OS
Par Marcus V. — POLAR
Le néon grésille à 50 hertz. Une fréquence de migraine. L’odeur d’ozone se mélange à celle de l’eau de Javel périmée. Sous mes fesses, le vinyle de la table d’examen est froid. Il craque à chaque mouvement. Le docteur Aris ne me regarde pas. Il fixe l'écran de son ordinateur. Le ventilateur de la to...
Aplasie
Le néon grésille à 50 hertz. Une fréquence de migraine. L’odeur d’ozone se mélange à celle de l’eau de Javel périmée. Sous mes fesses, le vinyle de la table d’examen est froid. Il craque à chaque mouvement. Le docteur Aris ne me regarde pas. Il fixe l'écran de son ordinateur. Le ventilateur de la tour fait un bruit de turbine en fin de vie.
— Les chiffres sont mauvais, Elias.
Il tape sur son clavier. Le cliquetis des touches est sec. Chirurgical.
— Donne-moi les détails, dis-je.
Ma voix est un froissement de papier de verre. Ma gorge est sèche. Toujours.
— Plaquettes : 5 000 par microlitre. La norme est à 150 000. Tes globules blancs sont au tapis. Tes réticulocytes sont inexistants. Ta moelle osseuse ne produit plus rien. C’est un désert de Gobi là-dedans.
Il se tourne enfin. Ses yeux sont rouges derrière ses verres épais. Il a l’air plus fatigué que moi. C’est un mensonge de sa part. C’est moi qui meurs.
— Aplasie médullaire foudroyante, continue Aris. Idiopathique. Ou peut-être les solvants. Les produits que tu utilises pour nettoyer tes outils. On s’en fout de la cause. On a l’effet.
— Le délai ?
— Sans greffe ? Trois semaines. Peut-être quatre si tu restes dans une bulle stérile. Mais tu ne resteras pas dans une bulle.
Il tend un dossier cartonné. Des feuilles volantes. Des graphiques qui plongent vers le zéro. L’abscisse de ma vie croise l’ordonnée de la morgue.
— Tu vas commencer à saigner, Elias. Par les gencives. Par le nez. Par l’anus. Tes organes vont lâcher un par un. Ton sang ne coagule plus. Tu es une outre percée.
Je me lève. Mes articulations grincent. Un hématome violet sombre barre mon avant-bras gauche. Je ne me rappelle pas avoir cogné quelque chose. Le simple contact de ma propre peau suffit à briser les capillaires.
— Il y a un traitement, dis-je.
— Il y a des soins palliatifs. Je peux te donner de la ciclosporine. Des transfusions pour gagner du temps. Mais c’est reculer pour mieux sauter. Il te faut un donneur. Un jumeau génétique. Le registre national a été consulté. Rien. Tu es un profil rare. Un accident biologique.
Je ramasse mon blouson. Le cuir est lourd. Trop lourd pour mes épaules.
— Combien pour la suite ? demandé-je.
— Les transfusions coûtent cher au marché noir. Les immunodépresseurs aussi.
— Je trouverai l’argent.
Je sors du box. Le couloir de la clinique clandestine est long. Les murs sont recouverts de carreaux de faïence blanche, ébréchés par endroits. C’est un ancien abattoir du district sud. L’ironie est une lame bien affûtée.
***
Le bureau de l’Épicière se situe au bout du complexe. Une porte blindée en acier brossé. Un lecteur biométrique. Je pose mon pouce sur le verre. Le scanner hésite. Ma peau est trop sèche. Le verrou finit par claquer.
L’air est maintenu à 18 degrés. Précisément.
L’Épicière est assise derrière un bureau de chêne massif qui jure avec le béton brut des murs. Elle porte un tailleur Chanel gris perle. Devant elle, un scalpel de dissection repose sur un plateau en inox. Elle est en train d'éplucher une orange. Elle retire l'albédo, la partie blanche de la peau, avec une précision de neurochirurgien.
Elle ne lève pas les yeux.
— Aris dit que tu es périmé, Elias.
— Aris parle trop.
— Aris est payé pour parler. Je le paie pour ça. Il dit que tu es une grenade dégoupillée.
Elle pose le scalpel. Les quartiers d’orange sont alignés comme des munitions. Elle en prend un. Ses lèvres sont fines, peintes d’un rouge sombre. Couleur sang séché.
— J’ai un dernier contrat, dit-elle. Un gros.
— Je n'ai pas besoin de gros. J'ai besoin de rapide.
— C’est les deux. Thomas Vane.
Elle glisse une tablette numérique sur le bureau. Je ne la touche pas. Je regarde.
La photo montre un homme de trente-cinq ans. Un visage commun. Des lunettes à monture d’écaille. Un début de calvitie. Le genre d’homme qu’on ne remarque pas dans un ascenseur.
— Thomas Vane, répète-t-elle. Comptable pour le Cartel de la Côte. Il a fait une erreur.
— Il a volé ?
— Pire. Il a compris comment ils blanchissent. Et il a commencé à prendre des notes. Il a prévu de livrer les serveurs de la holding à la brigade financière vendredi. On est mardi.
— La prime ?
— Deux cent mille. En liquide. Ou en soins. Je peux t’assurer un lit dans la meilleure clinique de Suisse sous une fausse identité. Morphine à volonté. Sang frais tous les jours. Une fin de vie de roi, Elias.
Mon cœur bat lentement dans ma poitrine. Je sens chaque pulsation. C’est un marteau de plomb contre mes côtes.
— Où est-il ?
— Dans son penthouse. 45ème étage. La tour Horizon. C’est une cage de verre et d’acier. Il est protégé par une équipe de sécurité privée. Six hommes. Des anciens du GIGN.
— Ils sont bons ?
— Ils sont payés pour l’être. Mais ils ne sont pas toi.
— Je m'en occupe.
— Elias.
Elle me regarde enfin. Ses yeux sont des billes d'onyx. Froides. Inhumaines.
— Si tu rates, ne reviens pas. Aris a déjà préparé ton certificat de décès. La date est en blanc.
Je tourne les talons.
***
Mon appartement est une cellule. Vingt mètres carrés. Un lit. Une table. Une chaise. Un établi.
Le silence est mon seul luxe.
Je pose le dossier de Vane sur l’établi. Je l’étudie pendant deux heures. Je mémorise les plans du bâtiment. Les angles morts des caméras. Les cycles de ronde de la sécurité. Vane ne sort pas. Il se fait livrer ses repas. Il a peur. La peur rend prévisible.
Je passe à l’équipement.
Je sors mon Glock 17 Gen 5 de son coffre. Je le démonte. Le ressort récupérateur est en parfait état. Le percuteur brille sous la lampe d’architecte. Je nettoie chaque pièce avec de l’huile fine. L’odeur du solvant me monte au nez. Je retiens une quinte de toux. Mes poumons sont fragiles.
Je remonte l’arme. Le clic de la culasse est une note de musique parfaite.
Je remplis trois chargeurs. Quinze cartouches de 9mm par chargeur. Des pointes creuses. Conçues pour l’expansion maximale à l’impact. Pour détruire les tissus. Pour arrêter un homme net.
Je sors ensuite mon bocal de formol. Il est posé sur l’étagère, à côté de mes livres de balistique. À l’intérieur, des dizaines de dents humaines flottent dans le liquide jaunâtre. Mes trophées. Mes ancres dans la réalité. Je les regarde. Chaque dent est un contrat rempli. Chaque dent est une vie échangée contre la mienne.
Je sens une humidité dans ma narine gauche.
Je passe un doigt. Du sang. Épais. Foncé.
Je ne panique pas. Je prends un coton. Je le tasse dans ma narine. Je penche la tête en avant. Je regarde ma montre. Chronomètre.
Cinq minutes passent. Le sang ne s'arrête pas.
Dix minutes. Le coton est saturé.
Quinze minutes. L'hémorragie ralentit enfin.
Ma moelle meurt. Mon temps s'écoule par de petits trous invisibles.
Je retourne à mon établi. Je prends une fiole d’adrénaline. Je remplis une seringue. Je la range dans ma trousse médicale tactique. Si mon corps lâche pendant l'assaut, je me piquerai directement dans le quadriceps. Le cœur repartira pour vingt minutes de sursis. C’est tout ce dont j’ai besoin.
Je vérifie mon matériel de vision nocturne. Les batteries sont pleines.
Je vérifie mon brouilleur de fréquence. Fonctionnel.
Thomas Vane pense être en sécurité derrière ses vitres blindées. Il pense que l’argent et les gardes du corps sont des remparts. Il se trompe.
La mort arrive. Elle porte un blouson de cuir et elle manque de plaquettes.
Je m’assois sur mon lit. Je ferme les yeux. Je visualise l’immeuble. L’ascenseur de service. La gaine de ventilation. Le salon de Vane. Le moment où mon index pressera la queue de détente.
Le recul de l'arme. L'odeur de la poudre. Le silence qui suit.
Je suis Elias Thorne. Je suis un fantôme dont la moelle osseuse est en train de se transformer en poussière. Mais avant de disparaître, je vais faire mon travail.
Je prends une dernière inspiration. Elle est courte. Laborieuse.
Je me lève. Je prends mon sac.
La chasse commence. Et la proie n'a aucune idée qu'elle est déjà morte.
Je sors de l'appartement. Je ferme la porte à clé. Je ne reviendrai sans doute jamais ici. C’est un détail. Les détails ne servent à rien quand on n’a plus d’avenir.
Je descends l'escalier. Un pas après l'autre. Économiser l'énergie. Chaque mouvement est un investissement. Chaque souffle est une dépense.
Dehors, la pluie commence à tomber. Une pluie acide qui lave le trottoir. Je relève mon col. Je m'enfonce dans la nuit.
Direction la tour Horizon. 45ème étage.
Mon dernier contrat. Mon dernier sang.
Zéro de recul
Le toit de l’immeuble Mercure est un désert de gravier et de goudron froid. La pluie s’écrase sur ma veste en Gore-Tex avec un bruit de friture. 800 mètres séparent mon canon de la baie vitrée du penthouse. Un gouffre d’acier et de vide.
Je déplie le bipied de mon Sako TRG-42. Le métal clique. Un son sec. Net.
Je m’allonge sur le tapis de tir. Le béton transmet le froid directement à mes hanches. Mes os protestent. Une douleur sourde, profonde. La moelle qui s’effondre ressemble à du verre pilé dans les articulations. Je l'ignore. J’ajuste la lunette Nightforce. Le réticule s'illumine en rouge. Un battement de cœur par graduation.
La tour Horizon domine la ville. 45ème étage. Le salon de Thomas Vane est un aquarium de luxe. Lumière tamisée. Mobilier minimaliste. Vane est là. Il porte une chemise blanche, déboutonnée au col. Il tient un verre de scotch. Il semble nerveux. Il fait les cent pas.
Je stabilise ma respiration. Inspirer. Expirer à moitié. Bloquer.
Vane s’arrête devant la vitre. Il regarde la ville. Il m'offre son profil gauche. La tempe est une cible parfaite. La peau est fine à cet endroit. La balle .338 Lapua Magnum mettra exactement 0,9 seconde pour traverser le verre blindé, fragmenter l'os temporal et transformer son cerveau en une bouillie inutile.
Mon index caresse la queue de détente. Pression de 1,5 kg. Je sens le point de rupture.
*Vibre.*
Mon téléphone crypté, posé contre ma joue, s'agite sur le gravier. Le vibreur produit un bourdonnement de frelon.
Je ne bouge pas. La cible est immobile. L'instant est pur.
*Vibre. Vibre. Vibre.*
Une alerte prioritaire. Seul le laboratoire privé possède ce canal.
Je quitte l’oculaire de la lunette. Un millième de seconde de distraction. Je saisis le téléphone. L'écran brûle mes rétines habituées à l'obscurité.
**IDENTIFICATION TERMINÉE.**
**DONNEUR COMPATIBLE : 100%.**
**NOM : VANE, THOMAS.**
**LOCALISATION : TOUR HORIZON, PENTHOUSE.**
**URGENCE : CRITIQUE.**
Le monde bascule. Mon sang s’arrête dans mes veines.
Thomas Vane n’est plus un contrat à 200 000 euros. Il est mon unique chance de voir le mois prochain. Il est ma pharmacie. Ma survie. Mon propre sang, stocké dans un corps étranger.
Je regarde à nouveau dans la lunette. Vane est toujours là. Il boit une gorgée de whisky. Il ne sait pas qu'il est devenu l'homme le plus précieux de la planète.
Soudain, un mouvement derrière lui.
Une ombre sort de la cuisine. Un homme en costume sombre. Une oreillette. Un professionnel. Il ne fait pas partie de la sécurité habituelle de Vane. Il porte un silencieux monté sur un Glock 17.
L’Épicière. Elle a envoyé un deuxième nettoyeur. Une assurance.
L'homme lève son arme vers la nuque de Vane.
Mes muscles agissent avant mon cerveau. Je ne vise plus la tempe. Je vise l'épaule de l'intrus. Non, trop risqué. La balle traverserait et toucherait Vane.
Je décale le réticule de trois clics vers la droite. La baie vitrée.
*Feu.*
Le recul me cogne l'épaule. Une onde de choc traverse ma carcasse affaiblie. Le cache-flamme déchire la pluie.
La vitre de 40 millimètres explose. Un impact de givre blanc. Des milliers de diamants de verre saturent l'air du penthouse.
Vane sursaute. Il lâche son verre. Il plonge au sol.
Le tueur à l'intérieur est déstabilisé. Il ne s'attendait pas à une intrusion venant de l'extérieur. Il regarde vers ma position. Il cherche la source du tir.
Je réarme. Le levier de culasse glisse. Une douille fumante est éjectée dans le vide.
Je tire une deuxième fois. Le montant en acier de la fenêtre vole en éclats à dix centimètres de la tête du tueur. Il comprend. Il se replie derrière un canapé en cuir italien.
La panique s'installe dans la tour. Les lumières de secours s'allument. Des gyrophares bleus commencent à danser au loin, au niveau de la rue.
J'ai brisé le contrat. J'ai alerté la cible. J'ai déclaré la guerre à l'Épicière.
Je replie le Sako en quatre mouvements mécaniques. Je le jette dans le sac de transport.
Mon corps tremble. Ce n’est pas la peur. C'est l'adrénaline qui se mélange à l'anémie. Une sensation de brûlure acide.
Je dois atteindre Vane avant l'équipe d'extraction de l'Épicière. Je dois protéger ce sac de viande et de moelle.
Je cours vers la porte d'accès au toit. Mes poumons sifflent. Chaque pas est un pari contre l'évanouissement.
L'escalier de service est une spirale de béton. Je descends quatre à quatre. Mes mains sont moites sur le métal de la rampe.
Je sors au niveau de la rue. Ma vieille berline noire est garée sur le trottoir d'en face. Le moteur tourne déjà. J'ai shunté le démarreur dix minutes plus tôt.
Je jette le sac sur le siège passager. Je passe la première. Les pneus hurlent sur le bitume mouillé.
Horizon Tower est à trois blocs.
Mon téléphone vibre à nouveau. Un message de l'Épicière.
*« Échec du tir, Elias ? Tu vieillis. On s'occupe de la suite. Rentre te reposer. »*
Ils ne savent pas. Ils pensent que j'ai raté. Ils vont envoyer l'équipe de nettoyage lourde. Le "Plan B". Un commando de quatre hommes pour raser l'étage et ne laisser aucun témoin.
Si Vane meurt, je meurs.
Je pile devant l'entrée principale. Les agents de sécurité sont débordés. Des résidents en pyjama sortent en courant.
Je sors mon Colt 1911 de ma ceinture. Le poids de l'acier me rassure. 7 balles de .45 ACP. C'est peu. C'est suffisant pour un homme qui n'a rien à perdre.
Je pénètre dans le hall. Le marbre brille sous les spots.
« Monsieur ! Vous ne pouvez pas entrer ! C'est une urgence ! » crie un garde.
Je ne m'arrête pas. Je ne le regarde même pas. Je lui assène un coup de crosse sur la tempe. Il s'effondre comme une poupée de chiffon.
Je bloque les ascenseurs publics avec une cale en bois.
Je me dirige vers le monte-charge. Celui que j'ai étudié sur les plans. Il est plus lent, mais il mène directement aux cuisines du penthouse.
Les portes coulissent. L'odeur de graisse et de métal m'agresse les narines.
J'appuie sur le bouton 45.
Le trajet dure une éternité. Les chiffres défilent sur l'écran LCD. 10... 20... 30...
Je vérifie mon état physique. Pouls à 110. Mains stables. Vue légèrement troublée sur les bords. Je sors une fiole de glucose pur de ma poche. Je la brise d'un coup de dent. Le liquide sirupeux me brûle la gorge. Un coup de fouet chimique.
40... 42... 45.
*Ding.*
Le monte-charge s'ouvre sur une cuisine professionnelle. Inox et silence.
J'entends des cris dans le salon.
« Où est l'argent, Thomas ? Où sont les codes ? »
C’est la voix du tueur au Glock. Il a repris le dessus.
Je me glisse le long du plan de travail. Mes pas sont inaudibles. Le silencieux de mon Colt est une extension de mon bras.
Je passe la porte battante.
Le salon est dévasté. Le vent s'engouffre par la baie vitrée brisée, faisant claquer les rideaux en soie. Vane est à genoux, le visage en sang. Le tueur le tient par les cheveux. Il pointe son arme sur le genou de Vane.
« On va faire ça à l'ancienne, Thomas. Une rotule par minute. »
Je ne fais pas de sommation. Je ne suis pas un policier.
Je tire deux fois.
La première balle atteint le tueur dans le bas du dos. Il lâche Vane. La deuxième balle lui arrache l'oreille droite et se loge dans le montant de la porte derrière lui.
Il bascule en avant. Il essaie de se retourner.
Je marche vers lui. Il porte la main à son arme.
Une troisième balle. Dans le front.
Sa tête rebondit sur le parquet. Un halo rouge s'étend sur le bois clair.
Vane rampe vers le mur, les yeux exorbités. Il hurle, mais aucun son ne sort de sa gorge. Il est en état de choc.
Je range mon arme. Je m'approche de lui.
« Thomas Vane ? »
Il tremble comme une feuille de papier sous un ventilateur. Ses dents claquent.
« Qui... qui êtes-vous ? » bégaye-t-il.
Je m'accroupis devant lui. Je saisis son poignet. Je cherche son pouls. Rapide. Puissant. Un sang riche. Une moelle généreuse.
« Je suis votre assurance-vie, Thomas. »
Je le relève d'un geste brusque. Il pèse 85 kilos. Trop lourd pour moi, mais je n'ai pas le choix.
« On doit partir. Maintenant. »
« L'argent... je dois récupérer les disques... »
Je le gifle. Le bruit claque dans la pièce. Il s'arrête de parler.
« Votre argent ne vaut rien si vous êtes mort. Votre sang est la seule chose qui m'intéresse. »
Au loin, le bruit d'un hélicoptère. Un Black Hawk noir, sans marquage. Il arrive par l'Est.
L’Épicière a envoyé la cavalerie.
« Ils arrivent, Thomas. Si vous voulez vivre, vous faites exactement ce que je dis. »
Je l’entraîne vers le monte-charge.
Le sol tremble. L’hélicoptère se stabilise devant la baie vitrée. Un projecteur aveuglant inonde le salon.
La chasse vient de passer au niveau supérieur.
Je ne suis plus le chasseur. Je ne suis plus tout à fait une proie.
Je suis un homme qui transporte son propre futur dans le corps d'un lâche.
Les portes du monte-charge se referment au moment où les premières rafales de mitrailleuse lourde commencent à déchiqueter le mobilier du salon.
Le décompte a commencé. 18 jours avant que mes organes ne lâchent.
Je regarde Vane dans le miroir de l'ascenseur. Il est pâle. Il est terrifié.
« Respirez, Thomas. Gardez votre sang bien au chaud. On va en avoir besoin. »
La Ressource
L’ascenseur descend. Un cube d’acier brossé. 2,5 mètres carrés de confinement. L’indicateur de l’étage défile : 44, 43, 42. Les chiffres rouges se reflètent sur le front de Vane. Il transpire. Une sueur acide. L’odeur du cortisol sature l’espace clos.
Vane s'appuie contre la paroi. Ses mains tremblent. Il essuie ses lunettes sur sa chemise en soie. Il laisse des traces de gras sur les verres.
« Ils vont nous tuer », murmure-t-il. Sa voix est aiguë. Un octave trop haut.
