Corse ne boit que deux choses : l’eau du ciel ou le sang des hommes. L’eau ne viendra pas cette année. Le soir tomba comme une punition. L’heure qui suivit fut un chaos de sirènes. Elena s'était réfugiée dans sa cabane de chantier quand un cri court retentit près des réservoirs. Elle courut, ses talons s’enfonçant dans la terre meuble. Santu, un de ses ouvriers locaux, était agenouillé dans une flaque de gasoil. Dumè, le neveu de Toussaint, l’arrosait avec un bidon rouge. L'odeur de l'essence était une agression chimique. — Considérez ceci comme un acompte, dit Dumè en actionnant son briquet. La petite flamme tomba. L’explosion de chaleur fut instantanée. Santu devint une torche hurlante. L’odeur de la chair brûlée, douceâtre et insupportable, frappa Elena. Elle vit le plastique des vêtements de l'ouvrier fondre, fusionner avec sa peau dans un sifflement de polymères liquéfiés. C'était une technique pure, une destruction sensorielle. Santu courait, projetant des gouttes de feu, jusqu'à ce qu'Ange Battesti ne l'étouffe sous une bâche ignifugée. Dumè partit dans un crissement de pneus. Le silence revint, seulement troublé par le crépitement des herbes sèches. Elena regarda Ange. Ses propres mains tremblaient de rage. Elle sortit son téléphone et le jeta dans la flaque de gasoil irisée. Elle n'avait plus besoin de l'ancien monde. — Pourquoi ? murmura-t-elle. — Pour vous montrer que vous n'êtes qu'une invitée dont l'invitation peut être retirée, répondit Ange, le visage roussi par les flammes. Elena se tourna vers les hauteurs de Bonifacio, là où brillait la maison de Toussaint. Elle serra le couteau de berger. — Ange, on ne va pas appeler les secours. On va lui rendre son cadeau. Ils chargèrent le corps supplicié de Santu à l'arrière d'un pick-up. Elena ne ressentait plus de dégoût, seulement une minéralité glaciale. Ils roulèrent jusqu'à la villa de Toussaint, une bâtisse de pierre qui semblait faire corps avec la falaise. La Mercedes noire attendait devant le portail. La vitre arrière s'abaissa. Toussaint était là, l'ombre d'un cigare à la main. — Vous avez de la terre sur les chaussures, Elena, dit-il. C'est bien. Elena s'approcha de la portière. Elle ne montra pas sa peur, elle montra sa mutation. Elle posa la lame du *curnicciolu* sur le rebord de la vitre, le métal grinçant contre le verre. — Écoutez-moi bien, vieil homme. Vous pensez que je tiens à ce béton ? Je m'en moque. Si vous touchez encore à un seul de mes hommes, je ne m'en prendrai pas à vos bergeries ou à vos camions. Elle se pencha, ses yeux brûlant d'une lueur que Toussaint reconnut avec une pointe d'inquiétude. — Je brûlerai ce que vous avez de plus cher. Je ne parle pas de votre vie, elle ne vaut plus rien. Je parle de votre lignée. Je traquerai chaque Battesti, chaque cousin, chaque héritier jusqu'au dernier. Je ferai de vos terres un désert de sel où rien, pas même le maquis, ne repoussera pendant un siècle. Je n'ai pas besoin de titres de propriété pour posséder votre peur. Toussaint garda le silence, sa fumée de cigare immobile dans l'air. Pour la première fois, il ne sourit pas. — Vous avez appris vite, finit-il par dire. — J'ai eu un excellent professeur, répliqua Elena. Elle recula d'un pas, laissant le couteau planté dans le joint de la portière. Elle tourna le dos à la Mercedes et marcha vers le pick-up d'Ange. Le Libeccio hurla de plus belle, propageant l'odeur du feu lointain sur toute la côte. Elle monta dans le véhicule sans un regard en arrière. — Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Ange, la voix brisée. — On attend que l'incendie se propage, répondit la Louve. Et on s'assure d'être les seuls à avoir de l'eau. Le pick-up s'élança dans la nuit, laissant derrière lui une traînée de poussière ocre. Au loin, sur les falaises, le Sulinara brillait sous la lune comme un crâne de géant. La guerre n'était plus une question d'argent. C'était une question de survie, et sur cette terre de granit, Elena Valmont venait de graver son nom avec le fer et le sang.

L'Offrande du Libeccio

Le Libeccio ne soufflait pas, il hurlait. C’était un vent sec, chargé de la rancœur du large, qui s’engouffrait dans les failles du granit et faisait vibrer les vitres blindées du Sulinara comme les cordes d’un violon désaccordé. À cette heure-là, entre chien et loup, le chantier aurait dû être une ruche de béton et d’acier. Au lieu de cela, il régnait un silence de cathédrale profanée, seulement interrompu par le claquement d’une bâche de protection et le ronronnement lointain d’un groupe électrogène. Elena Valmont se tenait sur la terrasse du futur penthouse, à soixante mètres au-dessus des écumes blanches des Bouches de Bonifacio. Sa robe en lin blanc, d’une coupe impeccable, semblait une insulte à la poussière d’ocre qui recouvrait tout. Elle tenait son téléphone avec une crispation qui blanchissait ses phalanges. — Trois camions, Moretti. Pas un petit colis. Trois semi-remorques chargés de chêne fumé et de cuir de Cordoue. On ne volatilise pas dix-huit tonnes de mobilier de luxe sur la T10 sans que quelqu’un ait vu quelque chose. À l’autre bout du fil, le silence de son chef de transport fut plus lourd que le vent. Elena sentit une première griffure d'angoisse, non pas une panique d'oiseau en cage, mais une pression minérale qui lui écrasait les poumons. — Elena, murmura enfin Moretti, sa voix brisée. On n'est pas à Milan. La route, ici, elle appartient à ceux qui marchent dessus la nuit. Le premier camion est arrivé sur le chantier. Enfin… ce qu’il en reste. Tu devrais descendre. Mais laisse tes nerfs en haut, Princesse. Elena raccrocha. Elle traversa les couloirs de béton brut, enjambant les câbles électriques qui serpentaient comme des boyaux noirs. L’ascenseur de chantier descendit dans un grincement métallique. En bas, la lumière crue des projecteurs découpait des silhouettes d’hommes immobiles. Des ouvriers portugais, des maçons locaux, tous debout, fixant une forme affaissée contre une pile de sacs de ciment. Au centre du cercle de lumière, un homme était agenouillé. C’était le chauffeur du convoi. Ses vêtements de travail étaient maculés d’une substance sombre. Il balançait d’avant en arrière, un mouvement de métronome fou. Elena fendit la foule. Le santal de son parfum fut étouffé par l'odeur métallique du sang frais. — Qu’est-ce qui s’est passé ? L’homme leva les yeux. Il ouvrit la bouche, mais seul un gargouillis atroce en sortit. Un filet de salive rouge et épaisse coula sur son menton. Il tendit une main tremblante, ouvrant sa paume. À l’intérieur, enveloppé dans un morceau de papier journal local, se trouvait un lambeau de chair violacé, encore humide. La nausée monta, acide. Elena recula, l'esprit frappé d'une sidération froide. Ce n'était pas un vol, c'était une ponction. On ne lui avait pas pris de la marchandise, on lui signifiait son impuissance par la chair. — Personne n’appelle la gendarmerie, tonna une voix calme. Ange Battesti était là, appuyé contre un montant en chêne massif qu’il avait passé la journée à poncer. Il avait de la sciure dans les cheveux et sur ses bras secs. Il tenait son ciseau à bois comme on tient une arme, par habitude. — Vous plaisantez ? rugit Elena, retrouvant une arrogance de façade. Cet homme est mutilé ! C’est un acte de guerre ! L’ébéniste s’approcha d’elle. Il sentait l’arbousier et le tabac froid. — C’est pas une guerre, Princesse. La guerre suppose deux armées. Ici, il n’y a que la terre et ceux qui essaient de lui arracher quelque chose sans demander la permission. Ce qu’ils veulent, c’est voir si tu sais lire le vent. — Qui a fait ça ? Toussaint ? Ange désigna l’horizon, là où une lueur orange commençait à teinter le ciel d’un éclat malsain. L’odeur de brûlé, portée par le Libeccio, devenait plus âcre. — Toussaint ne se salit pas les mains pour des meubles. Il est l’ombre qui permet à d’autres de bouger. La terre est sèche, Elena. Trop sèche. Ils savent que tu as peur du feu. Le feu lave tout : les preuves, les contrats, les ambitions. Ils te disent que ton empire est inflammable. — J’ai des appuis à Paris. Ange la regarda avec une pitié de pierre. — Paris est à mille kilomètres, Elena. Et tes assurances ne remboursent pas les langues coupées. Le craquement d'un talkie-talkie brisa la tension. La voix de la sécurité grésilla : — Madame Valmont ? On a une visite. Un homme seul. Dans une vieille 4L. Il dit qu'il vient pour "l'offrande". Elena se redressa, lissa sa robe souillée de poussière d'ocre et descendit vers la grille. La Renault délavée attendait, moteur tournant dans un bruit de casserole fatiguée. Un homme en sortit. Cheveux blancs, chemise beige, pantalon de velours. Il ressemblait à un grand-père de village, mais à son approche, les bergers allemands du chantier se couchèrent en gémissant. L'homme s'arrêta devant Elena. Il inspecta d'abord les murs du Sulinara, là où le béton s'insérait dans la roche. — C'est du beau travail, finit-il par dire d'une voix mélodieuse. Brutal, mais honnête. Le granit n'aime pas qu'on lui mente. — Monsieur Toussaint, je présume ? L'homme sourit. Un sourire qui s'arrêtait aux lèvres, laissant ses yeux fixes, opaques comme de l'obsidienne. — Je suis un voisin, Madame. Un voisin qui s'inquiète du bruit. Il paraît que vos livraisons s'égarent. La route de Bonifacio est traîtresse quand on ne connaît pas les virages. Votre chauffeur parlait trop. Il disait que vous alliez privatiser la crique. On lui a rendu service. Désormais, il écoutera. — Vous ne m'effrayez pas. Toussaint fit un pas vers la grille. Il posa sa main sur les barreaux, une main de paysan aux articulations noueuses. — Le Libeccio se lève, Madame. Voyez-vous cette lueur ? C'est le maquis qui brûle. Vos camions ne sont pas perdus, ils sont en sécurité. Mais la sécurité a un prix que vos banques ne garantissent pas. Il se tourna vers Ange, resté dans l'ombre. — Ange, fils de Pierre-Marie. Le chêne est un bois dur, mais il brûle bien. Rappelle à la Princesse que dans une île entourée d'eau, le feu est le seul maître. Toussaint remonta dans sa voiture. La 4L fit demi-tour dans un nuage de poussière rousse. Elena resta agrippée à la grille, le visage giflé par des grains de sable. Elle se tourna vers l'ébéniste. — Qu'est-ce qu'il veut ? — Ta soumission. Il veut que tu comprennes que le Sulinara ne t'appartient pas. L'invitée a oublié d'apporter le cadeau. — Quel cadeau ? Ange la fixa, et pour la première fois, elle vit une lueur de crainte dans son regard minéral. — Ton sang, Elena. Ou celui de ce que tu as de plus cher. Il se détourna. Elena rentra dans la cabane de chantier. Sur son bureau en verre, une fine couche de cendres grises s'était déjà déposée. Le téléphone sonna. C'était son associé à Paris. — Elena ? On a un problème. Les investisseurs s'inquiètent. Et Jean-Marc, ton responsable logistique... il n'est pas rentré à son hôtel ce soir. Elena ferma les yeux. Elle revit la paume ouverte du chauffeur, le lambeau de chair. Une froideur de marbre s'empara d'elle, remplaçant le dégoût par une certitude tranchante. — Jean-Marc ne rentrera pas, murmura-t-elle. — Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ? — Le vent a tourné. Elle raccrocha. Dehors, des cendres tombaient maintenant sur le béton blanc du Sulinara, comme une neige noire. Elena ne tremblait plus. Elle comprit que pour survivre à cette terre, elle allait devoir cesser d'être la Princesse Valmont. Elle allait devoir devenir aussi dure que le granit, aussi imprévisible que le maquis, et aussi cruelle que ceux qui l'observaient depuis les collines. Le chapitre des négociations était clos. Celui du sang venait de s'ouvrir, écrit à l'encre de la sève et du diesel. Elle ramassa un ciseau à bois abandonné sur le plan de travail, testant le tranchant de la lame contre son pouce jusqu'à ce qu'une perle rouge apparaisse. Elle n'était plus une étrangère. Elle était devenue une proie qui se faisait les dents.

