Le Bordel De L'Europe

Par Seb Le ReveurPolicier

Le ciel est une plaque de tôle blanche. Le soleil ne brille pas. Il cogne. Il écrase la Costa del Sol sous un poids thermique. 42 degrés. L’asphalte sue une huile noire. Les cigales se sont tues. Elles crèvent en silence dans les pins calcinés. Mateo Aranda est assis dans sa Jeep. Le moteur est coupé. La chaleur sature l’habitacle. Une odeur de vieux cuir et de poussière. Mateo reste sec. Sa peau...

Le Soleil de Plomb

Le ciel est une plaque de tôle blanche. Le soleil ne brille pas. Il cogne. Il écrase la Costa del Sol sous un poids thermique. 42 degrés. L’asphalte sue une huile noire. Les cigales se sont tues. Elles crèvent en silence dans les pins calcinés. Mateo Aranda est assis dans sa Jeep. Le moteur est coupé. La chaleur sature l’habitacle. Une odeur de vieux cuir et de poussière. Mateo reste sec. Sa peau est froide. Un cadavre en marche. Ses yeux fixent l’entrée de « L’Éden ». Le club ressemble à un temple romain. Colonnes de marbre blanc. Néons roses éteints sous la lumière crue. Deux gardes stationnent devant la porte. Des colosses. Costumes sombres malgré la fournaise. Le pouce du premier déverrouille son holster. Sa pupille se rétracte. Mateo descend de voiture. Ses bottes mordent le gravier. Chaque pas est un impact. La lumière le gifle. Il ne cille pas. Il avance vers les colonnes. — Privé, lance le garde. C’est fermé. Mateo ne s’arrête pas. Il est à trois mètres. — Tu m’as entendu, l’ami ? Dégage. Le garde fait un pas en avant. Son partenaire se détend. Mateo perçoit le muscle de la mâchoire qui se crispe. Les doigts s’enroulent sur la crosse. Mateo frappe. Un éclair de violence pure. Le poing percute le larynx. Un craquement sec. Un bruit de branche brisée. Le garde porte ses mains à son cou. Ses yeux sortent de leurs orbites. Il s’écroule. Il cherche de l’air. Il n’en trouve plus. Le deuxième garde dégaine. Trop lent. Mateo saisit le poignet. Pivote. Il brise le bras. L’os perce la manche du costume. Une pointe blanche. Du sang gicle sur le marbre immaculé. Mateo termine le travail. Un coup de genou dans le visage. Le nez explose. Le silence revient. Seul le sifflement de la climatisation ronronne derrière les doubles portes en verre. Mateo ramasse le Beretta du garde. Le glisse à sa ceinture. Il pousse les battants. Le froid le saisit. Une fraîcheur artificielle. Chimique. L’air sent le parfum de luxe et le désinfectant. L’intérieur est immense. Un atrium de verre et d’acier. Au centre, une piste de danse circulaire. Des cages dorées pendent du plafond. Vides. Une femme sort d'un couloir. Elle porte une robe de soie rouge. Elle tient un dossier. Elle s'arrête net. Elle fixe le sang sur les phalanges de Mateo. Le sac noir. Sa bouche s'ouvre. Aucun son. Le dossier glisse. Les feuilles s'éparpillent comme des ailes d'oiseaux morts. Une tache sombre s'élargit sur la soie rouge. Un filet liquide coule le long de ses jambes. — Sortez, dit Mateo. Sa voix est un râle de pierre. Elle s'enfuit vers la sortie. Ses talons claquent. Mateo entre dans le bureau principal. Une pièce aveugle. Des écrans de surveillance couvrent un mur entier. Le « Bordel de l’Europe » s’affiche en mosaïque. Cinquante clubs. Des filles qui dorment dans des dortoirs sordides. Des VIP qui sniffent de la cocaïne sur des ventres nus. La machine de Santiago. Mateo pose son sac sur le bureau en acajou. Il insère l'amorce dans le bloc de C4. Relie les fils au récepteur. Un clic. La diode clignote, rouge. Il quitte le bureau. Il se dirige vers les cuisines. Ouvre les vannes de gaz. Le sifflement emplit la pièce. Odeur d’œuf pourri. Il jette son briquet Zippo sur le sol. Ouvert. La flamme danse dans le courant d’air. Il sort par la porte de service. Le soleil le frappe à nouveau. Une agression. Mateo marche vers sa Jeep. Il ne court pas. Il monte. Démarre. Il s’éloigne de cent mètres. S’arrête. Le chronomètre arrive à zéro. L’explosion n’est pas un boum. C’est un déchirement. Le sol vibre. Un fracas de verre pile le silence. Une boule de feu orange jaillit des entrées. La fumée noire monte vers le ciel blanc. Elle ressemble à un doigt accusateur. Le toit s’effondre. Les colonnes de marbre se fissurent. Elles tombent comme des géants abattus. Mateo regarde l’incendie. Les flammes sont pâles sous la lumière du jour. Presque invisibles. Son téléphone vibre. Un numéro masqué. « Pourquoi ? » Mateo ne répond pas. Il passe la première. Lâche l'embrayage. La Jeep s'élance sur la route côtière. Derrière lui, le premier bastion de l'empire brûle. Il voit le visage d'Elena dans le reflet du pare-brise. Un souvenir d’avant. Avant le Projet Olympe. Ses muscles se relâchent. Ses mains tremblent sur le volant. Il regarde le siège passager. Vide. La guerre a commencé. *** L’entrepôt numéro 14 pue le sel et le gazole. Trois hommes patrouillent sur le quai. Fusils d’assaut en bandoulière. Cadence militaire. Mercenaires. Mateo rampe sur le toit d'un hangar voisin. Le métal brûle. Il ignore la douleur. Il atteint le rebord. Le Remington 700 est en place. Bipied déployé. La croix noire se pose sur le front du premier garde. Mateo respire lentement. Entre deux battements de cœur. Il presse la détente. Le silencieux étouffe le coup. Un simple soupir. À 200 mètres, la tête bascule en arrière. Une brume sombre jaillit de la nuque. L’homme tombe dans l'eau. Un plouf étouffé. Les deux autres s'arrêtent. Ils n'ont pas le temps de comprendre. Le deuxième s'effondre, touché au cœur. Le troisième tente de plonger. La balle le cueille en plein vol. Elle traverse le poumon. L’homme rampe. Laisse une trace brillante sur le béton. Puis s'immobilise. Mateo descend du toit. Ses mouvements sont fluides. Une ombre parmi les ombres. Il pirate le code de la porte latérale. Le verrou claque. Il entre. L’odeur le frappe comme un coup de poing. Urine. Peur. Désespoir. Ce n’est pas un entrepôt. C’est une écurie. Des box en grillage s’alignent. À l’intérieur, des silhouettes prostrées. Des femmes. Des enfants. Une petite fille, pas plus de huit ans, le regarde à travers les mailles. Elle tient une poupée sans tête. Ses lèvres tremblent. Mateo sent une boule de haine monter dans sa gorge. Brûlante. Il sort ses outils. Sectionne les cadenas. Le métal tombe sur le sol. Un tintement régulier. Une cloche funèbre pour le système de Santiago. — Sortez, dit-il en plusieurs langues. Go. Out. Certaines femmes se lèvent. Hésitent. — Je ne suis personne, dit Mateo. Partez. Il ouvre la grande porte du quai. Il les regarde s’enfuir. Une procession de fantômes sous la lune. Mateo reste seul. Il arrose les box d'essence. Vide le bidon jusqu'à la dernière goutte. Il craque une allumette. La flamme est minuscule. Il la jette sur le sol trempé. Le feu grimpe instantanément. Dévore le grillage. Lèche le plafond. Mateo sort sur le quai. Plusieurs SUV noirs approchent au loin. Vitres teintées. Carrosseries rutilantes. Le luxe face à la braise. Il ramasse l’AK-47 d’un garde mort. Vérifie le chargeur. Plein. Il se poste derrière un bloc de béton. Les voitures freinent dans un crissement de pneus. Les portières s'ouvrent. Des hommes en sortent. Mateo ajuste sa visée. — Pour Elena, murmure-t-il. Il ouvre le feu. Le staccato de la mitrailleuse déchire la nuit. Les éclairs de départ illuminent son visage. Son cœur bat à 60. Calme. Précis. Il est devenu l'incendie. Le premier chargeur est vide. Le métal brûlant tinte sur le béton. Nouveau magasin. Le ressort claque. Sec. Définitif. Une balle siffle à son oreille. Percute le bloc. Des éclats de pierre lui griffent la joue. Le sang coule. Chaud. Salé. Il pivote. Tire par courtes rafales. Trois coups. Pause. Trois coups. Un homme s'écroule entre deux portières. Ses talons tambourinent contre le goudron. — Flanc gauche ! hurle une voix. Mateo s'accroupit. Rampe dans l'ombre portée. Ses genoux brûlent sur le sol surchauffé. Il voit une silhouette. Un homme en costume de soie. Trop cher pour le port. Il contourne une caisse. Mateo se redresse. Le canon de l'AK-47 touche le menton de l'agresseur. Les pupilles se rétractent. Mateo presse la détente. Le haut de la tête disparaît. Une pluie rouge repeint le conteneur. Il récupère une grenade M67 à la ceinture du mort. Froide. Il dégoupille. Le ressort saute. Un clic. Il lance l'engin sous un châssis. Trois secondes. L'explosion soulève le véhicule de deux tonnes. Une boule de feu monte. Le souffle balaie les débris. Un survivant rampe, ses vêtements brûlent. Il hurle un son inhumain. Torche vivante. Mateo s'approche. Ses bottes écrasent les éclats de pare-brise. L'homme en feu tend une main. Sa peau bulle. Mateo ne voit pas un être humain. Il voit un rouage. Il lève son fusil. Une balle dans le front. Il se dirige vers le dernier SUV intact. Saisit le chauffeur mort par le col. Le jette au sol. Fouille la boîte à gants. Il trouve un dossier. Cuir noir. Gaufré aux armes de Santiago. Il l'ouvre. Ses doigts tachés de suie marquent le papier. C'est une liste. *Commissaire principal. Ministre délégué. Juge d'instruction.* Six zéros minimum. Et un mot. Souligné de rouge. **OLYMPE.** Mateo serre les dents. Une vibration retentit sur le tableau de bord. Le téléphone de l'homme mort. L'écran s'allume. *Don Santiago.* Mateo décroche. Silence. À l'autre bout, la voix est un murmure de velours. — Rapport, dit Santiago. Est-ce que le problème est réglé ? Mateo regarde l'entrepôt s'effondrer. Les flammes lèchent les nuages. Le ciel devient orange sang. — Le problème ne fait que commencer. Sa voix est un frottement de pierres. — Capitaine Aranda, murmure Santiago. Je reconnais votre ton. — Je n’ai plus de principes, répond Mateo. J’ai des cibles. — Vous pensez faire une différence ? Sans mon argent, les routes de ce pays s'effondrent. — Sans vous, les filles respirent. Santiago rit. Un rire sec. — Votre sœur était une erreur de gestion. Elle a vu ce qu’elle n’aurait pas dû voir. Le Projet Olympe est l'avenir de l'Europe. Une élite propre, financée par le vice nécessaire. — Je vais démonter votre avenir. Pièce par pièce. Mateo raccroche. Jette le téléphone dans les flammes. Il remonte dans le SUV. Les pneus hurlent. Il quitte le quai 14. L'Espagne dort. Elle ignore que son bourreau vient de s'éveiller. Mateo regarde son reflet dans le rétroviseur. Ses yeux sont deux trous noirs. Sa peau est grise de cendres. Le soleil va bientôt se lever. Une lumière crue. Une lumière qui ne pardonne rien. Il accéléra vers Madrid. Vers l’Olympe. Il allait faire s’effondrer le ciel. Le soleil de plomb brillait déjà dans son esprit. L'Espagne n'était plus un pays. C'était un abattoir. Et Mateo Aranda venait de ramasser le couteau.

L'Appât du Nouveau Monde

La fermeture éclair grinça. Elena força sur le curseur. Le tissu craqua. Toute sa vie tenait dans trente litres. Trois robes d’été. Un jean usé. Une photo de leur mère dans un cadre fêlé. L'air de la chambre pesait. Une mouche se cognait contre la vitre encrassée. Un bruit sec. Régulier. Un métronome de l'ennui. Mateo barrait la porte. Ses bras croisés étaient deux poutres. Ses muscles roulaient sous son t-shirt gris, trempé de sueur. Il sentait l'huile de moteur et le tabac froid. Ses yeux ne quittaient pas la valise. Une tache bleue, insultante, au milieu du gris. — Tu n'es pas obligée, dit Mateo. Sa voix était un grondement de gravier. Elena ne leva pas les yeux. Elle lissa le tissu. Ses doigts tremblaient. Elle les cacha dans ses paumes. — On en a déjà parlé, Mateo. — C’est trop loin. — C’est l’Espagne. Pas la lune. Elle se redressa. Fine. Fragile. Ses yeux brûlaient d’une fièvre ancienne. Celle du départ. Celle qui rongeait les poumons dans cette ville où les usines crachaient de la suie depuis cinquante ans. Sur la table de chevet, le contrat brillait. Papier glacé. En-tête dorée : *Agencia de Lujo – Marbella*. Les lettres dansaient sous la lumière crue. Trois mille euros par mois. Logement de fonction. Frais inclus. Le papier sentait le parfum cher. Vanille et cuir. Mateo s’approcha. Il saisit le papier. Ses doigts calleux marquèrent le bord blanc. — "Hôtesse de prestige", lut-il. Sa voix cracha le mot. "C'est quoi, ça ?" — Du service, Mateo. Des mariages. Des galas. — Des riches. — Des gens qui ont de l'argent. Ce que nous n'avons pas. Elle pointa le plafond. Une tache d’humidité s’étendait comme un cancer. Le papier peint pendait en lambeaux. Dehors, une carcasse de voiture racla le bitume. Mateo froissa le contrat. Ses articulations blanchirent. — Je peux trouver plus de tours à l'atelier. Je parlerai au patron. Elena laissa échapper un rire bref. Un son sans joie. — Pour finir avec les poumons pleins de limaille ? Non. Elle posa sa main sur son bras. Sa peau était fraîche contre la sienne, brûlante. Le cœur de Mateo cogna contre ses côtes. Une alarme sourde. Un instinct de prédateur qui flaire le piège. Mais le piège était invisible, fait de promesses et de papier glacé. — Je vais t’envoyer de l’argent, murmura-t-elle. On quittera cet endroit. Ensemble. Mateo ne répondit pas. Il fixait le mur. Il voyait l'Espagne sur une carte mentale. Terre de soleil aveuglant. Terre de sang et de sable. Le "Bordel de l'Europe". Il ne connaissait pas encore ce surnom. Il sentait l'odeur de la charogne sous la vanille. Elle se tourna vers le miroir. Elle arrangea ses cheveux. Trop belle pour cette ville de béton. Sa malédiction. Les loups aiment la beauté. Ils la dévorent pour s'approprier sa lumière. — Le taxi arrive. Elle attrapa son sac. Elle vérifia son passeport. Le livret bordeaux était son ticket de sortie. Son sauf-conduit pour le Nouveau Monde. Mateo descendit l’escalier en bois. Chaque marche gémissait. Dans la cuisine, une bouteille de bière vide traînait. Il la ramassa. Il la jeta à la poubelle. Le verre éclata. La chaleur de l'après-midi l'assomma sur le perron. Une chaleur sèche, lourde de poussière. Au bout de la rue, les cheminées de l'aciérie découpaient le ciel. Cicatrices noires sur fond bleu délavé. Une berline noire apparut. Elle détonnait. Trop propre. Trop silencieuse. Elle glissa sur le goudron défoncé comme un requin dans une mare de boue. Les vitres étaient des miroirs sombres. La voiture s'arrêta. Le moteur ronronnait. Un bruit de luxe. Un prédateur au repos. Elena sortit avec sa valise bleue. Elle s'arrêta sur la dernière marche. Le soleil tapait sur son visage. — Ne fais pas cette tête. Mateo ne sourit pas. Ses poings étaient serrés dans ses pockets. Il voulait briser les vitres. Sortir le chauffeur. Lui broyer la gorge. Pourquoi ? Aucune preuve. Juste une certitude viscérale. Une ombre sur son âme. La vitre arrière descendit de quelques centimètres. Un air climatisé, glacial, s'échappa. Mateo reçut le froid au visage. Une caresse de morgue. — Señorita Aranda ? Une voix d'homme. Calme. Éduquée. Une voix qui n'avait jamais eu soif. Une voix de marbre et de soie. — Oui, répondit Elena. Sa voix était petite. Fragile. Le chauffeur sortit. Costume noir. Malgré la canicule, il ne transpirait pas. Aucun visage, juste des lunettes de soleil et une mâchoire carrée. Il prit la valise bleue. Il la rangea. Le hayon se referma. Le claquement d'une cellule. Elena l'enlaça. Petite contre lui. Son cœur battait. Rapide. Un oiseau piégé. — Je t'aime, grand frère. — Reviens si ça ne va pas, dit Mateo. Demain. Ce soir. Appelle-moi. N'importe quand. Il lui prit le visage entre les mains. Ses pouces mémorisèrent chaque détail. Le grain de beauté. La cicatrice sur le front. La lumière dans ses pupilles. — Promets-le. — Je le promets. Elle monta à l'arrière. La portière se ferma avec un bruit mat. Un son de coffre-fort. Mateo resta sur le trottoir. La berline fit demi-tour. Les pneus crissèrent. Elle devint un point noir. Elle disparut derrière le rideau de fumée des usines. Le silence retomba. Plus lourd. Plus étouffant. Mateo regarda ses mains vides. Une goutte de sueur traça un sillon froid entre ses omoplates. Le soleil cognait, mais il avait froid. Il retourna à l'intérieur. La maison était un tombeau. Dans la cuisine, le contrat froissé l'attendait. Il le déplia. Une petite ligne en bas de la page. Minuscules caractères. *Projet Olympe - Phase 1.* Mateo ne savait pas ce que cela signifiait. Pas encore. La nausée monta. Il prit un briquet. Il alluma le coin du papier. La flamme fut bleue, puis jaune. Elle dévora les promesses. Elle dévora Marbella. Elle dévora l'espoir d'Elena. Les cendres tombèrent sur le carrelage écaillé. Mateo s’assit. Il fixa le carbone noir. Ses yeux devinrent des fentes. La tristesse s'évapora. Quelque chose d'autre prit la place. Quelque chose de dur. De minéral. À des milliers de kilomètres, dans une villa de Marbella, Don Santiago regardait un écran. Douze visages de jeunes femmes défilaient. Celui d'Elena apparut. Santiago sourit. Un sourire de boucher. — Celle-ci est parfaite. Il sirota son vin. Un cru rouge comme le sang qui allait couler. Mateo se leva. Il entra dans le garage. Il saisit une barre de fer. Il frappa un vieux bloc moteur. Métal contre métal. Un cri de guerre dans le silence. Il frappait pour ne pas hurler. Il frappait pour se préparer. Il frappait car il savait qu'il ne reverrait jamais Elena. Pas vivante. Chaque coup était une promesse de violence. Chaque étincelle, un prélude à l'incendie. Le "Bordel de l'Europe" venait de recruter une marchandise. Il venait de se fabriquer son propre fossoyeur. Mateo s'arrêta. Essoufflé. Ses mains saignaient. Le sang coula sur le fer froid. Son seul langage désormais. Le ciel devint orange. Un coucher de soleil de fin du monde. L'Espagne attendait la chair fraîche. Elle ne s'attendait pas au monstre qui arrivait derrière. Mateo ramassa son blouson de cuir. Aucune valise. Il avait besoin d'armes. Il monta sur sa vieille moto. Le moteur toussa, cracha une fumée noire, puis rugit. Il quitta la ville. Il suivit la trace invisible de la berline. Sa silhouette découpait le crépuscule. Dans le ciel, Elena regardait par le hublot. Elle voyait les nuages. Elle pensait au futur. Elle ne voyait pas les chaînes invisibles qui se resserraient. Elle ne voyait pas le sang sur les mains de son frère. Mateo accéléra. Le vent fouettait son visage. Il ne sentait plus la chaleur. Ni la peur. Il était une flèche de haine lancée vers le cœur de l'empire de Santiago. Le hurlement du moteur brisa la route. Son seul adieu. L'ombre gagna la terre. C'était l'heure des prédateurs. C'était l'heure de Mateo. À Marbella, la Mercedes s'arrêta devant une grille monumentale. Un scanner balaya la plaque. La villa était une forteresse de marbre surplombant la mer. L’eau était d’un bleu sombre. Inquiétant. — Descendez, dit le chauffeur. Elena sortit. La chaleur l'écrasa. Une femme l'attendait. Madame Varga. Robe droite. Chignon serré. Pas un sourire. — Suivez-moi. Le hall était en marbre blanc. Elena y vit son reflet. Petite. Fragile. "Tac. Tac. Tac." Le son de sa propre marche funèbre. On la conduisit dans une chambre. Pas de fenêtres. Juste des puits de lumière. Un paquet attendait sur le lit. — Ouvrez-le, dit Varga. Elena défit le nœud. Ses mains tremblaient. À l’intérieur, une robe en dentelle noire. Presque transparente. Pas une robe d'hôtesse. Une robe d'esclave. — Essayez-la. Don Santiago arrive ce soir. Il aime que ses fleurs soient prêtes à être cueillies. Elena fixa la porte. Aucune poignée à l'intérieur. Le Nouveau Monde n'était pas une promesse. C’était un marché. Elle était la marchandise. Varga saisit son menton. Doigts de métal. — Le choix n’existe plus, Elena. Il s’est évaporé à la frontière. Deux femmes entrèrent. Gants de latex. Plastique qui claque. Elena se débattit. Une main écrasa un nerf de son bras. Sa force s'évapora. Elles la déshabillèrent. Ses vêtements de province tombèrent sur le marbre de Carrare. Nue. La climatisation soufflait un air polaire. — Un beau produit, murmura Varga. Mètre ruban. Chiffres notés sur tablette. — Trop de graisse sur les hanches. Le visage est parfait. Elena ne pleurait plus. La terreur bloquait tout. Elles enfilèrent la robe de dentelle. Une insulte de soie. — Maquillez-la. Cachez l’espoir. Santiago déteste l’espoir. Au miroir, Elena vit son visage disparaître sous le masque. Fond de teint. Poudre. Rouge à lèvres sang séché. Une poupée de cire. — Levez-vous. Ne regardez jamais ses yeux. Regardez son nœud de cravate. Mateo Aranda, à six cents kilomètres, fixait une photographie cornée. Ses mains étaient trop immobiles. Il sentait le vide. Le prédateur sentait l’orage. Il prit son téléphone. Silence. — Où es-tu ? murmura-t-il. Une porte claqua dans la villa. Santiago entra dans son bureau. Une nef de verre face à la mer noire. Il ne ressemblait pas à un criminel, mais à un dieu grec en costume sur mesure. Il fumait. La fumée montait en spirales. Ses yeux balayèrent Elena. Expertise pure. Commissaire-priseur devant un Goya. — Approche. Elena fit trois pas. Le sol se dérobait. — Tourne. Elle s'exécuta. La robe tourna. Elle sentit son regard sur ses reins. — Varga a raison. Elle a cette "pureté". Elle se vendra cher au Gala. Il contourna le bureau. Pas feutrés. Il s'arrêta devant elle. Santal et argent. Il lui prit le menton. Il serra. — Tu sais ce qu'est le Projet Olympe ? C'est l'endroit où les lois des hommes s'arrêtent pour laisser place aux désirs des dieux. Tu vas servir de temple. Il se tourna vers Varga. — Emmenez-la au sous-sol. Elle doit apprendre à ne plus être une femme. Elle doit devenir une fonction. Elena fut entraînée derrière une tapisserie. Escalier de béton. Odeur d'eau de Javel et de sueur rance. Une pièce nue. Barres de fer au plafond. Caméras. — Ici, tu vas apprendre la soumission, dit Varga. Tu n'es que le réceptacle. Une autre fille prostrée dans un coin balançait son corps. Mouvement mécanique. Elena comprit l'abattoir. À Madrid, Mateo regarda sa montre. Vingt heures. Le téléphone resta muet. Il ne réfléchit pas. Il prit son sac de sport. Chargeurs. Couteau de combat. Passeport. Il ne ferma pas sa porte à clé. Il ne reviendrait pas. Il démarra sa moto. Bête noire sans plaque. Il allait remonter la trace du sang et du parfum cher. Dans le sous-sol, Varga sortit une seringue. Liquide bleu opalin. — C'est quoi ? demanda Elena. — L'oubli. L'aiguille s'enfonça. Douleur fulgurante. Puis une chaleur lourde. Le cerveau d'Elena devint une purée de coton. Les lumières devinrent des traînées de feu. Le visage de Mateo s'effaça. — Mateo... — Il n'y a plus de Mateo, dit Varga. Il n'y a que le Propriétaire. Elena sombra. Sur l'autoroute A-7, la moto de Mateo fendait la nuit à deux cents kilomètres-heure. Flèche noire lancée vers le cœur du monstre. Santiago fixa la mer. Il souriait à la vente aux enchères. Il ne vit pas l'ombre qui galopait sur la route. Le sang allait couler sur le marbre blanc. Personne n'arrêterait le massacre. Elena était l'appât. Mateo était la faux. Le Bordel de l'Europe allait brûler. Et les flammes seraient visibles depuis le ciel. La nuit espagnole était d'un noir d'encre. Calme. Mortelle. Comme le silence avant l'impact.