Je vérifie mon arme. Glock 17. Chargeur engagé. Une cartouche dans la chambre. Sécurité de détente opérationnelle. Je sens le poids de l'acier contre ma paume. Froid. Réconfortant. Mon propre corps est une trahison. Le pistolet, lui, est une certitude.
« Respirez par le nez, Vane. Réduisez votre rythme cardiaque. Vous gaspillez de l'oxygène. »
Je pose deux doigts sur sa carotide. 110 battements par minute. Trop rapide. S’il fait un arrêt cardiaque, je perds ma source. Ma moelle. Ma vie.
L’ascenseur s’arrête brusquement. Niveau 32.
Les portes s’ouvrent sur un couloir désert. Moquette épaisse. Éclairage tamisé.
Un homme attend devant le puits. Costume sombre. Oreillette. Carrure de boxeur raté. Il porte un HK MP5 en bandoulière.
Il n'a pas le temps de lever son arme.
Ma première balle percute son sternum. Le Kevlar absorbe l’impact, mais le choc hydrostatique stoppe ses poumons.
La deuxième balle entre par l'orbite gauche. Expansion de la cavité crânienne. Projection de matière cérébrale sur le papier peint beige.
Il s'effondre. Un sac de viande inutile.
Vane étouffe un cri. Il se plaque au fond de la cabine.
Je sors. Je récupère le MP5 au sol. Je vérifie le sélecteur de tir. Rafale de trois.
Je ramasse un chargeur supplémentaire dans la poche de la veste du mort.
Je reviens dans l'ascenseur. Je presse le bouton du sous-sol.
« Fermez les yeux », je dis à Vane.
Il obéit. Ses paupières tressautent.
Je sens une pointe de douleur dans mon bassin. Une crampe sèche. Mes propres cellules souches s’autodétruisent. Ma production de plaquettes est en chute libre. Si je prends une balle maintenant, je ne coagulerai pas. Je viderai mon sang sur le béton.
L’ascenseur reprend sa descente. 20, 19, 18.
Un choc sourd ébranle la cabine. Le Black Hawk dehors vient de tirer un missile de petit calibre sur les étages supérieurs. Les vibrations se propagent dans les câbles.
« Pourquoi vous faites ça ? » demande Vane. Ses yeux sont toujours clos. « Vous n'êtes pas avec eux. Vous m'avez sauvé. Pourquoi ? »
Je regarde son bras. Je visualise l’humérus. À l’intérieur, la fabrique de sang. Une mine d'or biologique.
« Vous êtes un investissement, Thomas. Rien d'autre. »
Le sous-sol arrive. Niveau -4. Le parking VIP.
Les portes s'ouvrent sur un silence de cathédrale.
L'odeur de l'essence et du pneu froid.
Je sors le premier. Canon du MP5 à hauteur d'épaule. Je balaie le secteur.
Trois berlines noires. Une Audi A8 blindée. C'est la sienne.
« Les clés », je commande.
Vane tâtonne dans ses poches. Il sort un boîtier électronique. Ses doigts sont malhabiles. Le boîtier tombe au sol. Un bruit de plastique sur le ciment.
Je le ramasse. Je déverrouille le véhicule. Les feux clignotent. Deux bips courts.
Un mouvement sur la rampe d'accès.
Deux projecteurs s'allument. Une Jeep Wrangler dévale la pente à 60 km/h.
Elle ne freine pas. Elle vise l'Audi.
« Dans la voiture ! »
Je pousse Vane sur le siège passager. Je plonge derrière le volant.
Je démarre. Le moteur W12 rugit.
J'enclenche la marche arrière. Je braque violemment.
L'impact est latéral. La Jeep percute l'aile avant gauche de l'Audi. Le verre blindé se fissure mais ne cède pas. Les airbags ne se déploient pas. Sécurité tactique désactivée.
Deux hommes sortent de la Jeep. Ils portent des masques à gaz et des vestes tactiques.
Je n'attends pas.
Je baisse la vitre de trois centimètres. Le canon du MP5 s'y glisse.
Une rafale de six balles.
Le premier homme est fauché au niveau des genoux. Il tombe.
Le second riposte avec un fusil d'assaut. Les impacts sur la carrosserie de l'Audi sonnent comme des coups de marteau.
Je passe la première. J'écrase l'accélérateur.
Le pneu crisse. La fumée envahit le parking.
Je fonce vers la sortie.
L'homme au sol tente de se redresser. L'Audi lui passe sur le thorax. Un craquement sec. Comme une branche morte.
Vane vomit sur le tableau de bord en cuir.
« Ne salissez pas l'habitacle », je dis froidement. « On va y rester un moment. »
Nous jaillissons du tunnel de sortie. La lumière de la ville nous frappe. Il est 22h00. La pluie commence à tomber. Des gouttes lourdes qui lavent le sang sur le capot.
Au-dessus de nous, le Black Hawk pivote. Son projecteur nous accroche. Une colonne de lumière blanche qui nous lie à la mort.
« Ils nous voient ! » hurle Vane. Il s'essuie la bouche avec sa manche.
Je ne réponds pas. J'observe le rétroviseur.
Deux motos de type trail surgissent des ruelles adjacentes. Des Yamaha XT. Rapides. Agiles.
Les passagers arrière brandissent des pistolets-mitrailleurs Uzi.
Je prends à droite. Zone portuaire.
Ma vision se trouble un instant. Une tache sombre au centre de mon champ visuel. Symptôme de l'anémie. Je serre le volant jusqu'à ce que mes jointures blanchissent.
Je ne peux pas mourir maintenant. Pas avant l'extraction.
« Thomas. Regardez-moi. »
Il tourne la tête. Ses pupilles sont dilatées. Choc psychologique phase 1.
« Quel est votre groupe sanguin ? »
« O... O négatif. Pourquoi ? »
« Parfait. Le donneur universel. Vous êtes encore plus précieux que je ne le pensais. »
Une balle traverse la lunette arrière. Le verre sécurisé explose en mille diamants.
Le vent s'engouffre dans la voiture.
Le Black Hawk descend en rase-mottes au-dessus de l'avenue. Les pales créent une tempête de poussière et de débris.
Les motos se rapprochent. Elles flanquent l'Audi. Gauche et droite.
Je freine brutalement.
Le motard de gauche ne réagit pas assez vite. Il me dépasse.
Je donne un coup de volant vers la gauche. Le flanc de l'Audi percute la roue arrière de la Yamaha.
Le motard perd l'équilibre. La physique fait le reste.
La moto glisse sur 50 mètres avant de percuter un poteau électrique. Une explosion d'étincelles bleues.
Le deuxième motard ouvre le feu.
Les balles criblent la portière passager. Vane se recroqueville au niveau des pieds.
Je sors mon Glock. Ma main gauche tient le volant. Ma main droite vise par la vitre brisée.
Je ne regarde pas le motard. Je regarde sa roue avant.
Un tir. Un seul.
Le pneu éclate. La moto bascule vers l'avant. Le pilote est éjecté. Il vole au-dessus du bitume avant de finir sa course contre un muret de briques. Son cou se brise à l'impact. Un angle de 90 degrés. Définitif.
Le Black Hawk est toujours là. Il se positionne pour un tir en enfilade.
Je vois le canon de la mitrailleuse rotative M134 commencer à tourner.
C'est la fin du blindage léger. Ces balles traversent le moteur comme du beurre.
« Accrochez-vous. »
Je braque vers l'entrée d'un entrepôt de stockage de conteneurs.
Les premières balles de la M134 labourent l'asphalte derrière nous.
Un bruit de tonnerre continu.
Nous entrons dans le labyrinthe de métal. Des murs de conteneurs rouges, bleus, gris.
L'hélicoptère perd l'angle de tir.
Je coupe les phares. Je roule au ralenti dans l'obscurité.
Le silence revient, troué par le bruit lointain des pales.
J'arrête le moteur sous un pont roulant.
Vane tremble de tout son corps. Ses dents s'entrechoquent. Un bruit sec, rythmique.
Je sors de la voiture. Je marche vers l'arrière.
Je vérifie les dégâts. L'Audi est morte. Radiateur percé. Réservoir fuyant.
On doit changer de vecteur.
Je marche vers la portière passager. Je l'ouvre.
Vane ne bouge pas. Il fixe le vide.
Je le saisis par le col de sa chemise. Je l'extirpe du véhicule.
Il pèse son poids. Le poids de ma survie.
« Marcher. Maintenant. »
Je l'entraîne vers le fond de l'entrepôt.
Mon bassin me brûle. Une décharge électrique à chaque pas.
Je sors une seringue de ma poche intérieure. Adrénaline. 0,5 mg.
Je pique à travers mon pantalon. Directement dans le quadriceps.
Le produit entre dans mon système. Mon cœur s'emballe. Ma vue s'éclaircit.
Chimie contre biologie. Je gagne dix minutes. Peut-être quinze.
« Où allons-nous ? » demande Vane. Il a retrouvé un peu de souffle.
« Dans un endroit où ils ne peuvent pas utiliser d'hélicoptères. »
On arrive devant une trappe de service. Accès aux égouts pluviaux.
Je soulève la grille en fonte. 120 kilos. L'adrénaline aide.
Une odeur de saumure et de pourriture monte du trou.
« Descendez. »
« Là-dedans ? C'est dégoûtant. »
Je pointe le MP5 sur son genou.
« Votre sang est précieux, Thomas. Pas votre confort. Si je dois vous porter, je vous casse une jambe pour que vous soyez moins agité. Choisissez. »
Il regarde l'arme. Il regarde le trou.
Il descend. Ses chaussures de luxe glissent sur l'échelle en fer rouillé.
Je descends derrière lui.
Je referme la grille.
L'obscurité est totale.
J'allume une lampe tactique fixée sous le canon de mon arme.
Le faisceau traverse la brume souterraine.
Nous sommes dans une galerie de béton de trois mètres de large. De l'eau noire coule au centre.
« Pourquoi l'Épicière veut ma mort ? » demande Vane. Sa voix résonne sur les parois humides. « Je lui ai donné ce qu'elle voulait. Les codes. Les comptes. »
Je marche derrière lui. Je surveille ses arrières.
« L'Épicière ne laisse pas de traces, Thomas. Un comptable vivant est une preuve. Un comptable mort est une perte sèche qu'on amortit. »
Je m'arrête.
Un bruit. Au-dessus de nous.
Des pas sur la grille. Des voix étouffées par le métal.
Ils sont déjà là. Ils ont trouvé l'Audi.
Je pose une main sur la bouche de Vane.
Sa peau est moite. Son souffle est court.
Je coupe ma lampe.
Le noir absolu.
On entend une voix, juste au-dessus. Froide. Professionnelle.
« Ils sont descendus. Apportez les grenades thermobariques. On va nettoyer le conduit. »
Vane se raidit. Je sens son cœur battre contre ma paume.
Il a peur.
Moi, je calcule.
Vitesse de propagation de l'onde de choc dans un milieu confiné : 3000 mètres par seconde.
Distance nécessaire pour survivre : 150 mètres avec un coude de tunnel.
Nous n'avons pas 150 mètres.
Je repère une dérivation sur la droite. Un collecteur plus étroit.
Je tire Vane par le bras.
On s'engouffre dans le boyau de béton. On rampe dans 20 centimètres d'eau croupie.
L'odeur est insoutenable. Un mélange de soufre et d'excréments.
« Plus vite », je souffle.
On parcourt vingt mètres. Le tunnel tourne à 90 degrés.
Je plaque Vane contre la paroi. Je le recouvre de mon corps.
Je protège ses organes vitaux. Ses os. Sa moelle.
L'explosion retentit.
Ce n'est pas un bruit. C'est une pression.
L'air est aspiré hors de nos poumons.
Une lueur orange illumine le tunnel principal.
La chaleur arrive une fraction de seconde plus tard. Un souffle brûlant qui nous frôle.
Puis le silence.
Juste le crépitement du béton qui refroidit.
Vane essaie de parler. Il n'y arrive pas. Il tousse de la poussière.
Je me relève. Ma veste est couverte de boue noire.
Je vérifie mes mains. Pas de tremblement. L'adrénaline tient encore.
« Debout. »
Je l'aide à se lever. Il est couvert de suie. Il ressemble à un mineur de fond en smoking.
C'est pathétique. C'est magnifique.
Il est vivant.
Sa moelle est intacte.
On continue de marcher dans le noir.
Je sors mon téléphone crypté. Une notification.
L'Épicière.
*« Le contrat a changé, Elias. Thomas Vane est devenu une anomalie. Effacez-la. »*
Je tape ma réponse. Mes doigts sont froids.
*« Anomalie sécurisée. Je garde la ressource. »*
La réponse arrive dix secondes plus tard.
*« Alors vous êtes devenu une cible, Elias. Bonne chance. »*
Je range le téléphone.
Je regarde Vane. Il ne sait pas encore qu'il est l'homme le plus recherché de la ville.
Et il ne sait pas que je suis le seul homme capable de le garder en vie, uniquement pour pouvoir lui percer les os plus tard.
« Où allons-nous ? » répète-t-il. Il a l'air d'un enfant perdu.
Je regarde le tunnel qui s'enfonce dans les entrailles de la ville.
« Dans un endroit où les morts n'ont pas de nom. »
Je sens une goutte de sang couler de mon nez.
Je l'essuie d'un revers de manche.
Le décompte continue.
18 jours.
La chasse est ouverte, mais les règles ont changé.
Ce n'est plus un contrat.
C'est une transfusion.
Contrat rompu
L’Épicière replia son scalpel. Une lame de dix centimètres, acier chirurgical. Elle l’essuya sur un tampon de gaze stérile. Devant elle, trois écrans saturaient la pénombre de la régie. Sur le moniteur central, le point GPS d’Elias Thorne clignotait au rouge. Stable. Statique. Puis il s’éteignit.
Thorne venait de briser la balise de son téléphone.
Elle ne soupira pas. Le soupir est une perte d’oxygène. Elle pressa une touche sur son pupitre. Une fréquence cryptée s’ouvrit.
« Unité Quatre. Les Équarrisseurs. Déploiement immédiat. Secteur 7. Cible prioritaire : Elias Thorne. La ressource Thomas Vane doit rester exploitable. Évitez les organes vitaux. »
La réponse fut un simple clic de réception.
L’Épicière regarda ses propres mains. Une légère décoloration sous les ongles. L’anémie progressait. Elle n’avait plus de temps pour les sentiments de loyauté. Thorne était un outil émoussé. Il fallait le recycler.
***
Le conduit de service sentait la graisse rance et le métal chauffé.
Je rampe. Mes coudes cognent contre les parois de tôle galvanisée. Derrière moi, Vane halète. Son souffle est court, irrégulier. Une respiration de sédentaire en état de choc traumatique.
« Moins de bruit », je murmure.
Ma voix résonne comme un frottement de papier de verre.
Je m’arrête devant une grille d’aération. Mes doigts tâtent les vis. Tête hexagonale. 8 millimètres. J’utilise l’outil multifonction de ma ceinture. Le métal grince. Chaque tour de vis est un risque.
Je regarde Vane à travers l’obscurité. Sa sueur brille. Il a perdu une chaussure dans les décombres du couloir. Son pied gauche est enveloppé dans un morceau de sa chemise en soie.
« Ils vont nous tuer », dit-il.
Ce n’est pas une question. C’est un constat.
« Ils vont vous garder en vie. Vous êtes un capital. Je suis la perte sèche. »
Je dégage la grille. Je me glisse à l’extérieur. Un local technique. Compteurs électriques. Transformateurs. La tension monte dans l’air, une odeur d’ozone qui me pique les sinus.
Une quinte de toux monte dans ma gorge. Je l’étouffe contre mon poignet. Je sens le goût du cuivre. Sang. Mes plaquettes sont au plus bas. Ma coagulation est un lointain souvenir. Si je prends une balle, je me vide en trois minutes.
Vane tombe lourdement au sol. Il gémit.
« Silence. »
Je sors mon Glock 17. Je vérifie la chambre. Une cartouche engagée. Quinze en réserve. J’ai aussi un chargeur de trente. C’est peu pour affronter les Équarrisseurs.
Le bâtiment vibre. Un bruit sourd, mécanique. Les volets de sécurité en acier se déploient sur toutes les issues de secours. Le protocole de confinement "Silo" est activé. L’Épicière veut transformer cet immeuble en chambre à gaz.
Je consulte ma montre. 22h14.
Rythme cardiaque : 110 battements par minute. Trop haut.
Température corporelle : 38,2. La fièvre s’installe.
« On doit descendre », je dis.
« Pourquoi pas le toit ? » Vane s’essuie le visage. Il tremble des mains.
« Le toit est un piège chromé. Les snipers couvrent chaque angle. On passe par les veines. Les égouts. »
Je l’attrape par le col. Je le hisse debout. Il pèse 85 kilos. Trop lourd pour mon état. Sa moelle est précieuse, mais son corps est un fardeau.
On sort dans le couloir de service. Les néons clignotent au rythme de l’alarme silencieuse. Une lumière bleue, stroboscopique.
Soudain, un bruit de succion. Une grenade fumigène vient de percuter le sol à l’autre extrémité du couloir. Une fumée blanche, dense, se déploie.
Ils sont là.
Je plaque Vane contre le mur. Je sors une paire de lunettes thermiques de ma poche tactique. Je les ajuste.
À travers la fumée, trois silhouettes apparaissent en vert acide.
Mouvements fluides. Équipement lourd. Des HK416 avec modérateurs de son. Ils ne cherchent pas à négocier. Ils nettoient.
« Courez vers la porte rouge au fond. Ne vous retournez pas », je souffle à l’oreille de Vane.
Il hésite. Je lui plante mon pouce dans un point de pression au niveau de la clavicule. La douleur le propulse. Il sprinte.
Je m’accroupis. Je cale mon dos contre un châssis de serveur.
Le premier Équarrisseur avance. Il vérifie les angles avec une précision de métronome. Je vise le bassin. La plaque céramique protège le thorax, pas l’articulation fémorale.
Je presse la détente. Deux fois.
*Pop-pop.*
Le silencieux réduit le son à un claquement de doigts.
La cible s’effondre. Le cri est bref. Son coéquipier bascule immédiatement en position de tir. Je roule au sol.
Les balles de 5.56 déchirent le métal du serveur derrière moi. Des étincelles jaillissent. L’odeur de plastique brûlé sature mes poumons.
Je lance une grenade flash.
Une détonation blanche. Le monde devient un sifflement aigu.
Je ne regarde pas l’explosion. Je profite de la seconde de chaos pour rejoindre Vane. Il est prostré devant la porte rouge. Elle est verrouillée par un système électromagnétique.
« Ouvrez-la ! » je hurle.
« C’est un code tournant ! Je n’ai pas les accès ! »
Vane plaque ses mains sur le clavier. Ses doigts bougent tout seuls. C’est son domaine. Les chiffres. Les algorithmes.
« Ne me parlez pas d’accès. Piratez cette merde. Maintenant. »
Je me retourne. Les deux autres Équarrisseurs se sont réorganisés. Ils avancent en couverture mutuelle. Ils utilisent des boucliers tactiques pliables.
Ma vision se trouble. Des points noirs dansent devant mes yeux. Hypoxie cérébrale.
Je change de chargeur. Mes doigts sont engourdis. Je laisse tomber le chargeur vide. Le bruit du plastique contre le béton me paraît assourdissant.
*Clac.*
La porte rouge se déverrouille.
« J’y suis ! » crie Vane.
Je le pousse à l’intérieur. Je lance ma dernière grenade fumigène pour couvrir notre retraite. On bascule dans un escalier de secours en colimaçon.
On descend. Quatre étages en trente secondes. Mes jambes sont des poteaux de plomb. Mes articulations crient.
On arrive au sous-sol. Le niveau -3. Zone technique des chaudières.
L’air est saturé d’humidité. Des tuyaux de vapeur courent le long du plafond comme des intestins de géant.
Je m’arrête. Je pose une main sur une valve brûlante. Je ne sens pas la douleur tout de suite. Mes nerfs sont à la traîne.
« Pourquoi vous faites ça ? » demande Vane. Il halète, appuyé contre un pilier. « Vous auriez pu me tuer. Vous auriez dû. L’Épicière vous aurait payé. »
Je me tourne vers lui. Je sors une seringue d’adrénaline de ma trousse de secours. Je plante l’aiguille à travers mon pantalon, dans ma cuisse.