La Loi du Bois

L’air dans l’atelier d’Ange ne se respirait pas, il se mâchait. C’était une mixture épaisse de poussière de chêne, de résine chauffée à blanc et de la sueur rance du Libeccio qui s'engouffrait par les fentes du bardage. Dehors, la Corse brûlait sous un soleil de plomb fondu, mais ici, dans la pénombre striée par les lames de lumière tombant du toit en tôle, le temps s’était cristallisé. Elena Valmont fit un pas, ses talons aiguilles s’enfonçant dans un tapis de copeaux dorés. Elle ressemblait à une anomalie, une tache de lin blanc immaculé dans un antre de bêtes de somme. Elle portait son arrogance comme une armure, mais sous le tissu fin, la sueur traçait des sillons glacés le long de sa colonne vertébrale. Elle fixait le dos d’Ange. Il ne s’était pas retourné. Il maniait une varlope avec une régularité de métronome, chaque mouvement arrachant un ruban de bois parfait, un gémissement de la matière qui répondait à la tension de la pièce. — Ange, j’ai perdu un chef de chantier hier soir, dit-elle, sa voix sèche comme un coup de trique. On ne l’a pas retrouvé. On a retrouvé sa voiture au bord de la falaise, moteur tournant, les portières grandes ouvertes sur le vide. L’ébéniste ne s’arrêta pas. Le muscle de son épaule, saillant sous un débardeur noir sali par la sciure, tressaillit à peine. — Les falaises de Bonifacio sont gourmandes, Elena. Le vent pousse fort. Parfois, les gens oublient de s’accrocher à ce qui est solide. — Ne joue pas à ça avec moi. Tu sais qui a fait le coup. Tu connais chaque ombre de ce maquis. On me sabote, on me vole, et maintenant on s’en prend à mon personnel. Je paie pour une sécurité que je n’ai pas. Je veux des noms. Ange posa lentement sa varlope. Il se retourna, essuyant ses mains calleuses sur un vieux chiffon imprégné d’huile de lin. Ses yeux, deux fentes d’obsidienne, fixèrent Elena avec une intensité qui la fit reculer d’un millimètre. Un millimètre de trop. Il le vit. Il sourit, mais c’était le sourire d’un rasoir. — Tu crois que c’est une affaire de business ? Tu penses qu’on est dans une salle de réunion à la Défense ? Ici, on ne dirige pas une mascarade. On subit la loi du sang ou on la fait respecter. Tu as posé tes blocs de béton sur une terre qui a de la mémoire. Et la mémoire, ici, c’est une maladie qui ne guérit jamais. Il se déplaça vers le fond de l’atelier, là où une immense pièce de chêne centenaire reposait sur des tréteaux de fer. Il fit signe à Elena d’approcher. Elle s’exécuta, le menton haut. Au centre de la pièce de bois, profondément gravée, se trouvait une croix noire. Une balafre brûlée, une trace de suie et de graisse qui dévorait le chêne de l’intérieur. — La croix de suie, murmura Ange. On ne marque pas le bois pour le plaisir. On le marque pour dire que ce qui est bâti avec lui appartient aux morts. Ton palace est assis sur une faille de vendetta. Ce terrain appartenait aux Pozzo di Borgo. Tes titres de propriété ne valent pas la peau d'un renard. La famille spoliée n’a jamais signé le départ. Ils n’ont pas reçu l’argent, Elena. Ton intermédiaire a gardé la mise, et il est probablement déjà au fond d'un trou. Pour ceux du maquis, tu es une voleuse de terre. — J’ai tout fait légalement ! J’ai les actes notariés ! Si c’est une question d’argent, qu’ils viennent négocier ! Tout a un prix, Ange. Tout. Ange se rapprocha d'elle. Elle sentit l'odeur du tabac froid et de la sciure. — Tu parles de prix, ils parlent de valeur. Tu parles de contrats, ils parlent d'honneur. Toussaint ne viendra pas s'asseoir autour d'une table en verre. Toussaint, il attend que le fruit soit mûr pour le cueillir. Et le fruit, c'est toi. Un bruit métallique retentit à l'extérieur. Un choc lourd, suivi du silence oppressant du chantier à l'arrêt. Ange ouvrit la porte coulissante d'un geste sec. Sur le seuil, déposé avec une précision chirurgicale, se trouvait un sac de chantier en toile épaisse. Le fond était imbibé d'un liquide sombre. Elena s'approcha, le cœur battant contre ses côtes. Ange s'accroupit et ouvrit le sac. Elle ne put retenir un cri étouffé. À l'intérieur, un berger corse, massif, la gorge tranchée d'une oreille à l'autre. Dans sa gueule : une liasse de billets de cinq cents euros, maculés de sang, et une branche d'arbousier. — Le message est clair, murmura Ange. L'argent ne servira qu'à payer tes funérailles. L'arbousier, c'est le signe de l'été. Et cet été, Elena, il va être très chaud. Ton cadre... il sert déjà de compost sous un chêne vert. Ils veulent que tu partes. — Je ne peux pas, balbutia-t-elle. J'ai investi quarante millions. Mon empire... — Alors ton empire sera ton tombeau. Elena sortit de l'atelier en titubant, aveuglée par la lumière blanche. Le silence du chantier était total. Les pelleteuses semblaient des squelettes de dinosaures figés. Elle atteignit la villa provisoire, ce cube de verre posé au bord de l'abîme. À l'intérieur, la climatisation créait une bulle de froid artificiel. Elle se servit une vodka. Ses mains étaient propres, soignées. Des mains de princesse. Elle se souvint de celles d'Ange. Noires. Cicatrisées. Le téléphone vibra. Numéro masqué. — Madame Valmont, dit une voix calme. C’était Toussaint. — Qu'est-ce que vous voulez ? — Le chêne est un bois difficile, reprit la voix. S'on ne le respecte pas, il éclate. Ange a dû vous expliquer. Nous allons avoir besoin de discuter. Pas de chiffres. De respect. Je vous envoie quelqu'un ce soir. Ne soyez pas en retard. Le maquis n'aime pas attendre. La ligne coupa. Elena fixa le coucher de soleil qui embrasait les falaises. La mer ressemblait à un lac de sang. Une fissure s'ouvrait en elle. La peur ne l'habitait plus seule ; une ombre nouvelle, plus dense, s'y glissait. Elle ne se sentait plus victime. Elle se sentait contaminée. À l'heure convenue, un 4x4 noir l'attendait. Elle monta sans un mot. Le trajet fut une plongée dans les entrailles de l'île, là où la route n'est plus qu'une suggestion. Ils atteignirent une clairière de chênes verts. Toussaint était assis sur une pierre plate. Il tenait une petite boîte en bois. À côté de lui, deux hommes portaient des luparas, des fusils à canon scié de calibre 12. L'odeur de la poudre noire et de l'huile d'arme flottait dans l'air saturé de chaleur. — Vous êtes à l'heure, dit Toussaint. Il ouvrit la boîte. Une oreille humaine, sectionnée avec une précision de chirurgien, reposait sur un lit de feuilles d'arbousier. Elena ne détourna pas les yeux. Elle sentit un froid minéral se substituer à son sang. — Mon chef de chantier ? demanda-t-elle. Sa voix était désormais un fil de rasoir. — La mer est une sépulture propre, répondit Toussaint. Parlons de ce que vous allez nous donner pour que le Sulinara ne devienne pas votre bûcher. — Dites-moi votre prix, Toussaint. Qu'on en finisse avec ce folklore. La violence fut subite. Un des hommes s'avança et frappa Ange, qui avait été amené là par une autre piste, avec la crosse de sa lupara. L'ébéniste s'écroula. — Pas de folklore, cracha Toussaint. Ici, on traite en souveraineté. D'un geste lent, méthodique, l'homme de Toussaint saisit la main d'Ange et la plaça sur un madrier de chêne marqué de la croix noire. Il sortit une dague de berger. D'un coup sec, il larda la paume, clouant presque la main au bois. Le hurlement d'Ange fut étouffé par le Libeccio. Le sang jaillit, nourrissant les rainures calcinées de la croix. Elena regarda le sang couler. Elle regarda l'homme qu'elle admirait, profané. Elle ne frémit pas. Elle sentit au contraire une force obscure l'envahir. Elle n'était plus une étrangère ; elle devenait une part de cette horreur. — Vous avez votre contrat, Toussaint, dit-elle. Mais n'oubliez jamais : le granit ne pardonne pas les chocs. Si on frappe trop fort, il éclate. Et quand il éclate, tout le monde reçoit les éclats. Toussaint la dévisagea. Il ne trouva aucune faille. — Le transport reprend demain, conclut-il. Avec nos chauffeurs. Soudain, une détonation sourde retentit depuis la falaise. Une lueur orangée déchira le ciel. Le Sulinara brûlait. Ils avaient allumé le gaz. Elena vit son empire s’illuminer de l’intérieur. Les vitres volèrent en éclats, pluie de diamants mortels sur le granit. — Partez, dit Toussaint. Le feu arrive. Elena se précipita vers son véhicule, traînant Ange vers la banquette arrière. Elle n'était plus la femme de Paris. Elle était une bête blessée qui venait de découvrir ses crocs. Elle démarra en trombe. La descente fut une course contre la mort. Le maquis était un mur de feu rugissant. La chaleur rendait le tableau de bord brûlant. Devant elle, un chêne vert foudroyé par l'incendie s'abattit en travers de la route. Il brûlait comme une torche. Elle ne freina pas. Elle visa le tronc. Le choc. L'acier contre le bois. Le Defender fit un bond terrifiant, manquant l'abîme, puis retomba. Elle accéléra encore. Elle ne s’arrêta qu’au bord de l’eau, sur la plage de Piantarella. Elle sortit du véhicule, ses mains noires de suie et de sang. Elle regarda le Sulinara, là-haut, qui finissait de se consumer. C'était son phare. Son monument à la haine. — On a tout perdu, murmura Ange, prostré. Elena se tourna vers lui. Ses yeux brillaient d'une lueur démente, une fêlure sombre qui ne se refermerait plus. — Non, Ange. On n'a rien perdu. On vient d'acheter le droit de ne plus avoir de limites. Elle sortit son téléphone. Elle composa un numéro de mémoire. Quelqu'un qui ne connaissait pas la loi du bois, mais celle de l'acier et du silence. Elle ne voulait plus de bâtisseurs. Elle voulait des démons. — Toussaint pense que le feu purifie, dit-elle en regardant ses mains souillées. Il se trompe. Le feu ne fait que durcir le métal. Le Sulinara sera reconstruit. Mais cette fois, les fondations seront faites de leurs os. Elle regarda la mer. La Princesse était morte dans les flammes. Ce qui restait sur la plage était bien pire. Elle était devenue l'île. Elle était devenue le diable.

L'Enlèvement

Le soleil au-dessus de Bonifacio n'était plus un astre, c'était une sentence. À quatorze heures, le ciel affichait une nuance de bleu si violente qu'elle en devenait aveuglante, un métal chauffé à blanc qui pesait sur le plateau de granit. L'air stagnait, chargé d'une odeur de poussière de ciment et de résine de ciste carbonisée par la canicule. Le Libeccio s'était tu, laissant place à un silence de plomb, celui qui précède les exécutions. Elena Valmont se tenait près de son Audi Q8 dont la carrosserie rutilante semblait une insulte à la rudesse du maquis. Elle ne tremblait pas encore ; elle bouillait d'une rage de propriétaire. Elle regarda les mâts de surveillance. Les trois caméras haute définition arboraient une paupière de peinture bleu cobalt, épaisse, dégoulinante. Un travail chirurgical. — Ils ne l’ont pas pris, murmura-t-elle. Ils l’ont effacé. À cinquante mètres, le Sulinara se dressait, monstre de béton brut défiant la falaise. Cinquante ouvriers s’y activaient. Le hurlement des meuleuses et le va-et-vient des camions continuaient, imperturbables, comme si Marc, l’homme qui signait leurs chèques, n’avait jamais existé. Elena s’approcha d'une dalle en cours de coulage, ignorant la boue de ciment qui souillait ses sandales de créateur. — Pascal ! hurla-t-elle. Le chef de chantier, un colosse aux avant-bras couturés de cicatrices, prit son temps avant de retirer ses gants de croûte de cuir. — Madame Valmont, dit-il d'une voix qui râpait comme du gravier. C’est pas le moment pour les visites. — Marc a disparu, Pascal. Entre le parking et le bureau. Les caméras sont aveugles. Qui a vu quoi ? Pascal cracha un jet de tabac sur le sol brûlant. Il regarda ses hommes, puis la forêt de pins laricio. — On regarde le béton, pas les voitures. Ici, le vent fait plus de bruit que les hommes. Et aujourd’hui, il n’y a pas de vent. On s’occupe de ce qu’on maîtrise : le ferraillage, le dosage. Le reste, c’est pas de notre ressort. L'Omertà n'était pas une absence de bruit ; c'était une décision collective, plus solide que le ciment qu'ils coulaient. Elena tourna les talons et se dirigea vers l'aile ouest. Là, l'odeur du chêne vert luttait contre la puanteur du gasoil. Ange Battesti était seul dans la future suite royale, agenouillé, une varlope à la main. — Marc a été enlevé, Ange. Le mouvement de la main s'arrêta. L'ébéniste se redressa. Son t-shirt noir collait à ses muscles secs, dessinant une anatomie de prédateur aux aguets. — Je sais, répondit-il simplement. — Tu sais ? Et tu restes là à polir ton bois ? Ange s'approcha, brisant sa distance de sécurité. Il sentait la sciure et une pointe d'eucalyptus. — Ce n'est pas un chantier que tu diriges, Elena. C'est un autel. Tu as voulu construire ton palais sur une terre qui a de la mémoire. Et la mémoire de cette terre a un prix que tu n'as pas encore payé. — J’ai versé deux cent mille euros d'impôt révolutionnaire le mois dernier ! Ange eut un sourire qui n'atteignait pas ses yeux de silex. — Tu as payé pour qu'on te laisse tranquille. Tu n'as pas payé pour être respectée. Marc a fait l'erreur de croire que les chiffres suffisaient. Il a parlé de "délais" à des gens qui ne connaissent que la parole donnée et le sang versé. Soudain, une explosion sèche retentit sur le parking. L’Audi Q8 n’était plus qu’une torche. Les ouvriers s'étaient arrêtés, regardant le luxe se transformer en scories sans faire un geste vers un extincteur. Elena sentit son téléphone vibrer. Un numéro masqué. — La terre est sèche, Elena. La voix était calme, basse. C’était celle de Toussaint. La voix du sol, de la roche qui s’effrite sous le gel. — Rendez-moi Marc. Dites-moi combien. — Ce que je veux ne se compte pas, petite. Marc a oublié de demander la permission de poser ses fondations dans le jardin de mes ancêtres. Maintenant, il apprend le silence. Tu vas regarder ton empire brûler un peu. Demain, peut-être, tu sauras comment on demande pardon en Corse. La communication coupa. Ange lui saisit brusquement le bras, ses doigts s'enfonçant dans la chair comme une prise de fer. — Viens. Le feu va attirer les curieux. Et les curieux, ici, on les enterre. Il l'entraîna vers le sentier dérobé qui s'enfonçait dans le maquis impénétrable. La descente vers la bergerie de l’Ondella fut un calvaire. Elena trébuchait, ses escarpins broyés par le granit décomposé, tandis qu’Ange glissait entre les ronces avec une souplesse de fauve. Lorsqu'ils atteignirent le replat, l'air devint plus lourd, saturé par l'odeur du suint et de la peur. Devant la bâtisse en pierres sèches, Toussaint les attendait, assis sur un billot, découpant une tranche de prisutu avec un Opinel. À ses pieds, une glacière de chantier bleue. — Vous êtes en retard, dit Toussaint. Il désigna la glacière. L'un de ses hommes l'ouvrit. Un froid blanc s'en échappa. Il y plongea la main et en sortit une oreille ornée d'une boucle d'or. Elena manqua de s'évanouir. — Ça, c’était pour le retard, dit le vieil homme. Marc est à l'intérieur. Il a essayé de m'expliquer que ton terrain appartenait à une "holding". J’aime ce mot. Ça sonne comme quelque chose qu’on peut tenir dans la main. Mais quand j'ai serré la sienne, j'ai bien vu qu'il n'y avait que des os. Deux hommes traînèrent Marc hors de la bergerie. Il était torse nu, le visage réduit à un masque d'ecchymoses. — Choisis, Elena, murmura Toussaint en se levant. Ta main droite, celle qui signe les chèques... ou la langue de ce bougre qui a trop parlé. — Non... pitié... — La pitié est un luxe que tu n'as pas importé ici. Ange, approche. Prends le couteau de ton père. L'ébéniste s'avança. Il sortit une lame de carbone noircie au manche en corne de bélier. Il regarda Elena, et elle vit dans ses yeux une résignation terrifiante. — Ferme les yeux, Elena, dit Ange d'une voix blanche. Elle ne put pas. Ange s'agenouilla. Il saisit la main de Marc. Un éclair d'acier. Le cri du financier ne fut pas humain ; ce fut un déchirement qui monta des profondeurs du sol. Ange avait tranché l'auriculaire et l'annulaire de la main droite. La "mutilation pédagogique". — Voilà ta garantie, trancha Toussaint. Il ne signera plus rien qui ne nous plaise pas. Et toi, chaque fois que tu regarderas tes mains propres, tu te souviendras du prix de la pierre. Soudain, un bruit sourd résonna à l'étage de la bergerie. Un garde d'Elena, caché, tenta de s'interposer avec un fusil à pompe. Un des hommes de Toussaint, armé d'un canon scié, fut plus rapide. Le vigile fut projeté par-dessus la rambarde de pierre. Son corps s'écrasa sur le sol dans un craquement sec. — La violence est une langue, Elena, murmura Toussaint. Ne me force pas à prononcer les consonnes. Demain, tes gardes quittent l'île. Ce sont mes hommes qui tiendront le Sulinara. C'est Ange qui décidera de qui respire sur ce chantier. Toussaint disparut dans l'ombre du maquis. Ange ramassa les doigts dans la poussière, les enveloppa dans un mouchoir et les glissa dans sa poche. Il ne l'aida pas à se relever. — Pourquoi ? balbutia-t-elle dans un sanglot. — Ce n'est pas de la haine, Elena. C'est de l'écologie. Tu es un corps étranger et le système immunitaire de cette terre te rejette. J'essaie juste de t'éviter d'être enterrée avec ton béton. Il se tourna vers la mer. Le Libeccio se levait enfin, une caresse brûlante portant l'odeur du sang et du ciste grillé. — Qu'est-ce que je dois faire ? — Choisir. Mais cette fois, tu ne choisis pas entre deux profits. Tu choisis entre ton orgueil et la vie. Va te laver. L'odeur de la peur attire les bêtes. Elena se releva, ses vêtements de soie maculés de boue rouge. Elle regarda l'ombre dévorante du Sulinara au loin. Elle n'était plus la Princesse ; elle était une otage du paysage. Alors qu'elle marchait vers sa voiture, elle sentit une froideur nouvelle l'envahir. Elle commença à affûter sa propre lame, celle du désespoir. Si Toussaint possédait la terre, elle possédait encore le feu. Et le feu ne demande jamais la permission de tout dévorer.

