Tuez le Major
Par Marcus V. — Polar
Minuit pile. Le mécanisme de l'horloge s'enclenche. Le doyen Moretti occupe le centre de la pièce. Il est mort. Sa carotide est ouverte. Le sang sature les fibres du tapis persan. L'ivoire du coupe-papier brille sous la lumière. La lame est rouge sur dix centimètres. Victor Kergal regarde sa montre....
00:00 - L'Arrêt de Mort
Minuit pile. Le mécanisme de l'horloge s'enclenche. Le doyen Moretti occupe le centre de la pièce. Il est mort. Sa carotide est ouverte. Le sang sature les fibres du tapis persan. L'ivoire du coupe-papier brille sous la lumière. La lame est rouge sur dix centimètres. Victor Kergal regarde sa montre. Il ne bouge pas. Ses mains de pianiste restent le long du corps. Jade Moreno se plaque contre le mur. Elle lisse son tailleur. Ses doigts pétrissent le tissu. Arthur Vanek transpire. La sueur coule dans ses yeux. Il essuie son front avec sa manche. Sarah Lévy observe la scène. Elle ne cligne pas des paupières. Marc Tissier serre les poings. Ses muscles saillent sous sa chemise.
Un bruit sourd retentit. La porte de la salle 402 se verrouille. Les pênes s'insèrent dans le cadre en acier. Le script informatique s'exécute sur l'écran mural. Des lignes de code défilent. Les chiffres apparaissent en rouge. 60:00. Le décompte commence. La ventilation s'arrête. L'air devient lourd. L'odeur du fer remplit l'espace. Moretti a la bouche ouverte. Sa langue est mauve. Le sang ne coule plus. Il coagule sur le tapis.
Victor s'approche du bureau. Il évite la flaque. Ses chaussures ne font aucun bruit. Il examine le clavier. Les touches sont bloquées. Le système est fermé. Il se tourne vers les autres. Son visage est de marbre. Jade respire par la bouche. Elle pose une main sur son ventre. Son regard fuit le cadavre. Arthur s'effondre sur une chaise. Le cuir grince. Il gémit. Sarah sort son stylo. Elle appuie sur le bouton. Un clic discret. Elle enregistre.
Le cadavre refroidit. La température de la pièce est de vingt degrés. Le sang a parcouru deux mètres. Il touche le pied d'une table basse. Victor observe la plaie. Les bords sont irréguliers. Le coup est venu de la droite. L'angle est descendant. La force a brisé le cartilage. Le coupe-papier est un objet de collection. Il pèse trois cents grammes. L'ivoire est lisse. Le manche est sculpté.
Arthur Vanek se lève. Ses jambes tremblent. Il marche vers la porte. Il tire sur la poignée. Le métal ne bouge pas. Il frappe le panneau blindé. Le son est mat. Il n'y a pas d'écho. La salle 402 est isolée. Les murs contiennent du plomb. Les téléphones n'ont pas de signal. Jade Moreno regarde son écran. Zéro barre. Elle range l'appareil dans son sac. Ses mouvements sont saccadés.
Marc Tissier s'approche du corps. Il s'accroupit. Il ne touche rien. Il observe les chaussures du doyen. Les semelles sont propres. Moretti n'a pas lutté. Il connaissait son agresseur. La chaise du bureau est renversée. Un Code Civil gît au sol. Les pages sont cornées. Sarah Lévy note ce détail. Elle regarde les mains de Marc. Elles sont tachées d'encre. Marc remarque son regard. Il cache ses mains dans ses poches.
Le compteur affiche 54:12. Les chiffres reflètent sur les vitres. La tour de verre surplombe la ville. Les lumières extérieures sont des points fixes. Personne ne regarde la salle 402. Victor Kergal prend la parole. Sa voix est monocorde. Il énonce les faits. Le doyen est mort. Nous sommes enfermés. Le script demande un coupable. Ou un nettoyage complet. Il n'y a pas d'autre issue.
Jade Moreno ricane. Le son est sec. Elle pointe Victor du doigt. Ses ongles sont vernis en rouge. La couleur correspond au sang. Elle accuse le Major. Il était le dernier en entretien. Victor ne répond pas. Il vérifie l'heure sur sa montre. Il compare avec l'écran. La synchronisation est parfaite. Il regarde Jade. Ses pupilles sont contractées. Il note sa main sur son abdomen. Le geste est instinctif.
Arthur Vanek fouille ses poches. Il sort un mouchoir. Il s'essuie le visage. L'odeur de sa sueur est acide. Il parle de son père. Il parle d'argent. Il veut payer pour sortir. Sa voix monte dans les aigus. Marc Tissier lui ordonne de se taire. Le silence revient. On entend le bourdonnement des serveurs. Le script continue sa progression.
Sarah Lévy se déplace. Elle contourne le bureau. Elle examine les étagères. Les dossiers sont classés par ordre alphabétique. Elle cherche le dossier Kergal. L'emplacement est vide. Elle regarde Victor. Victor regarde le plafond. Une caméra est fixée dans le coin. La diode est éteinte. Les câbles sont sectionnés. Le travail est propre. L'outil utilisé était une pince coupante.
Le sang sur le tapis change de couleur. Il devient sombre. La flaque est une carte géographique. Arthur Vanek marche dedans. Il laisse des empreintes sur le parquet. Victor Kergal le signale. Arthur regarde ses chaussures. Il panique. Il frotte sa semelle contre le bois. Il étale la preuve. Marc Tissier l'attrape par le col. Il le secoue. Arthur pleure sans bruit. Les larmes coulent sur ses joues grasses.
Jade Moreno s'assoit. Elle croise les jambes. Son tailleur remonte sur ses cuisses. Elle regarde le coupe-papier. L'ivoire est une dent d'éléphant. C'est une arme de classe 6. Elle est efficace à courte portée. Le doyen a été surpris. Il n'a pas crié. La section de la trachée a étouffé le son. L'assassin est précis. L'assassin est calme.
Victor Kergal s'approche de la fenêtre. Il regarde le vide. La chute serait de cent mètres. Le verre est incassable. Il est conçu pour résister aux explosions. Il revient vers le centre de la pièce. Il ramasse le Code Civil. Il le pose sur le bureau. Il lisse la couverture. Le titre est doré. Le droit est une science exacte. Le crime est une erreur de calcul.
Le compteur affiche 45:30. Le temps s'accélère dans les esprits. Les alliances se forment visuellement. Jade se rapproche d'Arthur. Elle a besoin de son influence. Marc reste près de Sarah. Il a besoin de sa mémoire. Victor reste seul. Il est le Major. Il est la cible. Il le sait. Il observe les muscles de Marc. Marc est un boursier. Il travaille sur les chantiers l'été. Sa force physique est supérieure.
Sarah Lévy brise le silence. Elle parle du script. Elle connaît ce type de verrouillage. C'est un protocole de sécurité bancaire. Seul un administrateur peut l'activer. Ou un étudiant en droit ayant piraté le réseau. Elle regarde Victor. Victor a des compétences en informatique. Il a falsifié ses notes. Sarah le sait. Elle a vu les fichiers originaux. Elle a les preuves dans son stylo.
Arthur Vanek vomit. Le liquide se mélange au sang. L'odeur devient insupportable. Jade Moreno se détourne. Elle a un haut-le-cœur. Elle pense à l'enfant. L'enfant du mort. Le secret pèse dans son ventre. Elle regarde le corps de Moretti. Elle ne ressent rien. Elle veut juste le diplôme. Elle veut la place de Major. Elle regarde le dos de Victor. Elle imagine le coupe-papier entre ses omoplates.
Marc Tissier examine la porte. Il cherche les charnières. Elles sont invisibles. Le cadre est intégré à la structure. Il frappe le mur. Le béton est plein. Il n'y a pas de sortie de secours. La salle 402 est un coffre-fort. Le doyen aimait la discrétion. Il est mort dans la discrétion.
Victor Kergal prend le coupe-papier. Il utilise son mouchoir. Il ne laisse pas d'empreintes. Il soupèse l'objet. Il regarde les autres. Le groupe recule. La tension est physique. Les corps se tendent. Les respirations sont courtes. Victor pose l'arme sur le bureau. Il la place parallèlement au bord. Il est méthodique. Il propose un vote.
Le compteur affiche 38:15. La lumière baisse d'un ton. Le système passe en mode économie. Les ombres s'allongent. Le cadavre de Moretti semble bouger. C'est un effet d'optique. Les muscles se relâchent après la mort. Un gaz s'échappe des poumons. Le son ressemble à un soupir. Arthur Vanek hurle. Il se cache le visage.
Sarah Lévy ne bouge pas. Elle analyse la réaction d'Arthur. Elle analyse la froideur de Victor. Elle analyse la haine de Jade. Elle analyse la force de Marc. Elle possède toutes les données. Elle attend le moment opportun. Le script décompte les secondes. Le sang est maintenant noir. La pièce est un tribunal. Le juge est au sol. Les avocats sont les suspects. La sentence sera capitale.
Victor Kergal s'assoit dans le fauteuil du doyen. Il prend la place du mort. Il croise ses mains de pianiste. Il attend. Ses yeux sont des scanners. Il regarde le chronomètre. 35:00. La moitié du temps est écoulée. Le jeu commence vraiment. Il n'y aura pas de pitié. Il n'y aura qu'un survivant. Le diplôme est à ce prix. Le Major ne perd jamais.
La Méthode Kergal
Victor Kergal ajuste sa cravate. Ses doigts ne tremblent pas. Il fixe Arthur Vanek. Vanek transpire. La sueur coule sur son col blanc. Victor parle. Sa voix est un scalpel. « Assez de bruit. Écoutez. » Le silence revient. Il est pesant. Le cadavre occupe le centre de la pièce. Moretti est une masse inerte. Le sang a cessé de couler. Il coagule sur la moquette grise. La couleur vire au brun.
Jade Moreno s'accroupit. Elle sort un mouchoir en soie. Elle frotte son talon droit. La tache est tenace. Elle utilise sa salive. Le cuir brille à nouveau sous la lumière crue. Ses mouvements sont saccadés. Elle ne regarde pas le corps. Elle regarde son travail. Le nettoyage est une priorité. Une preuve physique est une condamnation. Elle le sait. Elle range le mouchoir dans sa pochette. Le tissu est gâché. Elle le jettera plus tard.
Sarah Lévy ajuste ses lunettes. Elle note l'angle de la tête de Jade. Elle enregistre le rythme respiratoire de Marc Tissier. Marc serre les poings. Ses articulations blanchissent. Il fixe le mur. Victor se lève. Il marche vers le bureau en acajou. Ses pas sont feutrés. Il désigne le chronomètre mural. 34:12. Le temps est une ressource finie. Il faut la gérer.
« Première règle. Pas d'émotion. » Victor regarde chaque visage. Ses yeux sont des billes d'acier. « Deuxième règle. La logique prime. » Il pointe le coupe-papier. L'ivoire est maculé. La lame est fine. Elle a tranché la carotide. Le geste était précis. Un amateur aurait hésité. L'assassin connaissait l'anatomie. Ou il a eu de la chance. Victor ne croit pas à la chance. Il croit aux probabilités.
Il analyse les positions initiales. Qui était le plus proche ? Qui a les mains propres ? Jade se redresse. Ses yeux sont secs. Elle regarde Victor. Elle évalue la menace. Victor est le Major. Il occupe le sommet de la pyramide. Pour survivre, il faut le suivre. Ou le briser. Arthur gémit dans un coin. Il est une variable instable. Victor s'approche de lui. Il lui saisit le menton. La peau d'Arthur est moite. Victor serre les doigts. « Calme-toi. Maintenant. » Arthur hoche la tête. Il a peur. La peur est un poison. Elle brouille le jugement.
Sarah observe la scène. Elle voit le tressaillement de la paupière gauche d'Arthur. Elle voit la rigidité du dos de Victor. Elle stocke les informations. Le script informatique tourne sur l'écran principal. La porte reste close. Le verre de la tour reflète la ville. Les lumières sont lointaines. Ici, le monde s'arrête à ces murs. Victor retourne au corps. Il examine la plaie. Les bords sont nets. Il n'y a pas de traces de lutte. Moretti connaissait son tueur. Il ne s'est pas défendu. Il a ouvert la porte. Il a tourné le dos. Une erreur fatale.
Victor se redresse. Il regarde ses mains. Elles sont sèches. Il n'a pas touché le sang. Il est propre. Pour l'instant. Il désigne Marc Tissier. « Marc. Déplace le corps. » Marc ne bouge pas. Ses muscles sont tendus. « Pourquoi moi ? » Victor ne répond pas immédiatement. Il attend. Le silence est une pression. « Tu es le plus fort. C'est logique. » Marc s'approche. Il saisit les épaules du doyen. Le veston de Moretti glisse. Le corps est lourd. C'est un poids mort.
Marc tire le cadavre vers le coin sombre. Une traînée sombre marque la moquette. Jade grimace. Elle voit le travail de nettoyage doubler. Elle cherche un produit chimique dans le meuble bar. Elle trouve du gin. L'alcool servira de solvant. Elle verse le liquide sur la trace. L'odeur de genièvre remplit l'air. Elle se mélange à l'odeur de fer. C'est une combinaison écœurante. Jade frotte avec un rideau décroché. Elle travaille avec méthode.
Victor observe le bureau. Il cherche le mobile. Moretti avait des dossiers. Des dossiers sur chacun d'eux. Le Major ouvre le tiroir central. Il est verrouillé. Il utilise une règle en métal. Il fait levier. Le bois craque. Le tiroir cède. À l'intérieur, une chemise cartonnée. Victor l'ouvre. Il parcourt les pages. Ses yeux scannent les lignes. Il ne montre aucune surprise. Il referme la chemise. Il la glisse sous son bras.
