Baisez la Main qui Tue

Par GhostMystère

L’odeur n’est jamais celle que l’on croit ; ce n’est pas la ferraille chaude du sang, ni l’exhalaison de décharge des sphincters qui lâchent, c’est l’ozone. Une pression statique qui vous hérisse les poils des avant-bras juste avant que l’orage ne pète. Dans le penthouse de Dante Moretti, l’orage av...

Le Reflet de l'Acide

L’odeur n’est jamais celle que l’on croit ; ce n’est pas la ferraille chaude du sang, ni l’exhalaison de décharge des sphincters qui lâchent, c’est l’ozone. Une pression statique qui vous hérisse les poils des avant-bras juste avant que l’orage ne pète. Dans le penthouse de Dante Moretti, l’orage avait déjà eu lieu et il avait un goût de cuivre et de faste saccagé. Bianca Valli ne respirait pas par le nez. Elle utilisait une technique apprise dans un manuel de survie en milieu hostile : de petites inspirations buccales, filtrées par un masque de charbon actif si fin qu’il ressemblait à un accessoire de défilé de mode. Elle posa sa mallette en aluminium brossé sur le marbre de Carrare. Le clic des verrous fut la seule note de musique dans ce mausolée à quarante millions d’euros. - Un vase Ming pulvérisé (poussière d’obsidienne et éclats célestes). - Une traînée de traîtresse, 4.5 litres de fluide rouge, étalée du canapé Minotti jusqu’au tapis persan. - La cible. Bianca enfila ses gants. Du cuir d'agneau, seconde peau, une extension de sa propre volonté d'effacement. Elle était la Gomme. Elle ne nettoyait pas, elle annulait. Elle faisait reculer le temps jusqu'à ce que la pièce oublie qu'un homme ou une femme y avait un jour rendu l'âme. Elle s'approcha du corps affalé près de la baie vitrée. Milan scintillait derrière la vitre, une grille de néons indifférents. Bianca attrapa un flacon de luminol, prête à vaporiser le monde, quand elle vit la main. Une main fine. Des doigts de pianiste. Et sur l'annulaire, une bague de fiançailles si massive qu'elle semblait être le seul point d'ancrage de la morte au sol. Bianca fit pivoter le corps avec la neutralité d'un préparateur en autopsie. Le cuir de sa combinaison de travail crissa. Elle s'attendait à la bouche béante, aux yeux révulsés d'une starlette qui en savait trop ou d'une maîtresse qui en demandait trop. Elle vit son propre visage. Le choc n'eut pas lieu dans son cœur — cet organe était une pompe hydraulique rouillée depuis longtemps — mais dans ses synapses. Court-circuit. Les néons de la pièce semblèrent pulser au rythme de ses tempes. C’était Bianca. Le même carré laser, noir comme une nappe de pétrole. La même architecture osseuse, slave et tranchante, capable de couper le regard de celui qui l’observait de trop près. Le même petit grain de beauté, une ponctuation ironique juste au-dessus de la lèvre supérieure. Elle recula, ses bottes glissant sur le sang de son double. Un bug dans la matrice. Une erreur de rendu dans la simulation. *Est-ce que je suis morte ? Est-ce que c’est mon corps et que je suis déjà le fantôme chargé de ramasser mes propres débris ?* Elle saisit l’épaule de la morte et déchira la soie de la robe Versace. Là, sur l’omoplate gauche. Une cicatrice. Une brûlure en forme de croissant de lune, identique à celle que Bianca portait, souvenir d’une enfance dont elle n'avait conservé que la douleur et l'odeur du soufre. « Elle est magnifique, n’est-ce pas ? Même avec un trou dans la gorge. » La voix était un velours abrasif. Dante Moretti. Bianca ne sursauta pas. Le sursaut est une perte de temps pour ceux qui manipulent l'acide chlorhydrique. Elle se redressa lentement, faisant face à l'homme qui se tenait dans l'ombre du vestibule. Dante était une silhouette de prédateur taillée dans un costume trois pièces à deux mille dollars. Il ne portait pas d'arme visible. Il n'en avait pas besoin ; son simple poids dans l'espace suffisait à déplacer l'oxygène. « Vous saviez, » dit Bianca. Sa voix était un scalpel. Dante s'avança dans la lumière crue. Ses yeux étaient d'un ambre malade, la couleur du whisky qu'on boit pour oublier qu'on a tué son père. Il désigna le corps d'un geste négligent de la main. « Vittoria Conti. Ma fiancée. L'héritière de l'empire du Nord, la femme qui devait sceller la paix entre mon sang et le sien dans deux semaines. Elle a eu la mauvaise idée de vouloir tester la gravité depuis le balcon, mais elle a fini par rencontrer un tisonnier à la place. C’est fâcheux. » « Vous l'avez tuée. » « J'ai rectifié une erreur de casting, » corrigea-t-il avec un sourire qui ne touchait pas ses yeux. « Mais le problème reste entier, Bianca. Sans cette alliance, Milan brûle. Et si Milan brûle, mes profits s'évaporent. Et toi… toi, tu es la seule variable qui n’était pas prévue au programme de ma soirée. Jusqu’à ce que je me souvienne pourquoi mon père t’avait choisie pour devenir la Gomme. » Bianca regarda de nouveau le cadavre. Le reflet dans le sang. Le miroir cassé. « On ne nettoie pas ça avec de l’eau de Javel, Moretti. » « Non, » dit-il en franchissant la distance qui les séparait. Il était si proche qu'elle pouvait sentir l'odeur du tabac de luxe et du danger. « On nettoie ça en changeant la lentille de la caméra. Regarde-toi, Bianca. Tu n'as pas de passé. Pas de famille. Tu es une ombre avec un flacon de solvant. Vittoria, elle, était une icône. » Il sortit un mouchoir en soie de sa poche et, d'un geste presque tendre, essuya une tache de sang imaginaire sur la joue de Bianca. Elle ne bougea pas, mais ses muscles étaient des ressorts bandés sous sa combinaison. « L’ultimatum est simple, ma petite effaceuse. Option A : Je te loge une balle de 9mm dans la nuque ici-même, je te jette dans un baril d'acide avec ta "jumelle", et j'annonce que ma fiancée a disparu en mer. Option B : Tu enlèves cette combinaison ridicule. Tu mets les bijoux de Vittoria. Tu apprends à marcher avec des talons de douze centimètres sans avoir l'air de vouloir assassiner le sol. Tu deviens Vittoria Conti. Tu m'épouses devant le Cardinal, devant la presse, devant Dieu et devant les loups qui attendent que je faiblisse. » « Je ne suis pas une actrice, » cracha-t-elle. « Tu es une nettoyeuse, Bianca ! » rugit-il brusquement, le vernis de calme volant en éclats. « Alors nettoie cette scène ! Efface Bianca Valli ! Fais-la disparaître si radicalement qu'il n'en restera même pas un souvenir dans ta propre tête. Prends sa vie, ou prends ma balle. » Dante sortit un revolver chromé de sa ceinture et le posa sur le rebord du piano à queue. Un défi. Une invitation. « Le contrat est signé en lettres de sang sur ce tapis, » murmura-t-il, reprenant son calme terrifiant. « Laquelle des deux va rester sur le sol ? L’effaceuse ou l’héritière ? » Bianca regarda le pistolet, puis le visage de la morte. Elle sentit un vertige métaphysique. Si elle acceptait, elle ne nettoyait pas seulement la pièce ; elle nettoyait son propre être. Elle devenait le mensonge ultime. Le crime parfait. Elle s'agenouilla, non pas en signe de soumission, mais pour ramasser la bague de Vittoria sur le doigt déjà froid de la dépouille. Le diamant capta la lumière, un éclat froid, impersonnel. Elle glissa l’anneau à son propre annulaire. Il allait parfaitement. C’était comme si l’univers attendait cette soudure. « La Gomme est morte, » dit-elle en fixant Dante droit dans ses yeux fauves. « Il y a beaucoup de sang sur ce tapis, Dante. Ça va prendre du temps pour que la nouvelle Vittoria apprenne à ne pas glisser dessus. » Dante laissa échapper un rire sec, dépourvu de joie. Il ramassa le revolver et le rangea. « On ne glisse jamais quand on marche sur les cadavres de son ancienne vie, ma chère. On gagne simplement en hauteur. » Il se tourna vers la porte, s'arrêtant sur le seuil. « Tu as deux heures pour faire disparaître le corps de celle que tu étais. Les camions de la logistique arrivent à l'aube. Demain, tu commences les essayages pour la robe de mariée. Blanche, évidemment. » La porte se referma dans un déclic définitif. Bianca resta seule dans le silence lourd du penthouse. Elle regarda ses mains de chirurgienne, désormais ornées de la pierre du sacrifice. Elle se tourna vers le cadavre, son propre miroir d'os et de viande. Elle ouvrit sa mallette. Sortit un bidon de polymère corrosif. « Adieu, Bianca, » murmura-t-elle. Et elle commença à verser l’acide, regardant sa propre identité se dissoudre dans une fumée blanche et âcre, tandis que dehors, Milan continuait de briller comme une blessure ouverte.