Négocier l'Impossible

Le soleil de quatorze heures n’était plus un astre, c’était une enclume. Au Sulinara, le chantier s’était figé dans une torpeur de plomb. Les bétonnières s’étaient tues, laissant la place au sifflement sec du Libeccio qui griffait les arêtes de granit. Elena Valmont se tenait dans ce qui devait devenir le grand atrium du palace. Ses pieds, moulés dans des escarpins en cuir de nappa, s’enfonçaient dans une poussière volcanique. Dans sa main droite, elle serrait une enveloppe de papier kraft froissé. L’objet pesait une tonne. À l’intérieur, la chevalière en or de Marc, son directeur d’exploitation disparu quarante-huit heures plus tôt. La bague était noyée dans une poignée de terre d’un rouge ferreux, une terre qui ne venait pas du littoral, mais des entrailles de l’Alta Rocca. Elena sentit une goutte de sueur couler entre ses omoplates. Elle regarda ses doigts. Ils ne tremblaient plus. Elle les referma avec une violence soudaine, les ongles s’ancrant dans la paume. — On n’appellera pas, murmura-t-elle. Le commissaire de Bonifacio resterait dans son bureau. En Corse, la gendarmerie était un décor de théâtre ; le vrai pouvoir ne portait pas d’uniforme. Elle traversa le chantier d’un pas saccadé, ignorant les salutations craintives des ouvriers. Elle se dirigea vers l’aile est, là où l’odeur du diesel cédait la place à celle du bois fraîchement débité. Ange Battesti était là. L’ébéniste travaillait une pièce massive de chêne vert. Torse nu, sa peau tannée par le sel était couverte d’une pellicule de sciure blonde. C’était un homme de pierre et d’écorce. — Ange, dit-elle. Il s’arrêta. Il posa sa ponceuse avec une délicatesse de prédateur. — La terre rouge, finit-il par dire sans qu’elle ait besoin de montrer l’enveloppe. Le vent porte l’odeur de ce qu’on déterre. Et ici, on déterre souvent les mêmes choses. Il se tourna vers elle. Ses yeux étaient deux éclats de silex. Il vit la pâleur de la "Princesse", mais nota aussi la fixité nouvelle de son regard. — Ils ont pris Marc, dit-elle. Je veux savoir combien ils veulent. Ange s’approcha. Il sentait la sueur, le bois brûlé et le tabac froid. Il prit l’enveloppe, en versa le contenu dans sa main calleuse. — Ce n’est pas une question d’argent, Elena. Ils t’ont envoyé un acte de propriété. Il laissa retomber la terre sur le béton brut. Elle forma un petit tas rouge, comme une tache de sang séché. — Emmène-moi les voir, ordonna-t-elle. — Enlève tes chaussures de ville, répondit simplement l'ébéniste. Là où on va, le luxe, c’est de rester vivant. La Land Rover Defender d’Ange s’enfonçait dans le maquis. La piste était un entrelacs de roches saillantes et de racines de bruyère. Elena était agrippée à la poignée de maintien, le corps secoué par les soubresauts du véhicule. — Pourquoi toi ? demanda-t-elle. — Mon grand-père a partagé le pain avec Toussaint au maquis. Le sang appelle le sang. Et puis, je sais me taire. C’est la monnaie la plus rare ici. Il pila. Le Defender dérapa sur les graviers. Devant eux, la piste était barrée par une vieille Mercedes noire. Deux hommes étaient appuyés contre le capot. Petru, un colosse au crâne rasé, tenait une lupara — un fusil de chasse à canon scié — posée sur l’épaule. Ghjuvan, plus jeune, fumait nerveusement. — Descends, dit Ange. Et garde tes mains visibles. Le sol brûlait à travers les semelles d'Elena. Le silence n'était troublé que par le chant strident des cigales. Petru s’approcha, l’odeur d’ail et de vin aigre le précédant. Il leva sa main libre et caressa le col de la chemise en lin d'Elena. — C’est du beau tissu, ça, gronda-t-il. Ça doit prendre feu en une seconde. Comme ton chantier. Elena ne recula pas. Au contraire, elle pencha légèrement la tête, ses yeux sondant le vide dans ceux du géant. Une pulsion de pouvoir glacée, jusque-là enfouie sous les codes parisiens, commença à battre dans ses tempes. — Où est Marc ? Ghjuvan ouvrit le coffre de la Mercedes et en sortit une forme affalée. Il la projeta au sol. Marc n'était plus qu'une loque violacée, sa chemise de ville maculée de sang noirci. Il gémissait, un son de gorge animal. Elena eut un haut-le-cœur qu’elle ravala aussitôt. Petru colla le canon froid de la lupara sous le menton d'Elena, lui forçant la tête en arrière. — Il est en train d’apprendre la géographie locale. Les morts n’aiment pas le béton. — Ça suffit, Petru, intervint Ange. Le Vieux l’attend. Le colosse abaissa son arme. Ghjuvan attrapa Marc par les cheveux et le balança dans le coffre comme un sac de ciment. Le bruit du hayon résonna comme une exécution. La Jeep reprit sa route vers une bergerie fortifiée, une verrue de granit gris encastrée dans le flanc de la montagne. À l’intérieur, l’obscurité était percée par des meurtrières. Toussaint était assis au fond, devant une table de chêne balafrée. Il découpait une miche de pain avec un Opinel. — Assieds-toi, Elena Valmont. Sa voix était une vibration venant du sol. Elena s’exécuta. Toussaint planta son couteau dans le bois. — Cette terre appartient à celui qui la saigne, dit-il. Et jusqu’ici, c’est toi qui nous saignes avec tes piscines qui pompent nos sources. — Je crée des emplois, Toussaint. Un bruit sourd interrompit la phrase. Dehors, Petru venait de frapper Marc. Elena ne cilla pas. Elle fixa le vieil homme. — La prospérité, c’est pour les touristes, reprit Toussaint. Nous, on a besoin de respect. Ton homme a cru qu'il pouvait contourner la taxe de la montagne pour le ciment. Ghjuvan saisit la main de Marc et la plaça sur un billot de bois. Il sortit une hachette de sa ceinture. L’acier brilla dans la pénombre. — Arrêtez, dit Elena. Dites-moi le prix. Toussaint se leva, immense. Il s'approcha d'elle et posa ses mains calleuses sur ses épaules. Il fixa le collier qu’elle portait : une pièce d’or antique sur une chaîne de platine. — Donne-moi une part de toi, murmura-t-il. Ton cœur contre sa main. Si tu me le donnes, tu acceptes que je possède une partie de ce que tu es. — Elena, ne fais pas ça, intervint Ange. Si tu lui donnes, tu seras liée à lui par le sang. Elena regarda le billot, puis le visage de Toussaint. Elle comprit que l'argent n'avait plus cours. Ses mains ne tremblaient plus lorsqu'elle défit le fermoir. La chaîne de platine glissa sur la table comme un serpent d'argent. Toussaint sourit, un pli cruel sur ses joues de cuir. Il glissa le bijou dans sa poche et fit un signe. La hachette se planta dans le billot, à quelques millimètres des doigts de Marc. — Le chantier va reprendre, dit Toussaint. Mais il y a une dernière chose. Marc est une fuite, Elena. Un entrepreneur ne laisse pas une fuite détruire ses fondations. Il a parlé. Il voulait appeler la gendarmerie. Toussaint sortit un Beretta 92FS de sa ceinture. Il le tendit à Elena, la crosse la première. — Ton père n'a pas eu le courage de finir ce qu'il avait commencé. C'est pour ça qu'il est mort en pleurant à Nice. Toi, tu as plus de sève. Colmate la fuite. Elena saisit l'arme. Le métal était brûlant, lourd. Elle sortit de la bergerie. Marc rampait dans la poussière rouge, levant vers elle un œil tuméfié. — Elena… s’il te plaît… Elle leva le Beretta. Le Libeccio se leva brusquement, piquant ses yeux de poussière. Elle vit le Sulinara en pensée, ses lignes pures, sa pierre sèche. Le visage de son père s'effaça. Le tremblement s'arrêta. Son visage devint un masque de marbre. *BANG.* Le coup de feu déchira l'air. Marc s'effondra dans la poussière. Le sang commença à imbiber la terre, une tache sombre que le sol assoiffé buvait avidement. Elena baissa l'arme. Elle ressentait un grand vide froid, une absence totale de lumière. Toussaint lui reprit doucement le pistolet. Il ramassa le briquet en or de son père sur la table et le lui tendit. — Bienvenue chez toi, Elena Valmont. Le retour vers la côte se fit dans un silence de tombeau. Quand le Sulinara apparut au détour d'un promontoire, Elena descendit du Defender devant l'atrium. L'architecte accourut vers elle, des plans à la main, l'air anxieux. — Madame Valmont ! On a un problème avec la livraison de marbre, ils disent que… Elena s'arrêta. Elle posa son regard sur l'homme. Un regard de granit. — Il n'y a plus de problèmes, dit-elle d'une voix glaciale. Appelez le fournisseur. Dites-lui que si le marbre n'est pas là demain à l'aube, c'est lui qu'on coulera dans les fondations. L'architecte déglutit et s'enfuit. Elena s'avança jusqu'au bord de la falaise. Le Libeccio hurlait, mais elle ne le craignait plus. Elle était le vent. Elle était le sang du Sulinara. Elle sortit le briquet d'or et l'alluma. La petite flamme défia la tempête. Au loin, une fumée noire s'élevait du maquis. La terre exigeait son dû, et Elena était enfin prête à tout lui donner.

