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Par Ghost — Satire
« Salut les luvs, aujourd’hui on teste le sérum ‘Obsidian-Glow’ et honnêtement, j’ai l’impression d’être une déesse mésopotamienne boostée aux cristaux liquides, swipez vers le haut pour mon code promo SLAY-DIE-20, je vous jure que ça change une vie, ou au moins ça cache la misère du lundi matin, LO...
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« Salut les luvs, aujourd’hui on teste le sérum ‘Obsidian-Glow’ et honnêtement, j’ai l’impression d’être une déesse mésopotamienne boostée aux cristaux liquides, swipez vers le haut pour mon code promo SLAY-DIE-20, je vous jure que ça change une vie, ou au moins ça cache la misère du lundi matin, LOL. »
La lumière du ring-light est le seul soleil que les rétines de Sarah-Zoe tolèrent encore sans pleurer du sang cosmétique. Elle ajuste sa mèche néon. Elle contracte le diaphragme. Elle n’est plus une femme, elle est un angle de vue optimisé à 45 degrés, une architecture de pixels et de collagène synthétique flottant dans un océan de cœurs virtuels.
Puis, le glitch.
Pas celui d'un filtre qui bave. Un vrai. Un déchirement chromatique dans la réalité.
Le cadre se brise.
Une main gantée de latex noir traverse le champ de la caméra. Pas de cri. Juste le bruit d'un sac en plastique qu'on froisse. Le monde bascule à 180 degrés, le smartphone tombe sur le tapis en poil de mouton synthétique, filmant une paire de bottes tactiques avant que l'écran ne s'éteigne sur une notification de batterie faible.
[INTERRUPTION DU FLUX]
[RECONNEXION...]
[SIGNAL : 8K ULTRA-HD]
[AUDIENCE : 142.000 VOYEURS (STABLE)]
Sarah-Zoe ne se réveille pas. Elle redémarre.
Ses paupières, lourdes comme des plaques d'égout, se soulèvent sur un cauchemar industriel. Le plafond est une forêt de câbles coaxiaux et de capteurs thermiques qui pendent comme des lianes électroniques. L’air pue l’ozone, la sueur rance et le désinfectant bon marché. Elle tente de porter la main à son visage, mais ses poignets sont entravés par des colliers de serrage en téflon.
Elle n’est pas dans une chambre d'hôtel à Dubaï.
Elle est dans La Fosse.
— Bienvenue sur la chaîne, Slay-Z. Ne bouge pas trop, tu vas niquer ton rythme cardiaque et les sponsors détestent l’arythmie prématurée.
La voix sort d’un haut-parleur invisible, une texture de papier de verre et de code binaire. Sarah-Zoe baisse les yeux. Elle porte une combinaison de compression couleur chair, si serrée qu’elle semble lui tenir lieu de peau. Au centre de sa poitrine, là où battait autrefois un cœur narcissique mais biologique, trône désormais un artefact de verre et de titane.
Un pacemaker biométrique.
Il pulse d'une lueur bleutée. Un écran LED miniature affiche un chiffre qui défile en rouge sang : .
— C’est quoi ça ? crie-t-elle, sa voix se brisant dans le silence caverneux du complexe. C’est quoi cette merde sur moi ?!
— Ton contrat de travail, ma belle, répond la voix. Ton indice d'engagement en temps réel. Si ce chiffre tombe à zéro, ton cœur reçoit une décharge de 15.000 volts. C'est l'obsolescence programmée, version organique. Pour l'instant, tu bénéficies d'un 'boost' de bienvenue. Mais l'audience est capricieuse. Elle s'ennuie vite. Et l'ennui, c'est ton arrêt de mort.
Autour d'elle, les murs s'animent. Des caméras-drones, silencieuses comme des moustiques d'acier, émergent des recoins d'ombre. Elles zooment sur ses pores, sur ses larmes qui tracent des sillons dans son fond de teint haute couvrance. Elle voit son propre visage sur des écrans géants tapissant les parois de la cellule circulaire. Elle est magnifique. Elle est terrifiée. Elle est bankable.