Sarah Lévy s'approche de Victor. Elle ne fait pas de bruit. « Qu'est-ce que c'est ? » Victor ne la regarde pas. « Des données. » Sarah sourit. C'est un mouvement mécanique des lèvres. « Je sais ce qu'il y a dedans, Victor. J'ai tout enregistré. » Victor tourne la tête. Il fixe Sarah. Elle ne baisse pas les yeux. Elle est une menace silencieuse. Elle possède la mémoire de la pièce. Elle est le témoin invisible.
Arthur Vanek se lève. Il titube. Il va vers le bar. Il veut boire. Victor l'arrête d'un geste. « Pas d'alcool. On garde l'esprit clair. » Arthur s'arrête. Il tremble. « On va tous mourir ici. » Victor s'approche de lui. Il est à dix centimètres de son visage. « Personne ne meurt si on suit la procédure. » Il parle comme un manuel de droit criminel. La procédure est son armure.
Marc a fini de déplacer le corps. Il se tient debout, les mains rouges. Il regarde ses paumes. Il semble découvrir le sang pour la première fois. Il va vers le lavabo du cabinet de toilette attenant. L'eau coule. Le bruit est fort dans le silence. Le rouge tourbillonne dans la porcelaine blanche. Marc frotte ses ongles. Il utilise une brosse. Il est méticuleux. Il veut effacer le contact.
Jade a terminé la moquette. La tache est moins visible. L'odeur de gin est forte. Elle se relève. Elle lisse son tailleur. Elle regarde le chronomètre. 28:45. Le temps s'accélère. Victor prend la parole. Il se tient devant la fenêtre. La ville est à ses pieds. « Nous allons voter. » Le mot tombe comme une sentence. « Voter pour quoi ? » demande Marc en revenant dans la pièce. « Pour le coupable », répond Victor.
Sarah Lévy prend son stylo. Elle le fait tourner entre ses doigts. « Nous n'avons pas de preuves irréfutables. » Victor hoche la tête. « Nous allons les créer. » C'est la Méthode Kergal. La vérité n'est pas un fait. C'est une construction juridique. Si tout le monde est d'accord sur un mensonge, le mensonge devient la vérité. C'est la base du système. Ils sont des experts en la matière.
Jade sourit. Elle comprend le plan. Elle regarde Arthur. Arthur est la cible idéale. Il est faible. Il est riche. Il a des antécédents. « Arthur a perdu son calme », dit-elle. Sa voix est douce. Venimeuse. Arthur écarquille les yeux. « Quoi ? Non ! J'étais près de la fenêtre ! » Jade s'approche de lui. « Tu avais besoin d'argent. Ton père a coupé les vivres. Moretti le savait. »
Arthur recule. Il heurte le bureau. « C'est faux ! » Victor observe la joute. Il ne prend pas parti. Il attend que la structure se stabilise. Sarah note les réactions. Elle voit la panique d'Arthur. Elle voit le calcul de Jade. Elle voit l'indifférence de Marc. Marc se tient à l'écart. Il ne veut pas être impliqué. Mais dans cette pièce, l'inaction est une complicité.
Victor intervient. « Les faits, Arthur. Donne-nous des faits. » Arthur bafouille. Il cherche ses mots. Il n'en trouve pas. La logique l'abandonne. Il est une proie. Victor se tourne vers Marc. « Marc. Ton avis. » Marc regarde ses mains propres. « Il faut quelqu'un. Si c'est lui, ça me va. » La sentence est tombée. La majorité se dessine.
Sarah Lévy intervient. « Et le coupe-papier ? Il n'y a pas d'empreintes d'Arthur dessus. » Victor sort un mouchoir. Il prend l'arme sur le bureau. Il s'approche d'Arthur. Arthur essaie de s'enfuir. Marc le saisit par les bras. Il le plaque contre le bureau. Arthur se débat. Il crie. Victor ignore les cris. Il prend la main droite d'Arthur. Il force ses doigts à se refermer sur le manche en ivoire.
Le contact est établi. Les empreintes sont déposées. Victor relâche la main. Le coupe-papier tombe sur le bureau. « Maintenant, il y en a », dit Victor. Sa voix est monocorde. Il n'y a pas de haine. Il n'y a que de la gestion de crise. Arthur s'effondre au sol. Il pleure. C'est un bruit pathétique. Jade se détourne. Elle n'aime pas la faiblesse.
Victor regarde le chronomètre. 22:15. La première phase est terminée. Le coupable est désigné. Les preuves sont prêtes. Il reste la deuxième phase. La cohérence du récit. Ils doivent accorder leurs violons. Chaque détail doit coller. L'heure de l'altercation. Le mobile. La position des témoins. Ils s'asseyent autour de la table de conférence.
Victor dirige la session. Il pose des questions. Il corrige les réponses. Il façonne la réalité. Sarah enregistre tout. Elle sait que ce dossier est parfait. Trop parfait. Elle regarde Victor. Il est calme. Trop calme. Elle se demande s'il a prévu cela depuis le début. Le Major a toujours un coup d'avance.
La pièce est froide. La climatisation ronronne. Le cadavre de Moretti attend dans son coin. Il est le spectateur muet de sa propre condamnation. Le sang sur la moquette est sec. L'odeur de gin s'estompe. Il ne reste que l'odeur de la peur. Et celle de l'ambition. Victor Kergal ferme la chemise cartonnée. Il regarde la porte blindée. Le compte à rebours continue. Le diplôme est proche. Il suffit de tenir encore vingt minutes. Vingt minutes de logique pure. Vingt minutes sans pitié.
L'Écart de Conduite
Arthur Vanek essuie son front. Sa main droite tremble. La sueur imbibe le coton égyptien de son col. Le tissu blanc devient grisâtre. Il respire bruyamment par la bouche. L'air de la salle 402 est saturé d'humidité. Ses yeux roulent vers le cadavre du doyen. Moretti gît sur la moquette bleue. La plaie à sa gorge ressemble à une seconde bouche. Elle est muette.
Victor Kergal observe le groupe. Ses mains de pianiste reposent sur la table. Elles sont immobiles. Ses pupilles se fixent sur le poignet d'Arthur. Il repère une tache sombre. Elle marque la manchette droite. Le diamètre est de trois millimètres. La couleur vire au brun. Victor pointe l'index vers le bras de l'héritier.
"Ta manche, Arthur."
La voix de Victor est un scalpel. Arthur cache son bras derrière son dos. Le mouvement est brusque. Il heurte le bord de la table en chêne. Un stylo plume roule sur le sol. Le bruit du métal contre le bois résonne. Arthur déglutit. Sa pomme d'Adam effectue un trajet vertical rapide.
"C'est rien. C'est du vin."
Victor ne cille pas. Il se lève lentement. Ses 190 centimètres projettent une ombre sur les dossiers. Il contourne la table. Ses chaussures de cuir ne produisent aucun son. Il s'arrête à un mètre d'Arthur. L'odeur de la sueur grasse remplace celle du vieux papier.
"Le vin ne coagule pas, Arthur. Le sang, si. La projection est circulaire. L'angle d'impact est de quatre-vingts degrés. Tu étais près de lui."
Arthur recule. Ses talons claquent sur le parquet. Il finit par frapper la vitre blindée. Derrière lui, la ville est une grille de lumières froides. Il cherche son portefeuille dans sa veste. Ses doigts tâtonnent. Il sort une liasse de billets. Le papier craque sous la pression de ses pouces humides.
"Mon père règle ça. Il a les contacts nécessaires. On parle de millions. Vous aurez tous une place dans le cabinet. On efface les preuves. On paye les techniciens."
Sa voix monte dans les aigus. Elle se brise sur la dernière syllabe. Marc Tissier se lève à son tour. Le boursier déplace sa chaise sans ménagement. Ses muscles tendent les coutures de sa veste de sport. Il avance vers Arthur. Son visage est un masque de pierre. La cicatrice à sa lèvre blanchit.
"L'argent ne nettoie pas l'ADN, Vanek. La police scientifique arrive dans cinquante minutes. Ils vont passer la pièce au luminol. Ta manche va briller comme une enseigne."
Marc réduit l'espace. Il pèse quatre-vingt-dix kilos de muscle sec. Arthur en pèse cent dix de graisse et de panique. La confrontation est imminente. Marc s'arrête à quelques centimètres du visage d'Arthur. Il sent l'odeur du gin et de la peur.
"Donne ta chemise, Arthur."
"Non. Touche-moi pas. Mon père te fera rayer des listes. Tu finiras dans un bureau de poste en banlieue."
Marc saisit le col d'Arthur. Le tissu craque. Le bruit est sec. Arthur suffoque. Son visage vire au pourpre. Ses mains agrippent les poignets de Marc. Les ongles d'Arthur s'enfoncent dans la peau du boursier. Marc ne lâche pas. Il exerce une pression sur la carotide.
"Le Major a dit : ta manche. Je vais la prendre."
Victor regarde sa montre. Dix-huit minutes se sont écoulées. Le temps est une ressource qui s'épuise. Il observe la lutte sans intervenir. Sarah Lévy reste assise. Elle tient son stylo contre sa lèvre inférieure. Elle enregistre la scène. Ses yeux scannent les mouvements. Elle note la dilatation des pupilles d'Arthur. Elle note la contraction des trapèzes de Marc.
Arthur tente de frapper. Son coup de poing est lent. Marc esquive par une simple rotation du buste. Il saisit le bras droit d'Arthur. Il le tord derrière son dos. Un craquement sourd provient de l'épaule. Arthur hurle. Le son meurt contre les parois insonorisées.
"La ferme," ordonne Marc.
Il plaque Arthur contre la vitre. Le front de l'héritier s'écrase contre le verre froid. Une trace de buée se forme. Marc utilise sa main libre pour fouiller la poche d'Arthur. Il en sort un couteau de poche. La lame est propre. Il la jette sur la table. Victor l'examine. Il secoue la tête. Ce n'est pas l'arme du crime.
"Le coupe-papier, Marc. Vérifie ses poches intérieures."
Marc plonge sa main sous la veste d'Arthur. L'héritier se débat. Ses jambes s'agitent. Il frappe le sol de ses chaussures de luxe. Marc lui assène un coup de genou dans les lombaires. Arthur s'affaisse. Il gémit. Marc ressort sa main. Elle est vide.
"Rien ici."
Victor se rapproche. Il ramasse le stylo plume tombé au sol. Il regarde la tache sur la manche d'Arthur. Il sort un mouchoir en lin de sa poche. Il saisit le poignet d'Arthur avec fermeté. La peau est moite. Victor frotte la tache avec le tissu. Il porte le mouchoir à son nez. Il ne sent pas le fer. Il sent le sucre et l'alcool.
"C'est du porto," dit Victor. "Moretti en avait un verre sur son bureau."
Marc relâche sa prise. Arthur glisse le long de la vitre. Il s'assoit sur le sol. Il pleure sans bruit. Ses larmes tracent des sillons dans la sueur de ses joues. Il range ses billets froissés dans sa poche.
"Je vous l'avais dit. Je n'ai rien fait. Je voulais juste l'aider à se relever."
Victor retourne à sa place. Il croise les jambes. Son pantalon ne présente aucun pli. Il regarde le cadavre. Le sang de Moretti a cessé de couler. La flaque est une masse sombre et gélatineuse.
"Si ce n'est pas Arthur, c'est quelqu'un d'autre. La logique est binaire. Nous sommes six. Un mort. Cinq suspects."
Jade Moreno se lèche les lèvres. Elle ajuste sa jupe. Ses mains tremblent légèrement. Elle regarde Victor. Elle cherche une faille dans son armure de glace.
"On perd du temps," dit Jade. "Marc a failli lui briser le bras pour rien."
"Ce n'était pas pour rien," répond Victor. "C'était une élimination de variable. Arthur est hors de cause pour l'instant. Sa lâcheté est son alibi."
Marc reste debout près de la vitre. Il surveille Arthur. Il surveille la porte. Le compte à rebours numérique au-dessus de l'entrée affiche quarante-deux minutes. Les chiffres rouges défilent. Ils marquent la fin de leur carrière ou le début de leur liberté.
Victor ouvre à nouveau le dossier de la faculté. Il aligne les stylos sur la table. Chaque objet doit être à sa place. L'ordre est la seule défense contre le chaos. Il regarde Sarah.
"Sarah. Tu as tout noté. Relis la séquence de l'arrivée."
Sarah ouvre son carnet. Sa voix est monocorde. Elle lit les faits. L'heure d'entrée. La position initiale du corps. L'état de la serrure. Elle ne met aucune intonation. C'est un rapport technique.
"23h55. Entrée de Victor Kergal. 23h56. Entrée de Jade Moreno. 23h57. Entrée de Marc Tissier. 23h58. Entrée d'Arthur Vanek. 23h59. Entrée de Sarah Lévy. 00h00. Verrouillage automatique."
Victor hoche la tête. Il fixe Jade.
"Jade. Tu es entrée la deuxième. Le corps était déjà là. Tu n'as pas crié."
Jade soutient le regard. Ses yeux sont noirs. Elle ne baisse pas les cils.
"J'ai cru qu'il dormait. Il boit souvent le soir. J'ai vu le sang après. Quand Marc est arrivé."
"Mensonge," dit Marc. "Tu étais penchée sur lui. Tu cherchais quelque chose."
Le silence retombe sur la salle 402. Le ronronnement de la climatisation est le seul battement de cœur de la pièce. Victor Kergal joint ses mains sous son menton. Il analyse les visages. La violence physique a échoué avec Arthur. Il va falloir utiliser une autre méthode. La pression psychologique.
"Le coupe-papier a disparu," dit Victor. "L'ivoire est une matière organique. Elle absorbe les empreintes. Celui qui l'a pris porte le meurtre sur lui."
Arthur se relève péniblement. Il s'appuie sur la table. Il regarde Jade. Il regarde Marc. Sa peur se transforme en une méfiance agressive.
"Fouillez-les tous," crache Arthur. "Fouillez-les comme vous m'avez fouillé."