Le Sanctuaire de Ciste

La nuit était d'un bleu d'encre, dense, presque solide. Le Libeccio s'était tu, laissant place à une immobilité terrifiante où le moindre craquement d'une branche de ciste résonnait comme un coup de feu. Ange marchait devant, silhouette de prédateur minéral se fondant dans l'ombre des chênes verts. Il ne se retournait pas. Elena suivait, seule. Toussaint l’avait exigé : elle devait venir sans escorte, ou Marc, son chef de chantier, ne verrait pas l’aube. Une épine d’arbousier lacéra la soie de son chemisier. Deux mille euros de couture milanaise réduits en loques par le maquis. Ici, le luxe n'était qu'un linceul de plus. — On s'arrête, haleta-t-elle. Ange s'immobilisa. Il resta de dos, statue de bois brûlé. — Le Sulinara se voit d'ici, dit-il d'une voix basse. Regardez-le, Elena. C’est votre mausolée. Au loin, sur la crête, le squelette de béton brutalisait l'horizon. Vu d’ici, il ressemblait à une carcasse abandonnée, un kyste que l'île s’apprêtait à rejeter. — J’ai payé pour cette terre, Ange. J’ai les actes notariés. Ange se retourna enfin. Ses yeux étaient deux fentes d'obsidienne. — Le papier ne pèse rien face au sang. Stefanini vous a vendu des chiffres. Mais les dettes d’ici ne se règlent pas à la banque. Elles se transmettent comme une maladie de famille. Ils atteignirent la bergerie, une construction basse faite de pierres sèches. Devant l’entrée, deux silhouettes fumaient. Ils ne portaient pas de masques. À ce stade, l'anonymat était inutile. À l'intérieur, l'air était saturé de tabac brun et de suint. Toussaint attendait derrière une table massive, un couteau de berger posé devant lui. — Entrez, Madame Valmont. Elena tenta de redresser les épaules, mais ses talons s'enfonçaient dans la terre battue. — Libérez Marc, commença-t-elle. Nous discuterons des compensations financières. Toussaint esquissa un sourire sec. — Vous parlez d'argent comme un aveugle parle de couleurs. Votre palace est bâti sur un cimetière de promesses. Stefanini n’a pas seulement menti ; il a fait disparaître un de nos jeunes qui s'opposait au projet. Il est sous la dalle de votre future piscine à débordement. Vous possédez le crime, maintenant. Pour nous, le propriétaire du mur est responsable de ce qu’il cache. La porte s'ouvrit avec fracas. On jeta Marc aux pieds d'Elena. Il était blafard, un émetteur radio brisé gisant à côté de lui. — Il essayait d'appeler les secours, dit l'homme au cou de taureau. Toussaint soupira, ramassant son couteau. — En Corse, quand on ne respecte pas le silence, on perd le droit de parler. D'un mouvement foudroyant, il saisit Marc par les cheveux, lui renversant la tête. Elena hurla, mais la lame ne trancha pas la gorge. Elle s’arrêta contre la carotide. — Vous voulez sauver cet homme ? demanda Toussaint. Alors vous allez déterrer ce que Stefanini a caché. De vos propres mains. Ange va vous ramener. Si le soleil se lève et que le petit n'est pas sorti de son tombeau, ce sera un massacre. La descente vers le chantier fut un calvaire. Ange ne disait rien, mais son silence pesait plus lourd que les menaces. Lorsqu'ils atteignirent le Sulinara, il força le cadenas d'une remise et jeta un marteau-piqueur aux pieds d'Elena. — Mettez-vous au travail. Le Libeccio va se lever. C’est le vent qui nettoie. Elena s'agenouilla. Ses mains, qui n'avaient jamais porté que du cristal, saisirent la poignée glacée. Le premier coup de percussion déchira la nuit. Elle frappait, le corps secoué de vibrations brutales, la poussière de ciment formant une croûte grise sur son visage. — Pas là, murmura Ange à son oreille. Plus à gauche. Là où le béton est sombre. C’est là que le silence est le plus lourd. Elle creusa jusqu'à ce que la pointe d'acier rencontre autre chose que la pierre. Ange écarta les gravats et ramassa une alliance en or ternie. — Stefanini n'a pas seulement volé l'argent, dit Toussaint, apparu dans l'ombre des projecteurs. Il a volé le repos d'un homme. Il fit un signe. Deux hommes s'avancèrent vers Morel, le directeur de chantier, qui attendait ligoté près d'une pelleteuse. — On a trouvé les factures, Morel, dit Toussaint. Vous avez acheté du bois brésilien pour gratter une commission, au lieu d'utiliser notre chêne. Le cri de Morel déchira la nuit quand l'homme au couteau lui trancha deux doigts sur l'acier de la machine. Une amputation sèche pour la trahison du bois. — Un acompte, murmura Toussaint à Elena. Soudain, une détonation sourde fit vibrer le sol. L'aile sud du palace s'embrasa. L'odeur du gazole et de la sève amère envahit l'air. — Non ! hurla Elena. Mes millions... — Ce n’est que de la pierre, trancha Ange. Le bois que j'ai posé ici refusait de s'ajuster à vos murs. En le brûlant, je lui rends sa liberté. L'incendie dévorait le Sulinara. Le Libeccio poussait les flammes avec une faim de loup. Toussaint s'approcha d'Elena, l'odeur du maquis brûlé collée à ses vêtements. — Le Sulinara va brûler jusqu'à l'aube. À l’aube, il ne restera que le squelette. Tu prendras l'argent de l'assurance, tu paieras la dette, et tu ne reviendras jamais. Si tu ramènes des juges ou des gendarmes, ce ne sont pas les murs qui brûleront la prochaine fois. Ce sera ton nom. Il la saisit par les cheveux, forçant sa tête en arrière. Elena vit l'acier briller. — Pour que tu n'oublies pas... D'un geste vif et précis, Toussaint dessina une entaille profonde sur la joue gauche d'Elena, de la pommette à la mâchoire. Elle ne cria pas ; la douleur était une brûlure blanche qui sature les sens. — Voilà ta quittance, dit-il en la relâchant. Le sang de Valmont mêlé à la poussière de Sulinara. Ange, ramène-la. Ange la souleva et la déposa dans un vieux Defender. Ils redescendirent vers la plaine en silence. Derrière eux, le Sulinara n'était plus qu'une torche monumentale s'effondrant dans un nuage d'étincelles. Il s'arrêta près de l'aéroport de Figari, alors que le ciel virait au gris fer. — Sors, dit Ange. Ne te retourne pas. Si tu te retournes, ça veut dire que tu cherches encore à comprendre. Et comprendre, ici, c'est rester pour toujours. Elena descendit. Elle marchait sur le bitume, ses pieds nus ensanglantés, sa robe en lambeaux. À l'intérieur du terminal, elle croisa son reflet dans une vitre. Elle vit une étrangère dont la joue portait une marque indélébile. Elle ne demanda pas de soins. Elle acheta un billet pour Paris, le premier vol. Dehors, le maquis recommençait déjà à recouvrir les ruines. La terre avait repris son dû. Le sang avait séché. Sous l'écorce, la sève continuait de couler, amère et noire, portant le secret des hommes qui ne meurent jamais tout à fait.

Le Sang du Sulinara

Le soleil ne se couchait pas, il s’écrasait. Sur la terrasse supérieure du Sulinara, là où le béton brut léchait encore les blessures du granit, l’air n’était plus qu’une masse solide, saturée de l’odeur âcre du ciste calciné et du relent métallique des pelleteuses à l’arrêt. Le Libeccio s’était tu. Un silence d’exécution. Toussaint était assis sur une caisse de coffrage, indifférent à la poussière qui maculait son pantalon sombre. À soixante ans passés, l’homme semblait sculpté dans le granit de Bonifacio : poreux mais indestructible. En face de lui, Elena Valmont tenait sa position, colonne de lin blanc immaculée au milieu d’un champ de ruines. Ses traits étaient tirés, révélant la prédatrice sous le vernis social. Dans son sac, le poids d’un Beretta 92FS au chrome provocateur la rassurait. Un jouet de parvenue, mais qui tuait comme les autres. — On ne construit pas sur le sang des autres sans en verser un peu du sien, Elena, dit Toussaint d’une voix basse. Il n’utilisait pas de titres. Ici, seule la terre nommait les hommes. À quelques mètres, Morel, le chef de chantier, gisait face contre terre. L’un des hommes de Toussaint, un colosse au crâne rasé, s’approcha du blessé. Sans une once d'émotion, il lui écrasa lourdement la botte sur la main gauche. Le craquement des métacarpes fut net, obscène. Morel émit un sifflement d’agonie avant de s’évanouir. Elena ne cilla pas. — L’argent, c’est pour les touristes. Pour ceux qui partent, reprit Toussaint en sortant une lame à manche de corne. Ce que je te demande, c’est d’être chez toi. Et pour être chez toi, il faut que je sois chez moi. Cinquante pour cent. On gère la sécurité, l’approvisionnement, la paix. Tu gères les draps en soie. — Cinquante pour cent, c’est une reddition, répliqua Elena. Sa voix était un scalpel. Je ne connais pas ce mot. Vous voulez voir si j’ai du sang dans les veines ? Jouons selon vos règles. Elle désigna Ange Battesti. L’ébéniste se tenait à l’écart, appuyé contre un pilier de chêne massif. Ses mains étaient noires de sève et de poussière de ponçage. Il était l’âme organique de ce squelette de béton. — Ange prétend que ce palace est une insulte à l’île, continua Elena. Je parie le Sulinara sur lui. Demain, à l’aube, il doit poser la pièce maîtresse du hall : le linteau de chêne vert de huit cents kilos. Seul. À la main, selon la méthode des anciens. S’il réussit avant midi, vous baissez votre demande à cinq pour cent. Un simple droit de passage. Toussaint sourit. Une grimace de loup. — Et s’il échoue ? — S’il échoue, vous prenez tout. Je pars et je ne reviens jamais. Toussaint se leva. Sa silhouette découpait le ciel de fin de journée. Il s’approcha d’Ange. — Ange n’est pas un outil, Elena. C’est un Battesti. S’il réussit, il récupère les terres de sa famille, celles que ton groupe a rachetées par des moyens discutables. S’il échoue, il finit comme ton garde du corps. Dans la poussière. Ange se décolla du pilier. Son regard était un puits de mine. — Tu as utilisé mon nom pour sauver ton argent, Elena, dit-il doucement. Maintenant, je vais utiliser ton palace pour sauver mon âme. Le lendemain, l’aube s’abattit comme une sentence. Le ciel, d’un orange maladif, pressait la chaleur contre la falaise. Les silhouettes du clan Toussaint étaient déjà là, immobiles autour de l’esplanade. Ange s'approcha du linteau monumental. Il était torse nu, ses muscles dessinant une géographie de cicatrices et d'effort. Il enroula une corde de chanvre autour de ses poignets. Le supplice commença. Le bois gémit, un cri de résistance de forêt millénaire. Ange tirait, les vertèbres craquantes, le visage pourpre. Un millimètre à la fois. Soudain, un pick-up blanc déboula dans un nuage de poussière. Deux hommes en descendirent, armés de fusils à canon scié. Les Rossi. La dissidence mafieuse ne voulait pas de défi ; elle voulait du feu. — Le clan Rossi ne veut pas de défi, Toussaint ! hurla le premier en épaulant son arme. On veut la Française et on veut brûler ce tas de merde ! Toussaint ne bougea pas d'un cil. Le coup de feu partit d’un de ses hommes resté dans l'ombre. Le Rossi reçut la balle en plein sternum, projeté en arrière par l'impact. Le second fut cueilli par le colosse au crâne rasé qui lui fracassa le nez d'un coup de tête brutal. La violence fut brève, sèche, une ponctuation nécessaire. — Continue, Battesti, lança Toussaint. La mort n’est qu’un bruit de fond. L’un des hommes de Toussaint s’approcha d’Ange et versa un seau de gasoil sur le granit où l'ébéniste prenait appui. Ange glissa. La poutre retomba, écrasant son pied gauche dans un craquement de fracture nette. Il s'effondra, la face dans la poussière. Mais il se releva. Ce n'était plus un homme, c'était une force minérale. Utilisant la poutre comme béquille, il se cala contre un pilier. Dans un ultime effort qui fit jaillir le sang de son nez, il projeta le linteau vers le haut. Le choc fut sourd. Le bois s’encastra dans le granit avec une précision chirurgicale. — Onze heures quarante-deux, dit Toussaint en rangeant sa montre à gousset. Il s’approcha d’Elena, dont le visage restait de marbre malgré la sueur. — L’accord est scellé. Mais n’oublie pas, Valmont : le Sulinara est construit sur un os brisé. Ça ne s’oublie pas. Les ombres se retirèrent dans le maquis. Elena s’approcha d’Ange, prostré au pied de son œuvre. Elle ne chercha pas à le consoler. Elle regarda ses mains en lambeaux, puis leva les yeux vers l'horizon. Au loin, dans le noir absolu du maquis, des points rouges commençaient à danser. L'incendie. Poussé par le Libeccio, le feu léchait déjà les contreforts de la propriété. Toussaint n'avait pas besoin de parts ; il lui suffisait de regarder la terre reprendre son dû. Elena sentit l'odeur de la fumée, lourde et victorieuse. Elle ne ressentit aucune peur, seulement une satisfaction monstrueuse. Elle caressa le linteau de chêne, puis le chrome froid de son Beretta. Le Sulinara brûlait déjà, mais il brûlait à elle. Si elle ne pouvait posséder ce sanctuaire de luxe, elle en posséderait le bûcher. Elle sourit, un sourire amer et coupant, tandis que les flammes transformaient son empire en un tombeau de lumière noire. Le sang avait coulé, le bois était scellé, et la fête pouvait enfin commencer.