L'Empire des Corps

Le soleil de dix heures cognait sur la Torre de Cristal. Une lumière blanche. Agressive. Santiago aimait cette violence. Elle lavait Madrid. Elle effaçait les ombres. Il se tenait debout devant la baie vitrée. Son costume gris perle ne présentait aucun pli. Un tic-tac régulier battait contre son artère. Le mécanisme de la montre murmurait. Santiago écoutait le silence du bureau. Un silence à quatre milliards d’euros. Sur son bureau en verre, trois écrans affichaient des courbes. Du rouge. Du vert. Des graphiques en temps réel. Le cours de la chair. Santiago ne voyait pas des femmes. Il voyait des unités de production. Des flux. Des vecteurs de croissance. La porte pivota. Raul entra. Ses pas ne produisaient aucun son sur le marbre. Une goutte de sueur perla sur sa tempe. Elle coula. Elle s'écrasa sur son col blanc. Santiago ne se retourna pas. — Le rapport, Raul. La voix était un scalpel. Froide. Précise. Elle ne laissait aucune place à l’émotion. — Le convoi 402 est bloqué à la frontière, Monsieur. Raul bégaya. Il tendit la tablette. Santiago pivota. Ses yeux étaient deux billes d'obsidienne. Mortes. Ses doigts effleurèrent l'écran. — Raison ? — Inspection sanitaire. Un nouveau protocole européen. Santiago eut un rictus. Ses lèvres se rétractèrent sur ses gencives blanches. Il retourna s'asseoir derrière le bloc de cristal. Le cuir du fauteuil lui parut soudain rêche. Inutile. — Le Projet Olympe ne tolère aucun retard. Les clients attendent à Marbella. Des ministres. Des PDG de Francfort. Ils ont payé pour l'exclusivité. — Les douaniers demandent les carnets de vaccination. Les filles viennent de Moldavie. Les papiers sont incomplets. Santiago posa la tablette. Le choc du plastique contre le verre claqua comme un coup de feu. Raul sursauta. Ses mains tremblaient. Il les cacha derrière son dos. — Appelle le ministre de l’Intérieur. Ligne trois. — Maintenant, Monsieur ? — Maintenant. Dis-lui que la subvention pour sa fondation est gelée. Le camion doit passer le poste frontière dans quinze minutes. Sans inspection. Sans questions. Raul hocha la tête. Il recula. Il quitta la pièce. Santiago resta seul. Il regarda un autre écran. Une mosaïque de vidéos. Ses cinquante clubs. Le "Paraiso". Le "Luna Roja". Le "Ciel d'Or". Des caméras haute définition filmaient les halls en marbre. Les bars en cristal. Il zooma sur le club de Valence. Une fille marchait dans le couloir. Seize ans peut-être. Elle portait une robe en soie rouge. Elle s'arrêta devant un miroir. Elle ne se regardait pas. Elle fixait le vide. Ses yeux étaient éteints. Des orbites creuses. Santiago nota une ligne sur son carnet. "Unité 88-V. Baisse de productivité. Prévoir rotation." Il n'y avait pas de haine dans son geste. Juste de la gestion. On remplace une ampoule grillée. On remplace une fille brisée. L'empire ne s'arrête jamais. Un voyant rouge s'alluma sur le tableau de bord. Une alerte sécurité. Santiago tapota une commande. Une vue satellite s'afficha. Un incendie. Le club "La Perla", à Séville. Un bâtiment de dix millions d'euros. Les flammes dévoraient la façade. La fumée noire montait vers le ciel bleu azur. Santiago ne cilla pas. Il observa le brasier. — Raul ! L'assistant réapparut. Il était livide. — Une explosion, Monsieur. Le local technique. — Ce n'est pas un accident. Santiago désigna un point sur l'écran. Un homme marchait calmement à l'opposé de l'incendie. Un trench-coat sombre malgré la chaleur. Sa démarche était lourde. Méthodique. Il ne regardait pas derrière lui. — Qui est-ce ? demanda Raul. — Un fantôme. Santiago reconnut la silhouette. Mateo Aranda. L'homme qui refusait de mourir. — Envoyez l'équipe de nettoyage, ordonna Santiago. Je veux sa tête. Pas de police. Pas de bruit. Juste un corps dans le béton d'un chantier. — Monsieur, c’est un ancien policier. Si on le touche... Santiago se leva. Il ajusta sa cravate. Son reflet dans la vitre ne cilla pas. Un bloc de granit. — En Espagne, je suis la loi. Je suis le PIB. Si ce type brûle mes actifs, il brûle le pays. Il s'approcha de la baie vitrée. L'incendie à Séville était minuscule à cette distance. Une tache de suie sur une carte postale. Il reprit une vieille photo rangée dans son tiroir. Elena. Elle souriait sur un quai de gare. Santiago la froissa. Le papier craqua. Il en fit une boule serrée. Une heure plus tard, Santiago descendit dans le hall. L'air conditionné luttait contre la fournaise extérieure. Un combat perdu. Sa limousine noire l'attendait. L'odeur du cuir neuf l'enveloppa. Une odeur de luxe. Une odeur de mort. — Direction Valence, dit-il au chauffeur. La voiture s'élança. Le paysage défilait. Un désert de goudron. Des éoliennes blanches coupaient l’horizon. La chaleur faisait onduler la route. Le bitume semblait respirer. Santiago ouvrit le minibar. Les glaçons s'entrechoquèrent. Un tintement de cristal. Le whisky glissa comme de l'eau tiède. Son téléphone vibra. Un numéro masqué. *« Le feu purifie. La cendre recouvre. Je suis en route. »* Soudain, un bruit sourd. La limousine tressaillit. Le pneu arrière gauche venait de lâcher. Le métal grinça contre le goudron. Des étincelles jaillirent. Des étoiles de feu dans le rétroviseur. Le chauffeur immobilisa le véhicule sur la bande d'arrêt d'urgence. Santiago descendit. La chaleur le frappa comme un coup de poing. L'air sentait le caoutchouc brûlé. Une moto apparut à l'horizon. Une silhouette sombre. Elle s'arrêta à cinquante mètres. Le pilote leva une main. Il tenait un détonateur. Santiago se jeta au sol. L'explosion fut brève. Un éclair blanc. La limousine fut soulevée de terre. Une boule de feu déchira le ciel. Santiago roula dans le fossé. La poussière emplit ses poumons. Ses oreilles sifflaient. Un bruit strident. Il se redressa. Son costume était en lambeaux. Du sang coulait de son front. La moto redémarra et disparut. Santiago resta seul. Devant lui, sa fortune brûlait. Il chercha la clé USB du Projet Olympe. Elle était dans la carcasse en feu. Il chercha son revolver. Perdu. Il se remit à marcher. Vers Valence. À pied. Sous le soleil qui ne pardonnait pas. Chaque pas était une torture. Chaque souffle était une brûlure. Une heure plus tard, il atteignit le siège de Valence. La Atalaya. Il monta par l'escalier de service. Ses chaussures sur mesure claquèrent sur le marbre du dernier étage. Sec. Militaire. Il entra dans son bureau. L'air sentait l'ozone. Les lumières étaient éteintes. Seule la clarté de la ville filtrait par les vitres. Santiago s'approcha de son bureau. Un bruit métallique résonna. Rythmique. Le sifflement d'une lame qu'on aiguise sur une pierre. La poignée de la porte pivota. Millimètre par millimètre. Santiago plongea la main dans son tiroir secret. Il saisit son Colt Python. L'acier était frais. Il l'arma. Le clic métallique fut d'une netteté effrayante. Une voix monta des ténèbres. Rauque. Brisée. — Tue-moi, Mateo. Les chiffres continueront de monter sans moi. — Je ne suis pas venu pour les chiffres, Santiago. La silhouette entra dans la pièce. Massive. Chargée de suie. Mateo Aranda tenait un couteau de combat. Santiago fit feu. Le Colt cogna l'épaule. Une flamme orange. L'odeur de la poudre. Le bois de la porte explosa en échardes. Aranda plongea sur le côté. Santiago tira une deuxième fois. Une troisième. La fumée saturait l'air. Ses oreilles sifflaient. Soudain, une main de fer saisit son poignet. La pression fut brutale. Les os craquèrent. Le revolver tomba sur le sol. Santiago frappa du gauche. Il rencontra un mur de chair. Une riposte fulgurante l'atteignit au foie. Santiago s'effondra. L'air quitta ses poumons. Il tomba à genoux. Aranda posa la pointe de sa lame sous le menton de Santiago. La pression fit perler une goutte de sang. — Où est Elena ? Santiago sourit. Un sourire sanglant. — Elle est morte, Mateo. Dans une cave de Bucarest. Elle n'a pas supporté le Projet. Elle était trop fragile. Aranda ne broncha pas. Mais son bras trembla. — Tu mens. Santiago cracha du sang sur le marbre blanc. — Regarde autour de toi. L'empire n'a pas de cœur. Il n'a que des restes. Un bruit de verre brisé retentit. Le plafond s'effondra. Des hommes en noir descendirent en rappel. Europol. Des lasers rouges dansèrent sur la poitrine de Santiago. Douze points de mort. Aranda recula dans l'ombre. Il regarda Santiago une dernière fois. Un regard vide. — Tu resteras seul avec tes chiffres, Santiago. Dans une cellule sans fenêtre. Le chef d'escouade progressa dans la pièce. — Arme à terre ! Santiago regarda la ville une dernière fois. Les lumières de Valence brillaient comme des diamants sur un cadavre. Il ramassa son arme. Il ne la pointa pas vers les soldats. Il ajusta sa cravate. Son reflet dans la vitre ne cilla pas. Un bloc de granit. Il tourna le canon vers son propre palais. — Ne faites pas ça ! L’Empire des Corps s'éteignit dans un bruit sec. Le clic du percuteur, puis le fracas. Le silence revint dans La Atalaya. Dehors, le soleil d'Espagne continuait de brûler les preuves.