L'Effacement du Soi

L’odeur n’est pas celle de la mort, mais celle d’une industrie qui démissionne. C’est un sifflement chimique, une protestation moléculaire tandis que la chair de l’Autre — cette copie carbone, ce bug matriciel — s’abandonne au polymère corrosif. Bianca regarde la fumée monter en spirales paresseuses sous les dorures du plafond. Elle ne pleure pas. On ne pleure pas sur un solvant. Elle ajuste son masque respiratoire en polymère noir, une silhouette d’insecte au milieu d’un cauchemar de marbre, et observe ses propres traits se liquéfier dans la baignoire de porcelaine. C’est une défragmentation du disque dur de son âme. Elle efface le témoin, elle efface le crime, elle s’efface elle-même. [STAGE DIRECTION : Bianca retire ses gants de latex. Le bruit du caoutchouc qui claque contre sa peau résonne comme un coup de feu dans la nef vide du penthouse.] À 04h12, Milan est une carte mère dont les circuits clignotent sous la pluie. Dante Moretti est assis dans un fauteuil Bergère, une flûte de cristal à la main, observant le spectacle de la métamorphose avec l'indifférence d'un entomologiste épinglant un spécimen rare. Il n'a pas dormi. Les monstres ne dorment pas, ils attendent que la lumière soit assez crue pour révéler les failles du décor. « Plus vite, Bianca. Le passé a une demi-vie très courte dans cette pièce », dit-il sans la regarder. Sa voix est un velours râpeux, une caresse faite avec du papier de verre. Elle sort de la salle de bain, les mains nues. C’est la première fois depuis des années qu’elle sent l’air directement sur la pulpe de ses doigts. C’est indécent. C’est comme être écorchée vive. Elle s’approche de lui, ses pas étouffés par le tapis persan qui a bu le sang quelques heures plus tôt. Dante se lève. Il est immense, une colonne de noirceur taillée dans le sur-mesure. Il attrape son menton, l’obligeant à lever les yeux. Il cherche la faille, l'hésitation, le résidu de la nettoyeuse. « À partir de cet instant, le mot "nettoyage" est banni de ton lexique », décrète-t-il. « Tu ne répares plus le désordre, tu es le centre du chaos. Tu ne frottes plus les taches, tu es la parure qui les dissimule. » Il claque des doigts. La porte s'ouvre sur un bataillon d'ombres. Des coiffeurs, des maquilleurs, des stylistes aux visages de marbre, une armée de chirurgiens de l'apparence. Ils ne saluent pas. Ils n'existent que pour la mission. * Valli, Bianca. * Éradication des marqueurs de classe inférieure. * 72 heures de conditionnement intensif. On la jette sur une chaise qui ressemble à un trône de torture. On lui arrache ses vêtements de travail — ce nylon fonctionnel, cette armure de prolétaire du crime — pour la livrer nue à la lumière des projecteurs. Ils s'acharnent sur elle. On décolore ses cheveux jusqu'au blanc polaire avant de les teindre dans un blond vénitien qui semble avoir été infusé dans de l'or liquide. On polit ses ongles jusqu'à ce qu'ils brillent comme des lames de scalpel. On lui injecte des vitamines, des peptides, de la discipline. Dante tourne autour d’elle, un verre de Barolo à la main. Il corrige l’angle d’un sourcil, la courbe d’une lèvre. « Trop rigide. Elle était une créature de soie, Bianca. Elle ne marchait pas, elle flottait sur l’hypocrisie de son rang. Détends tes épaules ou je te les brise pour qu’elles tombent mieux. » Elle essaie de parler, mais une maquilleuse lui appuie un pinceau chargé de poudre de diamant sur les lèvres. « Taisez-vous, Madame », murmure l’ombre. « Votre voix est encore trop pleine de détergent. » [INTERLUDE POÉTIQUE : LA MÉTAPHYSIQUE DU PARAÎTRE] *Qu'est-ce qu'une femme sinon une suite de couches de peinture ?* *On gratte le vernis, on trouve le sang.* *On gratte le sang, on trouve l'os.* *On gratte l'os, on trouve le vide.* *Bianca n'est plus Bianca.* *Elle est une extension du mobilier Moretti.* *Une lampe Tiffany avec un pouls.* Le deuxième jour, le dressage devient psychologique. Dante l'installe à une table de banquet dressée pour trente personnes, bien qu'ils soient seuls. Devant elle, douze fourchettes, huit couteaux, une galaxie de verres. « Le poisson se mange avec une distance polie », ordonne-t-il. « On n'attaque pas la nourriture, on l'invite à disparaître. » Il frappe ses jointures avec une règle en argent dès qu'elle se trompe d'ustensile. Le sang perle sur ses mains de porcelaine. Elle ne cille pas. Elle a nettoyé des cervelles sur des plafonds en stuc, elle peut bien supporter une leçon de maintien. « Pourquoi elle ? » demande-t-elle finalement, la voix rauque. « Pourquoi ce double ? Pourquoi moi ? » Dante s'arrête. Il s'approche, glisse sa main derrière sa nuque et serre juste assez pour lui couper le souffle. Son parfum est un mélange d'encens et de poudre à canon. « Parce que le destin a un sens de l’humour pathologique, ma chère. Parce que tu es la seule personne capable de regarder un cadavre sans vomir, et que pour épouser un Moretti, il faut déjà être un peu morte à l’intérieur. » Il sort une boîte en velours bleu nuit. À l'intérieur, une bague. Un saphir de la taille d'un œil de pigeon, entouré de diamants noirs. Il lui saisit la main gauche et glisse l'anneau sur son doigt. Le métal est froid, une menotte de luxe. « Voici ton nouveau nom. Voici ta nouvelle cage. Demain, tu rencontreras le Conseil des Familles. Si l'un d'eux soupçonne que tu sais faire la différence entre de l'eau de Javel et du champagne, je te ferai descendre dans la cave et je laisserai les rats s'occuper de ta chirurgie esthétique. » Elle regarde la pierre. Elle y voit son reflet, déformé, monstrueux. « Elle n’est pas morte par accident, n'est-ce pas ? » Dante sourit. C’est un spectacle terrifiant, comme une fissure qui s’ouvre dans un glacier. « Personne ne meurt par accident dans cette ville, Bianca. On meurt par omission. Ou par excès de ressemblance. » Le troisième jour, le penthouse est transformé en atelier de haute couture. Les tissus s'empilent comme des vagues de nacre. Bianca est debout sur un piédestal, les bras en croix, tandis qu'on épingle sur elle une robe de mariée qui coûte le prix d'un petit pays. La soie est si fine qu'elle semble faite d'air solidifié. Dante entre, vêtu d'un smoking noir parfait. Il écarte les stylistes d'un geste impérieux. Il s'approche d'elle, sort un poignard de sa poche intérieure. Les couturières retiennent leur souffle. Il ne la frappe pas. Il entaille délicatement la soie au niveau de son épaule gauche, révélant la cicatrice de Bianca. Il pose son pouce sur la marque cutanée. « La seule erreur de Dieu sur ton corps », murmure-t-il. « Elle avait la même. À croire que vous avez été forgées dans la même usine de tragédies. » Il se penche à son oreille, son souffle chaud contre sa peau glacée. « Oublie l'acide dans la baignoire. Oublie les gants. Oublie ton nom. Tu es Sofia maintenant. Et Sofia aime son mari avec une soumission qui frise la démence. Montre-moi. » Bianca tourne la tête vers lui. Elle ne voit plus le prédateur, elle voit la cible. C’est un réflexe de nettoyeuse. Pour éliminer une tache, il faut comprendre sa composition chimique. Dante Moretti est une tache de sang sur le monde. Elle va l'absorber. Elle va devenir la soie qui l'étouffe. Elle esquisse un sourire, une courbe parfaite, apprise devant le miroir sous la menace du fouet. Elle pose sa main ornée du saphir sur la joue de Dante. Ses doigts ne tremblent pas. « Bien sûr, mon amour », dit-elle d’une voix qui n’est plus la sienne, une voix de cristal et de venin. « Je serai la parfaite petite morte-vivante. » Dante la regarde avec une lueur nouvelle. Ce n’est plus seulement du mépris. C’est de la curiosité. Il a créé un monstre, et le monstre commence à apprécier le confort de sa nouvelle peau. À l’extérieur, les cloches de la cathédrale commencent à sonner. Le mariage est pour ce soir. La ville attend sa reine de substitution. Bianca regarde par la baie vitrée les camions de logistique qui emportent les derniers barils de solvant. Elle n'est plus l'effaceuse. Elle est l'effacée. Le jeu de rôle peut commencer. Elle lisse les plis de sa robe blanche, une vierge de fer dans un écrin de dentelle, et se prépare à marcher vers l'autel de sa propre exécution sociale, le cœur battant au rythme d'une horloge dont on a coupé les fils. Elle a disparu. Il ne reste que l'image. Et l'image est parfaite.

L'Autel des Mensonges

L’orgue du Duomo ne joue pas de la musique ; il vomit un requiem industriel qui fait vibrer les os du bassin de Bianca, une fréquence conçue pour mettre à genoux les pécheurs et les touristes. À travers la dentelle de Chantilly qui lui mange le visage, le monde est un filtre sépia, granuleux, une archive VHS d’une exécution capitale. Elle n'est plus Bianca Valli. Elle est un hologramme de chair, une prothèse sociale injectée dans une robe de soixante-dix mille euros. Elle avance sur le marbre avec la précision d’une démineuse en terrain miné, chaque pas calculé pour ne pas faire craquer le vernis de cette imposture millimétrée. *Éclairage : Divin, mais suspect.* *Public : Trois cents hyènes en smoking et robes de soie, le gratin de la ’Ndrangheta milanaise, des hommes qui prient avec les mains qui ont étranglé la veille.* *Accessoire principal : Une bague si lourde qu’elle semble lestée de plomb sacrificiel.* À sa droite, les vitraux racontent des histoires de martyrs dépecés. Bianca sourit intérieurement. Elle connaît l'anatomie du martyre. Elle a passé dix ans à éponger le sang des saints de caniveau. Aujourd'hui, c'est elle qu'on expose sur l'étal. Dante l’attend devant l’autel. Il est d’une verticalité terrifiante. Son costume noir absorbe la lumière des cierges comme un trou noir déguisé en gentleman. Quand elle arrive à sa hauteur, l’odeur de l’encens se mélange à son parfum – quelque chose de boisé, de froid, qui rappelle les forêts de pins où l'on enterre les preuves. Il ne lui prend pas la main ; il s'en saisit comme on prend possession d'un territoire contesté. Ses doigts pressent le pouls de Bianca à travers son gant fin. Il cherche la peur. Il cherche la faille dans la machine. — Tu es sublime, murmure-t-il à une fréquence que seul un micro espion ou une épouse condamnée pourrait capter. On dirait presque que tu as une âme. — J’ai celle que tu as achetée, répond-elle derrière son masque de dentelle. Assure-toi de vérifier la garantie. Elle expire à minuit. Le cardinal commence son office. C’est un vieillard parcheminé dont la voix ressemble au froissement d’un linceul. Il parle d’union, de sang, de fidélité jusqu’à la mort. Les mots rebondissent sur les parois de la nef comme des balles perdues. Bianca observe la foule. Elle repère les angles de tir, les sorties de secours, les zones d'ombre. C’est un réflexe de nettoyeuse. On n'efface pas dix ans de paranoïa avec un peu de tulle. Elle remarque l'oncle de Dante, assis au premier rang, les yeux plissés. Est-ce qu'il voit la différence ? Est-ce qu'il sent que la femme sous le voile ne sent pas le Chanel, mais le solvant industriel et l'ambition froide ? *Tache : Sang artériel sur tapis persan.* *Solution : Peroxyde d'hydrogène, patience, et un effacement total de l'empathie.* *Application actuelle : Appliquer le même détachement au sacrement du mariage.* Dante se tourne vers elle. Le moment de l'échange des consentements. Le silence qui s’abat sur la cathédrale est plus lourd que la coupole elle-même. C’est un silence de pré-orage, celui qui précède le craquement de la foudre. — Dante Moretti, voulez-vous prendre pour épouse... Dante n’attend pas la fin de la phrase. Il regarde Bianca avec une intensité qui n’a rien de romantique. C’est le regard d’un propriétaire foncier inspectant une clôture de barbelés. — Je le veux, dit-il. Sa voix claque comme un coup de feu sous les voûtes. C’est un verdict. Le cardinal se tourne vers Bianca. Le nom qu’il prononce n’est pas le sien. C’est le nom de la morte. Le nom de la femme dont elle a dû nettoyer le cadavre quelques heures plus tôt. La femme dont le visage était son miroir. Elle sent le regard de Dante s’enfoncer dans sa peau. Il savoure l'instant. Il savoure le sacrilège. Il l'oblige à commettre un vol d'identité devant Dieu. — Je le veux, répond Bianca. Sa voix est un scalpel. Précise. Sans émotion. Elle a pratiqué ce ton devant son miroir brisé. Elle n'est plus "La Gomme". Elle est l'effacée qui joue le rôle de l'effaceuse de vie. Dante glisse l’alliance à son doigt. C’est une morsure de métal froid. Il serre un peu trop fort, un rappel silencieux que cette bague est une menotte dont il garde la clé. Puis, il soulève le voile. Le contact de l’air frais sur son visage la fait frissonner. Dante s’approche pour le baiser rituel. Ses lèvres sont à quelques millimètres des siennes. Il y a un monde de violence contenue dans cet espace. — Bienvenue dans la famille, Bianca, souffle-t-il, utilisant son vrai nom comme une insulte. N'oublie pas : si une seule goutte de ton maquillage coule, si une seule de tes pensées m’appartient pas, je te rendrai à la poussière d'où je t'ai tirée. Et cette fois, il n'y aura personne pour nettoyer les taches. Il l'embrasse. C’est un baiser de cinéma, théâtral, parfait pour les photographes cachés derrière les piliers, mais pour Bianca, c’est le goût du fer et de la fin du monde. Elle répond au baiser avec une ferveur qui ressemble à de la passion, mais qui n'est que de la survie. Elle griffe doucement sa nuque, ses ongles s'enfonçant dans la chair au-dessus du col en soie. Un marquage. Un avertissement. Soudain, une détonation. La foule sursaute. Bianca ne bouge pas. Ses yeux restent fixés sur ceux de Dante. Ce n'est qu'un bouchon de champagne qui saute à l'extérieur, mais pendant une microseconde, ils ont tous les deux espéré que c’était une balle. Un soulagement mutuel. Ils descendent l’allée centrale sous une pluie de pétales de roses rouges. Pour Bianca, les pétales ressemblent à des confettis de sang séché. Elle marche aux côtés du monstre, son bras lié au sien, saluant la foule avec la grâce d'une reine de tragédie grecque. À la sortie du Duomo, la lumière aveuglante de Milan la frappe de plein fouet. Les flashs des paparazzis crépitent comme des décharges électriques. Elle voit les camions de logistique Moretti garés un peu plus loin, ceux-là mêmes qui transportaient ses barils de solvant ce matin. Le cycle est bouclé. L'outil est devenu l'objet. Dante l'aide à monter dans la limousine blindée. À l'intérieur, le silence est soudain, étouffant, filtré par les vitres teintées qui transforment la ville en un aquarium de gris. Il s'assoit en face d'elle, déboutonne sa veste de smoking et sort un étui à cigares en argent. Il l'observe comme on observe un spécimen rare sous une cloche de verre. — Tu as été parfaite, dit-il en allumant un cigare dont la fumée bleue commence à saturer l'habitacle. Presque trop. On pourrait croire que tu as fait ça toute ta vie. — Nettoyer des scènes de crime ou épouser des cadavres ambulants ? C’est la même branche du secteur tertiaire, Dante. On gère les restes. Il rit, un son sec, sans joie. — Tu te crois encore au-dessus de tout ça, n'est-ce pas ? La petite technicienne avec son eau de Javel et son mépris pour le chaos. Mais regarde-toi. Tu portes le nom d'une morte. Tu dors dans le lit d'une morte. Tu es mon œuvre d'art, Bianca. Ma plus belle dissimulation. Il tend la main et caresse sa joue avec le dos de ses doigts. Le contact est électrique, une décharge de haine et d'attraction brute qui fait hurler les nerfs de Bianca. — Le jeu ne fait que commencer, continue-t-il. Ce soir, il y a la réception à la Villa. Tout le directoire sera là. Ils chercheront la faille. Ils chercheront la cicatrice. Bianca ramène ses mains couvertes de dentelle sur ses genoux. Elle sent le poids de la bague. Elle pense à la cicatrice sur son épaule, identique à celle de la femme sur le tapis persan. Le secret de sa propre existence est caché sous cette peau qu’il prétend posséder. — Ils ne trouveront rien, dit-elle d'une voix qui semble venir d'outre-tombe. Je suis "La Gomme", Dante. J'efface tout. Même moi-même. La limousine s'élance dans le trafic milanais, une cellule de luxe filant vers un futur pavé d'os. Dans le reflet de la vitre, Bianca ne voit plus son propre visage, mais une suite de pixels instables, une erreur système dans le code de la réalité. Elle est mariée au diable, elle porte la robe d'un fantôme, et dans sa poche, cachée sous les couches de soie, elle sent la forme froide et rassurante d’un flacon de cyanure qu’elle n’a pas pu s’empêcher d’emporter. C’est son seul vœu de mariage : ne jamais laisser de traces.