Le produit se diffuse. Mon cœur s’emballe. Ma vision redevient nette. Chirurgicale.
« Vous n’êtes pas un homme, Vane. Vous êtes une pharmacie. »
Je sors une carte de la zone. Les égouts sont à dix mètres derrière une cloison en parpaings.
« Ils vont bloquer les sorties d’égouts dans cinq minutes », dit Vane. Il regarde une console de contrôle sur le mur. « Le système de sécurité du bâtiment est relié à la gestion des eaux de la ville. S’ils détectent une intrusion dans les collecteurs, ils ferment les vannes hydrauliques. On finira noyés ou broyés. »
Il a raison. L’Épicière connaît les protocoles urbains mieux que n’importe quel ingénieur.
« Vous pouvez modifier les capteurs ? » je demande.
Vane s’approche de la console. Il arrache le panneau de protection. Il y a une jungle de câbles à l’intérieur.
« Je peux créer une boucle. Faire croire au système que les vannes sont fermées alors qu’elles sont ouvertes. Mais je dois rester ici pour maintenir le bypass. »
Je le regarde. Ses mains tremblent, mais ses yeux sont fixes. Le comptable a trouvé un calcul à résoudre.
« Si vous restez, ils vous prennent. »
« Si on part tous les deux, on meurt tous les deux. »
C’est logique. Froid. J’aime cette logique. Mais elle ne convient pas à mon plan. Vane est mon remède. On ne laisse pas son remède derrière soi.
Je prends mon couteau de combat. Je sectionne deux câbles au hasard.
« Qu’est-ce que vous faites ? » panique Vane.
« Je change les variables. »
Je tire sur une conduite de gaz qui alimente la chaudière. Un sifflement strident remplit la pièce.
« Dans trois minutes, ce sous-sol devient un cratère. Ils ne pourront rien fermer du tout. »
Je saisis Vane par le bras. Je l’entraîne vers la trappe d’accès au collecteur.
On saute.
L’eau noire nous arrive à la taille. L’odeur est insoutenable. Décomposition et produits chimiques.
On avance péniblement contre le courant.
Soudain, une onde de choc.
Le sol vibre. Un grondement sourd. Au-dessus de nous, le bâtiment vient de cracher ses entrailles. La détonation étouffe tous les autres bruits.
Des débris tombent dans l’eau derrière nous.
Je regarde ma montre.
22h32.
Distance parcourue : 150 mètres.
Je m’arrête. Je sors un flacon de ma poche. Je prélève un échantillon de l’eau stagnante. Je regarde la turbidité.
« Qu’est-ce que vous faites encore ? » s’énerve Vane. Il a de l’eau jusqu’au torse.
« Je vérifie les risques d’infection. Si vous chopez un staphylocoque dans ces égouts, votre moelle ne me servira à rien. »
Je range le flacon.
« Marchez. On doit sortir de ce périmètre avant que les Équarrisseurs n’utilisent les drones thermiques par les bouches d’égout. »
On progresse dans le noir total. Je n’utilise plus de lampe. Je me fie au toucher. Au son.
Le tunnel s’élargit. Nous arrivons à un carrefour de collecteurs.
Une ombre bouge.
Je lève mon arme.
C’est un rat. Gros. Gras. Il nous regarde avec des yeux rouges, indifférent à notre survie.
Je sens une nouvelle douleur dans ma poitrine. Une oppression. Mes poumons se remplissent de liquide. Œdème pulmonaire naissant.
Je m’effondre contre la paroi gluante.
Vane s’arrête. Il revient vers moi.
« Thorne ? »
Je n’arrive plus à parler. Mon corps lâche. La dose d’adrénaline retombe. Le contrecoup est violent.
Vane regarde mon arme. Elle est à portée de sa main. Il pourrait la prendre. Me loger une balle dans le crâne. S’enfuir.
Je le regarde. Mes paupières sont lourdes.
Il tend la main.
Il ne prend pas le pistolet. Il saisit mon épaule.
« On n’a pas fini, Thorne. Vous avez dit que j’étais une pharmacie. On ne laisse pas sa pharmacie au milieu de la merde. »
Il me tire. Il est plus fort que je ne le pensais. L’instinct de survie est un dopant puissant.
Nous émergeons deux kilomètres plus loin, dans une friche industrielle.
L’air froid me brûle les bronches, mais il me réveille. La pluie tombe. Une pluie fine, acide, qui lave un peu la crasse des égouts.
Je me relève. Je vérifie mes constantes.
Pouls faible.
Teint : probablement gris cadavérique.
Je regarde l’horizon. La tour de Vane brûle au loin. Une colonne de fumée noire qui déchire le ciel nocturne.
L’Épicière a perdu une bataille. Mais elle a déjà lancé la suite. Elle ne s’arrête jamais. Elle est comme l’entropie. Inévitable.
« Où on va ? » demande Vane. Il grelotte. Ses dents s’entrechoquent.
Je sors une clé de ma poche. Une clé plate, banale.
« Dans une planque. Un endroit que même l’Épicière a oublié. »
Je regarde Vane. Il est couvert de boue. Son smoking à trois mille euros est en lambeaux.
« Combien de temps il nous reste ? » demande-t-il.
Je regarde ma montre. Le compte à rebours est impitoyable.
« 17 jours, 14 heures, 22 minutes. »
Je commence à marcher. Chaque pas est une victoire sur la mort.
« Et après ? »
« Après, je vous ouvre les os. Et je reprends ce qui m’appartient. »
Vane ne répond pas. Il me suit dans l’ombre des entrepôts désaffectés.
Le contrat est rompu.
La guerre biologique ne fait que commencer.
Je sens une nouvelle goutte de sang perler à ma narine. Je ne l’essuie pas.
C’est le prix du temps.
Et le temps est la seule monnaie qui compte encore.
Vingt degrés Celsius
La porte en acier galvanisé grogne. Le mécanisme est resté sec trop longtemps. J’injecte une dose de lubrifiant au silicone dans le barillet. La clé tourne. Un déclic sourd. L’air qui s’échappe de la pièce est filtré, déshydraté, maintenu à une température constante. Vingt degrés Celsius. L'optimum pour la conservation des équipements et la limitation de la prolifération bactérienne.
Je pousse Vane à l’intérieur. Il trébuche sur le seuil. Ses chaussures de ville, des richelieus en cuir de veau à mille euros, sont ruinées par la boue des égouts. Il s’écroule sur une chaise en métal scellée au sol.
Je referme derrière nous. Trois verrous. Une barre de compression. Le silence s’installe. C’est un silence lourd, artificiel. Celui des bunkers.
L’endroit était un ancien laboratoire de test pour composants électroniques. Quarante mètres carrés de béton lissé et de parois en aluminium. Au centre, une table d’examen. Dans un coin, des caisses de rations survie, des jerricans d’eau distillée et un kit de réanimation avancée.
Vane halète. Le bruit de sa respiration est irrégulier. Tachycardie évidente.
« Buvez », dis-je en lui lançant une bouteille d’eau.
Il la rattrape maladroitement. Ses mains sont instables. Il boit à petites gorgées, l’eau coule sur son menton, tachant sa chemise de soie. Il lève les yeux vers moi. Ses pupilles sont dilatées. Choc post-traumatique de stade 1.
« Pourquoi ? » demande-t-il. Sa voix est un froissement de papier.
Je ne réponds pas. J’ouvre mon sac. J’en sors un tensiomètre électronique et un oxymètre de pouls. Je m’approche de lui. Il se recule, le dos plaqué contre le dossier froid de la chaise.
« Bras gauche. Maintenant. »
C’est un ordre. Pas une suggestion. Il obéit. Sa peau est moite. Je fixe le brassard. La machine ronronne. 165/95. Trop élevé. Je pince le bout de son index avec l’oxymètre. 98 %. Ses poumons fonctionnent encore correctement. La ressource est intacte.
« Vous allez me tuer ? »
Je range le matériel. Je me tiens face à lui. Mes articulations craquent. Chaque mouvement est une dépense énergétique que je dois calculer.
« Non », dis-je. « Je vais vous garder en vie. C’est ma seule priorité opérationnelle. »
Il tente un rire nerveux. Ça ressemble à un étouffement.
« L’Épicière... Elle ne vous paiera pas si je suis vivant. Elle veut ma tête. Elle veut les codes d'accès au Grand Livre. »
« L’Épicière est un paramètre obsolète. Le contrat initial est caduc. »
Je retire ma veste. Ma chemise est collée à ma peau par une sueur froide. Je déboutonne ma manchette droite. Je révèle les ecchymoses qui courent le long de mon avant-bras. Des taches pourpres, presque noires. Des pétéchies. Les signes cliniques de l’effondrement de mon système immunitaire.
Vane les regarde. Il comprend les chiffres, mais pas encore la biologie.
« Vous êtes blessé », dit-il.
« Je meurs, Vane. Mon sang est une usine en faillite. Mes cellules souches ont cessé de produire. Dans dix-sept jours, mon sang sera de l’eau. Je ferai une hémorragie interne massive. Ou une simple infection me transformera en cadavre liquéfié. »
Je m’assois en face de lui. Je pose mes mains à plat sur la table.
« Vous êtes compatible, Vane. À 100 %. Un miracle statistique. Sur huit milliards d’humains, vous êtes le seul dont le code génétique peut réinitialiser le mien. »
Le silence revient. Plus lourd encore. Vane cligne des yeux derrière ses lunettes sales. Le comptable traite l’information. Il cherche la faille dans l'équation.
« Vous voulez... une greffe ? »
« Je veux votre moelle osseuse. Je veux vos blastes. Je veux votre capacité à fabriquer la vie. Pour moi, vous n'êtes plus Thomas Vane, comptable du cartel. Vous êtes un sac de 1500 millilitres de suspension cellulaire. Vous êtes mon médicament. »
Vane se redresse. Une lueur de compréhension traverse son regard. La peur ne disparaît pas, mais elle est remplacée par quelque chose de plus viscéral : l’instinct de négociation.
« C'est pour ça que vous m'avez sorti de là. Pas par humanité. Par nécessité. »
« L’humanité est un concept de luxe. Je travaille dans l’urgence. »
Il regarde autour de lui. Les murs nus. La lampe scialytique au-dessus de la table.
« On ne fait pas une greffe dans un sous-sol, Thorne. Il faut des immunosuppresseurs. Une chambre stérile. Un conditionnement par irradiation ou chimiothérapie. Si vous me videz ici, on meurt tous les deux. Moi d’une ponction barbare, vous d’un rejet de greffon foudroyant. »
Je sors un carnet de ma poche. Des listes de matériel. Des protocoles de chirurgie de terrain.
« J’ai le matériel. J’ai les drogues. J’ai appris la procédure. »
Vane secoue la tête. Il se lève, mais ses jambes flanchent. Il se rassied lourdement.
« Vous êtes un tueur, pas un hématologue. Vous allez tout foirer. »
Je m'approche de lui. Je réduis l'espace. Je sens l'odeur de sa peur. Une odeur acide.
« Écoutez-moi bien. Le cartel veut votre mort parce que vous avez volé quatre millions d’euros. L’Épicière a déjà envoyé des équipes de nettoyage. Ils ne poseront pas de questions. Ils brûleront tout ce qui respire dans un rayon de trois blocs. Votre seule chance de voir le soleil se lever dans deux semaines, c’est que je sois en état de tenir une arme. Et pour ça, j’ai besoin de ce qui est à l’intérieur de vos os. »
Vane déglutit. Il baisse les yeux vers ses mains. Il les frotte l'une contre l'autre.
« Quatre millions... » murmure-t-il.
« C’est le prix d’une trahison. Une erreur tactique majeure. »
« Ce n’était pas pour l’argent, Thorne. Pas pour les bagnoles ou les montres. »
Il plonge sa main dans la poche intérieure de sa veste déchirée. Il en sort un portefeuille en cuir. Il en tire une photographie froissée. Il la pose sur la table.
C’est un bâtiment. Une structure moderne, en verre sombre, perdue dans une forêt de pins. Aucune enseigne. Juste une architecture de pointe.
« C’est une clinique de recherche génétique à la frontière suisse », dit Vane. « Le projet *Hémostase*. J'ai transféré les fonds là-bas. Pas sur un compte aux Bahamas. »
Je regarde la photo. Je ne ressens rien. La beauté architecturale est une distraction.
« Pourquoi ? »
« Ma sœur est morte d'une leucémie foudroyante il y a dix ans. On n'a jamais trouvé de donneur. Le registre national était une plaisanterie. Alors j'ai utilisé les outils que je maîtrisais. Les chiffres. Le blanchiment. J'ai financé un laboratoire privé qui travaille sur l'impression 3D de moelle osseuse artificielle. Ils sont proches, Thorne. Très proches. »
Je lève les yeux vers lui. Une information nouvelle. Un changement de vecteur.
« Vous avez volé le cartel pour financer la science ? »
« J’ai volé des monstres pour acheter du temps aux gens comme vous. Et comme elle. Les quatre millions servaient à payer les séquenceurs de dernière génération. »
Il pointe le doigt vers les pétéchies sur mon bras.
« Si on va là-bas, ils peuvent faire le travail proprement. Ils ont les protocoles. Ils ont les machines. Ils peuvent sauver votre sang sans me transformer en légume. »
Je réfléchis. Les options se dessinent dans mon esprit comme des trajectoires balistiques.
Option A : Garder Vane ici. Faire la procédure moi-même. Risque d'échec : 65 %.
Option B : Traverser deux frontières avec un colis vivant poursuivi par les meilleurs tueurs du continent pour atteindre un laboratoire qui n'existe peut-être pas officiellement. Risque d'échec : 85 %.
Mais l'option B offre une survie de meilleure qualité. Et un accès à des ressources que je n'ai pas.
« Où est cette clinique exactement ? »
Vane esquisse un sourire triste.
« Vous croyez que je vais vous le dire ? C'est ma seule police d'assurance. Vous me tuez, ou vous me livrez, et le secret meurt avec moi. Le cartel ne trouvera jamais l'argent. Et vous, vous finirez dans un sac plastique avant la fin du mois. »
Je sors mon Glock 17. Je le pose sur la table. Le métal luit sous les néons.
« On ne négocie pas avec un homme qui n’a plus rien à perdre, Vane. »
« Au contraire », répond-il, sa voix s'affermissant. « On ne négocie qu'avec eux. Parce qu'ils sont les seuls à comprendre la valeur de chaque seconde. »
Je regarde ma montre. 17 jours, 13 heures, 58 minutes.
Le temps s'écoule. Les toxines s'accumulent dans mon organisme. Ma rate doit être hypertrophiée. Je sens une pointe sourde sous mes côtes gauches.
Je range mon arme.
« On part dans deux heures. Dès que la nuit sera totale. »
Vane expire un long soupir. Ses épaules s'affaissent.
« Vous avez besoin de manger », dit-il. « Vous êtes pâle comme un mort. »
« Je n'ai pas faim. Mon corps rejette les solides. »
Je me dirige vers le fond de la pièce. J’ouvre une glacière médicale. À l’intérieur, des poches de soluté glucosé et des concentrés de vitamines. Je prépare une ligne de perfusion. Je n’ai pas besoin de miroir. Je connais le chemin de mes veines par cœur.
Je pique. L'aiguille entre sans résistance. Le sang reflue légèrement dans le tube en plastique. Il est trop clair. Presque rose.
Je suspend la poche à un crochet au mur. Je m’assois à côté de Vane.
« Parlez-moi de cette clinique », dis-je. « Détails techniques. Sécurité. Personnel. »
Vane commence à parler. Il parle de serveurs cryptés, de protocoles de confidentialité, de médecins qui n'existent pas sur les registres officiels. C'est un monde d'ombres, tout comme le mien. Mais là où je sème la destruction, eux tentent de reconstruire la charpente humaine.
Pendant qu’il parle, j’étudie le plan de la ville sur ma tablette. L’Épicière va surveiller les gares, les aéroports, les ports. Elle connaît mes habitudes. Elle sait que je cherche des endroits froids et isolés.
Elle ne s'attendra pas à ce que je sorte de ma zone de confort. Elle ne s'attendra pas à ce que le chasseur devienne un patient.
Soudain, un bruit à l’extérieur.
Ce n'est pas la pluie. Ce n'est pas le vent dans les structures métalliques de la zone industrielle.
C'est le crissement de pneus sur le gravier. Plusieurs véhicules. Des moteurs qu'on coupe simultanément.
Je me lève d'un bond. J'arrache la perfusion de mon bras. Une goutte de sang tombe sur le sol gris.
Vane se fige.
« Ils sont là ? » chuchote-t-il.
Je saisis mon fusil d'assaut HK416. Je vérifie la chambre. Une cartouche est engagée. Je passe la sangle autour de mon cou.
« L’Épicière est rapide », dis-je. « Elle a dû tracer votre signature thermique ou utiliser la reconnaissance faciale sur les caméras de la ville. »
Je coupe les lumières. La pièce est plongée dans une pénombre bleutée, seulement éclairée par les voyants des équipements électroniques.
Je m'approche de la fente d'observation blindée.
Trois SUV noirs. Des hommes en tenue tactique sortent des véhicules. Pas des flics. Pas des amateurs. Des contractuels privés. Des professionnels du nettoyage.
Ils déploient un périmètre. Ils ne crient pas. Ils n'utilisent pas de mégaphones. Ils installent des charges de rupture sur les charnières de la porte extérieure.
Je regarde Vane. Il est recroquevillé au sol, la tête entre les mains.
« Vane. Levez-vous. »
Il ne bouge pas. La paralysie de la peur.
Je l'attrape par le col de son smoking et le soulève sans effort. L'adrénaline compense ma faiblesse médullaire. Pour l'instant.
« Si vous voulez que votre sœur ne soit pas morte pour rien, vous allez courir. Vous allez courir comme si votre moelle en dépendait. Parce que c'est le cas. »
Je lui tends un gilet pare-balles léger.
« Enfilez ça. »
Une détonation sourde fait vibrer les murs. La première porte vient de sauter.
Je vérifie mes munitions. Trois chargeurs de trente coups. Deux grenades fumigènes. Une grenade flash.
« On sort par où ? » demande Vane, sa voix tremblante.
Je pointe le fond du laboratoire. Une trappe de service menant aux galeries techniques souterraines.
« Par les entrailles de la ville. »
Je sens une nouvelle quinte de toux monter. Je l'étouffe dans mon coude. Je regarde mon bras. La tache de sang sur ma chemise s'élargit.
Mon temps s'achète à coups de balles désormais.
« On y va », dis-je.
Je pousse la trappe. L'odeur de moisi et d'humidité nous saute au visage. C’est le chemin de la survie. C’est le chemin de la guerre.
Vingt degrés Celsius. C'était une température de confort.
Maintenant, nous retournons dans le froid.
Le compte à rebours indique 17 jours, 13 heures, 42 minutes.
Chaque seconde est un combat contre l'entropie.
Et je n'ai pas l'intention de perdre.
Hématopoïèse
L'air des galeries techniques est saturé de soufre et de moisissure. Température : 14 degrés. Humidité : 92 %. Mes poumons brûlent. Chaque inspiration est une négociation avec le vide.
Vane souffle derrière moi. Un bruit de soufflet percé. Pathétique. Il trébuche sur un câble de haute tension. Ses mains cherchent un appui sur les parois suintantes.
— « Moins de bruit », je murmure.
Ma voix est un râle métallique. Mon propre corps me trahit. Ma moelle osseuse est un désert de sable blanc. Les hématies manquent à l'appel. Le transport d'oxygène vers mes muscles est en chute libre.
Nous atteignons une échelle de fer rouillé. Elle mène à une plaque d'égout, trois mètres plus haut. Je grimpe en premier. Mes avant-bras tremblent. C'est l'acide lactique. Il s'accumule trop vite. Mes mitochondries crient famine.
Je pousse la plaque. Un cercle de lumière grise déchire l'obscurité.
Ruelle étroite. Quartier des entrepôts. Entre la 4ème et la 5ème rue. Zone de non-droit. Le sol est jonché de seringues usagées et de cartons détrempés. La pluie tombe. Froide. Acide. Elle lave le sang sur ma manche, mais elle ne soigne rien.
— « Montez. »
Vane émerge du trou. Il ressemble à un rat d'égout en costume de luxe. Ses lunettes sont embuées. Il tremble de tout son corps. Hypothermie légère. Stress post-traumatique.
— « Où on va ? » demande-t-il. Sa voix monte dans les aigus. Mauvais signe.