La Première Cicatrice

Bitume vibrant. Chaleur solide. Elena est plaquée contre le skaï du siège. La camionnette Mercedes pue le gasoil et le tabac froid. Dix filles entassées. Silence de plomb. L’air manque. Les poumons brûlent. Vitre rayée. Oliviers tordus. Terre rouge. Une poussière ocre s'élève et s'accroche à la carrosserie. La frontière est derrière elles. La Jonquera. Le panneau indique l'Espagne. Le pays des songes. Le chauffeur s'appelle Dragan. Cou de taureau. Mains comme des battoirs. Il ne regarde jamais le rétroviseur. Il conduit. Il a récupéré Elena à la gare de Perpignan. Un sourire forcé. Une promesse de job à Marbella. Logée. Nourrie. Le véhicule ralentit. Quitte l'autoroute. Les pneus crissent sur le gravier. Dragan s'arrête devant un cube de béton massif au bord de la nationale. Pas de fenêtres. Des néons éteints sur le toit : « EL PARAISO ». Des barbelés couronnent les murs. — Descendez, grogne Dragan. La fournaise s'engouffre. Elena descend. Ses jambes flanchent. Ventre vide depuis douze heures. Elle ajuste son sac à dos. À l'intérieur : son diplôme de traductrice, une photo de son frère Mateo, son passeport moldave. Sa vie tient dans trois kilos de nylon. Un homme attend sur le perron. Costume en lin blanc. Trop propre pour la poussière. Il fume un cigare long comme un doigt. Yeux de fente sous un panama. — Don Santiago ? murmure Elena. L’homme rit. Un rire sec. Un claquement d'os. — Je suis Luis. Il fait un signe de tête. Dragan s'approche. Main tendue. — Les documents. Maintenant. Hésitation. Les doigts blanchissent sur la sangle du sac. Le cœur cogne. Un tambour de guerre sous les côtes. — On m'a dit que je les gardais pour le contrat. Luis retire son cigare. Crache une fumée bleue. — Pas de documents, pas de contrat. Pas de contrat, pas de protection. Tu veux finir dans un fossé, petite ? Ton neutre. Chirurgical. La menace sans adrénaline. Elena ouvre son sac. Elle sort le carnet bordeaux. Dragan l’arrache. Une récolte de vies administratives. L'obscurité du bâtiment les avale. Puis les lumières s’allument. Spots rouges. Bandes LED bleues. L'odeur frappe le visage : javel, parfum bon marché, sueur ancienne. Le sol en marbre synthétique colle aux chaussures. Salle de danse déserte. Les barres de pole dance brillent comme des scalpels verticaux. Banquettes en velours élimé. Derrière le bar, des centaines de bouteilles. Du poison coloré. Luis s'arrête devant une porte blindée. Tape un code. Mécanisme enclenché. Un bruit de coffre-fort. — Les coulisses. Couloir étroit. Sanglots étouffés derrière la porte 4. Rire gras derrière la 7. Elena sent le froid monter dans ses os. L'instinct, pas la clim. Pièce de tri. Table en métal. Chaise. Luis s'assoit. Il ouvre le passeport d’Elena. — Elena Aranda. 22 ans. Traductrice. C’est bien. Il sort un Zippo en or. *Clac*. La flamme danse dans ses yeux. Il approche le feu du document. — Qu'est-ce que vous faites ? Elena bondit. Dragan l’attrape par les cheveux. La plaque contre le mur. La tête tape le béton. Explosion de lumière blanche derrière les paupières. Goût de sang. — Regarde. Le passeport brûle. Le papier s'enroule. Les bords noircissent. La photo d'Elena se boursoufle. Ses yeux de papier fondent. En trente secondes, Elena Aranda n'existe plus. Une cendre grise sur le métal froid. — Tu n'as plus de nom. Plus de passé. Plus de frère. Tu as une dette. 15 000 euros. Elena essaie de respirer. Sa gorge se noue. Mains croisées sur la poitrine pour cacher les tremblements. — Le voyage. Le logement. La protection, énumère Luis. Il s'approche. Odeur d'eau de Cologne et de tabac. Il pose sa main sur la joue d'Elena. Peau glacée. — Ici, rien n'est impossible. Tu vas travailler. Tu vas rembourser. Dragan la traîne vers le fond du couloir. Ses muscles sont du coton. Anesthésie émotionnelle. Porte 12. Six mètres carrés. Matelas au sol. Tache jaunâtre au centre. Lavabo fêlé. Miroir piqué de rouille. Sur le lit, une robe. Paillettes rouges. Un morceau de tissu qui ne couvre rien. — Change-toi. Dans une heure. La porte claque. Le verrou tourne. Le bruit est définitif. Comme un coup de feu. Elena fixe le miroir. Elle ne se reconnaît pas. Pommettes saillantes. Yeux éteints. Un fantôme. Elle ouvre le robinet. L'eau sort marron. Elle s'en jette sur le visage. C'est trop chaud. Un bruit de moteur. Une voiture de luxe s'arrête devant le club. Des rires d'hommes. Voix de prédateurs. Elena enfile la robe rouge. Le tissu gratte. Chaque courant d'air est une main sur sa peau. Elle n'est plus une femme. Elle est une ligne sur un livre de comptes. Elle s'assoit sur le matelas. Sent quelque chose de dur. Sous le sommier : une lame de rasoir. Rouillée. Mais tranchante. Elle la regarde. Une porte de sortie. *Non. Pas encore.* Elle pense à Mateo. Le flic. Le grand frère. Il ne sait pas. Elle cache la lame dans l'ourlet de la robe. Une petite piqûre sur sa cuisse. Une goutte de sang perle. C’est la première cicatrice. La porte s'ouvre. Une femme. Quarantaine. Trop de maquillage. Yeux fatigués par les néons. Elle tient un plateau : tequila et poudre blanche. — Prends ça, dit la Russe. Carburant. Sans ça, tu ne tiendras pas dix minutes. Le premier arrive. Un notable. Il aime que les filles pleurent. Elle pose le plateau. — Si tu ne prends pas la poudre, il te fera encore plus mal. Choisis ton enfer. La femme sort. La lumière du couloir est une lame qui tranche la pièce. Musique techno. Basse lourde. Battement de cœur mécanique. Elena respire fort. Imagine la mer. Les falaises de l'enfance. Elle se penche. Aspire. Le feu brûle les sinus. Le cerveau explose. Décharge électrique le long de la colonne. La peur s'évapore. Remplacée par une froideur absolue. Une distance. Elle est là, mais elle n'est plus là. Trois coups secs. — Elena. Numéro 12. Salle 4. Elle se lève. Lisse sa robe. Mains de pierre. Elle entre dans la salle 4. Un homme l'attend dans l'ombre. Bout de cigare rouge. Gros. Il transpire. Il sent le cuir et le cognac. — Viens ici. Bague au doigt. Un sceau officiel. Emblème de l'État. Ce n'est pas une organisation criminelle. C'est un système. L'homme retire sa ceinture. Le cuir claque. Elena fixe une fissure dans le béton. Elle devient la fissure. Inerte. Inaccessible. L'homme plaque ses mains sales sur ses épaules. L'acide monte dans l'œsophage. — Tu vas apprendre les règles, murmure-t-il. Il la pousse violemment sur le lit. La tête heurte le métal. Elle ne sent rien. Elle compte les taches d'humidité au plafond. Une. Deux. Trois. Quatre ans de ce rythme. Puis, l'homme s'arrête. Répond au téléphone. — Le projet Olympe ? Tout est prêt. Santiago a confirmé. Les ministres ont leurs enveloppes. Elena enregistre. Chaque syllabe. Chaque nom. Instinct de survie. Une heure plus tard, l'homme part. Laisse un billet de cent euros. Elena le déchire. Jette les confettis dans les toilettes. Luis entre dans la pièce avec un boîtier noir. Un câble. Une tige métallique. — On te marque, Numéro 22. Tu es une pièce maîtresse pour le Gala. Il branche l'appareil. Diode rouge. Odeur d'ozone. — C'est l'heure. Elena dégage sa nuque. Elle expose sa peau. Elle est prête à mourir pour que l'empire brûle. L'homme s'approche. La tige est incandescente. Un grésillement. Odeur de viande brûlée. Elena hurle en silence. Vision blanche. Le « S » est incrusté dans la chair. Propriété de Santiago. *** **PRÉSENT. MARBELLA.** Mateo Aranda est dans une Jeep noire. Il regarde la villa « La Fortaleza ». Murs de quatre mètres. Caméras. Gardes armés. Il sort son Sig Sauer. Quinze cartouches. Une dans la chambre. Métal froid. Il descend. Ses bottes écrasent le gravier. Il marche droit vers le portail. — C’est privé, aboie un garde. Dégage. Mateo n'écoute pas. Il accélère. Le garde lève son arme. Trop lent. Mateo saisit le poignet. Craquement sec. L'os perce la peau. Coup de tête. Le nez du garde explose. Sang sur le lin blanc. Le second garde épaule son fusil. Mateo plonge. Roule dans la poussière. *Pan. Pan.* Deux balles percutent le portail. Mateo se redresse. Un genou au sol. Il tire. Une fois. Le front du garde s'ouvre. Mateo ramasse le HK416 tombé au sol. Il entre dans la propriété. Les cigales hurlent dans les pins. Un bruit de scie circulaire. Il pénètre dans le hall. Marbre de Carrare. Lustres. Trois hommes descendent l'escalier. Mateo ne cherche pas d'abri. Il tire en marchant. Cadence infernale. Le premier est fauché. Bascule par-dessus la rambarde. Le second se cache derrière une colonne. Les balles pulvérisent le marbre. Éclats de pierre dans son visage. Il s'effondre. Le troisième tire une rafale. Vitre pulvérisée derrière Mateo. Mateo ajuste sa visée. Calme. *Pan.* Un trou noir entre les deux yeux du garde. Il glisse le long du mur. Une traînée rouge marque la soie. Mateo monte. Entre dans le bureau de chêne. Le comptable tremble derrière sa table. — Santiago ? exige Mateo. Le canon brûlant contre le front de l'homme. — Le Gala... La Croix-Rouge... Ce soir... Mateo voit un coffre-fort. Le fait ouvrir sous la menace. Liasses. Passeports. Et le boîtier de marquage noir. Identique à celui qui a brisé Elena. La colère est une vague noire. Froide. Mateo saisit le boîtier. Le fracasse sur le crâne du comptable. L'homme s'écroule. Mateo récupère les clés USB : « OLYMPE ». Il regarde par la fenêtre. Le ciel est orange sang. Il quitte la villa. Marche vers sa voiture. Il enfile un smoking noir trouvé sur place. Ajuste sa cravate. Il regarde son reflet. Il ne voit plus un capitaine de police. Il voit le monstre que Santiago a engendré. Il conduit vers le casino de Marbella. Projecteurs dans le ciel. Tapis rouge. Limousines. Hypocrisie de luxe. Mateo se gare dans une ruelle. Cache le Sig Sauer dans sa ceinture. Il entre dans la lumière. Le « S » va enfin signifier quelque chose. *Sang.* La guerre est ici. Le rideau se lève. Mateo Aranda est le metteur en scène.

Nihilisme Tactique

Le soleil de Marbella brûlait. Lumière blanche. Cruelle. Le goudron fondait sous la Puerto Banús. L’air vibrait. Mateo Aranda attendait. Sa Seat grise était une ombre. La climatisation crachait un souffle tiède. Inutile. Ses pores étaient scellés. Son sang était de l'antigel. Pas de battement parasite. Juste la cible. La Torre de Oro se dressait. Un monolithe de verre. Vidal était là-haut. Le magicien des chiffres. L’homme qui transformait la sueur des filles en dividendes propres. Mateo vérifia sa montre. 14h15. L'heure de la sieste pour les honnêtes gens. Pour le prédateur, l'heure de la mise à mort. Il quitta le véhicule. Ses bottines ne faisaient aucun bruit. Il franchit le portail. Une caméra pivotait. Mateo trouva l'angle mort. Il était le vide. Il entra par l'accès de service. Le code céda sous le brouilleur. Un clic net. Le loquet claqua. Il monta. L’escalier de secours était une gorge de béton. Vingt-cinq étages. Ses muscles obéissaient. Il atteignit le penthouse. L'odeur de santal et de vanille l'accueillit. Une odeur de richesse. Une odeur de mensonge. Vidal était assis derrière un bureau d'acajou. Un homme chétif. Costume trois-pièces. Ses doigts martelaient le clavier. Un staccato de plastique. Mateo surgit derrière lui. Le cuir du fauteuil grimaça. Le canon froid du Sig Sauer percuta la nuque du comptable. Le sang déserta le visage de Vidal. Ses lèvres ne furent plus qu'un trait blanc. — Le projet Olympe, dit Mateo. Sa voix était un froissement de papier de verre. — Je ne peux pas... Santiago... Mateo posa son pied sur la main de Vidal. Il appuya. Les métacarpes craquèrent. Un bruit de bois sec. Vidal étouffa un hurlement. — J'ai dix doigts, dit Mateo. Et toute la nuit. Vidal ouvrit les fichiers. Ses mains tremblaient. Un piano macabre sur les touches maculées. L'écran s'illumina. Noms. Prix. Destinations. Le catalogue de l'horreur. Mateo repéra une ligne : "Olympe - Segment E". Elena. Une certitude glacée l'envahit. Il inséra la clé. Le transfert commença. La barre de progression avançait. Un décompte binaire. Vert. — Qu’est-ce que vous allez faire ? hoqueta Vidal. Mateo récupéra la clé. Il la glissa dans sa veste. Il ne répondit pas. Il saisit Vidal par le col. Il le souleva. L'homme pesait le poids d'un péché mortel. Mateo se dirigea vers la baie vitrée. Il tira deux balles dans le verre. Des impacts en étoile. Il projeta une chaise. La vitre explosa. Un souffle d'air chaud s'engouffra. — Tu sais voler, Vidal ? — Pitié... Mateo lâcha prise. Vidal tomba en silence. Un point gris qui disparut dans la nuit de Marbella. Pas de cri. Juste l'impact, loin en bas. Mateo vida un flacon d'essence sur les tapis persans. Il craqua un briquet. La flamme dansa. Il la jeta. Le feu prit. Une langue orange lécha le luxe. Mateo tourna le dos à l'incendie. Il descendit. Les alarmes hurlaient. Il sortit par les jardins. La fumée noire maculait le ciel. La Torre de Oro brûlait. Mateo enfourcha sa moto. Le moteur hurla. Il s'enfonça dans la ville. Le chasseur était dans la place. L'empire devait tomber. Le monde allait brûler. Mateo Aranda serait l'étincelle.

Les Invités de l'Olympe

Le soleil de Marbella n'éclaire pas. Il frappe. Une enclume de feu sur la nuque. Elena plisse les yeux. La lumière ricoche sur le chrome de la Mercedes. Ses pupilles brûlent. Les menottes en plastique scient ses poignets. Neuves. Blanches. Chirurgicales. La portière s'ouvre. Un souffle de climatisation. Une caresse de morgue. — Descends. La voix est un gravier qui crisse. Rodriguez. Le chien de garde. Un cou de taureau. Des yeux de requin mort. Ses doigts s’enfoncent dans le muscle d'Elena. Elle ne bronche pas. La douleur est une information. Rien de plus. Ses pieds touchent le gravier. Le crissement est trop net. Trop propre. Devant elle, l’Olympe. Une forteresse de verre et de béton blanc. Pas d'enseigne. Juste une architecture froide. Tranchante. En bas, les vagues lèchent les rochers. Un bruit de succion. L'écume ressemble à de la bave. Rodriguez la pousse. Elena titube. Ses talons s'accrochent. Elle porte de la soie vert émeraude. Le tissu glisse comme une limace froide. On lui a donné cette robe à la Jonquera. Une cellule qui puait l'urine. Ici, ça sent le jasmin. Et le chlore. Le hall est un gouffre de marbre noir. Le sol est si poli qu'Elena croit marcher sur l'eau. Des colonnes montent jusqu'au plafond. Des caméras pivotent. Un bourdonnement électrique. Constant. Les gardes portent des costumes sur mesure. Des oreillettes. Ils ne regardent pas son corps. Ils regardent ses mains. Ils cherchent la menace. Ils ne voient que la marchandise. L'ascenseur en verre monte. Le paysage se déploie. La côte espagnole. Un tapis de lumières dorées. Le bordel de l'Europe. Des milliards d'euros enfouis sous le sable. Des hôpitaux payés avec le sexe des filles. Des autoroutes construites sur des os. Dernier étage. Un couloir moquetté. Silence total. Rodriguez plaque une carte magnétique devant la porte 404. Un clic. La suite est immense. Baies vitrées. Un lit king-size. Satin noir. Sur la table, une bouteille de champagne transpire dans un seau d'argent. Un plateau de fraises. — Douche-toi, ordonne Rodriguez. Le patron arrive. Si tu saignes sur les draps, je te tue. Le verrou électronique s'enclenche. Un bruit de guillotine. Elena s’approche de la vitre. Son reflet. Pommettes saillantes. Yeux d'ombre. Elle touche sa tempe. Une cicatrice fine. Le souvenir d'un client à Berlin. Un député qui aimait le bruit de la chair qui se déchire. Mouvement en bas. Sur la terrasse, deux hommes fument. La fumée monte en spirales bleues. Elena se plaque contre le rideau. L'un des hommes est Don Santiago. Le patron. Costume blanc. Cheveux gris. Un sourire de philanthrope. Il gère ses clubs comme une start-up. Avec des tablettes. Des graphiques. Et des fosses communes. L'autre homme se retourne. Elena s'agrippe au rebord. L'estomac se noue. Les muscles lâchent. C’est le Commissaire européen à la Sécurité. L'homme qui parle de protéger les frontières à la télévision. Il rit avec Santiago. Santiago sort un dossier bleu nuit. Un logo doré brille. Une montagne stylisée. Le Projet Olympe. Il étale des photographies sur la table de marbre. Le Commissaire ajuste ses lunettes. Une excitation d'enfant. Ce ne sont pas des filles. Ce sont des cartes. Algésiras. Valence. Rotterdam. Des lignes rouges relient les ports. Des chiffres s'alignent. — L'infrastructure est prête, dit Santiago. Sa voix monte, portée par le vent marin. Personne ne regardera dans les containers. — Et les quotas ? — On a augmenté la cadence dans les Balkans. Les centres d'accueil sont des passoires. On récupère le surplus. — La discrétion est la clé, Santiago. Si un seul nom sort... Santiago lâche un rire sec. Un bruit de papier qu'on froisse. — Mes filles n'ont pas de langue. Le Commissaire glisse les photos dans sa mallette en cuir. — L'Olympe sera le pilier du nouveau marché, dit-il. Un vide juridique total. — Le capitalisme pur, conclut Santiago. Sans la morale pour ralentir les profits. Elena recule. Le satin mord ses cuisses. Glacé. Le sexe n'est qu'un décor. La traite, un outil. Elle voit les rouages. Une industrie. Une machinerie d'État validée par ceux qui sont censés la combattre. La clé tourne. Santiago entre. Seul. Il retire sa veste. Ses mouvements sont lents. Précis. Il dénoue sa cravate. Il la regarde comme un expert regarde un investissement. — Tu es la sœur de Mateo. Sa voix est douce. Mélodieuse. Pire qu’un cri. Elena serre les poings. Ses ongles s'enfoncent dans ses paumes. — Ton frère est un romantique. Mais la romance ne paie pas les factures de l'Espagne. Il s'arrête à un mètre. Il sent le santal. Et la mort propre. Il lève la main. Elena se pétrifie. Santiago lui caresse la joue. Son pouce est rugueux. — Tu sais ce qu'il y a dans ce dossier. Tu as regardé par la fenêtre. Il ne pose pas de question. Il affirme. — Le Projet Olympe, murmure-t-elle. Santiago sourit. Un éclat de porcelaine froide. Une dentition de requin. — C’est la naissance d’un monde où tout est une ressource. Ton frère essaie de brûler mon empire. Mais on ne brûle pas le soleil. On se brûle seulement les ailes. Il attrape son menton. Il serre. La douleur irradie dans la mâchoire. — Le gala est dans trois jours. Tu y seras. Ma vitrine. L'élite européenne verra la beauté. Elle ne verra pas les chaînes. Mateo viendra pour te sauver. Je m'en suis assuré. Il la lâche brusquement. Elena tombe sur le lit. Santiago se sert un verre de champagne. Les bulles crépitent. — Il mourra sous tes yeux. Ce sera ton premier service. Douche-toi maintenant. Tu sens la poussière. J'ai horreur de la saleté. Il sort. Elena regarde le lustre en cristal. Des milliers de prismes qui décomposent la lumière. Elle ne pleure pas. Plus de larmes. Soixante-douze heures. Elle visualise le compte à rebours sous ses paupières. Chaque seconde est une tranchée. Elle se déshabille. La robe verte tombe. Une flaque de soie. Sous l'eau brûlante, elle frotte sa peau jusqu'au sang. Elle veut effacer l'odeur. Elle remarque le point rouge sur le miroir. Une caméra. Elle la regarde fixement. Elle montre ses cicatrices. Sa rage froide. L’ascenseur plonge. Elena respire par la bouche. Sous-sol 4. Les portes glissent. Un laboratoire. Sol en époxy blanc. Murs de carrelage. Une morgue pour les vivants. — Avance. Le garde la pousse. Elena marche pieds nus sur le sol froid. Elle passe devant des baies vitrées. Des silhouettes en blouses immaculées. Des masques. Des gants en latex. Une usine. Dans une pièce circulaire, un fauteuil de dentiste en cuir noir. Des sangles. Le Docteur Aris sort de l’ombre. Lunettes d’écaille. Sourire de porcelaine. — Déshabillez-la. Les gardes déchirent la soie. Elena reste nue sous les LED. Sa peau est livide. Aris prend un pied à coulisse. Il mesure ses épaules. Il palpe ses ganglions. Il appuie sur son foie. — Structure saine, note-t-il sur sa tablette. Une résilience exceptionnelle. Il montre un écran. Des noms. Des banques. Des politiciens. Des flèches rouges et vertes s’entrecroisent. — L'argent sale finance la dette propre, dit Aris. Santiago est le banquier de l'invisible. La chair humaine est le pétrole du siècle. Elle se renouvelle. Il prend une seringue. L'aiguille est longue. Le liquide, jaune fluorescent. — Ne bouge pas. L'aiguille s'enfonce dans le cou. Elena sent le froid envahir la jugulaire. Puis une explosion de chaleur. Son cœur s'emballe. Les lumières deviennent des traînées d'argent. — Luciférine synthétique. Ta peau va devenir luminescente sous les projecteurs. Une apparition. Elena ferme les yeux. Les ténèbres sont rouges. Elle voit Mateo. Il nettoie un fusil dans une chambre miteuse. Le clic du chargeur résonne. Klaus Von Zeller entre. Le visage de la rigueur budgétaire européenne. Il caresse l'épaule d'Elena. Ses doigts sentent le vieux papier et l'eau de Cologne. — Est-elle prête ? — Le conditionnement chimique est en cours, répond Aris. Von Zeller se penche. Elena voit les pores de sa peau. La luxure derrière les verres fins. — Vous êtes la preuve que tout s'achète, dit-il. Nous avons racheté votre vie. Ce soir, nous racheterons votre âme. L'Europe est un marché aux esclaves déguisé en démocratie. Il rit. Un bruit d'os qu'on broie. Il ajuste ses manchettes en or et sort. Aris prend un scalpel. Il lève la lame. — On va retirer ce petit traceur sous ta peau. Celui que tu as volé à l'infirmerie. Le médecin sourit. Il coupe. Elena ne crie pas. Elle regarde le scalpel fouiller la chair. Une pince ressort une puce électronique. Elle tombe dans une cuvette en inox. Un bruit de tonnerre. Aris recoud sans anesthésie. Elena compte les nœuds. Un. Deux. Trois. On l'habille. Une robe de cristaux Swarovski. Dix kilos. Une armure de luxe. Un linceul de diamants. Elle se regarde dans le miroir. Une créature surnaturelle. Une déesse de glace. Ses yeux sont deux trous noirs aspirant la lumière. — Magnifique. Le convoi part. Elena marche. La robe crisse. Elle retraverse le couloir. Elle voit une imprimante. Un document : PHASE DE DÉPLOIEMENT. Elle n'est plus un boulon. Elle est un grain de sable. La limousine l'attend. Madrid défile. Des traînées de lumière jaune. Le cuir de la voiture crisse. Elle arrive au Palais de la Zarzuela. Le Palais des ombres. Les gardes portent des fusils d'assaut. Discrets. Elle entre dans la salle de bal. Lustres en cristal. Colonnes de porphyre. Un orchestre joue une valse. Les ministres rient. Ils tiennent des cigares. Santiago est là. Il lève son verre. — Bienvenue sur l'Olympe. Elena est sur le balcon. Les projecteurs la frappent. Des centaines d'yeux avides. Elle est une marchandise. La sueur perle. Elle ne bouge pas. Soudain, les portes explosent. Un homme entre. Treillis noir. Bottes boueuses. Il tient un sac en toile. Le sac goutte. Mateo. Le silence tombe. Mateo vide le sac sur le marbre. Trois têtes roulent. Les chefs de la sécurité. — La fête est finie, Santiago. Mateo lève son HK416. Santiago ne cille pas. — Si tu me tues, tu les tues tous. Ils sont l'État. — C'est le plan. Mateo appuie sur la détente. Le lustre explose. Les cris commencent. Panique instantanée. Les hommes en smoking se marchent dessus. Elena brise un flacon de parfum contre la rambarde. Le verre est une pointe acérée. Elle frappe le garde à la gorge. Le sang jaillit. Chaud. Elle ramasse un Glock 17. Elle dévale les marches. Sa robe se déchire. Elle s'en moque. Elle arrache la soie. Nue et armée. Mateo progresse entre les tables. Rafales courtes. Précises. Chaque balle trouve sa cible. Le sang se mélange au champagne. Santiago s'enfuit vers la terrasse. Un hélicoptère noir s'élève. Mateo épaule. Il vide le chargeur. Inutile. L'appareil prend de la hauteur. Mateo sort un boîtier. Il appuie sur un bouton. Dans le ciel, une lueur orange. Une explosion sourde. L'hélicoptère se transforme en boule de feu. Il tombe comme une étoile morte vers les faubourgs. Le silence retombe. Santiago n’est plus qu’une odeur de kérosène brûlé. Mateo lâche son fusil. Il s'assoit sur le rebord du balcon. Son visage est couvert de suie. Elena s'approche. Elle a le document. La Phase de Déploiement. — On peut tout dénoncer, Mateo. Mateo sort un briquet. Il enflamme le papier. Elena regarde les noms noircir. Les chiffres s'effacer. — Pourquoi ? — Parce que le monde s'en fout, Elena. On ne répare pas un monde pourri. On le brûle. Il se lève. Il ramasse son arme. Les sirènes hurlent au loin. Ils traversent la salle de bal. Ils marchent sur les éclats de cristal. Les "Dieux" rampent dans leur propre sang. Elena et Mateo s'enfoncent dans l'ombre des jardins. Des fantômes. Des spectres. La guerre a changé de forme. L'Olympe est tombé, mais la nuit est encore longue. Et les monstres ont déjà faim d'un nouveau roi.