L'Efficacité du Chaos

Le Libeccio s’était levé, un souffle rance charriant le goût de la ciste brûlée et la poussière du granit. Elena Valmont coupa le contact. Le silence qui suivit fut une menace. Sur le chantier du Sulinara, les pelleteuses Caterpillar s’alignaient comme des bêtes foudroyées. Les ouvriers n'étaient plus que des silhouettes à l’œil fuyant. L'air collait son chemisier à sa peau. Ici, son lin blanc et ses parfums ne servaient qu’à désigner sa gorge aux prédateurs. Son téléphone vibra. Langevin. — Elena, on se retire, lâcha la voix grésillante. Le risque pays est ingérable. Menaces sur le personnel, banques qui gèlent les crédits. Ton projet est un cimetière. — Vous êtes des lâches, Langevin. L'argent n'a pas de couilles, mais je pensais que vous aviez au moins de l'instinct. — On a l'instinct de survie. Adieu. Elle rangea l'appareil. Ses jointures étaient blanches. Sous l’ombre d’un mur de pierre sèche, Ange Battesti était accroupi. Il passait sa main sur une poutre de chêne. Un geste de sourcier. — Ils nous lâchent, Ange. L'ébéniste fit sauter un éclat de bois d'un coup de pouce. Ses doigts tremblaient imperceptiblement, une vibration nerveuse qu'il dompta en serrant le poing. — L'argent est comme l'eau, dit-il. Ça coule là où la pente est douce. Ici, la pente est raide. Toussaint possède la montagne. — Je vais le tuer. Ange leva ses yeux délavés par le sel. — Pour tuer un homme comme lui, il faut mourir deux fois. Une fois pour le péché, une fois pour la terre. Vous n'êtes pas encore née ici, Madame Valmont. Elena tourna les talons. Elle entra dans le baraquement de chantier où l'attendaient ses hommes de sécurité. Kovacs, le colosse au crâne rasé, transpirait une sueur acide. — Les caméras ont été sectionnées à la hache, dit-il. — Je m'en fous. On change de doctrine. On est en siège. — On n'a pas d'armes, intervint un jeune. Juste des matraques. S'ils montent avec des fusils, on va se faire ouvrir comme des lapins. Elena ne répondit pas. Elle se dirigea vers l'entrepôt technique et fit sauter le cadenas d'une armoire à coups de barre à mine. Elle en sortit des pistolets de scellement pneumatiques Hilti. — Kovacs, modifiez ces clouteuses. Enlevez les sécurités de contact. Je veux qu'elles tirent à deux mètres. — C'est illégal, balbutia le jeune. On va en taule. — La taule, c'est pour les vivants. Elena saisit une meuleuse. Le poids du métal la stabilisa. Elle essuya une goutte de sang sur sa lèvre, une écorchure qu'elle ne se souvenait pas avoir reçue. Elle ne sentait plus la douleur, seulement le métal. — On va préparer des pièges. Mélangez l'époxy et le gasoil. On va créer du napalm artisanal. S'ils veulent le chaos, on va leur donner l'enfer. Un cri retentit. Un ouvrier s'effondra dans la cour, une flèche de harpon rouillée plantée dans la cuisse. Elena s'agenouilla près de lui, sans un regard pour son pantalon de luxe. Elle détacha le message lié à la tige. *« Le sang n'est pas de l'encre. Il ne s'efface pas avec un chèque. »* Elle leva les yeux vers la falaise. Toussaint était là, silhouette immobile sur le ciel de plomb. Un dieu ancien contemplant le sacrifice. Elena broya le papier. — Kovacs, préparez les clouteuses. Fixez au décor tout ce qui approche. Elle retourna aux réservoirs. Kovacs versait le gasoil rouge dans des bouteilles de Cristal Roederer avec une précision de pharmacien. Le goulot heurta le verre dans un tintement cristallin. Le lin des rideaux de luxe servait de mèche. Elena caressa la lame de son cutter. Une vieille Fiat Panda blanche remonta l'allée dans un nuage d'ocre. Orso en sortit, le sourire gras, les épaules trop larges dans son polo serré. Il s'arrêta devant Elena, cracha à ses pieds. — Mon oncle dit que tu n'as plus rien. Laisse les clés, monte dans la voiture. On t'emmène au ferry. Tu ne regardes pas derrière toi. Elena fit un pas. Son ombre dévorait celle d'Orso. — Et si je refuse ? — Alors on nettoie. Au feu et à la chaux. Le silence fut rompu par le craquement d'une poutre qu'Ange venait de briser. Elena plongea. Ce ne fut pas un coup, mais une morsure. La lame du cutter trancha la joue d’Orso de l’oreille à la bouche. Un bruit de papier déchiré. Le métal crissa contre l’os de la mâchoire et la pointe se brisa net. Le sang jaillit, inondant le polo blanc. Kovacs plia l'homme en deux d'un coup de genou et lui saisit les cheveux. — Tu diras à Toussaint qu'on ne négocie pas avec la vermine, murmura Elena. On l'écrase. Jetez-le dans le ravin du maquis. Les sangliers finiront le travail. La Panda bascula dans le vide cinquante mètres plus bas. Le silence revint, plus lourd. Ange l'observait. — Tu as signé ton arrêt de mort, dit-il. — Non. J'ai signé l'acte de naissance du Sulinara. Ange, utilise ton bois. Fais des herses. Kovacs, videz les cuves. Je veux que le périmètre soit imbibé. Elle entra dans le baraquement. Son écran affichait un solde à zéro. Saisie conservatoire. Elle ferma l'ordinateur. Elle n'avait plus besoin de chiffres. Elle sortit une bouteille de champagne transformée en bombe. — On va faire des cocktails Molotov avec les bouteilles du futur bar. Puisque les banquiers ne veulent pas trinquer, ils vont nous regarder brûler. Elle se regarda dans le miroir piqué. La Princesse de Paris était morte. Restait la louve, les yeux injectés du reflet des premières flammes. Au loin, le premier barrage de feu s'éleva, une muraille orange et grasse. Toussaint apparut au bord de l'incendie, sa chemise blanche irréelle dans la fournaise. — Tu as armé tes gardes, Elena. C'est une erreur. Ici, quand on sort un fusil, c'est pour s'en servir. Es-tu prête à ce que ta lignée en paie le prix ? — Je ne suis pas venue pour la paix. Si un seul de tes hommes franchit ce feu, je fais sauter les cuves de gaz. Tu n'auras que de la cendre. Toussaint leva la main. Un signal court. Une détonation balaya la terrasse. Des rafales de semi-autos martelèrent le béton. Elena fut tirée en arrière par la main calleuse d'Ange. — Venez ! Ils se réfugièrent dans la future cave, creusée dans le granit. L'air y sentait la pierre morte. — Ils sont partout, dit Kovacs, une plaie à la joue. — On ne part pas, siffla Elena. Ange vérifiait la pression d'une clouteuse modifiée. — Toussaint veut vous briser, pas vous tuer. Il veut vous voir implorer. Les bouteilles d'essence volèrent à travers les baies vitrées. Le feu prit sur le chêne et le lin. Le Sulinara hurlait. Elena voyait ses millions s'évaporer dans une fumée noire. Elle ne ressentait rien d'autre qu'un froid polaire. Elle retourna dans le grand hall, au milieu des décombres fumants. Toussaint l'attendait sous un lustre emballé. — Tu es revenue. C'est bien. — Vous avez tué mes hommes. — J'ai nettoyé. Signe la cession des parts. Pars demain. Ne reviens jamais. — Et si je refuse ? Toussaint pointa un pistolet vers elle. — Alors je brûle tout. Toi et ton ébéniste avec. Un clou d'acier de dix centimètres siffla et se ficha dans la colonne de granit à deux pouces de la tempe de Toussaint. Ange était sur la mezzanine, la clouteuse au poing. — Touche-la, et le prochain t'ouvre la gorge. Toussaint sourit, une grimace de carnassier. — Brûlez tout. Le bâtiment explosa en un enfer de résine et de gazole. Ange sauta, attrapa Elena et l'entraîna vers la falaise. Le marbre éclatait sous la chaleur. Elena jeta son briquet dans la réserve de bouteilles d'oxygène. L'onde de choc les projeta au sol. Une boule de feu monta à cent mètres, balayant l'arrogance des murs. Elena riait. Un rire sauvage, dépouillé. Dans les flammes, elle vit Toussaint reculer, le visage déformé par une émotion nouvelle. Ils s'enfoncèrent dans le maquis, là où l'ombre est une étoffe grasse. Ange marchait devant, son ciseau à bois à la main. Deux hommes surgirent. Ange frappa avec une froideur de charpentier. La lame entra dans la gorge du premier avec un bruit de succion. Il ne tua pas le second, il lui trancha les tendons des poignets. — Qu'il raconte à Toussaint ce qu'il a vu, dit-il. Ils atteignirent un *stazzu* caché dans un repli de la montagne. À l'intérieur, des caisses de fusils d'assaut. — Je croyais que tu fuyais ça, dit Elena. — On ne fuit pas ce qui coule dans ses veines. Il lui tendit un fusil. Le métal était huileux. Elena se regarda dans un débris de miroir. Elle ne voyait plus la femme, mais l'incendie. — Il a cru que j'étais une proie facile à cause de mon lin blanc, dit-elle. — Il a oublié que le granit ne pardonne pas, répondit Ange. Un hélicoptère balaya la crête au loin. — Ils nous cherchent, murmura Ange. — Laisse-les chercher. Ils ne savent pas qu'on n'est plus les proies. Elena arma son fusil. Le clic métallique fut la seule réponse au vent. La guerre ne faisait pas que commencer. Elle devenait leur seule raison de respirer.

Le Secret d'Ange

Le Libeccio s’était levé brusquement, comme une insulte crachée à la face des falaises. Il n'apportait aucune fraîcheur, seulement cette haleine de fournaise qui chargeait l'air de poussière de granit et de l'odeur âcre des cistes calcinés. Sur les hauteurs du Sulinara, le chantier ressemblait à une carcasse de béton abandonnée par des géants. Le luxe brut souhaité par Elena Valmont — ce mariage impossible entre la sauvagerie de la roche et la pureté des lignes — commençait à ressembler à un mausolée. Elena marchait, ses talons hauts claquant avec une arrogance déplacée sur les dalles de pierre sèche. Elle portait un tailleur de lin blanc, une armure de soie qui semblait défier la crasse environnante. Sous le tissu fin, sa peau était moite d’une peur froide. Elle se dirigea vers l'aile sud, là où l’odeur du chêne vert fraîchement débité dominait celle du diesel. C’était le sanctuaire d'Ange Battesti. L’atelier était une structure ouverte sous une toiture de tôle. Ange était là, le dos voûté sur une console monumentale. Le bruit de sa varlope, un souffle organique, semblait être le seul rythme cardiaque encore sain dans ce chaos. Elena s’arrêta à quelques mètres. Elle observa le jeu des muscles sous le t-shirt poisseux. Il était sec, impénétrable, l’air aussi ancien que les ruines de l’île. — On a retrouvé le téléphone de Lefebvre, dit-elle d’une voix blanche. Dans le maquis. À dix kilomètres d’ici. Ange ne s’arrêta pas. Le copeau de chêne s’enroula, fin comme une hostie, avant de tomber au sol. — Le maquis reprend toujours ce qui lui appartient, répondit-il sans lever les yeux. Les objets comme les hommes. — Arrête ce cirque. Tu sais très bien que ce n’est pas un accident. Les livraisons ont été détournées. Les ouvriers ne viennent plus. Et maintenant, un cadre de mon groupe s'évapore. Elle jeta une enveloppe de papier kraft sur l’établi. La varlope s’immobilisa. — J’ai fait des recherches sur ton nom. Battesti. Ce n’est pas un nom d’ébéniste. C’est un nom qui fait baisser les yeux dans les bars de Bonifacio. Un nom qui rime avec l’omerta. Ange se redressa lentement. Il la dépassait d’une tête. Ses yeux étaient d’un vert sombre, la couleur des arbousiers dans l’ombre. — Tu es le neveu de Toussaint, lâcha-t-elle. L’homme qui me rackette en silence depuis le premier jour. Le silence qui suivit fut plus lourd que le béton des fondations. Soudain, un bruit de moteur lourd déchira l'air. Une Mercedes noire remontait le chemin de terre, soulevant un nuage de poussière rousse. Elle s'arrêta à quelques mètres de l'atelier. Toussaint descendit. Il portait une chemise de lin bleu délavé, l'air d'un retraité inoffensif si l'on oubliait son regard, deux fentes de noirceur absolue. — On ne frappe pas à la porte d’une maison qui n’a pas encore d’âme, Elena. On entre pour vérifier si les fondations sont solides. Il fit un signe de tête. Deux hommes sortirent de la voiture, traînant un sac de sport noir dont dépassaient deux jambes en pantalon de costume gris. Ils jetèrent le fardeau aux pieds d'Elena. Le sac s'ouvrit. C’était Lefebvre. Ses mains avaient été sectionnées au niveau des poignets. Elena ne recula pas, elle resta figée, fixant avec une fascination glacée la marque blanche laissée par la montre disparue sur le poignet bleui de son comptable. Une tache de sang minuscule vint souiller le bout de son escarpin verni. — Il nous a expliqué vos montages financiers, Madame Valmont, reprit Toussaint en sortant un couteau de berger pour se curer les ongles. C’est intéressant, la finance. C’est comme le maquis : on croit savoir où on va, et puis on se perd. Il se tourna vers Ange. — Pose ton ciseau, neveu. On rentre à Sartène. La récréation est finie. Petru, brûle cet atelier. Le bois de chêne fait de la très bonne braise. Petru, un colosse au cou de taureau, s'avança avec un bidon de gasoil. Il y eut une seconde de vide absolu. Un instant suspendu où même le vent sembla retenir son souffle. Ange bougea. Ce fut une fulgurance. Avant que Petru ne puisse réagir, Ange lui brisa le poignet d'un coup de tranchant de main net. Le craquement de l'os résonna contre le béton. Dans la foulée, il saisit le Beretta 9mm dissimulé sous l'établi. L'odeur de la poudre brûlée et la chaleur soudaine de la détonation envahirent l'espace. La balle frappa Petru en pleine gorge. Il n'y eut pas de cri, juste un gargouillis étouffé et l'odeur métallique du sang qui giclait sur la sciure de bois. — Tire-toi, Elena ! hurla Ange. Toussaint ne bougea pas, un sourire carnassier aux lèvres malgré le cadavre à ses pieds. — Le sang appelle le sang, Ange. Tu viens de signer ton arrêt de mort. L'incendie, poussé par le Libeccio, léchait désormais les premiers contreforts du chantier. Ange saisit le bras d'Elena et l'entraîna vers l'escalier dérobé qui serpentait le long de la falaise. Ils dévalèrent les marches de granit alors que, derrière eux, le Sulinara commençait à hurler sous les flammes. Le gazoil s'était embrasé, transformant l'atelier en un brasier dantesque. Ils atteignirent la crique en bas, là où un Zodiac était amarré. Ange lança le moteur. Le vrombissement sourd de la machine couvrit enfin les craquements de la forêt qui mourait. Alors qu'ils s'éloignaient vers le large, Elena se tourna vers la côte. Le palace n'était plus qu'une plaie incandescente dans la nuit corse. Elle ne ressentait aucune tristesse pour ses millions partis en fumée, seulement une froideur viscérale. Elle regarda ses mains, tachées de cendre. Ange ne disait rien. Il fixait l'obscurité de la mer, sa silhouette se confondant avec le noir de l'eau. Il n'y avait plus de pensées, plus de projets, seulement le bruit mécanique du moteur et l'immensité du vide devant eux. Le Libeccio s'apaisait en mer, laissant place à un silence pesant, interrompu uniquement par le clapotis régulier de l'écume contre le boudin de caoutchouc. Le Sulinara disparut derrière un cap, emportant avec lui leurs anciennes vies. Dans le sillage du bateau, il ne restait que de l'eau sombre et le souvenir d'une terre qui n'accepte jamais qu'on lui impose une âme qui n'est pas la sienne.