Marc fait un pas vers Jade. Elle ne recule pas. Elle sourit. C'est un sourire sans joie. Un simple étirement des muscles faciaux.
"Essaie de me toucher, Marc. Je porterai plainte pour agression sexuelle avant même que la police ne voie le cadavre. Ton dossier de boursier brûlera en une seconde."
Marc s'arrête. La menace est réelle. Le code pénal est leur seule arme. Ils le connaissent par cœur. Ils savent comment transformer une vérité en un vice de procédure.
Victor observe la scène. Il ne prend pas parti. Il attend que la faille apparaisse. Dans chaque système, il y a un point de rupture. Il suffit de trouver où appliquer la force. Il regarde le ventre de Jade. Elle resserre sa veste. Le geste est instinctif. Victor note l'information.
"Le temps s'écoule," dit Victor. "Le diplôme attend derrière cette porte. Ou la prison. Choisissez."
Il pose ses mains à plat sur la table. Le froid du bois remonte dans ses doigts. Il attend. La sélection naturelle fait son œuvre. Le plus faible finira par parler. Ou par mourir.
Jurisprudence du Silence
Sarah pose son stylo sur la table en chêne. Le métal claque contre le bois verni. Un voyant rouge clignote à l'extrémité du capuchon. L'objet est un dictaphone numérique haute sensibilité. Victor Kergal ne bouge pas. Ses yeux fixent la diode. Jade Moreno retient son souffle. Marc Tissier serre les poings. Ses jointures blanchissent sous la peau mate. Arthur Vanek essuie la sueur sur son front avec sa manche. L’odeur de la peur est acide. Elle s’ajoute à l’odeur du sang du doyen Moretti. Le cadavre refroidit sur le tapis persan. La plaie à la gorge est nette.
Sarah appuie sur un bouton latéral. Un souffle statique remplit la salle 402. Le son est clair. Les bruits de fond sont filtrés. On entend le froissement d'un vêtement. C'est de la soie. Jade porte de la soie. Puis la voix du doyen s'élève. Elle est basse. Elle est menaçante. Moretti parle de notes. Il parle de fraude. Il cite des noms. Victor Kergal reste de marbre. Son visage est un masque de cire. Ses mains de pianiste sont posées à plat sur la table. Elles ne tremblent pas.
Dans l'ombre de la bibliothèque, Lucie observe. Elle est dissimulée derrière les rayons du Code Civil. L'obscurité est son armure. Elle voit les dos tendus. Elle voit les nuques humides. Les prédateurs sont en cercle autour de la table. Ils ressemblent à des vautours sur une carcasse. Lucie ne respire pas. Elle compte les secondes. Le script informatique tourne sur le terminal de la porte. Cinquante-deux minutes avant l'ouverture. Le temps est une ressource finie.
L'enregistrement continue. On entend un choc sourd. Un cri étouffé. Puis une respiration haletante. C'est une lutte brève. Le métal rencontre la chair. Un bruit de succion suit l'impact. C'est le bruit de l'air qui s'échappe d'une trachée sectionnée. Le groupe écoute le râle d'agonie de leur professeur. Personne ne parle. Le silence dans la pièce est plus lourd que le son du dictaphone.
Sarah arrête l'enregistrement. Elle retire le stylo de la table. Elle le glisse dans sa poche intérieure. Elle regarde Victor. Ses lunettes reflètent la lumière crue du plafonnier. Elle connaît la valeur de cette preuve. Elle connaît le prix du silence.
"Donne-moi ce stylo," dit Marc. Sa voix est rauque. Il fait un pas en avant. Ses muscles sont saillants sous son t-shirt. Il est prêt à charger. Victor lève une main. Le geste est lent. Impérial. Marc s'arrête net. L'autorité de Victor est naturelle. Elle ne repose pas sur la force physique. Elle repose sur la certitude.
"L'article 226-1 du Code pénal," dit Victor. Sa voix est un scalpel. "Enregistrement sans consentement. Dans un lieu privé. La preuve est irrecevable devant une cour d'assises."
Sarah sourit. Ses lèvres sont sèches. "Nous ne sommes pas dans une cour, Victor. Nous sommes dans un examen de sélection. Le jury est mort au sol. La police arrive dans cinquante minutes."
Jade s'approche de Sarah. Ses mouvements sont saccadés. Elle ressemble à un oiseau blessé. Elle pose une main sur son ventre. Le geste est protecteur. "Sarah, détruis ça. On peut nettoyer la pièce. On peut effacer les traces. Mon père paiera pour les experts. On sortira tous diplômés."
Arthur Vanek ricane. Le son est désagréable. "Ton père est ruiné, Jade. Tout le monde le sait. Ses comptes sont saisis. Tu n'as rien pour négocier."
Jade se tourne vers Arthur. Ses yeux brillent de haine. "Tais-toi, l'Oiseau. Tu as fourni la coke à la stagiaire. J'ai les photos. J'ai les dates."
La tension monte d'un cran. Les alliances se fissurent. Chaque secret est une arme chargée. Lucie voit tout depuis sa cachette. Elle voit Marc qui glisse sa main vers un coupe-papier sur le bureau voisin. Elle voit Victor qui observe Marc. Victor a déjà anticipé le mouvement. Il déplace son poids sur sa jambe gauche. Il est prêt à esquiver.
"Le stylo est la clé," dit Victor. "Il contient la vérité. Mais la vérité est une variable inutile ici. Seule la survie compte. Si nous sortons avec ce fichier, nous tombons tous. Complicité. Non-assistance à personne en danger. Recel de preuves."
Sarah recule vers la fenêtre. La tour de verre domine la ville sombre. Les lumières de la cité sont des points froids. "Je ne tomberai pas seule," dit-elle. "J'ai déjà envoyé une copie sur un serveur distant. Un envoi programmé. Si je ne tape pas le code dans une heure, le fichier part au parquet."
C'est un mensonge. Victor le sait. Il analyse la dilatation de ses pupilles. Il observe la micro-sudation sur sa lèvre supérieure. Sarah bluffe. Elle joue sa vie sur une quinte flush ratée. Mais le doute s'installe chez les autres. Marc hésite. Arthur tremble.
Lucie sort un carnet de sa poche. Elle note les réactions. Elle est la greffière de ce procès sauvage. Elle voit Jade qui s'effondre sur une chaise. La robe en soie est tachée de poussière. Le doyen Moretti gît à trois mètres d'elle. Ses yeux vitreux fixent le plafond. Il semble juger ses élèves une dernière fois.
"Le code," dit Marc. Il s'approche de Sarah. "Donne-nous le code du serveur."
Sarah ne répond pas. Elle serre le stylo dans sa main. Elle cherche une issue. La porte blindée est une paroi de coffre-fort. Les fenêtres sont en triple vitrage feuilleté. La salle 402 est une cage.
Victor intervient. Il se place entre Marc et Sarah. Il ne protège pas Sarah. Il protège la preuve. "Marc, recule. La violence est une erreur de procédure. Nous allons négocier. Sarah veut une garantie. Nous voulons l'immunité."
"Quelle garantie ?" demande Arthur. Il a la voix qui part dans les aigus.
"Le Major va nous l'expliquer," dit Sarah. Elle regarde Victor avec une fascination morbide. Elle sait qu'il est le plus dangereux. Il n'a pas de mobile passionnel. Il n'a pas de mobile financier. Il veut juste gagner.
Victor se tourne vers le cadavre. Il pointe le coupe-papier en ivoire. L'objet est enfoncé dans la gorge du doyen. "Le meurtrier doit signer son acte. Une preuve physique. Incontestable. Quelque chose que Sarah pourra garder. Un levier permanent."
Le silence retombe. L'implication est claire. Pour faire confiance à Sarah, ils doivent tous devenir des meurtriers. Ils doivent tous souiller leurs mains. La jurisprudence du silence exige un sacrifice collectif.
Lucie voit Marc ramasser un stylet sur le bureau. Il regarde Victor. Victor hoche la tête. C'est un ordre tacite. Marc s'approche du corps de Moretti. Il s'agenouille dans le sang. Le liquide est sombre sur le tapis. Marc lève le stylet. Il hésite. Son éducation, ses principes, sa bourse d'excellence. Tout cela pèse sur son bras.
"Fais-le," dit Jade. Sa voix est un murmure de serpent. "Fais-le pour nous."
Marc frappe. Le bruit est sourd. Un impact dans les tissus mous. Il se relève. Ses mains sont rouges. Il regarde ses paumes avec horreur. Il est marqué. Il appartient désormais au groupe.
"À ton tour, Arthur," dit Victor.
L'Oiseau déglutit. Il s'approche en rampant presque. Il prend l'arme des mains de Marc. Il frappe à son tour. Puis Jade. Elle le fait avec une rage froide. Elle frappe le ventre de l'homme qui l'a mise enceinte. Elle frappe pour effacer son erreur.
Sarah regarde la scène. Elle tient toujours son dictaphone. Elle a ce qu'elle voulait. Elle a lié leurs destins au sien. Elle est la gardienne du secret.
Victor est le dernier. Il ne prend pas l'arme. Il sort son propre stylo plume. Un modèle de luxe. Il s'approche du corps. Il grave une initiale sur le front du mort. Un "V" précis. Une signature chirurgicale. Il se relève et essuie la plume avec son mouchoir blanc. Le tissu devient écarlate. Il jette le mouchoir sur le visage du doyen.
"Le contrat est scellé," dit Victor.
Il se tourne vers la bibliothèque. Ses yeux percent l'obscurité. Il regarde directement vers l'endroit où Lucie est cachée. Lucie ne bouge pas. Son cœur bat contre ses côtes comme un oiseau en cage. Victor sourit. C'est un étirement de muscles sans aucune chaleur.
"Tu peux sortir, Lucie," dit Victor. "L'examen est terminé. Il reste quarante minutes. Nous devons nettoyer la pièce."
Lucie sort de l'ombre. Elle tient son carnet contre sa poitrine. Elle regarde les cinq héritiers. Ils sont couverts de sang. Ils sont les futurs maîtres du barreau. Ils sont les futurs juges. Ils sont les survivants.
Sarah tend le dictaphone à Victor. Il le prend. Il le pose au sol. Il lève son talon. Il écrase l'appareil. Le plastique craque. Les circuits s'écrasent. La preuve audio n'existe plus. Elle est remplacée par la preuve de chair.
"Le silence est la seule loi," dit Victor.
Il ramasse un flacon de détergent sous l'évier du petit bar de la salle. Il le tend à Marc. Le travail commence. Ils frottent le bois. Ils retournent le tapis. Ils agissent avec une efficacité de techniciens de surface. Ils effacent leur humanité pour sauver leur carrière.
Lucie regarde l'heure sur le mur. Le compte à rebours numérique décline. 39:59. 39:58. La porte s'ouvrira. Ils sortiront. Ils iront prendre un café. Ils passeront leurs examens. Le doyen Moretti sera une victime de cambriolage qui a mal tourné. Un dossier classé. Une statistique.
Victor s'approche de Lucie. Il est à quelques centimètres. Elle sent l'odeur du fer et du savon. "Ton carnet, Lucie. Donne-le-moi."
Lucie serre l'objet. C'est sa seule protection. "C'est ma prise de notes. Pour le cours de procédure."
Victor lui arrache le carnet des mains. Il ne force pas. Il prend, simplement. Il feuillette les pages. Il lit les descriptions cliniques. Il lit ses propres actions. Il déchire les pages une par une. Il les jette dans la corbeille à papier. Il sort un briquet de sa poche. La flamme est bleue. Le papier jaunit, se consume, devient cendre.
"Pas de témoins," dit Victor. "Pas d'écrits. Juste la jurisprudence."
Il lui rend la couverture vide du carnet. Lucie la prend. Ses mains sont froides. Elle regarde le groupe s'activer autour du cadavre. Ils sont efficaces. Ils sont brillants. Ils sont les meilleurs. Le Major a gagné. La sélection naturelle a rendu son verdict. Le diplôme sera taché, mais il sera délivré.
Le Mobile de Jade
Sarah pose le stylo sur la table. Le métal tinte contre le bois verni. Elle appuie sur le bouton. Un souffle sort du haut-parleur miniature. La voix de Moretti sature l'espace. Elle est rauque. Elle est autoritaire. Jade hurle sur l'enregistrement. Elle parle de test ADN. Elle parle de carrière brisée. Moretti rit. C'est un rire gras. Un rire de notable. Il refuse de signer. Il refuse de reconnaître l'enfant. Le bruit d'une lutte éclate. Un choc sourd. Puis le râle final.
Victor Kergal ne cille pas. Il analyse la fréquence sonore. Il identifie les protagonistes. Il regarde Jade Moreno. Elle est livide. Sa main tremble. Elle touche son ventre. Le geste est instinctif. Il est révélateur. Victor ajuste ses lunettes. Il calcule les probabilités. Jade est le mobile. Elle est l'assassin idéal.
Arthur Vanek s'essuie le front. Sa sueur est acide. Il regarde Jade avec dégoût. Il voit une menace. Il voit une coupable. Il cherche une issue. Il veut rentrer chez lui. Il veut oublier le cadavre. Marc Tissier serre les poings. Ses muscles sont saillants sous sa chemise. Il attend le signal. Il obéit à la hiérarchie. Victor est le sommet.
Jade recule encore. Ses talons butent contre la plinthe. La tour de verre surplombe la ville. Les lumières de la cité sont lointaines. Elles sont inutiles. Personne ne regarde la salle 402. Le script bloque les communications. Le réseau est mort. Le temps s'écoule. Le chronomètre affiche quarante-huit minutes.
L'ivoire du coupe-papier repose sur le bureau. La pointe est effilée. Victor s'approche de l'objet. Il ne court pas. Il marche avec précision. Ses chaussures de cuir ne font aucun bruit. Il saisit le manche. Le contact est froid. Le sang du doyen a formé une croûte. Victor gratte la tache avec son pouce. La preuve est là.