`CHAT LOG #4492 :`
`User_X : Omg elle a l'air trop mal, j'adore son mascara.`
`VoidWalker : C'est une 6/10 quand elle pleure, lâchez les drones-scies pour voir.`
`LuvSlay : Ne meurt pas queen !!! (Surtout avant de nous donner le lien pour tes extensions).`
Sarah-Zoe sent une vibration sourde dans son sternum. Le chiffre vient de passer à . La baisse est lente, mais inexorable. Elle comprend la géographie de sa nouvelle existence : elle est un contenu. Rien de plus. Une ressource extractive dont on pompe l'adrénaline pour nourrir les algorithmes de Stream-Or-Die.
Elle se lève, les jambes tremblantes. La combinaison intelligente affiche ses statistiques vitales sur ses avant-bras.
Cortisol : 88%.
Adrénaline : 92%.
Niveau de divertissement : 14% (Médiocre).
Un panneau coulisse dans le mur en face d'elle. Une étagère robotisée s'avance, présentant un flacon de boisson énergisante au design agressif : *VITAL-VOID – Goût "Extinction"*.
— Premier placement, Slay-Z, grésille le haut-parleur. Vends-le nous. Fais-nous rêver. Si on dépasse les 100k vues en dix minutes, on te donne une clé pour sortir de la première zone. Sinon... on libère les chiens mécaniques. Ils n'ont pas été mis à jour depuis longtemps, ils ont très faim de données.
Elle regarde la canette. Elle regarde la caméra-drone qui lui caresse la joue. L'instinct de survie remplace la vanité, ou peut-être sont-ils devenus la même chose. Elle attrape la canette avec une grâce forcée. Elle redresse le menton, retrouve son sourire de façade, celui qu'elle utilisait pour vendre des thés détox qui donnent la colique à des adolescentes complexées.
— Vous avez soif d'aventure ? murmure-t-elle en fixant l'objectif, ses yeux brillants d'une terreur qu'elle tente de travestir en audace. Moi aussi. On va boire ça ensemble, et on va leur montrer que personne ne peut cancel Slay-Z.
Elle décapsule. Le bruit métallique résonne comme un coup de feu. Le compteur sur son torse bondit à .
Le public adore l'ironie du désespoir.
Soudain, le sol sous ses pieds vibre. Des bruits de rouages, de métal broyé. Les murs de la cellule s'écartent, révélant un labyrinthe de béton, de verre brisé et de néons clignotants. Au loin, un hurlement synthétique retentit. Quelque chose qui court sur des pattes en acier inoxydable.
— C’est l’heure du live-action, Slay-Z. Cours. Ou signe ta démission avec tes tripes.
Elle s'élance. Ses baskets compensées frappent le béton froid. Derrière elle, la première porte se verrouille. Elle est dans La Fosse. Le flux est actif. Le monde regarde. Et pour la première fois de sa vie, Sarah-Zoe se rend compte que le bouton "Unsubscribe" est une arme à feu pointée sur sa tempe.
Elle court, non pas pour la gloire, mais pour que son cœur continue de battre la mesure d'un algorithme cannibale. Dans l'obscurité des conduits, des milliers de yeux rouges s'allument. Les caméras. Les juges. Les bourreaux.
La viralité n'a plus d'odeur, elle n'a plus de goût. Elle n'a que le battement frénétique d'un chiffre qui refuse de mourir.
Que la boucherie commence.
La Fosse aux Likes
L'Arène du Pixel d'Or n'est pas faite d'or, mais de dalles LED dépolies qui hurlent des publicités pour des cryptomonnaies oubliées à chaque fois que la semelle de Slay-Z percute le sol. L'air y a un goût de circuit imprimé grillé et de sueur rance, une fragrance baptisée « Désespoir 2.0 » par les annonceurs. Sarah-Zoe s’arrête, les poumons en feu, tandis que sa combinaison haptique clignote d’un rouge colérique.
Au centre de ce dôme de verre et d'acier, une silhouette massive attend. C’est Kevin-Punch. Il ressemble à une publicité pour stéroïdes qui aurait mal tourné dans une centrifugeuse. Ses muscles, gonflés de synthol et de nanomachines, tressaillent sous une peau tendue comme du cuir de canapé bas de gamme. Il est en train d'écraser la carcasse d'un drone-livreur avec ses mains nues, juste pour le plaisir de la caméra flottante qui orbite autour de lui comme un moustique mécanique.
— Slay-Z, grogne-t-il, sa voix ressemblant au bruit d’un mixeur rempli de gravier. T'as mis le temps. T'as peur de rayer tes facettes ?