L'Exécution Différée

L’aube sur les Bouches de Bonifacio n’était pas une promesse. C’était une menace. Une lame blanche qui découpait le granit avec la sécheresse d'un couperet. Ce matin-là, le Libeccio s’était tu, laissant place à une chape de plomb. L’air sentait le ciste calciné et la poussière de ciment. À six heures, le chantier du Sulinara aurait dû hurler. Les bétonnières auraient dû broyer le silence. Mais rien. Un calme de cathédrale profanée. Elena Valmont descendit de sa Range Rover. Ses talons s’enfonçaient dans la terre aride, sa robe de lin blanc jurant avec la rudesse du décor. Elle ajusta ses lunettes noires, le regard fixé sur la carcasse de béton qui s’élevait comme un squelette de titan au milieu des arbousiers. Quelque chose ne tournait pas rond. À l’entrée, une silhouette était affalée contre un pylône. C’était Marc, son directeur de chantier. L’homme qui, deux jours plus tôt, lui garantissait encore la maîtrise des « aléas logistiques ». Elena s’approcha. Elle ne cria pas. Marc était vivant, les yeux vitreux, fixant un point invisible vers la Sardaigne. Il tremblait d'un spasme régulier. Nu jusqu'à la taille, sa peau citadine était brûlée par le sel. Ce n'était pas sa nudité qui glaçait le sang, mais son torse. On n’avait pas utilisé d’encre, mais de l’acier. Les lettres étaient nettes, tracées avec une régularité clinique là où la chair est tendre. Le sang avait séché en une croûte noire. *« LE BÉTON NE PROTÈGE PAS DU REMORDS »* — Marc… murmura Elena. L’homme émit un sifflement de bête. Ses ongles étaient arrachés, non par la torture, mais par l’effort désespéré de gratter le granit. Un bruit de pas résonna. Ange Battesti était là, debout près d’un tas de madriers. Il tenait son ciseau à bois, la lame luisante. Son visage de pierre ne trahissait rien. — Tu savais, cracha Elena, sa peur muée en rage froide. — Ici, on observe, répondit Ange d'une voix sourde. On regarde les étrangers qui croient que le monde s’achète. La terre n'a pas signé de chèque, Elena. Il désigna Marc du menton. — Ils ne l'ont pas tué. Ils lui ont rendu sa vérité. Ton béton ne pèse rien face à un homme qui a vu le fond de son propre puits. Autour d'eux, le chantier se vidait. Les ouvriers ramassaient leurs sacs sans un mot. Un cariste laissa la clé sur le contact et s’éloigna. Le bruit des portières qui claquaient au loin résonna comme des coups de feu. — Qu'est-ce qu'ils font ? Appelez-les ! Je double la prime ! hurla Elena. Ange eut un sourire sans joie. — L'argent est pour ceux qui ont un avenir. Eux, ils viennent de voir leur passé gravé sur la peau de ton directeur. Le Sulinara est maudit. Quand le sang se mélange à la chaux, la maison ne finit jamais de pleurer. Le message n'est pas pour Marc. Il n'est qu'un papier à lettres de viande. Le message est pour toi, Princesse. *** Le trajet vers la clinique de Porto-Vecchio fut un tombeau. Marc ne respirait plus que par saccades. Une goutte de sang perla de la lettre « R » de *Remords* pour tacher le cuir beige de la voiture. Elena ne nettoya pas. Elle conduisait les mains crispées, les phalanges blanches. À la clinique, le médecin-chef, dont elle finançait pourtant l'aile de cardiologie, refusa de lui serrer la main. — Qu'est-ce qu'ils lui ont fait ? — Ils lui ont enlevé son âme. Quittez l’île, Elena. Avant que le message ne change de destinataire. Elle sortit en trombe. Quarante-deux degrés au tableau de bord. Elle ne rentra pas à sa villa. Elle retourna au Sulinara. Elle devait voir Ange. Il était l'interface, le traducteur entre son monde d'acier et cette terre de sang. Elle le trouva dans la salle de réception vide. Il travaillait à la main, un rabot glissant sur une planche de chêne sombre. Le bruit du bois scarifié était le seul son dans l'immensité. — Je ne suis pas venue pour fuir, dit-elle. Je ne laisserai pas des voyous me dicter ma conduite. Ange posa son rabot. — Des voyous ? Toussaint n’est pas un voyou. C’est un gardien. Tu es une invitée qui a oublié de dire bonjour et qui a commencé à casser les meubles. Va le voir. Sans avocats. Sans gardes. Là-bas, dans le maquis, là où le chemin s'arrête. *** Elena monta dans sa Range Rover. La montée fut une épreuve. Les branches griffaient la carrosserie. Elle s'en moquait. Le chemin mourut devant un muret de pierres sèches. Elle continua à pied, ses escarpins se brisant sur le granit. Toussaint était assis sur une souche, devant une bergerie séculaire. Il pelait une pomme avec un couteau de berger. Le ruban de peau tombait dans la poussière. À ses pieds, un chien aux yeux jaunes grogna. — On m'avait dit que tu étais têtue, dit-il sans lever les yeux. Mais entre la ténacité et le suicide, il n'y a que l'épaisseur d'une feuille. — Vous avez brisé Marc, lança-t-elle. Qu'est-ce que vous voulez ? L'argent ? Dites-moi le prix. Toussaint se leva. Il dégageait une puissance animale. — L'argent est pour ceux qui n'ont pas de racines. Tu as coulé ton béton sur une source que ma famille utilise depuis quatre générations. Tu as cru qu'un acte de propriété signé par un notaire véreux te donnait le vent et l'ombre. Tu demandes le prix ? C’est l’humilité. Mais tu ne connais pas ce mot. Deux hommes sortirent des fourrés. L'un d'eux renversa un seau aux pieds d'Elena. Un bruit de viande mouillée. Dix têtes de sangliers fixaient le vide dans la poussière. Les mouches commençaient déjà leur travail. — Tu vois ça ? On finit par devenir le gibier. L'autre homme saisit le poignet d'Elena. Sa poigne était un étau. Il sortit un scalpel. La lame appuya sur le dos de la main de la femme. Une douleur électrique, puis brûlante. Il traça une croix parfaite dans la chair fine. Le sang tacha le chemisier en soie. — C'est ton nouveau titre de propriété, murmura Toussaint. Si demain, à l'aube, les pelleteuses n'ont pas quitté la source, ce ne sera pas un message que je graverai. Ce sera une épitaphe. Pars. Le maquis devient vorace après le coucher du soleil. *** Elena regagna le chantier alors que le crépuscule dévorait tout. Le ciel virait au violet funèbre. Elle trouva Ange près des générateurs. — Ils vont tout brûler ? demanda-t-elle, berçant sa main bandée. — Ils brûlent l'accessoire, répondit Ange. Ils brûlent ce que tu as apporté pour purifier le reste. Un vieux Defender noir émergea de l'obscurité. Toussaint en descendit, calme. Un de ses hommes jeta un sac en toile de jute aux pieds d'Elena. Un bruit charnu. — Le chef de chantier, dit l'homme. Il a confondu le devoir et la survie. Elena ne regarda pas le sac. Elle regarda l'homme qui déversait de l'essence sur les madriers de chêne qu'Ange avait sculptés pendant des mois. — Non ! cria Ange. Pas le bois ! — Le bois est noble, Ange, trancha Toussaint. Mais s'il sert de décor à une imposture, il doit brûler. L'allumette tomba. Le feu ne prit pas, il explosa. Le chêne saturé d'essence s'embrasa dans un souffle sourd. La chaleur frappa Elena au visage, desséchant ses larmes. — Voilà ton empire, Elena. Un feu de joie pour les morts. Soudain, un cri déchira la nuit. Un cri humain, aigu, sortant du cœur du brasier. Elena se figea. — Qu'est-ce que c'était ? — C'est le message, dit Ange, les yeux perdus dans la fournaise. Toussaint n'a jamais dit où il avait laissé Marc. Le béton éclatait sous la chaleur, projetant des éclats comme des shrapnels. Marc était là-dedans, ligoté au milieu du luxe qu'il avait bâti, transformé en combustible. Toussaint remonta dans son véhicule. — Demain, il ne restera que le granit. Le granit ne brûle pas. Si tu es encore là, c'est que tu auras appris à te taire. Le Defender disparut. Elena resta seule avec Ange devant la carcasse incandescente. Elle n’était plus la Princesse de Paris. Elle n'était plus rien. — Pourquoi ? demanda-t-elle dans un souffle. Ange la regarda avec une fatigue millénaire. — Je ne suis pas ton ébéniste, Elena. Je suis ton gardien de prison. Tu n'as pas compris ? En Corse, on ne demande pas la permission de construire. On demande la permission d'exister. Il ouvrit la portière de sa Jeep rouillée. L'intérieur sentait la chèvre et le vieux cuir. — Monte. La nuit est longue et les ombres ont faim. Elle s'assit, le regard vide. Le Sulinara n'était plus qu'une plaie lumineuse sur le flanc de la montagne. Le Libeccio se leva, dispersant l'odeur de chair brûlée vers le large. L'exécution était terminée. Le long calvaire de la soumission commençait. Sur cette terre, le béton était un mensonge. Seule la pierre se souvenait de la vérité.

La Veillée d'Armes

Le Libeccio s’était levé avec la chute du jour, un souffle sec et colérique qui s’engouffrait dans les carcasses de béton du Sulinara. Il ne rafraîchissait rien. Il déplaçait la poussière de granit et l’odeur de résine brûlée du maquis vers les terrasses inachevées. Sur la falaise, le chantier ressemblait à un temple déchu. Une arrogance de pierre et de verre que la terre s’apprêtait à digérer. Elena Valmont essuya la sueur qui brûlait ses paupières d’un geste mécanique. Elle ne ressemblait plus à la femme de couverture de *AD Magazine*. Son lin blanc était maculé de graisse hydraulique et de terre rouge. Ses ongles étaient brisés, bordés de noir. À ses pieds, le cadavre d'un projecteur de chantier gisait, pulvérisé par une pierre. Un avertissement sans signature. — Encore un bloc, Ange. Pose-le en travers de l’accès sud. Ange Battesti ne répondit pas. Il ne répondait jamais. Silhouette sombre dans la cabine de la mini-pelle, il manipulait les manettes avec une précision chirurgicale. Sous la lueur blafarde des phares, ses bras veinés comme des racines de vieux chêne faisaient pivoter le godet. Un cri de métal torturé déchira la nuit. Le bloc de trois tonnes heurta le sol. L'impact fit vibrer la falaise. La poussière s'éleva. Dense. Étouffante. Ange coupa le moteur. Le silence qui suivit fut pire que le vacarme. Un silence habité. Ange descendit de la cabine, souple, ignorant les irrégularités du sol. Il s'approcha d'Elena, sortit un couteau et commença à nettoyer ses ongles avec la pointe de la lame, un geste trivial qui contrastait avec la tension électrique de l'air. — On est enfermés, Elena, dit-il d’une voix sourde. Toussaint ne viendra pas par la route. Il connaît les sentiers de chèvres. Elena s’appuya contre le mur de béton banché. Elle sortit une flasque d’argent, but une gorgée de whisky. La brûlure fut la bienvenue. — Qu’il vienne. J’ai investi quarante millions dans ce granit. Ce projet, c’est mon nom gravé dans la géographie. Je ne reculerai pas devant un vieillard. Ange s’arrêta. Il leva ses yeux sombres vers elle. — Tu parles d’argent comme si c’était une munition. Ici, l’argent, c’est du papier pour le feu. Toussaint ne veut pas tes millions. Il veut que tu comprennes que tu es sur son passage. Un bruit de froissement retentit dans les arbousiers. Un son sec. Métallique. Ange ne réfléchit pas. Sa main jaillit, saisit Elena par l'épaule et la projeta derrière le bloc de béton. Une détonation déchira la nuit. L'aboiement lourd d'un fusil de chasse. Une gerbe de chevrotine vint s'écraser contre le mur, arrachant des éclats de béton. — Reste en bas ! Ange ramassa une barre à mine en acier. Son visage n'exprimait plus rien. Une ombre se détacha du maquis, un homme jeune portant un masque de ski. Il tenait un calibre 12 à canon scié. Ange pivota. Le mouvement fut d'une violence brute. Il utilisa la barre à mine comme un levier, déviant le canon du fusil au moment où le second coup partait dans le vide. Puis, d'un seul élan, il projeta l'acier dans le plexus de l'agresseur. Un bruit de sac de noix écrasées. L'homme s'effondra. Ange le saisit par les cheveux et lui fracassa le visage contre le granit. Une fois. Deux fois. Le sang, presque noir sous la lune, gicla sur le sol gris. — Ange, arrête ! hurla Elena. Il s'arrêta. Ses jointures étaient blanches. Il se redressa et ramassa le fusil de chasse. — Ce n'était qu'un éclaireur, dit-il d'un ton monocorde. La prochaine fois, ils seront dix. Ils s'enfoncèrent dans les profondeurs du chantier. Le Libeccio portait désormais l'odeur du feu. Toussaint avait lancé son dernier argument. Le maquis s'embrasait sur la crête voisine. La lumière orangée léchait les baies vitrées vides du Sulinara. — Viens, dit Ange. Par la galerie technique. Le tunnel était un boyau de plomb saturé d'humidité. Elena suivait l'ombre massive de l'ébéniste. Elle sentait le poids du Beretta 92 qu'il lui avait glissé dans la main. Arrivés au débouché de la marine, l'air salin les frappa. Le vieux port de pêche était plongé dans une pénombre rousse. Toussaint était là. Il était assis sur une caisse de transport en bois, devant le hangar de la coopérative. Sa chemise de flanelle était impeccable, malgré la fournaise qui descendait de la montagne. Il ne tenait pas d'arme. Il utilisait un petit canif pour peler une pomme, avec une lenteur insultante. Ange s'arrêta à cinq mètres. Elena fit un pas de plus. Elle pointa le Beretta. — Le Sulinara brûle, Toussaint, dit-elle. Sa voix était blanche, dénuée d'émotion. Le vieil homme ne leva pas les yeux de sa pomme. Un ruban de pelure tomba sur ses chaussures poussiéreuses. — Le Sulinara était mort avant la première pierre, Elena. Tu as voulu bâtir un palais sur un cimetière de secrets. Maintenant, la terre reprend sa place. — Vous avez tué Marc-Antoine. Vous avez envoyé des chiens pour m'abattre. Toussaint s'arrêta de peler. Il releva enfin la tête. Ses yeux n'étaient pas ceux d'un tueur, mais ceux d'un juge. Le silence s'installa, plus lourd que le grondement de l'incendie là-haut. Un duel de regards où les millions d'euros n'avaient plus cours. Elena ne cilla pas. Elle sentait le froid de l'acier contre sa paume, le sang séché qui lui collait à la peau. — Tire, si tu penses que ça changera le fil du bois, murmura Toussaint. Mais regarde-moi bien. Si tu tires, tu ne seras jamais plus la femme que tu étais. Tu seras l'une des nôtres. Une ombre condamnée à veiller sur des ruines. Il reprit son travail de découpe, ignorant superbement le canon braqué sur son cœur. C'était là sa véritable puissance : l'absence totale de peur face à la mort qu'il incarnait. Elena sentit le poids de l'arme augmenter. Son épaule trembla légèrement. Elle vit Ange, immobile dans l'ombre, attendant de voir laquelle des deux espèces allait l'emporter. Elle regarda le vieillard, la pomme, le couteau. Puis elle baissa lentement le bras. — Je ne vous donnerai pas cette satisfaction, dit-elle. Je pars. Mais je laisse les cendres derrière moi. Elles vous hanteront plus que mon palais ne l'aurait fait. Toussaint eut un sourire imperceptible. Il porta un quartier de fruit à sa bouche. — On ne part jamais de l'île, Princesse. On s'éloigne juste assez pour mieux sentir l'odeur du maquis quand on revient y mourir. Elena se tourna vers la mer. Elle monta dans le zodiac sans un mot. Ange poussa l'embarcation dans l'eau noire. Le moteur s'ébroua. En s'éloignant, Elena vit la silhouette de Toussaint s'effacer dans la fumée, imperturbable, nettoyant une dernière fois sa lame sur son pantalon. Là-haut, le Sulinara s'effondra dans un fracas de tonnerre. Une gerbe d'étincelles monta vers les étoiles. Le luxe retournait à la poussière. Elena serra le morceau de bois d'arbousier dans sa main gauche. Elle ne regarda plus la côte. Elle regardait le noir de l'horizon, là où le monde n'avait plus besoin de noms pour exister.