"L'article 121-3 du Code pénal," dit Victor. Sa voix est monocorde. "L'intention coupable est établie. Le mobile est biologique. Tu as tué pour une pension. Tu as tué pour un nom."
Jade secoue la tête. Ses cheveux blonds sont en désordre. "Il allait me détruire," murmure-t-elle. "Il voulait l'avortement. Il voulait le silence."
Sarah Lévy note les paroles. Elle ne juge pas. Elle enregistre. Son regard est une caméra thermique. Elle voit la chaleur monter aux joues de Jade. Elle voit le froid gagner Victor. La dynamique du groupe change. L'alliance est rompue. Jade est isolée. Elle est la cible prioritaire.
Arthur Vanek ricane. C'est un son nerveux. "On a notre coupable. On livre Jade. On sort d'ici."
Victor hoche la tête. Il pointe le coupe-papier vers Jade. La lame reflète la lumière des tubes fluorescents. L'ivoire est une extension de sa main. Il avance d'un pas. Jade plaque ses mains contre la vitre. Le verre vibre. Elle est prise au piège. La sélection naturelle commence. Le Major dicte la loi. La salle 402 devient un tribunal. Il n'y a pas d'avocat. Il n'y a que des bourreaux.
Jade cherche une arme. Elle voit un Code civil sur une étagère. Elle le saisit. Le livre est lourd. Trois mille pages de lois. Elle le tient comme un bouclier. C'est dérisoire. Victor sourit. C'est un mouvement de lèvres sans joie. Un réflexe mécanique.
"La légitime défense ne s'applique pas," dit Victor. "Tu as frappé dans le dos. La plaie est nette. Tu as visé la carotide. C'est un geste précis. C'est un geste de juriste."
Marc Tissier se déplace sur le flanc. Il coupe la retraite vers la porte. Il verrouille l'espace. Arthur Vanek reste en retrait. Il observe. Il attend la fin du carnage. Il veut être du côté du vainqueur.
Jade Moreno lâche le livre. Le Code civil tombe au sol. Le bruit est sourd. Il résonne dans le silence de la tour. Elle regarde Victor. Elle voit la mort dans ses yeux gris. Elle voit la logique pure. Elle n'est plus une femme. Elle est une pièce à conviction. Une variable à éliminer pour le succès du groupe.
Victor lève le coupe-papier. Le bras est ferme. Le muscle est tendu. Il ne ressent rien. Il exécute une sentence. La note finale approche. Le sang va couler sur le verre. La ville continuera de tourner. Le diplôme sera bientôt délivré.
Le système de ventilation ronronne. L'air est sec. Il sent la poussière et le formol. Victor observe la sueur sur le cou de Jade. Une goutte perle. Elle glisse sous le col du tailleur. La physiologie de la peur est fascinante. Le rythme cardiaque augmente. La respiration devient superficielle. Le cerveau bascule en mode survie.
Sarah Lévy change la pile du dictaphone. Ses mouvements sont fluides. Elle ne perd pas une seconde. Elle veut chaque cri. Elle veut chaque aveu. Le dossier sera complet. Elle pense à sa carrière. Elle pense à la firme qui l'attendra. Ce soir est un investissement. Le sang est un capital.
Arthur Vanek s'approche du cadavre de Moretti. Il évite la flaque sombre. Il cherche le portefeuille du doyen. Il trouve du cuir de crocodile. Il l'ouvre. Des billets de banque. Une carte de membre d'un club privé. Arthur range le portefeuille dans sa poche. Le profit n'attend pas. La morale est une notion abstraite.
Jade Moreno regarde Arthur. "Tu me voles déjà ?" Sa voix est brisée. "On était ensemble. On a triché ensemble."
Arthur ne répond pas. Il regarde ses chaussures vernies. Il y a une tache rouge sur le bout droit. Il frotte le cuir contre la moquette. La tache s'étale. Il jure entre ses dents. Le luxe est fragile. La violence est salissante.
Victor est à deux mètres de Jade. Il ajuste sa prise sur l'ivoire. Le manche est sculpté. Des motifs floraux. Ils sont incrustés de sang séché. Victor aime la précision de l'objet. C'est un outil chirurgical. C'est une arme de classe.
"L'aveu est la reine des preuves," dit Victor. "Tu as parlé. Le ruban a enregistré. La procédure est respectée."
Jade se redresse. Elle tente de retrouver sa dignité. Elle lisse sa jupe. Elle essuie une larme. Le geste est inutile. Victor ne voit pas la larme. Il voit une sécrétion lacrymale. Un signal de détresse biologique. Il n'est pas programmé pour y répondre.
Marc Tissier attrape une chaise en métal. Il la soulève sans effort. Il se prépare à briser les os si nécessaire. Il est le bras armé. Il est le boursier qui veut sa place au soleil. Il déteste Jade. Il déteste son tailleur. Il déteste son mépris. Ce soir, il égalise les chances.
Le chronomètre mural émet un bip. Quarante-cinq minutes. Le temps presse. L'efficacité est la priorité. Victor lance une attaque rapide. La pointe de l'ivoire déchire l'air. Jade esquive. Elle bascule sur le côté. Elle hurle. Le son est strident. Il rebondit sur les parois de verre.
Victor ne s'arrête pas. Il pivote sur ses talons. Son mouvement est gracieux. Il est léthargique et mortel. Il vise l'épaule. Jade lève les mains. Elle griffe le visage de Victor. Trois sillons rouges apparaissent sur sa joue. Victor ne bronche pas. Il ne sent pas la douleur. Il sent l'adrénaline.
Le sang de Victor goutte sur le sol. Il se mélange à celui du doyen. L'ADN se croise. La scène de crime devient complexe. Sarah Lévy sourit. Le dossier s'épaissit. Elle adore la complexité. Elle adore les énigmes insolubles.
Jade Moreno ramasse un stylo plume sur le bureau. Elle retire le capuchon. La plume est en or. Elle pointe l'objet vers Victor. C'est un duel de fournitures de bureau. C'est une parodie de justice. La salle 402 est une arène.
"Recule," dit Jade. Sa voix tremble. "Je vais te crever les yeux."
Victor avance. Il ignore la menace. Il connaît la portée d'un stylo plume. Il connaît la portée d'un coupe-papier. La géométrie est en sa faveur. Il réduit la distance. Il cherche l'ouverture. Il veut finir le travail.
Arthur Vanek regarde la scène. Il rit nerveusement. Il sort un flacon de pilules de sa poche. Il en avale deux. Sans eau. Il a besoin de calme. Il a besoin de distance. Le monde devient flou. Les couleurs deviennent ternes. La violence devient un film muet.
Marc Tissier intervient. Il lance la chaise. L'objet percute Jade aux jambes. Elle tombe. Le Code civil est sous elle. Elle s'écrase sur les lois de la République. Victor est sur elle en une seconde. Il plaque son genou sur sa poitrine. Il appuie. Les côtes craquent.
Jade étouffe. Elle lâche le stylo plume. L'or brille sur la moquette. Victor lève le bras. L'ivoire est au-dessus de son cou. La lumière des tubes fluorescents se reflète sur la lame. Le moment est pur. Il est logique. Il est nécessaire.
"Verdict," dit Victor.
Il frappe.
Le bruit est celui d'un couteau dans une pièce de viande. Un bruit sourd. Un bruit définitif. Le corps de Jade tressaute. Ses jambes battent le sol. Puis elle s'immobilise. Ses yeux restent ouverts. Ils fixent le plafond. Ils fixent la lumière blanche.
Victor se relève. Il essuie le coupe-papier sur sa chemise. Le tissu blanc devient pourpre. Il regarde ses mains. Elles sont stables. Elles sont froides. Il regarde le groupe.
"Nettoyez," ordonne Victor. "On a quarante minutes."
Sarah Lévy éteint le dictaphone. Elle range l'appareil dans son sac. Elle sort des gants en latex. Elle les enfile. Le claquement du plastique contre sa peau est le signal. Le travail commence. La théorie est terminée. La pratique est sanglante.
Marc Tissier saisit le corps de Jade par les chevilles. Il le traîne vers le centre de la pièce. Arthur Vanek ramasse les papiers éparpillés. Il les classe par ordre alphabétique. L'ordre doit régner. La scène doit être parfaite.
Le cadavre du doyen Moretti attend son tour. Il est le centre de gravité de la pièce. Il est la raison de leur présence. Il est le passé. Ils sont le futur. Ils sont les héritiers. Ils sont les survivants.
Victor Kergal marche vers la fenêtre. Il regarde la ville. Il voit les voitures. Il voit les vies insignifiantes. Il se sent puissant. Il se sent pur. Il a réussi l'examen. Il a éliminé la variable Jade. Il a stabilisé l'équation.
La tour de verre est silencieuse. Seul le bruit des éponges sur le parquet rompt le calme. Le sang disparaît. Les preuves s'effacent. La jurisprudence s'écrit dans l'ombre. Le Major a gagné. La sélection naturelle a rendu son verdict. Le diplôme sera taché. Mais il sera délivré.
Victor regarde sa montre. Trente-cinq minutes. Le script va s'arrêter. La porte va s'ouvrir. Ils sortiront. Ils seront des avocats. Ils seront des juges. Ils seront les maîtres du monde. Ils ont appris la leçon la plus importante. La loi n'est rien. La force est tout.
Il ramasse le Code civil de Jade. Il le repose sur l'étagère. Le livre est propre. La loi est sauve. L'ordre est rétabli. Victor ajuste sa cravate. Il est prêt pour le monde extérieur. Il est prêt pour la suite. La carrière commence ici. Dans le sang et le silence de la salle 402.
Le chronomètre affiche trente minutes. Le travail continue. Personne ne parle. Les gestes sont précis. Les gestes sont cliniques. Ils sont les meilleurs. Ils sont l'élite. Ils sont les tueurs du Major.
La lumière blanche vacille. Un tube fluorescent grille. Le silence revient. Le froid s'installe. La nuit est longue. Mais le matin sera glorieux. Pour ceux qui restent. Pour ceux qui ont compris. Pour ceux qui ont osé.
Victor Kergal sourit. C'est la première fois. C'est la dernière fois. Le Major est seul. Le Major est roi. La tour de verre lui appartient. La ville lui appartient. Le futur est une page blanche. Il l'écrira avec du fer. Il l'écrira avec du sang.
Il regarde le corps de Jade. Elle est une statistique. Elle est un dossier classé. Elle est le prix de la réussite. Victor ne regrette rien. Le regret est une émotion. Les émotions sont pour les faibles. Il est fort. Il est le Major.
La porte blindée émet un clic hydraulique. Le script est terminé. L'heure est venue. Victor se tourne vers la sortie. Il ne regarde pas en arrière. Le passé est mort. Le futur attend.
Il sort de la salle 402. Ses pas résonnent dans le couloir vide. Il est calme. Il est prêt. Le monde va changer. Victor Kergal est en marche. La loi va trembler. La justice va mourir. Le Major est né.
Nettoyage Clinique
Le chronomètre mural affiche trente minutes. Les chiffres rouges luisent sur le plastique noir. Le doyen Moretti occupe le centre de la pièce. Son sang sature la moquette grise. Le liquide s'étend vers les plinthes en aluminium. Victor Kergal désigne les étagères. Sa main est stable. Son index pointe les volumes reliés de cuir. Le Code Civil. Le Code Pénal. Des milliers de pages de papier bible.
Jade Moreno se saisit du premier tome. Elle s'agenouille dans la flaque. Le tissu de son tailleur s'imbibe instantanément. Elle ne grimace pas. Elle ouvre l'ouvrage à la moitié. Elle plaque les tranches contre le parquet. Elle tire vers elle. Le papier absorbe le surplus. La masse rouge devient une bouillie brune. Jade arrache les pages souillées. Elle les empile dans une corbeille en métal.
Arthur Vanek retire sa veste. Le cachemire est inutile ici. Il utilise sa chemise pour frotter les pieds de la table. La sueur perle sur son nez. Elle tombe dans le coagulum. Le mélange est visqueux. Arthur respire par la bouche. Ses poumons filtrent l'odeur de ferraille. Il frotte avec une vigueur mécanique. Ses articulations craquent. Il ne regarde pas le visage du mort.
Sarah Lévy reste debout. Elle observe les trajectoires. Son regard scanne les projections sur les vitres. Elle sort un mouchoir en soie. Elle nettoie une tache sur le cadre d'un diplôme. Son geste est précis. Elle ne gaspille aucun mouvement. Elle range le mouchoir dans sa poche. Elle n'a pas prononcé un mot depuis le clic de la porte.
Marc Tissier recule. Son dos heurte la paroi de verre. Il regarde ses mains. Elles sont propres. Il refuse de toucher les livres. Victor s'approche de lui. Le Major est calme. Ses yeux sont des billes de verre froid. Il tend un volume à Marc. Le Code de procédure pénale. Marc ne prend pas l'objet. Il secoue la tête. Ses muscles sont contractés.
Victor lâche le livre. L'ouvrage tombe sur le sol avec un bruit sourd. Le Major se penche. Il ramasse un éclat de verre près du corps. Il l'examine à la lumière. Il n'y a aucune empreinte. Il glisse l'éclat dans un sachet en plastique. Il range le sachet dans sa poche intérieure. Il se tourne vers Marc. Sa voix est un murmure monocorde. Il ordonne de nettoyer le secteur nord.
Marc ignore l'ordre. Il observe les chaussures de Victor. Des richelieus en cuir noir. Elles brillent sous les plafonniers. Aucune trace de sang. Aucune griffure. Marc cherche l'anomalie. Le doyen s'est débattu. Les marques de lutte sont visibles sur le bureau. Des dossiers sont au sol. Une lampe est renversée. Victor est impeccable. Sa cravate est droite.
Vingt-cinq minutes. Jade Moreno arrache les pages du Code de commerce. Elle gratte le sang séché avec la couverture rigide. Le bruit du carton sur le bois est strident. Elle empile les déchets. La corbeille est pleine. Elle utilise un sac poubelle trouvé sous l'évier du bar. Elle y jette les preuves de l'agonie. Ses doigts sont rouges jusqu'aux phalanges.