— « On bouge. C’est tout ce qui compte. »
Je vérifie mon périmètre. 360 degrés.
À gauche : cul-de-sac. Mur de briques de dix mètres.
À droite : débouché sur l'avenue. Trop exposé.
En face : une rangée de bennes à ordures métalliques. Un abri précaire.
Soudain, le silence de la ruelle change de texture. Un moteur diesel. Bas régime. À environ cinquante mètres, derrière l'angle du bâtiment nord.
Je plaque Vane contre le mur.
— « Ne bougez pas. Ne respirez pas. »
Une fourgonnette noire apparaît. Vitres teintées. Pas de plaque minéralogique. Elle glisse sur le bitume comme un prédateur sur de l'huile. Elle s'arrête à l'entrée de la ruelle. Blocage tactique.
La porte latérale coulisse. Un bruit de métal sur métal. Net. Professionnel.
Trois hommes descendent.
Tenue d'intervention noire. Kevlar. Pas d'insignes.
L'un porte un HK MP5 avec modérateur de son. Les deux autres tiennent des Glock 17. Des nettoyeurs. Les chiens de l'Épicière.
Le monde se met à tanguer.
C'est une attaque d'hypotension orthostatique. Mon cerveau manque de sang. Le décor se pixellise. Les contours des tueurs deviennent flous. Un voile noir grignote ma vision périphérique.
*Ne pas tomber. Pas maintenant.*
Je m'adosse au mur froid. Le contact du béton m'ancre dans le réel. Je sors mon SIG Sauer P226. Le poids de l'arme semble avoir triplé.
— « Thorne ? » chuchote Vane. Il a vu mes yeux révoquer. « Thorne, vous êtes tout blanc. »
Je ne réponds pas. Je calcule les trajectoires.
Cible 1 : Le MP5. Danger prioritaire. Distance : 12 mètres.
Cible 2 : Le Glock à gauche. Distance : 14 mètres.
Cible 3 : Le conducteur qui descend maintenant. Distance : 18 mètres.
Le premier tueur lève son arme. Il a repéré Vane.
Je tire.
Le recul du 9mm se répercute dans mon épaule comme un coup de masse. Ma structure osseuse est fragile. La balle frappe la Cible 1 au centre du triangle de mort. Entre les deux yeux. Son crâne explose contre la paroi de la fourgonnette.
La Cible 2 riposte.
*Pfft. Pfft.*
Les balles de 9mm subsoniques s'écrasent sur le mur, à quelques centimètres de mon oreille. Les éclats de brique me cinglent la joue.
Je tente d'ajuster mon tir. Le vertige redouble. La ruelle tourne à 45 degrés. Mon oreille interne est noyée dans l'anémie. Je vois deux tueurs là où il n'y en a qu'un.
Je ferme un œil. Je stabilise mon poignet avec ma main gauche. Mes doigts sont froids comme de la viande de morgue.
Deuxième tir.
Cible 2. La balle pénètre l'épaule, dévie sur la clavicule et ressort par le poumon droit. Il s'effondre en crachant une mousse rosâtre. Pneumothorax complet.
La Cible 3, le conducteur, se met à couvert derrière la portière ouverte. Il vide son chargeur à l'aveugle.
Une douleur fulgurante traverse ma cuisse gauche.
Je ne crie pas. Les nerfs envoient l'information au cerveau. Le cerveau traite la donnée.
Impact. Face latérale de la cuisse. Artère fémorale épargnée de justesse. Muscle vaste latéral déchiré.
Je bascule au sol. Le choc contre le bitume est sourd.
— « Thorne ! » Vane hurle.
L'idiot se découvre. Il se précipite vers moi.
— « Couvrez-vous ! » je commande. Ma gorge est pleine de bile.
Le conducteur sort de derrière sa portière pour nous achever. Il a le sourire d'un homme qui va toucher sa prime.
Je n'ai plus la force de lever le bras. Le SIG pèse une tonne.
Vane ramasse une brique cassée au sol. Il la lance. Un geste de civil. Maladroit. Inefficace. La brique ricoche sur le capot de la fourgonnette.
Le tueur s'arrête. Il rit. Il ajuste son Glock. Il vise la poitrine de Vane.
*Ma ressource.*
*Ma survie.*
L'adrénaline force un passage dans mes veines atrophiées. Une décharge chimique de la dernière chance. Mon bras se lève. Une extension mécanique de ma volonté de fer.
Je presse la détente deux fois.
La première balle sectionne la carotide du conducteur. La seconde se loge dans son sternum. Il tombe en arrière. Ses talons claquent une dernière fois sur le sol. Silence.
La ruelle redevient une tombe.
Je lâche mon arme. Elle résonne sur le sol.
Ma cuisse pisse le sang. Un sang clair. Trop liquide. Trop peu de plaquettes pour coaguler. Je vais me vider en moins de dix minutes.
— « Vane... »
Il est à genoux à côté de moi. Ses mains survolent ma blessure, hésitantes. Il voit le liquide rouge imbiber mon pantalon.
— « Vous saignez trop », dit-il. « C'est... c'est pas normal. C'est presque transparent. »
— « Anémie aplasique », je crache. « Pas de... coagulation. »
Je sens le froid gagner mes extrémités. Mes doigts s'engourdissent. Le choc hypovolémique approche. Mon cœur s'emballe pour compenser la perte de pression. 140 BPM. Il va lâcher.
— « Ma ceinture », je dis. Chaque mot est une épreuve. « Prenez... ma ceinture. »
Vane ne bouge pas. Il fixe le sang.
— « VANE ! »
Le cri me déchire les poumons. Il sursaute. Ses yeux retrouvent un semblant de focus.
— « La ceinture. Faites un garrot. Maintenant. »
Il s'exécute. Il déboucle le cuir épais. Ses mains tremblent, mais ses gestes deviennent précis. C'est le comptable qui reprend le dessus. Les chiffres. Les procédures. L'ordre contre le chaos.
Il passe la ceinture autour de ma cuisse, au-dessus de la plaie.
— « Plus haut », je grogne. « Près de l'aine. »
Il serre. La douleur est une lame blanche qui me traverse le bassin. Je serre les dents jusqu'à risquer de les briser.
— « Serrez encore. Jusqu'à ce que... le flux s'arrête. »
Vane tire de toutes ses forces. Son visage est rouge d'effort. Il bloque la boucle. Le saignement ralentit, puis s'arrête.
Je ferme les yeux. Le monde cesse de tourner. La douleur reste, mais la vie ne fuit plus. Pour l'instant.
On reste là, prostrés sous la pluie, au milieu des cadavres.
— « Pourquoi vous m'avez sauvé ? » demande Vane après un long silence. Il regarde ses mains couvertes de mon sang.
Je rouvre les yeux. Le gris du ciel est la seule chose que je vois.
— « Vous n'êtes pas un homme, Vane. »
Il fronce les sourcils.
— « Vous êtes un réservoir de moelle osseuse à 100 % de compatibilité. Vous êtes ma pièce de rechange. On ne laisse pas sa voiture tomber en panne quand on a le moteur de secours sur le siège passager. »
Il retire ses mains brusquement. Une expression de dégoût pur traverse son visage. C'est bien. Qu'il me haïsse. La haine est un moteur plus fiable que la gratitude.
— « Vous êtes un monstre », souffle-t-il.
— « Je suis un survivant. Il y a une nuance. »
Je tente de me redresser. La jambe gauche est morte. Un poids mort.
— « Aidez-moi à me lever. Il y a d'autres équipes en route. L'Épicière n'envoie jamais qu'une seule voiture. »
Vane hésite. Il regarde la fourgonnette, les corps, puis moi. Il pourrait partir. Courir. Disparaître dans la ville. Mais il sait qu'il est une cible. Sans moi, il est un homme mort. Avec moi, il est une ressource protégée.
Il passe mon bras autour de ses épaules. Il est plus solide qu'il n'en a l'air.
— « Où on va ? »
— « Il y a un hôtel de passe à trois blocs. Le "Nid de Pie". Le gérant me doit une faveur. On va se recoudre. »
On avance lentement. Un boiteux et un bureaucrate dans la pluie acide.
Je regarde ma montre.
17 jours, 11 heures, 05 minutes.
Ma moelle meurt. Mes ennemis se multiplient. Mais j'ai le garrot. Et j'ai la ressource.
Le lien biologique est scellé. Mon sang est sur ses mains. Sa survie est dans mes veines. Nous sommes deux moitiés d'un même organisme qui refuse de s'éteindre.
La chasse continue. Mais cette fois, le gibier a mordu.
Le Protocole
La chambre 4 du « Nid de Pie » sent le tabac froid et le désinfectant bon marché. Un néon crépite au plafond. Il imite le rythme de mon cœur : irrégulier, moribond.
Je pose mon Glock 17 sur la table de nuit. Le métal est froid. Ma peau est plus froide encore.
Vane est assis sur une chaise en plastique. Il ne bouge pas. Il fixe la tache de sang sur sa chemise en coton égyptien. Son sang. Mon futur.
On frappe à la porte. Trois coups brefs. Un long. Deux brefs.
Je lève mon arme. La poignée glisse dans ma paume moite.
— Entre.
La porte pivote. Aris entre. Il porte un sac de sport en nylon noir. Il n'a pas changé. Visage émacié. Des mains de pianiste tannées par le désert. Ancien chirurgien de la Légion. Il a recousu des hommes avec du fil de pêche sous le feu des mortiers.
Il ne dit pas bonjour. Il pose son sac sur le lit.
— Tu as une sale gueule, Thorne.
— J'ai les chiffres. Pas le temps pour les civilités.
Aris sort un tensiomètre. Il enroule le brassard autour de mon bras gauche. La pression monte. Mon artère humérale bat contre le tissu.
— 90/50. Tu es en train de lâcher.
— Je sais. Regarde l'autre.
Aris se tourne vers Vane. Il l'observe comme une pièce de viande de première catégorie. Il sort une aiguille de prélèvement. Vane recule. Son dos tape contre le mur.
— C'est qui lui ? balbutie Vane.
— Ton assurance-vie, je réponds. Donne-lui ton bras.
Aris ne demande pas la permission. Il saisit le poignet de Vane. Le geste est sec. Précis. L'aiguille pénètre la veine antécubitale. Vane grimace. Le tube de prélèvement se remplit d'un rouge sombre, riche, oxygéné.
Aris place le tube dans un centrifugeur portable qu'il sort de son sac. La machine ronronne. Un bruit de ruche métallique.
— Je n'ai pas le kit complet ici, dit Aris. Pas de salle blanche. Pas d'irradiateur pour le greffon. Si je te l'injecte tel quel, ton corps va rejeter Vane en moins de quarante-huit heures. Maladie du greffon contre l'hôte. Tes propres cellules, ce qu'il en reste, vont s'attaquer à lui. Tu vas liquéfier de l'intérieur.
Je m'assois sur le bord du matelas. Ma vue se trouble. Des taches noires flottent dans l'air.
— Qu'est-ce qu'il nous faut ?
— De la Ciclosporine. Du Tacrolimus. Des immunosuppresseurs de pointe. Et des poches de soluté de conservation.
— On les achète.
Aris secoue la tête.
— Trop surveillé. Ces produits sont tracés. Chaque milligramme est répertorié. Si on passe par le marché noir, on perd trois jours. Tu n'as pas trois jours.
Je regarde Vane. Il nous écoute, les yeux écarquillés. Sa valeur vient de grimper.
— L'hôpital Saint-Jude, je dis. C'est à six kilomètres. Ils ont un service d'oncologie de pointe.
— La sécurité est maximale, réplique Aris. Lectures de badges. Caméras thermiques. Pharmacies automatisées.
Je pointe Vane du doigt.
— Il est comptable. Il a détourné des millions à un cartel. Il connaît les systèmes.
Vane secoue la tête frénétiquement.
— Je suis comptable, pas cambrioleur ! Je ne sais pas pirater une porte blindée !
Je me lève. C'est un effort colossal. Mes muscles hurlent. Je plaque Vane contre le mur. Mon visage est à dix centimètres du sien. Il sent la sueur et la peur.
— Tu ne vas pas pirater une porte. Tu vas pirater la logistique. Tu connais les logiciels de gestion de stocks. SAP. Oracle Health. C’est la même merde partout. Tu vas nous faire entrer par la grande porte en créant un bon de commande fantôme.
Vane tremble. Ses dents s'entrechoquent.
— Je... j'ai besoin d'un terminal. D'un accès réseau.
Aris sort un ordinateur portable durci de son sac. Il le pose sur la table.
— Fais tes preuves, la ressource. Ou je laisse Thorne mourir. Et s'il meurt, il te bute avant de lâcher son dernier souffle. C’est son protocole.
Vane s'assoit devant l'écran. Ses doigts commencent à bouger. Au début, ils hésitent. Puis le rythme s'accélère. C’est sa zone de confort. Les chiffres. Les flux. Les failles systémiques.
— Saint-Jude utilise Meditech V6, murmure Vane. C’est une passoire si on passe par le portail de facturation des fournisseurs.
Je recharge mon Glock. Je vérifie la chambre. Une cartouche de 9mm Hydra-Shok.
— Combien de temps ?
— Vingt minutes pour créer les identifiants. Dix pour synchroniser le bon de livraison avec le terminal de la pharmacie centrale.
— Fais-le.
***
23h12.
L'entrée de service de l'hôpital Saint-Jude.
La pluie tombe toujours. Froide. Linéaire.
Je porte une blouse blanche volée dans une camionnette de blanchisserie. Aris est à mes côtés. Il tient un presse-papiers. Vane est resté dans la voiture, à cent mètres, avec l'ordinateur. Il est notre tour de contrôle.
Une oreillette grésille dans mon conduit auditif.
— « Le camion de livraison Bio-Logistics vient de passer le premier check-point, dit la voix de Vane. Vous avez une fenêtre de quatre minutes avant qu'ils n'atteignent le quai de déchargement. Le système attend une validation pour le lot 402-X. C’est vous. »
On marche vers le lecteur de badge. Aris présente une carte magnétique que Vane a encodée dans la chambre d'hôtel.
Le voyant passe au vert. Le verrou magnétique lâche dans un claquement sourd.
On entre.
L'odeur m'agresse. Alcool isopropylique. Maladie. Mort lente.
On suit le couloir B. Les néons reflètent sur le linoléum immaculé. Mes pas sont lourds. Chaque mouvement de ma jambe gauche est une négociation avec la douleur.
— « Tournez à droite, dit Vane. La pharmacie centrale est au bout du couloir. Le distributeur automatique Pyxis est relié au serveur local. J'ai envoyé l'ordre d'inventaire. Le tiroir 12 devrait être déverrouillé. »
Un infirmier passe. Il ne nous regarde pas. Il fixe son téléphone.
On arrive devant une porte vitrée. Derrière, des robots s'activent dans une cage de verre. Des bras mécaniques attrapent des flacons avec une précision chirurgicale.
Aris s'approche du terminal. Il tape un code.
Le système refuse. Un voyant rouge clignote.
— Thorne, on a un problème, murmure Aris.
— Vane ? je siffle dans le micro.
— « Je vois... attendez... il y a un double protocole de vérification. Quelqu'un a mis à jour le firmware cet après-midi. Merde. »
— Règle ça. Maintenant.
— « Je dois contourner le module de sécurité. Il me faut deux minutes. »
— On n'a pas deux minutes.
Un agent de sécurité apparaît au bout du couloir. Il est massif. Un uniforme bleu marine. Il fronce les sourcils en nous voyant devant la pharmacie centrale à cette heure.
Il porte la main à sa radio.
— Messieurs ? Un problème ?
Je ne réponds pas. Je marche vers lui.
— Thorne, non, souffle Aris.
L'agent dégaine sa matraque télescopique.
— Halte là. Montrez-moi vos badges.
Je ne montre rien. Je réduis la distance. Il arme son bras. Je pivote sur ma jambe valide. Ma main droite saisit son poignet. La gauche frappe sa gorge. Le cartilage craque. Un bruit sec. Comme une branche morte.
Il s'effondre. Pas de cri. Juste un sifflement d'air qui s'échappe de sa trachée brisée.
Je le traîne derrière un chariot de linge sale.
— « C’est bon ! crie Vane dans l'oreille. Le tiroir est ouvert ! »
Un clic métallique retentit dans la pharmacie.
Aris se précipite. Il ouvre le tiroir 12. Il attrape les boîtes de Ciclosporine. Six flacons. Il saisit également des poches de Neupogen. Des facteurs de croissance. De l'or liquide pour ma moelle.
Il fourre tout dans son sac.
— On décroche, dit Aris.
On repart vers la sortie de service. Ma vue se rétrécit. L'adrénaline se dissipe, laissant place à un vide immense. Mon cœur bat à 140. Je sens chaque battement dans mes tempes.
On sort sous la pluie. Vane nous attend, le moteur de la berline volée en marche.
On grimpe à l'intérieur. Vane démarre en trombe. Ses mains tremblent sur le volant, mais il tient la trajectoire.
— Vous l'avez tué ? demande Vane. L'homme dans le couloir ?
— Il ne nous suivra pas, je réponds.
Je ferme les yeux. Le froid gagne mes extrémités.
— Aris.
— Oui ?
— Prépare le bloc. On le fait dès qu'on arrive au Nid de Pie.
— Tu es trop faible, Thorne. Tu ne survivras peut-être pas à l'anesthésie.
— Je ne survivrai pas à la nuit sans ça.
Je regarde Vane dans le rétroviseur. Il me regarde aussi. On est liés. Par le crime. Par le sang. Par la nécessité brutale de rester debout.
— Préparez-vous, Vane, je dis d'une voix sourde.
— À quoi ?
— On va ouvrir les vannes. On va mélanger nos mondes.
Je sens une goutte de sang couler de mon nez. Je l'essuie d'un revers de main.
17 jours, 08 heures, 42 minutes.
Le compte à rebours s'accélère. Mais pour la première fois, j'ai les munitions.
Le trajet se fait dans un silence de tombeau. La ville défile derrière les vitres striées de pluie. Des lumières floues. Des vies insignifiantes.
Nous arrivons à l'hôtel. Aris sort ses instruments. Il installe une bâche en plastique sur le lit de la chambre 4. Il dispose les flacons volés sur la commode.
Il sort une seringue de Propofol.
— Allonge-toi, Thorne.
Je regarde Vane. Il est debout dans un coin, livide.
— Si je ne me réveille pas, Aris, tu sais quoi faire de lui.
Aris hoche la tête.
— Je sais.
Je m'allonge sur le plastique froid. L'odeur de la mort est remplacée par celle, chimique, des médicaments volés.
Aris pique.
Le monde bascule dans le noir.
La dernière chose que je vois, c'est le visage de Vane. Ma ressource. Mon double.
Le protocole est lancé.
La biologie n'a pas de morale. Elle n'a que des résultats.
L'Épicière
L'Épicière n'aime pas la lumière du jour. Elle préfère les 6000 Kelvins des tubes néon. Dans son bureau situé au trente-deuxième étage de la Tour Horizon, le monde est une donnée statistique. Un alignement de colonnes sur un écran OLED.
Elle retire sa veste Chanel. Le tweed noir est lourd. Elle le pose sur le dossier du fauteuil en cuir de Cordoue. Elle déboutonne sa chemise en soie. Son épaule gauche apparaît. La peau est translucide. Presque bleue. Les veines dessinent une carte de l'épuisement.
Sur son bureau, un plateau en acier inoxydable.
Un flacon d'Epoétine alfa.
Une seringue de 5 ml.
Un tampon d'alcool isopropylique à 70 %.
Ses mains ne tremblent pas. Pas encore. C'est une question de timing biologique. Ses plaquettes sont en chute libre. Elle le sent au goût de cuivre dans sa bouche. Elle le voit aux pétéchies qui fleurissent sur ses avant-bras. Des petites taches rouges. La signature de l'aplasie. Son propre corps dévore son futur.
Elle aspire le liquide transparent. L'aiguille est une biseau 25G. Fine. Précise. Elle désinfecte la zone. Elle pique. Le piston s'enfonce avec un bruit de succion imperceptible.
Le produit entre dans son système. Ce n'est pas une cure. C'est un sursis.
Elle se rassoit. Elle referme sa chemise. Elle ajuste son col. L'élégance est une armure contre la décomposition.
Le téléphone crypte. Modèle Blackphone 3. Pas de GPS. Pas de micro actif sans commande manuelle.
— Rapport, dit-elle.