Symphonie de Soie et d'Acier

Le silence n’est pas une absence de bruit ; c’est une accumulation de secrets qui n’ont pas encore été criés. La suite nuptiale de l’Hôtel Principe di Savoia empeste le lys et le produit de polissage pour meubles de luxe, une odeur qui, pour Bianca, évoque invariablement la nécessité de camoufler un cadavre. Le loquet de la porte se referme avec le claquement sec d’un percuteur de Glock 17. Dante Moretti ne retire pas sa veste. Il ne déboutonne pas sa chemise avec cette lenteur cinématographique qui sied aux monstres de papier. Il se dirige vers le bar en cristal, les pas étouffés par un tapis de laine vierge qui a probablement coûté le salaire annuel d'un flic de la brigade criminelle. — À genoux, Bianca. L’ordre tombe sans inflexion. Ce n’est pas une invitation érotique. C’est un test de calibration. Bianca ne cille pas. Dans son cerveau, une interface invisible scanne la pièce : trois sorties possibles, deux angles morts derrière les rideaux de velours, un tisonnier en laiton près de la cheminée éteinte. Poids estimé : deux kilos. Suffisant pour fracasser un os temporal. Elle s’exécute. La soie de sa robe de mariée — un linceul blanc à dix mille euros — se froisse contre le parquet. Elle garde le dos droit, les mains posées à plat sur ses cuisses, les paumes vers le haut. Une posture de soumission apprise dans les manuels de dressage, ou de survie. Dante se retourne, un verre de Macallan à la main. Il la domine de toute sa stature de prédateur en costume trois-pièces. Il la regarde comme on regarde un reflet dans une flaque d'huile : avec une curiosité dégoûtée. — Tu sais ce que les invités murmuraient pendant la valse ? demande-t-il d'une voix de velours râpeux. Ils disaient que tu avais l'air... différente. Plus calme. Plus froide. Lucia était une hystérique au sang chaud. Toi, tu es un bloc de glace synthétique. Il s'approche. La pointe de sa chaussure en cuir de crocodile vient se loger sous le menton de Bianca, l'obligeant à lever les yeux. — Dis-moi, La Gomme. Est-ce que tu ressens quelque chose quand tu effaces une vie ? Ou est-ce que tu es déjà morte à l'intérieur, et que tu ne fais que déplacer des meubles ? [LOG SYSTÈME : ANALYSE DE LA CIBLE — MORETTI, DANTE. RYTHME CARDIAQUE : ACCÉLÉRÉ. PUPILLES : DILATÉES. ODEUR : ADRENALINE ET TABAC CHER. FAILLE IDENTIFIÉE : LE BESOIN DE CONTRÔLE EST UNE RÉACTION À UNE PEUR SOUS-JACENTE.] — Je suis un outil, Dante, répond-elle d'une voix monocorde, une fréquence radio captée dans le vide intersidéral. Un outil ne ressent pas le métal. Il l’est. Il retire brusquement son pied, s’accroupit devant elle, son visage à quelques centimètres du sien. C’est là qu’elle le voit. Un tic imperceptible à la commissure de l’œil gauche. Une micro-expression de deux millisecondes : la terreur pure. Dante Moretti n’a pas peur d’elle. Il a peur de ce qu’elle représente. Il a peur de la morte qu’il a lui-même, sans doute, expédiée dans l’autre monde. — On va vérifier ça, murmure-t-il. Il se lève et appuie sur l'interphone. — Faites monter les témoins. La porte s'ouvre à nouveau. Trois hommes entrent. Des lieutenants. Des visages burinés par la violence ordinaire, des types qui portent le meurtre comme une cravate mal ajustée. Ils s’alignent contre le mur, mal à l’aise, le regard fuyant la mariée à genoux. — Messieurs, commence Dante en faisant tourbillonner son whisky, ma femme prétend qu'elle est une experte en camouflage. Elle dit qu'elle peut devenir n'importe qui. Que Lucia n'est pas morte, mais simplement... réinitialisée. Il saisit une bouteille de vin rouge débouchée sur le guéridon. Sans prévenir, il la renverse sur la robe immaculée de Bianca. Le liquide pourpre s'étale, une hémorragie de raisin sur la neige. Bianca ne bouge pas. Elle observe la tache. Elle calcule instantanément : mélange de sel et d’eau gazeuse, frotter de l’extérieur vers l’intérieur, 80 % de chances de récupération du tissu. — Nettoie, ordonne Dante. Avec tes mains. Avec ta langue s’il le faut. Montre-leur que tu es Lucia. Montre-leur que tu es l’épouse dévouée du clan Moretti devant ceux qui ont vu le corps de celle que tu remplaces. C’est l’humiliation mondaine dans son essence la plus brute. Devant les subordonnés, il la traite comme une serpillière. C’est un rituel de marquage. Il veut voir si la machine va se briser. Bianca lève les yeux vers les lieutenants. Elle voit leur gêne. Elle voit la faille. Ils ne voient pas Lucia. Ils voient un spectre. Elle se redresse lentement, ignorant l'ordre de rester à genoux. Elle se lève avec la grâce d'une lame qui sort de son fourreau. Elle s'approche de Dante. Elle ignore la tache de vin. Elle ignore les hommes de main. Elle réduit l'espace entre eux jusqu'à ce qu'elle puisse sentir la chaleur de son souffle. — Tu veux que je sois elle ? demande-t-elle. Lucia aurait pleuré. Lucia t'aurait supplié de l'épargner devant tes hommes. Elle aurait été brisée par cette tache. Elle tend une main gantée et effleure la joue de Dante. Ses doigts de cuir sont froids. — Mais Lucia est dans le compacteur à déchets du sous-sol, Dante. Et moi, je suis celle qui l'y a mise. Si tu veux jouer au mari outragé devant ton public, fais-le. Mais n'oublie pas une chose : les taches de vin s'en vont. Les taches de sang, elles, imprègnent le ciment jusqu'à la fin des temps. Elle se tourne vers les lieutenants. Son regard est une décharge électrique. — Sortez, dit-elle. Maintenant. Les trois hommes hésitent, regardant Dante pour obtenir une confirmation. Dante ne dit rien. Il la fixe, les mâchoires contractées au point de risquer une luxation. Un signe de tête imperceptible, et ils s'éclipsent. La porte se referme. Dante explose. Il saisit Bianca par les épaules et la plaque contre le miroir rococo qui surmonte la cheminée. Le verre tremble. — Ne me donne plus jamais d'ordres devant mes hommes, espèce de... — ... de quoi ? De spectre ? De tueuse ? De miroir ? Elle le regarde droit dans les yeux. Et là, dans l'intimité de leur haine, elle voit la seconde faille. Dante Moretti ne l'a pas choisie parce qu'elle ressemblait à sa fiancée. Il l'a choisie parce qu'il ne supportait pas d'avoir tué Lucia et qu'il avait besoin d'une version de Lucia qu'il ne pourrait pas briser. Un punching-ball éternel. Un péché immortel. Mais il y a autre chose. Bianca déplace sa main vers la nuque de Dante, là où ses cheveux coupés court rencontrent le col de sa chemise. Elle sent une irrégularité sous sa peau. Une puce ? Un implant ? Non. Une cicatrice. Une petite marque en forme de croissant de lune, identique à celle qu'elle-même porte derrière l'oreille, et identique à celle que la morte avait sur l'épaule. Une signature. — Qui nous a faits, Dante ? chuchote-t-elle, ignorant la pression de ses doigts sur ses bras. Il se fige. Son regard s'égare un instant vers le miroir, non pas pour l'admirer elle, mais pour vérifier s'ils sont seuls. Sa poigne se relâche. — Tu n'es pas censée poser de questions, Bianca. Tu es censée effacer les traces. — On ne peut pas effacer ce qui est gravé dans la chair. Regarde-nous. Une robe tachée, un mari tremblant, et une marque d'élevage sur la nuque. On est quoi pour les Moretti ? Des héritiers ? Ou des produits de remplacement ? Dante recule d'un pas, comme s'il venait de toucher un câble à haute tension. Il finit son verre d'un trait et le jette dans l'âtre. Le cristal explose en mille diamants inutiles. — Demain, nous allons à la réception des Fontana, dit-il d'une voix soudainement dénuée d'émotion. Tu porteras les émeraudes de la famille. Tu souriras. Tu seras la perfection incarnée. Et si tu parles encore une fois de marques ou de passé, je m'assurerai que "La Gomme" disparaisse sans laisser de résidus de graphite sur le papier. Il se dirige vers la chambre attenante sans se retourner. — Dors sur le canapé, lance-t-il. Je ne couche pas avec les outils. Bianca reste seule dans le salon baigné de lumières artificielles. Elle regarde la tache de vin sur sa robe. C’est une carte. C’est un continent de sang. Elle retire ses gants, un doigt après l’autre. Ses mains sont d'une blancheur de porcelaine, mais ses ongles sont rongés jusqu'au sang. Un tic nerveux qu'elle ne montre jamais en public. Elle s'approche du miroir brisé. Elle y voit son visage, multiplié par les éclats de verre. Une mosaïque de Bianca. Elle pense au flacon de cyanure dans sa poche. Pas pour lui. Pas encore. Elle se remémore l'instant où elle a touché la cicatrice de Dante. Ce n'était pas de la haine qu'elle avait ressenti. C'était une reconnaissance de fréquence. Comme deux radios réglées sur la même station fantôme, diffusant une musique composée par un architecte qui les observait depuis une pièce sombre. Elle s'assoit sur le sol, au milieu des débris de verre et de soie souillée. Elle ne dort pas. Elle attend. Elle analyse le rythme respiratoire de Dante à travers la cloison. Elle compte les secondes. Elle n'est plus "La Gomme". Elle est le produit qui refuse d'être dissous. Elle est la variable que l'algorithme n'avait pas prévue : une effaceuse qui a décidé de commencer à tout réécrire, en commençant par le sang de son mari.