Arthur Vanek gémit. Il frotte le tapis avec ses mains nues. La friction brûle sa peau. Il ne s'arrête pas. La peur est un moteur efficace. Il regarde Victor. Il cherche une approbation. Victor ne lui accorde rien. Le Major vérifie l'angle de la caméra coupée. Le voyant est éteint. Le script informatique tient bon. La tour de verre est un tombeau clos.
Marc s'approche du cadavre. Il s'accroupit. Il inspecte la gorge du doyen. La plaie est nette. Une incision transversale. L'artère carotide est sectionnée. Le coup est professionnel. Marc cherche l'arme du crime. Le coupe-papier en ivoire a disparu. Il n'est plus sur le bureau. Il n'est pas sous le corps. Marc regarde les poches de Victor. Le tissu ne bombe pas.
Sarah Lévy note la position des pieds de Marc. Elle mémorise la scène. Elle enregistre le rythme des respirations. Elle sait que Marc cherche une preuve. Elle sait aussi que Victor le sait. Elle reste neutre. L'observatrice ne prend pas parti. Elle attend la faille. Elle attend le moment où la logique brisera le groupe.
Vingt minutes. La flaque a diminué de moitié. Le parquet est strié de traces sombres. Jade Moreno utilise du détergent trouvé dans le meuble de service. L'odeur de citron se mélange à celle de la mort. Le mélange est écœurant. Arthur Vanek vomit dans un coin. Il s'essuie la bouche avec sa manche. Il reprend le nettoyage. Il n'a pas le choix.
Marc Tissier se lève. Il fait face à Victor. Il demande où est l'ivoire. Victor ne répond pas. Il ramasse un stylo plume brisé. Il le pose sur le bureau. Il ajuste la position de l'objet. Il crée une scène de crime alternative. Un cambriolage qui a mal tourné. Une résistance inutile du doyen. Le Major construit une fiction juridique.
Marc saisit le bras de Victor. Le contact est bref. Victor dégage son membre d'un geste sec. Sa force est surprenante. Il regarde Marc. Ses pupilles ne réagissent pas. Il dit que le temps presse. Il dit que le diplôme est à ce prix. Marc parle de justice. Victor parle de survie. Les mots s'entrechoquent dans le silence de la salle 402.
Jade Moreno s'arrête. Elle regarde ses mains. Le sang a séché sous ses ongles. Elle ressemble à une bouchère. Elle rit nerveusement. Le son est aigu. Il ricoche contre les parois de verre. Sarah Lévy lui lance un regard froid. Jade se tait. Elle reprend sa tâche. Elle déchire les dernières pages du Code Civil. La loi disparaît dans le sac plastique.
Quinze minutes. La moquette est humide mais propre. Les taches sombres sont dissimulées sous les meubles déplacés. Victor inspecte le travail. Il passe un doigt sur le bord de la table. Pas de poussière. Pas de fluide. Il se dirige vers le panneau de contrôle de la porte. Les lignes de code défilent sur l'écran tactile. Le déverrouillage est imminent.
Marc Tissier fouille les tiroirs du bureau. Il cherche le dictaphone de Sarah. Il sait qu'elle enregistre. Il veut cette preuve. Sarah ne bouge pas. Elle sourit presque. Elle a caché l'appareil ailleurs. Marc s'énerve. Il renverse une chaise. Le bruit est violent. Victor se retourne. Il dit à Marc de se calmer. Il dit que la panique est une erreur de procédure.
Arthur Vanek est prostré. Il a fini son secteur. Il tremble de tout son corps. Ses vêtements sont ruinés. Il demande ce qu'ils vont dire à la police. Victor répond qu'ils ne diront rien. Ils étaient à la bibliothèque. Ils sont montés pour voir le doyen. Ils ont trouvé le corps. La porte était ouverte. Le script s'effacera de lui-même.
Dix minutes. Jade Moreno ferme le sac poubelle. Elle le place près de la sortie. Elle nettoie son visage avec de l'eau minérale. Le rouge part difficilement. Elle frotte jusqu'à l'irritation. Elle remet de l'ordre dans ses cheveux. Elle redevient l'étudiante brillante. L'ambitieuse. La prédatrice. Elle regarde le corps du doyen avec mépris.
Marc Tissier trouve une tache sur la chaussure droite de Victor. Une minuscule goutte. Un point rouge sur le cuir noir. Il le pointe du doigt. Il crie. Il dit qu'il tient la preuve. Victor regarde sa chaussure. Il ne sourit pas. Il sort un mouchoir. Il crache dessus. Il efface la tache d'un geste lent. Il range le mouchoir. La preuve n'existe plus.
Cinq minutes. Le silence revient. Le groupe se sépare. Chacun prend sa place initiale. Jade près de la fenêtre. Arthur sur une chaise. Sarah près de la bibliothèque. Marc reste au centre. Il est vaincu. Victor est près de la porte. Il vérifie sa montre. Les secondes s'égrènent. Le rythme cardiaque de Marc est audible.
Le script arrive à son terme. Les verrous hydrauliques s'activent. Un sifflement d'air emplit la pièce. La pression s'équilibre. La porte blindée glisse dans la paroi. Le couloir est sombre. L'air frais entre dans la salle 402. L'odeur de citron et de sang s'évacue lentement. Victor Kergal fait un pas vers l'extérieur.
Il s'arrête sur le seuil. Il se tourne vers les autres. Il dit que l'examen est fini. Il dit que les notes seront excellentes. Il sort dans le couloir. Ses pas résonnent sur le marbre. Il ne regarde pas en arrière. Le Major a gagné. La loi est une page blanche. Il vient de la remplir. La justice est une fiction. Il vient de l'écrire.
Jade Moreno le suit. Puis Sarah Lévy. Arthur Vanek se lève avec difficulté. Il traîne ses pieds vers la sortie. Marc Tissier reste seul avec le cadavre. Il regarde le doyen Moretti. Il regarde le vide. Il n'y a plus de preuves. Il n'y a plus de morale. Il n'y a que le silence de la tour de verre. Marc sort à son tour. Il ferme la porte derrière lui. Le clic final verrouille l'histoire.
L'Infiltré
Victor Kergal avance vers le fond de la salle 402. Ses chaussures de cuir noir ne produisent aucun son. Marc Tissier se tient près de la grande baie vitrée. Il observe les lumières de la ville en contrebas. Son sac à dos en nylon repose sur une chaise en bois. Victor saisit la poignée supérieure. Le poids est inhabituel pour un étudiant en droit. Victor pose le sac sur la table centrale. Les autres héritiers observent la scène. Jade Moreno croise les bras sur sa poitrine. Arthur Vanek essuie la sueur de son front avec sa manche. Sarah Lévy ajuste ses lunettes. Elle ne rate aucun mouvement de Victor.
Victor tire sur la glissière métallique du compartiment principal. Le bruit du métal déchire le silence de la pièce. Il plonge sa main droite à l'intérieur. Il sort un exemplaire du Code de procédure pénale. L'ouvrage est neuf. La tranche n'est pas cassée. Les pages ne portent aucune annotation. Victor jette le livre sur le sol. Le choc produit un bruit sourd. Il continue la fouille. Il extrait une trousse en plastique. Puis un carnet de notes à spirales. Victor feuillette le carnet. Les pages sont blanches. Pas une seule ligne d'écriture. Pas un seul cours magistral. Victor regarde Marc. Marc reste immobile. Son profil se découpe contre la vitre sombre.
Victor trouve une double paroi au fond du sac. Il utilise la pointe de son coupe-papier en ivoire. Il tranche la doublure synthétique. Un morceau de papier cartonné glisse sur la table. C'est une photographie argentique. L'image est en noir et blanc. Elle montre une femme d'une cinquantaine d'années. Elle est assise sur un banc public. Ses mains sont déformées par l'arthrose. Ses vêtements sont usés. Ses joues sont creusées. Derrière elle, une maison individuelle est placardée. Un avis d'expulsion est collé sur la porte d'entrée. Le nom du cabinet d'avocats est imprimé en gras au bas du document : Moretti & Associés.
Victor pose la photo sur le bureau, près du cadavre du doyen. Le sang de Moretti commence à coaguler. La tache est sombre. Marc se détourne de la fenêtre. Il marche vers le centre de la pièce. Ses pas sont lourds. Il s'arrête à deux mètres de Victor. Ses poings sont fermés le long de son corps. Ses phalanges sont blanches. Ses trapèzes sont contractés. Il ne ressemble plus à un boursier timide. Il ressemble à un prédateur en phase d'approche.
"C'est qui ?" demande Victor.
Sa voix est monocorde. Elle ne contient aucune trace de curiosité.
Marc inspire bruyamment par le nez.
"Ma mère," répond Marc.
Sa voix est basse. Elle est rauque. Elle a perdu son accent de banlieue.
"Elle est morte il y a trois mois," ajoute-t-il.
Il regarde la photo sur la table. Ses yeux ne cillent pas.
"Le doyen a signé l'ordre de saisie. Il a utilisé un vice de forme. Il a pris la maison. Il a pris sa vie."
Victor observe la photo, puis Marc. Il analyse la structure osseuse de l'homme. Il note la cicatrice sur son arcade sourcilière. C'est une marque de combat, pas un accident domestique.
"Tu n'es pas Marc Tissier," affirme Victor.
C'est une constatation clinique.
L'homme hoche la tête.
"Le vrai Tissier est dans un fossé. Près de Lyon. J'ai pris ses papiers. J'ai pris sa place à la faculté."
Il fait un pas de plus vers Victor. La lumière crue du plafonnier accentue les angles de son visage.
"Je ne suis pas un juriste. Je suis un nettoyeur."
Jade Moreno recule d'un pas. Elle cherche une issue du regard. La porte blindée est toujours verrouillée. Le compte à rebours sur l'écran mural affiche quarante-deux minutes. L'atmosphère de la salle 402 change. La tension se déplace. Le danger n'est plus le cadavre au sol. Le danger est l'homme qui se fait appeler Marc.
L'infiltré sort un objet de sa poche arrière. C'est un fil d'acier fin. Les poignées sont en bois sombre. Il enroule le câble autour de ses mains gantées. Le métal s'enfonce dans le cuir des gants. Il n'a pas besoin de preuves irréfutables. Il n'a pas besoin de rendre la pièce propre. Il est venu pour une exécution méthodique.
"Le Major ne calcule plus," lance l'inconnu.
Il esquisse un rictus. Ses dents sont parfaitement alignées.
"Tu cherches une faille. Il n'y en a pas."
L'homme se déplace latéralement. Il encercle le groupe. Il bouge avec la fluidité d'un athlète de haut niveau. Ses muscles sont sous tension permanente. Victor Kergal lâche le coupe-papier. Il prend une position de garde basse. Ses mains de pianiste se transforment en outils de frappe.
Arthur Vanek tremble. Ses genoux s'entrechoquent. Il s'appuie sur un bureau pour ne pas tomber. Sarah Lévy recule vers le mur du fond. Elle glisse sa main dans sa poche. Elle active son dictaphone en silence. Elle enregistre chaque mot. Chaque bruit de pas.
"Le doyen était la première étape," dit l'infiltré.
Il pointe le fil d'acier vers Victor.
"Vous êtes la suite. Les héritiers du système. Les futurs corrompus."
Victor Kergal observe les pieds de son adversaire. Il guette le transfert de poids. Il connaît les points de pression du corps humain. Il connaît la fragilité des larynx. La salle 402 devient une cellule close. La loi n'existe plus. Le code civil est un poids inutile sur le sol.
L'infiltré bondit. Il est rapide. Son bras droit décrit un arc de cercle. Le fil d'acier siffle dans l'air. Victor pivote sur son pied gauche. Il esquive la trajectoire de quelques centimètres. Le câble frappe le dossier d'une chaise. Le bois est entaillé profondément. Victor contre-attaque avec un coup de paume vers le plexus. L'homme bloque le coup avec son avant-bras. Le choc est sec. C'est un bruit d'os contre os.
Ils s'écartent l'un de l'autre. Ils reprennent leurs positions. L'infiltré respire calmement. Son rythme cardiaque semble stable. Victor ajuste sa veste. Il ne transpire pas. Il analyse la technique de combat de l'adversaire. C'est du Krav Maga. Efficace. Mortel.
"Tu ne sortiras pas d'ici," dit Victor.
"Toi non plus," répond l'homme.
Jade Moreno ramasse un stylo plume sur une table. Elle le tient comme un poignard. Elle se place derrière l'infiltré. Elle n'a pas d'empathie. Elle a un instinct de survie. Elle veut protéger son avenir. Elle veut protéger l'enfant dans son ventre.
L'infiltré perçoit le mouvement derrière lui. Il ne se retourne pas. Il utilise le reflet de la baie vitrée. Il sourit de nouveau. Le piège se referme sur les héritiers. La sélection naturelle commence maintenant. Le Major n'est plus le premier de la classe. Il est une cible. L'infiltré resserre le fil d'acier. Le métal brille sous les projecteurs. Le compte à rebours continue de défiler. Trente-huit minutes. Le silence revient dans la salle 402. C'est le silence avant la curée.
Le Faux en Écriture
Sarah s’agenouille près du cadavre. Le sang de Moretti sature la moquette grise. L’odeur est métallique. Sarah ne détourne pas les yeux. Elle ignore la plaie béante au cou. Ses mains gantées de latex fouillent la sacoche en cuir du doyen. Elle en sort un classeur à levier. Les intercalaires sont classés par année. Elle cherche la promotion actuelle. Elle trouve la section K. Kergal, Victor.
Sarah tourne les pages. Le papier crisse dans le silence. Le chronomètre mural indique trente-six minutes. Victor se tient près de la fenêtre. Il observe le vide. Ses mains sont croisées derrière son dos. Il ne bouge pas. Jade Moreno surveille la porte. Arthur Vanek éponge sa sueur avec sa cravate.