La voix à l'autre bout est neutre. C'est Miller. Son analyste de terrain.
— Thorne a rompu le protocole, madame. Il a localisé la cible. Il ne l'a pas abattue.
L'Épicière ferme les yeux. Elle visualise Thorne. Un prédateur. Une machine balistique. Les machines ne décident pas. Elles exécutent.
— Pourquoi ?
— On ignore les motivations exactes. Les relevés biométriques indiquent une activité cardiaque erratique chez Thorne avant le contact. Il a ensuite extrait Vane de la zone de tir. Ils sont actuellement au "Nid de Pie". Un hôtel de transit dans le secteur industriel.
L'Épicière regarde le plateau en acier. Son reflet est déformé.
— Vane est le donneur, Miller. Thorne ne le sauve pas. Il fait ses courses.
Un silence de trois secondes. Miller traite l'information.
— Si Thorne réussit la greffe, il redevient opérationnel, reprend Miller.
— Non. S'il réussit, il devient incontrôlable. Un mercenaire avec une cause est un cancer. Le sang de Vane va contaminer sa logique. Thorne croit qu'il achète du temps. Il achète juste une agonie plus longue.
Elle se lève. Elle marche vers la baie vitrée. La ville est une grille de lumières froides. Sous la pluie, les voitures ressemblent à des globules blancs circulant dans une artère bouchée.
— Thorne est une perte sèche, dit-elle. La ressource Vane est compromise.
— On envoie une équipe de récupération ? demande Miller.
— Non. Récupérer quoi ? Une moelle stressée ? Des cellules souches chargées d'adrénaline et de peur ? La biologie demande de la pureté. Vane est souillé par la proximité de Thorne.
Elle appuie sur une touche de son clavier. Une carte thermique s'affiche. Le "Nid de Pie". Un bâtiment rectangulaire. Trois issues. Une structure en béton précontraint.
— Quel est l'inventaire des stocks au secteur 4 ?
— Nous avons l'unité Alpha. Six hommes. Équipement lourd. Thermobarique.
L'Épicière lisse sa jupe.
— Thorne connaît nos procédures. Il s'attend à une équipe de récupération. Il a déjà piégé les couloirs. Il a calculé les angles de tir. Il pense en millisecondes.
Elle marque une pause. Elle prend une pastille de chlorate de potassium pour sa gorge.
— On ne récupère rien, Miller. On solde les comptes.
— Madame ?
— Destruction totale de la zone. Je veux que le Nid de Pie devienne un trou noir. Pas de survivants. Pas d'échantillons. Pas de traces.
— Et pour votre propre traitement ? La compatibilité de Vane était...
Elle coupe la parole. Sa voix est un scalpel.
— Ma survie ne dépend pas d'un comptable véreux et d'un tueur sentimental. Ma survie dépend de l'ordre. Si le système est corrompu, on brûle la branche. La biologie est une science de l'élimination.
Elle retourne à son bureau. Elle ouvre un tiroir sécurisé par empreinte digitale. Elle en sort un petit boîtier noir. Le déclencheur à distance pour l'unité Alpha.
— Lancez l'opération "Nettoyage par le vide". Protocole Arès.
— Reçu. Délai d'intervention ?
— Vingt minutes. Thorne est sous anesthésie ou en phase de prélèvement. Il est vulnérable. C'est le moment où la cellule est la plus faible. C'est là qu'on frappe.
Elle raccroche.
L'Épicière se regarde dans le miroir du vestibule. Ses pupilles sont dilatées. L'Epoétine commence à agir. Une chaleur artificielle se diffuse dans ses membres. Elle se sent puissante. Elle se sent chirurgicale.
Elle prend son scalpel de collection. Un manche en titane, lame en carbone. Elle s'approche d'une orchidée blanche posée sur un piédestal. La fleur est parfaite. Trop parfaite.
Elle tranche la tige d'un coup sec.
La fleur tombe sur le tapis gris. Elle ne ressent rien. La pitié est un déchet métabolique.
Elle retourne à ses écrans. Elle observe les points GPS de l'unité Alpha converger vers le port industriel. Six points rouges. Six vecteurs de mort.
Thorne a fait une erreur tactique majeure. Il a cru que sa vie avait de la valeur pour elle. Il a oublié qu'il n'était qu'une ligne budgétaire. Un outil qu'on remplace quand il s'émousse.
Elle tape une commande. Les caméras de surveillance de l'hôtel "Nid de Pie" sont piratées. L'image est granuleuse. Infrarouge.
Elle voit le couloir du quatrième étage.
Elle voit la porte de la chambre 4.
Rien ne bouge.
— Adieu, Elias, murmure-t-elle. Merci pour les services rendus. Ton sang sera ton linceul.
Elle appuie sur le bouton de confirmation de l'attaque thermobarique.
Dans vingt minutes, la température à l'intérieur de l'hôtel atteindra 2500 degrés Celsius. Les poumons de Thorne et de Vane se vaporiseront avant même qu'ils ne puissent comprendre. La moelle osseuse, si précieuse, bouillira à l'intérieur de leurs os.
Elle s'assoit, croise les jambes. Elle attend l'explosion. Elle aime le silence qui suit les grands nettoyages. C'est le seul moment où elle n'entend plus le bruit de ses propres cellules qui meurent.
Sur l'écran, le compte à rebours commence.
19:59.
19:58.
L'Épicière sort un carnet de notes. Elle commence à lister les remplaçants potentiels pour le secteur Europe. Elle écrit d'une écriture fine, penchée vers la droite. Une écriture de comptable. Une écriture de bourreau.
La mort est une question de gestion des stocks. Et ce soir, elle vide les étagères.
Le téléphone vibre à nouveau. Un SMS. Source inconnue.
*« La biologie a ses raisons que la logistique ignore. »*
Elle fronce les sourcils. Son rythme cardiaque accélère. Une arythmie.
Elle regarde la caméra de la chambre 4.
La porte s'ouvre.
Un homme sort. Ce n'est pas Thorne. Ce n'est pas Vane.
C'est Aris.
Il regarde directement l'objectif de la caméra.
Il lève un doigt. Il fait signe que non.
Puis, l'image saute. Neige statique.
L'Épicière se lève brusquement. Une douleur fulgurante lui traverse la poitrine. Elle porte la main à son cœur.
— Miller ! hurlez-t-elle. Localisez l'origine du message !
Pas de réponse.
Elle regarde l'écran de l'unité Alpha. Les six points rouges se sont arrêtés. Ils ne bougent plus. Ils sont à trois kilomètres de la cible.
Un nouveau message s'affiche sur son écran géant, remplaçant la carte thermique.
*« Temps restant avant défaillance systémique : 14 minutes. »*
Elle comprend. Elle n'est pas la seule à avoir un scalpel.
Thorne ne protégeait pas seulement sa vie. Il protégeait le réseau. Il a utilisé Vane pour accéder aux serveurs financiers de l'Épicière. Il a inversé les rôles.
Le prédateur est devenu le virus.
L'Épicière s'effondre sur son fauteuil. Son nez commence à saigner. Une goutte épaisse, sombre, tombe sur sa chemise en soie. Elle essaie d'atteindre sa seringue de secours. Ses doigts sont engourdis.
Elle regarde le compte à rebours.
13:42.
La tour Horizon semble soudain très haute. Très isolée.
Elle réalise que Thorne ne voulait pas de sa moelle. Il voulait son fauteuil.
Le sang continue de couler. Elle ne l'essuie pas. Elle regarde la tache s'agrandir. C'est une belle couleur. La couleur de la fin.
Elle sourit. Une expression hideuse, pleine de dents tachées de rouge.
Le chaos est la forme la plus pure de l'ordre.
Elle ferme les yeux et attend que le système s'éteigne.
À l'autre bout de la ville, dans le Nid de Pie, le silence est total. Thorne dort. Vane tremble.
La guerre du sang ne fait que commencer.
L'Épicière n'est plus une menace. Elle est une archive.
Le chapitre se ferme sur le bruit régulier d'un moniteur cardiaque qui s'affole, quelque part dans la tour, avant de devenir un sifflement continu.
Zéro.
L'entropie a gagné ce round.
Sueurs froides
La berline Audi S8 fendait la brume du quai de Bercy. 140 km/h. Vitesse constante.
Elias Thorne tenait le volant de la main gauche. Sa main droite pressait une compresse d’ouate sur sa narine gauche. Le coton était déjà saturé. Rouge sombre. Presque noir.
Le tableau de bord projetait une lueur bleutée sur son visage. Thorne n’était plus qu’une épave de calcaire. Ses pommettes saillaient comme des lames sous une peau translucide. L’aplasie médullaire ne demandait pas de permission. Elle consommait son hôte, cellule après cellule.
À côté de lui, Thomas Vane était recroisé contre la portière. Il tenait son sac de sport contre sa poitrine. Quatre millions d’euros en billets de banque et des disques durs. L’odeur de la sueur de Vane remplissait l’habitacle. Une odeur aigre. Celle de la proie qui attend le croc.
— Thorne. Vous saignez encore.
Thorne ne répondit pas. Ses yeux gris fixaient le ruban d’asphalte. Sa vision périphérique s’effritait. Des taches de rorschach noires mangeaient les bords de son champ de vision. L’hypoxie cérébrale. Son sang ne transportait plus assez d’oxygène.
— Thorne ?
Un flash dans le rétroviseur. Deux sphères de xénon blanc. À cinq cents mètres derrière. Une berline noire. Profil bas. Calandre agressive. Une BMW Série 7.
— Ils sont là, souffla Vane. Ils ne lâchent pas.
Thorne changea de vitesse. Le moteur V8 rugit. La poussée le colla au siège, mais son corps ne suivit pas. Une onde de choc électrique traversa sa colonne vertébrale. Ses doigts se crispèrent. Ses poumons se verrouillèrent.
C’était la défaillance systémique.
La voiture commença à dévier vers la glissière de sécurité. Le métal grinça contre le béton dans un déluge d’étincelles.
— Thorne ! Le volant ! Hurla Vane.
Elias Thorne ne l’entendait plus. Son menton tomba sur son thorax. Ses mains glissèrent du cuir. Il était une poupée de sang désarticulée.
L’Audi rebondit sur la barrière. Le choc projeta Vane vers l’avant. La ceinture de sécurité lui coupa le souffle.
— Merde, merde, merde !
Vane attrapa le volant par la droite. Il redressa la trajectoire de justesse. Un poids mort s’était effondré sur les pédales. Le pied de Thorne écrasait l’accélérateur. L’aiguille du tachymètre grimpa. 160. 170.
Vane regarda Thorne. L’assassin avait les yeux révulsés. De la mousse sanglante tapissait ses lèvres.
— Elias ! Réveille-toi !
Rien. Le moteur hurlait. La BMW derrière gagnait du terrain. Une vitre descendit du côté passager de la poursuivante. Le canon d’un HK MP5 apparut.
Vane comprit l’équation. S’il restait sur le siège passager, il mourait. S’il freinait sans contrôler la direction, ils partaient en tonneau.
Il déboucla sa ceinture. La force centrifuge le plaqua contre Thorne. Il dut ramper par-dessus la console centrale. Ses genoux heurtèrent le levier de vitesse. Ses mains tâtonnèrent dans le noir. Il attrapa les épaules de Thorne. Le corps de l'assassin était froid. Une masse inerte de quatre-vingts kilos.
Vane tira de toutes ses forces. Il bascula le corps de Thorne vers la droite. Thorne s'affala sur le siège passager dans un bruit de cuir froissé.
Vane glissa ses fesses sur le siège conducteur. Ses pieds cherchèrent les pédales. Il trouva le frein. Trop tard.
Une rafale déchira la lunette arrière. Les éclats de verre sécurit explosèrent comme des diamants dans l’habitacle. Un impact sourd dans l'appui-tête de Thorne.
Vane écrasa l’accélérateur. L’Audi bondit.
— Je ne sais pas faire ça, gémit-il. Je suis comptable. Je gère des bilans.
Ses mains tremblaient sur le volant. Sa vision était floue à cause de la panique, pas de l’anémie. Il cala ses mains à "dix heures dix". Ses jointures étaient blanches.
Le tunnel de la zone industrielle approchait. Un labyrinthe de conteneurs et de hangars en tôle.
Dans le rétroviseur, la BMW collait au pare-chocs. Un nouveau tir. Le rétroviseur extérieur gauche vola en éclats.
Vane bifurqua brusquement à droite. Sans clignotant. Sans réfléchir. Les pneus hurlèrent leur agonie sur le goudron. L’Audi sous-vira, frôla un pylône électrique.
Vane transpirait. Une sueur froide coulait dans son cou. Son cerveau, habitué aux colonnes de chiffres, commença à traiter les données.
Vitesse de l'Audi : 145 km/h.
Distance de la cible : 15 mètres.
Probabilité de survie en ligne droite : 4 %.
Il devait changer les variables.
Il coupa les phares. Noir total.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda une voix faible à côté de lui.
Thorne était revenu. Un œil ouvert. Un filet de sang coulait de son oreille.
— Je rééquilibre les comptes, haleta Vane.
Il tourna le volant d’un coup sec vers une ruelle sombre entre deux entrepôts. Il ne voyait rien. Il se fiait à la mémoire rétinienne de la carte GPS affichée sur l'écran central.
L’Audi s'engouffra dans l’ombre. Vane écrasa le frein. Les freins en céramique mordirent les disques dans un sifflement de turbine. La voiture s’immobilisa dans un nuage de poussière et d’odeur de gomme brûlée.
Silence.
Vane regarda derrière. Les phares de la BMW balayèrent l’entrée de la ruelle. Ils les avaient perdus. Pour dix secondes. Pas plus.
— Sortez, dit Thorne. Sa voix était un râle.
— Quoi ?
— Sortez. Prenez le sac. Ils veulent l’argent. Et moi.
— Ils veulent votre moelle, Thorne. Et mon sang. Si je pars, vous êtes mort.
Thorne essaya de lever son bras. Il retomba lourdement.
— C’est... de la logistique, Vane. Je suis... une perte sèche. Partez.
Vane regarda Thorne. Il vit les marques de ponction sur son cou. Il vit l’homme qui l’avait traqué, puis sauvé. Il vit son propre futur dans ce corps dévasté.
Une étincelle s’alluma dans les yeux du comptable. Quelque chose de sec. De tranchant.
— Non.
Vane engagea la marche arrière. Il ne fuyait plus. Il manoeuvrait.
Il positionna l’Audi perpendiculairement à la sortie de la ruelle. Il attendit.
Les phares de la BMW réapparurent. La berline noire avançait lentement. Prudente. Un prédateur flairant l’embuscade.
Le passager de la BMW sortit la tête par la fenêtre. Il tenait son MP5. Il pointait le canon vers les ombres.
Vane vérifia son levier de vitesse. Mode Sport.
— Vane... ne fais pas... de zèle... murmura Thorne.
Vane ignora l’ordre. Il calcula la distance. L’angle d'impact. La résistance des matériaux.
La BMW passa devant l'ouverture de la ruelle.
Vane lâcha le frein. Il enfonça la pédale de droite au plancher.
Les 600 chevaux de l’Audi se déchaînèrent. La voiture bondit comme un ressort libéré.
Le choc fut brutal. Chirurgical.
Le museau de l’Audi percuta l’aile avant de la BMW juste au moment où le tireur s’apprêtait à faire feu. Le métal hurla. Le bloc moteur de la BMW fut décalé de trente centimètres. L’airbag du tireur se déploya, lui brisant le nez et le poignet contre son arme.
La BMW fut projetée contre un conteneur de fret. Un bruit de compacteur industriel.
Vane ne s’arrêta pas. Il passa la marche arrière, dégagea l’Audi du tas de ferraille. Les radiateurs fumaient. Le capot était plié en accordéon.
Un homme sortit de la BMW en trébuchant. Le conducteur. Il avait le visage couvert de sang. Il essaya de dégainer un Glock 17 à sa ceinture.
Vane le fixa à travers le pare-brise étoilé.
Ses mains ne tremblaient plus. Ses pupilles étaient fixes.
Il ne vit pas un homme. Il vit une erreur de calcul. Une dette à apurer.
Il passa la première.
— Vane...
Vane accéléra. Le moteur monta dans les tours.
Le conducteur de la BMW leva son arme. Il tira deux fois. Les balles impactèrent le pare-brise blindé de l’Audi. Des toiles d'araignées blanches apparurent dans le champ de vision de Vane.
Il ne dévia pas.
Le choc fut sourd. Un bruit de sac de viande que l'on frappe contre un mur. Le corps du tueur passa sous les roues gauches. L’Audi sursauta. Une secousse sèche. Une, puis deux.
Vane continua de rouler sur cinquante mètres, puis vira dans une rue adjacente.
Il s’arrêta sous un lampadaire blafard.
Il coupa le contact.
Le silence retomba sur la zone industrielle. Seul le cliquetis du métal chaud brisait le calme.
Vane regarda ses mains. Elles étaient tachées du sang de Thorne. Et maintenant, symboliquement, de celui de l'homme qu'il venait d'écraser.
Il se tourna vers Thorne. L'assassin le regardait. Un regard nouveau. Un regard entre deux prédateurs qui se reconnaissent.
— Vous l'avez tué, dit Thorne.
— Il n'était pas dans les prévisions, répondit Vane. Sa voix était blanche. Atone.
Vane ouvrit la boîte à gants. Il y trouva une fiole d’adrénaline et une seringue stérile. Le kit de secours de Thorne.
Il prépara l’injection avec une précision de pharmacien.
— Pourquoi ? demanda Thorne.
Vane planta l’aiguille dans la cuisse de Thorne, à travers le tissu du pantalon. Il injecta le liquide d’un coup sec.
— Vous êtes mon assurance-vie, Thorne. Je n'aime pas perdre mes actifs.
Thorne ferma les yeux alors que le stimulant frappait son système nerveux. Son rythme cardiaque s’accéléra. Ses poumons s’ouvrirent.
— La proie est morte, Vane, murmura Thorne.
Vane regarda le rétroviseur. Il vit son propre reflet. Ses lunettes étaient de travers. Son visage était marqué par la fatigue. Mais ses yeux étaient froids.
— La proie a compris le système, dit Vane.
Il redémarra le moteur. L’Audi boitait, mais elle avançait encore.
Vane passa la vitesse.
— On va où ? demanda Thorne.
— Dans un endroit où les chiffres ne mentent pas. On va liquider l'Épicière.
Vane engagea la voiture dans la nuit. Il ne tremblait plus.
Le comptable était mort dans la ruelle.
Quelque chose d'autre conduisait la voiture désormais.
Une ressource qui avait appris à mordre.
Le Cimetière de fer
L'Audi s'immobilise dans un râle métallique. Le moteur s'éteint. Le silence qui suit est une agression.
Quai 17. Zone industrielle nord. L’air sent le sel, le fioul lourd et la charogne. Le brouillard s’enroule autour des grues de déchargement. Elles ressemblent à des squelettes de dinosaures figés dans la rouille. Thorne observe le périmètre. Ses yeux balayent les ombres. Rien ne bouge. Seul le cliquetis du métal chaud qui refroidit sous le capot rythme le temps.
Vane sort de la voiture. Il ne tremble pas. Ses mouvements sont saccadés, mais précis. Il contourne le véhicule, ouvre le coffre. Il en sort un sac de sport en nylon noir. Le poids fait grincer ses articulations.
— C'est ici, dit Vane.
Thorne s'extrait du siège passager. Chaque mouvement est une négociation avec la douleur. L'adrénaline redescend. Le froid s'insinue dans ses os poreux. Sa moelle est un champ de bataille dévasté. Il sent le liquide poisseux du sang qui circule mal. Ses poumons réclament un oxygène que ses globules rouges ne peuvent plus transporter efficacement.
Il sort son Glock 17. Il vérifie la chambre. Une cartouche prête à l'emploi. Il engage le silencieux. Le pas de vis est parfait. Un geste millimétré.
Ils avancent vers un hangar marqué d'un « 4 » délavé. Le bâtiment est un ancien abattoir de la fin du siècle dernier. Béton brut. Toiture en tôle ondulée. Les vitres sont opaques de crasse et de sel.
Vane s’arrête devant une porte blindée dissimulée derrière un rideau de fer rouillé. Il ne cherche pas de clé. Il tape un code sur un pavé numérique dont les chiffres sont effacés par l'usure. Six chiffres. Une validation sonore. Un déclic pneumatique.
La porte s’ouvre sur un sas de décontamination.
