Mords la terre avant moi
Par Sarah Bern — Peplum
La poussière de la Via Appia n’avait pas le goût du sable de Numidie ; elle était épaisse, grasse de la sueur des légions et du fumier des bêtes de somme, un linceul grisâtre qui collait aux lèvres et s’insinuait sous les paupières. Decimus sentait le poids de sa lorica de bronze peser sur ses épaul...
Le Triomphe des Cendres
La poussière de la Via Appia n’avait pas le goût du sable de Numidie ; elle était épaisse, grasse de la sueur des légions et du fumier des bêtes de somme, un linceul grisâtre qui collait aux lèvres et s’insinuait sous les paupières. Decimus sentait le poids de sa lorica de bronze peser sur ses épaules comme le jugement des ancêtres. Debout sur son char de triomphe, les rênes de cuir brut brûlant ses paumes calleuses, il fixait l'horizon de pierre qui se dressait devant lui. Rome. La grande louve de calcaire qui dévorait ses enfants et recrachait de l'or. Derrière lui, attachée par les poignets à l'essieu d'airain, Elara ne marchait plus ; elle griffait le sol de ses pieds nus, une traînée de sang et de terre marquant son passage sur les pavés polis.
Le vacarme de la foule était une marée physique, une houle de hurlements qui frappait le Consul de plein fouet. Des milliers de bouches édentées, de gorges dilatées par le vin aigre et la faim, réclamaient leur part de spectacle. "Decimus ! Decimus !" Le nom rebondissait contre les façades des insulae décrépites, s'engouffrait dans les ruelles fétides de la Suburra, montait vers le Capitole comme une fumée de sacrifice. On jetait des fleurs fanées, des immondices, des louanges empoisonnées. Le Consul ne cillait pas. Son visage, sculpté dans un marbre plus dur que celui des statues du Forum, restait de glace. Il sentait, à chaque cahot du char, la tension de la chaîne qui le reliait à sa proie. Elara.
Elle était une tache d'ébène et d'ocre dans la blancheur aveuglante de la cité. Sa peau, autrefois lissée par les huiles parfumées de sa cour lointaine, n'était plus qu'un parchemin de souffrance. Les zébrures des fouets romains, ces sillons blanchâtres qui barraient son dos et ses flancs, commençaient à suppurer sous le soleil de plomb. Elle ne baissait pas les yeux. Malgré la poussière qui lui brûlait les poumons, malgré les crachats des plébéiens qui souillaient ses seins nus, elle gardait la tête haute, ses yeux jaunes de prédateur fixés sur la nuque du colosse qui l'avait brisée. Elle n'était pas une captive qu'on promène ; elle était une malédiction qu'on introduisait au cœur de l'Empire.
Le cortège franchit le Pomerium. L'odeur changea. Au relent de charogne et de latrines succéda le parfum entêtant de l'encens brûlé sur les autels et le fer froid des panoplies. Les sénateurs, drapés dans leurs toges de laine immaculée, bordées de cette pourpre qui coûtait le prix d'une province, attendaient sur les marches du Sénat. Leurs regards étaient des stylets. Ils ne voyaient pas en Decimus un héros, mais un rival dont la gloire devenait encombrante. Ils regardaient Elara avec une convoitise malsaine, le désir de voir cette reine-louve mise à genoux, de palper la texture de sa peau sauvage sous le couvert de la loi.
Decimus tira sur les rênes. Ses chevaux, des étalons de Thrace à la robe de jais, s'arrêtèrent dans un froissement de harnais et d'écume. Le silence tomba sur le Forum, un silence lourd, oppressant, seulement troublé par le cliquetis de la chaîne d'Elara alors qu'elle s'effondrait sur les dalles chauffées à blanc. Elle ne cria pas. Elle laissa simplement ses genoux heurter la pierre avec un bruit mat qui fit tressaillir les premiers rangs.
— Voici la Numidie, gronda Decimus, sa voix portant jusqu'aux colonnades du temple de Saturne. Voici la fin de vos nuits sans sommeil.
Il ne regardait pas la foule. Il regardait la captive. Il descendit du char, ses caligae de cuir clouté faisant jaillir des étincelles. Il s'approcha d'elle, l'odeur de son propre corps — un mélange de fer, de vieux sang et de poussière — se mêlant à celle d'Elara, qui sentait le musc, la fièvre et la terre brûlée. Il empoigna la chaîne courte, forçant la reine à se redresser. Leurs visages n'étaient qu'à quelques pouces. Il vit le reflet de sa propre lassitude dans les pupilles verticales de la femme. Il vit la haine, pure, cristalline, une lame de fond qui menaçait de tout emporter.
— Mords la terre, Elara, murmura-t-il, si bas que seul le vent put l'entendre. Car ici, même le ciel est de pierre.
Elle ne répondit que par un sifflement de gorge, un son animal qui fit reculer les gardes les plus proches. Decimus fit signe à ses licteurs. On ne la mènerait pas au Tullianum pour y être étranglée dans l'obscurité fétide des oubliettes. Pas encore. Elle était son trophée personnel, sa part du butin, la plaie qu'il choisissait de garder ouverte.
Le trajet vers la colline du Palatin fut plus lent. La foule s'était éclaircie, laissant place à la morgue des quartiers aristocratiques. Les murs étaient ici revêtus de marbre de Carrare, les jardins exhalant des senteurs de jasmin et de pins parasols. La villa de Decimus se dressait comme une forteresse de silence au milieu du tumulte. Les esclaves, vêtus de tuniques de lin gris, attendaient tête baissée.
Ils franchirent le seuil, là où la mosaïque représentait un chien de garde avec l'inscription *Cave Canem*. Decimus ne lâcha pas la chaîne. Il traîna Elara à travers le péristyle, sous les yeux vides des bustes de ses ancêtres qui semblaient désapprouver cette intrusion de chair barbare dans leur sanctuaire de rigueur. Ils arrivèrent enfin à l'Atrium des Ombres. C'était une pièce vaste, circulaire, où l'eau d'un impluvium central clapotait avec une régularité de métronome. La lumière tombait d'un oculus haut placé, découpant un cercle de clarté crue sur le sol de marbre veiné de noir.
D'un geste brusque, Decimus libéra le crochet de son char et fixa l'extrémité de la chaîne à un anneau de bronze scellé dans le pilier central. Le bruit du métal contre le métal résonna longuement sous la voûte. Elara resta prostrée, une masse de membres emmêlés et de cheveux rasés à la lame de bronze. La poussière de la route formait une croûte grise sur ses plaies.
— Tu es chez moi, Reine-Louve, dit Decimus en débouclant son plastron.
Le cuir grinça. Il laissa tomber la pièce d'armure au sol. Sa tunique de dessous était trempée de sueur, collant à ses muscles puissants, marqués par des années de campagnes. Il s'approcha de l'impluvium, puisa de l'eau fraîche dans ses mains jointes et s'en aspergea le visage. L'eau devint trouble, chargée du limon de la conquête.
Elara se redressa lentement, s'asseyant sur ses talons. Ses poignets étaient rouges, gonflés par les entraves. Elle balaya la pièce du regard, ses yeux s'attardant sur les fresques représentant des scènes de chasse, sur les lits de repos aux pieds de lion, sur le luxe froid et géométrique de cette prison.
— Rome est une tombe, finit-elle par dire. Sa voix était éraillée, comme si elle avait avalé des braises. Une tombe de marbre blanc pour des hommes de boue.
Decimus se tourna vers elle, essuyant ses mains sur un linge de lin qu'un esclave lui tendait en tremblant. Il fit signe au serviteur de se retirer. Ils étaient seuls. L'ombre des colonnes s'allongeait sur le sol, dévorant peu à peu le cercle de lumière.
— Tu apprendras à aimer le marbre, Elara. Il ne brûle pas comme le sable. Il ne s'envole pas au premier vent de discorde. Il est éternel.
Il s'avança vers elle, sa silhouette immense masquant la faible lueur du crépuscule. Il s'accroupit devant elle, brisant la distance de sécurité que tout homme sensé aurait gardée avec une bête blessée. Il tendit la main, ses doigts effleurant la cicatrice qui barrait la joue de la captive. Elle ne recula pas. Elle resta immobile, mais il sentit la tension de ses muscles, le frémissement de sa peau sous le contact, comme une corde d'arc prête à rompre.
— Je vais te briser, murmura-t-il avec une sorte de tendresse cruelle. Non pas pour te détruire, mais pour voir ce qu'il reste d'un être quand on lui enlève son royaume et son dieu.
Elara esquissa un sourire, un rictus qui dévoila des dents blanches et pointues.
— Tu as déjà tout pris, Decimus. Mes fils sont des carcasses pour les vautours. Mon palais est une cendre que le vent disperse. Il ne me reste que ma haine. Et ma haine est plus vaste que ton Empire.
Elle se pencha vers lui, la chaîne se tendant jusqu'à étrangler son souffle.
— Regarde-moi bien, Romain. Regarde ce que tu as ramené dans ton foyer. Tu penses m'avoir enchaînée à ce pilier ? C'est toi qui es enchaîné à moi. Tu ne dormiras plus sans voir mon visage. Tu ne mangeras plus sans goûter le sang de mon peuple. Tu as voulu un trophée. Tu as engendré ta propre ruine.
Decimus ne répondit pas. Il saisit son menton, forçant son regard à plonger dans le sien. Pendant un long moment, ils restèrent ainsi, deux spectres dans une cité qui commençait à brûler de ses propres excès. Dehors, le bruit de la ville s'apaisait, remplacé par le chant des grillons et le murmure lointain du Tibre. Dans l'Atrium des Ombres, la captivité commençait, tissée de soie et de fer, de marbre et de sang.
Il se leva, la laissant seule dans l'obscurité grandissante. Les pas du Consul s'éloignèrent sur le pavement, lourds et réguliers. Elara resta immobile, son oreille collée au marbre froid du pilier. Elle écoutait. Non pas le silence de la villa, mais le battement sourd de la terre sous la ville. Elle savait que même les pierres les plus dures finissaient par éclater sous la pression des racines. Et elle était la racine. Elle était le venin. Elle était la fin de Rome, tapie dans l'ombre d'un palais de marbre. Elle ferma les yeux, et dans le noir, elle vit le sable de Numidie redevenir rouge.
La Morsure du Marbre
L'air de l'atrium pesait comme un linceul de plomb, saturé par l'odeur rance de l'huile d'olive brûlant dans les lampes de bronze et le parfum entêtant du nard qui imprégnait les tentures de lin. La lune, disque d'argent poli, jetait des reflets livides sur l'eau stagnante de l'impluvium, transformant le bassin en un œil aveugle ouvert sur le ciel de Rome. Elara ne bougeait pas. Enchaînée au fût de porphyre, ses poignets enserrés dans des anneaux d'un fer noirci par la sueur et le temps, elle semblait sculptée dans l'ébène et la rancœur. Le froid du marbre montait dans ses jambes nues, une morsure minérale qui lui rappelait à chaque seconde qu'elle n'était plus la souveraine des sables, mais une curiosité de guerre, un trophée dont la peau portait encore la poussière rouge de la Numidie.
Le crissement d'une sandale sur le pavement de mosaïque déchira le silence. Decimus apparut dans l'embrasure d'une colonnade, sa silhouette massive dévorant l'espace. Il n'avait pas retiré sa cuirasse de cuir bouilli, et le métal de ses épaulières luisait d'un éclat sourd sous la lueur des mèches agonisantes. Il s'arrêta à quelques pas d'elle, les bras croisés, le visage mangé par une barbe courte et poivreuse. Il ne dit rien. C'était là sa tactique favorite, une arme de siège psychologique qu'il maniait avec la patience d'un licteur : laisser le silence creuser des galeries dans l'esprit de l'adversaire jusqu'à ce que la volonté s'effondre comme un mur de briques mal cuites.
Elara soutint son regard. Ses yeux jaunes, pareils à ceux des prédateurs qui hantent les oueds asséchés, ne cillèrent pas. Elle sentait le battement de son propre cœur contre ses côtes, un tambour de guerre étouffé. Sous l'aisselle gauche, là où la peau se plissait dans l'ombre portée de son épaule, elle percevait la légère protubérance de la fiole de verre dissimulée sous une cicatrice savamment rouverte puis refermée. Le venin de scorpion était là, froid, latent, une promesse de libération qui attendait son heure.
« Tu as faim, sauvage ? » finit-il par lâcher, sa voix n'étant qu'un grondement de pierres remuées par le courant.
Elle ne répondit pas. Elle préféra laisser ses yeux descendre lentement le long de la toge du Consul, s'attardant sur la pourpre sénatoriale qui liserait le vêtement. Cette couleur, elle l'avait vue sur les champs de bataille, mais elle n'était alors que le sang des siens séchant au soleil. Pour elle, Decimus n'était qu'un cadavre en sursis, drapé dans les oripeaux d'un empire qui finissait de pourrir par la tête.
« Le silence est un luxe que les esclaves ne peuvent s'offrir longtemps, reprit Decimus en faisant un pas vers elle. À Rome, même les pierres finissent par hurler lorsqu'on les presse assez fort. »
Il s'approcha davantage, assez pour qu'elle puisse sentir l'odeur de vin vieux et de fer qui émanait de lui. Il tendit une main calleuse, dont les doigts portaient les marques des brides de cavalerie, et saisit une mèche des cheveux ras de la captive. Il tira doucement, forçant Elara à cambrer le cou, exposant la ligne tendue de sa gorge où battait une veine affolée. La tension électrique entre eux devint presque palpable, une vapeur suffocante qui embrasait l'air nocturne.
« Regarde-moi, Elara de Numidie, murmura-t-il, son visage si proche du sien qu'elle pouvait voir les pores de sa peau et la fatigue millénaire logée au coin de ses paupières. Tu crois que ta haine te protège. Tu crois qu'elle est un bouclier. Mais elle n'est que le sel que je jette sur tes plaies pour m'assurer que tu restes éveillée. Tu es mon miroir. Dans tes yeux, je vois enfin la vérité de ce que nous sommes devenus : des bouchers qui ne savent plus pourquoi ils égorgent. »
Elle cracha à ses pieds, un geste de mépris pur qui tacha le marbre blanc. Un sourire cruel et fugace étira les lèvres du Romain. Il ne la frappa pas. Au contraire, il laissa glisser sa main le long de son cou, frôlant la peau zébrée par les cicatrices du fouet, ces sillons blancs qui racontaient l'histoire de sa chute. Sa paume était brûlante, un contraste insupportable avec la fraîcheur de la nuit. Elara sentit un frisson de dégoût et d'effroi parcourir son échine, non pas parce qu'elle craignait la violence, mais parce qu'elle sentait, au fond de ses entrailles, une fascination monstrueuse pour cet homme qui l'avait tout enlevé.
« Tu ne me briseras pas, Decimus, dit-elle enfin, sa voix n'étant qu'un souffle rauque, chargé d'un accent qui sentait le sable et le feu. Tu peux m'enchaîner à tes piliers, tu peux m'exposer comme une bête de foire dans tes jardins de pierre, mais mon âme est restée là-bas, sous le soleil qui dévore la chair. Ici, je ne suis qu'une ombre. Et les ombres ne saignent pas. »
Decimus rit, un son sec, sans aucune joie, qui résonna lugubrement sous la voûte de l'atrium.
« Les ombres ne saignent pas, c'est vrai. Mais elles s'étirent et s'effacent quand la lumière s'éteint. Et je suis la seule lumière qui te reste dans cette cité de loups. »
Il se rapprocha encore, sa poitrine effleurant presque la sienne. La chaleur de son corps l'enveloppait, une étreinte invisible qui la paralysait plus sûrement que ses chaînes de fer. Elle porta instinctivement sa main libre vers son aisselle, ses doigts effleurant la peau calleuse qui protégeait la fiole. Le verre était là, dur, prêt à se briser. Elle imaginait déjà le liquide ambré coulant sur une lame, ou mieux, sur ses propres lèvres avant de les presser contre celles du Consul dans un baiser d'agonie. Tuer l'homme pour tuer l'empire. Mourir pour ne plus avoir à voir cette Rome qui l'étouffait de son luxe putride.