Sarah scanne les colonnes de chiffres. Sa mémoire eidétique traite les données. Elle compare les notes du dossier avec les affichages officiels. Premier semestre. Droit civil. Le dossier indique 12. Le relevé public affichait 19. Elle passe au second semestre. Droit constitutionnel. Le dossier indique 08. Le relevé public affichait 18.
Sarah sort une loupe de poche. Elle examine la texture du papier. Elle repère les traces de grattage. Une lame de rasoir a enlevé la couche supérieure de la fibre. L’encre a bavé très légèrement sur les bords des chiffres modifiés. C’est un travail de précision. Un travail d’orfèvre.
Sarah lève les yeux vers Victor.
— Victor. 12 en droit civil. 08 en droit constitutionnel.
Victor ne se retourne pas. Ses épaules se contractent.
— Tu divagues, Sarah, dit Victor.
Sa voix est stable. Trop stable.
— Le registre du doyen ne ment pas, répond Sarah. Tu as falsifié les serveurs de la faculté. Tu as aussi modifié les dossiers physiques. Mais tu as raté celui-ci. Moretti gardait les originaux dans sa sacoche personnelle.
Arthur Vanek s'approche. Il respire bruyamment.
— De quoi elle parle ? Victor est le Major. Il a toujours eu les meilleures notes.
Sarah pointe le document du doigt.
— Regardez les fibres. Le papier est aminci sous le 19. C’était un 09. Victor est un imposteur. Il n’est pas premier. Il est dernier de la promotion.
Le silence pèse dans la salle 402. Le vent frappe la vitre blindée. Victor se retourne lentement. Son visage est un masque de calcaire. Ses yeux ne clignent plus. Il lâche ses mains. Elles pendent le long de son corps. Ses doigts s'agitent. Un tic nerveux au majeur droit.
— Le doyen allait te dénoncer, dit Sarah. Le conseil de discipline était prévu demain matin. À neuf heures.
Victor fait un pas vers elle. Sa démarche est prédatrice.
— Donne-moi ce dossier, Sarah.
— Non. C’est la preuve. Le mobile est ici. Tu as tué Moretti pour sauver ton diplôme. Pour sauver ton avenir chez Kergal & Associés.
Jade Moreno sort de l'ombre. Elle serre son stylo plume.
— Le Major est un fraudeur, murmure Jade. Tout s'explique. La logique. Le calme. C'est une façade.
Victor s'arrête à deux mètres de Sarah. Il analyse la situation. Il calcule les angles. Il évalue les menaces. Sarah est au sol. Arthur est à sa gauche. Jade est derrière lui.
— La fraude est un délit, dit Sarah. Le meurtre est un crime. Tu as cumulé les deux.
Victor contracte sa mâchoire. Le muscle saille sous la peau fine.
— L'élite ne suit pas les règles, dit Victor. L'élite crée les règles.
Il bondit. Son mouvement est sec. Il vise le classeur. Sarah roule sur le côté. Elle évite l'impact. Le classeur glisse sur le sang. Il s'arrête contre la jambe du cadavre.
Victor se réceptionne sur les mains. Il se redresse immédiatement. Son calme a disparu. Ses narines se dilatent. Il transpire enfin. Une goutte de sueur coule sur sa tempe.
— Rendez-moi ce dossier, ordonne Victor.
Sa voix a changé de fréquence. Elle est plus aiguë. Plus humaine. Plus dangereuse.
Arthur Vanek recule. Il percute une table. Des codes civils tombent au sol. Le bruit est une détonation.
— Tu nous as menés en bateau, crache Arthur. On croyait que tu étais le meilleur. Tu n'es qu'une merde.
Victor ignore Arthur. Il fixe Sarah. Elle tient le stylo dictaphone dans sa main gauche.
— J'enregistre tout, Victor. Chaque mot. Chaque aveu.
Victor sort un coupe-papier de sa poche intérieure. La lame est fine. L'acier est brossé. Il ne l'a pas pris sur le bureau du doyen. C'est un outil personnel. Il le tient par la base. La pointe est dirigée vers le haut. Technique de combat rapproché.
— La logique impose de supprimer la preuve, dit Victor.
Il n'est plus l'étudiant brillant. Il est un animal acculé. Il avance par petits pas latéraux. Il cherche l'ouverture. Sarah se relève. Elle utilise le cadavre de Moretti comme bouclier. Elle place le corps entre elle et Victor.
— Tu ne peux pas tous nous tuer, dit Sarah.
— Je n'ai besoin que d'un survivant, répond Victor. Moi.
Il lance une attaque d'estoc. Sarah esquive. La lame déchire sa chemise. Elle sent le froid du métal contre ses côtes. Elle ne crie pas. Elle recule vers le bureau.
Jade Moreno intervient. Elle frappe Victor à la nuque avec son sac à main lesté. Le choc est sourd. Victor titube. Il ne tombe pas. Il pivote et frappe Jade au visage avec le plat de la main. Jade s'effondre. Son nez saigne. Le sang est rouge vif sur le carrelage blanc.
— Trente-deux minutes, annonce la voix synthétique du script.
Le compte à rebours défile sur les écrans de veille des ordinateurs.
Victor se repositionne. Il ramasse le classeur. Il arrache les pages concernant ses notes. Il les froisse. Il cherche un briquet. Il n'en a pas. Il utilise ses dents pour déchirer le papier. Il mâche les preuves. Il avale la fibre et l'encre. Ses gencives sont noires.
— Tu es fou, dit Arthur.
Victor s'arrête de mâcher. Il avale avec difficulté.
— Je suis pragmatique, répond Victor. Pas de preuves. Pas de mobile.
Sarah observe la scène. Elle ne bouge pas. Elle attend. Elle sait que Victor a oublié un détail. Le dictaphone tourne toujours.
Victor se jette sur Arthur. Il le plaque contre la baie vitrée. Le verre vibre. Arthur gémit. Victor place la pointe du coupe-papier sous le menton d'Arthur.
— Tu vas m'aider à nettoyer, Arthur. On va effacer les empreintes. On va réécrire l'histoire.
Arthur tremble. Ses yeux cherchent de l'aide. Jade est au sol. Elle reprend connaissance. Elle crache une dent.
Sarah active le haut-parleur de son stylo. La voix de Victor résonne dans la pièce.
"L'élite ne suit pas les règles. L'élite crée les règles."
Victor se fige. Il lâche Arthur. Il se tourne vers Sarah.
— Donne-moi ce stylo.
— Viens le chercher, dit Sarah.
Elle lance le stylo vers la zone d'ombre au fond de la salle. Victor se précipite. C'est une feinte. Sarah ramasse le coupe-papier que Victor a lâché dans sa précipitation. Elle le serre fermement. Elle n'a jamais tenu d'arme. Elle connaît la théorie. La carotide. La jugulaire. Les points vitaux.
Victor fouille le sol dans l'obscurité. Il réalise le piège. Il se redresse. Sarah est en garde.
— Tu ne sais pas t'en servir, dit Victor.
— J'ai eu 20 en médecine légale, répond Sarah. Je connais chaque centimètre de ton anatomie.
Victor sourit. C'est un rictus hideux. Ses dents sont tachées d'encre.
— La théorie ne remplace pas la pratique, Sarah.
Il charge. Il ne cherche plus à ruser. Il utilise sa masse. Il percute Sarah. Ils tombent ensemble sur le bureau du doyen. Le téléphone fixe bascule. La ligne est morte.
Ils luttent. Victor saisit le poignet de Sarah. Il veut lui briser les os. Sarah résiste. Elle utilise ses jambes. Elle frappe Victor aux genoux. Il grogne. Il lâche prise. Sarah se dégage. Elle rampe sur le bureau. Elle attrape une agrafeuse lourde. Elle frappe Victor à la tempe.
Le Major s'écroule sur le côté. Il heurte le coin d'une étagère. Des dossiers tombent sur lui. Une pluie de papier blanc. Victor reste au sol. Il respire lourdement. Son œil gauche est fermé. Un hématome sombre apparaît déjà.
Jade se relève. Elle s'approche de Victor. Elle ramasse le coupe-papier tombé au sol. Elle regarde Sarah.
— On fait quoi maintenant ? demande Jade.
— On applique la procédure, répond Sarah.
— Laquelle ?
— La sélection naturelle.
Sarah récupère son stylo dictaphone. Elle vérifie l'enregistrement. Le fichier est intact. Elle regarde le chronomètre. Vingt-huit minutes.
Arthur se redresse. Il range sa chemise. Il évite de regarder le corps de Moretti.
— On doit désigner le meurtrier, dit Arthur. On a les preuves. On a l'enregistrement. On a les dossiers falsifiés.
— Victor est le coupable idéal, dit Jade. Il a le mobile. Il a l'arme.
— Et il est encore en vie, ajoute Sarah.
Victor bouge la main. Il essaie de saisir une jambe de table. Jade pose son talon sur ses doigts. Elle appuie de tout son poids. On entend un craquement sec. Victor ne crie pas. Il expire longuement.
— Le Major est tombé, dit Sarah.
Elle range le dictaphone dans sa poche. Elle regarde la porte blindée. Le compte à rebours continue. La salle 402 est un bocal. Les prédateurs ont changé de hiérarchie.
Sarah s'approche de la fenêtre. Elle regarde les lumières de la ville. En bas, la vie continue. Ici, le droit est mort. Seule la force reste. Elle sent une décharge d'adrénaline. Son cœur bat à 110 pulsations par minute. C'est optimal.
— Préparez les dépositions, dit Sarah. On doit être raccord. Chaque détail compte.
Jade et Arthur hochent la tête. Ils sont des subalternes maintenant. Sarah est la nouvelle Major. Elle n'a pas falsifié ses notes. Elle a simplement attendu son heure.
Victor crache du sang sur la moquette. Il regarde Sarah.
— Tu... tu ne sortiras pas... indemne, bafouille Victor.
— Je sors avec le diplôme, répond Sarah. C'est tout ce qui importe.
Elle se détourne. Elle commence à dicter la version officielle dans son stylo. Sa voix est monocorde. Clinique. Elle décrit le crime de Victor. Elle décrit sa propre légitime défense. Elle efface la présence de Jade et Arthur de la phase active. Elle les garde comme témoins. Elle contrôle le récit.
Le silence revient. Seul le bruit du stylo de Sarah et la respiration sifflante de Victor troublent l'air. La température de la pièce a chuté. Le sang de Moretti commence à coaguler. La scène est prête pour les enquêteurs.
Sarah vérifie sa montre. Vingt-quatre minutes. Elle s'assoit sur le fauteuil du doyen. Elle croise les jambes. Elle attend l'ouverture des portes. Le Major est à ses pieds. La justice est une question de perspective. La sienne est désormais la seule qui compte.
Section Fémorale
Arthur saisit la chaise en chêne. Le bois est massif. Il pèse douze kilos. Arthur transpire. La sueur brûle ses yeux. Il fixe la baie vitrée de la salle 402. Le verre est un feuilletage de polycarbonate et de silice. Épaisseur : quarante millimètres. Arthur recule de trois pas. Ses chaussures grincent sur la moquette imprégnée de sang.
Il hurle. Le son est rauque. Il lance la chaise de toutes ses forces. Le bois percute le verre. Le choc produit un bruit sec. Un claquement de fouet. La chaise rebondit. Elle retombe sur le bureau du doyen. Le verre est intact. Pas une rayure. Pas une fissure. Le blindage répond aux normes de sécurité bancaire.
Arthur ramasse la chaise. Ses mains tremblent. Ses jointures sont blanches. Il frappe encore. Le rythme est irrégulier. Il vise le coin inférieur droit. La structure en acier du cadre absorbe l'énergie. L'onde de choc remonte dans les bras d'Arthur. Ses radius vibrent. Il ignore la douleur. Il veut sortir. La porte blindée est un mur d'acier. Le script informatique tourne dans l'ombre. Il reste dix-sept minutes avant l'ouverture automatique.
Jade Moreno observe la scène. Elle est assise contre le mur. Ses mains serrent son ventre. Elle sent les battements de son propre cœur. Ils sont rapides. Cent-dix pulsations par minute. Elle regarde le corps du doyen Moretti. La plaie à la gorge est béante. Le sang a cessé de couler. Il coagule. Il devient une gelée sombre.
"Arrête, Arthur", dit Jade.
Sa voix est plate. Elle n'exprime rien.
Arthur ne répond pas. Il frappe une cinquième fois. Le pied de la chaise se brise. Le morceau de chêne vole à travers la pièce. Il frôle l'oreille de Sarah Lévy. Sarah ne cille pas. Elle tient son stylo-dictaphone. Elle enregistre le bruit des impacts. Elle documente la décomposition nerveuse d'Arthur.
Victor Kergal est allongé près du bureau. Sa respiration est un sifflement. Il a une côte cassée. Peut-être deux. Il crache un liquide rose. Il regarde Arthur avec mépris. Pour Victor, Arthur est une erreur statistique. Un poids mort.
Arthur lâche le reste de la chaise. Il cherche une autre arme. Ses yeux balayent la pièce. Il voit les codes civils. Il voit les lampes de bureau. Il voit le sac à main de Jade. Le sac est ouvert. Un stylo-stylet en acier brossé dépasse de la poche latérale. C'est un instrument de précision. La pointe est en carbure de tungstène.
Arthur se jette sur le sac. Jade tente de le retenir. Elle le griffe au visage. Arthur la repousse d'un coup d'épaule. Jade bascule en arrière. Elle heurte une pile de dossiers. Les feuilles s'éparpillent. Arthur saisit le stylo. Il ne sait pas ce qu'il veut en faire. Il veut détruire quelque chose. N'importe quoi.
Il se retourne vers la vitre. Il court. Son pied glisse sur un exemplaire du "Traité de droit administratif". Le papier glacé est un savon sous sa semelle. Arthur perd l'équilibre. Son corps bascule vers l'avant. La physique est implacable. La masse d'Arthur est de quatre-vingt-cinq kilos. La gravité fait son travail.