L'Assaut de Minuit

Le Libeccio ne soufflait pas, il s’acharnait. Il s’engouffrait dans les baies vitrées encore nues du Sulinara, transformant le squelette de béton et de chêne en une immense flûte de Pan désaccordée. À cette heure, la poussière de chantier ne retombait plus ; elle restait suspendue, un linceul ocre qui piquait les yeux et tapissait le fond de la gorge. Dans la pénombre de la suite 402, là où le luxe se confrontait aux gaines techniques béantes, Elena Valmont ne respirait plus que par saccades. Elle était accroupie contre un mur de granit brut. Sa robe de lin blanc, souillée de gris, n'était plus qu'un lambeau inutile. À côté d’elle, Ange Battesti était une ombre parmi les ombres. Il ne tremblait pas. Il ne suait pas. Il écoutait. Pour lui, le bâtiment n’était pas un palace, c’était un corps dont il connaissait chaque vertèbre, chaque nerf de cuivre. — Ils sont six, murmura Ange. Sa voix était un râle sec, le bruit du papier de verre sur le bois dur. — Comment tu peux savoir ? — Le poids des pas sur les dalles. Le bruit du métal contre les échafaudages. Et l’odeur. Ils sentent le tabac froid et la graisse de moteur. Les chiens de Toussaint ne chassent jamais seuls. Soudain, un faisceau de lumière blanche balaya le plafond, découpant les ombres des étais en lames de guillotine. Les assaillants ne criaient pas. On ne parle pas quand on traque le sanglier dans la *macchia* ; on encercle, on attend que la bête s’épuise contre les ronces. — La gendarmerie est à Bonifacio, Elena. À vingt minutes de lacets. Et ce soir, la route est barrée. Toussaint n’envoie pas ses hommes pour discuter du prix du parquet. Il vient reprendre la terre. Et sur cette terre, la seule loi se grave à l’acier. Ange glissa sa main dans sa poche de cuir et en sortit une gouge de sculpteur, une lame d’acier courbe, affûtée comme un rasoir. — Reste ici. Ne bouge pas, même si tu entends des os craquer. Il s’effaça dans l’obscurité avec la fluidité d’un prédateur. En bas, dans le grand hall, trois hommes progressaient. Ils portaient des vestes de chasse élimées et des fusils à canon scié, des outils de proximité faits pour déchiqueter la chair. — Toussaint a dit : « Propre », répondit Stefanu, le neveu du Vieux. On veut la Princesse vivante pour qu’elle signe. Le menuisier, on s’en fout. S’il gêne, tu lui coupes les mains. Ils rirent. Un rire gras qui mourut net quand un bruit de chute retentit derrière eux. Stefanu pivota. Rien. Juste le silence pesant du Sulinara. L’ombre jaillit. Pas de garde. Pas de sommation. Ange tomba du plafond comme une masse. Sa main gauche plaqua la bouche du premier gamin tandis que la droite, armée de la gouge, dessinait un arc de cercle précis sous l’oreille. Le cartilage et la carotide s’ouvrirent dans un jaillissement chaud. L'acier évida la gorge comme un morceau de frêne tendre. Le jeune homme s’effondra sans un soupir, ses poumons se remplissant de sang. — Matteu ! Ghjuvanni ! hurla Stefanu en lâchant une rafale aveugle. Le plomb ricocha sur le granit, arrachant des éclats qui sifflèrent comme des frelons. Ange était déjà loin. Il rejoignit Elena dans la suite 402, l’attrapant par le bras avec une brutalité nécessaire. — C’est pas mon sang, lâcha-t-il devant son regard d'horreur. Viens. Il l’entraîna vers le balcon. Soixante mètres de vide surplombaient les vagues qui s’écrasaient sur les rochers de Bonifacio. Ange désigna une échelle de coffrage qui pendait le long de la façade nord. Derrière eux, la porte de la suite vola en éclats. Stefanu entra, le visage déformé par une rage froide. — Valmont ! cria-t-il en épaulant son fusil. Tu crois que le gamin va te sauver ? Ange poussa Elena sur l’échelle. — Grimpe. Ne regarde que le bois. Stefanu tira. Le coup de feu déchira la nuit. Ange sentit une brûlure lui mordre l’épaule, mais il ne tomba pas. Il saisit un bidon de solvant et le projeta vers l’intérieur de la pièce avant de craquer son briquet. — Bienvenue au Sulinara, Stefanu. Les vapeurs chimiques s’embrasèrent. Une muraille de feu se dressa entre eux et l’homme de Toussaint. Ange et Elena atteignirent le toit-terrasse, une vaste étendue de béton nu battue par les vents. En bas, sur la piste de terre, d’autres pick-ups arrivaient. Toussaint sortit du premier véhicule. Il ne portait pas d’arme, mais une autorité qui pesait plus lourd que le plomb. Il leva les yeux vers le toit, là où les flammes commençaient à lécher les corniches. — Ils ne s’arrêteront pas, murmura Elena. — Non. Mais ils ne connaissent pas les entrailles. Ils s’enfoncèrent dans les galeries techniques, là où le luxe ne valait plus rien. L'air y était saturé de poussière et d'une odeur de gasoil. Ange marchait désormais avec une main pressée sur son flanc, mais ses yeux d’obsidienne restaient fixes. Il s'arrêta devant un embranchement. Un mercenaire massif, une lampe torche fixée sous son Beretta, approchait. L’ombre d’Ange jaillit à nouveau. Il utilisa l’élan de l’homme pour l’entraîner au sol, brisant le larynx du colosse d'un coup de paume sec. Avant que le corps ne touche le béton, la gouge entra sous le sternum, cherchant le cœur à travers le diaphragme. Un mouvement de rotation, précis, chirurgical. L'homme tressauta et mourut. Ange ramassa le Beretta et le tendit à Elena. Elle regarda l'arme, puis le cadavre dont les membres s'agitaient encore. Elle ne dit mot. Le silence était son nouveau baptême. — On descend au Vazzio, le passage des morts, dit Ange. C'est là que Toussaint nous attendra. Ils atteignirent le dernier rempart, une corniche naturelle de la falaise où le Libeccio soufflait avec une fureur de fin du monde. Deux tireurs bloquaient le passage. Ange s’élança sans hésiter, percutant le premier homme. Ils basculèrent tous deux vers le vide. Au dernier moment, Ange accrocha une racine de genévrier. L’autre hurla jusqu’à ce que la mer ne l'étouffe. Le second tireur braqua son fusil d’assaut sur Ange, suspendu au-dessus de l'abîme. Elena sortit de l'ombre. Elle ne réfléchit pas. Elle pointa le Beretta, ferma les yeux et pressa la détente. Cinq fois. Le recul lui brisa presque le poignet. Quand elle rouvrit les yeux, l’homme reculait, hébété, un trou béant au milieu de la poitrine, avant de glisser dans le noir. Ange se hissa sur la corniche, haletant. Il regarda Elena. Elle tenait encore l’arme, le visage maculé de suie, ses yeux vides de toute émotion civilisée. La Princesse était morte. — Tu as payé ton droit d’entrée, dit-il. Au bout du sentier, Toussaint les attendait. Il était assis sur un établi en chêne que Ange avait sculpté. Il taillait une branche d’arbousier avec un petit couteau. Autour de lui, le Sulinara brûlait comme une torche géante. — On ne vend pas son silence ici, Elena Valmont, dit *U Vecchiu* sans lever les yeux. On le prête. Et je viens récupérer mon bien. Il se leva, imposant, une ombre antique contre le brasier. — Ce bâtiment est une insulte à mes ancêtres. Je vais l’effacer, et vous avec. Toussaint sortit un briquet et le laissa tomber sur le sol imbibé de fuel. L'explosion fut un rugissement de bête fauve. Le sol trembla, les vitres éclatèrent. Ange se jeta sur Toussaint dans un corps-à-corps sauvage, deux chiens enragés luttant au milieu des flammes. Elena frappa le vieux à la tempe avec la crosse de son arme, permettant à Ange de se libérer. — Pars ! hurla Ange. Une détonation massive secoua la falaise. Les cuves de diesel venaient de céder. Une colonne de feu monta vers le ciel, emportant une partie de la structure. Elena vit la silhouette de Toussaint s'effacer dans le brasier, debout, bras ouverts, dévoré par l'incendie qu'il avait lui-même béni. Le silence revint, seulement troublé par le ressac. Elena s'agenouilla près d'Ange, déchirant sa robe pour panser sa plaie. Ses mains étaient noires de cendre et d'acier. Elle leva les yeux vers l'horizon où l'aube pointait, une ligne rouge comme une balafre. — C’est fini, chuchota-t-elle. — Non, Elena. Le maquis va repousser. La pierre restera. Mais toi, tu appartiens à cette terre désormais. Elle regarda ses mains souillées. Elle ne pleurait pas. Elle sortit son téléphone, vestige d'un monde disparu, et le lança dans le gouffre. — On rentre, Ange. — Où ça ? — Dans la *macchia*. Ils s'enfoncèrent dans le vert profond de la forêt, là où le sang se mêle à l'écorce. Derrière eux, le Sulinara n'était plus qu'une carcasse fumante, une cicatrice sur la falaise que le temps et le vent finiraient par polir. Le Maquis avait faim, et cette nuit, il s'était régalé.