— Ferme-la, Kevin. Tes abonnés sont des bots russes et tout le monde sait que tes abdos sont des implants en silicone.
Elle jette un coup d’œil à son propre poignet. Le flux de commentaires défile à une vitesse vertigineuse :
*« MDR ELLE EST DÉJÀ EN SUEUR »*
*« KEVIN, BROIE-LA !!! »*
*« C'est quoi ce makeup de clocharde ? #NotMyQueen »*
Soudain, la lumière change. Le blanc stérile de l’arène vire au pourpre violent. Un jingle sonore, insupportablement joyeux et synthétique, déchire le silence. C'est l'indicatif du Modérateur. Au-dessus d'eux, un hologramme colossal apparaît : un visage sans traits, une interface épurée, le sourire d'un banquier qui vient de saisir votre maison.
— BIENVENUE DANS LA FOSSE AUX LIKES, mes chers créateurs de contenu ! lance la voix, filtrée pour paraître aussi amicale que fatale. L’algorithme a parlé. Les chiffres sont... décevants. Nous sommes à une heure de grande écoute, et votre taux d’engagement combiné stagne à 14,2%.
Slay-Z sent une décharge glacée parcourir sa colonne vertébrale. Elle connaît cette règle. Elle a signé le contrat de 400 pages avec son propre sang numérisé.
— Vous connaissez la politique de la maison, poursuit le Modérateur. En dessous de 15%, on considère que vous encombrez la bande passante. Et la bande passante, c'est la vie. Littéralement. Activez les stimulateurs cardiaques.
Un clic métallique retentit à l'arrière du cou de Sarah-Zoe. Son cœur rate un battement, puis repart avec une violence de marteau-piqueur. Un compte à rebours s'affiche sur la rétine de ses yeux augmentés.
— Putain, Kevin ! hurle-t-elle en voyant le colosse vaciller, une main sur sa poitrine massive. Donne-leur ce qu’ils veulent ! Frappe-moi ! Fais un truc viral !
Kevin-Punch ne se le fait pas dire deux fois. Il s’élance avec la grâce d’un bulldozer. Son poing, gros comme un bloc de béton, siffle à quelques centimètres de l'oreille de Slay-Z. Elle plonge au sol, effectuant une roulade qui aurait fait fureur dans un tutoriel de fitness de 2022. Le public adore.
— Plus de sang ! gueule Kevin en arrachant un morceau du sol LED, révélant des câbles haute tension qui crépitent dessous. Ils veulent voir la petite princesse d'Instagram se faire désosser !
Il lance la dalle. Sarah-Zoe esquive par miracle, la plaque de verre vient s'exploser contre un pilier dans une pluie de pixels morts. Elle sait qu'elle ne gagnera pas sur le terrain de la force brute. Elle doit jouer la méta. Elle doit devenir le produit.
Elle se redresse, s'essuie un filet de sang qui coule de sa lèvre, et regarde directement la caméra orbitale. Elle affiche son sourire le plus cinégénique, celui qui lui a valu trois millions de likes sur sa photo de rupture.
— Salut les amours ! désolé pour ce petit incident technique, dit-elle d'une voix mélodieuse malgré le chaos. Regardez cet éclat ! Même sous la menace d'une mort imminente, mon sérum 'Éternité Liquide' de chez Bio-Glow tient ses promesses. Regardez comme il répare mes pores dilatés par le stress de l'exécution !
Elle sort un petit flacon de sa ceinture — placement de produit obligatoire — et l'applique frénétiquement sur une coupure béante à son bras. La substance chimique, d'un vert fluorescent, brûle sa chair, mais l'effet visuel est hypnotique.
— UTILISEZ LE CODE 'BOUCHERIE' POUR -20% SUR VOTRE PREMIÈRE COMMANDE ! hurle-t-elle alors que Kevin-Punch la saisit par la gorge.
Le géant la soulève d'une main. Sa poigne lui broie le larynx. Elle suffoque. Les yeux de Kevin sont injectés de sang. Il n'est plus un homme, il est un esclave de la courbe. Si elle meurt, son score à lui montera en flèche. C'est l'économie du sacrifice.
— Adieu, Slay-Z, grogne-t-il. Tu feras un super mémorial sur Twitter.
Le compteur hésite. Le public est suspendu à son écran tactile. Le pouce au-dessus de l'emoji "Pouce vers le haut" ou "Cœur brisé". Sarah-Zoe sent son cœur s'emballer, les pulsations électriques de la puce de régulation commencent à lui envoyer des décharges de rappel. Le Modérateur ricane en arrière-plan sonore.