Le regard de Decimus descendit vers le mouvement de son bras, mais il ne comprit pas. Il crut à un geste de pudeur, ou peut-être à une tentative désespérée de se protéger. Il saisit son poignet, l'écrasant de sa force brute, et le ramena contre le pilier. Le choc du métal contre la pierre fit jaillir une étincelle dans l'obscurité.
« Ne lutte pas, Elara. La résistance n'est qu'une forme de consentement que tu n'oses pas nommer. Nous sommes liés par le sang des tiens et la lassitude du mien. »
Il approcha ses lèvres de son oreille, son souffle chaud faisant frémir les fins poils de sa nuque.
« Demain, le Sénat demandera ta tête pour apaiser la plèbe qui réclame du spectacle. Et demain, je leur dirai que tu es mienne, que chaque parcelle de ta peau appartient à la République, et donc à moi. Tu vivras, sauvage. Tu vivras pour me détester, et je vivrai pour contempler le désastre que j'ai créé. »
Il la relâcha brusquement, le recul le faisant basculer dans l'ombre portée d'une statue de Mars. Le dieu de la guerre semblait observer la scène avec un mépris de pierre. Decimus se détourna, sa cape de laine lourde balayant le sol avec un bruit de feuilles mortes. Il s'éloigna sans un regard en arrière, ses pas résonnant longtemps sous les portiques avant de s'éteindre dans les profondeurs de la villa.
Elara resta seule, haletante, le front appuyé contre le marbre froid. La morsure de la pierre lui semblait désormais plus douce que le contact de l'homme. Elle glissa ses doigts sous son bras, pressant la fiole avec une ferveur de dévote. Le venin était là. Le pouvoir de mettre fin à cette danse macabre reposait contre son cœur. Mais alors qu'elle regardait la lune sombrer derrière les toits de la Ville Éternelle, elle comprit que la mort serait une issue trop facile. Elle voulait le voir ramper. Elle voulait que Rome brûle avant qu'elle ne ferme les yeux.
Elle ferma les poings, les chaînes cliquetant doucement dans le silence retrouvé. L'odeur de l'huile rance et du nard l'écœurait, mais elle l'inspira profondément, laissant la haine irriguer ses membres comme un vin nouveau. La guerre n'était pas finie. Elle ne faisait que changer de terrain, délaissant les plaines de Numidie pour les couloirs obscurs d'un palais de marbre. Elle attendrait. Elle serait la gangrène dans la plaie de Decimus, le grain de sable qui ferait grincer les rouages de l'Empire.
Dans le lointain, un chien hurla à la mort, et Elara sourit dans les ténèbres, un sourire qui n'avait rien d'humain.
L'Impuissance du Fer
La soie de Cos, d’un bleu translucide et impudique, glissa sur les hanches de la courtisane avec un bruissement de serpent, mais Decimus ne ressentit rien d’autre qu’une lassitude poisseuse. L’odeur du nard et du musc qui émanait de la peau de la femme, cette créature dont le nom s’était déjà dissous dans les vapeurs du vin de Falerne, lui soulevait le cœur. Elle était trop lisse, trop savante, trop romaine. Ses doigts, longs et poudrés de blanc de plomb, parcouraient le torse du Consul, s’attardant sur les cratères laissés par les javelots numides, cherchant à réveiller un feu que le fer et la politique avaient étouffé sous une couche de cendres froides.
Decimus fixa le plafond de la chambre haute, où une fresque représentait le triomphe de Bacchus. Les pigments craquelaient sous l’effet de l’humidité des nuits d’automne. Il se sentait comme ce plâtre : une image de puissance qui s’effritait, une idole de pierre incapable de répondre aux sollicitations de la chair. Le membre du colosse restait inerte, un poids mort entre ses cuisses de guerrier, une trahison plus cuisante que celle d’un lieutenant sur le champ de bataille. La femme murmura une obscénité apprise dans les lupanars de Subure, sa voix flûtée heurtant le silence de la villa, mais Decimus la repoussa sans violence, avec le dégoût que l’on éprouve pour un plat trop sucré.
— Va-t’en, gronda-t-il, sa voix résonnant comme un martèlement de bronze dans l’étroitesse de la pièce.
Elle n’insista pas. Ces femmes-là savaient lire les orages sur le front des puissants. Elle ramassa sa stola, ses bijoux de corail cliquetant dans l’ombre, et s’éclipsa, laissant derrière elle l’effluve rance d’un désir avorté.
Decimus se leva. Sa nudité lui pesait. Il enfila une simple tunique de lin brut, sans les laticlaves de son rang, et s’enveloppa dans un manteau de laine sombre. Ses sandales de cuir bouilli claquèrent sur le marbre pentélique des couloirs. Il descendit les marches, fuyant la tiédeur des étages supérieurs pour gagner le cœur de la demeure, là où l’air était chargé d’une fraîcheur sépulcrale et de l’odeur de la terre mouillée.
L’Atrium était plongé dans une pénombre de bitume, seulement troublée par le reflet de la lune dans l’impluvium. Au centre de ce vide architectural, enchaînée à une colonne dorique dont le fût portait les traces de sa résistance, Elara l’attendait. Elle ne dormait pas. Les fauves ne dorment jamais tout à fait lorsqu’ils sont en cage.
Il s’arrêta à la limite du cercle de lumière argentée. Elle était accroupie, les bras enserrant ses genoux, sa peau d’ébène et d’ocre se confondant avec les ombres. Le cliquetis des chaînes de fer, rouillées par l’humidité des nuits romaines, fut le seul salut qu’elle lui accorda. Decimus la regarda longuement. Il cherchait dans cette silhouette brisée ce que la courtisane n’avait pu lui donner : une étincelle de vie, même si cette vie était faite de pur venin.
Il s’approcha davantage. L’odeur d’Elara le frappa, sauvage et âcre, un mélange de sueur, de poussière de désert et de la sanie qui suintait de ses plaies mal refermées. C’était une odeur de vérité.
— Tu ne dors pas, Reine-Louve, dit-il d’une voix sourde.
Elle leva la tête. Ses yeux jaunes, deux éclats de soufre dans la nuit, accrochèrent le regard du Consul. Un sourire cruel étira ses lèvres gercées. Elle avait compris. Elle sentait sur lui l’odeur de l’échec, le parfum de l’impuissance qui colle à la peau des hommes trop riches.
— Le sang de tes femelles est trop clair, Decimus, cracha-t-elle. Il coule comme l’eau des aqueducs, sans goût et sans ferveur. Tu cherches la vie dans des draps de soie, mais tu n’es plus qu’un cadavre qui marche.
Decimus s’accroupit devant elle, ignorant la douleur dans ses vieux genoux brisés par les marches forcées. Il tendit la main, ses doigts calleux effleurant l’épaule d’Elara. Sous le lin déchiré, il sentit les zébrures de Rome. C’étaient des cicatrices en relief, des cordons de chair boursouflée que le fouet avait tracés avec une précision de cartographe. C’était son œuvre. Il avait ordonné chaque coup, il avait regardé le cuir mordre cette peau royale jusqu’à ce que la terre de Numidie boive le sang des rois.
À ce contact, un frisson électrique parcourut l’échine du Consul. Sa main descendit le long du dos de la captive, déchiffrant ce langage de douleur. Chaque cicatrice était une bataille, chaque marque un outrage qu’elle lui renvoyait par la seule force de son mépris. Il sentit le muscle se tendre sous ses doigts, une corde d’arc prête à rompre, une vitalité féroce qui refusait de s'éteindre malgré les fers et la faim.
Elara ne recula pas. Elle se cambra au contraire, offrant ses blessures comme on offre un défi. Elle savait que son corps supplicié était le seul miroir où cet homme pouvait encore voir son propre reflet sans vomir.
— Regarde-les, murmura-t-elle, sa voix n’étant plus qu’un sifflement de reptile. Regarde ce que ton Empire a gravé sur moi. Tu crois m’avoir brisée ? Chaque sillon sur ma peau est un compte que tu devras payer. Tu es venu chercher ta force ici, dans ma haine ? Tu es si pauvre, Consul, que tu dois voler la chaleur d’une esclave pour ne pas geler sur pied.
Decimus serra la mâchoire. Sa main se referma sur la nuque d’Elara, ses doigts s’enfonçant dans les cheveux rasés à la lame de bronze. Il la força à lever le visage vers lui. La haine qui brûlait dans les prunelles de la captive était d’une pureté absolue, un feu noir qui consumait tout ce qui restait de sa dignité de Romain. Et sous cette emprise, dans l’abîme de cette détestation mutuelle, Decimus sentit enfin son sang s’échauffer. Le fer dans ses veines se remettait à couler. Sa virilité, qu’il croyait morte dans les bras de la courtisane, se réveillait sous l’insulte, nourrie par la promesse du carnage et de la possession violente.
Il n’y avait aucune tendresse dans ce geste, seulement la reconnaissance de deux prédateurs se mesurant dans une fosse. Le Consul réalisa avec une clarté terrifiante que sa vie était désormais liée à cette femme qu’il avait réduite en esclavage. Sans sa résistance, il n’était rien. Sans son venin, il n'était qu'une enveloppe de pourpre vide de sens.
Il approcha son visage du sien, au point de sentir son haleine chaude, chargée du fer de la haine.
— Tu es ma plaie, Elara, souffla-t-il. Et je ne laisserai personne te refermer.
Elle rit, un rire rauque qui se termina en un râle de dégoût. Elle cracha au visage du Consul, une traînée de salive et de sang qui coula sur la joue de l’homme le plus puissant de la cité. Decimus ne s’essuya pas. Il savoura l’affront comme une onction sacrée. Il sentait le battement de son cœur, lourd et puissant, résonner contre ses côtes. Le désir était là, enfin, mais c’était un désir de guerre, une faim qui ne demandait pas de caresses, mais des morsures.
Il se releva, dominant la captive de toute sa stature de géant fatigué. La faiblesse l'avait quitté, remplacée par une tension sombre, une résolution de fer. Il savait maintenant que pour se sentir vivant, il lui faudrait descendre chaque nuit dans cet enfer de marbre, pour s’abreuver au puits de fiel qu’était cette femme.
Il fit demi-tour, ses sandales martelant le sol avec une vigueur retrouvée. Elara resta dans l’ombre, ses chaînes cliquetant doucement alors qu’elle se recroquevillait, ses mains cherchant instinctivement la cicatrice sous son aisselle où dormait le venin. Elle le regarda s’éloigner, son sourire de louve brillant une dernière fois dans l’obscurité de l’Atrium.
Le Consul Decimus remonta vers ses appartements, mais il ne retourna pas vers le lit de soie. Il alla vers la fenêtre, regardant les toits de Rome qui s'étendaient comme une forêt de pierres blanches sous la lune. La ville puait la corruption, le luxe et la mort prochaine, mais pour la première fois depuis des lunes, il se sentait prêt à l'affronter. Il était le maître de la Reine-Louve, et elle était la gardienne de son âme damnée.
Dans le silence de la villa, le murmure de l'eau de l'impluvium semblait répéter le nom de la captive, comme une litanie de malédiction que Rome, dans son orgueil aveugle, n'entendait pas encore.
Le Salpêtre et la Sueur
La lourde porte de chêne bardée de fer grinça sur ses gonds de bronze, vomissant une haleine de terre froide et de moisissure. Decimus ne portait plus la targe de pourpre ni les insignes de sa charge ; il n’était plus qu’une silhouette massive drapée dans une tunique de laine brute, les avant-bras nus, brûlés par les soleils de mille campagnes. Dans sa main droite, le flambeau de poix crépitait, projetant des ombres difformes sur les dalles disjointes du corridor menant au Ludus privé. Derrière lui, le cliquetis des chaînes d’Elara scandait leur descente, un bruit de métal contre pierre qui résonnait comme le glas d’une procession funèbre.
Le souterrain puait le salpêtre. Les murs de travertin suaient une humidité saumâtre qui se cristallisait en efflorescences blanches, pareilles à des linceuls de sel. Lorsqu'ils atteignirent l’arène circulaire, un espace confiné où le sable au sol avait la consistance de la cendre, Decimus s’arrêta. Il se tourna vers la captive. À la lueur vacillante de la mèche, la peau d’ocre d'Elara semblait boire la lumière. Ses cicatrices, ces longs sillons de chair morte qui barraient son torse et ses flancs, brillaient d’un éclat nacré, cartographie silencieuse de sa défaite.
Sans un mot, le Consul sortit une clé de sa ceinture et libéra les poignets de la Numide. Le fer tomba dans le sable avec un bruit sourd, étouffé. Elara massa ses articulations meurtries, ses yeux jaunes ne quittant pas le visage de l’homme qui avait passé le fer à sa lignée. Elle ne tremblait pas. La fraîcheur du caveau ne semblait pas atteindre le feu qui couvait sous sa poitrine.
Decimus se dirigea vers le râtelier d’armes. Il en tira deux *rudis*, ces épées de bois pesantes, taillées dans le frêne dur, dont le grain était poli par la sueur de générations de gladiateurs. Il en lança une aux pieds de la Reine-Louve.
— Ramasse-la, ordonna-t-il, sa voix n’étant qu’un grondement sourd dans l’étroitesse de la salle. Montre-moi si la louve sait encore mordre, ou si elle n'est plus qu'une chienne de salon attendant sa pitance.
Elara se baissa avec une grâce de prédateur, ses doigts longs et calleux se refermant sur la poignée de bois. Elle l’équilibra un instant, testant le poids de l’arme factice. Un sourire cruel, presque imperceptible, étira ses lèvres. Elle ne chercha pas à se mettre en garde selon les préceptes des écoles de Rome. Elle s’accroupit légèrement, le centre de gravité bas, prête à bondir, sa tunique de lin déchirée révélant la puissance nerveuse de ses cuisses.
Le premier assaut fut une déflagration. Elara ne feinta pas. Elle se jeta sur lui avec une vélocité sauvage, le bois sifflant dans l’air saturé de poussière. Decimus para de justesse, le choc des deux *rudis* envoyant une vibration douloureuse dans ses épaules. Il fut surpris par la force brute de la captive, par cette haine transformée en muscle et en mouvement. Elle tournoyait, frappant avec une précision de rapace, visant les tempes, les jointures, les reins.
— Plus vite, sauvage ! rugit Decimus, parant un coup de pointe qui aurait pu lui briser le sternum. Est-ce là toute la fureur de ton désert ?
Il commença à riposter, utilisant sa taille et sa portée pour la repousser. Le duel n'avait rien de la chorégraphie élégante des gymnases grecs. C’était une lutte de tranchée, un affrontement de chairs qui se heurtaient et se froissaient. Le salpêtre des murs semblait se détacher sous l'onde de choc de leurs pas. Bientôt, l’odeur de la poussière fut supplantée par celle de la sueur, une exhalaison âcre, animale, qui montait de leurs corps en mouvement.
Elara reçut un coup de plat sur l'épaule qui la fit chanceler. Elle grogna, un son viscéral qui n'avait plus rien d'humain, et revint à la charge, plongeant sous la garde du Romain. Le bois de son épée vint percuter les côtes de Decimus avec un craquement sec. Il accusa le coup, le souffle coupé, mais ses doigts de fer se refermèrent sur le poignet de la femme.
Ils basculèrent ensemble dans le sable.
L'épée de bois vola au loin. Ils roulaient maintenant sur le sol, une masse confuse de membres et de cris étouffés. Decimus parvint à la clouer au sol, ses genoux écrasant les cuisses d'Elara, ses mains maintenant ses poignets au-dessus de sa tête. Leurs poitrines se soulevaient dans un rythme erratique, cherchant un air qui n'était plus que poussière et feu.