Il tombe sur le côté droit. Sa jambe se replie sous lui. Le stylo est toujours dans sa main droite. Le bras est coincé entre son torse et le sol. La pointe du stylo est orientée vers sa cuisse.
Le choc est sourd.
Le stylo traverse le tissu du pantalon en laine. Il perfore l'épiderme. Il déchire le derme. Il s'enfonce dans le muscle vaste latéral. La résistance des tissus est faible face à la pression exercée. L'objet continue sa course. Il atteint l'artère fémorale. L'acier sectionne la paroi artérielle sur trois millimètres.
Arthur émet un grognement. Ce n'est pas encore de la douleur. C'est une surprise neurologique.
Le sang jaillit instantanément. La pression systolique projette le liquide à un mètre de distance. Le jet frappe les reliures en cuir de la bibliothèque. "Jurisprudence 1984". "Code de commerce". Les lettres dorées disparaissent sous le rouge. Le sang est chaud. Trente-sept degrés. Il fume légèrement dans l'air climatisé de la pièce.
Arthur regarde sa jambe. Il voit le stylo planté jusqu'au capuchon. Il voit la mare s'étendre. Le débit est constant. Rythmé par les battements de son cœur. Chaque pulsation vide son système circulatoire.
"Merde", dit Arthur.
C'est son dernier mot articulé.
Il essaie de se lever. Sa jambe droite ne répond plus. L'hématome interne comprime les nerfs. Il s'effondre sur le dos. Ses mains cherchent la plaie. Elles se couvrent de rouge. Le sang glisse entre ses doigts. Il est visqueux. Il a une odeur de fer.
Jade se relève. Elle voit la scène. Elle ne s'approche pas. Elle analyse la trajectoire du jet. Elle recule pour protéger ses chaussures. Le cuir est fragile.
Sarah Lévy se lève. Elle s'approche d'Arthur. Elle regarde sa montre. Dix-huit minutes et trente secondes. Elle observe la dilatation des pupilles d'Arthur. La mydriase commence. Le cerveau manque d'oxygène.
"Section fémorale", dit Sarah.
Elle parle pour le dictaphone.
"L'hémorragie est massive. Le garrot est impossible sans matériel adéquat. Le sujet entre en choc hypovolémique."
Arthur essaie de parler. Ses lèvres remuent. Seul un gargouillis sort de sa bouche. Sa peau devient grise. La pâleur part du cou et gagne le visage. Les extrémités sont déjà froides.
Victor Kergal observe depuis le sol. Il rit. Le rire déclenche une quinte de toux. Il crache plus de sang.
"Un de moins", siffle Victor. "La sélection est naturelle."
Arthur attrape la cheville de Sarah. Sa main est une pince de fer. Il laisse une empreinte sanglante sur le cuir noir. Sarah ne bouge pas. Elle attend. Elle observe la force de la poigne. Elle diminue. Les muscles se relâchent. Les doigts glissent. La main d'Arthur retombe sur la moquette. Elle finit dans la flaque.
Le silence s'installe dans la salle 402. On entend seulement le bruit du sang qui s'écoule. C'est un clapotis léger. Arthur a perdu environ deux litres. Son cœur s'emballe pour compenser. Puis il ralentit. Le muscle cardiaque s'épuise.
Le corps d'Arthur tressaute. Une convulsion brève. Ses talons frappent le sol deux fois. Puis plus rien. Ses yeux restent ouverts. Ils fixent le plafonnier. La lumière se reflète sur ses cornées qui s'assèchent.
Jade Moreno s'approche du corps. Elle ramasse son sac. Elle vérifie le contenu. Rien n'est cassé. Elle regarde la tache de sang sur sa manche. Elle frotte avec un mouchoir. Elle étale le liquide. Elle abandonne.
"Il a glissé", dit Jade.
"Il a paniqué", corrige Sarah. "La panique est une faute grave."
Sarah appuie sur le bouton "Stop" de son stylo. Elle range l'appareil dans sa poche intérieure. Elle se dirige vers le bureau du doyen. Elle s'assoit dans le fauteuil en cuir. Elle croise les jambes. Elle regarde les deux cadavres. Moretti près de la fenêtre. Vanek près de la bibliothèque. Les deux pôles d'une tragédie juridique.
Victor rampe jusqu'à un fauteuil. Il s'adosse au meuble. Il serre ses côtes.
"Tu vas tout leur mettre sur le dos", dit Victor.
"Les preuves parlent d'elles-mêmes", répond Sarah. "Le Major a tué le Doyen. Le Riche a paniqué. Le Boursier a tenté de s'interposer. Je suis le témoin oculaire."
Jade regarde Sarah. Elle comprend la hiérarchie. Elle comprend que le diplôme a déjà un nom.
"Et moi ?" demande Jade.
"Tu es la victime collatérale", dit Sarah. "Tu es enceinte. Le jury aura de la compassion. Si tu gardes le silence."
Jade hoche la tête. Elle accepte le contrat.
Le sang d'Arthur finit de se répandre. Il atteint le pied de la table. Il rencontre le sang du doyen Moretti. Les deux fluides se mélangent. Ils forment une seule nappe sombre sur le sol de la faculté de droit.
L'horloge murale indique minuit quarante-cinq.
Le script informatique arrive au bout de sa boucle.
Un clic métallique résonne dans la pièce.
Les pênes de la porte blindée se rétractent.
Le voyant passe au vert.
Sarah se lève. Elle lisse sa jupe. Elle ajuste ses lunettes. Elle ne regarde pas Victor. Elle ne regarde pas Jade. Elle marche vers la sortie. Ses talons claquent sur le sol propre du couloir.
L'examen est terminé.
Le Script de Lucie
Lucie contourne la dépouille du doyen Moretti. Ses semelles ne font aucun bruit sur la moquette épaisse. Elle tire le fauteuil de direction en cuir noir. Le vérin hydraulique siffle brièvement. Elle s'assoit. Son dos est droit. Ses mains reposent sur le bureau en acajou. Le sang du doyen a épargné le clavier. Lucie allume l'écran central. La dalle LED projette une lumière blanche sur son visage pâle. Ses pupilles restent fixes.
Victor Kergal observe Lucie depuis le coin de la pièce. Il ne bouge pas. Ses mains de pianiste sont enfoncées dans ses poches. Il compte les respirations des autres. Jade Moreno est prostrée contre la paroi de verre. Elle serre son ventre. Ses doigts tremblent. Marc Tissier se tient près de la porte blindée. Il examine les gonds en acier brossé. Sarah Lévy reste en retrait. Elle tient son stylo-dictaphone entre le pouce et l'index.
L'horloge murale indique dix minutes avant l'ouverture automatique. Le compte à rebours sur l'écran de Lucie affiche 00:09:54. Les chiffres sont rouges. Ils occupent tout l'espace visuel. Lucie tape une suite de caractères. Le terminal affiche des lignes de code en vert. Elle utilise une distribution Linux modifiée. Le noyau est optimisé pour le chiffrement.
"C'est moi", dit Lucie.
Sa voix est monocorde. Elle ne cherche pas l'effet dramatique. Elle énonce un fait technique. Victor Kergal ne cille pas. Il analyse la position de Lucie. Elle contrôle l'interface. Le bureau du doyen est une forteresse numérique.
"J'ai écrit le script", ajoute-t-elle.
Ses doigts frappent les touches avec une cadence régulière. Soixante mots par minute. Le bruit du clavier mécanique remplit le silence de la salle 402. Chaque clic est une percussion sèche. Lucie ne regarde pas ses mains. Elle fixe le curseur qui clignote.
"Le verrouillage est une boucle récursive", explique Lucie. "Le serveur de la faculté est isolé. Personne ne viendra. Le signal GSM est brouillé par le boîtier sous la table."
Marc Tissier s'approche du bureau. Ses muscles sont saillants sous sa chemise. Il regarde Lucie. Il regarde l'écran. Il cherche une faille physique. Il n'en trouve pas. La tour de verre est un bocal hermétique.
"Pourquoi ?" demande Marc.
Lucie s'arrête de taper. Elle tourne la tête vers lui. Son regard est vide de jugement. Elle ne ressent pas de colère. Elle ne ressent pas de peur.
"Le droit est une science de la sélection", dit Lucie. "Le doyen parlait de mérite. Il mentait. Il favorisait les lignées. Les noms. Les héritiers."
Elle désigne le corps de Moretti d'un mouvement de menton. La gorge du doyen présente une plaie nette. L'ivoire du coupe-papier est enfoncé dans la trachée. Le sang a coagulé sur le col de sa chemise blanche.
"L'examen théorique est une farce", continue Lucie. "La pratique est ici. Dans cette pièce. Un seul diplôme. Un seul survivant. C'est la clause de sortie du script."
Jade Moreno se redresse. Elle essuie ses larmes avec le revers de sa main. Le maquillage coule sur ses joues. Elle ressemble à un animal piégé.
"Tu es folle", crache Jade.
Lucie ne répond pas. Elle reprend sa frappe. `if (survivors > 1) { lock = true; }`. Le code s'affiche sur l'écran géant de la salle de conférence. Les variables sont claires. La logique est binaire. 0 ou 1. Vie ou mort.
Victor Kergal fait trois pas en avant. Il s'arrête à deux mètres du bureau. Il évalue la distance. Il évalue la force nécessaire pour briser le cou de Lucie. Il voit la clé USB insérée dans le port latéral de l'ordinateur. La clé possède une diode bleue. Elle clignote rapidement. C'est la clé de déchiffrement. La clé numérique.
"Le script vérifie le poids sur les capteurs de pression du sol", dit Lucie. "Il connaît le nombre de masses thermiques dans la pièce. Il attend une réduction des variables."
Sarah Lévy active son dictaphone. Elle enregistre chaque mot. Elle note les aveux. Elle documente la sélection naturelle. Elle est l'archiviste du chaos.
"Dix minutes", dit Lucie. "Ensuite, le script efface les journaux d'accès. Les caméras sont déjà formatées. Le crime sera parfait pour celui qui restera."
Marc Tissier serre les poings. Ses articulations craquent. Il regarde Victor. Victor regarde Lucie. Jade regarde le coupe-papier. L'air dans la pièce devient lourd. La climatisation est coupée. L'oxygène diminue. La température monte de deux degrés.
Lucie entre une commande finale. `chmod 700 /dev/null`. Elle verrouille son propre accès. Elle n'est plus l'administrateur. Elle est une variable parmi les autres. Elle pose ses mains à plat sur le bureau. Elle attend.
"Le Major a les meilleures notes", dit Lucie en regardant Victor. "Mais les notes sont des abstractions. Le sang est une réalité physique."
Victor Kergal sort une main de sa poche. Il tient un stylo plume en argent. La pointe est fine. Elle est conçue pour signer des contrats. Ou pour percer une carotide. Il observe la diode bleue de la clé USB. Le reflet danse sur ses lunettes.
"Le script est propre", dit Victor.
C'est un compliment technique. Lucie hoche la tête une seule fois. Elle accepte la validation de son pair. Victor est le Major. Il comprend la structure. Il comprend l'élégance du système clos.
Jade Moreno se jette sur le bureau. Elle hurle. C'est un cri guttural. Elle veut la clé. Elle veut sortir. Elle veut sauver l'enfant dans son ventre. Marc Tissier l'intercepte. Il la saisit par la taille. Il la projette contre le mur. Le choc est sourd. Le verre de la paroi vibre. Jade retombe au sol. Elle ne bouge plus.
"Inutile", dit Lucie. "Le script ne répond pas à la violence désordonnée."
L'horloge indique 00:54. Six minutes.
Lucie regarde l'écran. Elle voit le reflet de Victor derrière elle. Il s'est rapproché. Il est à un mètre. Lucie ne se retourne pas. Elle fixe le curseur. Le curseur est le cœur de la machine. Il bat au rythme du processeur.
"Tu as falsifié tes notes, Victor", dit Lucie. "Je l'ai vu dans la base de données. Tu n'es pas le Major. Tu es un bug dans le système."
Victor Kergal ne change pas d'expression. Son visage est un masque de cire. Il resserre sa prise sur le stylo en argent.
"Le bug va être corrigé", dit Victor.
Il lève le bras. Le mouvement est fluide. Précis. Lucie ferme les yeux. Elle a terminé son travail. Le script est lancé. La boucle est active. La sélection commence maintenant.
Marc Tissier se place entre Victor et le bureau. Il protège la machine. Ou il protège Lucie. Ses intentions sont floues. Sa posture est défensive. Il est le boursier. Il a l'habitude de lutter pour chaque centimètre de terrain.
"Personne ne touche à l'ordinateur", dit Marc.
Sarah Lévy recule vers la porte. Elle observe la scène. Elle mémorise les positions. Elle analyse les trajectoires. Elle est le témoin oculaire. Elle attend le résultat de l'équation.
Le silence revient. Il est interrompu par le bourdonnement du ventilateur de l'ordinateur. La machine chauffe. Elle traite les données de pression. Elle calcule les probabilités.
Lucie rouvre les yeux. Elle regarde la clé USB. La diode bleue est maintenant fixe. Le déchiffrement est prêt. Il ne manque qu'une pression sur la touche Entrée. Une seule pression pour libérer les pênes. Une seule pression pour désigner le survivant.
"Cinq minutes", dit Lucie.
Elle retire ses mains du bureau. Elle les place sur ses genoux. Elle est prête pour la suite. Elle possède la clé numérique. Elle possède le destin de la promotion. Elle est le script. Elle est la loi. Elle est la fin de l'examen.
Sélection Naturelle
L'obscurité sature l'espace. Les tubes à décharge s'éteignent. La diode rouge de l'ordinateur clignote. Marc bondit. Ses muscles se tendent. Victor pivote sur son axe. Le mouvement est fluide. Marc percute une étagère. Les codes civils tombent. Le bruit est sourd. Victor sort un stylo plume. L'or de la plume brille. Marc brise un stylo bille en deux. Il garde le corps en plastique. La pointe est acérée.