L'Anatomie du Miroir

L’acier froid d’une clinique privée à quatre heures du matin possède une qualité acoustique particulière : il amplifie le silence jusqu’à ce qu’il ressemble à un cri étouffé sous un oreiller de soie. Bianca ne respire pas, elle filtre l’air. Elle est une erreur système dans ce temple de la chirurgie esthétique et de la discrétion facturée au prix du sang. Dans ses gants de latex noir, ses doigts dansent sur le clavier de la station de diagnostic avec la précision d'un pianiste de jazz sous amphétamines. Les dossiers de Vittoria Moretti – la morte, l’originale, l’ombre dont elle porte désormais les bijoux – ne demandent qu’à être violés. Le curseur clignote. Une pulsation électronique. Un cœur numérique qui bat pour personne. *CLINICA SANTA LUCIA – ARCHIVES RÉSERVÉES – PATIENTE 09-V.* Bianca fait défiler les fichiers. Elle cherche des défauts, des anomalies, quelque chose pour prouver qu’elle est réelle et que la femme dans le tapis persan n’était qu’une contrefaçon grossière. Mais les pixels sont cruels. Les scanners rétiniens correspondent. Les empreintes dentaires sont des sœurs jumelles. Le vertige commence à monter, un goût de cuivre dans l’arrière-gorge. Elle ouvre le dossier de l'imagerie par résonance magnétique. — Dis-moi qui tu étais, murmure-t-elle à l'écran, et je te dirai qui je suis en train de devenir. L’image se charge, segment par segment. Une coupe transversale du thorax de Vittoria. C’est là que le monde bascule. C’est là que le scénario déraille et que le quatrième mur de sa propre réalité s’effondre. Bianca fige. Ses yeux se dilatent, absorbant la lumière bleue de l’écran jusqu’à la brûlure. L’apex du cœur. La pointe de la pompe de vie. Sur le cliché de Vittoria, elle pointe vers la droite. Le foie est à gauche. L’estomac à droite. Une symétrie parfaite. Une inversion totale. *Situs Inversus Totalis*. Une anomalie congénitale rare, une chance sur dix mille. Le corps comme une page lue à travers un miroir. La main de Bianca lâche la souris. Elle tremble. Un tic nerveux, ce battement de paupière qu'elle a passé des années à effacer de son répertoire de gestes. Elle porte lentement sa main gauche à sa propre poitrine. Elle cherche. Elle appuie, ses doigts s'enfonçant sous ses côtes, là où le rythme devrait être une certitude. Rien. Elle déplace ses doigts vers la droite. Sous le sein droit, juste sous le muscle, elle le sent. *Boum-boum. Boum-boum.* Un écho. Une gémellité organique qui va au-delà du derme et de l’os. Elle n’est pas une remplaçante. Elle n’est pas une doublure trouvée par hasard dans les bas-fonds de Milan. Elle est le négatif du même film. — On ne nettoie pas une tache, Bianca, souffle-t-elle dans le vide aseptisé, on change le tissu. Elle accède à ses propres données, celles que le clan Moretti garde sous clé dans le coffre-fort médical de la "Gomme". Elle force l'entrée du serveur privé de Dante. Le mot de passe était d'une simplicité insultante : *VENI*. Elle cherche son propre dossier. Les radiographies de son admission à l’âge de dix ans, après qu'on l'ait "récupérée". L'image apparaît. Le même squelette. La même inversion. Le cœur à droite, comme un secret partagé entre deux cadavres. Le silence de la clinique devient insupportable. Elle a l'impression d'être dans une pièce remplie de miroirs qui se font face, répétant son image à l'infini jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne au centre. Elle n'a pas été choisie pour sa ressemblance. Elle a été construite pour cette symétrie. SOUVENIR FLASH : *Dante, penché sur elle, l'odeur du tabac de luxe et du bois de santal. "Tu es la seule pièce du puzzle qui s'emboîte sans forcer, Bianca. Tu as été taillée pour moi."* Elle comprend maintenant. Les baisers de Dante ne sont pas des marques d’affection, ce sont des vérifications techniques. Il ne l’épouse pas, il répare une machine. Il restaure un chef-d’œuvre dont il a lui-même commandé la copie de secours des années auparavant. Une notification clignote sur l'écran. Un accès distant. Quelqu'un regarde ce qu'elle regarde. *UTILISATEUR CONNECTÉ : D. MORETTI.* Bianca ne ferme pas la fenêtre. Elle se redresse, ajuste son col, ses gants. Elle regarde la caméra de surveillance située dans le coin de la pièce, une petite bille noire qui la juge. Elle sait qu'il la voit. Elle sait qu'il savoure ce moment, cet instant précis où le produit réalise sa propre manufacture. Elle sort son téléphone. Elle tape un message. Ses doigts sont froids, mais son esprit est une lame de rasoir fraîchement affûtée. *« Le sang ne ment jamais, Dante. Mais il peut être effacé. »* Elle quitte le poste de contrôle. Elle traverse les couloirs de la clinique avec une démarche de reine déchue. Elle ne se cache plus. Les infirmières de nuit, ombres blanches aux yeux fatigués, s'écartent sur son passage comme devant une apparition. Elle sort dans la nuit milanaise. La pluie est fine, une brume de diamant qui se dépose sur sa veste en cuir. Elle marche vers la berline noire qui l'attend. Le chauffeur, un type nommé Marco dont elle connaît la trajectoire de la carotide par cœur, lui ouvre la portière. À l'intérieur, l'obscurité est épaisse. Dante est là. Il ne dit rien. Il fume une cigarette dont la braise illumine par intermittence son profil de prédateur byzantin. Le cuir des sièges grince sous le poids du secret. — Alors, Bianca, dit-il d'une voix qui ressemble au froissement de la soie sur une plaie ouverte, as-tu fini de lire ton mode d'emploi ? Elle se tourne vers lui. Elle ne baisse pas les yeux. Elle ne ressent plus cette peur froide qui l'habitait depuis la découverte du corps. Elle ressent une fureur géométrique. — Nous sommes des erreurs de la nature, Dante. Ou des succès de laboratoire. Dis-moi, laquelle de nous deux était l'originale ? Laquelle as-tu tuée pour faire de la place ? Dante lâche une volute de fumée. Il tend la main, effleurant la joue de Bianca avec le revers de ses doigts. C'est un geste d'une tendresse obscène. — Tu poses les mauvaises questions. L'originalité est un concept pour les pauvres et les artistes. Dans notre monde, seule la fonction importe. Vittoria a échoué. Elle a commencé à croire qu'elle avait une âme, une volonté. Elle a essayé de briser la symétrie. Il s'approche de son oreille, son souffle chaud contre son lobe. — Tu es ma main droite, Bianca. Mon cœur à droite. Ma fin et mon commencement. Tu es le miroir dans lequel je regarde pour m'assurer que j'existe encore. Bianca ferme les yeux un instant. Elle visualise le système circulatoire de Dante. Elle imagine son cœur à lui, probablement à gauche, normal, banal, vulnérable. Elle imagine la pointe d'un stylet s'y enfonçant. Elle rouvre les yeux. Elle sourit. C'est le sourire de "La Gomme", celui qu'elle arbore avant de dissoudre un corps dans l'acide, un sourire qui ne touche jamais son regard. — Si je suis ton miroir, Dante, alors n'oublie jamais une chose. Elle prend sa main, celle qui porte la chevalière des Moretti, et la serre avec une force qui fait craquer les phalanges. — Si tu me brises, tu auras sept ans de malheur. Et dans notre milieu, sept ans, c’est une éternité que tu n’as pas les moyens de t'offrir. Elle lâche sa main. Elle se recalle contre le dossier. Le véhicule s'élance dans les rues désertes, une tache d'encre sur le bitume luisant. Elle ne pense plus à Vittoria. Elle ne pense plus à l'enfant de dix ans sans passé. Elle pense à la structure moléculaire du poison qu'elle va devoir synthétiser. Un poison qui n'attaque que les cœurs placés du côté gauche. Le jeu a changé. Elle n'efface plus les scènes de crime. Elle est en train de devenir le crime parfait. Elle sent son cœur battre, là, à droite, un tambour de guerre dans une cage thoracique qui ne lui appartient plus vraiment, mais qu'elle va utiliser pour démolir tout l'empire Moretti, brique par brique, artère par artère. Elle regarde par la vitre. Son reflet lui renvoie une image qu'elle ne reconnaît pas, une femme aux yeux de vide, parée des diamants d'une morte. Le chaos est une forme de propreté. Et Bianca Valli vient de trouver la tache ultime à éliminer. Elle commence par elle-même, en assassinant la version d'elle qui obéissait. La voiture s'arrête devant le palais familial. Les portes s'ouvrent sur un tapis rouge qui ressemble à une traînée de sang. Dante lui tend le bras. Elle le prend. La symétrie est rétablie. Pour l'instant.