Le visage de Decimus était à quelques pouces de celui de la captive. Il voyait les pores de sa peau, la trace de sel laissée par une larme évaporée, l’éclat de défi dans ses pupilles dilatées. L’odeur d’Elara l’envahit : un mélange de musc, de cuir vieux et de cette chaleur sauvage qui émanait d’elle comme d’une bête en cage. Sous lui, le corps de la reine n'était que tension, une corde prête à rompre, mais il y avait autre chose. Une électricité qui ne venait pas de la colère.
La haine qui les liait depuis des mois, ce fil de fer barbelé qui leur sciait l'âme, changeait de nature. Dans l'obscurité du Ludus, la violence se muait en une faim dévorante. Decimus sentait le cœur de la louve battre contre sa propre cage thoracique, un tambour de guerre qui réclamait du sang ou de l'oubli. Ses doigts se desserrèrent légèrement sur ses poignets, non pour la libérer, mais pour caresser la peau zébrée, sentant le relief des cicatrices sous ses pouces.
Elara ne se débattait plus. Elle le fixait avec une intensité insoutenable, ses narines frémissantes. Elle arqua le dos, non pour se dégager, mais pour presser son corps contre le sien, un défi ultime jeté à la face du conquérant. Sa sueur se mêlait à la sienne, glissant entre leurs poitrines, un onguent de sel et de mépris.
— Tue-moi, Decimus, murmura-t-elle, sa voix n’étant qu’un souffle de sable contre son oreille. Tue-moi ou laisse-moi t'arracher le cœur. Il n'y a pas d'autre chemin pour nous.
Le Consul sentit un vertige le prendre, une ivresse plus sombre que celle du vin de Falerne. Il plongea sa main dans la chevelure rase de la captive, forçant sa tête en arrière pour exposer la gorge où pulsait une veine impatiente. Il aurait pu briser ce cou d'un geste. Il aurait dû le faire. Mais l'attraction du gouffre était trop forte. Rome pouvait brûler, le Sénat pouvait s'effondrer sous ses propres mensonges, rien n'existait plus que cette étreinte brutale dans les entrailles de la terre.
Il pencha son visage, ses lèvres effleurant la cicatrice qui barrait la joue d'Elara. C’était une caresse qui ressemblait à une morsure. Elle répondit en plantant ses ongles dans ses épaules, déchirant le tissu de sa tunique, cherchant la chair, cherchant à marquer son bourreau de son sceau indélébile. Le cuir de sa ceinture grinça contre la peau nue, le métal froid des boucles s'enfonçant dans le sable.
Dans le silence oppressant du souterrain, seul le crépitement mourant du flambeau témoignait encore de la réalité du monde extérieur. Ici, dans le salpêtre et la sueur, le Consul et la Reine n'étaient plus que deux spectres s'entre-dévorant, cherchant dans la douleur de l'autre une preuve de leur propre existence. Chaque souffle était un sacrilège, chaque contact une trahison envers leurs morts respectifs.
La main de Decimus descendit le long du flanc d'Elara, s'arrêtant un instant sur la cicatrice dissimulée sous son aisselle, là où elle cachait son venin. Elle se figea, un éclair de peur ou d'anticipation traversant son regard. Il ne chercha pas le poison. Il chercha l'étincelle.
Leurs corps s'entrelacèrent avec une violence désespérée, une lutte qui n'était plus pour la domination, mais pour une fusion impossible. Ils se griffaient, se mordaient, cherchant dans le goût du sang et du sel une rédemption que les dieux de Rome ne leur accorderaient jamais. La poussière du Ludus s'éleva en nuages lourds, retombant sur leurs peaux comme une cendre sacrée, tandis que dans l'ombre, les fantômes de Numidie et les démons de l'Empire observaient, muets, cette danse macabre où l'amour n'était qu'une autre forme de la guerre.
Les Vautours du Sénat
L’air du triclinium était saturé d’une vapeur grasse, un mélange écœurant de nard précieux, de sueur d’esclaves et de graisse de sanglier rissolée au miel. Sous les voûtes de stuc peintes de scènes de chasses mythologiques, le murmure des sénateurs ressemblait au bourdonnement de mouches charognardes tournant autour d’une plaie ouverte. Decimus sentait le poids de sa toge de laine pourpre, une armure de dignité qui l’étouffait plus sûrement que le cuir de ses anciennes cuirasses. Il était assis sur un lit de parade, le corps lourd, les doigts crispés sur une coupe de cristal ciselé où tremblait un Falerne sombre, presque noir, dont l’amertume lui rappelait le sang séché.
En face de lui, Gaius Fulvius, un homme dont le visage n’était qu’un amoncellement de plis de graisse poudrés à la céruse, le fixait avec une intensité de rapace. Ses petits yeux, noyés dans des paupières boursouflées par les excès de garum et de vin, ne quittaient pas Decimus. Autour d’eux, les rires étaient forcés, les gestes trop amples. On parlait de la chute des cours du blé en Égypte, des rumeurs de révolte en Germanie, mais le véritable sujet de la soirée n'était pas encore sorti de l'ombre des colonnes de porphyre.
« On raconte, Decimus, que tu as ramené de tes campagnes africaines un joyau plus précieux que l'or des Garamantes », lança Fulvius d'une voix mielleuse qui fit taire les conversations aux alentours. « Une bête si féroce qu'elle ferait trembler les lions du Grand Cirque. Mais certains disent... certains murmurent que le dompteur s'est laissé charmer par le fauve. »
Le silence qui suivit fut si dense qu'on aurait pu entendre la cendre tomber des lampes à huile. Decimus ne cilla pas. Il sentit le venin de l'insinuation couler dans ses veines. À Rome, la fascination pour l'ennemi était un crime de lèse-majesté, une faiblesse que le Sénat ne pardonnait qu'aux morts. Il posa sa coupe sur la table d’ébène avec une lenteur calculée, le métal de ses bagues heurtant le bois dans un claquement sec.
« Un soldat ne se laisse pas charmer par ce qu'il a piétiné, Fulvius. On n’aime pas la poussière qui s'attache à nos sandales, on l'exhibe pour montrer le chemin parcouru. »
Il fit un signe de la main. Dans l'ombre du péristyle, un bruit de chaînes raclant le marbre s'éleva, un son froid, métallique, qui semblait déchirer la soie des conversations. Deux gardes prétoriens, le visage de pierre sous leurs casques de bronze, apparurent traînant Elara.
Elle était nue sous un réseau de chaînes d'airain qui s'entrecroisaient sur son torse, soulignant les zébrures blanchâtres de son dos, ces marques que le fouet de Rome avait gravées comme une cartographie de la défaite. Sa peau d'ocre et d'ébène luisait sous les flambeaux, enduite d'une huile rance pour accentuer le relief de ses muscles. On l'avait parée de joyaux barbares, des anneaux d'or lourd aux chevilles et aux poignets, qui rendaient chacun de ses mouvements pénibles, presque obscènes. Elle ne marchait pas ; elle se laissait entraîner, les pieds nus laissant des traces de sueur sur la pierre froide.
Un souffle de stupéfaction et de dégoût parcourut l'assemblée. Les matrones romaines, dissimulées derrière leurs éventails de plumes d'autruche, dévoraient des yeux cette sauvageonne dont la beauté insultait leur propre pâleur maladive.
« Voici la Reine-Louve », gronda Decimus, sa voix résonnant comme un tambour de guerre. « Regardez-la. Elle qui commandait à des hordes de cavaliers sablonneux n’est plus qu’une curiosité pour vos festins. »
Il se leva, dominant la table. Ses pas le menèrent vers elle. Elara releva la tête. Ses yeux jaunes, des yeux de prédateur enfermé dans une cage trop étroite, accrochèrent le regard de Decimus. Il y vit la haine, pure, incandescente, mais aussi ce secret qu'ils avaient partagé dans la poussière du Ludus, cette fusion de douleur et de rage qui les liait plus sûrement que n'importe quel serment. Il vit la cicatrice sous son aisselle, là où reposait le venin, et il sentit un frisson de désir sauvage lui parcourir l'échine.
« Elle semble bien silencieuse pour une reine », railla Fulvius en se levant à son tour, s'approchant d'Elara avec la curiosité d'un enfant qui veut arracher les ailes d'une mouche. Il tendit une main potelée, chargée de bagues, pour effleurer la joue de la captive. « Est-ce là toute la superbe de la Numidie ? Une chienne muette qui sent le sable et la défaite ? »
Le mouvement fut si rapide que les gardes ne purent l'intercepter. Elara ne recula pas. Elle projeta son visage en avant, les dents claquant à quelques millimètres des doigts de Fulvius, un grognement guttural, animal, s'échappant de sa gorge. Le sénateur sursauta, trébucha contre un trépied de bronze et manqua de s'étaler dans les restes d'un plat de lamproies. Les rires éclatèrent, brefs et cruels.
« Elle mord encore, tu vois », dit Decimus, un sourire sans joie étirant ses lèvres. « Le dressage est long. La bête refuse de comprendre que son monde a brûlé. »
Il empoigna Elara par la chevelure rasée, forçant sa tête en arrière pour l'exposer à la lumière crue des torches. Il sentit la résistance de son cou, la tension de ses muscles. Il était si près d'elle qu'il pouvait sentir l'odeur de son corps, un parfum de terre cuite et de musc qui tranchait avec les effluves écœurants du banquet.
« Prouve-nous ta loyauté, Decimus », siffla Fulvius en se redressant, le visage rouge d'humiliation. « On dit que tu la traites avec une clémence suspecte. Qu'elle partage ton lit plus souvent que tes fers. Si elle n'est qu'une bête, traite-la comme telle. Fais-la manger au sol, parmi les épluchures. »
Les autres sénateurs hochèrent la tête, leurs visages déformés par la lueur des flammes, cherchant dans ce spectacle une distraction à leur propre vide moral. Decimus sentit le regard d'Elara peser sur lui. C'était un test, un piège tendu par les vautours du Sénat pour voir s'il sacrifierait son reste d'humanité sur l'autel de son ambition politique.
Il saisit une miche de pain d'épeautre sur la table, la rompit avec une violence inutile et la jeta aux pieds d'Elara, dans la sciure imbibée de vin renversé et de graisse.
« Mange », ordonna-t-il, sa voix brisée par une émotion qu'il espérait faire passer pour de la colère.
Elara ne bougea pas. Elle le fixait toujours, ses yeux plongeant dans les siens, cherchant l'homme sous la toge, le guerrier sous le politicien. Le silence se prolongea, insupportable. Decimus sentait la sueur couler le long de ses tempes. S'il ne la brisait pas ici, devant eux, Fulvius irait dès l'aube rapporter au Princeps que le Consul Decimus était corrompu par une barbare.
Il s'approcha d'elle, son corps masquant la vue aux autres convives. Il posa sa main sur son épaule, ses doigts s'enfonçant dans sa chair avec une force qui aurait dû la faire crier. Dans ce contact, il y avait un message, une supplique muette. *Mords la terre maintenant, pour que nous puissions les égorger demain.*
Elara sembla comprendre. Un pli de mépris déforma sa bouche magnifique. Elle s'agenouilla lentement, le fracas de ses chaînes résonnant comme un glas sur le marbre. Elle se pencha, ses lèvres effleurant la poussière, et ramassa le pain souillé avec ses dents, sans utiliser ses mains enchaînées. Elle mâcha lentement, les yeux fixés sur Fulvius, un regard si lourd de promesses de mort que le sénateur détourna les yeux, soudain mal à l'aise.
« Satisfait, Fulvius ? » demanda Decimus, sa voix blanche, dénuée de toute chaleur. « Ma bête est soumise. Elle connaît sa place. »
Il fit signe aux gardes de l'emmener. Alors qu'on la traînait vers l'obscurité des appartements inférieurs, Elara laissa traîner son regard une dernière fois sur Decimus. Ce n'était plus de la haine. C'était une reconnaissance de leur commune déchéance. Ils étaient tous deux les prisonniers de Rome, enchaînés l'un à l'autre par un destin de sang et de cendre.
Le banquet reprit, plus bruyant, plus frénétique, comme pour étouffer le malaise qui s'était installé. On servit des langues de flamants roses et des loirs engraissés aux noix. Decimus retourna s'asseoir, mais le vin n'avait plus de goût. Sous la table, ses mains tremblaient. Il regarda les sénateurs s'empiffrer, leurs togas se tachant de sauce, leurs rires gras résonnant sous les voûtes. Il vit la pourriture qui rongeait les murs de cette villa, les fondations de cet empire qui se croyait éternel alors qu'il n'était déjà plus qu'un cadavre paré de pourpre.
Il savait que cette nuit n'était qu'un répit. Les vautours avaient goûté au sang et ils en voudraient davantage. Mais dans l'ombre, là où les chaînes ne pouvaient briser l'esprit, la Louve attendait. Et lui, le Consul de Rome, se rendit compte avec une clarté terrifiante qu'il n'attendait plus que le moment où elle lui enfoncerait ses crocs dans la gorge pour mettre fin à cette mascarade.
Le ciel commençait à pâlir derrière les colonnes du péristyle, d'un gris de plomb qui annonçait l'orage. La poussière de Rome, soulevée par le vent matinal, s'engouffrait dans le triclinium, recouvrant les reliefs du festin d'un voile de terre, comme si la ville elle-même cherchait déjà à s'ensevelir sous ses propres péchés. Decimus se leva, laissant les derniers convives s'effondrer sur leurs lits de débauche, et se dirigea vers l'obscurité, là où le fer et la chair ne faisaient plus qu'un.
Le Festin des Larves
L'air du triclinium était une méphite épaisse, un mélange de graisses brûlées, de vin aigre et de nard coûteux qui s'accrochait aux parois de marbre comme une sueur grasse. Sous les lueurs vacillantes des lucernae en bronze, dont les mèches de lin grésillaient en dégageant une fumée âcre, les corps des convives s'étalaient sur les lits de parade, masses flasques de chair pâle drapées dans des soies d'Orient. Decimus, le dos droit, la nuque raidie par le poids d'une autorité qui commençait à lui peser autant qu'une cuirasse de plomb, observait ce naufrage. Ses yeux, injectés de sang par le manque de sommeil et les vapeurs de Falerne, se posèrent sur le sénateur Aurelius. L'homme, dont la toge prétexte était souillée de taches de garum, s'empiffrait de loirs rôtis au miel, ses doigts boudinés laissant couler une graisse luisante sur son menton triple.
C’étaient là les maîtres du monde. Des larves blanches s'agitant dans les replis d'un cadavre pourpre.
À ses pieds, accroupie sur la mosaïque froide où des dauphins de pierre semblaient se noyer dans la lie du vin renversé, Elara ne bougeait pas. Elle était une ombre sculptée dans le basalte et l'ocre, une présence étrangère dont la simple respiration cadencée semblait insulter la léthargie de la pièce. Sa peau sombre, striée par les cicatrices de Numidie — ces longs sillons de chair boursouflée que le fouet de Rome avait tracés comme les frontières d'un empire conquis — luisait sous la suie des lampes. Elle ne mangeait pas. Elle ne buvait pas. Elle humait l'air, les narines frémissantes, captant les effluves de la déchéance avec un mépris qui n'avait pas besoin de mots.
Decimus sentit un frisson parcourir ses propres membres. Il savait qu'elle les comptait. Elle comptait les respirations courtes, les cœurs fatigués par l'excès, les esprits embrumés par la luxure. Pour elle, ces sénateurs n'étaient pas des législateurs, mais des proies trop grasses, incapables de courir, prêtes à être égorgées dans le silence d'un péristyle.