— Bienvenue dans mon grand livre de comptes, murmure Vane.
L'intérieur est un choc thermique. L’air est filtré. Sec. Une odeur d’ozone et de savon chirurgical écrase les effluves de la zone portuaire. Les murs sont recouverts de carreaux de céramique blanche, immaculés. Aucun éclat. Aucune trace de sang.
Vane allume les rampes LED. La lumière crue frappe la rétine de Thorne. Il fronce les sourcils. Son teint livide ressort sous ce spectre blanc. Il ressemble déjà à un cadavre sur une table de dissection.
Le laboratoire occupe deux cents mètres carrés. Au centre, une table d’opération en acier inoxydable. Autour, des moniteurs multiparamétriques, des pompes à perfusion, et une centrifugeuse de pointe. Dans un coin, des frigos de conservation biologique affichent une température constante de 4 degrés Celsius.
Thorne range son arme. Il inspecte le matériel.
— Tu as financé tout ça avec l'argent du cartel, constate Thorne.
Vane pose son sac sur un plan de travail. Il en sort des flacons de chlorure de sodium et des sets de ponction.
— L’argent n’est qu’une abstraction, répond Vane. La biologie, elle, est une réalité comptable. On entre, on sort. On gagne, on perd. J’ai investi dans la seule valeur refuge : la survie cellulaire.
Vane retire sa veste. Sa chemise est tachée de graisse et de sang sec. Il se lave les mains avec un gel antiseptique. Il frotte jusqu'à ce que sa peau devienne rouge.
— Allongez-vous, Thorne. On n'a pas beaucoup de temps avant que l'adrénaline ne vous lâche. Si votre cœur s'arrête maintenant, ma moelle ne servira qu'à nourrir les asticots.
Thorne ne discute pas. Il ôte son manteau. Il retire sa chemise. Son torse est une cartographie de la déchéance. Les côtes saillent. La peau est transparente, marbrée de veines bleutées. Les cicatrices de ses précédentes biopsies marquent ses hanches comme des impacts de balles.
Il s'installe sur la table de métal. Le froid de l'acier traverse son dos. Il fixe le plafond.
Vane s'approche. Ses gestes ont changé. Le bureaucrate a disparu. Ses doigts manipulent les tubulures avec une dextérité de technicien. Il prépare une anesthésie locale.
— Je vais devoir forer dans la crête iliaque, explique Vane. C’est là que le gisement est le plus riche. Je vais extraire environ cinq cents millilitres. C'est le prix de votre ticket de retour.
— Fais-le, dit Thorne.
Vane saisit un trocart de gros calibre. Onze gauges. Une aiguille de ponction osseuse en acier inoxydable. Il vérifie la pointe. Elle est parfaite.
— Je n'ai pas de anesthésiste, Thorne. Ça va être désagréable.
— La douleur est une information, répond Thorne. Rien de plus.
Vane palpe l'os de la hanche de Thorne. Il marque le point d'entrée au feutre chirurgical. Un cercle noir sur une peau de papier. Il injecte la lidocaïne. Le produit brûle. Thorne ne cille pas. Ses mains agrippent les bords de la table. Ses articulations blanchissent.
Vane prend le trocart. Il appuie.
Le bruit est organique. Un craquement sourd. L'acier pénètre le périoste, traverse la corticale de l'os. Thorne expire lentement. Ses yeux fixent un point invisible dans le vide. Son rythme cardiaque s'affiche sur le moniteur. 110 battements par minute. Stable.
Vane tourne l'aiguille pour s'enfoncer dans l'os spongieux. Le visage de Thorne se crispe. Une goutte de sueur roule de sa tempe, s'écrase sur l'acier de la table.
— Je suis dans la chambre, annonce Vane.
Il connecte une seringue de 50 ml. Il tire sur le piston. Un liquide rouge sombre, épais, presque noir, remonte dans le tube de plastique. L'or rouge. La vie de Vane transférée dans le néant de Thorne.
Vane répète l'opération. Dix fois. Vingt fois.
Le silence n'est rompu que par le sifflement de la ventilation et le bruit de succion de la moelle. Vane travaille avec une régularité de métronome. Il ne regarde pas Thorne. Il regarde le volume. Il calcule les rendements.
Une heure passe.
Le sac de prélèvement est plein. Le liquide rubis ondule doucement. Vane retire le trocart d'un geste sec. Il applique un pansement compressif sur la plaie de Thorne.
— C'est fini pour l'extraction, dit Vane. Maintenant, le traitement.
Il place le sac dans la centrifugeuse. La machine monte en régime. Un bourdonnement haute fréquence remplit la pièce. Les cellules souches sont séparées du reste du plasma. La pureté est la clé.
Thorne reste allongé. Son corps est une carcasse vide. Il sent une lassitude immense l'envahir. Ses paupières sont lourdes.
— Reste éveillé, ordonne Vane. Si tu sombres maintenant, tu ne reviendras pas.
Vane prépare la ligne de perfusion. Il insère un cathéter dans la veine céphalique du bras gauche de Thorne. Il connecte la poche de cellules souches traitées.
— On réinitialise le système, murmure Vane.
Le liquide commence à couler. Goutte à goutte.
Thorne regarde le sac se vider. Il sent le froid du produit entrer dans son sang. Une sensation étrange. Comme si on versait du plomb liquide dans ses veines.
— Pourquoi cette clinique ? demande Thorne. Sa voix est un râle.
Vane s'assoit sur un tabouret. Il observe la centrifugeuse. Ses lunettes reflètent la lumière des LED.
— Le cartel de la Côte ne s'intéresse qu'aux flux sortants. La drogue, les armes, les filles. Moi, je m'intéressais au flux interne. J'ai vu des hommes mourir pour rien. J'ai vu des milliards se dissiper en fumée. Je voulais créer quelque chose de permanent. Une banque de données génétiques. Un moyen de réparer ce que l'entropie détruit. L'Épicière l'a découvert. Elle a cru que je voulais doubler sa production. Elle n'a rien compris. Je ne voulais pas vendre de la mort. Je voulais racheter la vie.
Vane se lève. Il va vers un terminal informatique. Il tape quelques commandes. Un écran affiche des cartes de la ville. Des points rouges clignotent.
— Ils arrivent, n'est-ce pas ? demande Thorne.
— Ils ne sont jamais loin, répond Vane. L'Épicière a des traqueurs sur chaque véhicule du cartel. L'Audi était balisée. Elle sait qu'on est ici.
Thorne essaie de se redresser. Son bras tremble.
— Reste couché, ordonne Vane. La greffe a besoin de temps pour migrer vers tes niches osseuses. Si tu bouges trop vite, tu vas faire un choc anaphylactique.
— Je ne peux pas protéger ce bloc si je suis étalé comme un steak, grogne Thorne.
Il se force à s'asseoir. La pièce tourne. Il ferme les yeux, attend que l'horizon se stabilise. Sa main cherche instinctivement son arme sur le plateau voisin.
— On a combien de temps ?
Vane regarde l'écran.
— Quinze minutes. Peut-être vingt. Ils ont envoyé une équipe de nettoyage. Quatre hommes. Des professionnels.
Thorne vérifie son pansement. Le sang ne traverse pas encore. Il prend une fiole de glucose sur le plan de travail, l'avale d'un trait. Le sucre frappe son métabolisme.
Il regarde Vane. Le comptable tient maintenant un fusil à pompe Benelli M4 qu'il a sorti de dessous un plan de travail. Il vérifie le magasin. Il manipule la culasse avec une froideur qui n'appartient pas aux chiffres.
— Tu sais t'en servir ? demande Thorne.
Vane arme le fusil. Le son est sec. Définitif.
— La comptabilité, Thorne, c'est l'art de l'équilibre. Si on retire un élément d'un côté de l'équation, on doit compenser de l'autre.
Vane pointe le canon vers la porte blindée.
— Ils vont essayer d'entrer par le sas. Je vais saturer la zone. Toi, tu t'occupes de ceux qui passeront par les conduits de ventilation. Ils ne s'attendent pas à ce que la cible réplique. Ils pensent que je suis un lâche.
Thorne se lève. Ses jambes sont du coton, mais sa volonté est d'acier. Il récupère sa veste. Il vérifie ses chargeurs de rechange.
Le bourdonnement de la centrifugeuse s'arrête. Le silence revient, plus lourd qu'avant.
Dehors, le bruit d'un moteur diesel approche. Puis un deuxième. Des portières claquent. Le son porte dans l'air froid de la zone industrielle.
Thorne se place dans l'angle mort de la porte, derrière un pilier de béton. Il vérifie sa respiration. Lente. Contrôlée. Il sent la moelle de Vane circuler en lui. Une symbiose forcée. Un pacte de sang dans le cimetière de fer.
— Vane, dit Thorne sans le regarder.
— Oui ?
— Si on s'en sort, je te tue pas.
Vane esquisse un sourire qui ressemble à une cicatrice.
— Concentre-toi sur ceux qui veulent nous tuer maintenant, Thorne. On discutera de ma survie plus tard.
Le premier impact contre la porte blindée résonne. Une explosion sourde. Une charge de rupture.
La poussière tombe du plafond. La lumière vacille.
Thorne lève son arme. Son index caresse la détente. Il n'est plus un homme mourant. Il est un prédateur avec un nouveau moteur.
La chasse n'est plus une question de contrat. C'est une question de biologie.
La porte cède.
L'Aube de plomb
La porte blindée n'a pas volé en éclats. Elle s'est pliée. L’acier de quatre millimètres a cédé sous la charge linéaire. Un flash de magnésium a balayé l’obscurité. Le son est venu après. Une onde de choc sèche. Elle a percuté les poumons de Thorne. Ses alvéoles ont protesté. Un goût de cuivre a envahi sa bouche.
Thorne ne cille pas. Son index droit est une extension du boîtier de détente.
Trois silhouettes découpées par le rétroéclairage des gyrophares extérieurs. Tactiques. Équipées. Casques FAST, optiques de vision nocturne relevées, fusils d’assaut HK416 en position basse. Les Équarrisseurs.
Le premier franchit le seuil. Thorne presse la détente. Deux coups. Cadence contrôlée. Le premier projectile de 9mm perce la visière en polycarbonate. Le second fragmente l’os frontal. L’homme s’effondre. Un sac de viande inutile.
— Secteur un engagé, murmure Thorne. Sa voix est un froissement de papier de verre.
Vane est accroupi derrière une pile de palettes en chêne. Ses mains serrent le Glock 17. Ses articulations sont blanches. Sa respiration est un sifflement paniqué.
— Tire pas si tu ne vois pas le blanc de leurs yeux, Vane. Économise la ressource.
Une grenade fumigène roule sur le béton. Un sifflement strident. Une purée opaque envahit le rez-de-chaussée. Thorne bascule son sélecteur. Il passe en mode thermique. L’écran de son optique vire au gris sale. Des taches de chaleur flottent dans le néant.
Il recule d’un pas. Son genou craque. Une douleur sourde irradie depuis sa hanche. L’aplasie. Son corps est une carcasse qui réclame son dû. Il ignore le signal.
— Capteur numéro deux activé, annonce Thorne.
Sur sa tablette fixée à l’avant-bras, un point rouge clignote. Conduits d'aération. Nord-est.
Il lève son arme vers le plafond. Le métal des conduits résonne. Un frottement de cordura contre l’acier galvanisé. Thorne calcule l’angle. La trajectoire. Il tire trois fois à travers la tôle fine. Un cri étouffé. Un bruit de corps qui glisse, puis le silence. Un liquide sombre commence à perler des jointures du conduit. Une pluie biologique.
— Ils sont partout, hoquète Vane. Thorne, ils sont partout.
— Concentre-toi sur le sas, Vane. Respire par le nez. Baisse ton rythme cardiaque. Tu vas faire une syncope. Et j'ai besoin de ton sang oxygéné.
Thorne active la mine directionnelle par télécommande.
L’explosion envoie sept cents billes d’acier dans un cône de soixante degrés. Le cri qui suit n'a rien d'humain. C’est le bruit d’une meute qu’on déchire. Les Équarrisseurs reculent. Ils réorganisent la structure de l’assaut. Ils ne s’attendaient pas à une défense périmétrique aussi dense.
Thorne s’appuie contre un pilier. Sa vue se trouble. Des taches de sang apparaissent sous ses ongles. Ses plaquettes sont au plus bas. Il est une horloge dont le ressort est brisé.
— Vane. Position.
— Je... je suis là. Je vois rien avec cette fumée.
— Utilise tes oreilles. Écoute les pas. Le poids du matériel. Ils portent environ trente kilos chacun. Le béton résonne différemment.
Un nouvel impact. Plus lourd. Les Équarrisseurs utilisent un bélier hydraulique sur la porte latérale. Thorne vérifie sa montre. Six minutes depuis le début de l’engagement. Le temps se dilate. Chaque seconde pèse une tonne.
Il sort une seringue d'adrénaline de sa trousse de secours. Il la plante à travers son pantalon, dans le quadriceps. Le produit brûle. Son cœur repart en surrégime. Ses mains cessent de trembler. Pour dix minutes. Pas une de plus.
— On bouge, ordonne Thorne. Vers l'étage. La zone de stockage des carcasses.
Ils rampent dans l’ombre, évitant les cônes de lumière des lampes tactiques qui balayent la pièce. Thorne couvre l’arrière. Il déploie des capteurs de mouvement laser à chaque angle. Des fils invisibles. Des promesses de mort.
Ils atteignent l’escalier en colimaçon. Le métal est froid. La rouille s’effrite sous leurs doigts.
Arrivés sur la passerelle, Thorne surplombe la zone de combat. Les fumigènes se dissipent. Il voit les quatre cadavres au sol. Des taches d’encre sur le ciment blanc. Les Équarrisseurs progressent en formation de diamant. Un bouclier balistique en tête.
— Ils sont pro, note Thorne.
Il ramasse un fusil de précision laissé en retrait. Un Accuracy International. Il ajuste la lunette. Le réticule se pose sur l’épaule du porteur de bouclier. Il ne cherche pas la tête. Il cherche le point de bascule.
Il tire.
La balle de .338 Lapua Magnum percute le bouclier avec une énergie de six mille joules. Le choc brise le bras de l'opérateur. Le bouclier pivote. La faille est ouverte.
Thorne enchaîne. Cinq tirs. Cinq impacts. La formation explose.
Vane regarde la scène, fasciné par la précision chirurgicale de Thorne.
— Tu es un monstre, murmure le comptable.
— Je suis un technicien, corrige Thorne en réarmant. Le monstre, c'est celui qui ne finit pas le travail.
Soudain, une détonation sourde retentit au-dessus d’eux. Le toit.
— Insertion par le haut, diagnostique Thorne. Ils ont compris.
Le plafond de verre du vieux complexe explose. Des hommes en noir descendent en rappel. Des araignées de mort. Thorne pivote à 180 degrés. Il vide son chargeur de pistolet-mitrailleur vers le ciel. Un homme chute, sa corde sectionnée. Il s'écrase sur une machine à découper, vingt mètres plus bas. Le bruit est celui d’un fruit mûr qu’on écrase.
Mais ils sont trop nombreux.
Thorne sent la faiblesse revenir. L'adrénaline s'évapore. Une quinte de toux le plie en deux. Il crache un caillot noir sur ses bottes.
— Vane. Prends le sac de munitions. On va vers le local technique. C’est une impasse.
— Une impasse ? Tu veux qu’on se fasse coincer ?
— On ne se fait pas coincer, Vane. On choisit le terrain de l'exécution.
Ils courent le long de la passerelle. Les balles sifflent autour d’eux, arrachant des copeaux d’acier aux garde-corps. Thorne sent un impact dans son gilet pare-balles. Le choc le propulse en avant. Il ne s'arrête pas. La douleur est une information. Rien de plus.
Ils s’enferment dans le local technique. Une pièce de trois mètres sur trois. Des serveurs informatiques. Des générateurs de secours. Une odeur de poussière et d’ozone.
Thorne verrouille la porte avec une barre de fer.
— Écoute-moi bien, dit-il en saisissant Vane par le col. Il le plaque contre le mur. Ses yeux gris sont des lames.
Vane tremble de tout son corps.
— On a environ deux minutes avant qu’ils ne fassent sauter cette porte. Ils ne veulent pas t'abîmer. Tu es la monnaie d'échange. Mais ils me veulent mort. Très mort.
— Qu’est-ce qu’on fait ? Thorne, qu’est-ce qu’on fait ?
Thorne sort un détonateur de sa poche. Un petit boîtier avec un interrupteur protégé.
— Sous nos pieds, il y a les cuves de gaz industriel. De l'ammoniac et du chlore. J'ai raccordé les vannes à ce boîtier.
Vane écarquille les yeux.
— Tu vas tout faire sauter ? On est à l'intérieur !
— Non. Je vais saturer l’étage inférieur. Le gaz va monter. Ils n'ont pas de masques NRBC. Ils ont des masques à gaz simples. L’ammoniac à haute concentration ronge les filtres en trente secondes.
Thorne s’assoit par terre. Il est livide. Sa peau semble transparente. On devine les veines bleues sous ses tempes.
— Je vais déclencher le gaz. Ils vont suffoquer ou reculer. Pendant ce temps, on utilise les conduits de service pour descendre au sous-sol, vers le quai de déchargement.
Un coup violent contre la porte. Puis un deuxième.
— Thorne, pourquoi tu fais ça ? demande Vane. Tu pourrais me livrer. Tu pourrais négocier ta vie.
Thorne regarde ses mains. Elles sont tachées de sang. Le sien. Celui des autres. Il n'y a plus de différence.
— Parce que tu es ma moelle, Vane. Littéralement. Si tu meurs, je deviens de la poussière. Tu es la seule chose qui donne un sens à ma biologie. Je ne te sauve pas par héroïsme. Je te protège comme un coffre-fort protège de l'or.
Un troisième coup. La porte commence à se gondoler.
— Mets ton masque, ordonne Thorne.
Il tend un masque professionnel à Vane. Lui-même ajuste le sien. Le caoutchouc colle à sa peau moite.
Thorne bascule l'interrupteur.
Un grondement sourd monte des profondeurs du bâtiment. Un sifflement strident remplit l'espace. Le gaz. Une nappe jaunâtre commence à filtrer sous la porte du local.
De l'autre côté, les cris commencent. Des cris étouffés, suivis de quintes de toux déchirantes. Le bruit des armes qui tombent au sol. Des corps qui se débattent contre l'invisible.
Thorne se lève péniblement. Il ouvre une trappe au sol. Un trou noir vers les entrailles de l'usine.
— Descends. Maintenant.
Vane hésite, puis s'engouffre dans le conduit. Thorne le suit. Il referme la trappe derrière lui.
L’obscurité est totale. L’air est lourd. Thorne sent son cœur cogner contre ses côtes comme un prisonnier contre les barreaux de sa cellule. Il compte ses pas. Un. Deux. Trois.
Il doit tenir. Encore une heure. Encore un kilomètre.
Dehors, l'aube commence à poindre sur la zone industrielle. Une lumière grise, froide, sans espoir. Une aube de plomb.
Thorne sourit sous son masque. Le prédateur est fatigué, mais il a encore des dents. Et il a un moteur tout neuf qui bat dans les veines de l'homme juste devant lui.
La chasse continue, mais les rôles sont en train de s'inverser. Dans le cimetière de fer, c’est celui qui a le plus besoin de vivre qui devient le plus dangereux.
Thorne arme son dernier chargeur. Le clic métallique résonne dans le conduit.
— On arrive au quai, souffle-t-il dans l'interphone du masque. Prépare-toi à courir, Vane. Prépare-toi à devenir un fantôme.
Le chapitre s'achève sur le bruit de leurs bottes frappant le métal, une cadence de survie dans un monde qui veut leur mort.
Ponction
Le sous-sol de l’ancien abattoir sent l’ammoniac et le sang froid. La température stagne à dix-sept degrés. Idéal pour limiter la prolifération bactérienne. Elias Thorne pousse Vane dans la salle d’opération. Les néons tressautent. Un bourdonnement électrique constant parasite le silence.
Au centre de la pièce, une table d’opération en inox brossé. Un homme attend. Blouse blanche. Masque chirurgical. Gants en nitrile bleu. C’est le docteur Aris. Il ne pose pas de questions. Thorne paye pour sa discrétion, pas pour sa conversation.
— Il est là, dit Thorne. Son souffle est court. Chaque mot pèse un kilo de plomb.
Aris observe Vane. Il évalue la proie comme un boucher évalue une carcasse.