Le Vernis qui Craque

Le lustre en cristal de Murano surplombant la salle de bal du Palazzo Reale n'est pas un luminaire, c'est une guillotine de verre suspendue par le seul orgueil de la dynastie Moretti. Sous cette menace étincelante, trois cents vautours en smoking et robes de soie boivent du champagne qui coûte le prix d'un rein au marché noir, tout en attendant que quelqu'un saigne. Bianca Valli — ou plutôt le cadavre exquis de Vittoria, réanimé par le maquillage et la peur — sent le poids du collier de diamants sur sa trachée. C'est une main froide qui l'étrangle avec élégance. Elle ajuste son gant. Cuir d’agneau. Seconde peau. Barrière nécessaire entre elle et ce monde de surfaces. *Le marbre est de Carrare. Porosité moyenne. Absorbe le sang lentement si le vernis est récent. Temps de réaction pour un nettoyage total : 12 minutes. Matériel requis : Peroxyde d'hydrogène à 30%, brosses à poils de nylon, silence absolu.* « Tu trembles, carissima. » La voix de Dante Moretti glisse contre son oreille comme une lame de rasoir chauffée à blanc. Il ne la tient pas par la taille ; il la possède par l'architecture. Son bras est une ceinture de force, son regard est un projecteur qui cherche la fissure dans le plâtre. « Ce ne sont pas des tremblements, Dante. C’est de la cinétique », répond-elle sans bouger les lèvres, une poupée ventriloque parfaitement calibrée. « Je calcule la trajectoire de la chute. » « La tienne ou la leur ? » « Celle du témoin. » À dix mètres d’eux, près du buffet où gisent des huîtres agonisant sur de la glace pilée, se tient le Colonel Aris Thorne. Un vestige de la vieille garde, un mercenaire devenu diplomate dont les yeux ont vu trop de charniers pour être dupés par un simple changement de garde-robe. Thorne fixe Bianca avec l’insistance d'un entomologiste devant une espèce qu'il croyait éteinte. Il sait. Il a connu la vraie Vittoria. Il a partagé avec elle des secrets de draps froissés et de codes de lancement. Le vernis craque. Un cheveu sur une lentille de microscope. Thorne s'approche. Ses pas sur le marbre sonnent comme des coups de feu étouffés. « Dante. Vittoria. Quelle surprise de vous voir... si entière », dit Thorne. Sa voix est un mélange de gravier et de bourbon bon marché. Il saisit la main de Bianca. Trop vite. Trop fort. Il cherche le pouls. Il cherche la réaction. « On murmurait que vous aviez eu un accident de parcours à Lugano. Une histoire de... nettoyage délicat ? » Le regard de Thorne descend vers l'épaule de Bianca. Sous le tissu de la robe Versace, il cherche la cicatrice. La marque de fabrique. Bianca sent la chaleur de Dante augmenter d'un cran à ses côtés. Le Don ne bouge pas, mais l'air autour de lui se raréfie. Il attend de voir si son investissement va s'effondrer ou s'il va mordre. « Les rumeurs sont comme les taches de vin rouge, Colonel », dit Bianca, sa voix montant d'une octave pour atteindre ce timbre de cristal fêlé qui était celui de la morte. Elle retire sa main avec une lenteur calculée. « Plus on essaie de les frotter avec précipitation, plus on les fixe dans la trame. » Thorne sourit, mais ses yeux restent des fosses communes. « J'aimerais beaucoup discuter de... chimie avec vous, Vittoria. Dans le jardin d'hiver. À l’écart de cette cacophonie. Pour le bien de nos accords de distribution mutuels. » C’est un ultimatum. Le genre qui finit par une balle dans la nuque derrière un buisson d'azalées. Dante incline légèrement la tête. Un signal. *Élimine la menace ou devient-elle.* *Cible : Aris Thorne.* *Variable : Témoins multiples, environnement saturé.* *Méthode : Réaction chimique induite.* Bianca suit Thorne vers le jardin d'hiver. L'humidité y est tropicale, étouffante. Les plantes exotiques ressemblent à des organes suspendus. Thorne s'arrête devant une fontaine en basalte. « Tu joues bien ton rôle, petite nettoyeuse », crache-t-il sans se retourner. « Mais Vittoria avait un tic. Quand elle mentait, elle touchait son lobe d'oreille gauche. Toi, tu restes immobile. Trop immobile. Tu es une prothèse, une pièce de rechange. Dante est devenu paresseux s'il pense qu'on peut remplacer une reine par un balai. » Bianca ne répond pas. Elle observe la structure moléculaire de l'air. L'humidité. Le Colonel sort un étui à cigares. Un rituel. Un point de faiblesse. « Je vais le dire au Conseil de l'Ombre », continue Thorne en allumant un briquet en or. « Et après t'avoir livrée, je regarderai Dante nettoyer ses propres tripes sur ce joli marbre. » Bianca fait un pas en avant. Elle n'est plus la mariée trophée. Elle est Bianca Valli, l'ombre qui fait disparaître les erreurs de Dieu. « Le problème du feu, Colonel, c'est qu'il laisse de la cendre. Et la cendre est un résidu bavard. » Elle sort de son minuscule sac à main un flacon de parfum. *Chanel No. 5 ?* Non. Un concentré de nitrate d'ammoniaque stabilisé, camouflé en cosmétique. Elle ne l'asperge pas sur lui. Elle en vide le contenu dans le bac de rétention de l'humidificateur industriel caché derrière un massif de fougères, tout en s'approchant de lui pour l'étreindre. Thorne ricane, pensant à une tentative désespérée de séduction ou de supplication. « Trop tard pour les baisers, ma chérie. » « Ce n'est pas un baiser », murmure-t-elle à son oreille. « C'est une décontamination. » Elle brise le briquet de Thorne d'un coup de talon précis alors qu'il tombe au sol. Le gaz s'échappe. L'étincelle rencontre la brume chimique qu'elle vient de créer. Ce n'est pas une explosion cinématographique avec des boules de feu et des cris. C'est une réaction endothermique brutale. Une implosion silencieuse. Les poumons de Thorne se cristallisent instantanément. L'oxygène est expulsé de son sang par une réaction catalytique qu'il ne comprendra jamais. Il s'effondre, ses mains griffant l'air saturé de vapeur glacée. Bianca le regarde s'asphyxier. Elle ne ressent ni haine, ni pitié. C’est juste une tâche particulièrement tenace sur le tapis de la réalité. Elle s'agenouille, sort une petite fiole d'un solvant neutre et l'injecte dans la carotide du mourant. Cela effacera toute trace du produit chimique dans les trois minutes. Cause du décès : arrêt cardiaque massif dû à l'humidité et à l'âge. Propre. Clinique. Moretti. Elle se relève, lisse sa robe, et vérifie son reflet dans l'eau de la fontaine. Le masque de Vittoria est intact. Mais dessous, Bianca sent son cœur — ce moteur étrange situé à droite — battre avec une fureur nouvelle. Elle n'est plus l'outil. Elle devient l'architecte du chaos. Elle retourne dans la salle de bal. Dante l'attend, une coupe de cristal à la main. Il observe son retour, note l'absence de Thorne, la fixité de son regard. « Le Colonel a eu un malaise », dit-elle en reprenant sa place à son bras. « Trop de souvenirs, sans doute. Son cœur n'était pas préparé à la réalité. » Dante sourit. Pour la première fois, ce n'est pas un sourire de prédateur, mais celui d'un collectionneur qui vient de découvrir que sa pièce la plus rare est aussi la plus dangereuse. Il pose sa main sur la sienne. À travers le gant, elle sent sa chaleur. C’est une menace. C’est une promesse. « Tu as du sang sur le poignet », murmure-t-il, presque tendrement. Bianca regarde. Une minuscule goutte pourpre sur le cuir blanc. Une impureté. « Non », corrige-t-elle en fixant les yeux de Dante avec une intensité qui le fait, pour la première fois, reculer d'un millimètre imperceptible. « C’est une signature. » Elle porte le gant à ses lèvres et lèche la tache, effaçant la preuve de sa propre existence tout en scellant leur pacte de sang. Le gala continue. La musique masque le bruit des empires qui s'effritent. Bianca Valli est morte. Vittoria est une fiction. Et entre les deux, quelque chose de bien plus terrible est en train de naître sous les lustres de Murano. La symétrie n'est plus une règle. C'est une cible. Elle serre le bras de Dante, ses doigts s'enfonçant dans son muscle comme des griffes. Elle ne suit plus le rythme de la valse. Elle dicte la cadence du massacre à venir. « Allons danser, mon mari », dit-elle. « La salle est enfin propre. »

Les Limbes de Marbre

Le blanc n’est pas une couleur. C’est une absence d’aveu. C’est le silence assourdissant des laboratoires, le linceul des vierges sacrifiées et le marbre de Carrare qui tapisse le mausolée des Moretti. Bianca — ou Vittoria, la frontière entre les deux noms s’effrite comme une vieille fresque sous l’acide — traverse le jardin d’hiver de la propriété. Ses talons ponctuent le silence de cliquetis métalliques, pareils au mécanisme d’une montre suisse sur le point d’exploser. L’air est saturé. Une humidité lourde, artificielle, maintenue par des buses invisibles qui crachent une brume tiède toutes les sept minutes. Puis, l’odeur frappe. Ce n’est pas une caresse. C’est un viol olfactif. Un parfum de lys blancs, si dense qu’il semble avoir une masse, un poids, une volonté. Elle s’arrête devant un massif de *Lilium candidum*. Ces fleurs sont des monstres de pureté. Leurs pétales, d’une blancheur obscène, se recourbent comme des lèvres figées dans un cri silencieux. Bianca tend une main gantée. Le cuir blanc sur le pétale blanc. La symétrie est une forme de folie. Elle inspire. L’odeur de lys ne sent pas la fleur. Elle sent l’éther. Elle sent le désinfectant industriel mélangé à la chair froide. Elle sent le « Projet Janus ». Soudain, le sol de marbre ne semble plus aussi solide. Le décor de la villa Moretti se fissure. Les moulures dorées coulent comme de la cire. Derrière le papier peint à motifs baroques, Bianca voit les murs en polymère d’un centre de recherche. *Flashback. Code Source : 1998. Localisation : Inconnue.* Il y a une petite fille. Elle s'appelle Sujet B. Ou peut-être Sujet V. Elle est assise sur une chaise en acier inoxydable, ses jambes trop courtes balançant au-dessus du vide. L’air est froid. Pas le froid de l’hiver, mais le froid des frigos où l'on garde les vaccins et les espoirs morts-nés. Un homme en blouse blanche — l’écusson sur sa poche porte le blason fusionné des Conti et des Moretti, un serpent s’enroulant autour d’un poignard — lui tend un lys blanc. « Respire, petite. C’est l’odeur de ta sœur. C’est l’odeur de toi-même. » La petite fille prend la fleur. Ses doigts sont déjà agiles, précis. Elle ne joue pas avec. Elle la dissèque. Pétale après pétale. Elle cherche le secret à l'intérieur. « Pourquoi on est deux ? » demande la petite fille. L’homme sourit. C’est un sourire de prédateur qui se prend pour un dieu. « Parce qu’un empire ne peut pas reposer sur un seul pilier. Si l’un casse, l’autre doit être prêt à supporter tout le poids du temple. Tu es la réserve, Bianca. Tu es la pièce détachée. » La douleur à l’épaule revient. Un picotement électrique, une brûlure fantôme sous le tissu de sa robe de mariée. Elle se revoit à dix ans. Un lit d’opération. Une lumière scialytique qui dévore tout. Ils ne lui ont pas enlevé l’appendice. Ils lui ont greffé une identité. Ou ils lui en ont arraché une. La cicatrice n’est pas un accident de parcours, c’est un numéro de série gravé dans le derme. *Vous pensiez que c'était une histoire de mafia ? Non. C’est une histoire de gestion des stocks. Les Moretti ne font pas dans le crime, ils font dans la redondance systémique. Vittoria était le logiciel principal. Bianca est le backup. Une sauvegarde physique stockée dans les bas-fonds de Milan, activée uniquement lorsque le serveur principal plante dans une mare de sang sur un tapis persan.* Bianca retire son gant. Ses doigts tremblent, une trahison biologique qu’elle réprime immédiatement en serrant le poing. Elle regarde la cicatrice sur son épaule. Elle est identique à celle de la morte. Pas similaire. Identique au micron près. Un copier-coller génétique orchestré par des familles qui considèrent l’ADN comme une monnaie d’échange. Elle n’a pas été « récupérée » par les Moretti à dix ans. Elle a été mise en service. « Tu aimes nos fleurs, Bianca ? » La voix de Dante est une lame de rasoir glissée dans du velours. Il est là, à quelques mètres, debout dans l’ombre d’un palmier nain. Il ne l’appelle pas Vittoria. Pas ici. Pas dans ce jardin qui pue la vérité et la chimie. Elle se redresse, la colonne vertébrale verrouillée. « Elles sentent la mort, Dante. » Il s’approche. Son smoking est impeccable, mais il y a quelque chose de sauvage dans son regard, une lueur de savant fou qui vient de voir son expérience réussir au-delà de ses espérances. Il cueille un lys, l’arrachant avec une violence tranquille, et le porte au visage de Bianca. « Elles sentent la continuité », corrige-t-il. Il passe la fleur sur la joue de Bianca, le pollen jaune laissant une trace comme une souillure d'or sur sa peau pâle. « Ma famille et les Conti ont passé quarante ans à perfectionner ce qu'on appelle la *Similitude*. Tu n'es pas une "double", Bianca. Tu es une itération. Tu es la version 2.0 d'un rêve dynastique. » Bianca ne recule pas. Elle sent le parfum l’envahir, réveillant d’autres images : des rangées de berceaux, des écrans affichant des séquences de nucléotides, le visage de sa « mère » — une femme dont elle ne se souvient plus, mais dont elle sait maintenant qu’elle n’était qu’une couveuse haut de gamme. « Pourquoi l’avoir tuée, alors ? » crache-t-elle. « Si elle était si précieuse ? » Dante rit, un son sec comme un os qui se brise. « Je ne l’ai pas tuée. Elle s’est périmée. Elle a commencé à avoir des pensées... individuelles. Elle a commencé à croire qu’elle était Vittoria Conti par droit divin, et non par décret de laboratoire. Elle est devenue un bug dans le système. Et quand un logiciel bugge, on le remplace par la version précédente, plus stable. Plus obéissante. » Il pose sa main sur la nuque de Bianca, là où le froid du jardin rencontre la chaleur de sa peau. Ses doigts sont glacés. « Tu es l’effaceuse, Bianca. Tu as passé ta vie à nettoyer les scènes de crime des autres. Maintenant, tu vas effacer ton propre passé pour devenir l'avenir de cette ville. » Elle saisit son poignet. Elle pourrait lui briser le radius en un mouvement sec. Ses muscles de nettoyeuse connaissent les points de rupture. Mais elle ne bouge pas. Elle est fascinée par l’horreur de sa propre architecture. « Et si je refuse d’être une itération ? » Dante rapproche son visage du sien. Il respire son souffle, un mélange de menthe et de terreur. « Alors on retourne à la serre. Il y a d’autres fleurs qui attendent de fleurir. Tu n’es pas unique, mon amour. C’est là toute la beauté de la chose. Tu es remplaçable à l'infini. » Il l’embrasse. C’est un baiser qui a le goût du formol et du pouvoir. Bianca ferme les yeux. Derrière ses paupières, elle voit une ligne de montage. Des dizaines de Bianca, des dizaines de Vittoria, attendant dans le noir qu'on les appelle pour jouer la comédie du sang et de la soie. Elle n'est pas une femme. Elle est un stock d'urgence. Elle se détache de lui. Elle ramasse son gant. Le cuir est froid. « Le gala nous attend », dit-elle, sa voix redevenue ce bloc de glace chirurgicale qui a fait sa réputation. « Vittoria doit aller briller. » Dante sourit. « C’est pour ça que tu es ma préférée. Tu comprends la nécessité du vide. » Alors qu’ils quittent le jardin d’hiver, Bianca jette un dernier regard aux lys. Elle ne voit plus des fleurs. Elle voit des cadavres en attente. Elle se jure une chose, alors que la porte de verre se referme sur l’odeur de l’éther : si elle est une pièce détachée, elle sera celle qui fera dérailler toute la machine. Elle ne va pas seulement prendre la place de Vittoria. Elle va dévorer le système qui les a créées. Un empire ne peut pas reposer sur un seul pilier, lui avait dit l'homme à la blouse blanche. Elle va s'assurer de faire s'effondrer les deux. Dans le hall, le miroir lui renvoie son reflet. Elle ne se reconnaît pas. Elle n’est plus Bianca l’Effaceuse. Elle n’est pas Vittoria la Promise. Elle est une anomalie génétique armée d'une haine pure. La symétrie est une cible. Elle ajuste sa bague, le diamant lourd comme une chaîne, et s'avance vers le bruit des verres qui s'entrechoquent, prête à jouer son rôle de fantôme dans une pièce de théâtre écrite avec son propre sang.