— Regarde-les, Decimus, murmura Aurelius entre deux hoquets, en désignant Elara d'un geste vague de sa coupe en argent ciselé. Ta louve a le regard des bêtes qui attendent que le berger s'endorme. Prends garde qu'elle ne t'égorge pas dans ton sommeil. Une telle créature ne s'apprivoise pas, elle se brise. Pourquoi ne l'as-tu pas encore livrée aux bêtes de l'arène ? Le peuple aime voir la royauté étrangère se faire déchirer par les crocs des léopards.
Decimus ne répondit pas. Sa main, posée sur le rebord de son lit, se crispa jusqu'à ce que ses articulations blanchissent. Il sentait le regard d'Elara sur lui. Ce n'était pas un regard d'esclave, mais celui d'un juge. Elle voyait sa fatigue, elle voyait la faille dans l'armure du Consul. Elle savait que chaque mot de ces hommes était une pelletée de terre supplémentaire sur le tombeau de Rome.
Soudain, le brouhaha des conversations s'estompa pour Decimus, ne laissant place qu'au sifflement du vent dans les colonnes du jardin. Sous la table massive de bois de thuya, là où l'obscurité était la plus dense, il sentit un contact.
Ce n'était pas la caresse d'une courtisane, ni le frôlement accidentel d'un serviteur. C'était une plante de pied rugueuse, marquée par la poussière des routes impériales, qui venait se poser contre son mollet. La peau d'Elara était brûlante, une braise arrachée au désert. Elle fit remonter lentement son pied le long de sa jambe, un geste d'une audace sacrilège. Les anneaux de fer de ses entraves cliquetèrent doucement contre le marbre, un son métallique, sec, qui résonna aux oreilles de Decimus comme le déclic d'un piège.
Il ne bougea pas. Il ne respira plus.
Le contact était une provocation, une morsure déguisée en promesse. Elle remontait, son talon griffant légèrement la peau du Consul, cherchant la chaleur sous la laine fine de sa tunique. C'était un défi lancé à sa puissance, une manière de lui rappeler que, malgré les chaînes, malgré les titres, ils étaient deux prédateurs enfermés dans la même cage, et que le plus fort n'était pas forcément celui qui portait la pourpre.
Il baissa les yeux vers elle. Elara avait levé la tête. Ses yeux jaunes, pareils à deux pièces d'or jetées dans un puits de bitume, étaient fixés sur les siens. Un sourire imperceptible, une simple tension des lèvres, flottait sur son visage. Elle voyait le trouble dans son regard, elle sentait le pouls de Decimus s'emballer sous sa peau. Sous la table, son pied pressa plus fermement, une caresse de prédateur qui tâte la gorge de sa victime avant de refermer les mâchoires.
Autour d'eux, les rires gras continuaient. Un esclave renversa un plateau de figues, et le bruit des fruits s'écrasant sur le sol parut à Decimus aussi violent qu'une chute de pierres. Il sentit la sueur perler à sa tempe. L'odeur d'Elara lui monta aux narines : un parfum de terre sèche, de sang ancien et de liberté sauvage, une odeur qui n'avait rien à faire dans cette pièce saturée de corruption.
Elle était la vérité et Rome était le mensonge.
Il vit la main d'Elara se poser sur le sol, les doigts longs et fins se refermant sur un fragment de coupe brisée. Elle ne le ramassa pas pour s'armer, elle le fit simplement glisser sur le marbre avec un crissement qui fit dresser les poils sur les bras de Decimus. Elle testait ses réflexes, elle jouait avec sa peur comme elle jouait avec son désir.
— Tu es silencieux, Consul, reprit Aurelius, la voix pâteuse. Est-ce le vin de Chios qui te coupe la parole, ou les conspirations du Palais ? On dit que César s'inquiète de ton attachement pour cette barbare. On dit que tu passes plus de temps dans les écuries avec elle qu'au Sénat.
Decimus tourna lentement la tête vers le sénateur. Sa voix sortit de sa gorge, rauque, comme si elle avait été broyée par des siècles de combat.
— César devrait s'inquiéter de ce qui rampe dans son propre péristyle, Aurelius. Les loups sont moins dangereux que les vers qui mangent le bois des trônes.
Sous la table, le pied d'Elara se retira brusquement, laissant une sensation de froid insupportable sur la jambe de Decimus. Elle s'était redressée, ses chaînes rendant un son de glas. Elle fixa Aurelius avec une intensité telle que le sénateur en oublia de finir son loir. Un silence de mort tomba sur la table. Les autres convives, sentant le changement d'atmosphère, s'arrêtèrent de manger, leurs visages bouffis tournés vers la captive.
Elara ouvrit la bouche. Sa voix n'était qu'un souffle, mais elle sembla déchirer les tentures de lin.
— Vous sentez déjà la fosse, dit-elle en numide, une langue que Decimus était le seul à comprendre. Vous vous parez de bijoux alors que les larves attendent déjà sous votre peau. Mon désert n'oublie jamais le sang versé. Il attendra que vous soyez assez gras pour vous ensevelir.
Elle cracha sur la mosaïque, juste entre les pieds d'Aurelius.
Le sénateur devint livide, sa graisse tremblotant de fureur et d'effroi. Il se tourna vers Decimus, le doigt pointé vers la femme.
— Fais-la taire ! Fais-la fouetter jusqu'à ce que ses os apparaissent ! C'est une insulte à la majesté de Rome !
Decimus se leva. Sa stature imposante jeta une ombre immense sur la tablée, éteignant presque la lueur des lampes. Il regarda Elara, qui ne cillait pas, le menton levé, prête à recevoir le coup. Il vit dans ses yeux non pas la peur du châtiment, mais l'espoir du sang. Elle voulait qu'il la frappe, elle voulait que la violence éclate enfin, que ce simulacre de festin se transforme en champ de bataille.
Il ne leva pas la main. Il s'approcha d'elle, saisit la chaîne qui reliait ses poignets et la tira vers lui avec une brutalité contenue. Le fer mordit la peau d'Elara, mais elle ne poussa pas un cri. Elle se laissa entraîner contre lui, son corps heurtant sa poitrine massive. Pendant un instant, au milieu de la puanteur de la débauche, ils ne furent que deux battements de cœur s'affrontant dans le silence.
— Le festin est fini, dit Decimus d'une voix qui ne souffrait aucune réplique. Sortez. Tous.
Les sénateurs protestèrent, leurs voix s'élevant en un concert de vitupérations indignées, mais ils reculèrent devant le regard du Consul. Ils ramassèrent leurs toges, trébuchant sur les lits, fuyant la pièce comme des rats surpris par la lumière.
Decimus resta seul avec Elara dans le triclinium dévasté. Les restes de nourriture gisaient sur le sol comme les débris d'une cité pillée. Il lâcha la chaîne. Elle ne recula pas. Elle resta là, sa peau contre sa pourpre, son souffle court venant frapper son cou.
— Tu aurais dû les laisser me tuer, murmura-t-elle en latin, une langue qu'elle n'utilisait que pour les malédictions les plus sombres.
— Ils ne sont pas dignes de ton sang, Elara.
Il posa sa main sur sa nuque, ses doigts s'enfonçant dans les cheveux rasés, là où la peau était la plus sensible. Elle frémit, mais son regard resta une promesse de meurtre.
— Un jour, Decimus, je boirai dans ta coupe. Et ce ne sera pas du vin.
Il serra sa prise, son visage s'approchant du sien jusqu'à ce qu'il puisse sentir la chaleur de sa haine.
— Alors bois, Louve. Mais sache que mon sang est aussi amer que la terre que tu as perdue.
Dehors, le premier coup de tonnerre déchira le ciel de Rome, et la pluie commença à tomber, lavant les statues de marbre mais ne parvenant pas à effacer l'odeur de la charogne qui montait de la ville éternelle.
Le Venin Gardé
La pluie de Rome n’avait pas la franchise des orages du désert ; c’était une humidité sournoise qui s’insinuait sous les portiques, faisant luire le marbre de l’atrium comme la peau d’un cadavre noyé. Elara, accroupie au pied du pilier de porphyre, sentait le froid monter de la pierre jusque dans ses hanches, une morsure minérale qui répondait à celle, plus vive, nichée sous son aisselle gauche. Là, dans le repli de la chair où les lanières de cuir avaient autrefois labouré sa peau, une incision ancienne recelait un secret de verre et de mort. La petite fiole de terre cuite, pas plus longue qu’une phalange, s’enfonçait dans la cicatrice rouverte, provoquant une inflammation sourde qui battait au rythme de son cœur. C’était une douleur familière, un rappel constant que sa vie ne tenait qu’à un bouchon de cire et à la patience d’un prédateur.
Le silence de la villa était troublé par le clapotis monotone de l’eau tombant dans l’impluvium. L’odeur de la poussière mouillée et de l’huile de lampe rance flottait dans l’air poisseux. Elara ferma les yeux, cherchant à retrouver le souvenir du sable brûlant de Numidie, mais elle ne percevait que le frottement du lin rugueux contre ses zébrures. Chaque mouvement était un calvaire ; le venin de scorpion, scellé dans son écrin de verre, semblait irradier une chaleur maléfique, une promesse de libération qui lui brûlait le flanc.
Le bruit des caligae sur les dalles de travertin annonça son bourreau avant qu’il n’apparaisse dans l’ombre des colonnes. Decimus ne portait pas sa cuirasse de parade, ni la toge laticlave qui faisait de lui un dieu parmi les hommes au Sénat. Il était vêtu d’une simple tunique de laine sombre, dénouée au col, révélant une peau tannée par le soleil des campagnes militaires mais marquée par les sillons de la lassitude. Il marchait d'un pas lourd, ses épaules larges voûtées sous un poids que le fer ne pouvait expliquer.
Il s'arrêta à quelques pas d'elle. L'éclat vacillant d'un candélabre de bronze projetait des ombres démesurées sur les murs ornés de fresques représentant des triomphes oubliés. Le Consul ne parla pas d'emblée. Il la regarda, ses yeux gris comme la mer de Tyr cherchant dans le regard jaune de la captive une étincelle de la révolte habituelle. Mais ce soir, Elara était occupée à contenir le feu qui lui dévorait l'aisselle. Elle contracta ses muscles, sentant la pointe de la fiole presser contre ses côtes. Un geste, un seul mouvement brusque vers son cou, et elle pourrait briser le verre, enduire ses ongles de la lymphe noire et lui offrir le baiser de l’éternité.
— Le Sénat est une fosse aux loups, Elara, dit-il enfin, sa voix n’étant plus qu’un râle de fatigue. Ils se battent pour les restes d’un empire qui s’effondre, tandis que le peuple hurle pour du pain et du sang.
Il s'approcha davantage, ignorant le danger, s'asseyant sur le rebord du bassin, juste en face d'elle. Il y avait dans sa posture une négligence suicidaire. Il posa ses mains calleuses sur ses genoux, des mains qui avaient étranglé des rois et signé des proscriptions.
— Pourquoi ne cries-tu pas ce soir ? demanda-t-il, un soupçon d'amertume dans le ton. Pourquoi ne me maudis-tu pas dans ta langue de sable et de vent ? Le silence ne te ressemble pas.
Elara redressa le buste, le mouvement faisant crier la cicatrice enflammée. La douleur fut si vive qu'un voile blanc passa devant ses yeux. Elle inspira lentement, l'odeur de la sueur de Decimus — un mélange de fer, de vin vieux et de fatigue — emplissant ses narines. Elle aurait pu tendre la main, feindre une caresse, et lui ouvrir la gorge. La fiole l'appelait. Elle sentait le liquide toxique vibrer contre sa chair.
— Le silence est le linceul des morts, finit-elle par articuler, sa voix rauque de n'avoir pas servi depuis des heures. Peut-être ai-je enfin compris que tes oreilles sont trop pleines du bruit de Rome pour entendre mes vérités.
Decimus laissa échapper un rire bref, sans joie. Il se pencha vers elle, si près qu'elle pouvait voir les fils d'argent dans sa barbe courte et les ridules de fatigue aux coins de ses yeux. Pour la première fois, il ne la regardait pas comme un trophée ou une bête à dompter. Il la regardait comme un miroir.
— Je suis las, Elara. Las de la pourpre, las du sang, las de ce marbre froid qui ne retient jamais la chaleur.
Il tendit une main hésitante vers son visage. Elara se figea. Sa main gauche, dissimulée par le pli de sa tunique, glissa vers son aisselle. Ses doigts effleurèrent la peau boursouflée, sentant le contour rigide de la fiole. Le venin était là, à portée de doigt. Elle n'avait qu'à presser, à briser l'ampoule, à laisser le liquide couler sur sa paume. Un contact cutané suffirait si elle parvenait à griffer la chair de son cou.
La main de Decimus se posa sur sa joue. Elle n'était pas brutale. Ses doigts étaient chauds, presque tendres, une faille inattendue dans l'armure de l'homme qui avait rasé son royaume. Il caressa la peau d'ébène avec une douceur qui était, en soi, une insulte plus grande que n'importe quel coup de fouet.
— Parfois, murmura-t-il, je t'envie. Tes chaînes sont de fer. Les miennes sont d'or et d'obligations. Tu sais qui tu hais. Moi, je ne sais plus qui j'aime.
Il ferma les yeux, laissant sa tête s'incliner légèrement. Son cou, la veine jugulaire battant doucement sous la peau fine, était offert. C’était l’instant. La louve de Numidie n’avait qu’à bondir. Sous ses doigts, Elara sentait le verre de la fiole. Elle imaginait déjà le corps du Consul convulsant sur le pavé, l'écume aux lèvres, ses yeux gris se retournant dans l'agonie tandis que le venin de scorpion pétrifiait son sang. Elle imaginait la libération, le chaos qui s'ensuivrait dans la villa, sa propre mort probable sous les glaives des gardes prétoriens.
Pourtant, elle ne bougea pas.
La fatigue de Decimus semblait couler de sa main vers son propre visage, une contagion de désespoir. Elle vit, à la lueur d'une lampe vacillante, une larme solitaire tracer un sillon dans la poussière sur la joue du Consul. Ce n'était pas la pitié qui la retenait, mais une curiosité morbide. Si elle le tuait maintenant, elle tuerait le seul être qui comprenait l'étendue de sa perte, car il en était l'architecte. Ils étaient liés par le crime, soudés par la ruine.
Elle retira lentement sa main de sa cicatrice. Le venin resterait dans sa loge de chair. Pas ce soir. Pas alors qu'il était déjà à moitié mort d'épuisement. Elle voulait qu'il soit debout, fier et cruel, lorsqu'elle lui arracherait la vie. Elle voulait qu'il voie la mort venir, qu'il la reconnaisse.
— Tu es faible, Decimus, cracha-t-elle, bien que sa main ne repousse pas la sienne. Rome t'a mangé le cœur avant que je n'aie pu le faire.
Il rouvrit les yeux, et l'étincelle de l'imperator revint, mais ternie, voilée de tristesse. Il retira sa main, se levant avec une lenteur de vieillard.
— Peut-être, répondit-il. Mais tant que je respire, tu resteras ici, à mes côtés. Nous brûlerons ensemble, Louve. C'est la seule fin que les dieux nous aient laissée.
Il se détourna et s'éloigna dans l'obscurité du péristyle, laissant Elara seule avec sa douleur et son secret. Elle se recroquevilla contre le pilier, sentant le venin battre sous son bras comme un second cœur, plus fidèle que le premier. La pluie continuait de tomber sur Rome, lavant les statues de marbre, mais le poison, lui, restait bien au chaud, caché sous la peau, attendant son heure dans le silence putride de la nuit impériale.
L'Orage de Foie
L'air n'était plus qu'une mélasse de soufre et de poussière broyée, une chape de plomb moite qui pesait sur les poitrines comme le genou d'un centurion. Au-dessus des sept collines, le ciel avait pris la teinte livide et violacée d'un foie de bête sacrifiée, marbré de veines jaunâtres où couvaient les foudres de Jupiter. C'était un ciel d'augure funeste, un ciel qui demandait du sang pour s'alléger. Dans la villa de Decimus, le silence était si dense qu'on entendait le grésillement des mèches de lin dans l'huile rance des lampes de bronze.