Le Brasier Purificateur

Le Libeccio ne hurlait plus ; il cliquetait contre les grandes baies vitrées du Sulinara comme une phalène monstrueuse cherchant à briser le verre. Dehors, le maquis n’était plus qu’une mer de charbons ardents, une houle de pourpre et d’ébène qui montait à l’assaut de la falaise. L’odeur était celle de la fin des temps : un mélange écœurant de ciste calciné, de résine bouillante et cette pointe acide du polyuréthane qui fondait sous les toits. Elena Valmont se tenait au centre de la salle de bal. Ses pieds nus foulaient le parquet qu’Ange avait poncé jusqu’à ce qu’il ressemble à de la soie pétrifiée. Sa robe en lin blanc, maculée de suie, collait à sa peau sous l’effet d’une sueur froide. Elle n'était plus qu'une tache blanche que la cendre s'apprêtait à dévorer. En face d'elle, assis sur une caisse de transport de marbre brut, Toussaint l’attendait. L’homme semblait appartenir à une autre réalité. Il tenait entre ses doigts un petit couteau de berger dont il utilisait la pointe pour curer ses ongles avec une application dérangeante. — Vous avez construit une belle cage, Elena, dit Toussaint sans lever les yeux. Mais sur cette terre, on n’enferme que les bêtes qu’on a l’intention d’égorger. La voix était granuleuse comme la pierre. Elena croisa les bras sur sa poitrine, tentant de retrouver une posture de commandement. Ici, son empire pesait moins que la poussière qui flottait dans l’air. — L’incendie… C’est vous ? Toussaint leva enfin les yeux. Ses pupilles étaient deux fentes de silex. — Le feu nettoie. Il retire ce qui ne doit pas être là. Vous pensiez que vos chèques et vos permis signés à Ajaccio vous protégeaient ? Le préfet ? Il sait qui signe les décrets de survie ici. Ce n'est pas l'État. C'est le vent. La géographie, c’est nous. Il se leva avec une lenteur calculée. Une fissure apparut sur la vitre de sécurité, un éclair de givre dans la fournaise. — Où est Marco ? demanda-t-elle, la voix brisée. Toussaint fit un signe de tête vers l'extérieur, là où un Land Rover noir attendait, moteur tournant. Il marcha vers le véhicule, l'ouvrit et désigna le coffre. L’odeur frappa Elena avant la vision. Marco était replié en position fœtale, les orbites éclatées. Sa bouche était bourrée de maquis et de terre grasse. Un dernier repas rituel. Elena s'effondra sur les genoux, le goût de la bile au fond de la gorge. — Il croyait que le béton pouvait acheter le silence des morts, murmura Toussaint. Ici, on ne bétonne pas les souvenirs, on les enterre sous les racines. La porte latérale s’ouvrit dans un fracas de métal. Ange Battesti entra. Il était couvert de poussière et de suie. Ses yeux étaient deux puits de vide, une absence totale de lumière qui glaça Elena. Dans sa main droite, il tenait un long ciseau à bois, la lame luisante. — Ange... souffla-t-elle. Le jeune homme ne la regarda pas. Il regarda Toussaint. Un courant électrique passa, une vieille dette de sang qui s'équilibrait enfin. Derrière Ange, deux hommes traînaient l'architecte en chef. L'homme tremblait, un bruit de castagnettes macabre. — Ce garçon-là a ouvert la porte aux loups, dit Toussaint. Il a pris de l'argent pour faire du Sulinara une blanchisserie. En Corse, le choix est une question de couilles, pas de circonstances. Toussaint fit un simple signe de menton. Ange s'approcha de l'architecte. Il ne manifestait aucune haine, aucune hésitation. Il saisit les cheveux de l'homme, lui tira la tête en arrière et enfonça le ciseau à bois sous l'oreille. Le sifflement de la chair déchirée fut suivi d'un flot sombre qui inonda le sol. L'odeur des excréments se mêla à celle de la suie. Ange essuya la lame sur la chemise du mort, le visage impassible, acceptant sa propre damnation. Il se tourna vers Elena. Il ne la sauva pas ; il l'intégra à l'horreur. — Voilà le prix, dit-il en lui jetant l'outil ensanglanté à ses pieds. Le feu a nettoyé la structure. La mort a nettoyé la honte. Toussaint s'alluma une cigarette, la fumée bleue montant vers le plafond qui commençait à gémir sous la chaleur. — La reconstruction commencera demain, Elena. Mais les plans seront les nôtres. Vous resterez la façade, la belle silhouette en lin. Mais dans les fondations, dans le chêne que mon neveu sculptera, il n'y aura que nous. Ange s'approcha d'elle et posa sa main calleuse sur sa joue. Elle sentit la chaleur du sang frais sur sa peau. — Tu voulais faire partie de l'île, Elena. Félicitations. Tu es devenue une racine. Et une racine, ça ne bouge pas. Ça reste dans le noir, et ça nourrit l'arbre. Le Libeccio se leva soudain, faisant hurler les structures de béton. Au loin, le Sulinara n’était plus qu’une carcasse incandescente, une dent de feu plantée dans la falaise. Elena ne pleurait pas. Elle regardait ses mains noircies. Elle avait survécu à l'incendie, mais elle comprenait que le sang était le seul ciment qui tenait vraiment les murs debout. Toussaint remonta dans la voiture. — Bienvenue chez vous, Elena. Le véhicule s'enfonça dans le maquis, là où le silence est le plus sûr des linceuls. Le Sulinara renaîtrait, mais il n'appartiendrait plus jamais à la lumière. Elena Valmont marchait vers son futur, captive à jamais de l'écorce et du sang, une silhouette de pierre sous une lune de cendre. Elle avait appris la leçon finale : on ne dompte pas le chaos. On apprend juste à danser avec lui quand il brûle.

Cendres et Renaissances

L’aube n’est pas une délivrance. C’est un projecteur blafard qui déshabille le désastre. Le ciel au-dessus des Bouches de Bonifacio a la couleur d’une lame de couteau mal nettoyée, un gris métallique strié de veines violacées. Le silence est pire que le fracas des flammes. C’est le silence des charniers, celui qui s’installe quand il n’y a plus rien à dévorer. Elena Valmont est assise sur un bloc de béton de deux tonnes, une chute de linteau effondrée lors de l’explosion. Elle ne sent plus le froid de la pierre à travers son pantalon de soie blanche, désormais maculé de suie et de graisse. Ses mains, autrefois manucurées avec une précision chirurgicale, sont des griffes noires. Sous ses ongles, la terre de l’île s’est incrustée, un mélange de cendre d’arbousier et de sang séché. Elle a perdu une chaussure dans la fuite ; son pied nu, écorché par les cistes, saigne sur la poussière grise. Devant elle, le Sulinara n’est plus qu’une carcasse. La structure brutaliste ressemble à un squelette de baleine échouée. Toussaint est là-dessous. Ou ce qu’il en reste. Elle se souvient de son dernier regard. En Corse, on ne meurt pas pour une idée, on meurt pour une terre qu’on a cru pouvoir posséder sans demander la permission aux morts. — Le feu mange tout, Elena. Mais il ne digère pas le granit. La voix est basse, rauque comme le frottement de deux pierres de rivière. Ange Battesti est apparu sans bruit, extrait de la roche. Il se tient à quelques mètres, silhouette sèche découpée contre l’horizon. Il n'approche pas pour la consoler. Il observe, jugeant si la "Princesse" va s'effondrer ou se pétrifier. — Il est mort, dit Elena. Sa voix est un murmure brisé. Ange ne répond pas. Il sort un couteau à manche de corne et gratte l’écorce d’une branche d’arbousier. Un geste machinal, précis. — Toussaint n’est jamais mort, finit-il par dire en crachant par terre. Il est juste retourné dans le maquis. On ne bâtit pas un palais sur un mensonge, Elena. Ici, le premier coup de pioche est une promesse. Tu ne l’as pas tenue. Elena se lève. Ses jambes tremblent, mais elle redresse les épaules. L’arrogance n’est plus qu’une armure cabossée, mais elle s’y accroche. — J’ai payé, Ange. J’ai versé plus d’argent dans cette terre qu’il n’y a d’eau dans la mer. Ange s’approche. Il y a une violence soudaine dans son mouvement. Il s’arrête à quelques centimètres de son visage. Elle sent l’odeur de la sciure et de la sueur froide. — L’argent, c’est pour les touristes, crache-t-il. Ici, on ne paie pas pour la paix. On la mérite. Tu croyais que tes liasses allaient acheter le silence du vent ? Tu croyais que tes avocats de Paris allaient faire baisser les yeux à des hommes qui ont le sang de la vendetta dans les veines depuis cinq siècles ? Il désigne une tache sombre sur le béton noirci, près de l'entrée. — Tu vois ça ? C’est le sang du continental. Ton contremaître aux mains molles. Les hommes de la plaine l’ont emmené hier. Ils ne l’ont pas tué parce qu’il te volait. Ils l’ont tué parce qu’il te servait mal. Dans ce pays, la loyauté est une religion. Tu as essayé d’en faire un commerce. Il lui tend la branche d’arbousier, une pousse jeune d'un rouge charnel. — Toussaint n’est plus là pour diriger la main de ceux qui frappent dans l’ombre. Mais d’autres attendent de voir ce que tu vas faire. Si tu remontes dans ton hélicoptère pour rejoindre ton monde de verre, le Sulinara restera une ruine. Un avertissement. Mais si tu décides de rester… de reconstruire avec les mains sales… alors peut-être qu’on te laissera poser la première pierre. La vraie. Celle qu’on ne pose pas avec un chèque, mais avec un pacte. Elena contemple la branche. Elle regarde ses mains noires. Elle se sent plus vivante qu’elle ne l’a jamais été avenue Montaigne. Il y a une vérité nue dans cette dévastation. Elle prend la branche. Le bois est frais, presque humide. Soudain, un bruit de moteur déchire le silence. Un vieux Defender délabré remonte la piste. Deux hommes en descendent, visages brûlés par le sel, chemises sombres. L'un d'eux, Petru-Santu, que l'on appelle "L'Ours", s'avance. Il ne regarde pas le chantier. Il ne regarde qu'elle. — Alors, l'étrangère ? demande-t-il d'une voix de grotte. On rentre à la maison, ou on apprend à parler la langue d'ici ? Elena fait un pas en avant. Son pied nu rencontre une pierre tranchante, mais elle ne cille pas. Elle lève la branche d'arbousier. — Le Sulinara sera fini. Mais il sera fait de ce que cette terre acceptera de me donner. Le second homme, Marco, un colosse au cou de taureau, s'approche, envahissant son espace. Il ricane, une main tendue vers la gorge d'Elena pour tester sa résistance, pour voir si la proie frissonne. Elena ne bouge pas. Elle ne tente aucune prise de combat. Elle reste immobile, le regard si froid, si vide de toute humanité civilisée, que Marco hésite une seconde. C'est l'instant qu'elle choisit. Sans un cri, elle utilise la pointe de la branche d’arbousier pour frapper avec une précision sauvage la gorge de l'homme, là où la peau est tendre. Tandis qu'il recule en suffoquant, elle sort un petit couteau de poche qu'elle gardait dissimulé dans sa paume et lui entaille profondément le revers de la main. — Ne me touche plus jamais, dit-elle, la voix plate comme une ligne d'horizon. Petru-Santu observe Marco qui jure en serrant sa main sanglante. Un éclair d'estime passe dans ses yeux morts. Il sort une bouteille sans étiquette remplie d'un liquide transparent. — Bois, dit-il. C'est le sang de l'île. Si tu le gardes, tu restes. Si tu le vomis, tu pars. C'est une épreuve de force, sauvage. Elena prend la bouteille. Le verre est chaud. Elle boit une longue gorgée. Le liquide lui brûle la gorge comme de l'acide. Ses poumons se bloquent. Elle lutte contre l'envie de recracher cette horreur. Elle avale. La chaleur se diffuse dans sa poitrine, une onde de choc. Elle rend la bouteille, le visage rouge, mais le regard droit. — Bien, dit Petru-Santu. On commence demain. Et cette fois, c'est nous qui choisissons les carrières. Ils repartent dans un nuage de poussière rousse. Elena reste seule avec Ange. La journée passe dans une macération lente. Elle arpente les ruines, s'imprégnant de l'odeur de la cendre, laissant la "Princesse" mourir tout à fait. Elle ne se lave pas. Elle veut que la suie devienne sa peau. À la tombée de la nuit, une seconde voiture approche. Une berline noire, silencieuse, luxueuse. Pascal Orsoni, surnommé "Le Notaire", en descend. Il porte un costume sombre, impeccable, une insulte au décor. — Madame Valmont, dit Orsoni d’une voix onctueuse. On est venus voir si les murs tiennent debout sans Toussaint. Il paraît que la structure est fragile. Il ne parle pas de béton. Il parle d'elle. Il s'approche, escorté par un homme de main qui garde la main sous sa veste. — La terre est basse, Elena, continue Orsoni. On est venus pour régulariser l'acte de propriété. Le maquis n'aime pas les titres de séjour périmés. Elena ne recule pas. Ange est là, dans l'ombre d'un pilier, mais il reste immobile. Elle est seule face au prédateur. — Qu’est-ce que tu veux, Orsoni ? — Je veux que tu signes cette cession de parts. On t'offre un billet retour et une vie tranquille sur le continent. C'est mieux que de finir dans les fondations, tu ne crois pas ? Il tend un document. Elena s'approche, feignant d'accepter le papier. Ses yeux fixent ceux du Notaire. Elle voit la certitude de l'homme qui pense dompter une femme par la simple menace. Quand elle est assez près pour sentir son eau de Cologne, elle ne signe rien. Elle saisit le revers de son veston et, d'un geste d'une rapidité traîtresse, lui plante la branche d'arbousier, dont elle a taillé la pointe en pointe de flèche durant l'après-midi, dans l'épaule. Orsoni hurle. Son garde du corps esquisse un mouvement, mais le clic métallique du couteau d'Ange derrière son oreille le fige. Elena maintient la pression sur la branche, forçant Orsoni à reculer contre un mur de béton calciné. Elle approche son visage du sien. Son regard est une abîme. — Le béton a besoin d'un cœur, Orsoni, murmure-t-elle. Reviens ici, cherche encore à savoir si les murs tiennent, et le Sulinara aura le tien. Elle retire la branche avec une brusquerie qui lui arrache un nouveau cri. Elle prend le document, le déchire lentement et en jette les morceaux sur le visage ensanglanté du Notaire. — Pars. Dis à ceux qui t'envoient que la nouvelle propriétaire n'accepte plus les visites. Et dis-leur que j'apprends la langue d'ici très vite. Orsoni s'enfuit, pressant sa blessure, sa morgue piétinée dans la poussière. Elena reste debout, la branche d'arbousier à la main, maculée du sang du Notaire. Ange sort de l'ombre. Il la regarde longuement. — Tu as passé le premier cercle, Elena. Ils respectent le fait que tu sois prête à souffrir et à faire souffrir. Dans ce pays, c’est la seule monnaie qui a de la valeur. Il désigne du menton la structure calcinée. — On va tout raser. Le béton noirci porte malheur. On va reconstruire avec le granit d’ici, celui qui est resté au soleil pendant mille ans. Et pour le bois… j’ai quelques vieux chênes verts. Elena regarde ses mains. La suie fait désormais partie de sa chair. — Viens, dit Ange. La mer va te laver. Et après, on parlera de ce qu’on va bâtir. Pas un hôtel. Une forteresse. Elle le suit, boitant sur le granit coupant. Elle ne regarde pas derrière elle. Elle ne regarde pas les millions d'euros envolés. Elle regarde le dos large d'Ange. Le soleil est maintenant couché, laissant la Corse dans une pénombre de fer. Le Sulinara est mort. Longue vie au Sulinara.
Fusianima
Sulinara : L'Écorce et le Sang
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Seb Le Reveur

Sulinara : L'Écorce et le Sang

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Le soleil n’était plus un astre, c’était une enclume. À onze heures du matin, le ciel au-dessus des falaises de Bonifacio avait une teinte de fer blanc. Une réverbération de métal qui brûlait les yeux. Au Sulinara, le chantier du palace ressemblait à une plaie ouverte, une balafre de béton et de gra...

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