Le Gambit du Don

Le cliquetis d'un briquet S.T. Dupont est le battement de cœur de cette ville ; un son sec, métallique, qui annonce soit une naissance, soit une exécution. Dans le bureau de Dante Moretti, l'air a le goût de l'ozone et du tabac froid, une atmosphère de cockpit avant le crash. Dante est assis derrière un bureau en ébène si sombre qu'il semble absorber la lumière des appliques murales. Il ne regarde pas Bianca. Il regarde ses propres mains, des mains de pianiste qui auraient passé trop de temps à étrangler des fantômes. « Tu te demandes sans doute si le sang s'efface mieux sur la soie ou sur le velours, Bianca, » lance-t-il sans lever les yeux. Sa voix est un murmure de papier de verre. « Question de débutante. La réponse est : il ne s'efface jamais. On change simplement la tapisserie. » Bianca reste immobile. Sa posture est une ligne droite tracée à la règle, une colonne de glace dans un enfer de luxe. Elle sent le poids du diamant de Vittoria à son doigt, une tumeur de lumière qui lui ronge la phalange. « Pourquoi ? » La question est un scalpel. Courte. Précise. Elle ne demande pas pourquoi elle est ici, elle demande pourquoi la femme qui lui ressemblait comme une sœur de cauchemar a fini en tas de viande sur un tapis persan. Dante se lève. Sa silhouette découpe l'ombre avec une précision chirurgicale. Il contourne le bureau, ses pas ne produisant aucun son sur le marbre. Il s'arrête à quelques centimètres d'elle. Elle sent la chaleur de son corps, une fournaise contenue sous un costume à trois pièces dont le prix équivaudrait au salaire annuel d'un petit pays. « Vittoria était une erreur de casting, » dit-il en lui effleurant la joue du revers de l'index. Bianca ne cille pas. « Elle avait la beauté, elle avait le nom, elle avait le sang bleu. Mais elle était... transparente. Une vitre. On regardait à travers elle et on voyait le vide. Elle ne comprenait pas la texture du péché. Elle pensait que le pouvoir était un droit de naissance, pas une amputation nécessaire. » Il marque une pause, son regard brûlant plongeant dans les yeux délavés de Bianca. « C’est moi qui ai donné l’ordre. C'est moi qui ai guidé la lame. Pas par haine, Bianca. Par souci esthétique. » [INTERLUDE PSYCHOTIQUE : NOTE DE L'ARCHITECTE] *Ici, le récit se fissure. Observez la symétrie. À gauche, la victime qui n'en est plus une. À droite, le monstre qui se prend pour un dieu. Au milieu, le lecteur qui cherche une morale là où il n'y a que de la géométrie.* Dante s'éloigne vers la fenêtre qui surplombe Milan. Les lumières de la ville ressemblent à des pixels morts sur un écran géant. « Je cherchais la symétrie, » reprend-il, le dos tourné. « On m'a vendu une idylle, un mariage de papier pour calmer les familles du Sud. Mais je ne voulais pas d'une poupée de porcelaine qui s'évanouit devant une tache de sauce tomate. Je voulais quelqu'un qui sache ce qu'est le sang. Quelqu'un qui l'a respiré, qui l'a frotté, qui l'a mangé. » Il se retourne brusquement, et pour la première fois, Bianca voit une fissure dans son masque de marbre. Une lueur de démence lucide, une faim qui dépasse le simple désir charnel. « Tu es l'Effaceuse. Tu es celle qui fait disparaître les monstres sous le tapis. Qui d'autre que toi pourrait mieux régner sur un empire de cadavres ? Tu as passé ta vie à nettoyer le désordre des autres. Je te propose d'être celle qui le crée. » Bianca laisse échapper un rire qui ressemble à un craquement d'os. « Tu as tué ta fiancée pour mettre son clone de caniveau sur le trône ? C’est de la folie, Dante. Même pour un Moretti. » « La folie est un manque d'imagination, Bianca. Regarde-nous. » Il désigne le miroir massif qui occupe tout le mur latéral. Dans la glace, ils forment un tableau parfait. L'ombre et l'éclat. Le prédateur et le spectre. La ressemblance entre Bianca et la défunte Vittoria est si absolue qu'elle en devient insultante pour la notion d'individu. Mais là où Vittoria avait une fragilité de verre, Bianca a la densité du plomb. « Vittoria était l'originale, mais tu es l'œuvre d'art, » murmure Dante en se rapprochant à nouveau, son souffle contre son oreille. « Elle était la chair innocente, tu es la chair corrompue, purifiée par le travail. J'ai fait tuer la première pour que la seconde puisse naître. C'est une alchimie, Bianca. Transmuter le plomb de ton passé de nettoyeuse en l'or de ma couronne. » Il prend sa main gantée de cuir. Il ne cherche pas à lui retirer le gant. Il caresse le cuir comme s'il s'agissait de sa propre peau. « Oublie les alliances diplomatiques. Oublie les traités de paix entre clans. Je ne veux pas d'une épouse qui m'apporte des terres ou des ports. Je veux une épouse qui comprenne le poids d'un corps qu'on traîne dans une baignoire. Je veux une alliance de sang. Une vraie. Pas celle qu'on signe avec un stylo, mais celle qu'on scelle avec un secret commun. » Bianca retire sa main, mais ses doigts frôlent le holster caché sous la veste de Dante. Elle pourrait le tuer là. Maintenant. Une pression, un angle de quarante-cinq degrés, et le "Don de Soie" ne serait plus qu'une statistique de plus dans son registre de nettoyage. Mais elle ne le fait pas. Quelque chose en elle — cette partie atrophiée, cette mémoire de dix ans de vide — vibre à l'unisson de cette proposition monstrueuse. « Tu veux que je joue la comédie pour ton père ? Pour le Conseil ? » demande-t-elle, sa voix reprenant son timbre clinique. « Je veux que tu sois toi-même sous le masque d'une autre. Ils verront Vittoria. Je verrai Bianca. Ils verront la paix. Nous verrons la guerre. Nous allons dévorer ce système, pièce par pièce. Ils pensent que nous sommes des pions sur leur échiquier de vieux aristocrates ? Nous allons renverser la table et brûler la salle. » Dante sort de sa poche une petite fiole d'un liquide ambré. Il en verse deux gouttes sur le tapis, là où, quelques jours plus tôt, le sang de l'autre avait coulé. L'odeur de la vanille et du soufre monte dans l'air. « Une alliance réelle, Bianca. Je t'offre Milan sur un plateau de scalpel. En échange, je veux ta loyauté absolue. Pas envers les Moretti. Envers moi. Nous sommes les deux faces d'une pièce de monnaie qui va s'écraser sur le sol de l'histoire. » [SÉQUENCE DE TRANSITION : MONTAGE RAPIDE] *Flash-back : Bianca enfant, une blouse blanche, le froid d'une table d'examen. Flash-forward : Bianca en robe de mariée, le blanc immaculé taché par une goutte de vin rouge qui ressemble à une cible. Flash-présent : Le regard de Dante, une promesse de damnation mutuelle.* Bianca ajuste sa bague. Elle regarde le diamant. Elle y voit son reflet, déformé, brisé en mille facettes. Elle pense à la cicatrice sur son épaule. Elle pense à la cicatrice sur l'épaule de la morte. La symétrie n'est pas un hasard. C'est un plan. « Et si je refuse ? » Dante sourit. C’est le sourire d'un homme qui sait qu'il a déjà gagné, parce qu'il connaît la faim de son adversaire. « Si tu refuses, tu redeviens une tache. Et tu sais ce qu'on fait aux taches, Bianca. On les efface. » Elle s'avance vers lui, si près qu'elle sent battre son pouls contre son propre torse. Elle ne l'embrasse pas. Elle pose sa main gantée sur son cœur. « Je ne serai pas ta reine, Dante. Je serai ton cancer. Si on tombe, je m'assurerai que tu tombes en premier, pour que je puisse nettoyer la place avant d'y rester. » Le Don de Soie rit, un son pur et terrifiant. « C’est la chose la plus romantique qu’on m'ait jamais dite. » Il lui tend une coupe de cristal remplie d'un liquide sombre. Un toast au sacrilège. Un toast à la fin de tout ce qui est pur. « À la symétrie, Bianca. » « À la destruction, Dante. » Ils boivent. Le verre est froid. Le poison est doux. Dehors, l'orage éclate enfin sur Milan, lavant les rues de leur crasse superficielle, tandis qu'à l'intérieur du penthouse, l'obscurité s'installe, profonde, irréversible, comme une tache d'encre sur un parchemin de chair. La machine est en marche, et Bianca Valli vient d'en devenir l'engrenage le plus tranchant.