Decimus se tenait au bord de l'impluvium, les mains crispées sur la balustrade de marbre dont la fraîcheur ne parvenait plus à apaiser la brûlure de ses paumes. Sa toge de laine fine, bordée de la pourpre sénatoriale, lui semblait un linceul trop lourd, une parure de mort pour un empire qui ne savait plus comment s'effondrer avec dignité. Il fixait l'eau stagnante du bassin où flottaient quelques pétales de roses flétris, noirs comme des écailles de charogne.
— Ils sont là, dans l'ombre, murmura-t-il, sa voix n'étant qu'un râle de ferraille. Les stylets s'aiguisent sur les pierres des latrines. Le Sénat n'est plus qu'une fosse aux loups où l'on se dispute les restes d'une carcasse encore chaude.
À quelques pas de lui, enchaînée au pilier de granit, Elara ne bougeait pas. Elle était accroupie sur les dalles froides, une silhouette d'ébène et de poussière, les muscles de ses cuisses tendus comme des cordes de catapulte. Ses yeux, d'un ambre sauvage et cruel, ne quittaient pas la nuque du Consul. Elle humait l'air, non pas pour y chercher l'orage, mais pour y déceler l'odeur de la peur qui suintait des pores de son geôlier.
— Tu sens le cadavre, Romain, cracha-t-elle. L'odeur de la pourriture te remonte à la gorge. Ce n'est pas l'orage qui vient, c'est la fin de ton monde. Le sable de mon désert est déjà en train de recouvrir tes routes de pierre.
Decimus se retourna avec une lenteur de colosse épuisé. Il s'approcha d'elle, ses cothurnes de cuir claquant sur le marbre avec un bruit de sentence. Il s'arrêta si près qu'il pouvait sentir l'odeur de la peau d'Elara : un mélange de musc, de sueur aigre et cette fragrance métallique de sang séché qui ne la quittait jamais. Il plongea sa main dans les cheveux ras de la captive, sa paume effleurant la cicatrice qui barrait son cuir chevelu, souvenir d'un coup de pommeau lors de la chute de sa citadelle.
— Mon monde est ici, Elara. Entre ces murs. Dans le battement de ton pouls que je sens sous mes doigts. Dehors, ils peuvent brûler le Capitole et jeter les aigles aux égouts, cela m'est égal. Je n'ai plus d'autre empire que ta haine.
Il descendit sa main le long de son cou, pressant la carotide avec une force qui oscillait entre la caresse et l'étranglement. Elara ne cilla pas. Elle étira ses lèvres en un sourire de prédatrice, dévoilant des dents blanches et pointues. Sous son aisselle, la fiole de venin nichée dans la chair cicatrisée lui brûlait la peau, un rappel constant de sa mission sacrée.
— Ta haine est un luxe que tu ne peux plus t'offrir, Decimus. Tu es un homme creux. Tu m'as volé ma terre, ma lignée, mon nom... et maintenant tu voudrais que je sois le miroir de ta propre déchéance ? Regarde-toi. Le grand vainqueur de Numidie tremble parce que le vent tourne.
— Je ne tremble pas de peur, Louve. Je tremble d'une soif que tout le vin de Sicile ne saurait étancher.
D'un geste brusque, il la saisit par la taille et la souleva, la plaquant contre le pilier de pierre. Les chaînes de bronze cliquetèrent avec un fracas discordant dans le péristyle. Le visage de Decimus s'enfouit dans le creux de l'épaule d'Elara, là où la peau était zébrée par les marques du fouet, ces sillons blancs qui racontaient l'histoire de sa servitude. Il embrassa ces cicatrices avec une ferveur de dévot devant une relique souillée.
L'air devint soudain électrique. Un éclair déchira le ciel de Rome, illuminant un instant la cour intérieure d'une lueur blafarde et spectrale. Le tonnerre suivit, un grondement de viscères terrestres qui fit vibrer les fondations de la villa. La pluie commença à tomber, non pas en gouttes, mais en cordes épaisses, chaudes comme de l'urine, lavant les statues de marbre de leur poussière millénaire.
Elara sentit le corps de Decimus contre le sien, massif, brûlant de fièvre. Elle aurait pu, à cet instant, chercher le venin. Elle aurait pu lui arracher la gorge avec ses dents. Mais il y avait dans ce contact une horreur fascinante, une communion dans la ruine. Ils étaient deux bêtes acculées dans une arène de luxe, attendant que la foule ne se lasse de leur agonie.
— Le soufre... murmura-t-elle contre son oreille, sa voix se perdant dans le fracas de l'eau. Les dieux vomissent sur ta cité, Romain.
— Qu'ils vomissent, répondit-il en relevant la tête. Qu'ils noient les sénateurs dans leur propre fiel. Tant que je te tiens, je suis encore en vie.
Il déchira le lin léger de sa tunique à elle, exposant son corps marqué aux morsures de la pluie qui s'engouffrait par l'ouverture du toit. L'eau ruisselait sur leurs peaux mêlées, effaçant la distinction entre le maître et l'esclave, entre le bourreau et la victime. C'était une éreinte charnelle, un combat de tranchées où chaque souffle était une insulte à la mort qui rôdait au-delà des portes de fer.
Decimus la saisit avec une violence désespérée, ses mains de soldat s'enfonçant dans la chair d'ébène. Il cherchait en elle une rédemption qu'il savait impossible, une chaleur capable de chasser le froid qui lui rongeait les os depuis qu'il avait vu les sables de Numidie s'abreuver du sang d'un peuple. Elara, elle, s'agrippait à ses épaules larges, ses ongles labourant le dos du Consul, laissant des sillons sanglants qui répondaient à ses propres cicatrices.
Au loin, par-delà les murs de la villa, des cris s'élevèrent. Le tumulte de la plèbe, le galop des chevaux des Prétoriens, le fracas du bois que l'on brise. Le coup d'État n'était plus une rumeur, c'était un incendie qui commençait à dévorer les quartiers bas. L'odeur de la fumée se mêlait maintenant à celle de l'orage, un parfum de fin du monde qui enivrait les deux amants maudits.
— Ils arrivent, souffla Elara, ses yeux brillant d'une joie maléfique. Tu entends ? C'est le chant de ta Rome qui s'égorge.
Decimus ne répondit pas. Il la posséda là, contre la pierre froide, sous le déluge de boue et d'eau, avec une rage qui tenait du sacrilège. Chaque mouvement était une morsure, chaque gémissement un cri de guerre. Ils se dévoraient mutuellement, cherchant à s'anéantir avant que les stylets ne s'en chargent. Le venin, sous l'aisselle d'Elara, semblait palpiter, une promesse de repos éternel qu'elle gardait pour l'ultime seconde, pour le baiser final.
L'orage redoubla d'intensité. Le ciel de foie s'était crevé, déversant ses humeurs sur la cité de marbre. Dans l'obscurité du péristyle, seuls restaient le bruit des chaînes, le souffle court des corps en lutte et l'odeur entêtante du soufre et du sexe, alors que Rome, dans un dernier spasme de gloire putride, s'enfonçait lentement dans la nuit de l'histoire.
La Sève et le Fiel
L’air dans le péristyle s’était épaissi d’une moiteur de charnier, un mélange de sueur rance, d’ozone et de ce parfum de nard dont Decimus s’oignait pour masquer l’odeur de la mort qui lui collait à la peau depuis les guerres de Jugurtha. Le tonnerre, tel un char de bronze roulant sur les dalles célestes, ébranlait les fondations de la villa. Au sol, le marbre de Carrare, autrefois d’une blancheur virginale, n’était plus qu’une surface livide, maculée par la boue des sandales et les humeurs de leur étreinte sauvage.
Elara respirait comme une bête traquée, ses côtes saillantes soulevant les cicatrices qui rayaient son dos tel un parchemin de chair suppliciée. Ses yeux, deux fentes d’ambre brûlant dans l’obscurité, ne quittaient pas l’ombre des colonnes doriques. Les chaînes de ses poignets, lourdes de ce fer froid forgé dans les ateliers de l’Esquilin, rendaient un son cristallin, presque musical, à chaque tressaillement de ses muscles.
— Tu le sens, Decimus ? murmura-t-elle, sa voix n’étant qu’un râle de gorge, un froissement de soie déchirée. L’acier qui arrive n’est pas le mien. Ce n’est pas le venin de ma terre qui vient te chercher, mais le fer de tes propres frères.
Le Consul se redressa lentement, sa stature de colosse déclinant projetant une ombre difforme sur le mur de fresques écaillées. Il ramassa sa toge de pourpre, ce lambeau de dignité qui ne servait plus qu’à essuyer la sueur de son front. Il ne répondit pas. Il connaissait ce silence. C’était le silence qui précède l’assaut des vélites, celui où l’on n’entend plus que le battement de son propre sang dans les tempes.
Soudain, le battement s’arrêta. Un frottement de cuir sur la pierre. Un cliquetis de phalères.
Ils surgirent de l’ombre comme des spectres nés de la fange romaine. Quatre hommes, la face dissimulée sous des capuchons de laine brune, mais dont les jambières de bronze trahissaient l’appartenance à la garde prétorienne. Ils ne portaient pas le pilum des soldats, mais le sica des sicaires, ces lames courbes conçues pour fouiller les entrailles et s’assurer que l’âme s’échappe par la plus large plaie possible.
Le premier s’élança avec une célérité de serpent. Decimus, dont les réflexes étaient émoussés par le vin de Falerne et la fatigue des ans, ne dut son salut qu’à un dérapage sur le sol glissant. La lame lui entama l’épaule, déchirant la chair avec un bruit de parchemin mouillé. Le sang, d’un rouge sombre, presque noir sous la lueur des éclairs, gicla sur le visage d'Elara.
Elle ne cria pas. Elle ne recula pas. Elle rit.
Un rire rauque, un aboiement de hyène qui glaça le sang des assaillants. Alors que le second garde levait son bras pour porter le coup de grâce au Consul chancelant, Elara se projeta en avant. Elle n'était plus une femme, ni une reine, mais une masse de muscles et de haine mue par un ressort de fer. Ses chaînes, longues de quatre coudées, devinrent son fléau.
Elle fit pivoter son corps avec une grâce de fauve, utilisant le poids des anneaux de bronze. Le métal siffla dans l'air saturé d'eau. Le coup percuta le temple du garde avec la force d'un marteau de forge. Le craquement de l'os fut net, un bruit sec de bois mort qui se brise. L'homme s'effondra, les yeux révulsés, sa cervelle s'écoulant en une bouillie grisâtre sur le marbre précieux.
— Maîtresse de rien, mais esclave de personne ! hurla-t-elle en direction de Decimus, alors qu'elle s'enroulait déjà pour une seconde frappe.
Le Consul, retrouvant la fureur des champs de bataille de Numidie, se saisit d'un candélabre massif en bronze qui trônait sur une table de cèdre. Il l'abattit sur le bras d'un troisième assaillant, broyant le cubitus. L'homme lâcha son arme dans un hurlement étouffé par la pluie qui s'engouffrait désormais par l'impluvium ouvert.
Le combat devint une danse de boucherie. Dans cet espace restreint, entre les colonnes qui semblaient se refermer sur eux comme les dents d'un piège, l'odeur du sang frais supplanta celle de la tempête. C'était une odeur métallique, chaude, écœurante, qui se mêlait à la puanteur des latrines de la ville basse que le vent rabattait vers les collines aristocratiques.
Elara était partout. Ses pieds nus trouvaient une adhérence là où les sandales cloutées des gardes dérapaient. Elle utilisait ses chaînes pour étrangler, pour faucher, pour aveugler. Elle reçut une estafilade à la cuisse, une entaille profonde qui fit couler sur sa peau sombre un filet de rubis, mais elle semblait ne pas ressentir la douleur. Elle était la vengeance de son peuple, incarnée dans ce corps zébré de cicatrices.
Elle se jeta sur le dernier homme valide, celui qui avait blessé Decimus. Elle l'enserra de ses jambes, ses cuisses puissantes broyant les hanches de l'homme, tandis qu'elle passait la chaîne autour de son cou. Elle tira de toutes ses forces, les veines de son cou saillant comme des cordages de navire. L'homme se débattait, ses doigts griffant inutilement le bronze des anneaux, ses jambes battant le sol dans une agonie convulsive.
Decimus regardait, fasciné et horrifié, cette reine déchue transformer son instrument de servitude en un outil de mort. Il vit le visage du garde virer au pourpre, puis au bleu violacé, ses yeux sortant de leurs orbites comme des billes de verre. Dans un dernier spasme, l'assassin rendit l'âme, ses sphincters lâchant dans un ultime outrage à la splendeur de la villa.
Elara lâcha prise et retomba sur les genoux, haletante, le corps couvert de la sueur des autres et de son propre sang. Le silence retomba, seulement troublé par le clapotis de l'eau qui tombait dans le bassin central et le râle d'agonie du garde au bras brisé, que Decimus acheva d'un coup de talon dans la gorge, sans même un regard.
Le Consul s'approcha d'elle. Il ne tendit pas la main pour l'aider, il savait qu'elle l'aurait mordue. Il se laissa glisser au sol, à ses côtés, dans cette mare de pourpre et de boue. Ils étaient là, deux débris d'un monde qui s'effondrait, entourés par les cadavres de ceux qui auraient dû être les garants de l'ordre.
Le sang d'Elara se mêlait à celui de Decimus sur les dalles froides. C'était une communion de fiel, un baptême d'ichor. Le Consul posa sa main sur la nuque rasée de la Numidienne. Il sentit la chaleur de sa vie, ce feu qui refusait de s'éteindre malgré les fers et les outrages.
— Ils reviendront, dit-il, sa voix n'étant plus qu'un murmure d'outre-tombe. Le Sénat n'aime pas les témoins de sa propre déchéance.
Elara tourna la tête vers lui. Une mèche de cheveux noirs, collée par le sang, barrait son front. Elle approcha son visage du sien, si près qu'il put sentir l'odeur de ferraille qui émanait de sa bouche. Elle ne cherchait plus à le maudire. Elle cherchait la vérité dans le chaos.
— Alors laissons-les venir, répondit-elle. Rome est une louve qui dévore ses petits. Mais moi, Decimus, je suis la louve qui dévorera Rome avant de mourir.
Elle lécha une goutte de sang qui perlait sur la lèvre du Consul, un geste d'une sauvagerie érotique qui les liait plus sûrement que n'importe quel serment devant les dieux. Dans cette villa de marbre qui puait la trahison et la charogne, ils étaient les seuls êtres encore vivants, parce qu'ils étaient les seuls à accepter leur propre fin.
Decimus plongea ses doigts dans la plaie de son épaule, puis marqua le front d'Elara d'un signe sanglant, un stigmate de guerre. Ils restèrent ainsi, prostrés parmi les morts, tandis qu'au dehors, la Ville Éternelle continuait de brûler sous la pluie, s'enfonçant un peu plus dans la nuit des siècles, emportée par le courant de sa propre pourriture. Le venin, caché sous l'aisselle de la reine, attendait son heure, mais pour l'instant, seul le goût du sang et du fiel comptait dans l'obscurité du péristyle.
La Confession du Travertin
L’impluvium crachait une eau saumâtre, un martèlement sourd qui résonnait contre les dalles de travertin comme le battement de cœur d’un géant moribond. Dans l’ombre du péristyle, l’air était chargé de l’odeur âcre de l’huile de lampe rance et du parfum de nard qui peinait à masquer les effluves de la ville basse, ce mélange de marée descendante et de latrines à ciel ouvert. Decimus se tenait debout, une silhouette massive découpée par la lueur vacillante des torchères de bronze. Sa toge de pourpre, lourde de broderies d’or, pesait sur ses épaules comme une armure de plomb. Il ne regardait pas la captive enchaînée au fût de la colonne ionique, mais ses doigts, calleux et tachés par l’encre des parchemins sénatoriaux, jouaient nerveusement avec le pommeau d’ivoire de son poignard.