L'État dans l'État

Le soleil de Murcie frappe le béton. Une masse blanche. Aveuglante. La chaleur pèse sur les épaules de Mateo comme une chape de plomb. Dans la chambre de motel, l’air est immobile. Le ventilateur brasse une moiteur tiède. Une odeur de tabac froid et de désinfectant colle aux murs. Mateo Aranda ne bouge pas. Il est assis sur le bord du lit. Le matelas s'enfonce sous son poids. Ses yeux fixent la porte. Une fente de lumière rasante découpe le sol. Les grains de poussière dansent. Électriques. Son Glock 17 repose sur ses cuisses. Le métal est noir. Mat. Huilé. Mateo passe une main sur son visage. Sa peau est du parchemin brûlé. Ses articulations craquent. Dehors, le gravier crisse. Un bruit sec. Un pneu écrase la pierre. Deux voitures. Pas de sirènes. Mateo compte les battements de son cœur. Soixante par minute. Calme. Il se lève. Ses muscles se tendent. Il évite la fenêtre. Il se colle contre le béton froid du mur latéral. Un claquement de portière. Un second. Des pas lourds. Cadencés. Des semelles tactiques sur le bitume chauffé à blanc. Mateo reconnaît le rythme. L’ordre. L’État. Une voix de gorge tombe : — *Entrad. Limpio.* La porte vole en éclats. L’explosion de la charnière fait trembler les murs. Une grenade assourdissante roule sur le linoléum. Mateo ouvre la bouche. Il équilibre la pression. *Flash.* Le blanc déchire ses paupières. Le tonnerre emplit la pièce. Mateo ne bouge pas. Il attend. L’homme surgit dans la fumée. Silhouette massive. Kevlar. Visière fumée. Un HK MP5 cherche une cible. Mateo fait un pas de côté. Il saisit le canon. Il le dévie vers le plafond. Le coup part. Le plâtre explose. Mateo projette son genou dans l'aine du soldat. Un bruit de tissu déchiré. Un râle étouffé. Il utilise le corps comme bouclier. Deux autres silhouettes apparaissent. Des lasers rouges balaient la pièce. Les points rubis dansent sur le torse du soldat agonisant. Mateo pousse le corps. Il se jette au sol. Roule sous le lit. Le Glock aboie deux fois. Deux impacts dans les chevilles du deuxième homme. Les os volent en éclats. Un cri de douleur pure. Mateo ressort de l'autre côté. Le troisième homme pivote. Mateo est plus rapide. Il vise la gorge. Sous le casque. La balle de 9mm fauche l’homme. Le sang gicle sur le papier peint. Une gerbe rouge vif. La marionnette s'effondre. Silence. Mateo respire par le nez. Court. Régulier. Ses oreilles siflent. — Mateo Aranda ! Vous êtes cerné ! L'inspecteur Jefe Valladares. Une voix connue. — Tu travailles pour Santiago maintenant ? lance Mateo. — Santiago *est* l'Espagne. Mateo regarde le soldat à la gorge ouverte. Il fouille une poche tactique. Il sort un portefeuille en cuir noir. Une plaque de l'UEI. L'élite. À côté, un ordre de mission. Ses doigts tachés de sang marquent le papier blanc. Le sceau du Ministère de l'Intérieur brille. Un aigle doré. Une signature à l'encre bleue. L'ordre indique : « Neutralisation définitive ». Mateo comprend. Le froid envahit ses veines malgré la canicule. Santiago ne paie pas des flics de quartier. Il gère le budget de l'État. — Santiago a promis de financer l'hôpital de Séville, continue Valladares derrière le mur. Le PIB ne ment pas. Tu es le grain de sable. On va t'écraser. Mateo ne répond pas. Il voit le nom d'Elena en marge d'une note. « Source éliminée ». Sa sœur n'était pas une victime collatérale. Elle était un amortissement. Ses mâchoires se verrouillent. Un goût de bile envahit sa gorge. Mateo ramasse le HK MP5. Trente cartouches. Le fer est lourd. Il brise le verre de la fenêtre avec le canon. Il presse la détente. Rafale courte. Trois balles. Elles déchiquètent le flanc de la voiture noire. Le réservoir explose. Une boule de feu monte vers le ciel bleu azur. Les sirènes hurlent. Le métal crie. Mateo charge. Il sort de la chambre. Valladares lève son arme au bout du couloir. Mateo le percute de plein fouet. Choc d'acier et d'os. Ils traversent la rambarde. Chutent de trois mètres. Le béton les accueille. Mateo roule. Amortit. Valladares tombe sur le dos. Le souffle coupé. Mateo se relève. Un éclat de verre logé dans la joue. Il ne le sent pas. Il attrape Valladares par les cheveux. — Qui a signé pour Elena ? — Tout le monde, Mateo. Le Ministre. Le Général. On ne tue pas la poule aux œufs d'or. Mateo se lève. Il ne l'arrête pas. Il ne l'emmène pas au poste. Il tourne le dos. Monte dans le SUV noir de l'unité. Les clés sont sur le contact. Le moteur rugit. Il écrase l'accélérateur. Le véhicule percute un barrage de flammes. Les balles ricochent sur la carrosserie. Des coups de marteau. Mateo quitte le motel. La fumée noire monte vers le soleil. Il regarde le siège passager. Le document du Ministère. Taché. Il ne cherche plus la justice. Il cherche l'extermination. Mateo accéléra. L'autoroute s'ouvre. Ruban d'asphalte brûlant. *** Marbella. Le marbre blanc du manoir mord la falaise. Le verre reflète le soleil comme un bouclier. Mateo avance. Il porte la veste de général volée. Le G36 pèse sous le bras. Dans la salle de bal, l'air est saturé de musc et d'ambre. Don Santiago rit. Ses dents sont des perles de porcelaine. Il tient un verre de cristal. Il discute avec le ministre de l'Intérieur. Mateo scanne la salle. Quatre gardes. Oreillettes. Épaules larges. Des pros. Santiago se tourne. Il sent le regard. Son sourire se fige. Une cicatrice sur le visage. Mateo ne sort pas le fusil. Il attrape une bouteille de cristal. La brise. Le verre vole. Il plante le goulot dans la gorge du premier garde qui s'élance. Le sang jaillit. Un geyser écarlate sur la nappe. La panique explose. Les robes de soie se déchirent dans la bousculade. Mateo déploie la crosse du G36. *Clac*. Il bascule le sélecteur sur rafale courte. Il tire. Trois coups. Le torse du deuxième garde éclate. Trois coups. Le suivant perd sa mâchoire. Santiago est seul. Il regarde les cadavres. — Tu es une erreur système, Mateo. On supprime les erreurs. Mateo pointe l'arme sur le genou de Santiago. Il presse la détente. Le cri du monstre remplit le palais. Un son humain. Santiago s'écroule. Il attrape sa jambe broyée. Mateo sort un téléphone. Un compte à rebours. Partout dans la salle, les écrans géants s'allument. Les images de bienfaisance disparaissent. Des listes de noms défilent. Des numéros de comptes. Des vidéos sombres prises dans les chambres de l'Olympe. On y voit le ministre. Le juge. Le commissaire. Le murmure de la foule change. C'est le bruit d'un empire qui s'effondre. Santiago regarde les écrans. Sa peau devient grise. — Tu nous tues tous. — Non. Je vous rends célèbres. Mateo lâche Santiago. Il se redresse. Ses poumons sont en feu. Les sirènes hurlent dehors. Les blindés approchent. Il vérifie son chargeur. Dix balles. Il voit Elena courir sur une plage imaginaire. Le vent dans les cheveux. Elle ne regarde pas derrière elle. Il sourit. Une balle lui déchire le flanc. Il chancelle. Sa vision se trouble. Mateo ajuste Santiago qui rampe vers la sortie. Il vise la nuque. Le monde ralentit. Le chaos devient silencieux. Il presse la détente. La tête de Santiago bascule. Mateo lâche le fusil. Il s'adosse à la balustrade du balcon. Le marbre est froid. Ses mains sont rouges jusqu'aux poignets. Les hommes en noir forment un demi-cercle. Mendez s'avance. Il retire son casque. — C'est fini, Mateo. Mateo sort un briquet Zippo de sa poche. Il l'allume. La flamme danse. — Non, Mendez. Ça ne fait que commencer. Il lâche le briquet. Le feu grimpe instantanément sur le tapis imbibé d'alcool. Une vague orange. Mateo ferme les yeux. La chaleur est douce. Il est enfin rentré.

Le Secret de Verre

Le marbre mord. Pieds nus. Silence de crypte. L’air conditionné crache son haleine polaire. Luxe obscène. Dehors, la Costa del Sol étouffe sous une lune de soufre. La fête hurle au loin. Basses sourdes. Rires gras. Ici, le silence tranche comme un rasoir. Elena avance. Gorge sombre. Toiles de maîtres. Des Goya. Visages suppliciés. Le cœur cogne. Métronome déréglé. Soie contre peau. Une vitre prête à éclater. Porte entrouverte. Trait de lumière jaune. Le bureau de Santiago. Ordre maniaque. Cèdre. Tabac de Cuba. Vieil argent. Dossier noir sur l'ébène. Deux serpents. Une épée. « PROJET OLYMPE ». Elle ouvre. Papier épais. Grain de luxe. Points rouges sur la carte. Madrid. Barcelone. Marbella. Chiffres en millions. Hôpitaux. TGV. Écoles. Le sang des filles lave le béton. L'industrie du sexe est la fondation. L'Espagne est un corps qui bouffe ses propres métastases. L'acide lui brûle l'œsophage. Son estomac se noue. Un poing de fer à l'intérieur. Un clic. La poignée pivote. Le métal gémit. Santiago. Costume de lin blanc. Odeur de menthe et de mort. Il sourit. Un requin poli. — Tu as trouvé le livre, Elena. Sa voix vibre dans ses os. Une basse profonde. — L'Espagne est un corps malade. Je suis son sérum. Il montre la route à travers la vitre. L'AP-7. L'hôpital Santa Maria. Payés par les caves de Malaga. Par les larmes des filles. — L'argent n'a pas d'odeur. Seule la puissance compte. Le PIB repose sur mes épaules. Je transforme la chair en acier. Le Gala de la Croix-Rouge. Champagne et diamants. Elena porte la robe rouge. Une flaque de sang sur les draps. L'acier de Tolède contre son poignet. Le secret dans l'ourlet. Elle descend l'escalier. Le ministre de l’Équipement transpire. Ses mains sont moites. Il signe les décrets entre deux flûtes de cristal. Elena sourit. Son pouls descend à cinquante. Ses mains sont des blocs de glace. Elle est la mèche. Garcia la suit. Ombre massive. Dans les toilettes, le marbre est froid. — Donne-moi ce que tu as pris. Elle ne répond pas. Le fiel lui brûle les gencives. Elle frappe. Verre contre tempe. Parfum et sang. Elle court. Couloir interdit. Santiago est là. Pistolet au poing. Silencieux. — Le spectacle commence, Elena. Elle recule. Elle sent le bois de la porte dans son dos. Le papier brûle contre sa hanche. Le Secret de Verre a éclaté. Les éclats vont tout lacérer. À commencer par elle. Elle s'en moque. Les ombres ne meurent jamais deux fois.