L'Entrepôt des Brumes

L’ammoniac est un poème qui s'écrit directement dans les alvéoles pulmonaires, une strophe brûlante qui vous rappelle que vous êtes vivant, ou du moins, pas encore tout à fait soluble. L’Entrepôt 74 ne figure sur aucun plan cadastral de Milan ; c’est une verrue de béton et d’acier galvanisé, un non-lieu où la réalité vient se faire doucher à l’acide sulfurique. À l’intérieur, l’air est une soupe épaisse de chlore et de vapeurs organiques. C’est ici que Bianca Valli est Dieu. Ou plutôt, c’est ici qu’elle est le Vide. Dante Moretti se tient près d’un bac de décantation, sa silhouette de prédateur en costume de vigogne jurant avec la rudesse industrielle du décor. Il ressemble à une erreur de rendu dans un jeu vidéo ultra-réaliste. Un prince de sang perdu dans une usine à cadavres. — Tu vis donc ici, au milieu des vapeurs de javel et des fantômes liquéfiés, Bianca ? Sa voix est un murmure qui rampe sur les parois métalliques. — Je ne vis pas ici, Dante. Je rectifie les erreurs ici. Elle ajuste son masque filtrant, une pièce de caoutchouc noir qui lui donne un air de divinité insectoïde. Elle vérifie le manomètre de la cuve centrale. C’est là que le secret du « Double » commence à fermenter. Elle a trouvé les registres. Pas des registres comptables, mais des journaux de culture. — Regarde ça, dit-elle en pointant une série de cuves pressurisées au fond de la nef sombre. Ce n’est pas une coïncidence si la femme dans ton penthouse me ressemblait. Ce n’est pas de la génétique naturelle. C’est du plagiat industriel. Dante s’approche, ses chaussures de cuir italien claquant sur le sol poisseux. Il ne regarde pas les cuves. Il regarde Bianca. Il savoure la terreur froide qui émane d’elle. — Ma famille a toujours investi dans l’avenir, Bianca. L’immortalité est un marché de niche, mais très lucratif. Sauf quand les produits commencent à penser par eux-mêmes. L’explosion ne prévient pas. Elle est un déchirement sec, le son d’une réalité que l’on froisse. La porte blindée sud est soufflée vers l’intérieur, projetant des éclats de fonte dans la brume chimique. (Plonge derrière un rack de bidons de 200 litres) « À TERRE ! » (Dégaine un Beretta 92FS avec une lenteur insolente, comme s’il jouait au billard) « Ils manquent singulièrement de manières. » Quatre silhouettes en treillis gris, visages masqués par des optiques thermiques. Faction dissidente des Moretti. Les "Nettoyeurs de Nettoyeurs". Le premier assaillant pénètre dans la brume. Il ne voit pas Bianca. Il voit une silhouette de femme dans le brouillard et ouvre le feu. Les balles percent les bidons de chlore gazeux au-dessus de sa tête. *PSCHHHHHHHH.* Le gaz jaillit. Une colonne verte-jaunâtre envahit l'espace. Bianca ne panique pas. La panique est une émotion de surface, et elle est une créature des abysses. Elle glisse sur le sol humide, ses gants de cuir agrippant une barre de fer. Elle n'utilise pas d'arme à feu. Le feu est sale. Le feu laisse des traces de poudre. Elle surgit derrière le premier homme. Un mouvement sec. La barre de fer rencontre la base du crâne. Le son d'une pastèque que l'on écrase dans un sac de soie. — À gauche, Bianca ! hurle Dante. Dante ne tire pas comme un gangster. Il tire comme un sculpteur. Trois détonations sèches. Le deuxième assaillant s'effondre, trois impacts parfaitement alignés dans la cage thoracique. La symétrie, toujours. Mais le troisième a une grenade. Une grenade incendiaire dans un entrepôt rempli de solvants volatils. — Ne fais pas ça, espèce de crétin, murmure Bianca pour elle-même. L'assaillant dégoupille. Dante se précipite vers elle. Ce n'est pas un geste de protection héroïque, c'est un calcul de survie mutuelle. Il l'empoigne par la taille, l'entraînant derrière la cuve de neutralisation en acier renforcé. L'explosion transforme l'entrepôt en un enfer blanc. Le phosphore s'accroche aux parois, brûlant l'air, dévorant l'oxygène. Les bacs d'acide se renversent. Le sol devient une rivière bouillonnante de pH-1. Dans la fournaise, au milieu des débris qui sifflent, Bianca et Dante se retrouvent plaqués l'un contre l'autre, dos au métal brûlant de la cuve. La brume n'est plus chimique, elle est de vapeur d'eau et de chair brûlée. — Tu m'as dit que tu serais mon cancer, Bianca, halète Dante. Son visage est maculé de suie, mais son regard reste d'une clarté dévastatrice. Il semble presque s'amuser. On dirait que la fin du monde est son élément naturel. — Je n'ai pas... changé... d'avis. Le dernier assaillant sort de la fumée, son masque brisé, le visage à moitié fondu par les vapeurs de chlore. Il ressemble à une esquisse de Bacon. Il pointe son fusil d'assaut sur le couple. Bianca réagit avant Dante. Elle attrape une lance haute pression reliée au réservoir d'acide chlorhydrique dilué. Elle ne vise pas l'homme. Elle vise la valve de sécurité au-dessus de lui. Le jet d'acide frappe la valve, la faisant céder. Une cascade de liquide corrosif s'abat sur l'assaillant. Le cri qui s'ensuit n'est pas humain. C'est le son de l'identité qui se dissout. En quelques secondes, il n'est plus qu'une masse informe, un tas de fibres et de nylon fondu. Silence. Seul le sifflement des tuyaux percés rompt le calme de la boucherie. Dante se redresse, époussetant son costume désormais ruiné. Il regarde le corps liquéfié, puis il regarde Bianca. Elle est couverte de cendres, ses gants sont brûlés, mais elle tient toujours sa barre de fer, prête à briser la structure même de l'univers. — Pourquoi ? demande-t-elle, la voix brisée par le chlore. Pourquoi avoir créé ces doubles ? Pourquoi elle me ressemblait jusque dans mes cicatrices ? Dante s'approche de l'un des bacs qui n'a pas explosé. Il en essuie la vitre avec sa manche de soie. À l'intérieur, flottant dans un liquide amniotique synthétique, une forme humaine commence à prendre des traits. Le visage de Bianca. Encore un. — Parce que la perfection est fatigante, Bianca. Et parce que les Moretti ne jettent jamais rien. Ils recyclent. Tu pensais être l'originale ? Il rit, et c'est un son qui fait plus de dégâts que la grenade incendiaire. — Tu es la version qui a survécu le plus longtemps. Tu es le modèle "Gomme". Tu effaces les autres parce que c'est dans ton code. Tu nettoies les scènes de crime parce que tu nettoies tes propres traces, tes propres échecs, sans même le savoir. Bianca sent le sol se dérober, plus sûrement que s'il était rongé par l'acide. Elle regarde ses mains gantées. Sont-elles siennes ? Ou sont-elles le produit d'un brevet déposé par un consortium de la mafia milanaise ? — Celui qui t'a créée a fait une erreur, murmure Dante en caressant la joue de Bianca avec le canon de son arme, encore brûlante. Il t'a donné trop de conscience. Tu n'es pas seulement un outil. Tu es un témoin. Et les témoins, on les épouse ou on les dissout. Dehors, les sirènes commencent à hurler, mais elles semblent lointaines, appartenant à un monde qui n'existe plus. Ici, dans l'entrepôt des brumes, entre les bacs de chair en devenir et les flaques de mort liquide, Bianca Valli regarde l'homme qu'elle est forcée d'aimer et la créature qu'elle est forcée d'être. Elle ramasse un fragment de miroir au sol. Son reflet est brisé en mille éclats. Elle ne voit pas une femme. Elle voit une armée de fantômes à son image, attendant leur tour pour prendre sa place sous le voile de mariée. — On part, dit Dante. Les pompiers vont arriver. Il ne doit rien rester de cet endroit. Bianca lève les yeux vers lui. Il y a quelque chose de nouveau dans son regard. Ce n'est plus de la soumission. Ce n'est même plus de la haine. C'est la résolution glaciale d'une machine qui vient de comprendre qu'elle peut réécrire son propre programme. — On part, répète-t-elle. Mais avant... Elle ouvre toutes les vannes de la cuve centrale. Le liquide de culture se déverse sur le sol, noyant les registres, les fœtus synthétiques et les preuves de son origine. Elle craque un briquet, un Zippo en argent portant les initiales de Dante qu'elle lui a volé plus tôt. Elle le jette dans la nappe d'hydrocarbures qui s'étale. L'entrepôt s'embrase dans une symphonie de bleu et d'orange. Dante et Bianca sortent dans la nuit milanaise, silhouettes sombres sur fond d'apocalypse chimique. Derrière eux, le passé de Bianca s'évapore en une fumée noire et toxique, montant vers les étoiles de Lombardie comme un dernier blasphème. — Bienvenue dans la famille, Bianca Moretti, dit Dante alors qu'ils montent dans la berline noire. — Ce n'est pas une famille, Dante. C'est une usine de recyclage. Et je viens de saboter la chaîne de production. La voiture démarre, laissant derrière elle le brasier de l'entrepôt 74, tandis que dans le ciel, la pluie commence enfin à tomber, mais elle n'est pas assez forte pour laver l'odeur de l'ammoniac qui colle désormais à leur peau, comme un secret qu'aucune gomme au monde ne pourra jamais effacer.

Hémoglobine et Velours

L'odeur de l'ammoniac est une amante fidèle : elle ne vous quitte jamais vraiment, elle s'incruste sous les ongles, elle colonise les sinus jusqu'à ce que le parfum des roses ne soit plus qu'une insulte lointaine. Bianca Valli — ou quelle que soit l’étiquette collée sur ce flacon de poison qu’elle est devenue — ajuste ses gants de cuir. Noir sur blanc. Contraste binaire. La nappe phréatique de sa conscience est polluée par le phosphore de l'entrepôt 74, mais ses mains ne tremblent pas. Dante est là, une ombre sculptée dans le cachemire et l’arrogance, adossé au chambranle de la porte en acajou. Il l’observe comme un entomologiste regarderait une guêpe s’arracher les ailes pour mieux piquer. « Le sang sur le velours est un cauchemar à retirer, Bianca. Tu le sais mieux que quiconque. » Sa voix est un froissement de soie sur une lame de rasoir. Dans le salon d’apparat de la Villa Moretti, l’air est saturé de l’odeur du tabac froid et de la trahison imminente. Au centre de la pièce, ligoté à une chaise Empire qui semble trop précieuse pour sa carcasse dévaluée, se trouve Donato. Le mentor. L’homme qui a appris à Bianca que le monde n’est qu’une série de taches qu’on camoufle avec du solvant. C’est lui qui a tenu le registre. Lui qui a orchestré la symphonie des clones, les doubles, les visages interchangeables de la jet-set milanaise. (voix blanche, clinique) Pourquoi elle, Donato ? Pourquoi ce visage ? (riant, un filet de salive rouge aux lèvres) Parce que tu n'étais que le prototype, ma petite effaceuse. On ne garde pas le brouillon quand l'œuvre finale est prête. Elle devait être la reine. Tu devais rester la brosse à récurer. (intervenant) Le problème avec les œuvres finales, Donato, c'est qu'elles sont fragiles. Bianca, elle, est éternelle. Elle survit au feu. Bianca s’approche. Elle ne voit plus un homme. Elle voit une erreur de procédure. Une coulure de peinture sur un chef-d’œuvre. Sa main glisse dans la poche de sa veste de smoking — une coupe homme, ajustée pour une tueuse. Elle en sort un scalpel à usage unique, l’acier brillant sous les lustres en cristal de Murano comme un éclat de lune maléfique. L’espace entre eux se réduit. La physique de la pièce change. La gravité semble aspirer tout l’oxygène vers le centre de la gorge de Donato. « Tu m’as appris qu’une scène de crime propre est une scène qui n’existe pas », murmure Bianca à l’oreille du vieil homme. Ses lèvres effleurent presque son lobe d’oreille, une proximité de confessionnal. « Mais ce soir, je ne vais pas nettoyer. Je vais créer une installation. » Elle enfonce la lame. Ce n'est pas un geste de colère. C'est une ponctuation. Le premier jet de sang est une ligne de dialogue qui s'interrompt. Donato s'étouffe, ses yeux roulent vers l'arrière, cherchant un Dieu qui n'habite pas dans les quartiers chics de Milan. Bianca regarde l'hémoglobine se répandre sur le velours carmin de la chaise. Ton sur ton. Un choix esthétique audacieux. Dante ne bouge pas. Il respire l'instant. Il se délecte de la métamorphose. L'effaceuse vient de raturer son propre passé avec le stylo de la mort. « Regarde-moi, Bianca », ordonne-t-il. Elle se redresse. Une goutte de sang perle sur sa pommette, comme une larme de rubis. Elle ne l'essuie pas. * *Solide :* La certitude dans ses membres. * *Liquide :* Le flux chaud qui s'échappe de Donato et refroidit déjà sur le marbre. * *Gazeux :* L'âme du traître qui s'évapore, ou peut-être juste l'odeur du fer qui sature ses poumons. * *Plasma :* L'électricité entre elle et Dante. Elle se tourne vers lui. Le scalpel tombe au sol avec un tintement cristallin qui résonne comme un glas. « C’est terminé », dit-elle. Sa voix a muté. Elle n’est plus la servante de l’ombre. Elle est le centre de gravité de la dynastie Moretti. « La Gomme est morte. » Dante s'approche d'elle, franchissant le périmètre de la flaque écarlate sans même regarder où il pose ses souliers de cuir verni. Il prend son visage entre ses mains, ses pouces caressant la tache de sang sur sa peau. « Longue vie à la Reine », souffle-t-il. Il l'embrasse. Le goût est métallique, un mélange de soufre, de mort et de luxe obscène. C’est un pacte scellé non pas dans l’église de San Maurizio, mais dans la réalité brute de la sélection naturelle. Bianca ferme les yeux et, pour la première fois de sa vie, elle ne voit pas de taches à enlever. Elle voit un empire à repeindre en rouge. Dehors, Milan gronde sous un orage qui refuse d'éclater. La ville attend son nouveau monstre. Bianca se détache de Dante et marche vers le miroir massif qui surplombe la cheminée. Elle regarde son reflet. Le visage de la morte. Le visage de l'épouse. Le visage de la tueuse. Elle prend le rouge à lèvres posé sur le manteau de la cheminée — un Chanel, teinte "Sanguine" — et trace une ligne horizontale sur le miroir, barrant ses propres yeux. Un acte de vandalisme contre elle-même. « Qu'est-ce que tu fais ? » demande Dante, intrigué par ce dernier vestige de folie. « Je signe mon œuvre. » Elle se retourne. Elle n'a plus besoin de gants. Elle n'a plus besoin de caches. Le passé est une cendre noire dans un entrepôt de banlieue. Le présent est une mare de sang sur un tapis persan. L'avenir est une couronne de barbelés dorés. Elle attrape la bouteille de Barolo millésimé sur la table basse, en verse deux verres. Ses mouvements sont d’une grâce robotique, une perfection acquise dans les morgues et les arrière-salles. Elle tend un verre à Dante, ses doigts frôlant les siens. « À notre mariage, Dante. Que les taches soient indélébiles. » Il boit. Elle boit. Dans le silence de la villa, le dernier râle de Donato s'éteint, étouffé par l'épaisseur du velours et le poids des secrets qui ne seront plus jamais déterrés. Bianca sourit. C’est un sourire de prédateur qui vient de comprendre que la cage est ouverte, non pas parce qu’elle s’est échappée, mais parce qu’elle a dévoré le gardien. Elle se dirige vers la fenêtre. Au loin, le Duomo ressemble à une colonne vertébrale de marbre blanc plantée dans le flanc de la nuit. Elle est la peau de cette ville. Elle est son sang. Elle est la main qui tue, et désormais, c'est elle qu'on baisera avec dévotion. Le scalpel au sol brille une dernière fois avant que Dante ne l'écrase sous son talon, brisant la lame en mille fragments de diamant noir. Rien n'est plus propre qu'un vide absolu. Bianca retire enfin sa veste, la jetant sur le corps sans vie de celui qui l’avait créée. Elle reste là, en chemise blanche, immaculée, alors que la première pluie de la nuit frappe les vitres, tentant vainement de laver le monde de sa nouvelle vérité. Elle ne nettoiera plus jamais rien. Elle laissera les autres s'étouffer sous la poussière de ses crimes, tandis qu'elle marchera, souveraine et terrible, sur les débris d'une identité qu'elle vient de réduire en miettes. Le silence retombe, lourd comme un linceul de soie. Elle regarde ses mains. Elles sont propres. Affreusement propres.