Elara ne bougeait pas. Elle était une statue d’ébène et de poussière, les genoux repliés contre sa poitrine, les fers à ses chevilles grinçant à chaque respiration. Les zébrures de son dos, ces sillons de chair soulevée par le cuir romain, semblaient palpiter dans la pénombre. Elle sentait le regard du Consul peser sur elle, non pas comme celui d’un maître sur sa chose, mais comme celui d’un homme qui cherche son propre reflet dans un puits de goudron.
— Écoute-les, murmura Decimus, sa voix n’étant qu’un râle étouffé par le fracas de l’orage. Écoute les chiens du Forum. Ils aboient après des miettes de gloire tandis que les fondations de cette cité s’effritent sous leur propre superbe. Rome n’est plus une idée, Elara. C’est une charogne sur laquelle nous nous battons pour les meilleurs morceaux de viande putréfiée.
Il fit un pas vers elle, le cuir de ses caligae claquant sur la pierre froide. Il s’accroupit, sa face de vieux lion fatigué se trouvant à quelques pouces du visage de la reine déchue. Ses yeux étaient injectés de sang, non par l’ivresse du vin, mais par celle d’une insomnie qui durait depuis des décennies.
— Tu me hais pour les flammes de ton village, reprit-il, et tu as raison de le faire. Mais sache une chose, sauvageonne : ce jour-là, sous le soleil de Numidie, je n’ai pas agi pour la gloire de l’Aigle. Je n’ai pas ordonné le massacre pour étendre les frontières d’un Empire qui ne sait plus où il s’arrête.
Elara leva les yeux. Ses prunelles d’ambre brûlaient d’un feu froid. Elle ne parla pas, mais le frémissement de ses narines trahissait le mépris souverain qu’elle portait à ses justifications. Decimus tendit la main, effleurant du bout des doigts la cicatrice qui barrait la tempe de la femme, un stigmate qu’il lui avait lui-même offert lors de la prise de sa citadelle.
— J’ai regardé tes granges brûler, dit-il avec une lenteur terrifiante, et j’ai écouté les hurlements de ton peuple comme on écoute une mélodie oubliée. Je l’ai fait parce que j’étais vide. Parce que le marbre de ce palais m’avait rendu aussi froid que lui. Je voulais voir si la destruction pouvait encore faire battre ce muscle atrophié que les poètes appellent le cœur. Je voulais sentir la chaleur du sang frais pour oublier le froid des intrigues de couloir. Ton agonie était mon seul remède contre le néant.
Un silence de plomb retomba sur le péristyle, seulement troublé par le sifflement du vent dans les colonnades. Elara sentit une onde de choc parcourir son échine. Elle s’était préparée à la cruauté, à la luxure, à l’arrogance d’un conquérant. Elle n’était pas prête pour cette confession de vide. Elle vit dans les yeux du Consul une abîme qui ressemblait étrangement à sa propre solitude. La haine, ce poison qui l’avait maintenue en vie depuis sa capture, commença à se transformer, à muter en quelque chose de plus visqueux, de plus sombre encore.
Elle se redressa lentement, le métal de ses chaînes chantant une complainte aigre. Elle ne recula pas lorsqu’il posa sa main sur sa gorge, ses doigts enserrant sa peau avec une force qui aurait pu briser un os de jeune faon. Elle planta ses ongles dans le travertin, cherchant un appui, tandis qu’une soif nouvelle, une soif de possession absolue, s’emparait d’elle.
— Alors, nous sommes les mêmes, Decimus, cracha-t-elle, sa voix étant un venin distillé. Tu as brûlé mon monde pour te sentir vivant, et moi, je vais dévorer le tien pour te voir mourir. Tu n’es pas mon maître. Tu es ma proie.
Elle se jeta en avant, non pour le mordre, mais pour presser ses lèvres contre les siennes avec une brutalité qui fit couler le sang. C’était un baiser de guerre, un pacte scellé dans la fange et la pourpre. Decimus répondit avec la fureur d’un homme qui se noie, ses mains déchirant le lin grossier de la tunique d’Elara, cherchant le contact de cette peau marquée par Rome, cette peau qui était devenue sa seule géographie.
Ils roulèrent sur le sol de pierre, parmi les flaques d’eau de pluie et les pétales de roses flétris qui jonchaient le sol après le banquet de la veille. La froideur du travertin contrastait avec la fournaise de leurs corps. Elara sentait le poids de l’homme, l’odeur de la sueur et du fer qui émanait de lui, et elle s’y abîmait avec une délectation sauvage. Elle n’était plus la captive ; elle était l’araignée tissant sa toile autour d’un dieu déchu.
Le Consul enfonça son visage dans le creux de l’épaule d’Elara, là où la chair était la plus tendre, là où l’odeur de la terre natale de la reine persistait malgré les bains forcés et les onguents romains. Il gémit, un son de bête blessée, tandis que les ongles de la Numidienne labouraient son dos, marquant son cuir de sénateur de sillons rouges.
— Détruis-moi, Elara, murmura-t-il contre sa peau. Brûle ce qu’il reste de Decimus comme j’ai brûlé tes sables. Ne laisse que de la cendre.
Elle ne répondit pas par des mots. Elle glissa sa main sous son aisselle, là où la petite fiole de venin reposait contre sa cicatrice, un secret de verre et de mort. Elle aurait pu l’ouvrir. Elle aurait pu mettre fin à cette parodie de vie en un seul geste. Mais le venin pouvait attendre. Il y avait une agonie plus douce, une lente décomposition qu’elle voulait savourer. Elle voulait le voir s’effondrer de l’intérieur, voir Rome s’écrouler pierre par pierre dans les yeux de cet homme avant de lui porter le coup de grâce.
L’orage redoubla de violence, une décharge de foudre éclairant un instant la cour intérieure, révélant deux corps entrelacés qui ne faisaient plus qu’un avec l’obscurité. Ils étaient les amants du gouffre, les architectes d’un désastre imminent. Dans la villa silencieuse, où les esclaves tremblaient dans leurs quartiers et où les espions du Sénat guettaient le moindre souffle, Decimus et Elara inventaient une langue nouvelle, faite de morsures et de soupirs étranglés.
La haine d’Elara ne s’était pas éteinte ; elle s’était cristallisée en une volonté de puissance qui dépassait la simple vengeance. Elle possédait le Consul, non par le droit des armes, mais par la vérité de leur déchéance commune. Elle sentait le cœur de Decimus battre contre le sien, un tambour de guerre désaccordé, et elle sourit dans le noir, un sourire de louve qui voit enfin la gorge du chasseur à sa portée.
Le travertin, témoin muet de siècles de trahisons, s’imbibait de leur sueur et de leur sang, scellant une alliance que ni les dieux de l’Olympe ni les esprits du désert ne pourraient défaire. Ils étaient les derniers survivants d’un monde qui s’éteignait, s’accrochant l’un à l’autre dans une étreinte qui ressemblait à un meurtre. Dehors, la pluie continuait de laver les rues de Rome, mais rien ne pourrait jamais nettoyer la souillure qui venait de naître dans l’ombre du péristyle.
Le Sacrilège des Corps
La vapeur saturait le *sudatorium* d’une opacité laiteuse, un linceul humide qui collait aux parois de porphyre et de marbre cipolin. Sous les dalles de travertin, l’hypocauste grondait comme le ventre d’une bête en furie, exhalant une chaleur de forge qui montait des entrailles de la terre pour dévorer l’oxygène. Decimus était assis sur le banc circulaire, ses larges épaules affaissées sous le poids d’une fatigue qui n’était plus celle des champs de bataille, mais celle, plus insidieuse, des intrigues du Forum. Sa peau, rougie par la morsure de l’air brûlant, luisait d’un mélange de sueur et d’huile de cèdre rance. Il ressemblait à une idole déchue, une statue de bronze dont le socle commençait à s’effriter dans la boue.
Elara apparut dans le voile des brûmes, non comme une esclave, mais comme une ombre surgie des sables de Numidie pour réclamer son dû. Ses pieds nus ne faisaient aucun bruit sur la pierre mouillée. Elle avançait avec cette lenteur de prédateur qui sait que la proie est acculée. Les « zébrures de Rome », ces cicatrices blanches qui sillonnaient son dos et ses flancs, brillaient sous la lueur vacillante d'une unique lampe à huile nichée dans une alcôve. Chaque strie racontait une humiliation, chaque marque était un verset de sa haine.
Il leva les yeux vers elle. Son regard était trouble, obscurci par les émanations de soufre et le désir qui l’étouffait. Il ne voyait plus en elle la reine vaincue, mais le miroir de sa propre déchéance.
— Viens, murmura-t-il, sa voix n'étant plus qu'un râle de gorge, un son de cuir déchiré.
Elle ne répondit pas. Elle s’approcha jusqu’à ce que ses genoux heurtent les siens. L’odeur d’Elara — un mélange sauvage de musc, de peau chauffée au soleil et de cette amertume de désert — perça l’arôme lourd des onguents. Elle posa ses mains sur les épaules du Consul. Ses doigts étaient calleux, habitués à la corde et à la lance, et ils s’enfoncèrent dans les chairs de Decimus avec une brutalité qui n'avait rien de servile. Elle sentit la tension des muscles, la puissance de cet homme qui l’avait brisée et qu’elle s’apprêtait à consumer par les pores de sa peau.
Il l'attira contre lui. Le contact fut un choc de températures : la chaleur fiévreuse de Decimus contre la fraîcheur trompeuse d’Elara. Il enfouit son visage dans le creux de son cou, là où la carotide battait un rythme de tambour de guerre. Il ne cherchait pas la tendresse ; il cherchait à s’oublier dans le carnage de leurs corps. Ses mains, larges et pesantes, descendirent le long de la colonne vertébrale de la captive, comptant chaque vertèbre, chaque cicatrice, comme on compte les jours de siège d'une ville maudite.
Elara bascula la tête en arrière, ses yeux jaunes fixant le plafond de stuc où des nymphes décrépites semblaient se moquer de leur étreinte. Sous son aisselle, dans le repli secret d’une cicatrice ancienne qu’elle avait elle-même rouverte pour y loger son trésor, elle sentit la petite fiole de terre cuite. Le venin de scorpion, noir et visqueux, attendait son heure. Il suffisait d’un geste, d’une onction sur une plaie ouverte, pour que le Consul de Rome s’effondre, le cœur pétrifié. Mais elle ne le tua pas. Pas encore. La vengeance exigeait une agonie plus longue, une souillure plus profonde.
Elle s’agenouilla entre ses jambes, ses doigts griffant le marbre. L’acte qui suivit ne fut pas une union, mais une profanation. C’était une lutte de tranchées où les dents remplaçaient les glaives. Decimus grogna, un son animal, alors qu’elle le possédait par sa soumission même, le forçant à regarder en face la bête qu’il était devenu. Il empoigna ses cheveux rasés, tirant sa tête en arrière pour la forcer à croiser son regard.
— Tu me hais, haleta-t-il, alors que la sueur lui brûlait les yeux.
— Je te dévore, répondit-elle dans un souffle qui sentait la cendre.
Elle se redressa, l’enjambant pour s’asseoir sur lui, sa peau sombre contrastant violemment avec la pâleur livide de l’aristocrate. Leurs corps s’entrechoquèrent avec le bruit sourd de la chair contre la pierre. Chaque mouvement était une insulte aux dieux, un sacrilège perpétré dans le silence étouffant des thermes. La vapeur semblait s’épaissir autour d’eux, les isolant du reste du monde, de Rome et de ses complots. Ils n’étaient plus que deux fauves dans une arène d’ombre, se déchirant pour se sentir vivants.
Decimus planta ses ongles dans les hanches d’Elara, y laissant des marques pourpres qui se confondaient avec ses anciennes blessures. Il cherchait à la briser, à lui arracher un cri de douleur qui soit un aveu de défaite, mais elle ne lui offrait que des soupirs étranglés qui ressemblaient à des malédictions. Elle bougeait avec une cadence sauvage, une danse de mort apprise dans les sables, l’entraînant vers un abîme où la gloire de l’Empire ne pesait pas plus qu’une poignée de poussière.
Dans le paroxysme de leur lutte charnelle, Elara glissa sa main vers son aisselle. Ses doigts effleurèrent le bouchon de cire de la fiole. Elle imaginait déjà le venin coulant dans les veines de Decimus, transformant son sang en plomb, ses poumons en pierre. Elle vit, dans l’ombre des arcades, le fantôme de ses frères massacrés, les visages de son peuple piétiné par les légions. Le Consul serra son étreinte, ses bras l’enserrant comme des chaînes de fer, et pendant un instant, leurs cœurs battirent à l’unisson, un seul battement sourd, violent, désespéré.
C’était là le véritable sacrilège : non pas le sexe, non pas la haine, mais cette reconnaissance mutuelle dans la fange. Ils étaient les deux faces d’une même monnaie de sang.
L’orgasme les frappa comme une exécution. Decimus se cambra, un cri rauque déchirant le silence de la pièce, tandis qu’Elara s’agrippait à ses épaules, ses dents s’enfonçant dans la chair de son cou jusqu’à ce que le goût métallique du sang envahisse sa bouche. Elle ne lâcha pas prise avant d’avoir senti le corps du Consul s’affaisser, vidé, vaincu par sa propre luxure.
Le silence retomba, plus lourd qu’avant, seulement troublé par le goutte-à-goutte de l’eau condensée sur les voûtes. Ils restèrent ainsi, enlacés dans la moiteur putride, deux naufragés sur un récif de marbre. Decimus avait les yeux clos, son visage noble déformé par une expression de dégoût de soi qui ravissait Elara.
Elle retira sa main de sa cachette. La fiole était intacte. Le venin attendrait. Le tuer maintenant aurait été une grâce, et elle n’avait aucune grâce à lui offrir. Elle voulait qu’il se réveille chaque matin avec l’odeur de sa peau dans les narines, qu’il sente le poison de leur union ramper dans son esprit jusqu’à ce qu’il ne puisse plus distinguer la trahison de la loyauté, la vie de la mort.
Elle se dégagea lentement, se levant avec une dignité retrouvée, ignorant la faiblesse de ses membres. Elle ramassa son linceul de lin rêche, le drapant sur son corps marqué comme une armure. Decimus ne bougea pas. Il regardait le plafond, là où la fumée de la lampe dessinait des formes monstrueuses.
— Tu ne m’as pas tué, murmura-t-il sans la regarder.
Elara s’arrêta au seuil de la porte, sa silhouette découpée par la faible lueur du couloir.
— Rome ne s’est pas effondrée en un jour, Consul. Elle brûle par l’intérieur. Comme toi.
Elle sortit de la pièce, laissant derrière elle l’odeur du soufre et le cadavre vivant de l’homme qui croyait l’avoir conquise. Dans l’obscurité du péristyle, la pluie de Rome recommença à tomber, froide et implacable, lavant le sang sur les pavés mais impuissante à effacer la souillure qui, désormais, liait leurs âmes dans une même agonie.
Le Capitole s'Embrase
L’odeur du soufre ne tarda pas à saturer l’air lourd du péristyle, étouffant les effluves de jasmin et de terre mouillée qui, un instant plus tôt, promettaient encore la paix de la nuit. Ce n'était plus la pluie qui tombait sur Rome, mais une neige noire, grasse, faite de parchemins calcinés et de suie de cèdre. Au loin, vers le quartier de la Suburre, le ciel n'était plus que cette plaie d'ocre et de pourpre, une gueule béante dévorant les toits de tuiles et les charpentes séculaires. Le grondement qui montait de la ville n'avait rien d'humain ; c'était le râle d'une bête immense qu'on égorgeait dans l'obscurité, un mélange de hurlements de terreur, de cliquetis de fer et du fracas sourd des basiliques qui s'effondraient sous leur propre poids.