Terre Brûlée

Le soleil pile le goudron. L’air ondule. La chaleur est un poids liquide. Mateo Aranda observe. Ses yeux brûlent. Ses paupières sont bordées de sel. Il est tapi derrière une crête de terre ocre, à trois cents mètres du complexe. Le centre logistique de Don Santiago. Un monstre d’acier. Trois hectares de hangars. Aucune enseigne. Des barbelés. Des caméras. Des dômes noirs pivotent. Des yeux mécaniques. 14h00. L'heure de la sieste. Un camion sort du périmètre. Blanc. Anonyme. Le moteur gronde. Mateo connaît la cargaison. MDMA pour les clubs de la Costa del Sol. Chair fraîche pour les suites de Marbella. Santiago gère les flux. Mateo rampe. Le sable s’infiltre sous ses ongles. La poussière tapisse sa gorge. Il ne boit pas. Il est une machine en préchauffage. Il atteint le premier rideau de grillage. Il sort une pince coupe-boulons. Le métal cède. Un claquement sec. Les cigales hurlent. Rideau sonore. Il glisse à l’intérieur. L'ombre du hangar le happe. Fraîcheur artificielle. Chirurgicale. L'odeur change. Huile de moteur. Plastique brûlé. Ozone. Mateo progresse le long de la paroi. Son fusil d’assaut HK416 est une extension du bras. La crosse est chaude contre sa joue. Un garde. Uniforme gris. Il fume. Il regarde son téléphone. Il sourit. Mateo surgit. Un mouvement de montre suisse. Il lui brise la glotte d'un coup de poignet. Le craquement se perd dans le ronronnement des climatiseurs. L'homme s'effondre. Ses jambes s'agitent. Un spasme. Ses talons cognent le béton. Puis le vide. Mateo récupère le badge. Il ignore le visage. Les visages sont des obstacles. La porte blindée bipe. Le voyant passe au vert. L’intérieur est une cathédrale. Des racks grimpent jusqu'au plafond. Des milliers de cartons. Codes-barres. Mateo cherche le secteur 4. Le secteur froid. Ses semelles de gomme ne font aucun bruit. Il évite les flaques de lumière. Des chariots élévateurs circulent au loin. Des voix. Espagnol. Roumain. Russe. Le Bordel de l'Europe parle toutes les langues. Une zone clôturée. Plexiglas. Des silhouettes bougent. Des femmes. Assises sur des bancs. Peignoirs identiques. Blanches. Roses. Bleues. Code couleur pour la destination. Des colis en instance. Mateo sent une décharge dans sa colonne. Elena. Il revoit son regard vide dans cette cave de Bucarest. Quatre ans. Cinq pays. Elle a vu le Projet Olympe. Les signatures. Les ministres dans les lupanars de Santiago. Mateo serre la poignée du fusil. Ses phalanges blanchissent. Rester froid. S'énerver, c'est mourir. Il repère les boîtiers incendie. Il sort les charges de C4. La pâte est malléable. Il la plaque contre les piliers. Un. Deux. Trois. Un bruit de pas. Régulier. Lourd. Mateo se plaque contre une caisse. Il retient son souffle. Trente pulsations minute. Le calme des prédateurs. Un homme passe. Un colosse. T-shirt noir. Pistolet à la ceinture. Il s'arrête devant les femmes. Il désigne une blonde. Très jeune. Elle tremble. Ses épaules se voûtent. Elle se lève. Un automate. Le colosse lui broie le bras. Il l'entraîne vers le bureau vitré. Mateo change ses priorités. Sabotage annulé. Extermination en cours. Il se déplace dans les angles morts. Une ombre. Le colosse pousse la fille dans le bureau. Il verrouille. Mateo est là. Il enfonce la serrure d'une balle de 5.56. Le silencieux absorbe le choc. Un pouf métallique. La porte vole en éclats. Le colosse pivote. Il cherche son arme. Trop lent. Mateo lui loge deux balles dans le sternum. Le sang gicle sur la vitre. Un motif abstrait. Rouge vif. L'homme recule. Sa bouche se remplit d'écume pourpre. Il tombe. La fille ouvre la bouche. Un cri muet. Ses cordes vocales sont en lambeaux. Des mois de hurlements dans le vide. Mateo pose un doigt sur ses lèvres. — Chut. Il regarde l'ordinateur. Des listes de noms. Coordonnées GPS. "Olympe" brille en haut de l'écran. Il insère une clé USB. La barre de progression avance. 10 %. 20 %. À l'extérieur, une sirène retentit. L'alerte. — Sous le bureau, dit Mateo. Ne bouge pas. Il sort. Le hangar bout. Les haut-parleurs crachent des ordres. Des mercenaires surgissent. Garde prétorienne de Santiago. Mateo vérifie son chargeur. Trente chances. Il appuie sur le détonateur. L'explosion secoue le béton. Les piliers cèdent. Le toit gémit. La tôle se tord. Une boule de feu déchire la pénombre. Les systèmes anti-incendie se déclenchent. Une pluie fine tombe. Boue grise. Mateo avance sous l'averse. Il tire. Un mercenaire tombe. Balle dans l'œil. Un autre s'effondre derrière des pneus. Mateo est un char d'assaut. Il vise les centres nerveux. La tête. Le cœur. Pas de blessés. La fumée remplit l'espace. Noire. Toxique. Elle brûle les poumons. Mateo porte son masque tactique. Sa vision est verte. Thermique. Il voit les signatures de chaleur. Des taches blanches dans le brouillard. Il tire. Les taches s'éteignent. Il atteint le quai. Quatre camions. Mateo vise les réservoirs. L'essence s'écoule. Une traînée sombre. Il lance une grenade incendiaire. Les camions explosent en chaîne. Les ondes de choc renversent les racks. Des tonnes de marchandises s'écroulent. Des pilules se déversent comme une grêle colorée. Des millions d'euros en cendres. Mateo revient au bureau. La clé USB affiche 100 %. Il l'arrache. Il attrape la fille. — On sort. Le hangar est un brasier. La structure hurle comme un animal blessé. Des météores de zinc tombent du plafond. Ils atteignent la sortie de secours. Mateo défonce la barre. L'air extérieur est une caresse. Ils grimpent vers la crête. Derrière eux, l'empire s'affaisse. Carcasse fumante. Mateo s'arrête sur la colline. Sa main tremble. Adrénaline. Il regarde la fille. Le reflet des flammes danse dans ses pupilles. Elle respire. Il sort son téléphone. Une ligne sécurisée. — Santiago ? Silence. Chargé de haine. — Ton entrepôt brûle, Santiago. Ta drogue est en cendres. Tes esclaves sont libres. — Qui est à l'appareil ? La voix est calme. Trop calme. — Ton exterminateur. Mateo brise le téléphone sous son talon. Il regarde le soleil. Une plaie béante. — Ce n'est que le début, murmure-t-il. Ils marchent trois heures dans les ronces. Mateo évite les routes. La Seat Leon attend sous un pont. Il la démarre. Lucia, la fille, s'endort contre la vitre. Sa respiration est un sifflement. Barrage de police sur l'A-45. Gyrophares. Mateo ralentit. Ses mains sont stables. Il passe le contrôle avec un faux permis. Le garde civil le dévisage. Mateo ne baisse pas les yeux. Il redémarre doucement. Dans le rétroviseur, le garde saisit sa radio. Mateo bifurque. Chemin de terre. Oliviers grisâtres. Il stoppa la voiture sous un hangar à tabac. — Ils arrivent, dit-il. Il vide la Seat. Sac de sport. Remington 870. Munitions. Essence. Il arrose les sièges. Une allumette. La voiture disparaît dans le feu. Ils atteignent les hauteurs de Malaga à pied. Le club "L'Olympe" domine la baie. Une forteresse de verre noir. Projecteurs. Chiens. Mercenaires. — L'entrée des livraisons, indique Lucia. Sous la falaise. Mateo prend des bêtabloquants. Il en donne à Lucia. Ralentir le cœur. Refroidir le sang pour tromper les capteurs thermiques. Ils glissent sur les rochers. Mateo neutralise les deux gardes du tunnel. Un couteau dans la base du crâne. Un autre dans la gorge. Gargouillis. Sang sur le béton. Ils montent par l'ascenseur de service. Niveau -2. Cuisine frénétique. Mateo enfile une veste de serveur. Il fend la foule. Le luxe est une insulte. Lustres. Or. Ministres. Santiago rit au centre de la salle. Verre de cristal. Mateo atteint la régie. Il abat les deux gardes d'une balle au front. Il entre. Il force le technicien à diffuser le contenu de la clé USB. La musique s'arrête. Le silence est un couperet. Les écrans géants crachent la vérité. Photos de tortures. Listes de virements. Visages de notables. Santiago se fige. Son visage est livide. Son empire s'évapore. Mateo descend l'escalier. La foule panique. Santiago fuit vers la terrasse. Raul, son garde du corps, ouvre la voie. Mateo les rattrape sur le balcon. Vent marin. Raul tire. Mateo plonge. Les éclats de marbre cinglent l'air. Mateo riposte. Une balle dans l'épaule du géant. Raul charge, couteau en main. Lutte au sol. Souffle fétide. Mateo lui brise le nez d'un coup de tête. Il lui crève les yeux. Il vide son chargeur dans le sternum de Raul. Le colosse s'éteint. Mateo se relève. Il marche vers Santiago. Le parrain est acculé au parapet. — L'État me protègera, crache Santiago. Je serai dehors dans six mois. Mateo ne répond pas. Il attrape Santiago par le col. Il le soulève. — Pour Elena. Il le bascule dans le vide. Un cri long. Un choc sourd sur les rochers. La marée termine le travail. Mateo se tourne vers la côte. Les sirènes approchent. Il ne fuit pas. Il s'assoit. Il allume une cigarette. Varga, son ancien partenaire, surgit en tête de l'unité d'intervention. Il pointe son arme. Le laser rouge tremble sur le front de Mateo. — Tu as tout cramé, Mateo. — J’ai nettoyé la terre, Varga. Ton nom est à la page quatorze du dossier. Varga pâlit. Ses doigts se crispent. Les dossiers sont déjà sur les serveurs de la presse mondiale. — Tire, dit Mateo. On ne tue pas les fantômes. Varga presse la détente. Le choc est un coup de marteau. La balle de 5.56 percute la clavicule de Mateo. L'os éclate. La douleur est une décharge électrique. Mateo bascule. Le vide l'aspire. Chute. Air froid. Impact. L'eau de la Méditerranée est un mur de glace. Mateo s'enfonce. Le noir. Le silence. Ses poumons brûlent. Il bat des jambes. Instinct. Il remonte. Il échoue sur une plage de galets, un kilomètre plus loin. Il rampe. Il laisse une traînée sombre sur le sable. Le soleil se lève. Blanc. Chirurgical. Derrière lui, sur la colline, l'Olympe est une torche. Terre brûlée. Mateo Aranda se redresse. Il regarde sa main ensanglantée. Il ne ressent plus la soif. Il ne ressent plus la haine. Il est vide. Et le vide est invincible. Il disparaît dans les rochers. Le chapitre se ferme dans le fracas des vagues.

L'Odyssée de la Honte

L’acier vibre contre l’os. Elena ne sent plus ses jambes. Le fourgon cahote sur la terre battue. Quelque part entre la Moldavie et la Roumanie. L’obscurité pèse. Une odeur de gasoil et de sueur rance sature l’air. Douze respirations hachées l’entourent. Des corps s’entrechoquent. Personne ne parle. Le silence est une survie. Ses doigts cherchent la cicatrice sur son avant-bras. Une ancre. Elle compte les secondes. Elle est une horloge de chair. Le fourgon pile. Les pneus hurlent. Une porte coulissante claque. La lumière d’un projecteur gifle les rétines. Elena ferme les yeux. Ses paupières brûlent. — Sortez. Maintenant. Une voix de tabac et de vodka. Un colosse en treillis délavé. Son regard ignore les visages. Il compte des caisses de viande. Elena descend. Ses pieds frappent la boue. Le froid de l'Est transperce son pull. Ses dents s'entrechoquent. Un bruit de dés sur une table. Elle voit des sapins noirs. Une clairière de terre battue. Des échappements gris montent vers le ciel de plomb. — Pays un terminé, grogne le colosse. Un douanier s'approche. Il fixe le filigrane d'un billet de cent euros. Le tampon claque sur un faux passeport. Sec. Définitif. La frontière s'efface devant le papier monnaie. Le voyage reprend. Budapest. Elena voit le plafond d’un entrepôt. Des néons clignotent. Des femmes en blouse blanche circulent. Gants en latex. Elles inspectent les bouches. Les ongles. Elles cherchent le défaut de fabrication. Le métal de l'aiguille mord le deltoïde d'Elena. Un liquide froid s'insinue. Son cerveau ralentit. Le mur devient flou. C’est là qu’elle l’entend. Le nom. Olympe. — Santiago veut le premier contingent, dit un homme en costume. Le Projet Olympe n'attend pas. Des fantômes pour des dieux. Elena retient son souffle. Ses poumons brûlent. Ce n’est pas un bordel. C’est un système. Une toile d’araignée sur le continent. Vienne. Les serrures sont plus lourdes. Un homme aux lunettes fines pose un dossier. Mateo Aranda. Son frère. Le capitaine. Elena ne cille pas. Ses mains restent à plat sur ses cuisses. L'homme contourne la table. Sillage de vanille et de cuir. — Tu vas en Espagne, Elena. Tu deviens une pièce maîtresse. Si tu coopères, Mateo vit. Si tu résistes, un accident banal. Un frein qui lâche. Une balle perdue. Il pose une photo. Mateo sourit sur une terrasse. Elena grave l'image dans ses ténèbres. Elle ne sera plus une victime. Elle sera une archive. Un témoin silencieux. Elle collectera chaque nom. Chaque péché. Elle sera la bombe. La France. Une aire d'autoroute. Pluie de plomb. On les jette dans un camion frigorifique. Les crochets de boucherie pendent au plafond. Le froid est une morsure. Elena se serre contre Numéro 8. Une fille aux yeux vides. — On va où ? chuchote Numéro 8. — Au sud, répond Elena. Vers la lumière. Elle récite mentalement les noms surpris dans les bureaux de passage. *Vogel. Moretti. Lefebvre.* Les actionnaires de l'horreur. Le camion redémarre. La pression monte dans ses oreilles. La traversée des Pyrénées. Puis la chaleur revient par les parois. L'air devient moite. La Jonquera. Le soleil de midi est une insulte. Un homme attend sur le bitume. Costume de lin blanc. Cheveux gominés. Ses dents sont des facettes de porcelaine blanche. Trop droites. Trop froides. Santiago. Le PDG de la chair. Il s'approche d'Elena. Il cherche la résistance. — Bienvenue chez toi, Elena. L'Espagne donne tout. Et prend tout. Sa main caresse sa joue. Une douceur de prédateur. Elena ne cille pas. Une goutte de sueur coule le long de sa tempe. Elle sent la mer. Salée. Amère. — Je ne suis pas fatiguée, dit-elle. Sa voix est un choc thermique. Santiago rit. Un bruit de glace pilée dans un verre de cristal. — Emmenez-les au Club. Le gala approche. Des poupées de porcelaine. Marbella. Le soleil dissout les contours. La lumière rebondit sur le marbre blanc. Elle brûle les rétines. Le chauffeur saisit le coude d'Elena. Sa poigne est une mâchoire d'acier. Il la pousse vers le porche. Les portes en verre s'ouvrent. Souffle polaire. Jasmin et cire d'abeille. Et dessous, une note métallique. L'odeur du sang séché. Une femme attend. Beatriz. Chignon féroce. Masque de porcelaine froide. Elle ne regarde pas Elena. Elle évalue la marchandise. Elles s'enfoncent dans le palais. Murs de soie rouge. Tableaux de nus. La beauté au service de la prédation. Elena récite ses chiffres. *42.18.99. Zéro. Sept.* Son hostie amère. Porte en acier brossé. Beatriz pose son doigt sur un lecteur biométrique. Déclic. — Déshabillez-vous, ordonne la gouvernante. Le menton d'Elena tremble. Ses doigts luttent contre les boutons. Le tissu glisse. Elle est nue. Elle a l'impression que le regard des gardes traverse sa peau, fouille ses organes. Les infirmières entrent. Masques. Latex. Elles ouvrent sa bouche. Écartent ses cheveux. Une main parcourt son dos. Une autre presse son ventre. Elles prélèvent du sang. L'aiguille perce la veine. Elena fixe une caméra au plafond. L'œil de Santiago. — Peau correcte, note Beatriz. Cicatrice sur la cuisse. À camoufler. On la pousse dans une cabine. Jets d'eau brûlante. Désinfectant. Ça décape. Savon noir au soufre. Elle veut arracher sa propre peau. Effacer les mains des autres. Secteur Beauté. Une usine. On lui décolore les cheveux. Blond polaire. On lui applique des onguents. On lui lime les ongles jusqu'à l'inoffensif. Dans le miroir, une sainte. Une apparition sans âge. Sur son lit, une boîte noire. Dentelle fine. Talons aiguilles. Et le collier. Un cercle d'or blanc sans fermoir. Un traceur GPS. Elle le boucle. Le métal est froid contre sa gorge. Clic. — Le Maître veut vous voir. Dernier étage. Penthouse. Requins dans une eau bleu électrique. Santiago fume un cigare. Il fait le tour de son bureau. Il s'arrête devant Elena. Il effleure sa joue. — Tu es magnifique. Une œuvre d'art. Tu sais ce que c'est ? — Une laisse, répond-elle. Santiago rit. Sa voix est profonde. Presque paternelle. — Une assurance-vie. Demain, au Gala, tu verras les hommes qui dirigent ce monde. Si tu essaies de parler... Je retrouverai Mateo. Je le dépouillerai vivant devant toi. Elena ne cille pas. Le secret brûle sa poitrine. Le soir du Gala. La salle de bal est un gouffre de cristal et de soie. Santiago est en blanc. Il l’entraîne vers le centre. Les flashs crépitent. Elena sourit. Un sourire de cadavre. Elle serre un stylo-plume en or contre sa paume. Le poids du métal. La pointe mord la chair. Elle voit Mateo au fond de la salle. Une silhouette d'ombre. Un regard de loup. Santiago monte au pupitre. Micro ouvert. — Ce soir, nous célébrons l'humanité. Il fait signe à Elena. Elle s'approche. Les projecteurs la ciblent. Elle agrippe les bords du pupitre. Ses phalanges blanchissent. L'air sent le jasmin et le soufre. — Je ne suis pas là pour l'espoir, dit-elle. Je suis là pour les chiffres. Santiago se raidit. — Quarante-deux. Dix-huit. Un murmure. Les gardes s'agitent. — Quatre-vingt-dix-neuf. Zéro. Sept ! Mateo surgit. Le premier coup de feu claque. Le lustre explose. Pluie de diamants sanglants. Santiago hurle. Il saisit Elena par les cheveux. Il sort un couteau. Lame mate. — Tu as signé ton arrêt de mort. Elena ne ferme pas les yeux. Elle voit Mateo fendre la foule. Il tire. Un garde s'effondre. Un autre. Santiago utilise Elena comme bouclier. La lame presse sa gorge. Elena sort le stylo-plume. Elle frappe. La pointe d'or déchire la carotide de Santiago. Un bruit de papier mouillé. Le sang gicle sur le buffet. Mateo tire. La balle frappe Santiago au front. Net. Précis. Le monstre bascule. Elena tombe sur le marbre. Le sang de Santiago l'inonde. Épais. Noir. Sur les écrans géants, les chiffres libèrent les fichiers. Les noms défilent. Ministres. Juges. Banquiers. Le Projet Olympe s'écroule en haute définition. Mateo avance. Ses bottes grincent sur les débris. Il recharge. Clic. Un garde surgit. Mateo tire. Le buffet bascule. Sang et glace. Les hélicoptères approchent. Faisceaux bleus. Projecteurs blancs. Mateo regarde sa sœur. Elle ne saigne plus. Elle fixe les lustres. Le secret est dehors. Mateo sort sur le quai. L'air sent le sel. Les policiers hurlent. Les lasers rouges dansent sur sa poitrine. Il lève son arme vers le ciel. Une balle frappe son épaule. Il ne tombe pas. Une autre traverse sa cuisse. Il pose un genou à terre. Le béton est froid. L'Olympe brûle. Les dieux sont à la morgue. Le monde regarde sa propre honte. Mateo sourit. Ses lèvres gercent. Il voit Elena dans la lumière blanche du projecteur. Elle lui tend la main. Il s'effondre sur le flanc. Son sang rejoint celui de sa sœur sur le quai de luxe. L'odyssée se termine. Le silence retombe. Un silence de mort. Un silence de luxe. Le Projet Olympe est fini. Seul le sang reste sur le marbre.