— Allez... juste... 0,02%... bande de rats... siffle-t-elle entre ses dents serrées.
Elle plonge alors sa main dans la poche de Kevin-Punch. Elle en sort son flacon de booster de pré-entraînement "Ultra-Rage" — une substance interdite dans 45 pays. Elle ne l'avale pas. Elle le brise directement sur l'un des câbles haute tension exposés du sol.
L'explosion chimique et électrique crée un flash aveuglant, une gerbe d'étincelles bleues et de fumée toxique qui enveloppe les deux gladiateurs. Slay-Z hurle de douleur alors que l'arc électrique traverse Kevin, le transformant en un sapin de Noël de spasmes musculaires.
L'image sature. Le son grésille. C'est le chaos total. C'est le "Glitched Content". Les spectateurs adorent le chaos. Ils adorent voir la machine dérailler.
Le Modérateur applaudit. C’est un bruit sec, numérique, comme des milliers de touches de clavier pressées en même temps.
— Magnifique ! Quel suspense ! Kevin, mon grand, essaie de ne pas mourir tout de suite, tu es en train de faire un pic de recherche sur Google. Slay-Z, ton placement de produit a généré 40 000 clics. Tu gagnes dix minutes de survie supplémentaire.
Kevin-Punch s'effondre sur le sol fumant, ses implants grillés, de la bave de protéine aux lèvres. Slay-Z se tient debout, tremblante, ses extensions capillaires à moitié fondues, sa peau de synthèse cloquée. Elle regarde la caméra. Elle ne sourit plus. Elle a un regard de prédatrice qui vient de comprendre que le public n'est pas son juge, mais sa proie.
— Vous voulez du spectacle ? murmure-t-elle alors que le sol de l'arène commence à se dérober, révélant le niveau suivant de la Fosse, une forêt de scies circulaires tournant au rythme d'une playlist K-Pop.
Elle ramasse un fragment de verre brisé, le pointe vers l'objectif.
— Restez connectés. On va passer à la phase de déballage. Et je vous promets que ce ne sont pas des boîtes cadeaux que je vais ouvrir.
Le Modérateur jubile. Les emojis "Flamme" inondent son champ de vision. Le sang commence à couler pour de vrai. La suite au prochain clip de 15 secondes.
Seuil Critique
Le gravier de verre craque sous les bottes de Slay-Z comme des millions de micro-processeurs broyés, tandis qu’en haut, dans la stratosphère du cloud, les chiffres convulsent.
Le compteur d'engagement de Néo-Bambi oscille. 44%. 42%. 39%.
C’est un gamin de quatorze ans avec des taches de rousseur tatouées au laser et un sweat-shirt à 3 000 crédits qui pend sur ses os fragiles. Il est prostré contre une turbine en métal brossé, les yeux révulsés par la terreur. Son flux vidéo, intitulé « ASMR CHUCHOTEMENTS DANS LA FOSSE (ÇAVATROPVITE) », est en train de s’effondrer. Le public s'ennuie. Ils veulent des tripes, pas des sanglots étouffés par la morve.
— Bouge, gamin, crache Slay-Z en réajustant sa sangle de poitrine qui compresse ses poumons au rythme des battements de son propre pacemaker. Le Modérateur va te débrancher. Danse. Fais un backflip. Insulte leur mère. Fais quelque chose !
Néo-Bambi ne répond pas. Il regarde son poignet. Le bracelet biométrique clignote d’un rouge "Alerte Épilepsie". Le chiffre 30% s’affiche en surimpression sur son iris gauche.
*User_Xxx_Slayer : Mort de rire il va chialer.*
*Kawaï_Bitch99 : Cringe. Next.*
*Donation_Bot : [USER "GIGA_CHAD" A ENVOYÉ 500 TOKENS "POUCE VERS LE BAS"]*
*System_Msg : Seuil de rétention non atteint. Protocole d'optimisation de la bande passante activé.*
Un sifflement strident déchire l’air saturé d’ozone. Le corps de Néo-Bambi se raidit violemment. Ce n'est pas une décharge électrique classique ; c'est une déconnexion synaptique forcée. L'algorithme vient de décider que son existence ne générait plus assez de dividendes publicitaires. Ses yeux explosent silencieusement, deux flaques de vitré noir coulant sur ses joues, alors que son cœur, asservi par le serveur central, s'arrête net sur une mesure de 4/4.