Elara s’arrêta dans l’ombre d’une colonne de travertin. Le lin de sa tunique, rêche contre sa peau zébrée, semblait s’imprégner de la chaleur qui montait des collines. Elle sentit le venin, caché dans la fente de sa chair sous l'aisselle, battre au rythme de son cœur. C’était le pouls de sa vengeance, une petite fiole de verre froid attendant son heure. Elle tourna la tête. Decimus était là, debout au centre de l’atrium, là où l’eau de l’impluvium reflétait désormais les lueurs d’incendie au lieu des étoiles. Il n'avait pas revêtu sa toge laticlave, ni ses jambières de bronze. Il n'était qu'un homme en tunique simple, les bras croisés sur une poitrine couturée par vingt ans de campagnes barbares, regardant le désastre avec la placidité d'un dieu déchu.
— Les vautours ont enfin cessé de tourner, murmura-t-il, sa voix couverte par le craquement d'une poutre lointaine. Ils ont planté leurs griffes.
Il ne se retourna pas, mais il savait qu'elle était là. Il sentait l'odeur de sa peau, ce parfum de musc et de sable chaud qui résistait même à la puanteur des incendies. Elara s’avança, ses pieds nus ne produisant aucun son sur la mosaïque froide où des dauphins de pierre semblaient nager dans un sang de lumière orangée.
— Tes gardes ont fui, Decimus, dit-elle d'une voix rauque. J'ai vu les derniers Germains franchir le mur d'enceinte. Ils emportent ton or. Ils ne veulent pas mourir pour une carcasse de marbre.
Le Consul laissa échapper un rire bref, un son sec comme un craquement de bois mort. Il se tourna enfin vers elle. Ses yeux, d'ordinaire gris comme le fer d'une lame, étaient injectés de sang et de fatigue. La barbe de plusieurs jours mangeait ses joues creuses, et pour la première fois, Elara vit la vieillesse ramper sur ce visage qu'elle avait cru éternel dans sa cruauté.
— L'or n'est que de la boue qui brille, Elara. Qu'ils le prennent. Qu'ils s'en étouffent. Le Sénat brûle, les archives sont en cendres. Rome est en train de s'effacer, et avec elle, tous les mensonges qui nous servaient de lois.
Il fit un pas vers elle. La chaleur de l'incendie commençait à pénétrer dans la villa, faisant suinter les murs. L'air devenait rare, chargé de la poussière des siècles qui s'écroulaient.
— Pourquoi es-tu encore là, Louve ? La porte est ouverte. Le chaos de la rue est ta meilleure chance. Tu pourrais disparaître dans la fumée, retrouver tes déserts ou mourir libre sous les décombres d'un temple. Pourquoi rester avec le bourreau de ta race ?
Elara ne recula pas. Elle ancra ses talons dans le sol de Rome, ses yeux jaunes fixés sur ceux du Romain. Elle sentait la haine, cette vieille amie, lui brûler la gorge. Mais il y avait autre chose, une fascination morbide pour cet effondrement mutuel. Ils étaient les deux faces d'une même monnaie de sang, jetée dans le brasier.
— Je veux voir tes yeux quand le plafond s'écroulera, répondit-elle. Je veux voir si ton orgueil de Consul peut tenir tête aux Furies. Et je veux être celle qui décidera si tu dois brûler vif ou si je dois t'offrir une fin plus... intime.
Elle leva sa main, ses doigts effleurant la cicatrice qui barrait le torse de Decimus, juste au-dessus du cœur. Le contact était électrique, une caresse qui ressemblait à une promesse de meurtre. Decimus saisit son poignet, non pas pour l'écarter, mais pour presser la main de la captive contre sa peau brûlante. Il l'attira violemment contre lui. L'odeur de la sueur, du vin aigre et de la fumée les enveloppa comme un linceul de noces funèbres.
— Alors regarde, Elara. Regarde la fin du monde. Ce n'est pas un cri, c'est un murmure de cendres.
Au dehors, une explosion plus forte que les autres fit trembler les fondations de la villa. Un pan du portique s'effondra dans un fracas de tonnerre, projetant des éclats de marbre jusque dans le bassin. Le ciel était devenu d'un blanc aveuglant, une aube artificielle et destructrice. La fumée s'engouffrait maintenant dans l'atrium, épaisse, étouffante, transformant les colonnes en spectres.
Decimus ne lâchait pas le regard de la Reine-Louve. Il semblait puiser dans ses yeux jaunes la force de ne pas s'effondrer avant la pierre. Sa main libre remonta le long du cou d'Elara, ses doigts s'enfonçant dans les cheveux rasés, une prise de possession qui était aussi une supplique.
— Maîtresse de ma ruine, souffla-t-il, son visage à quelques centimètres du sien. Tout ce que j'ai bâti, tout ce que j'ai conquis, n'est que poussière. Il ne reste que toi. Ma seule vérité est la cicatrice que je t'ai laissée, et celle que tu creuses en moi chaque jour.
Elara sentit la fiole contre son flanc. Elle n'avait qu'un geste à faire. Briser le verre, tremper son ongle, et griffer cette gorge offerte. Elle pourrait le tuer ici, dans le tumulte d'une Rome agonisante, et s'enfuir. Mais le plaisir serait trop court. Elle voulait qu'il boive la coupe du désastre jusqu'à la lie. Elle voulait qu'il sente le poids de chaque mort de son peuple alors que le toit de sa propre demeure commençait à cracher des étincelles de feu.
Elle se colla davantage contre lui, sentant la force brute de son corps, ce colosse de muscles et de remords. Elle passa ses bras autour de son cou, non pas dans un élan d'amour, mais comme un serpent s'enroule autour de sa proie pour mieux en sentir le dernier souffle.
— Tu n'auras pas le repos, Decimus. Ni dans la mort, ni dans les cendres. Je serai ton ombre dans l'Hadès, la louve qui déchire ton foie pour l'éternité.
— Je ne demande rien d'autre, répondit-il avec une ferveur sauvage.
Le fracas de la rue se rapprocha. On entendait maintenant le bélier improvisé frapper contre la porte de bronze de la villa. Les pillards, les esclaves révoltés, les soldats déserteurs — la lie de Rome venait réclamer son dû. Les cris étaient des hurlements de loups affamés. Decimus ne bougea pas. Il ferma les yeux, humant l'air brûlant, savourant l'instant où tout basculerait dans le néant.
Un craquement sinistre retentit au-dessus d'eux. La grande poutre faîtière, un tronc de chêne noirci par les siècles, commença à céder, déversant une cascade de tuiles ardentes dans l'impluvium. L'eau s'évapora dans un sifflement de serpent. La vapeur masqua leurs visages, créant un sanctuaire de brume et de feu.
Elara sentit la chaleur lui mordre les épaules. Elle ne recula pas. Elle ancra ses doigts dans le dos du Consul, griffant la peau, cherchant la douleur pour s'assurer qu'elle était encore vivante au milieu de ce tombeau. Rome n'était plus qu'un souvenir de pierre. Il n'y avait plus de vainqueur, plus de vaincu, seulement deux fauves enchaînés l'un à l'autre dans l'effondrement de leur univers.
La porte de bronze céda enfin avec un gémissement de métal supplicié. La foule s'engouffra dans le vestibule, mais Decimus et Elara ne tournèrent pas la tête. Ils étaient déjà ailleurs, dans ce lieu où le feu ne brûle plus, où seule subsiste la pureté de la haine et la dévastation du désir.
Le toit s'abaissa dans une lenteur d'apocalypse. Une pluie de feu les recouvrit, transformant l'atrium en un brasier d'or pur. Dans le dernier souffle de Rome, leurs ombres se fondirent une ultime fois sur le marbre qui se fendait, avant que le silence des cendres ne recouvre tout.
La Danse des Phalanges
Le battant de bronze rendit l'âme dans un râle de métal supplicié, arrachant les gonds de leur logement de travertin avec la violence d'une dent déracinée. La poussière de chaux, fine et blanche comme une poudre d'os, satura l'air de l'atrium, voilant un instant la silhouette des intrus. Ils étaient une douzaine, peut-être plus, des ombres décharnées vêtues de loques qui avaient été des toges, le visage barbouillé de suie et de fiel. Les parricides, les déserteurs, la lie d’une Rome qui s’égorgeait elle-même, brandissant des glaives ébréchés et des couteaux de cuisine.
Decimus sentit la chaleur du dos d’Elara contre le sien. C’était une sensation brute, une ancre de chair dans l’écroulement du monde. La peau de la Reine-Louve était brûlante, moite de cette sueur qui sentait le musc et la peur domptée. Sous la soie déchirée de sa tunique, il devinait le jeu des muscles longs, cette mécanique de prédateur que les fers n’avaient jamais réussi à briser tout à fait. Elle tenait dans sa main droite un fragment de miroir d’obsidienne, une lame de verre volcanique aussi noire que son regard, capable de trancher les tendons avec la précision d’un scalpel de médecin.
— Ils ne viennent pas pour l'or, Decimus, murmura-t-elle, sa voix n’étant plus qu’un râle rocailleux, un écho des sables de Numidie. Ils viennent pour le spectacle de notre agonie.
Le Consul ne répondit pas. Son glaive, une pièce d’acier espagnol lourd et sans fioritures, pesait dans sa main droite. Son armure, cette lorica segmentata qui l’avait protégé sur les rives du Danube, lui semblait soudain une carapace dérisoire, un cercueil de fer blanc. Il respira l’air vicié, chargé de l’odeur de l’huile d’olive qui brûlait dans les lampes renversées et de la charogne des esclaves massacrés dans le vestibule.
Le premier assaillant bondit, un colosse aux yeux révulsés, hurlant une obscénité en dialecte osque. Decimus ne bougea pas, il attendit que l’homme soit dans l’arc de sa lame. D’un mouvement sec, une rotation du bassin apprise dans la boue des camps, il plongea le fer sous le sternum du misérable. Le bruit fut celui d’un cuir que l’on déchire. Le sang, tiède et ferreux, éclaboussa le marbre blanc de l’impluvium, se mêlant à l’eau croupie où flottaient des pétales de roses calcinés.
Presque simultanément, Elara s’abaissa. Elle ne combattait pas comme une Romaine. Elle était une ombre, une coulée de goudron. Elle esquiva le coup de masse d’un second agresseur et, d’un geste d’une fluidité obscène, lui trancha le jarret avant de lui planter son éclat d’obsidienne dans la gorge. L’homme s’effondra dans un gargouillis, ses mains cherchant désespérément à retenir la vie qui s’échappait en jets saccadés.
— Dos à dos, Louve ! gronda Decimus, parant un coup qui fit vibrer ses os jusqu’à l’épaule.
— Toujours, Romain. Jusqu’à ce que la terre nous avale.
Le combat devint une chorégraphie de boucherie. Ils tournaient, un couple maudit au centre d'un tourbillon de fer et de flammes. Les poutres de cèdre du plafond commençaient à céder, crachant des gerbes d’étincelles d’or sur leurs épaules nues. La chaleur devenait insoutenable, une présence physique qui desséchait la gorge et faisait bouillir le sang dans les veines. Chaque souffle était une brûlure, chaque mouvement une agonie.
Decimus frappait avec la régularité d’un bûcheron, le visage maculé de cette boue rouge et grise faite de sang et de cendre. Il ne voyait plus les visages de ses ennemis, seulement des cibles, des obstacles à sa survie immédiate. Il sentit soudain une morsure aiguë dans son flanc gauche. Un sicaire avait réussi à glisser une lame entre les plaques de sa cuirasse. La douleur fut une illumination blanche, une décharge qui lui rendit, pour un instant, la clarté du désespoir. Il saisit l’homme par la gorge, sentant le cartilage craquer sous ses doigts de fer, et le projeta dans le brasier qui dévorait les tentures de pourpre.
À ses côtés, Elara était une furie de sable et de griffes. Ses zébrures, ces cicatrices blanches qui marquaient son dos et ses bras, semblaient luire sous l’éclat des incendies. Elle ne criait pas. Elle tuait en silence, avec une économie de gestes qui confinait au sacré. Elle était la vengeance incarnée, la Reine qui sacrifiait ses sujets de fortune sur l’autel de sa propre chute. Un instant, leurs regards se croisèrent dans le chaos. Il y avait là une tendresse atroce, une reconnaissance de deux bêtes qui savent que la traque touche à sa fin.
Le sol de marbre, chauffé par les flammes de l’hypocauste en dessous, commençait à se fendre. Des fissures serpentines couraient entre les mosaïques représentant les triomphes passés de la famille des Decimi. Les visages des ancêtres, figés dans la pierre, semblaient hurler alors que le feu les dévorait.
— Le toit ne tiendra plus, Elara ! lança Decimus, décapitant un fuyard qui tentait de s'emparer d'un candélabre d'argent.
— Laisse-le tomber ! répondit-elle dans un rire sauvage qui découvrit ses dents blanches. Que Rome nous serve de linceul !
Ils se rapprochèrent encore, leurs corps ne faisant plus qu’un bloc de résistance au milieu de la marée humaine qui refluait maintenant, épouvantée par la férocité de ces deux spectres. Les traîtres reculaient, leurs yeux exorbités fixant ce couple magnifique et putride, ces amants de l’apocalypse qui semblaient puiser leur force dans l'effondrement même des murs.
Decimus laissa tomber son bouclier, devenu trop lourd, inutile. Il empoigna son glaive à deux mains. Il se sentait léger, lavé de toute politique, de toute ambition, de toute honte. Il n’était plus le Consul de Rome, il était l’homme qui se tenait debout à côté de la seule vérité qu’il ait jamais connue : cette femme sauvage qu’il avait cru briser et qui l’avait, en retour, reconstruit dans la haine et le désir.
Une poutre maîtresse s’abattit dans un fracas de tonnerre, séparant les derniers assaillants de leur proie par un mur de feu rugissant. Decimus et Elara étaient désormais seuls dans le sanctuaire de l'atrium, encerclés par une couronne de flammes hautes de trois toises. L'air manquait. Les poumons brûlaient.
Elara se tourna vers lui. Son visage était une estampe de guerre, strié de noir et de rouge. Elle posa sa main libre sur la joue du Consul, une caresse qui laissa une traînée de sang chaud sur sa peau parcheminée.
— Tu sens ? murmura-t-elle. L'odeur de la fin. Ce n'est pas le soufre, Decimus. C'est le parfum de la liberté.
Il lâcha son arme. Le fer tinta sur le marbre avec un son cristallin, dérisoire. Il entoura la taille de la Reine-Louve, l’attirant contre lui. Il sentit sous son aisselle la petite bosse de la cicatrice où elle cachait son venin. Il savait qu’elle ne s’en servirait pas. Pas ce soir. Le feu ferait le travail des scorpions.
— Mords la terre avec moi, Elara, dit-il, sa voix se perdant dans le grondement du plafond qui s'affaissait.
Elle ancra ses ongles dans ses épaules, une ultime morsure, un dernier sacrilège. Ils ne regardèrent pas vers le haut lorsque la charpente de chêne et les tuiles de terre cuite commencèrent leur descente lente, inéluctable, comme le rideau d’un théâtre de sang. Ils restèrent là, les yeux plongés l’un dans l’autre, cherchant dans le reflet des prunelles la dernière image d’un monde qui n’avait jamais mérité leur grandeur.