Le Masque du Philanthrope

Le ciel est un linceul d'acier bleu. Le soleil tape. Il ne réchauffe pas. Il mutile. La réverbération sur les vitres de l'Hôpital Infanta Elena brûle la rétine. Le béton est frais. Il sent la chaux et le mensonge. Devant l'entrée, le goudron fume. Une foule s'agglutine derrière les barrières. Des journalistes. Des types en costume qui suent sous les aisselles. Ils attendent le sauveur. Ils attendent l'argent. Mateo Aranda occupe le quatrième étage d'un immeuble en chantier. Squelette de ferraille. L'ombre est sa seule alliée. Elle n'étouffe pas la fournaise. Sa chemise colle à sa peau. Le tissu est imprégné de sel. Il ajuste ses jumelles. Le monde devient net. Brutal. La portière de la Bentley claque. Un bruit de coffre-fort. Santiago redresse sa veste. Gris perle. Un tissu italien qui coûte le prix d'un rein. Il sourit. Ses dents sont trop blanches. Un clavier de carnassier. À ses côtés, le maire de Malaga. Un petit homme gras qui s'essuie le front avec de la soie. Un crapaud face à un cobra. Mateo observe les mains de Santiago. Des doigts de chirurgien. Ils n'ont jamais touché la boue. Ils signent des chèques et des arrêts de mort. Mateo respire. Son cœur bat à quarante-cinq pulsations minute. Une machine au repos. Dans son dos, le fusil de précision Barrett .50 repose dans un sac de sport. Il ne l'utilisera pas aujourd'hui. Tuer Santiago ici serait une erreur. Un martyr est immortel. Mateo veut une exécution. Santiago monte sur le podium. Les flashs crépitent. Un orage artificiel. Sa voix est un velours profond. — Cet hôpital est pour nos enfants. L'avenir de l'Espagne ne se négocie pas. Mateo grimace. Un goût de bile. Il se souvient d'Elena. De la cave à Bucarest. Des photos du darknet. Le Projet Olympe. L'élite européenne consomme de la chair fraîche entre deux conseils d'administration. Santiago est le logisticien de l'horreur. L'objectif se fixe sur l'oreille droite de la cible. Une oreillette transparente. Mateo scanne le périmètre. Six gardes. Vestes larges. Ils cachent des Glock 17. Leurs mains sont croisées sur le bas-ventre. Le chef de la sécurité est un colosse. Le cou large comme une cuisse. Son regard est un radar. Il s'arrête sur le bâtiment en chantier. Mateo s'immobilise. Il se fond dans la colonne de béton. Sa respiration s'arrête. Le colosse fixe le vide. Cinq secondes. Il détourne les yeux. Soudain, un technicien en gilet orange s'approche des VIP. Il porte une caisse à outils. Trop légère. Ses mains tremblent. Il sort un cylindre métallique. Le colosse réagit. Il bondit. Son épaule percute le technicien. L'homme vole. La caisse s'ouvre. Des boulons s'éparpillent. Le cylindre roule. Un fumigène. La foule hurle. Les gardes forment une carapace humaine. Des murs de muscles en kevlar lèvent leurs canons. Santiago reste droit. Ses mains ne tremblent pas. Il observe l'homme au sol. Le colosse écrase les cervicales du technicien avec son genou. Un craquement net. Un bruit de branche sèche. Le calme revient. La police emporte le corps comme un sac de déchets. — Le fanatisme ne gagnera pas, dit Santiago. Mateo baisse ses jumelles. Santiago n'a pas cligné des yeux. Une absence totale d'humanité. Une déconnexion biologique avec la mort. Mateo quitte l'étage. Pas silencieux sur le béton brut. Il récupère sa Yamaha noire dans le garage poussiéreux. Il enfile son casque. La visière fumée cache son regard de loup. Il suit le convoi à distance. Quatre limousines identiques. Vitres teintées. On ne sait pas où est le roi. Le trajet dure vingt minutes. La chaleur diminue avec l'altitude. Mateo s'arrête sur un promontoire. En bas, le domaine Olympe. Verre et acier sur la falaise. La grille massive se referme. Mateo sort un téléphone jetable. Il compose un numéro. — Le dispositif est en place, dit Mateo. Il est dans sa cage. — Et le technicien ? — Santiago l'a tué avec les mains de son chien de garde. Devant tout le monde. — C'est un dieu dans ce pays, Mateo. — Les dieux grecs saignaient. Je vais vérifier la couleur de son sang. Il brise la puce. Jette les morceaux dans le ravin. Le Gala de la Croix-Rouge est dans trois jours. Mateo a besoin d'un nom. D'un masque. Puerto Banús. Le bar Blue Velvet sent le gin bon marché et le tabac froid. Mateo cherche Galo. Le patron du bar plonge sa main sous le comptoir. Mateo attrape son poignet. Un craquement sec. Le nez de l'homme frappe le zinc. Le sang gicle. Une tache rouge s'étend sur le bois. — Dans le fond, gémit l'homme. La porte avec le rideau. Galo est là. Petit. Nerveux. Mateo plante son couteau dans le bureau. L'acier noirci vibre à quelques millimètres de ses doigts. Une odeur d'urine emplit la pièce. — Les invitations pour le Gala. Galo sort une enveloppe. Papier crème. Gaufrage doré. Le comte de Valdepeñas. Galo tend ensuite une boîte. Un loup vénitien. Cuir noir mat. Sobre. Sinistre. Mateo retourne à sa planque. Il abandonne le sac du Barrett. Trop lourd pour l'infiltration. Il prépare le matériel de poing. Il nettoie son Beretta. Ses mains sont de glace. Il vérifie sa silhouette dans une vitre. Le harnais de combat disparaît sous le smoking. Pas de bosse. Un pro vérifierait la ligne des épaules. Mateo est impeccable. Le soir du Gala, l'Hôtel Marbella Club scintille. Mateo tend son invitation. — Bienvenue, Monsieur le Comte. Le verrou magnétique claque. Un bruit de guillotine. Mateo entre. La musique de Vivaldi coupe l'air. Le lustre projette des milliers de reflets. Mateo met son masque. Il scanne la salle. Santiago est là. Smoking bleu nuit. Il rit avec le ministre de l'Intérieur. Mateo prend une flûte de champagne. Il utilise le verre comme un miroir. Quatre gardes. Oreillettes. Mateo s'écarte. Il s'infiltre dans l'aile Ouest. Un garde bloque le couloir. Mateo montre son badge doré. L'homme s'efface. Mateo atteint la salle des serveurs. Le cœur du système. Il pose un cloneur de fréquence sur le lecteur biométrique. Chiffres rouges. Vert. La porte s'ouvre. Dans l'obscurité, les diodes clignotent. Il injecte le virus. Un technicien entre. Il siffle. Il tient une tasse de café. La vapeur monte. Mateo bondit derrière lui. Il plaque sa main sur la bouche de l'homme. L'iris de Juan se rétracte. Une odeur de sueur aigre s'échappe de son uniforme. Mateo le neutralise d'un coup sec derrière l'oreille. Il le ligote avec des serre-câbles. Mateo revient dans le hall. Santiago est sur l'estrade. — Chaque vie est sacrée, lance le monstre. Mateo s'approche. Il coupe la trajectoire de la cible. — Don Santiago. Une œuvre magnifique. Ils se serrent la main. Le contact est électrique. — Venez au Gala vendredi, dit Santiago. L'Olympe a besoin de sang neuf. — J'y serai. La nuit du raid arrive. Mateo rampe dans les jardins de l'Hacienda. Le sol est sec. La poussière s'élève. Il sectionne la clôture électrique. Les étincelles jaillissent. Un bref crépitement. Il élimine deux gardes derrière les lauriers-roses. Pas de cri. Juste le bruit de la lame dans le crâne. Il atteint la salle de réception. Dix secondes. Il dégoupille une grenade flash. L'explosion secoue la villa. Le sol tremble. Les vitres volent. La lumière s'éteint. Mateo enfonce les portes. Un mur de lumière blanche aveugle les invités. Il entre dans la danse. Un tir. Un mort. Un tir. Un mort. Il avance. Il élimine les mercenaires autour de Santiago. La règle de sécurité : deux balles dans chaque tête. Santiago est blessé. Adossé à une colonne. Son smoking est ruiné. Il regarde Mateo. — Tu es une erreur de calcul, Mateo. Un résidu de stock qu'on a oublié de solder. Mateo avance. Le canon du Glock embrasse le front de l'Espagnol. Le métal est brûlant. — Olympe. Les serveurs. Santiago crache. Un mélange de salive et de rubis visqueux. Il ricane. — Tue-moi. Les fichiers partent à la seconde où mon cœur s'arrête. C'est un dispositif de l'homme mort. Tu ne tues pas un homme, Aranda. Tu ouvres une boîte de Pandore. — Je ne suis pas un économiste, répond Mateo. Je suis le frère d'Elena. Mateo appuie sur la détente. Le clic est sec. L'arme s'enraye. Santiago sort un couteau de sa manche. Il se jette sur Mateo. La lame entaille le kevlar. Mateo lâche son arme. Il saisit le poignet du monstre. Ils luttent au milieu des débris de cristal. Mateo lui donne un coup de tête. Le nez de Santiago explose. Mateo sort son couteau de combat. Il ne frappe pas le cœur. Il ouvre le ventre. Une entaille qui remonte vers le sternum. Santiago s'effondre. Il regarde ses entrailles se vider sur le marbre blanc. Mateo se redresse. Les sirènes hurlent. Il règle un détonateur de C4 sur trente secondes. Il saute par la terrasse. Derrière lui, l'Hacienda s'illumine d'une lueur orange. Une boule de feu monte vers le ciel. Le temple est tombé. Mateo marche vers la forêt. Il ne se retourne pas. Le chapitre est clos. Chaque cellule de son corps réclame encore la guerre. Il va la leur donner.

Le Dernier Message de l'Ombre

Le soleil de midi frappait Marbella. Une masse blanche. Incandescente. Le goudron fondait. L’air vibrait au-dessus du bitume. Une odeur de pin brûlé et de mer rance stagnait. Elena courait. Ses poumons brûlaient. Chaque inspiration lui déchirait la trachée. Le sang séchait dans son dos, cartonnant sa robe de soie blanche. Elle n’était plus une femme. Elle était une proie. Elle serrait le poing droit. Le métal de la clé USB lui entrait dans la chair. Un rectangle d’acier froid. Le Projet Olympe. Trois gigaoctets de noms. De visages. De factures. Le prix de la honte européenne. Elle atteignit la chapelle désaffectée. L’ombre y était lourde, chargée d’une odeur d’encens moisi. Au centre du jardin calciné, la statue de la Vierge n’avait plus d’yeux. Juste des orbites vides mangées par le sel. Elena s’agenouilla. Ses genoux heurtèrent le sol dur. Elle gratta la terre à la base du socle. Ses ongles cassèrent. Le sang se mêla à la poussière brune. Elle y déposa la clé, l'enveloppa d'un morceau de son ourlet taché de rouge, puis tassa la terre avec la paume. Elle disposa quelques pierres sèches par-dessus. Un montage aléatoire pour un œil étranger. Une balise pour celui qui savait chercher. — Pour toi, Mateo, souffla-t-elle. Un SUV noir s'arrêta. Portière sèche. Un son définitif. Elena se releva, lissa sa robe et essuya son visage, laissant une traînée de boue sur sa joue. Vargas descendit du véhicule. Il n’avait pas un sourire de loup. Ses lèvres se retroussèrent simplement sur des dents tachées de tabac. — Elena. Donne-la-nous. — Vous arrivez tard, répondit-elle. Vargas regarda ses mains vides, puis ses ongles noirs de terre. Son regard glissa vers la chapelle. Elena se plaça dans son champ de vision. Elle n'était plus la petite sœur brisée. Elle était un rempart. — Santiago croit qu’il possède tout. Il croit que les corps s'achètent. Il a tort. Les hommes de main la saisirent. Leurs doigts s’enfoncèrent dans ses ecchymoses. Elle ne broncha pas. Elle fixa le soleil jusqu'à ce que la lumière lui brûle les rétines. Ils la jetèrent sur la banquette arrière du Range Rover. La climatisation crachait un air polaire. Vargas sortit un scalpel. La lame brilla. — Où est-elle ? Elena ferma les yeux. Elle visualisa la statue aveugle. — Elle est déjà partout. Le scalpel descendit. Une morsure chirurgicale sur sa cuisse. Le sang imbiba le cuir. Elena mordit sa langue jusqu'au sang. Elle ne leur donnerait pas un cri. Pas un seul. Le véhicule grimpa vers la falaise du Saut de la Chèvre. L'eau, cent mètres plus bas, bouillonnait sur des rochers tranchants. Don Santiago attendait sur le perron de sa villa surplombant l'abîme. Il portait un costume de lin crème et tenait un verre de cristal. Il n'accorda pas un regard à Elena qu'on traînait hors du coffre. — Elle a parlé ? demanda-t-il. — Rien, répondit Vargas. Santiago crispa la mâchoire. Le cristal de sa coupe craqua sous ses doigts. — L'Europe a besoin de moi, dit-il enfin. Toi, tu es une erreur de comptabilité. On efface les erreurs. Finissez-en. Proprement. Ils la lâchèrent au bord du précipice. Pendant une seconde, elle fut libre. Plus de chaînes. Plus de prix. Puis l'eau glacée l'engloutit. Le choc brisa ses os. L'obscurité devint définitive. *** Quatre ans plus tard. Madrid. Mateo Aranda ne cherchait plus de preuves. Il cherchait des cibles. L’Espagne puait le sperme et le gin bon marché. Il vérifia son chargeur. Quinze balles. Quinze jugements. Il atteignit la chapelle de Marbella sous un ciel de plomb. Le silence bourdonnait comme un acouphène. Il s'agenouilla devant la Vierge aveugle, déplaça les pierres et creusa. Ses doigts rencontrèrent le tissu cartonné, puis le métal. Il serra la clé USB contre son cœur. Le soir même, au Club Paradiso, la musique cognait contre les parois de verre. L’air était saturé de parfums chers. La fumée des cigares stagnait. Des rubans bleus au-dessus des liasses de billets. Don Santiago trônait au carré VIP, entouré de ministres et de juges. Mateo traversa la salle. Il n'était qu'une ombre. Il s'arrêta au pied du balcon. Santiago le vit. Leurs regards se verrouillèrent. Mateo pointa deux doigts vers ses propres yeux, puis vers le vieil homme. *Je te vois.* Il ne sortit pas son arme. Il ouvrit son sac de sport et goupilla l'engin incendiaire. L’explosion pulvérisa les vitrines. Le luxe vola en éclats sous une pluie de verre. La panique remplaça le jazz. Dans le chaos, Mateo remonta dans sa berline grise. Il ouvrit un carnet de cuir noir sur le siège passager. Il prit un stylo et raya le premier nom. "El Gordo". Il en restait cinquante-quatre. Il passa la première. Les pneus crissèrent sur l'asphalte mouillé. La radio parlait d'un accident, mais Mateo l'éteignit. Il n'y avait plus de hasard. Juste une trajectoire tracée dans la cendre. L’Exterminateur était né. La récolte serait sanglante. Elle le serait jusqu'à la dernière goutte. Mateo Aranda s'enfonça dans la nuit, là où la justice n'était plus qu'un souvenir et où seule la vengeance restait debout.

La Mémoire des Morts

L’air de la consigne sentait la pisse et le métal froid. Algeciras étouffait sous un dôme de plomb. Quarante-deux degrés. L’humidité collait la chemise de Mateo à son dos. Sa peau brûlait. Une goutte de sueur coula le long de sa colonne vertébrale. Casier 412. Peinture écaillée. Lambeaux de métal gris. Mateo sortit la clé. Ses articulations craquèrent. Il inséra le panneton. La rouille cria. Un tour. Deux tours. La porte s’ouvrit avec un gémissement. À l’intérieur, un sac de sport en nylon noir. Mateo saisit la poignée. Quinze kilos de papier. Quinze kilos de vies brisées. Il posa le sac sur le banc poisseux. Les dents de la fermeture Éclair mordirent le silence. Le premier dossier était bleu. Sur la couverture, l’écriture nerveuse d’Elena. Mateo serra les dents. Ses muscles masséters saillaient sous sa peau tannée. Il sortit la première liasse. Bordereaux de douane. Kiev-Marbella. Marchandise : unité organique de type F. Quantité : 12. Le goût du fer remonta dans sa gorge. Il cracha une bile acide entre ses bottes. Il feuilleta les Polaroïds. Visages vides. Bouches cousues. Numéros de série au marqueur sur les fronts. Elena occupait la troisième photo. Yeux noirs. Visage de porcelaine. Une cicatrice violacée à la tempe. Ses ongles s’enfoncèrent dans le papier. Goût de sang dans la bouche. Il s’était mordu la langue. Un document tomba. Papier à en-tête officiel. Ministère de l’Intérieur. Suspension des enquêtes sur Olympe Holdings. Noms de ministres. Noms de juges. Mateo rangea le dossier. Son estomac se noua. Un spasme. Il ravala sa bile. Il marcha vers la Seat noire garée dans l'ombre. Il ouvrit le coffre. À côté du sac, l’arsenal. HK416. Glock 17. Grenades. Pains de C4. L’huile d’armement sentait l’amande amère. Il s’installa au volant. Pas de radio. Dans le rétroviseur, ses pupilles dévoraient l’iris. Le premier checkpoint de la zone privée apparut. Un garde propre approcha. — Votre badge, Monsieur ? Mateo tourna le visage. Le garde recula. — Je n’ai pas de badge. La voix était un râle de gravier. Il sortit le pistolet sous sa cuisse. Silencieux vissé. *Pfuitt.* Une fleur rouge s’épanouit sur le front du garde. Il s’effondra. Mateo traîna le corps derrière les lauriers-roses. Pas de remords. Une tâche accomplie. La Seat grimpa vers les collines. Marbella scintillait en bas. Un collier de diamants sur de la boue. Le Palais. Le Gala de la Croix-Rouge. Faste, soie et champagne. Don Santiago souriait aux photographes. La charité comme vernis. Mateo gara la voiture à deux rues. Il enfila le gilet tactique. Le C4 pesait contre ses côtes. Il glissa les dossiers dans sa veste. Il ne voyait plus les caméras. Il connaissait les angles morts. Porte de service. Deux gardes fumaient. Deux tirs. Précis. Les corps glissèrent contre le béton. Il entra. Odeur de luxe, de sueur et de cocaïne. Le balcon surplombait la piste. Lumière rose. Mer humaine. Femmes en cage. Mateo sortit le dossier Olympe. Il jeta les feuilles par-dessus la rambarde. Une neige de preuves tomba sur les robes de bal. Le silence se propagea. Un larsen déchira l’air. Les invités baissèrent les yeux. Ils virent leurs propres noms. Leurs crimes. Mateo avança vers l’estrade. Un garde pointa son arme. Mateo ouvrit sa veste. Il exposa les fils rouges et le détonateur. Le garde baissa son Sig Sauer. Il recula dans la foule. Santiago s'agrippa au pupitre en ébène. Aucun tressaillement sur ses mains manucurées, mais ses yeux cherchaient une issue. Mateo monta les marches. Chaque pas résonnait. Il saisit Santiago par la gorge. Il plaqua le canon du Glock sous le menton. Le métal heurta la peau grasse. — Regarde-les, Santiago. Les ministres bousculaient les duchesses. Le vernis craquait. Les écrans géants, piratés, crachaient les vidéos. Les chambres. Les miroirs sans tain. La honte en haute définition. — Tu as tout pris, dit Mateo. — On peut négocier… j’ai l’argent… — L’argent ne ressuscite pas les morts. Les sirènes hurlaient dehors. Les forces spéciales brisèrent les verrières. Des lasers rouges dansèrent sur la poitrine de Mateo. Il ne cilla pas. L’épaule le brûlait. Il voyait Elena. Un champ de tournesols. Mateo leva le détonateur. Son pouce caressa le bouton. Un tireur d’élite épaula. Mateo sourit. Un sourire de loup. — Dors, petite sœur. Le projectile le frappa au cœur. Le doigt se contracta. L’étincelle voyagea. La chaleur devint absolue. Une onde de choc dilata l’air. Le marbre vola en éclats. Le Projet Olympe disparut dans une boule de feu orange. Noir.