La Main qui Règne

Le marbre de Carrare a cette propriété fascinante d’absorber la lumière sans jamais la restituer, un peu comme le cœur des Moretti, un trou noir gainé de cachemire et de testostérone rance. Milan, 03h14. La ville en bas ressemble à une carte mère grillée, des circuits d’or et de néon qui ne mènent nulle part. Ici, au quarantième étage, l’air est si pur qu’il en devient toxique. Bianca Valli ne respire pas ; elle filtre. Ses poumons sont devenus des instruments de précision, capables de déceler l'odeur d'une trahison à travers trois couches de parfum Tom Ford. Elle est assise derrière le bureau d’ébène qui appartenait autrefois à l’homme qu’elle a effacé. Le cuir du fauteuil craque sous son poids plume, un son de parchemin ancien, une plainte de fantôme. Elle regarde ses mains. Elles ne sentent plus l’ammoniaque. Elles ne portent plus les stigmates de la soude caustique ou les micro-coupures infligées par les éclats de verre dans les tapis persans. Aujourd'hui, ses mains sentent l'iris de Florence et le pouvoir froid. Le gant de chevreau noir, souple comme une seconde peau, épouse chaque phalange avec une dévotion fétichiste. C’est sa nouvelle armure. On ne nettoie pas le trône, on s’y assoit pour regarder les autres ramper. *La patiente manifeste une dissociation complète entre l'acte et la conséquence. Pour elle, le sang n’est pas la vie, c’est une erreur chromatique. Son intégration dans la structure Moretti n’est pas une ascension sociale, c'est une mutation biologique. Elle est passée de l'anticorps à la cellule souche. Elle ne répare plus le système. Elle est le système.* La porte s'ouvre. Pas de cognement. Dante n'a jamais appris à demander la permission, c'est un concept qui n'existe pas dans son dictionnaire génétique. Il entre avec cette démarche de fauve qui possède la savane et les gazelles qui y broutent. Il porte un verre de cristal dont le liquide ambré capte les derniers éclairs de l'orage qui s'éloigne sur les Alpes. — Tu as ce regard, Bianca, dit-il d'une voix qui ressemble à du velours sur du papier de verre. Ce regard de prédatrice qui s'ennuie. — L'ennui est un luxe que les domestiques ne peuvent pas s'offrir, Dante. Je savoure ma paresse. Elle ne se lève pas. Ce serait une erreur. Dans ce ballet de sang et de soie, le premier qui bouge avoue sa soumission. Elle le regarde s'approcher. Il est beau d'une manière insultante, une beauté sculptée dans la violence et les privilèges séculaires. Il s'arrête devant le bureau, pose son verre sur la surface polie. Pas de sous-verre. Une tache d'humidité se forme sur l'ébène. L'ancienne Bianca — celle qui grattait le sang entre les lattes du parquet — aurait eu un spasme nerveux. La nouvelle Bianca regarde l'auréole avec un mépris souverain. — L'initié attend, murmure Dante. Il est jeune. Il a peur. Il croit qu'il va rejoindre une famille. — Il va rejoindre un abattoir qui a de bonnes manières, répond-elle. Fais-le entrer. Dante esquisse un sourire qui ne touche jamais ses yeux. Il aime ce monstre qu'il a sculpté. Il aime l'idée que le reflet de sa fiancée morte soit devenu une divinité de l'ombre plus terrifiante que lui-même. Il claque des doigts. La porte pivote à nouveau. Deux gardes, des blocs de muscles anonymes, encadrent un gamin qui ne doit pas avoir vingt ans. Il s'appelle Luca, ou peut-être Marco. Son nom n'a aucune importance. C'est de la matière première. Il est pâle, ses mains tremblent légèrement le long de son costume trop neuf, sans doute acheté avec ses premières commissions de petit dealer de quartier. Il entre dans le bureau comme on entre dans une église profanée. Le silence s'installe, épais, poisseux. C'est le silence des fosses communes avant qu'on ne jette la première pelle de terre. Bianca se lève. Lentement. Chaque mouvement est calculé pour maximiser la pression atmosphérique dans la pièce. Elle contourne le bureau. Ses talons sur le marbre sonnent comme des coups de feu étouffés. Elle s'arrête à quelques centimètres du gamin. Il baisse les yeux. Erreur fatale. — Regarde-moi, ordonne-t-elle. Sa voix est un scalpel. Le jeune homme lève les yeux, et ce qu'il voit dans le regard de Bianca le glace. Il n'y a pas de haine. Il n'y a pas de colère. Il n'y a qu'une vacuité absolue, un désert de glace où rien ne pousse. — Tu sais qui je suis ? demande-t-elle. — Vous... vous êtes la Donna, bégaye-t-il. La femme de Don Dante. Bianca sourit. C’est un spectacle horrible. Ses dents sont trop blanches, trop parfaites. — Je suis celle qui décide si ton nom restera gravé sur une pierre ou s'il sera effacé de toutes les mémoires par une bouteille d'acide dans une cave de banlieue. Je suis la différence entre un souvenir et un néant. Elle lève sa main droite. Le cuir noir du gant luit sous les plafonniers. C'est un objet liturgique. Dante regarde la scène depuis le fond de la pièce, une main dans la poche, l'autre tenant son verre. Il est le spectateur de sa propre apothéose. — Tu as versé le sang pour nous ce soir, continue Bianca. Tu as prouvé que tu savais détruire. Maintenant, tu dois prouver que tu sais obéir. À genoux. Le gamin hésite une fraction de seconde, le temps que son instinct de survie combatte son orgueil de mâle. L'instinct gagne par KO. Ses genoux frappent le sol avec un bruit sec. Il est petit. Il est dérisoire. — Baise la main qui t'offre une vie, commande-t-elle. Et n'oublie jamais qu'elle est la même qui t'offrira la mort si tu cilles. L'initié se penche. Ses lèvres effleurent le cuir froid. Bianca sent le souffle chaud du garçon contre ses phalanges gantées. C'est une sensation de pouvoir pur, une drogue plus forte que n'importe quelle substance chimique. Elle ne ressent plus le vide de son enfance oubliée. Elle ne ressent plus la douleur de la cicatrice sur son épaule, ce jumeau de chair qui l'unissait à une morte. Elle est entière. Elle est la Gomme et le Crayon. Elle écrit l'histoire et elle efface les fautes. Elle retire sa main. Le garçon reste au sol, brisé par la hiérarchie. — Sortez-le, dit Dante d'un ton désinvolte. Qu'il aille fêter sa servitude. Une fois la pièce vidée, Dante se rapproche de Bianca. Il passe une main possessive dans son carré noir, forçant sa tête en arrière. Leurs regards s'entrechoquent. C'est un mariage de deux prédateurs qui savent que l'un finira par dévorer l'autre, mais qui savourent le festin en attendant. — Tu es devenue meilleure que moi à ce jeu, Bianca. Parfois, j'ai presque peur de toi. — Presque n'est pas suffisant, Dante. Elle se dégage de son emprise et retourne vers la grande baie vitrée. Milan est à ses pieds. La pluie a cessé, laissant la ville étincelante et menteuse. Elle sait que quelque part, dans les bas-fonds, une autre "Gomme" est en train de nettoyer une scène de crime qu'elle a elle-même ordonnée une heure plus tôt. Le cycle est bouclé. L'outil est devenu la main. Elle pose son front contre la vitre froide. L'image de la femme morte sur le tapis persan du premier jour lui revient une dernière fois. Elle se demande si cette femme, son double, était aussi vide qu'elle. Ou si, au contraire, sa mort était le prix à payer pour que Bianca puisse enfin exister. Elle regarde ses mains gantées. Rien n'est plus propre qu'un règne commencé dans le sang et fini dans le silence du cuir. Elle n'est plus Bianca Valli. Elle n'est plus l'effaceuse. Elle est l'architecte du vide. Et dans cette ville de marbre et de péchés, le vide est la seule chose qui dure vraiment. La nuit dévore les derniers reflets de la chambre. Bianca ferme les yeux. Elle n'a plus besoin de voir pour savoir qu'elle possède tout ce qu'elle voit. Le monde est une tache qu'elle a fini par dompter. Elle est la main. Elle est la mort. Elle est la loi. Amen.
Fusianima
Baisez la Main qui Tue
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Ghost

Baisez la Main qui Tue

par Ghost
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L’odeur n’est jamais celle que l’on croit ; ce n’est pas la ferraille chaude du sang, ni l’exhalaison de décharge des sphincters qui lâchent, c’est l’ozone. Une pression statique qui vous hérisse les poils des avant-bras juste avant que l’orage ne pète. Dans le penthouse de Dante Moretti, l’orage av...

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