Le fracas final étouffa leurs souffles. La poussière d'or et de cendre s'éleva en un panache immense, visible depuis les sept collines de la cité agonisante. Sous les décombres fumants, là où le marbre s'était fendu pour offrir un lit de pierre à leur étreinte, il ne resta bientôt plus que le crépitement du bois et le sifflement du sang s'évaporant sur les dalles chauffées à blanc. Rome brûlait, mais dans ce petit carré de ruines, le silence était enfin devenu souverain.
L'Orgasme Final
L’air n’était plus qu’une soupe épaisse de suie et de suif, un linceul grisâtre qui s’abattait sur les sept collines comme la colère d’un dieu qu’on aurait trop longtemps négligé. Sur les hauteurs de la villa, le marbre blanc des balustrades n’était plus qu’un souvenir ; il crépitait, noirci par les langues de feu qui léchaient déjà les jardins suspendus. En bas, dans le ventre de la cité, la Suburra hurlait. C’était un râle de bronze et de chair, le bruit d’un million d’âmes broyées par l’effondrement des insulae.
Decimus se tenait au bord du toit, les pieds ancrés dans la poussière de basalte. Sa toge de pourpre, autrefois symbole d’une puissance qui faisait trembler le Sénat, pendait en lambeaux sur son torse puissant, souillée par la graisse des incendies et les éclaboussures de sang séché. Il ne regardait pas le désastre ; il l’aspirait. Ses narines frémissaient à l’odeur du cèdre qui brûle et de la viande humaine qui rôtit sous les décombres. Il était le Consul d’un empire qui s’éteignait, et dans ses yeux clairs, le reflet des flammes dansait une gigue macabre.
Derrière lui, le silence était plus lourd que le vacarme de la ville. Elara avançait avec une lenteur de prédatrice, ses pieds nus glissant sur les tuiles chauffées à blanc. Elle était une ombre d’ébène découpée sur l’enfer. Les zébrures de son dos, ces cicatrices blanches laissées par le cuir des licteurs, luisaient sous la sueur comme des fils d’argent. Elle ne portait qu’une fine étoffe de lin nouée aux hanches, laissant voir la courbe de ses muscles tendus, cette force sauvage que les chaînes n’avaient jamais pu dompter.
— Regarde ton œuvre, Decimus, murmura-t-elle. Sa voix était un froissement de parchemin, basse et rocailleuse, empreinte de l’accent des sables. Ta Rome ne vaut pas mieux qu’une carcasse de chien laissée au soleil. Elle pourrit par la tête.
Le colosse se retourna. Un sourire amer étira ses lèvres gercées. Il la dévisagea, notant chaque détail de sa beauté farouche : le nez droit, les pommettes hautes, et ce regard jaune, insondable, qui semblait lire dans ses entrailles.
— Rome n’est qu’une idée, Elara. Et les idées brûlent mieux que le bois. Mais toi… tu es réelle. Tu es la seule chose que j’aie possédée qui en valait le prix.
Il fit un pas vers elle, et l’odeur de l’homme — un mélange de fer, d’huile d’olive et de fatigue — heurta les sens de la captive. Elle ne recula pas. Elle sentait, sous son aisselle gauche, la petite boursouflure de la cicatrice où elle avait dissimulé la fiole. Le verre était froid contre sa peau, une promesse de libération. Le venin du scorpion noir, capable de figer un cœur de guerrier en quelques battements. Elle n’avait qu’à presser, à déchirer la peau fine, et à glisser le poison dans une morsure, une griffure, un baiser.
Decimus posa sa main calleuse sur la nuque de la reine. Ses doigts s'enfoncèrent dans les cheveux rasés court, une caresse qui ressemblait à une prise de lutte. Il la tira vers lui avec une brutalité désespérée. Leurs corps se heurtèrent, cuir contre lin, haine contre haine.
— Tue-moi, Elara, souffla-t-il contre sa bouche. Tue-moi avant que le plafond ne nous serve de linceul. Offre-moi cette grâce que je n’ai accordée à aucun de tes frères.
Il y avait dans sa voix une fêlure qu’elle n’avait jamais entendue. L’homme qui avait rasé des cités et réduit des peuples en esclavage n’était plus qu’un mendiant devant l’autel de sa propre fin. Elara sentit une décharge électrique parcourir son échine. Sa main remonta lentement le long du flanc du Consul, ses ongles griffant la peau moite. Elle cherchait le point vulnérable, la jonction de la jugulaire, l’endroit où la mort s'inviterait le plus vite.
Pourtant, son geste s’arrêta.
L’incendie monta d’un cran, un rugissement de bête fauve qui fit trembler les fondations de la villa. Une pluie d’étincelles d’or tomba sur eux, se mêlant à la sueur de leurs fronts. Le monde s’écroulait, et dans ce chaos, Decimus était le seul pilier qui tenait encore debout. S'il mourait de sa main, elle redeviendrait une esclave parmi les ruines. S'il restait, ils étaient deux monarques régnant sur un royaume de cendres.
Elle ancra ses doigts dans ses épaules, non pour frapper, mais pour le broyer contre elle. Elle sentit le battement sourd et puissant de son cœur sous sa paume. C’était le rythme de Rome, un tambour de guerre qui refusait de s’arrêter.
— Tu ne mérites pas une mort si douce, cracha-t-elle, alors que ses lèvres cherchaient les siennes avec une fureur carnassière. Tu dois brûler avec moi. Tu dois sentir chaque flamme, chaque douleur que tu as infligée à mon peuple.
Leurs bouches se joignirent dans un choc de dents et de salive. C’était un baiser de damnés, un échange de poisons plus sûrs que celui de la fiole. Decimus la souleva, l’asseyant sur le rebord de pierre qui surplombait le gouffre de feu. Ses mains de géant s’égarèrent sur les cuisses de la Numidienne, déchirant le lin, cherchant la chaleur de la chair sous la menace de la cendre.
Elle enroula ses jambes autour de sa taille, ses talons s’enfonçant dans les muscles de son dos. Elle sentait la fiole sous son bras, ce petit dieu de verre qui attendait son heure. Elle aurait pu le faire. Elle aurait dû le faire. Pour son père dont la tête avait orné les piques de la légion, pour ses sœurs vendues aux lupanars de l’Esquilin. Mais alors que le Consul pénétrait son corps avec la violence d’un conquérant, une vague de plaisir sombre, mêlée d’une agonie presque mystique, la submergea.
C’était l’orgasme des mourants. Chaque spasme était une insulte au destin, chaque gémissement un défi jeté à la face du ciel qui s'effondrait. Ils ne faisaient plus qu’un avec l’incendie. La chaleur devenait insupportable, roussissant leurs poils, faisant cloquer la peinture des fresques en contrebas. La fumée les enveloppait, les isolant du reste de l’univers, les enfermant dans une cellule de désir et de mort.
Decimus grogna, un son animal, alors qu’il s’enfonçait en elle une dernière fois, cherchant à atteindre son âme à travers la chair. Elara renversa la tête en arrière, ses yeux fixés sur les poutres de chêne qui craquaient au-dessus d'eux comme des os brisés. Elle vit le moment où la charpente céda. Elle vit la mort descendre, majestueuse et lourde, sous la forme de tuiles de terre cuite et de poussière d’étoiles.
Elle ne sortit pas la fiole. Elle la laissa là, inutile, un trésor pour les archéologues du futur. Elle préféra ses ongles. Elle préféra la morsure.
— Meurs avec moi, Elara, dit-il, sa voix se perdant dans le grondement du plafond qui s’affaissait.
Elle ancra ses ongles dans ses épaules, une ultime morsure, un dernier sacrilège. Ils ne regardèrent pas vers le haut lorsque la charpente de chêne et les tuiles de terre cuite commencèrent leur descente lente, inéluctable, comme le rideau d’un théâtre de sang. Ils restèrent là, les yeux plongés l’un dans l’autre, cherchant dans le reflet des prunelles la dernière image d’un monde qui n’avait jamais mérité leur grandeur.
Le fracas final étouffa leurs souffles. La poussière d'or et de cendre s'éleva en un panache immense, visible depuis les sept collines de la cité agonisante. Sous les décombres fumants, là où le marbre s'était fendu pour offrir un lit de pierre à leur étreinte, il ne resta bientôt plus que le crépitement du bois et le sifflement du sang s'évaporant sur les dalles chauffées à blanc. Rome brûlait, mais dans ce petit carré de ruines, le silence était enfin devenu souverain.
Mordre la Terre
La poussière n'était plus une matière, mais un linceul liquide, une suspension de chaux et de chair broyée qui figeait l'air dans les poumons. Sous le poids des poutres de cèdre du Liban, dont le parfum résineux se mêlait désormais à l'odeur âcre des cheveux brûlés, le silence s'était abattu comme un couperet de bronze. Le grand fracas de la charpente s'effondrant sur l'atrium n'était déjà plus qu'un écho lointain, une rumeur étouffée par l'épaisseur des décombres. Ici, dans le creux d'une voûte de marbre brisée qui avait miraculeusement formé un sanctuaire de fortune, le temps avait cessé de s'écouler selon les cadrans solaires du Forum.
Decimus sentait le froid de la pierre contre son échine, mais la chaleur qui émanait du corps d'Elara, pressé contre le sien, était un incendie plus violent que celui qui dévorait les sept collines. Le Consul, dont la cuirasse de parade n'était plus qu'une plaque de métal tordue entamant ses côtes, ne cherchait plus à se dégager. Son bras droit, celui-là même qui avait dirigé les légions à travers les sables mouvants de Numidie, était bloqué sous un bloc de travertin, mais sa main gauche demeurait libre, enfouie dans la nuque rase de la Reine-Louve.
Elara ne tremblait pas. Elle n'avait jamais tremblé, ni sous le fouet, ni sous les outrages, ni devant la majesté insolente du Sénat. Ses yeux, deux gemmes d'ambre enchâssées dans un visage maculé de suie et de sang, fixaient Decimus avec une intensité qui transcendait l'agonie. Elle respirait par saccades, chaque souffle arrachant un sifflement à sa gorge irritée par la cendre fine. Ses ongles, noirs de terre et de la vie qu'elle avait tenté d'arracher au Romain, étaient toujours ancrés dans la chair des épaules du Consul, traversant la pourpre de sa tunique pour trouver le muscle.
« Mords la terre avec moi, Decimus », semblait dire son silence, alors que le grondement sourd de Rome en flammes parvenait jusqu'à eux, tel le battement de cœur d'un titan mourant.
Le Consul laissa échapper un rire qui se changea en une quinte de toux sanglante. Le goût du fer envahit sa bouche, un goût familier, celui des champs de bataille et des trahisons de couloir. Il pencha la tête, son front venant s'appuyer contre celui de sa captive, de sa souveraine. La sueur coulait le long de leurs tempes, traçant des sillons clairs dans la crasse qui recouvrait leurs traits. Dans cet espace exigu, l'odeur de la femme était tout ce qui restait du monde : un mélange de musc, de sueur aigre et de ce venin qu'elle portait sous l'aisselle, cette promesse de mort qu'elle n'avait pas eu besoin d'utiliser. La ruine de l'Empire s'était chargée de leur offrir un tombeau plus vaste que n'importe quelle fiole de scorpion.
Au-dessus d'eux, le marbre craquait encore. Des fragments de mosaïques, représentant autrefois des nymphes et des satyres dansant dans des jardins éternels, tombaient en une pluie de tesselles multicolores, s'incrustant dans leur peau comme des bijoux de douleur. Une poutre acheva de se consumer, libérant un nuage de braises qui dansèrent un instant dans l'obscurité avant de s'éteindre sur le lin blanc de la Reine.
« Tu as voulu posséder le désert, murmura Elara, sa voix n'étant plus qu'un râle rocailleux qui vibrait contre le poitrail de l'homme. Regarde... Le désert est venu à toi. Il a dévoré tes temples. Il a bu tes fontaines. »
Decimus ferma les yeux. Il revit un instant les étendues d'ocre de la Numidie, le soleil qui frappait les boucliers comme un marteau sur une enclume, et le visage de cette femme, debout sur les remparts de sa cité de terre, hurlant des imprécations tandis que les béliers romains défonçaient ses portes. Il l'avait prise pour un trophée, une relique de sa gloire, mais il comprenait maintenant, alors que ses membres s'engourdissaient sous le poids de la pierre, qu'il n'avait été que l'instrument de sa propre perte. Elle l'avait attiré dans ce piège de marbre et de soie, l'avait forcé à regarder la vacuité de sa puissance jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien d'autre que ce désir sauvage, cette haine qui ressemblait à s'y méprendre à de l'adoration.
Le sang de Decimus, s'écoulant de sa blessure au flanc, se mêlait désormais à celui qui sourdait des écorchures d'Elara. Sur les dalles chauffées par l'incendie sous-jacent, leurs fluides vitaux traçaient une carte sombre, une géographie de l'agonie où les frontières entre le vainqueur et le vaincu s'effaçaient. La pierre, autrefois froide et impériale, devenait poreuse, buvant leur vie avec une indifférence minérale.
Soudain, un craquement plus sec que les autres déchira l'air. La voûte qui les protégeait commença à céder sous la pression des étages supérieurs. Un bloc de pierre sculptée, représentant la tête d'un lion, s'écrasa à quelques pouces de leurs visages, projetant des éclats de calcaire qui leur cinglèrent les joues. Elara ne cilla pas. Elle desserra l'étreinte de ses mains pour venir encadrer le visage de Decimus. Ses paumes étaient rugueuses, marquées par les chaînes, mais son geste avait la douceur d'une bénédiction funèbre.
« Dors, Romain, dit-elle, et ses yeux s'adoucirent d'une lueur presque tendre, la tendresse du prédateur pour sa proie épuisée. La louve ne te lâchera pas. Dans les ombres de l'Orcus, je serai celle qui te guidera, pour que je puisse te tuer encore, chaque jour, pour l'éternité. »
Decimus trouva la force de sourire, un rictus de loup qui dévoila ses dents gâtées par le scorbut des campagnes et le vin des banquets. Il chercha les lèvres de la Reine, non pas pour un baiser de paix, mais pour une ultime morsure, un dernier sacrilège avant le grand silence. Leurs bouches se rencontrèrent dans un choc de dents et de sang, un goût de cuivre et de fin du monde. À cet instant précis, le reste du plafond s'effondra.
La chute fut lente, une cascade de débris lourds et définitifs. La poussière d'or, soulevée par le souffle de l'effondrement, tourbillonna une dernière fois dans un rayon de lumière qui perçait à travers les fumées de Rome. Puis, le marbre se referma sur eux.
Le silence qui suivit fut absolu. Dehors, la cité continuait de hurler, de brûler, de s'effondrer dans un chaos de cris et d'acier, mais sous les ruines de la villa du Consul, la guerre était finie.
Des siècles passeraient. La terre recouvrirait les cendres, les herbes folles perceraient le pavé du Forum, et de nouvelles nations bâtiraient leurs huttes sur les cadavres des palais. Et bien plus tard, lorsque des mains curieuses gratteraient le sol pour exhumer les restes de la splendeur passée, elles trouveraient ce bloc de calcaire pétrifié. On y verrait deux formes indissociables, soudées par la pression des millénaires et la fusion des minéraux. On ne saurait dire où s'arrêtait le Consul et où commençait la Reine. On ne verrait qu'une étreinte de pierre, un nœud de muscles et d'os transformés en silice, témoignant d'une haine si pure qu'elle avait survécu à la chute d'un empire.
Leurs corps n'étaient plus que des strates dans la géologie de la douleur. Les zébrures sur le dos de la femme étaient devenues des veines de quartz blanc dans le gris du marbre, et la main de l'homme, toujours crispée sur sa nuque, semblait faire partie intégrante de la structure même de la roche. Ils étaient devenus la terre qu'ils avaient tant voulu mordre, une relique muette, glorieuse et putride, reposant dans le froid souverain des profondeurs, là où plus aucune trahison ne pouvait les atteindre, là où Rome n'était plus qu'un souvenir de poussière sous le pas des nouveaux barbares.