L'Architecture du Vice

Le soleil de Malaga frappait la tôle. Un marteau-piqueur. La chaleur écrasait l’entrepôt. L’air stagnait. Graisse, ozone, charogne. Mateo ne transpirait plus. Les pores étaient scellés. Son corps était un désert. Ses mains bougeaient. Précises. Méthodiques. Il maniait le fer à souder. Une perle d’étain coula sur le circuit. La fumée monta. Mateo ne cilla pas. Devant lui, le plan du Palacio de Congresos. L’épicentre du séisme. Le Gala de la Croix-Rouge. Une farce humanitaire. Don Santiago y recevrait une médaille. La charité pour masquer le sang. Mateo posa le fer. Il prit une photo. Elena. Elle souriait. Ses yeux étaient clairs. Trop clairs pour ce monde. Il caressa le papier glacé de son pouce calleux. Il laissa une trace noire. Une souillure. Il se leva. Ses articulations craquèrent. Des coups de feu dans le silence. Il s’approcha de la table centrale. L’Architecture du Vice. Une maquette de carton, de fils de fer et de haine. Mateo connaissait chaque recoin. Il avait piraté les serveurs. Il avait les codes. Il avait les noms. Don Santiago ne gérait pas des clubs. Il gérait un État. Le "Projet Olympe" figurait en haut de la liste. Le cœur nucléaire du système. Santiago y stockait les visages des ministres et les vidéos des PDG. Des hommes de pouvoir, nus, esclaves de leurs pulsions. Mateo prit une pince coupante. Il sectionna un fil rouge. — Section 4. Le Grand Salon, murmura-t-il. Sa voix grattait. Du papier de verre sur du béton. Il n'avait pas parlé à un humain depuis trois jours. Seulement aux fantômes. Elena était là, dans l'ombre des caisses. Elle ne disait rien. Elle regardait son frère devenir un monstre. Trois mannequins de couture se dressaient au fond de la pièce. Nus. Inexpressifs. Mateo ouvrit une caisse en bois. Des robes. De la soie. Du satin. Il les drapa sur les formes de plastique. Ses gestes étaient doux. Trop doux pour un homme qui prépare un carnage. Il ajusta les cols. Il lissa les plis. Puis, il prit le flacon. Un concentré de luminol et de pigments organiques. Mateo l'aspergea sur les robes blanches. À la lumière du jour, rien ne se voyait. Sous les projecteurs UV, les robes révéleraient la vérité. Des taches de mains. Des traces de lutte. Des noms écrits en lettres de feu fluorescentes. Les noms des filles disparues. La mise en scène était prête. Mateo retourna à son établi. Il saisit un bloc de C4. La pâte était souple. Il y inséra le détonateur. Le bip était régulier. Un cœur électronique. Pas d'explosion. Pas encore. La mort est une sortie de secours. Trop facile. Il voulait l'exposition. Il voulait que le monde regarde l'abîme. Il consulta sa montre. 14h00. Le Gala commençait à 20h00. Les invités arriveraient dans leurs limousines blindées. Smokings à cinq mille euros. Diamants extraits du sang. Mateo s'approcha du miroir piqué de rouille. Un étranger le regardait. Visage émacié. Barbe de plusieurs jours. Cicatrice barrant la joue. Il ramassa un rasoir. Il commença à se raser. Sans mousse. À sec. La lame glissait. Le sang perla. Il ne s'arrêta pas. Il devait être impeccable pour le bal. Il enfila la chemise. Blanche. Amidonée. Puis le smoking. Le capitaine déchu disparaissait. Le tueur s'effaçait. À sa place, un fantôme parmi les loups. Il vérifia son holster d'épaule. Le Glock 17 s'y logea avec un clic. Quinze balles dans le chargeur. Le téléphone vibra. Une secrète convulsion sur l'établi. *« Le convoi de Santiago quitte la villa. Arrivée prévue dans 45 minutes. »* Mateo éteignit la lumière. Seul le point rouge du détonateur brillait. Une pupille de démon dans le noir. Il gara sa berline à deux pâtés de maisons du Palacio. Santiago sortit d'une Bentley noire. Il sourit aux photographes. Un saint assis sur un trône de cadavres. Mateo entra par l'accès technique. Badge magnétique cloné. Le garde ne leva pas les yeux. La faiblesse des empires. Il grimpa les escaliers. Quatre à quatre. Sans essoufflement. Il atteignit les passerelles techniques, au-dessus de la Grande Salle. En bas, le décor était somptueux. Lustres de cristal. Argenterie. Mateo s'allongea sur la grille métallique. Il installa les projecteurs UV derrière les spots de théâtre. Il connecta les câbles au système central. Ses doigts dansaient sur le clavier. Il injecta le ver informatique. 22h00. Le signal. Le public entra. Le parfum des femmes, lourd, entêtant, parvenait jusqu'à lui. Mateo descendit. Il entra dans le hall. Il se fondit dans la masse. Un serveur lui proposa une coupe. Mateo la prit. Il ne but pas. Il observait le ministre de l'Intérieur serrer la main de Santiago. Le système était verrouillé. Mateo sourit. Un sourire de crâne. Il se dirigea vers le panneau électrique caché derrière un rideau. Il inséra une clé USB. Le compte à rebours s'afficha sur sa montre. *10 minutes.* Ses muscles se figèrent. Un goût de bile au fond de la gorge. Le visage d'Elena passa devant ses yeux. Puis son esprit se cristallisa. Du diamant. Santiago monta sur scène. Les applaudissements éclatèrent. Un tonnerre de mains grasses. Mateo se plaça face à l'estrade. — Que la lumière soit, murmura-t-il. L'obscurité se fit brutalement. Un cri monta. Aigu. Il brisa le protocole. Le premier projecteur UV grésilla. La lumière violette cracha son infamie. Le décor changea. Les murs immaculés révélèrent les projections, les coulures, l'ADN. La carte géographique de quatre ans de viols. L’architecture du vice devenait phosphorescente. Sur les écrans géants, le visage d'Elena apparut. Immense. Ses yeux fixaient la foule. Sous son portrait, les chiffres défilèrent. *Nom. Prénom. Date de transaction. Montant.* Le Ministre de l'Intérieur lâcha sa flûte de champagne. Le verre explosa. — Coupez ça ! hurla Santiago. Sa voix était un aboiement de chien coincé. Mateo engagea la première balle. Un clic sec. Un garde s'approcha. Trop lent. Mateo pivota. Le poignet du colosse craqua. Bruit de bois mort. Mateo ne le regarda pas. Le premier coup de feu claqua. Une ponctuation. Le début de la purge. Juste un éternuement de mort étouffé par le silencieux. La panique explosa. L'élite rampait vers les issues verrouillées. Santiago recula vers l'estrade. — Mateo ! Tout a un prix ! — Le prix a été payé, Santiago. Elena a payé. Cash. Un deuxième garde surgit. Mateo tira deux fois. Poitrine. Tête. La Vénus de Milo fut repeinte en rouge. Santiago pointa un revolver de dame. Son bras oscillait. Mateo ne cilla pas. Un bruit de moteur. La verrière explosa. Des silhouettes noires descendirent en rappel. Les nettoyeurs de l'Olympe. Ils ne venaient pas sauver Santiago. Ils venaient effacer les preuves. — Ils vont nous tuer tous les deux ! hurla Santiago. Mateo se jeta derrière un buffet. Les tirs des commandos balayèrent l'estrade. Santiago hurla, touché à l'épaule. Son sang était noir sous les néons violets. Mateo changea de chargeur. Automatique. Il sortit de sa cachette. Il tira en marchant. Une balle, un homme. Il visait les jointures. Le cou. L'aine. Le visage. Santiago rampait vers une trappe. Mateo courut. Il sauta par-dessus un cadavre de banquier. Il saisit Santiago par les cheveux. Le cuir chevelu craqua. — Pas si vite. La fête commence juste. Il le traîna sous le regard d'Elena. Les caméras tournaient. La planète entière regardait l'abattoir. Les quatre derniers commandos avançaient en ligne. Mateo ne tira pas sur eux. Il visa les attaches du lustre central. Le cristal s'effondra. Des tonnes de verre et de fer broyèrent le commando. Un fracas d'apocalypse. Santiago était coincé sous une branche du lustre. Sa jambe n'était plus qu'une bouillie de viande. — Tue-moi, supplia-t-il. — Trop facile. Mateo activa un nouveau signal. À l'écran, le yacht de Santiago, amarré à Marbella, apparut. Le "Musa". — Ton issue de secours, Santiago ? Elle est piégée. Tes comptes sont vides. Ta fuite est une illusion. Mateo se détourna. Il marcha vers l'ombre alors que les sirènes saturaient l'air extérieur. Il traversa les cadavres. Il passa devant les trois mannequins. Leurs robes révélaient les noms des disparues en lettres de sang fluorescent. Il sortit par la porte latérale. L'air frais le frappa. Il ne se retourna pas lorsque le yacht explosa au loin, déclenché par le même script. Une boule de feu orange sur l'horizon de Marbella. Mateo Aranda marcha dans la rue déserte. Il sortit le briquet d'Elena. Il l'alluma. La flamme dansa. Il le jeta dans une bouche d'égout. Le silence après la tempête. Madrid se réveillerait avec la gueule de bois. Mais pour la première fois en quatre ans, Mateo respira. L'air ne sentait plus le sang. Il sentait le sel. Le capitaine n'avait plus de navire. La mer était propre. Il s'enfonça dans l'obscurité. Fin du Chapitre 14.

Le Gala des Damnés

Marbella. Trente degrés à minuit. La sueur plaque la soie sur la peau. Mateo Aranda marche. Le marbre claque sous ses chaussures vernies. Sec. Rythmé. Un décompte. Le Palais des Congrès hurle sa lumière. Des projecteurs scalpels découpent la nuit. Mateo plisse les yeux. Trop de blanc. Trop de faux. Veston ajusté. Le Beretta mord le flanc. Seul ancrage de métal froid. Ses muscles sont des câbles sous tension. Son estomac est un poing serré sur du vide. Deux colosses à l’entrée. Smokings. Mateo tend le carton. Marcos Valdès. Un avocat d'affaires mort trois jours plus tôt, lesté de béton dans le port de Malaga. Le garde scanne le code. Bip. Ouverture. Le luxe frappe au visage. Parfum hors de prix, champagne, sueur de riche. Des milliers de lys agonisent sous les spots. L’élite rampe ici. Le ministre de l’Intérieur expose ses dents trop blanches. Un banquier suisse ajuste son nœud papillon. Des prédateurs en trois-pièces. Une serveuse passe. Plateau d’argent. Masque de dentelle. Ses poignets sont marqués de rouge. La trace des liens. Elle n'est qu'un meuble de Don Santiago. Mateo balaye la salle. Tactique. Chirurgical. Sorties : quatre. Gardes : douze visibles. Caméras : dômes noirs au plafond. Angle mort derrière les colonnes. Elena revient en flash. Cave de Moldavie. Doigts griffant la terre battue. Ses yeux éteints. Elle n'était déjà plus une sœur. Une marchandise. Un matricule. Le Projet Olympe l’avait broyée. Mateo serre son verre. Le cristal fissure. Une ligne fine parcourt la paroi. — Capitaine Aranda. Une voix de soie. Mateo reste immobile. Trois secondes de plomb. Épaules relâchées. Pivot. Don Santiago. Plus petit qu’à la télévision, mais son aura sature l'espace. Cheveux d’argent, teint cuit par le soleil de la Costa del Sol. Un sourire qui s'arrête aux lèvres. Des yeux de verre dépoli. Sans reflet. — On ne m’avait pas prévenu de votre présence, Aranda. Un geste de la main. Deux gardes se rapprochent. La zone de confort se réduit. — Je ne manque jamais une œuvre de charité, répond Mateo. Sa voix est un râle de gravier. Santiago s'approche. Il sent le santal et le tabac de luxe. Il pose une main sur l'épaule de Mateo. Un geste de propriétaire. Mateo veut briser le bras. Entendre l’os éclater. — Regardez autour de vous, Aranda. C’est l’avenir de l’Espagne. Une gamine de seize ans descend l’escalier. Robe de soie blanche. Innocence de façade. Un sénateur lui prend la main. Ses doigts sont gras. Il dépose un baiser sur son front. Une vente aux enchères déguisée. — C’est un abattoir avec un orchestre, dit Mateo. Le sourire de Santiago s’élargit. Une cicatrice blanche sur un visage de bronze. — C’est le capitalisme. La demande crée l’offre. L’Olympe est un lieu sans règles. — Elena a vu l’Olympe. Le nom tombe comme un bloc de glace. Santiago ne cille pas. Il boit une gorgée de vin rouge. Sang artériel. — Elle n’a pas compris la beauté du système. On ne sauve pas tout le monde, Capitaine. Mateo sent le poids du Beretta. Son doigt imaginaire presse la détente. Une balle dans l’œil gauche. L'explosion de la boîte crânienne. Pas encore. — Restez, conclut Santiago. Apprenez comment on bâtit un empire. Le roi s'éloigne. Mateo sort son téléphone. Message crypté. *En place. Phase 2.* Il traverse la salle. Direction l’aile ouest. Bureaux de la direction. Un garde barre la route. Musclé. Cou de taureau. — Zone privée, monsieur. Mateo n’écoute pas. Il accélère. Le garde pose une main sur son torse. Erreur. Mateo saisit le poignet. Pivota. Levier. L’os lâcha. Bruit de branche sèche. Le garde ouvre la bouche. Mateo projette sa paume sous le nez de l’homme. Le cartilage explosa. Sang sur le marbre. Mateo rattrape le corps avant le choc. Silence. Il traîne la carcasse derrière un rideau de velours rouge. Bureau de Santiago. Blindé. Serrure biométrique. Mateo plaque un boîtier sur le lecteur. Rouge. Rouge. Vert. Déclic. Sanctuaire de la démesure. Ébène et tableaux de maîtres. Un Goya authentique. Des fusillés devant un peloton. Mateo insère la clé USB. *PROJET OLYMPE. Dossier final.* 5%... 10%... Dehors, Santiago pérore au micro. « Nous sommes réunis pour l’espoir. » 35%... Pas rapides dans le couloir. Militaires. Beretta dégainé. Chien armé. Clic. La porte vole en éclats. Le chef de la sécurité. Ancien légionnaire. MP5 au poing. Il tire sans sommation. Le bureau explose. Mateo plonge derrière l’ébène. Les balles labourent le bois précieux. Pluie de copeaux noirs. Mateo riposte. Deux coups. Le légionnaire se colle au chambranle. — Aranda ! Vous ne sortirez pas d'ici ! 60%... Une grenade fumigène roule. Sifflement aigu. Brouillard blanc. Mateo retient son souffle. Ses yeux brûlent. Il bouge au ras du sol. Ombre dans la fumée. Mateo tire. Une fois. L’ombre s’écroule. Râle étouffé. 100%. *Transfert terminé.* Clé arrachée. La fumée se dissipe. Lasers rouges dans la pièce. Points de sang sur les murs blancs. Un point se pose sur le torse de Mateo. Il se lève. Pas de cachette. Télécommande en main. — Santiago ! hurle-t-il vers la fenêtre. En bas, le roi lève les yeux. Mateo presse le bouton. Explosion. Aile est. Les réserves de gaz des cuisines. Une boule de feu orange déchire la nuit. Panique épidémique. Les smokings courent. Les robes se déchirent. Le luxe vole en éclats. Gardes déstabilisés. Mateo tire trois fois. Tête. Thorax. Gorge. Des marionnettes dont on a coupé les fils. Il enjambe les cadavres. Retour salle de bal. Dantesque. Fumée noire et projecteurs blancs. L’élite européenne a perdu son vernis. Ils ne sont plus des dieux. Juste des rats cherchant la sortie. Don Santiago est immobile au centre de la cohue. Il regarde son empire brûler. Mateo apparaît en haut de l’escalier. Clé USB levée. Condamnation à mort. Santiago redresse la tête. Il ajuste son nœud papillon. Ses doigts ne tremblent pas. Mateo descend les marches. Une par une. Le marbre est chaud sous ses pieds. L’air sature de kérosène et de parfum. Une odeur de fin du monde. Santiago sourit. Un pli méprisant. — Tu as brûlé ma cuisine, Mateo. Quel manque de classe. Mateo ne répond pas. Il serre la clé. Le métal mord la paume. Deux gardiens d'élite surgissent. Vestes tactiques. Le premier s'élance, lame tanto au poing. Mateo pivote. Le vent de l'acier frôle son cou. Mateo frappe. Sa paume percute le nez du garde. Craquement sec. Sang chaud sur le poignet. Le garde tente une balayette. Mateo saute. Saisit le bras. Tourne. L'os lâche. Balle dans le crâne. Poids mort sur le marbre. Le deuxième tire. Mateo bascule derrière une Vierge en argent massif. Plomb sur métal. La Vierge pleure des éclats. Mateo surgit. Tire deux fois. Épaule. Foie. L’homme se plie. Mateo achève la cible sans regarder. Santiago regarde ses boutons de manchette. Saphirs bleus. Profonds comme l’océan où Elena a disparu. Elena. Odessa. Un conteneur rouillé. Ses doigts griffant le sol. Les noms des acheteurs. Le Projet Olympe. Mateo est à dix mètres. Il sort une télécommande. Presse le bouton rouge. Les écrans géants du gala piratés. Vidéo granuleuse. Noir et blanc. Un ministre de l'Intérieur avec une gamine de seize ans. Silence de tombe. Horreur glacée. Le ministre lâche son verre. Explosion de cristal. Les images défilent. Juge. Banquier. Commissaire. La liste des damnés. Santiago rit. Sec. — Le système ne se juge pas lui-même, Mateo. — Le système va brûler avec toi. Santiago sort un pistolet de collection. Petit calibre. Élégant. — L’Espagne a besoin de moi. Sans moi, ces gens ne sont que des animaux. L’arme de Mateo est une barre de fer. Ses muscles sont immobiles. Un lustre de cinq tonnes se détache du plafond. Fracas de fin du monde. Des milliers de cristaux volent comme des éclats de grenade. Mateo ferme les yeux. Barcelone. Elena sur un matelas sale. « Mateo ». Elle ferme les yeux. Elle est libre. Mateo rouvre les yeux. Santiago fuit vers le toit. Escalier de service. Béton froid. Rotor d’hélicoptère en approche. Battement de cœur mécanique. Santiago monte quatre à quatre. Mateo est derrière. Un prédateur. Troisième étage. Santiago s’arrête. Sa lèvre supérieure tressautante. Une goutte de sueur trace un sillage sale dans la poudre de sa joue. — De l’argent, bafouille-t-il. Tu disparais. — Ma vie est morte dans ce conteneur à Odessa. Santiago tire. Clic. Clic. Enrayé. Mateo l’esquive, le plaque au béton. Choc violent. Souffle coupé. — Regarde-moi. Santiago tremble. Pitié pathétique. Mateo sort la lame tanto. Millimètre par millimètre, le cristal mord la chair de Santiago. — Elena n’a pas eu de pitié. Il le traîne sur le toit. Vent de nuit violent. Hélicoptère noir. AgustaWestland. Le garde en cabine épaule un fusil d’assaut. Mateo utilise Santiago comme bouclier. — Tire ! hurle Mateo. Tire sur ton patron ! Le garde baisse son arme. Mateo recule vers le rebord. Trente mètres de vide. Jardins en feu. Palmiers torches. — Ton héritage, Santiago. Santiago griffe les bras de Mateo. Mains manucurées sur peau sanglante. Mateo montre la clé USB. — Déjà en ligne. Le monde sait. Visage décomposé. L’empire s’évapore dans la fumée de Marbella. L’hélicoptère descend au ras du toit. Santiago saute, agrippe le patin. Mateo court. Machine lancée. Saute. Saisit la cheville. Poids mort. L’appareil tangue. Ils sont suspendus. Dix mètres au-dessus du toit. Vingt au-dessus du brasier. Chaîne humaine de haine. — Lâche-moi ! Un talon de chaussure de luxe percute la tempe de Mateo. Lumière blanche. Doigts faibles. Elena lui sourit dans le vent. Mateo resserre sa prise. Enfonce les doigts dans la chair. — On y va ensemble. Rotation brutale. Force centrifuge. Noir. Santiago lâche prise. Ils tombent. Air sifflant. Tourbillon orange. Mateo ne ferme pas les yeux. Il veut voir le moment où le Bordel de l'Europe s'éteint. Percussion. Verrière de la salle de bal. Pluie de diamants mortels. Toit de cristal traversé. Mateo voit les visages en bas. Bouches ouvertes. Leur dieu tombe du ciel. Le choc est un mur. Marbre blanc sans pitié. Mateo est sur le dos. Cage thoracique fermée sur le cœur. Premier cri. Une comtesse. Joue fendue par le verre. Hurlement sans son. Santiago est à trois mètres. Sur une table de banquet. Dos brisé. Linceul de lin. Il cherche sa superbe dans la poussière. Mateo se redresse. Vertèbres en bois sec. Cristal dans la paume. L’élite regarde. Talismans de champagne inutiles. Poudre et chair brûlée. Mateo marche. Pied sur flûte de cristal. *Crac.* Le silence est une tombe. Mateo attrape Santiago par le col. Le traîne vers le centre de la piste. Calligraphie rouge sur blanc immaculé. — Regardez-le, dit Mateo à la foule. Il saigne comme un porc. Les gardes entrent. Lasers rouges dansant sur son torse. Mateo ignore. Deuxième télécommande. C4 sur les piliers. — Le Bordel de l’Europe est fermé. Il ne cherche pas la justice. Il cherche l'extermination. Son doigt survole le détonateur. Panique totale. Robes déchirées. Chaos. Mateo voit l’image d’Elena sur l’écran. Elle l’attend. Les lasers se figent sur son front. L’officier tire. Mateo appuie. Explosion. Fondations secouées. Le lustre géant tombe. Obscurité. Sous les décombres, une main bouge. Suie et cendre. Elle cherche le médaillon. Argent froid. Portrait d’Elena. Le feu crépite. Sirènes lointaines. Charnier de luxe. Le Ministre de l'Intérieur regarde le dossier brûler dans son bureau. La fumée monte vers le plafond. Elle sent la fin d'un monde. Aube cruelle. Vérité. Mateo Aranda est en paix. Le reste n'est que du bruit. Du sang. Et de la poussière.