Il s'effondre comme une marionnette dont on aurait sectionné les câbles de fibre optique.
Slay-Z s'arrête. Ses propres stats chutent. Elle voit le graphique de son empathie grimper – une courbe bleue synonyme de poison. Le public déteste la pitié. La pitié est lente. La pitié n'est pas "clickable". Son propre voyant passe à l'orange. Le Modérateur fait vibrer ses implants dentaires : *« Tu perds l’audience, Sarah-Zoe. Donne-leur une raison de ne pas scroller. »*
Elle regarde le cadavre de Néo-Bambi. Elle regarde la caméra-drone qui zoome sur son visage décomposé. Elle sent la morsure du froid électronique dans ses veines.
— Vous avez vu ça ? lance-t-elle à l'objectif, sa voix mutant instantanément d'une horreur humaine à un ton de présentatrice de télé-réalité dopée aux amphétamines. C’était... pathétique. Un gâchis de pixels. Vous voulez de la vraie émotion ? Vous voulez voir ce que ça fait quand on n'est pas un amateur ?
Elle s'approche du corps. Les scies circulaires dissimulées dans les murs du niveau 2 commencent à s'éveiller. Une mélodie de K-Pop ultra-saturée, "Sweet Sugar Death", jaillit des haut-parleurs cachés, le tempo calé exactement sur 140 BPM pour maximiser l'anxiété des spectateurs.
Slay-Z ne fuit pas les lames. Elle sort un flacon de verre dépoli de sa poche tactique.
— Regardez bien, dit-elle, alors qu'une scie frôle son épaule, entamant la peau de synthèse et le derme réel.
Le sang gicle, d'un rouge trop vif, trop saturé pour être honnête. Elle ne grimace pas. Elle sourit. C’est le sourire des prédateurs qui ont compris que leur propre douleur est un produit dérivé. Elle verse le sérum bleuâtre directement sur la plaie ouverte. Le produit mousse, rongeant la chair pour la recoudre de force dans une agonie chimique qu'elle sublime par un gémissement orchestré.
— Ça brûle, murmure-t-elle en fixant l'optique 8K. Ça brûle comme vos commentaires. Vous aimez ça, n'est-ce pas ? Regardez le derme se reconstruire en temps réel. Avec Éternité, même la Fosse ne peut pas laisser de traces.
Les compteurs explosent. +200k. +500k. Une pluie d'emojis "Cœur Sanglant" obscurcit son champ de vision.
Elle se met à courir. Pas pour survivre, mais pour cadrer. Elle glisse sous une lame rotative, ses extensions capillaires frôlant l'acier hurlant. Elle effectue une roulade, se rétablit, et pointe le fragment de miroir qu'elle a ramassé plus tôt vers elle-même.
— Néo-Bambi est mort parce qu'il croyait que vous l'aimiez, lance-t-elle en sautant par-dessus une fosse remplie de capteurs biométriques. Moi, je sais que vous me détestez. Et c'est pour ça que je vais rester en vie. Pour vous forcer à regarder.
Elle arrive devant une porte scellée par un code QR géant. Pour l'ouvrir, il faut 2 millions de "Likes" en moins de dix secondes. Le sol derrière elle commence à s'effriter, tombant dans un vide de néons bleus.
— PHASE DE DÉBALLAGE ! hurle-t-elle.
Elle saisit son propre bras, là où la plaie vient de cicatriser. Elle plante ses ongles dans la peau toute neuve et tire. Elle arrache la croûte artificielle devant l'objectif, révélant la chair à vif, palpitante, mise à nu pour le voyeurisme global.
— Voilà votre cadeau ! Vous voulez voir l'intérieur ? Vous voulez voir le moteur ?
Elle rit, un rire hystérique, parfaitement calibré pour devenir un "meme" d'ici trente secondes. Le code QR brille. Le "Like-O-Meter" s'emballe, franchissant la barre des 2.1 millions. La porte s'ouvre sur un couloir de miroirs infinis, où chaque reflet est une version différente de son propre calvaire, streamée sous un angle différent.
Elle entre, le visage baigné dans la lumière crue des écrans. Elle ne regarde plus derrière elle. Le petit corps de Néo-Bambi est déjà recyclé par les drones-nettoyeurs pour nourrir les processeurs de la zone suivante.