— Il a l’air en bonne santé. Un peu de cholestérol. Rien de grave pour la moelle.
Vane tremble. Ses dents claquent. Le bruit est agaçant. Rythmique.
— Qu’est-ce que vous allez me faire ? balbutie-t-il.
Thorne ne répond pas. Il vérifie son Sig Sauer P320. Quinze munitions dans le chargeur. Une dans la chambre. Il pose l’arme sur un guéridon stérile. Ses mains sont livides. Les ongles sont bleus. Signe de cyanose périphérique. Son corps réclame du sang neuf.
— Couche-toi, ordonne Thorne. Sur le ventre.
Vane hésite. Thorne saisit le comptable par la nuque. Une pression sèche. Vane s'exécute. L’inox froid contre sa joue le fait gémir. Aris prépare le matériel. Le plateau métallique cliquette. Un trocart de gros calibre. Une seringue de 60 ml. Des flacons d’héparine pour empêcher la coagulation.
— On commence par une anesthésie locale, dit Aris. La xylocaïne va engourdir la zone de la crête iliaque. Mais la ponction osseuse… il va la sentir.
Un bip strident résonne. C’est le capteur périmétrique de Thorne. L’écran de son téléphone crypté s’allume. Trois points thermiques avancent dans le couloir d’accès. Niveau -1. Ils ont trouvé l’entrée de l’abattoir.
— Ils sont là, dit Thorne.
Il ramasse son arme. Son cœur s’emballe. 140 battements par minute. Trop rapide pour un homme dans son état. Il risque l’arrêt cardio-respiratoire avant la fin de la procédure.
— Combien de temps ? demande Thorne.
— Dix minutes pour extraire 500 ml. Cinq de plus pour filtrer et préparer la transfusion.
— Tu as six minutes.
Thorne sort dans le couloir. L’obscurité est son alliée. Il se plaque contre un pilier en béton. Le béton est humide. Il sent l’odeur de la suie et de l’huile de moteur. Les assaillants progressent avec des lampes tactiques. Les faisceaux balayent les murs, découpant des ombres monstrueuses.
Ils sont trois. Équipement lourd. Vestes tactiques. Fusils d’assaut HK416. Des professionnels envoyés par l’Épicière. Ils ne sont pas là pour négocier.
Thorne ajuste sa visée. Le premier homme entre dans sa zone de mort. Vingt mètres. Thorne ne tire pas. Il attend. L’économie de mouvement est une règle de survie. Chaque balle doit compter. Sa vision se trouble sur les bords. Un voile gris.
Le premier assaillant lève son arme vers une caméra de surveillance désactivée. Thorne presse la détente.
*Poc.*
Le silencieux étouffe le départ. La balle de 9mm pénètre la tempe gauche. L’homme s’effondre comme une poupée de chiffon. Pas de cri. Juste le bruit sourd de la chair contre le carrelage.
Les deux autres se séparent. Réflexe de combat. Ils arrosent le couloir. Les impacts de balles font éclater le béton. Thorne se baisse. Un éclat de pierre lui entaille la joue. Il ne sent rien. L’adrénaline masque la douleur, mais elle épuise ses dernières réserves de glucose.
À l’intérieur de la salle, Vane hurle. Un cri déchirant. Aris vient de percer l’os.
Thorne se glisse derrière une pile de caisses de transport. Il vérifie l’angle. Il voit une botte dépasser d'un encadrement de porte. Il tire deux fois. La cheville explose. L’homme tombe en hurlant. Thorne finit le travail d’une balle dans le thorax.
Plus qu’un.
Le troisième homme est intelligent. Il ne bouge plus. Il attend que Thorne se montre.
Dans la salle d’opération, le bruit de la succion est audible. Aris aspire la moelle. C’est un liquide rouge épais, visqueux. L’or liquide de Thorne.
— Thorne ! La poche est presque pleine ! crie Aris.
Sa voix est un signal pour l’assaillant. Une grenade aveuglante roule au sol.
Thorne ferme les yeux. Une détonation blanche. Le monde bascule dans un bourdonnement assourdissant. Ses tympans saignent. Il ne voit plus rien, mais il connaît la topographie des lieux. Il tire à l’aveugle, à hauteur d'homme. Trois tirs de suppression.
Il sent une présence. Une odeur de tabac froid et de sueur. L’assaillant est sur lui. Un coup de crosse percute la mâchoire de Thorne. Il tombe. Son arme glisse sur le sol.
L’homme pointe son HK416 sur la poitrine de Thorne. Son doigt se contracte sur la détente.
Thorne n'a plus de force. Ses muscles sont du coton. Il voit le canon de l’arme. Le trou noir de la mort.
Une détonation. Sèche. Proche.
Le visage de l’assaillant explose. Des fragments de boîte crânienne repeignent le mur derrière lui. Il s’écroule sur Thorne.
Thorne repousse le cadavre. Il voit Aris sur le seuil de la porte, un vieux revolver de calibre .38 à la main. Le canon fume. Le médecin tremble, mais il tient l’arme fermement.
— Le prélèvement est terminé, dit Aris d'une voix blanche.
Thorne se relève péniblement. Il rampe presque jusqu'à la salle. Vane est livide, en état de choc hémorragique léger. Il est pâle, mais il respire. Une poche de plastique remplie d’un liquide sombre est suspendue à une potence.
— Branche-moi, ordonne Thorne.
Aris ne discute pas. Il allonge Thorne sur une seconde table. Il cherche une veine. Les bras de Thorne sont un champ de bataille de cicatrices et de bleus. Aris finit par piquer dans la jugulaire.
Le froid. Puis une chaleur brutale.
Thorne sent la moelle de Vane entrer dans son système. C’est une agression. Son système immunitaire reconnaît l’étranger. Une bataille biologique s’engage. Ses cellules mourantes rencontrent les cellules saines. C'est une collision de trains à l'échelle microscopique.
Il ferme les yeux. Son cœur ralentit. Le rythme redevient régulier.
— On ne peut pas rester ici, dit Aris. Les renforts vont arriver.
Thorne regarde Vane. Le comptable a les yeux fixés au plafond. Il est vivant. Sa ressource est sauve.
— Aide-le à se lever, dit Thorne à Aris.
Il débranche la perfusion. Il n’a pas eu la dose totale, mais assez pour tenir debout. Assez pour tuer encore.
Il récupère son Sig Sauer. Il change le chargeur. Un geste mécanique. Précis.
— Où allons-nous ? demande Vane d'une voix faible.
Thorne regarde la porte du fond. Celle qui mène aux quais de déchargement. Dehors, la pluie a commencé à tomber. Une pluie de suie qui lave le monde.
— On va finir le contrat, dit Thorne.
Il sort un scalpel du plateau d’Aris. Il s’approche d’un des cadavres dans le couloir. Il se penche. Un geste chirurgical. Il extrait une incisive. Il l’essuie sur son pantalon et la glisse dans sa poche.
Il est encore vivant.
Le moteur de la camionnette de fuite tousse dans la cour. Thorne pousse Vane vers la sortie. Le comptable boite. Thorne aussi. Ils forment un duo grotesque. Le parasite et son hôte.
À l’horizon, les lumières des gyrophares déchirent la brume industrielle. L’Épicière a mobilisé la police locale. Le jeu change de dimension. Ce n’est plus une extraction. C’est une exfiltration en zone hostile.
Thorne monte au volant. Ses mains ne tremblent plus. Son regard est redevenu gris acier.
— Attache ta ceinture, Vane.
— Pourquoi ?
— Parce qu'on va traverser un mur.
Thorne écrase l’accélérateur. La camionnette bondit dans la nuit, brisant la grille métallique de l’abattoir. Les premières balles de la police percutent le pare-brise. Thorne ne cille pas. Il regarde droit devant.
Dans ses veines, la moelle de Vane commence à travailler. Il se sent neuf. Il se sent dangereux.
Le chasseur est de retour. Et cette fois, il a une raison biologique de ne pas mourir.
Chapitre suivant : "Le siège du Penthouse". La guerre ne fait que commencer.
L'Odeur de l'ozone
L'abattoir pue le sang froid et la Javel. Une odeur de fin de monde. L’ozone crépite dans les armoires électriques mal isolées.
Thorne est accroupi derrière une pile de caisses en polypropylène. Vane respire trop fort à côté de lui. Le bruit de ses poumons ressemble à un soufflet usé. Thorne pose une main sur la bouche du comptable. Ses doigts sentent la poudre et la sueur froide.
— Respire par le nez, murmure Thorne. Lentement.
Vane hoche la tête. Ses yeux sont dilatés. Mydriase bilatérale. Signe d’un choc adrénergique massif.
Thorne vérifie son Glock 17. Chargeur engagé. Une cartouche en chambre. Il lui reste deux chargeurs de réserve. Vingt-huit chances de rester en vie. Dans sa poche, l’incisive qu’il a arrachée plus tôt lui pique la cuisse. Un talisman de calcaire.
Le couloir s’étire sur cinquante mètres. Carrelage blanc. Rigoles d’évacuation au centre. L’éclairage au néon vacille. 50 hertz. Un clignotement qui fatigue la rétine.
Trois hommes entrent par le sas Nord.
Tenues tactiques noires. Pas de badges. Pas d’immatriculation. Des fantômes payés à l’heure. Ils progressent en formation de diamant. Le premier porte un bouclier balistique. Le deuxième couvre les angles hauts. Le troisième assure les arrières. Des pros.
Thorne évalue la distance. Trente mètres. Trop loin pour le 9mm contre du Kevlar.
Il observe les rails de transport de viande au plafond. Des crochets en acier inoxydable pendent, immobiles. Thorne glisse un couteau de désossage hors de son étui de cheville. L’acier brille sous le néon.
— Reste ici, dit Thorne à l’oreille de Vane. Si tu bouges, tu meurs. Si tu restes, tu as une chance.
Vane s'aplatit contre le béton humide. Thorne s'efface dans l'ombre d'une carcasse de porc déshydratée.
Le groupe de combat approche. Le bruit de leurs bottes tactiques sur le carrelage est régulier. Un métronome de mort.
Thorne attend. Son rythme cardiaque est à 58 battements par minute. La moelle de Vane fait son office. Ses muscles ne tremblent plus. Sa vision est nette. Il perçoit les grains de poussière qui flottent dans le faisceau des lampes torches.
L’homme de tête dépasse la carcasse.
Thorne frappe.
Pas de tir. Trop de bruit. Il enfonce le couteau de désossage dans la fente entre le casque et le gilet pare-balles. L'artère carotide est sectionnée net. Un jet de sang chaud asperge le carrelage. 80 mm de mercure. La pression chute instantanément.
L’homme au bouclier s'effondre. Thorne récupère le cadavre pour s'en servir de rempart.
Le deuxième mercenaire pivote. Son MP5 aboie.
*Tchak. Tchak. Tchak.*
Les balles s’écrasent dans la chair morte de l’homme de tête. Thorne ne cille pas. Il ajuste son tir par-dessus l’épaule du cadavre. Deux coups. *Double tap*. Le front du deuxième homme explose. Matière cérébrale sur le mur blanc. Un nouveau motif abstrait.
Le troisième homme tente une retraite tactique. Thorne lâche le corps. Il sprinte. Ses poumons ne brûlent pas. C’est nouveau. C’est la moelle. C’est Vane qui court dans ses jambes.
Il rattrape le fuyard près du sas. Un coup de crosse sur la nuque. Le mercenaire s'écroule, les vertèbres cervicales brisées.
Thorne récupère une grenade flash sur le gilet du mort. Il revient vers Vane.
Le comptable vomit entre ses genoux. Un liquide bilieux. L'odeur de l'acide gastrique s'ajoute à celle de l'ozone.
— Debout, ordonne Thorne.
— Je ne peux pas... mes jambes...
Thorne le saisit par le col. Il le soulève comme un sac de frappe.
— Tes jambes vont très bien, Vane. C’est ton cerveau qui lâche. Concentre-toi sur tes chiffres. Combien de secondes pour traverser ce couloir ?
Vane bafouille. Ses dents claquent.
— Douze... peut-être quatorze...
— Alors cours pendant quatorze secondes.
Ils s’enfoncent dans la zone de congélation. La température chute à moins vingt degrés. La vapeur de leur souffle forme des nuages épais. Ici, le bruit est différent. Mat. Absorbé par les parois isolantes.
Au centre de la pièce, une silhouette attend.
Elle est assise sur une chaise pliante en aluminium. Un tailleur Chanel gris perle. Un scalpel à la main. L’Épicière.
À ses côtés, deux hommes massifs. Des ex-spetsnaz, à en juger par la position des mains et la cicatrice sur la joue du plus vieux. Ils ne portent pas de masques. Ils n'en ont plus besoin. Personne n'est censé témoigner.
— Elias, dit l’Épicière. Sa voix est un froissement de papier de soie. Tu as l’air en forme. La cure te réussit.
Thorne garde son arme pointée sur le triangle facial du premier garde.
— Le contrat est caduc, dit Thorne.
— Un contrat n’est jamais caduc. Il est rempli ou il est rompu par la mort. Tu connais les règles. Tu les as écrites avec moi dans les Balkans.
L’Épicière se lève. Elle manipule son scalpel avec une dextérité de chirurgien. Elle s’approche, sans crainte. Elle sait que Thorne ne tirera pas. Pas encore.
— Tu protèges ta source, continue-t-elle. C’est pragmatique. Mais tu oublies une chose, Elias. La biologie est une science exacte. La compatibilité est rare. Mais elle n'est pas unique.
Elle désigne son propre cou, où une petite cicatrice de biopsie est visible sous le collier de perles.
— Nous partageons la même pathologie, Elias. Mais moi, j’ai les moyens de m’offrir une ferme entière de donneurs. Vane n'est qu'un chiffre parmi d'autres.
Thorne sent un picotement dans sa nuque. Un signal d’alarme vieux de vingt ans.
— Tu as déjà ton donneur, déduit Thorne.
— J’en ai trois. Vane était pour toi. Une récompense pour tes bons services. Une laisse biologique. Mais tu as mordu la main qui te soignait.
Elle fait un signe de tête.
Le premier garde sort un boîtier de sa poche. Un détonateur.
— L’abattoir est piégé, Elias. Thermite. Ça brûle à 2500 degrés. Ça ne laisse aucune trace de moelle. Aucune trace d'ADN. Juste des cendres et du verre fondu.
Thorne regarde Vane. Le comptable est livide. Il a compris. Il n'est plus une ressource. Il est un déchet industriel.
— Tu ne sortiras pas d'ici non plus, dit Thorne.
— J’ai toujours une porte de sortie. Contrairement à toi, je ne me salis jamais les mains.
Elle recule vers une porte blindée au fond de la chambre froide.
Thorne analyse la situation. Vitesse de sortie de la balle : 360 mètres par seconde. Distance de la cible : 15 mètres. Temps de réaction du garde au détonateur : 0,2 seconde.
Il n'a pas le choix.
Thorne ne tire pas sur le garde. Il tire sur la conduite de fréon qui court au-dessus de l’Épicière.
Le gaz s'échappe dans un sifflement strident. Une brume glaciale envahit la pièce. Visibilité nulle en deux secondes.
— Vane ! Au sol ! hurle Thorne.
Il utilise sa mémoire spatiale. Trois pas à gauche. Deux pas devant. Il sent la présence du premier garde. Il ne voit pas. Il écoute. Le froissement du nylon.
Thorne frappe bas. Il brise le genou du garde d'un coup de talon. L'homme s'effondre sans un cri. Un professionnel. Thorne lui loge une balle dans le palais. Le détonateur roule sur le sol gelé.
Le deuxième garde tire au jugé dans le brouillard. Les impacts de balles font voler des éclats d'isolation thermique.
Thorne rampe. Le froid lui brûle la peau, mais ses cellules sont en feu. L’adrénaline sature son système. Il trouve le détonateur. Il le glisse dans sa ceinture.
Il repère l’Épicière à la lueur rouge du voyant de la porte blindée. Elle s’apprête à sceller le sas.
Thorne se redresse. Il n'utilise pas son arme. Il lance le couteau de désossage.
L’acier fend la brume de fréon. Il vient se ficher dans la main de l’Épicière, celle qui tient le badge d’accès. Elle lâche un cri aigu. Un son inhumain. Le badge tombe du mauvais côté du seuil.
Thorne est sur elle en trois foulées.
Il la saisit par les cheveux et la plaque contre la paroi givrée. Le métal lui colle à la peau.
— Le code de désactivation, grogne Thorne.
— Va en enfer, Elias.
Il appuie le canon de son Glock contre sa pommette. Le métal froid contre la peau de porcelaine.
— On y va tous les deux. Mais toi, tu iras en morceaux.
Le deuxième garde surgit du brouillard. Thorne ne se retourne pas. Il utilise l’Épicière comme bouclier humain. Le garde hésite.
Une seconde d'hésitation. C'est tout ce qu'il faut.
Vane apparaît derrière le garde. Il tient un crochet à viande en acier. Un geste maladroit. Une force de désespéré. Il plante le crochet dans l'épaule du colosse et tire de tout son poids.
Le garde bascule en arrière, hurlant de douleur. Thorne l'achève d'une balle dans le thorax.
Silence. Seul le sifflement du fréon subsiste.
Thorne regarde l’Épicière. Elle saigne. Son sang est d'un rouge trop clair. Anémique. Comme le sien il y a trois jours.
— Le code, répète Thorne.
Elle sourit. Ses dents sont tachées de rouge.
— Il n'y a pas de code, Elias. C’est un système à sens unique. La thermite se déclenche dans soixante secondes.
Thorne la lâche. Elle s'effondre, une poupée de luxe brisée.
Il attrape Vane par le bras.
— On court.
— Par où ? La porte est bloquée !
Thorne regarde le plafond. Les rails. Ils mènent aux quais de déchargement. Il y a une trappe d'évacuation pour les chariots automatisés.
— Grimpe sur mes épaules.
— Quoi ?
— Grimpe !
Vane s'exécute. Il est lourd. Thorne sent ses vertèbres craquer, mais il tient. La moelle. La force de l'hôte.
Vane atteint le rail. Il se hisse dans le conduit étroit. Thorne saute, attrape le rebord. Ses doigts glissent sur le givre. Il s'accroche à la force des avant-bras.
Il se hisse à son tour dans le tunnel de métal.
Derrière eux, une lueur orange commence à dévorer la chambre froide. La température monte en flèche. L'odeur de la viande qui brûle remplace celle de l'ozone.
Ils rampent dans le conduit sombre. Le métal brûle leurs paumes. Dix mètres. Vingt mètres.
La déflagration les projette en avant. Une onde de choc thermique qui leur souffle les poumons.
Ils sont expulsés sur le goudron mouillé du quai de déchargement. La pluie tombe toujours. Froide. Bénie.
Thorne se relève péniblement. Ses vêtements fument. Ses sourcils ont disparu.
À quelques mètres, l'abattoir est une torche géante. Le béton explose sous la chaleur.
Vane est allongé sur le dos, regardant le ciel noir. Il rit. Un rire hystérique.
— On est vivants... Thorne, on est vivants !
Thorne ne rit pas. Il vérifie son pouls. 90 battements. Stable.
Il regarde ses mains. Elles ne tremblent pas.
Il s'approche de Vane. Il tend la main. Le comptable la saisit, s'attendant à être aidé.
Thorne referme ses doigts sur le poignet de Vane. Une prise de fer.
— Tu m’appartiens, Vane. Chaque cellule de ton corps est ma propriété.
Vane s'arrête de rire. Il voit les yeux gris de Thorne. Des yeux de prédateur qui a trouvé sa réserve de nourriture.
— On va où maintenant ? demande Vane d'une voix éteinte.
Thorne regarde vers l'horizon, là où les lumières de la ville brillent comme des diamants sur du velours sale.
— On va trouver un médecin. Un vrai. Et après, on va traquer les deux autres donneurs de l’Épicière.
Il glisse sa main dans sa poche. Il sent l'incisive.
— Je n'aime pas partager mon sang.
Thorne marche vers la voiture de fuite dissimulée sous le viaduc. Vane le suit, boitant, ombre fragile derrière le spectre.
Le contrat n'est pas fini. Il vient de muter.
Ce n'est plus une question d'argent. C'est une question de territoire biologique.
Thorne démarre le moteur. Le bruit du V8 est un grognement sourd dans la nuit.
— Prochaine étape : le Bloc, dit Thorne. Attache ta ceinture, Thomas. On va devenir immortels.