L'Apocalypse de Lumière

Le Palais de Cristal empestait le parfum de niche et la sueur froide. Santiago ajusta ses boutons de manchette en or rose. Ses dents étaient trop blanches. Trop parfaites. Il souriait à la Marquise de Santillana. Un socle de marbre sur un égout. Mateo Aranda pressa la touche Entrée. Le bourdonnement de la foule s’arrêta net. Les écrans géants virèrent au noir. Un silence de caveau tomba sur la salle. Un plateau de cristal s’écrasa sur le marbre. Personne ne se retourna. L’image d’Elena apparut. Granuleuse. Ses yeux étaient deux trous noirs dans un visage de porcelaine. Le texte défila : PROJET OLYMPE. Puis le tableau Excel. Des noms. Des chiffres. Le ministre de l’Intérieur : 150 000 €. Le Juge Garcia-Mendez : 80 000 €. Commissaire Principal : villa à Marbella. Santiago sentit une goutte de sueur tracer un sillon le long de sa colonne vertébrale. Son col de soie devint un nœud coulant. Il chercha la sortie. Les portes étaient verrouillées. Les gardes de sécurité restaient figés, leurs oreillettes crachant du larsen. La vidéo reprit. Rires gras. Bruit de fermetures éclair. L’alliance d’un homme politique célèbre brilla à l’écran tandis qu’il empoignait Elena par les cheveux. Un hoquet collectif secoua la salle. Mateo, dans l’ombre de la régie, ne bougeait pas. Un goût de bile lui remonta dans la gorge. Ses mâchoires se contractèrent jusqu’à la brisure. Chaque smoking, chaque robe de soie de cette salle avait été payé avec le sang de filles comme Elena. Les visages devinrent livides. Le rouge à lèvres ressemblait à du sang séché sur des bouches bées. Le Ministre de la Justice se tordit les mains. Il chercha son téléphone. Pas de réseau. Santiago bouscula une baronne pour atteindre la scène. Elle s’effondra dans un froissement de satin. Il ne regarda pas en arrière. Ses gardes du corps écrasèrent les doigts de la femme sous leurs semelles de cuir. Leurs mains restaient crispées sur les crosses, sous les vestes. Mateo sortit de l’ombre. Cuir noir. Glock 17. Ses yeux étaient des miroirs sans tain. La foule reflua comme une marée de panique. Une femme en soie verte trébucha et fut piétinée. Les piliers de l’État se battaient comme des rats pour atteindre les issues closes. Santiago recula. Son talon se prit dans un câble. Il tomba sur les fesses. Le prédateur n’était plus qu’un vieillard ridicule sur une estrade. Mateo s’arrêta à deux mètres de lui. Le canon visait le plexus. — Mateo... on peut discuter. Le système... j'ai protégé l'économie... — L'économie n'a pas besoin de justice, Santiago. Mais la justice a besoin de cadavres. Mateo arma le chien. Le clic métallique résonna plus fort que les cris. Santiago tremblait. Une tache sombre s’étendit sur son pantalon de luxe. L’homme qui brassait des milliards venait de perdre le contrôle de ses sphincters. La déchéance était filmée. Archivée. Mateo rangea son arme. — La mort serait un cadeau. Je vous laisse entre vous. Il s’effaça dans l’ombre d’un pilier. Les yeux des notables changèrent. La panique mua en rage de survie. Santiago en savait trop. S’il disparaissait, les dossiers mourraient peut-être avec lui. Le ministre de l’Intérieur fit le premier pas vers l’estrade. Puis le juge. Un cercle de loups en smoking se referma sur Santiago. Ses cris furent étouffés par la masse humaine. Mateo monta dans le SUV. Madrid rougeoyait sous la lumière des projecteurs. Il activa le détonateur. Le dernier étage du Palais de Cristal vola en éclats. Une pluie de débris se déversa sur la ville. Des diamants de verre tombant sur le bordel de l’Europe. Le véhicule démarra. Mateo regarda la tablette sur le siège passager. Ses articulations craquèrent sur le cuir du volant. Une carte de Paris clignotait. Le visage d’Elena s’effaça lentement. Les essuie-glaces battaient la mesure. Tac. Tac. Tac. Un compte à rebours. Mateo Aranda ferma les yeux. Le SUV s'enfonça dans le tunnel de la M-30. Prochaine étape.

Le Sang du PIB

Le battant de chêne massif céda. Sans fracas. Un simple déclic métallique. Mateo Aranda entra dans le sanctuaire. L’air était frais. Trop frais. Une odeur de jasmin et de cuir de Cordoue. Le climatiseur ronronnait. Un bruit de ruche électrique. Au fond de la pièce, une baie vitrée dévorait tout le mur. Marbella s'étalait en bas. Une traînée de lumières artificielles. Des perles jetées sur du velours noir. Don Santiago ne se retourna pas. Il restait debout devant la vitre. Un verre de cristal à la main. Le liquide ambré captait les reflets de la lune. Son costume trois-pièces était impeccable. Pas un faux pli. L’armure grise d’un empereur moderne. Mateo avança. Ses bottes laissaient des traînées de boue et de sang sur le tapis de soie blanche. Il respirait mal. Sa cage thoracique grinçait. Une côte brisée à l'entrée du club *Olympe*. Peut-être deux. Il s'en moquait. La douleur était une boussole. — Vous avez fait du bruit, Mateo. La voix de Santiago était calme. Mélodieuse. Celle d'un homme qui lit des contes à ses petits-enfants. — Huit hommes dans le hall. Quatre dans l'ascenseur. Vous gâchez mon capital humain. Mateo ne répondit pas. Il leva son Sig Sauer. Le canon pointait vers la nuque grisonnante. Son bras ne tremblait pas. Un bloc de béton armé. — Retourne-toi, Santiago. Le vieil homme obéit. Un mouvement de nuque millimétré. Un sourire flottait sur ses lèvres fines. Ses yeux brillaient d'une intelligence froide. Une intelligence de prédateur au sommet de la chaîne. Il regarda le visage de Mateo. La sueur qui brûlait ses yeux. La croûte de sang sur sa tempe. — Regardez-vous, Mateo. Vous êtes une ruine. Un cadavre qui marche. Tout ça pour quoi ? Une idée morte ? La justice ? Santiago but une gorgée de son whiskey. Le glaçon tinta contre le verre. Un son cristallin dans le silence de la pièce. — La justice ? Un luxe de mendiant, reprit Santiago. Ici, on survit. On bâtit. Cette ville brille ? C'est mon courant. Le sang de mes clubs irrigue les veines de l'État. Mateo fit un pas de plus. L'odeur de la poudre collée à ses vêtements heurta le parfum coûteux du bureau. — Tu vends des filles, Santiago. Tu les broies. — Je gère un flux, Mateo. Quatre milliards d’euros. L’Espagne tient debout sur ce chiffre. Les banques, les routes, les hôpitaux. C’est mon argent. On ne détruit pas les fondations sans faire tomber le toit sur sa propre tête. Mateo sentit une pulsation dans sa tempe gauche. Un marteau-piqueur sous la peau. Elena. Il revit son visage. Ses yeux éteints. Sa peau diaphane. Les marques de brûlures de cigarettes sur ses cuisses. Le Projet Olympe. — Elle avait vingt ans, Santiago. Santiago inclina la tête. Le masque de la douleur, parfaitement ajusté. — Elena était une erreur de gestion. Un dommage collatéral. Elle a vu ce qu’elle n’aurait pas dû voir. L'élite veut manger, elle ne veut pas savoir comment le dîner est préparé. Votre sœur a soulevé le couvercle. La vapeur l'a brûlée. C'est de la physique, pas de la morale. L'ongle de Santiago griffa le cuir de son fauteuil. Un sillon blanc. Mateo arma le chien du pistolet. Un clic sec. Le bruit du destin. — Ne fais pas ça, murmura Santiago. Vous êtes un flic. Un homme de règles. Si je meurs, le chaos s'installe. Vous êtes trop noble pour cette responsabilité. Mateo esquissa un rictus. Une grimace de loup. — Tu te trompes, Santiago. Je ne suis plus un flic. Je suis l'incendie. Il fit un pas de plus. Il sentait la chaleur corporelle du monstre. La main droite de Santiago glissa vers le bord du bureau. Un frôlement. — Le PIB ne m'intéresse pas, continua Mateo. L'économie est une fiction. La seule réalité, c'est le cri d'une gosse dans une cave de Marbella. Le silence d'Elena dans son cercueil. — Vous détruisez l'Espagne ! cracha Santiago. — Je nettoie la plaie. Au fer rouge. Mateo vit la main de Santiago plonger vers le tiroir. Le premier coup de feu tonna. Le projectile de 9mm perça l'épaule droite de Santiago. Le vieil homme fut projeté contre la baie vitrée. Le verre blindé ne se brisa pas. Il résonna comme un gong. Santiago glissa au sol. Son costume gris se teignit de pourpre. Un rouge sombre. Royal. Mateo s'approcha. Il surplombait l'empereur déchu. Il appuya le canon du Sig Sauer sur le front du vieil homme. Le métal était chaud. Santiago tremblait. Ses dents s'entrechoquaient. Un bruit de dés de bois. — Alors je vais commencer par la tête, dit Mateo. — Attendez... l'argent... les comptes à Singapour... La terreur l'avait dépouillé de son éloquence. Il n'était plus qu'un vieillard qui ne voulait pas mourir. Un tas de viande coûteuse. Mateo ferma les yeux une seconde. Il vit Elena. Elle souriait dans un champ de blé. Loin d'ici. Il rouvrit les yeux. Son regard était un désert. — Solde de tout compte, Santiago. Le deuxième coup de feu partit. La tête de Santiago bascula en arrière. Un impact violent. Une étoile de sang et de matière grise éclaboussa la vitre. La baie vitrée offrait maintenant un filtre rouge sur les lumières de la ville. Mateo resta immobile. Le pistolet fumait. L'odeur de soufre remplaça le jasmin. Il ramassa le cigare encore fumant de Santiago sur le bureau et le posa sur les rideaux de soie. La flamme prit. Une morsure orange. Il récupéra le dossier noir marqué du sceau de l'Olympe et sortit de la pièce sans regarder derrière lui. Dans le couloir, les alarmes commencèrent à hurler. Mateo descendit les escaliers de service. Il atteignit le parking de l’Hôtel Villa Padierna. Il enfila un smoking propre, dissimulant le sang sous la soie. Le dossier contre son torse. Le Gala de la Croix-Rouge battait son plein dans la grande salle de bal. L'élite y buvait du champagne. Mateo entra par les grandes portes vitrées. La musique s'arrêta net. Les têtes se tournèrent. Les visages se figèrent. Au milieu des robes à vingt mille euros, Mateo Aranda, l'homme de boue et de cendres, se tenait droit. Il monta sur l'estrade, écartant le violoniste d'un geste sec. Il s'empara du micro. L'effet larsen déchira l'air. — Mesdames et messieurs, dit-il. Sa voix était un râle de moteur cassé. Santiago vous salue. Il ne viendra pas. Il ouvrit le dossier. Il saisit une poignée de feuilles. Il les lança en l’air. Les documents planèrent. Des ailes blanches au-dessus des vautours. Un député en rattrapa une. Son visage se décomposa. Son nom y figurait. À côté d'un tarif. — Vous financez vos vies avec le sexe des enfants, lança Mateo dans le micro. Ramassez vos noms. Ils ne valent plus rien. Le chaos naquit brusquement. Les cris, les bousculades, la panique pure. Mateo descendit de l'estrade. Les gardes de sécurité reculèrent. Santiago était mort. La pyramide était décapitée. Personne ne voulait mourir pour un trône vide. Il sortit sur la terrasse. L'air de la nuit frappa son visage. C'était un air salé. Un air de mer. Il regarda la villa de Santiago, plus haut sur la colline, qui brûlait désormais comme une torche géante. Un signal dans la nuit de Marbella. L'inspecteur Ruiz apparut dans l'ombre des balustrades. Il regarda le carnage à l'intérieur, puis Mateo. — Ils vont te tuer, Mateo. L'État ne te pardonnera jamais d'avoir brisé le miroir. — L’économie ne saigne pas, Ruiz. Les filles, si. Mateo franchit la balustrade. Il sauta dans l'obscurité du jardin. Il atterrit souplement sur la terre cuite et disparut entre les rangées de lauriers-roses. La guerre n'était pas finie. Elle changeait juste de visage. Mateo marchait vers l'ombre, son Glock à la main, le pas inéluctable d'un prédateur. Il restait tant de fondations à abattre. Le sang du PIB collait à ses doigts. Il ne chercha pas à le laver. Il continua de marcher. Seul. Debout.

Suicide Social

Le soleil tape contre les vitraux de la grande salle. Une lumière blanche. Aveuglante. Elle découpe les ombres sur le marbre. La chaleur grimpe. Elle étouffe les derniers cris. Mateo Aranda est assis. Au centre du chaos. Une chaise Louis XV en bois doré. Le velours rouge est trempé. Pas de vin. Du sang. Mateo respire lentement. Ses poumons brûlent. L’air sent le fer et la poudre. Une odeur de boucherie sous les tropiques. Ses mains reposent sur ses genoux. Elles ne tremblent plus. Elles sont noires de suie. Une croûte sombre borde ses ongles. Il regarde le lustre en cristal. Un éclat manque. Une balle a brisé le verre. Les morceaux jonchent le sol. Des diamants jetés dans une fosse commune. Don Santiago est là. À dix mètres. Sa silhouette est affalée sur le podium. L’empereur n’est plus qu’un sac de viande. Sa chemise en soie blanche boit l’hémorragie. Le rouge s’étend. Une carte géographique sans frontières. Le projet Olympe est mort avec lui. Ou peut-être qu’il commence. Mateo tire une cigarette d'un paquet froissé. Ses doigts laissent des traces brunes sur le papier blanc. Il allume. La fumée monte, droite, dans un rayon de lumière. Elle danse. Une mouche se pose sur le bord d’une flûte de champagne renversée. Elle frotte ses pattes. Le liquide doré est poisseux. Mateo observe l’insecte. La vie continue. Dehors, le monde hurle. Les sirènes déchirent le silence de la Costa del Sol. Des stridulations aiguës. Elles se rapprochent. Les pneus crissent sur le gravier. Des portières claquent. Des ordres sont aboyés. Mateo n'écoute pas. Il regarde la fumée. Elena est là, dans un coin de sa tête. Le fantôme sourit. Les quatre ans de calvaire sont finis. Les caves de Moldavie. Les appartements chics de Paris. Les clubs de Santiago. Les fichiers sont dans la nature. Le serveur a parlé. Le premier commando franchit le seuil. Des bottes tactiques sur le marbre. Un martèlement sec. — Police ! Ne bougez plus ! Mateo ne bouge pas. Il tire une bouffée. La cendre tombe sur son revers. — Les mains en l’air ! Maintenant ! Ils sont six. Des silhouettes noires. Des visières en polycarbonate. Les lasers rouges dansent sur son torse. Un point lumineux cherche son front. Il se fixe entre ses deux yeux. Un troisième œil de rubis. Mateo ne lève pas les mains. Il garde sa cigarette. — Posez cette arme ! hurle un homme. Le Sig Sauer est sur la table. Vide. La culasse est bloquée en arrière. Le commissaire Vargas avance. Ses mouvements sont saccadés. Ses yeux sont écarquillés derrière sa visière. Il voit les corps. Il voit les notables de l’Espagne gisant parmi les débris de homard et de caviar. Mateo tourne la tête vers lui. Lentement. — Trop tard. Mateo crache un caillot noir. Le policier s'arrête. Il tremble. Son doigt se crispe sur la détente. L’homme assis sur la chaise n’est pas un criminel. C’est un gouffre. — À genoux ! Mains derrière la tête ! Mateo se lève. Doucement. Les flics reculent d'un pas. Un mouvement instinctif. Ils ont peur du monstre qu’ils ont créé. Le capitaine Aranda. Le héros décoré. La machine à tuer. Il laisse tomber son mégot. Il l’écrase du talon. Le bruit du cuir sur le marbre résonne comme un coup de feu. — C'est fini. Vargas bondit. Il plaque Mateo au sol. Le choc est violent. Le visage de Mateo frappe le marbre froid. Il sent le goût du cuivre. Sa lèvre éclate. On lui tord les bras. Les menottes mordent ses poignets. Le métal est frais. Une caresse. — On a Aranda ! On a la cible ! crie une radio. Mateo est traîné vers la sortie. Ses pieds raclent le sol. Il passe devant le corps de Santiago. Les yeux du magnat sont grands ouverts. Ils ne voient plus les milliards. Ils voient le néant. Dans le hall, les photographes sont déjà là. Les flashs crépitent. Une tempête électrique. Mateo ne baisse pas les yeux. Il regarde les objectifs. Il veut qu’ils gravent cette image. Le visage de la vengeance. Le soleil de midi le frappe de plein fouet sur le perron. Une gifle thermique. L’air vibre au-dessus du goudron. On le jette dans un fourgon blindé. L’obscurité retombe. La porte se referme avec un bruit sourd de coffre-fort. Le silence revient. Presque. Il entend les battements de son propre cœur. Réguliers. Calmes. Le véhicule s'ébranle. Mateo est secoué contre les parois de métal. Il est seul. Le système va essayer de l’effacer. Ils diront qu’il était fou. Ils diront qu’il a agi seul. Mais les vidéos sont en ligne. Les noms sont publics. Les banques vont trembler. Mateo appuie sa tête contre la paroi froide. Il n'est plus un homme de loi. Il est une détonation. Soudain, le fourgon freine brusquement. Mateo est projeté en avant. Des cris retentissent à l'extérieur. La foule tape sur les parois de métal. Des milliers de mains. Un tambour de guerre. Ils ne crient pas son nom. Ils crient le nom des disparues. Le nom d'Elena. Le convoi reprend sa route. Le soleil dévore l'horizon. Tout est blanc. Mateo sent ses muscles se relâcher. La tension s'évapore. Elle laisse place à une fatigue de millénaires. Ses yeux se voilent. *** À l'autre bout du pays, dans un centre de données anonyme, un algorithme s'active. Les fichiers s'injectent dans les réseaux de distribution d'électricité. Dans les serveurs des banques. Dans les systèmes de navigation des ports. Un virus. Le virus "Elena". Dans un café de Malaga, une femme ferme son ordinateur. Elle porte un foulard sombre. Elle a les yeux d'Elena, mais le regard est différent. Plus dur. Elle se lève. Elle laisse un billet sur la table. Elle se fond dans la foule des vacanciers. Le système ne s'autonettoiera pas cette fois. Sur la Costa del Sol, les clubs brillent encore pour quelques minutes. Puis, un à un, les néons s'éteignent. Le "Paradise". Noir. Le "Olympe". Noir. Le "Luna". Noir. La côte devient une immense mâchoire d'ombre. Les cris commencent. Des cris de surprise. Puis des cris de peur. La nuit sera longue. La nuit sera de sang. Tout est fini. Et pourtant, tout commence. La barque a trouvé son courant. Les ruines sont magnifiques sous la lune. Le monstre est mort. D'autres naîtront. Mais pour l'instant, le monde retient son souffle. Le silence est enfin pur. Dehors, la mer continue de frapper les rochers. Indifférente. Éternelle.
Fusianima
Le Bordel De L'Europe
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Le ciel est une plaque de tôle blanche. Le soleil ne brille pas. Il cogne. Il écrase la Costa del Sol sous un poids thermique. 42 degrés. L’asphalte sue une huile noire. Les cigales se sont tues. Elles crèvent en silence dans les pins calcinés. Mateo Aranda est assis dans sa Jeep. Le moteur est coupé. La chaleur sature l’habitacle. Une odeur de vieux cuir et de poussière. Mateo reste sec. Sa peau...

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