Jade recule vers le fond de la pièce. Elle protège son abdomen avec ses mains. Sarah reste immobile. Elle tient son dictaphone contre sa poitrine. Elle observe les ombres. Lucie fixe l'écran. Le décompte affiche quatre minutes.
Marc lance un crochet du droit. Victor baisse la tête. Il frappe le plexus de Marc. L'air sort des poumons de Marc. Un sifflement rauque emplit la salle. Marc attrape le revers de Victor. Il le projette contre la paroi vitrée. Le verre blindé ne vibre pas. Victor utilise son poids. Il enfonce la plume dans l'épaule de Marc. Le tissu se déchire. Le sang imbibe la chemise blanche. Il devient noir sous la lumière rouge.
Marc ne lâche pas. Il serre le cou de Victor. Les veines de son front gonflent. Victor cherche un point de pression. Il enfonce son pouce sous la mâchoire de Marc. La douleur est immédiate. Marc recule. Il ramasse un volume du Dalloz. Il s'en sert comme d'un bouclier. Victor ajuste sa cravate. Ses mains ne tremblent pas. Il analyse la posture de Marc. Marc est fatigué. Sa garde baisse.
Jade s'approche de Lucie. Sa voix est un murmure sec. Elle propose un arrangement financier. Elle mentionne les comptes offshore de son père. Lucie ne répond pas. Ses doigts tapent sur le clavier. Elle vérifie les protocoles de sortie. Sarah enregistre les menaces. Elle indexe les aveux. Elle mémorise la fréquence cardiaque des combattants.
Victor avance. Il marche sur les livres éparpillés. Marc lance le Dalloz. Victor l'esquive d'un mouvement de hanche. Le livre percute une lampe de bureau. Le métal se tord. Marc charge à nouveau. Il utilise sa force brute. Il plaque Victor au sol. Les deux hommes roulent entre les rayons. Les étagères tremblent. Des dossiers tombent sur eux.
Victor plante la plume dans la cuisse de Marc. Marc hurle. Il frappe le visage de Victor avec son poing. Le nez de Victor craque. Le sang gicle sur le sol. Victor ne ferme pas les yeux. Il cherche la carotide. Marc bloque le bras de Victor. Il serre le poignet. L'os craque. Victor lâche le stylo.
Jade change de tactique. Elle menace Lucie. Elle parle de complicité de meurtre. Elle cite l'article 221-1 du Code pénal. Lucie tourne la tête. Ses yeux sont vides. Elle regarde la montre de Jade. Elle regarde le ventre de Jade. Elle revient à l'écran. Le script ignore les menaces. Le script exécute les lignes de code.
Sarah s'approche des combattants. Elle ramasse le stylo plume de Victor. Elle examine la pointe. Elle la nettoie avec son mouchoir. Elle observe Marc qui étrangle Victor. Victor devient bleu. Ses jambes s'agitent. Il cherche de l'air. Marc appuie de tout son poids sur la trachée.
"Le Major meurt", dit Sarah.
Sa voix est monocorde. Elle n'appelle pas à l'aide. Elle constate un fait biologique. Lucie tape une commande. Le ventilateur de l'ordinateur accélère. La température monte dans la pièce. L'air devient rare.
Victor trouve un débris de verre au sol. Il le saisit. Il tranche le tendon d'Achille de Marc. Marc lâche prise. Il s'effondre sur le côté. Il attrape sa jambe. Le sang coule en jets réguliers. L'artère est touchée. Victor se relève péniblement. Il crache une dent. Il ramasse son stylo des mains de Sarah. Sarah ne résiste pas.
"Trois minutes", dit Lucie.
Jade panique. Elle fouille les poches du doyen Moretti. Elle cherche une autre clé. Elle trouve un briquet. Elle l'allume. La flamme danse. Elle éclaire le visage de Marc. Marc rampe vers la porte. Il laisse une traînée sombre sur le linoleum. Victor marche derrière lui. Il boite. Il lève son stylo.
Sarah se place devant Lucie. Elle bloque le passage à Jade. Elle sort un scalpel de sa poche de veste. Elle l'a volé au laboratoire de médecine légale. La lame est courte. Elle est parfaite.
"Personne ne sort sans mon accord", dit Sarah.
Elle a calculé les probabilités. Elle sait que Victor est le plus fort malgré ses blessures. Elle sait que Jade est une variable instable. Elle sait que Marc va mourir d'hémorragie dans six minutes. Elle ajuste ses lunettes.
Victor s'arrête. Il regarde Sarah. Il évalue la menace. Il regarde le scalpel. Il regarde Lucie. Lucie sourit pour la première fois. C'est un mouvement mécanique des lèvres.
"Le déchiffrement est terminé", annonce Lucie.
Un bip long résonne. Les pênes de la porte blindée s'activent. Le mécanisme hydraulique siffle. L'air extérieur s'engouffre dans la pièce. Il est froid. Il sent la ville.
Marc s'arrête de ramper. Ses yeux se fixent sur le plafond. Ses pupilles se dilatent. Son cœur s'arrête. Le boursier a fini sa course.
Victor se tourne vers Jade. Jade recule contre le bureau. Elle lève le briquet. Victor avance. Il ne court pas. Il économise son énergie. Il pointe son stylo vers elle.
"Le contrat est rempli", dit Victor.
Il regarde Sarah. Sarah hoche la tête. Elle éteint son dictaphone. Elle range le scalpel. Elle a ce qu'il lui faut. Elle a les preuves. Elle a le pouvoir.
Lucie retire la clé USB. Elle la tend à Victor. Victor la prend. Ses doigts sont rouges. Il range la clé dans sa poche intérieure. Il regarde le corps du doyen. Il regarde le corps de Marc.
"Nettoyez", ordonne Victor.
Jade pleure sans bruit. Elle ramasse les codes civils. Elle les remet sur les étagères. Elle essuie le sang avec sa veste de luxe. Sarah l'aide. Elle travaille avec méthode. Elle ne laisse aucune trace.
La porte s'ouvre complètement. La lumière du couloir est blanche. Elle est violente. Victor sort le premier. Il ne se retourne pas. Il marche vers l'ascenseur. Il appuie sur le bouton.
Lucie ferme l'ordinateur. Elle range les câbles. Elle suit Victor. Sarah et Jade restent dans la salle 402. Elles ont encore du travail. Les preuves doivent disparaître. La sélection est faite. Le Major a gagné.
L'ascenseur arrive. Victor monte. Lucie monte. Les portes se ferment. Le silence revient dans la tour de verre. L'examen est terminé. La note est définitive.
Le Seul Diplôme
Le chronomètre mural affiche 00:00. Les chiffres rouges cessent de clignoter. Un déclic métallique résonne dans la salle 402. Les pênes de la porte blindée se rétractent. Le mécanisme geint dans les gonds. L'air de la pièce est saturé. Il sent le fer et la sueur. Victor Kergal ne bouge pas. Il ajuste sa cravate devant la vitre. Ses mains sont sèches. Ses ongles sont coupés ras. Il fixe le battant d'acier. La porte pivote lentement vers l'extérieur.
La lumière du couloir est crue. Elle découpe une silhouette massive. Des bottes tactiques frappent le linoléum. Le bruit est sec. Rythmique. Trois hommes entrent en colonne. Ils portent des uniformes sombres. Leurs lampes torches balayent l'espace. Les faisceaux blancs accrochent la poussière en suspension. Victor reste immobile au centre du cercle. Il tient un dossier cartonné sous le bras. Le logo de la faculté brille sur la couverture.
Le premier agent s'arrête à deux mètres. Il baisse son arme. Il retire son casque de protection. Son visage est neutre. Ses yeux parcourent la scène. Il voit le corps du doyen Moretti. Le cadavre gît près du bureau en acajou. La gorge présente une entaille profonde. Le sang a imbibé le tapis persan. La tache est devenue brune. Presque noire. Le coupe-papier en ivoire repose à côté. Il est maculé jusqu'à la garde.
L'agent note la position des meubles. Les chaises sont alignées. Les codes civils occupent les étagères. Aucun livre ne dépasse. L'ordre est chirurgical. Victor Kergal présente ses mains. Les paumes sont tournées vers le haut. Elles sont propres. Il n'y a aucune trace sous les cuticules. Il a utilisé l'eau du minibar. Il a frotté la peau avec des serviettes en papier. Il a brûlé les résidus dans la corbeille. Les cendres sont froides au fond du métal.
Jade Moreno est assise contre le mur. Elle a les genoux repliés. Ses mains cachent son visage. Elle ne pleure pas. Ses épaules sont rigides. Sa veste de luxe est posée à côté. Le tissu est froissé. Des auréoles sombres marquent les revers. Elle a tenté d'effacer les projections sur le sol. Le vernis de ses ongles est écaillé. Elle fixe un point invisible sur le parquet. Son souffle est court. Sa cage thoracique se soulève rapidement.
Sarah Lévy range son stylo dans sa poche. Elle ferme son carnet de notes. Elle se lève sans un bruit. Ses lunettes reflètent les lampes torches. Elle ne regarde pas les agents. Elle observe Victor. Elle analyse sa posture. Elle enregistre la fréquence de ses battements de paupières. Victor ne cille pas. Son rythme cardiaque est régulier. Il est le Major. Il domine la situation. Il a validé l'épreuve.
Un technicien de la scientifique entre. Il porte une combinaison blanche. Il dépose une mallette en aluminium. Il commence à poser des cavaliers jaunes. Numéro 1 : le corps du doyen. Numéro 2 : le coupe-papier. Numéro 3 : le corps de Marc Tissier. Marc occupe le coin opposé. Son crâne a heurté l'angle de la bibliothèque. Ses yeux sont ouverts. Les pupilles sont dilatées. Une flaque de liquide céphalo-rachidien entoure sa tête.
Le technicien utilise un appareil photo. Les flashs se succèdent. Ils figent la scène en blanc et noir. Victor Kergal s'avance vers l'officier. Il tend le dossier cartonné. Ses mouvements sont lents. Décomposés. Il ne veut pas provoquer de réaction défensive. L'officier prend le document. Il lit le titre : "Rapport de Major de Promotion". Il feuillette les pages. Les analyses sont dactylographiées. Les preuves sont listées par ordre chronologique.
Victor prend la parole. Sa voix est monocorde. Il utilise des termes juridiques précis. Il cite les articles du code pénal. Il décrit l'agression de Marc Tissier sur le doyen. Il explique la légitime défense. Il détaille l'intervention de Jade Moreno. Il omet les détails inutiles. Il construit une vérité cohérente. Les faits s'emboîtent comme des rouages. L'officier écoute. Il hoche la tête. Le récit est irréfutable.
Deux brancardiers déplient des sacs mortuaires. Le bruit de la fermeture éclair déchire le silence. Moretti disparaît dans le plastique noir. Puis Marc. Les corps sont soulevés avec efficacité. Ils quittent la salle 402. La pièce semble plus grande. Plus vide. Les techniciens prélèvent des échantillons d'ADN. Ils utilisent des écouvillons stériles. Ils frottent les surfaces lisses. Ils ne trouveront rien de compromettant.
Victor Kergal récupère sa veste sur le dossier d'une chaise. Il l'enfile. Il ajuste les épaulettes. Il vérifie la présence de la clé USB dans la doublure. Le métal froid contre sa poitrine le rassure. C'est la preuve ultime. C'est son assurance vie. Il regarde Jade. Elle se lève avec difficulté. Elle évite son regard. Elle sait qu'elle a perdu. Elle restera une complice. Une variable sous contrôle.
Sarah Lévy sort la première. Elle marche d'un pas ferme. Elle ne se retourne pas. Elle a déjà commencé à rédiger son propre rapport mental. Elle sera le témoin parfait. Elle sera l'ombre du Major. Victor la suit. Il franchit le seuil de la porte blindée. Il ne regarde pas les taches sur le tapis. Il ne regarde pas le bureau vide. Il regarde le couloir. La perspective est droite. Les lignes de fuite convergent vers l'ascenseur.
L'officier referme le dossier. Il le garde sous le bras. Il fait signe à ses hommes de se retirer. La salle 402 est placée sous scellés. Le ruban jaune barre l'entrée. Victor appuie sur le bouton d'appel. Les portes de l'ascenseur s'ouvrent. L'intérieur est tapissé de miroirs. Victor voit son reflet. Son visage est calme. Ses traits sont reposés. Il n'y a aucune trace de fatigue. Il a réussi l'examen.
L'ascenseur descend vers le rez-de-chaussée. Le compteur d'étages défile. 10. 9. 8. Le silence est total. Victor sent le poids du dossier dans sa mémoire. Il connaît chaque mot. Chaque virgule. Il a réécrit l'histoire de la faculté en soixante minutes. Il a éliminé la concurrence. Il a sécurisé son avenir. Les portes s'ouvrent sur le hall d'accueil. La lumière de l'aube filtre à travers les vitres de la tour.
Il sort du bâtiment. L'air extérieur est vif. Il est 04h15. La ville est encore endormie. Quelques voitures circulent sur le boulevard. Victor marche vers sa berline noire. Il déverrouille les portières à distance. Il s'installe au volant. Il pose le dossier sur le siège passager. Il démarre le moteur. Le ronronnement est discret. Il engage la première vitesse. Il quitte le parking de la faculté.
Dans le rétroviseur, la tour de verre s'éloigne. Elle brille sous les premiers rayons du soleil. Elle ressemble à un scalpel planté dans le ciel. Victor Kergal ne ressent rien. Ses émotions sont verrouillées. Il pense à la cérémonie de remise des diplômes. Il imagine la tribune. Il entend déjà les applaudissements. Il sera sur la plus haute marche. Il sera le seul. Le Major. La sélection naturelle a fait son œuvre. Le dossier est clos.