La voiture disparaît dans la brume, laissant derrière elle le brasier de l'abattoir.
L’odeur de l’ozone s’est dissipée. Il ne reste que celle de la survie.
**FIN DU CHAPITRE 13**
Zéro absolu
Le Block. Seize degrés Celsius. L’odeur de l’eau de Javel sature l’air. Elle ne masque pas l’effluve métallique du sang ancien. Elias Thorne pousse la porte blindée. Le mécanisme de la serrure est huilé. Pas de bruit. Derrière lui, Thomas Vane trébuche. Le comptable respire avec difficulté. Ses poumons sifflent. La peur a un son : une expiration courte, saccadée.
Thorne ne se retourne pas. Ses yeux scannent le hall d’entrée. Carrelage blanc. Néons vacillants. À gauche, la salle d’attente. Trois chaises en plastique boulonnées au sol. À droite, le couloir menant au bloc opératoire.
— Marche, ordonne Thorne.
Sa voix est un frottement de papier de verre. Son corps est une machine en fin de cycle. Le manque de plaquettes transforme chaque mouvement en risque d'hémorragie interne. Dans sa cuisse droite, un hématome s'étend. Une tache sombre sous le pantalon tactique. Sa moelle osseuse a démissionné. Il ne reste que la volonté. Et la balistique.
Ils progressent dans le couloir. Thorne tient son HK P30 à bout de bras. L'arme pèse trois kilos de trop. Ses doigts sont froids. Engourdis.
— Thorne, murmure Vane. Je vois rien. Il fait trop sombre.
— Tes yeux s'adapteront. Ton sang est riche en oxygène. Utilise-le.
Ils atteignent la porte du bloc. Elle est entrouverte. Un rai de lumière crue découpe le sol. Thorne s’arrête. Il plaque son dos contre le mur froid. Il écoute.
Le ronronnement d’un groupe électrogène. Le goutte-à-goutte d’un robinet mal fermé. Et un autre son. Un frottement métallique régulier. Pierre à aiguiser sur acier inoxydable.
L’Épicière est là.
Thorne vérifie sa chambre. Une cartouche de 9mm Parabellum, chemisée cuivre. 124 grains. Il engage le cran de sûreté. Il ne tirera pas tout de suite. Il doit évaluer les angles.
— Entre, Vane, dit Thorne. Seul.
Le comptable tremble. Ses dents s'entrechoquent. Un spasme involontaire du masséter.
— Elle va me tuer.
— Elle a besoin de ta moelle. Elle ne gâchera pas la marchandise. Entre.
Thorne pousse Vane dans la lumière. Le comptable bascule dans la pièce. Thorne pivote et se glisse dans l’ombre, derrière le chambranle.
La pièce est vaste. Un abattoir reconverti. Au centre, une table d’opération en inox. Des lampes scialytiques pendent du plafond comme des yeux de cyclopes éteints. Dans le coin, une silhouette est assise.
L’Épicière.
Elle porte un tablier de chirurgie en plastique transparent par-dessus son tailleur Chanel. Ses cheveux gris sont tirés en un chignon serré. Pas une mèche ne dépasse. Sur ses genoux, un plateau en cuir contient une douzaine de scalpels. Elle en manipule un. La lame brille.
— Elias, dit-elle. Tu as du retard.
Sa voix est calme. Une nappe de velours sur un lit de rasoirs.
— Le trafic était dense, répond Thorne depuis l’obscurité.
Vane reste planté au milieu de la pièce. Il ressemble à un animal de laboratoire attendant l'injection.
— Tu es pâle, Elias. Tes joues sont creusées. Ta numération doit être catastrophique. Combien ? Un million de plaquettes ? Moins ?
— Assez pour finir le contrat.
L’Épicière lève les yeux vers Vane. Elle sourit. C’est une expression purement mécanique. Un étirement des muscles faciaux sans aucune impulsion nerveuse de joie.
— Thomas Vane. Le donneur universel. Une anomalie statistique magnifique. Ta moelle est une usine à miracles, Thomas. Dommage que ton cerveau soit si médiocre.
Elle se lève. Ses mouvements sont fluides. Elle n’est pas malade. Elle est l’entropie en personne. Elle s’approche de la table d’opération.
— Allonge-toi, Thomas. On va commencer la ponction. Elias va surveiller la porte. Comme un bon chien de garde.
— Le contrat a changé, dit Thorne.
Il sort de l’ombre. Il pointe le HK P30 vers le plexus de la femme. Sa main tremble de deux millimètres vers la gauche. Il corrige la visée.
L’Épicière s’arrête. Elle incline la tête.
— Le contrat ne change jamais. Les clauses sont gravées dans le plomb.
— Je garde Vane. Il est ma survie.
— Ta survie est un investissement à perte, Elias. Tu es une machine obsolète. Ton sang est de la boue. Vane appartient au cartel. Il appartient à la science.
Elle fait un pas vers lui. Elle ne craint pas l’arme. Elle connaît Thorne. Elle sait qu’il calcule tout. Le coût d’une balle. Le risque d’un ricochet. La perte d’énergie.
— Tire, Elias. Mais si tu me tues, qui fera la greffe ? Qui connaît le protocole d’extraction rapide sans détruire les cellules souches ? Pas toi. Toi, tu sais seulement détruire.
Thorne sent une goutte de sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale. Son cœur s’emballe. Tachycardie. Signe clinique d’une anémie sévère. Sa vue se trouble sur les bords. Un effet tunnel.
Il doit agir. Maintenant.
Il baisse l’arme de trois degrés.
— Tu ne tireras pas, dit l’Épicière. Tu as trop peur de mourir.
Elle sort un second scalpel de sa poche. Une lame courbe. Type 12. Conçue pour les incisions précises dans les tissus mous. Elle s’approche de Vane. Elle veut marquer son territoire.
— Éloigne-toi de lui, dit Thorne.
— Ou quoi ? Tu vas gâcher ma moquette ?
L’Épicière pose la lame sur la gorge de Vane. Une fine ligne rouge apparaît sur la peau du comptable. Une perle de sang. Le premier signe de la récolte.
Thorne ferme l’œil gauche. Il calcule.
Distance : 4,2 mètres.
Obstacle : Table d'opération en acier inoxydable 304. Finition brossée.
Angle d’incidence : 45 degrés.
Cible : Artère fémorale de l'Épicière, masquée par la jambe de la table.
Il ne peut pas la viser directement. Elle utilise Vane comme bouclier humain partiel. Mais l’acier de la table est une surface de rebond parfaite pour une balle FMJ.
Thorne expire. Il vide ses poumons. Il stabilise son rythme cardiaque.
*Zéro absolu.*
Il presse la détente.
Le coup de feu déchire le silence du Block. Le flash de bouche illumine la pièce pendant une microseconde.
La balle de 9mm frappe le rebord inférieur de la table d’opération. Un impact sec. L’acier ne rompt pas. Il redirige. Le projectile ricoche selon une trajectoire ascendante.
L’Épicière pousse un cri court. Sec.
La balle vient de lui broyer le genou droit par l'arrière. L'os éclate en une douzaine de fragments calcaires. Elle s'effondre. Le scalpel glisse de ses doigts et tinte sur le carrelage.
Vane s'écarte en hurlant, se plaquant contre un mur.
Thorne avance. Chaque pas est une agonie. Ses articulations crient. Il arrive au-dessus de l’Épicière. Elle est au sol. Ses mains cherchent à comprimer la plaie. C’est inutile. L’artère est sectionnée. Le sang gicle en jets pulsatiles. Un rouge vif. Oxygéné. Le sang qu'il n'a plus.
— La balistique, murmure Thorne. C’est une science exacte. La biologie est une opinion.
L'Épicière le regarde. Ses yeux sont injectés de sang. Sa respiration devient un râle. Elle essaie de parler. Elle n'émet qu'un gargouillis. Un mélange de bile et d'hémoglobine.
Thorne ne ressent rien. Pas de triomphe. Pas de soulagement. Juste une analyse de fin de tâche.
Il observe le liquide s'étaler sur le carrelage. Le sang de l'Épicière est sombre sur le blanc. Il suit les lignes de fuite du carrelage. Elle meurt selon une géométrie précise.
— Thorne... aide-moi... dit-elle enfin.
Thorne range son arme. Il regarde sa propre main. Une ecchymose violacée recouvre maintenant tout son poignet. Le temps presse.
— Je n'aide pas les erreurs système, dit-il.
Il se détourne. Elle n'existe déjà plus. Elle est une statistique de mortalité en cours de traitement.
Il se dirige vers Vane. Le comptable est prostré. Des larmes coulent derrière ses lunettes de travers.
— Lève-toi, ordonne Thorne.
— Vous l'avez tuée... Elle est morte...
— Elle est en train de mourir. La nuance est importante pour le rapport de police. Maintenant, marche vers la salle de préparation.
Thorne saisit Vane par le col. Il le traîne vers la pièce adjacente. Son corps le lâche. Ses jambes pèsent du plomb. Sa vision se brouille. Des taches noires dansent devant ses yeux. Scotomes. Signe de défaillance cérébrale imminente.
Il pousse Vane sur le deuxième lit médicalisé.
— Écoute-moi, Vane. Dans le frigo, à gauche. Pochettes d'immunoglobulines. Et le kit de ponction. Tu sais t'en servir. Tu as financé cette clinique. Tu as lu les manuels.
— Je suis comptable, Thorne ! Pas médecin !
Thorne s'effondre sur un tabouret rotatif. Il sent le froid monter de ses pieds. Le froid du vide.
— Si je meurs, le cartel te trouvera en moins de deux heures. Je suis ton seul rempart. Si tu veux vivre, tu dois me réparer. Extrais ta moelle. Injecte-la.
— C'est impossible... Il faut des tests... la compatibilité...
— On est compatibles à 100 %. Le laboratoire l'a dit. La biologie ne ment pas. Fais-le.
Vane regarde Thorne. Il voit le prédateur brisé. Il voit l'homme qui se meurt pour pouvoir continuer à tuer.
Thorne ferme les yeux. Le bruit du monde s'estompe. Il n'entend plus que le battement erratique de son propre cœur. Un tambour lointain dans une cathédrale vide.
*Boum. Boum. Pause.*
Le silence dure trop longtemps.
Puis, il sent une main sur son bras. Une main chaude. Vivante. Le contact du donneur.
— Je vais essayer, dit la voix de Vane.
Thorne ne répond pas. Il n'a plus d'énergie pour la parole. Il se laisse glisser du tabouret. Son corps frappe le carrelage. Le choc devrait lui faire mal. Il ne sent rien.
Le carrelage est froid. Zéro absolu.
Il voit les chaussures de Vane s'agiter autour de lui. Il entend le bruit métallique des instruments qu'on déballe. Le déchirement du plastique. Le cliquetis des seringues.
Thorne fixe le plafond. Les néons forment des lignes parallèles parfaites.
Il pense à son bocal de formol. Il pense aux dents. Il pense qu'il va falloir faire de la place pour celles de l'Épicière. Si son cœur repart.
Sa respiration ralentit.
Un.
Deux.
Trois.
L'obscurité n'est pas noire. Elle est grise. Comme ses yeux.
La dernière chose qu'il perçoit est la sensation d'une aiguille s'enfonçant dans son sternum. Une douleur aiguë. Une décharge électrique.
La vie qui tente de forcer la porte d'une maison en ruines.
Thorne sourit intérieurement. La chasse n'est pas finie. Elle ne fait que changer de support.
Puis, le noir complet. Fin du signal.
**FIN DU CHAPITRE 14**
Sang Neuf
Lisbonne. Place du Commerce. Avril.
Le thermomètre digital de la pharmacie indique vingt-deux degrés. L’air est saturé de sel et de gasoil. Elias Thorne est assis à la terrasse d’un café sans nom. Il porte une chemise en lin blanc. Manches longues. Le tissu cache les traces de ponctions sur ses avant-bras. Il boit une eau minérale plate. Température ambiante. Son estomac ne tolère plus le caféine. Son foie traite encore les résidus de la ciclosporine.
Il attend.
Vingt minutes s'écoulent. Thorne ne bouge pas. Il a appris l’immobilité absolue dans les hôpitaux. Le corps humain est une machine lente. La guérison est un processus géologique.
Il consulte sa montre. 11h42.
L'objectif apparaît à l'angle de la Rua Augusta. Thomas Vane. Ou plutôt l'homme qui portait ce nom. Il a perdu dix kilos. Il porte une barbe courte, grisonnante. Des lunettes d'écaille. Une veste d'un bleu terne. Il ressemble à un professeur de géographie en année sabbatique. Son nouveau passeport indique « Simon Ganz ». Nationalité suisse.
Vane s’arrête devant un kiosque. Il achète le *Diário de Notícias*. Il paie en liquide. Des pièces de monnaie. Pas de trace numérique. Thorne a bien fait son travail. La logistique de disparition était incluse dans le prix du sang.
Thorne observe la démarche de Vane. Le pas est assuré. La colonne vertébrale est droite. Le sujet est en bonne santé. Sa moelle osseuse produit des globules rouges en quantité optimale.
Thorne pose la main sur son propre sternum.
Sous l'os, au centre de sa poitrine, une usine travaille. Des millions de cellules se divisent. Elles portent le code génétique de l'homme au kiosque. C’est une colonisation pacifique. Une invasion nécessaire. Thorne est une chimère biologique. 98 % de son sang appartient à Thomas Vane. Ses propres leucocytes ont été exterminés. Les nouveaux sont des mercenaires. Ils patrouillent dans ses veines. Ils reconnaissent les virus. Ils attaquent les bactéries.
Thorne se lève. Il laisse un billet de cinq euros sur la table. Le pourboire est excessif. Il s'en moque.
Il suit Vane à trente mètres de distance.
La foule est dense. Des touristes allemands. Des pickpockets locaux. Thorne analyse les profils. Un homme en veste de cuir noir, trop chaude pour la saison. Main droite dans la poche. Trop rigide. Thorne change d'angle. Il identifie la menace potentielle. Un simple touriste avec un appareil photo encombrant. Le rythme cardiaque de Thorne reste à soixante-quatre battements par minute. Régulier. Mécanique.
Vane s'engage dans une ruelle en pente. L'Alfama. Les pavés sont glissants.
Thorne se rapproche. Il sent l'odeur de la lessive de Vane. Un parfum de lavande synthétique. Le genre de détail qui rend un homme invisible. Vane s'arrête devant une porte en bois sombre. Il sort ses clefs.
C’est le moment.
Thorne ne sort pas d’arme. Il n’en a pas besoin. Son arme est dans son thorax.
— Simon.
Vane sursaute. Les clefs tombent sur le pavé. Un bruit métallique, sec. Vane se retourne. Ses yeux s'écarquillent derrière ses verres correcteurs. Sa bouche s'entrouvre. Ses mains tremblent. C'est un réflexe moteur primitif. Le système limbique envoie de l'adrénaline. Le cœur de Vane s'emballe.
Le cœur de Thorne, lui, reste stable. Il reçoit les mêmes signaux chimiques, mais il les ignore.
— Vous, souffle Vane.
Sa voix est éraillée. Il a peur. Il a raison d'avoir peur.
Thorne ramasse les clefs. Il les tend à Vane. Ses doigts effleurent la paume du comptable. Un contact de peau à peau. Une transmission de chaleur.
— Le dernier rapport d’analyses, dit Thorne.
— Quoi ?
— Votre hémoglobine. 14,2 g/dl. C’est excellent.
Vane récupère ses clefs. Il ne comprend pas. Il ne comprendra jamais la dimension chirurgicale de leur lien. Il voit un tueur. Thorne voit un réservoir de pièces détachées dont il a pris possession.
— Pourquoi êtes-vous ici ? demande Vane. Ils vous ont envoyé ? L’Épicière ?
Thorne fixe le vide derrière l'épaule de Vane.
— L’Épicière est morte, dit Thorne.
Il ne précise pas comment. Il ne mentionne pas la rupture de l'artère fémorale dans la chambre froide. Il ne mentionne pas le silence qui a suivi le dernier cri. Ce sont des données inutiles.
— Alors pourquoi ? insiste Vane.
— Je vérifiais l'investissement.
Thorne fait un pas en arrière. Il scanne le visage de Vane une dernière fois. Les rides aux coins des yeux. La pigmentation de l'iris. Il mémorise chaque détail. C’est une inspection technique. Un inventaire.
— Vous êtes en sécurité, Simon. Personne ne viendra. Vous n'existez plus.
Vane déglutit. Sa pomme d'Adam monte et descend.
— Et vous ?
Thorne ne répond pas. Il n'y a pas de réponse pour le futur. Il n'y a que le présent. La rémission.
Il fait demi-tour. Il descend la ruelle. Ses muscles répondent parfaitement. La fatigue chronique a disparu. Les douleurs articulaires sont un souvenir lointain. Il se sent neuf. Comme une arme sortant de son emballage d'usine. Huilée. Précise. Létale.
Il atteint le quai. Le Tage est d'un gris métallique sous le soleil de midi. Un ferry quitte la rive. Le bruit des moteurs est un ronronnement sourd.
Thorne s'arrête devant un garde-corps en fer forgé. Il sort son téléphone crypté de sa poche. Il tape un code. Accès refusé. Il tape un second code. La base de données s'ouvre.
Il cherche le nom de Thomas Vane. Il appuie sur l'icône de la corbeille.
*Supprimer l'entrée ?*
*OUI.*
Le dossier disparaît. Les chiffres, les comptes détournés, les localisations, les compatibilités HLA. Tout est effacé. Le serveur distant situé en Islande formate l'espace disque.
Le contrat est clos.
Thorne regarde ses mains. Elles sont stables. La peau est saine. Les taches de vieillesse prématurée causées par la maladie ont blanchi. Il est un homme sans passé, vivant grâce au futur d'un autre.
Il ressent une sensation étrange dans sa poitrine. Ce n'est pas de la gratitude. Ce n'est pas de l'empathie. C'est une résonance. Un écho biologique.
Il pense au bocal de formol dans son appartement sécurisé à Berlin. Les dents de ses cibles. Il pense qu'il doit le jeter. Le bocal appartient à l'ancien Elias Thorne. L'homme qui mourait.
Le nouvel Elias Thorne n'a pas besoin de trophées. Il est son propre trophée.
Il marche vers la station de métro Cais do Sodré. Il se fond dans la masse des pendulaires. Il est un parmi des milliers. Une cellule saine dans un organisme urbain.
Il a trois millions d'euros sur un compte aux îles Caïmans. Il a un corps fonctionnel. Il a une espérance de vie statistique de quarante ans.
Il s'arrête devant un distributeur de journaux. Il regarde son reflet dans la vitre. Ses yeux gris acier sont clairs. Le blanc de l'œil est pur. Pas de jaunisse. Pas d'anémie.
Il sourit. C’est un mouvement de lèvres bref, presque invisible. Un test de motricité faciale.
Le sang de Vane circule dans ses artères. Il transporte l'oxygène vers son cerveau. Il nourrit ses muscles. Il est l'essence qui fait tourner le moteur.
Thorne entre dans la station. Il descend l'escalator. L'air est plus frais ici. Odeur d'ozone. Comme dans la clinique clandestine. Mais cette fois, l'ozone ne précède pas la douleur. Il précède le mouvement.
Le train arrive. Un monstre d'acier et de verre.
Thorne monte à bord. Il reste debout. Il n'a pas besoin de s'asseoir. Il n'est plus fatigué.
Les portes se ferment. Un signal sonore aigu.
Le train s'élance dans le tunnel. L'obscurité défile. Thorne ferme les yeux. Il écoute.
*Boum. Boum. Boum.*
Le rythme est parfait. Soixante-douze battements par minute. La cadence d'un prédateur au repos.
Le signal est fort. Le signal est clair.
Thorne est vivant.
La chasse peut reprendre. Mais cette fois, les règles ont changé. Il ne tue plus pour l'argent. Il ne tue plus pour l'employeur. Il tue pour maintenir l'équilibre de sa propre chimie.
Il est l'architecte de sa propre survie.
À la station suivante, il descend. Il ne regarde pas en arrière. Le passé est une biopsie dont il a déjà reçu les résultats. Négatif.
Il sort de la station. La lumière du jour le frappe. Il ne cligne pas des yeux.
Le monde est un champ de tir. Et Elias Thorne vient de recharger.
**FIN DU CHAPITRE 15**
**FIN DE L'OPÉRATION OS**