— Prochain clip dans cinq secondes, halète-t-elle en essuyant le sang sur sa lèvre avec le dos de sa main couverte de logos. Ne clignez pas des yeux. Je vais vous montrer comment on meurt avec style.
Elle s'arrête devant son propre reflet principal. Elle ne se reconnaît pas. Elle ne voit qu'une interface.
Le Modérateur chuchote dans son canal auditif : *« Excellent engagement, Sarah-Zoe. Tu as gagné vingt minutes de vie. Prochaine étape : la trahison. On t'envoie un partenaire. Tue-le de la manière la plus esthétique possible, et on t'offre un pack de skins légendaires. »*
Slay-Z ajuste son cadrage, vérifie que ses larmes artificielles sont bien en place, et attend que le compte à rebours de la prochaine story atteigne zéro.
Le rouge aux joues, le vide dans le ventre, le clic dans la tête.
Placement de Produit Sanglant
Le décompte s’affiche en surimpression sur sa rétine droite, une cascade de chiffres rouge sang qui dégouline sur la réalité.
5.
4.
3.
2.
1.
L’air de la Fosse a le goût de la limaille de fer et du parfum de synthèse bon marché. Sarah-Zoe pivote sur ses talons magnétiques, ses extensions capillaires flottant comme des méduses électriques dans la lumière stroboscopique des drones-caméras. Elle sourit. C’est un sourire qu’elle a répété dix mille fois devant le miroir de sa salle de bain à Dubaï, un étirement de lèvres siliconées qui ne touche jamais ses yeux, car ses yeux sont occupés à lire le flux de commentaires qui défile à une vitesse supraluminique.
*« OMG sa tenue est trop fire ! »*
*« Elle a l’air d’avoir pris cher après le niveau 3. »*
*« Give us some blood, Slay-Z ! »*
*« Quelqu’un a le code promo pour son eye-liner ? »*
— Salut mes amours ! souffle-t-elle dans le micro-gorge caché sous sa clavicule. On ne s'arrête jamais, pas vrai ? On vit pour le frisson, on vit pour l’éclat. Regardez cet endroit... C’est tellement... industriel-chic, non ?
Elle trébuche volontairement. Un petit gémissement contrôlé. L’engagement grimpe de 4 %. Le public adore la vulnérabilité scriptée. Mais la Fosse, elle, ne connaît pas le script.
Un sifflement pneumatique. Le sol se dérobe. Une plaque d’acier striée remonte avec une vitesse balistique, et avant que Slay-Z ne puisse ajuster son cadrage, un fil de monomolécule, tendu entre deux piliers de béton brut, lui lacère la cuisse gauche.
Le cri qui s'échappe de sa gorge n'est pas scripté. C'est un son de viande qu'on déchire.
La coupure est nette, chirurgicale, obscène. Elle s’ouvre comme une bouche rouge sur le gris de sa combinaison de compression. Le sang gicle, une ponctuation de carmin sur l’objectif d'un drone qui s'approche, avide, pour un gros plan macro sur les tissus exposés.
Une trappe s’ouvre dans le mur à sa droite. Un petit présentoir en plexiglas s'élève, baigné dans une poursuite lumineuse dorée. Au sommet, un flacon élégant, aux courbes épurées, contenant un liquide d’un bleu électrique, presque fluorescent.
La voix du Modérateur résonne dans son crâne, une caresse de velours et de lames de rasoir : *« Sarah-Zoe, le public vote. Ils veulent voir la magie opérer. Applique le sérum Lumina-X sur la plaie. S’ils aiment ta performance, tu reçois le kit de suture laser. S’ils s’ennuient... tu sais ce qui arrive au débit de ton stimulateur cardiaque. »*
Elle regarde l'écran flottant qui projette le sondage en temps réel.
* [ ] RÉACTION DISCRÈTE (10% des votes)
* [ ] DRAME SHAKESPEARIEN (25% des votes)
* [X] AGONIE ESTHÉTIQUE (65% des votes)
Sarah-Zoe attrape le flacon. Ses doigts tremblent, mais elle n'oublie pas de positionner l'étiquette face caméra. Le marketing est un instinct plus fort que la survie.
— Vous... vous avez choisi, mes petits cœurs, halète-t-elle, une larme de sang coulant de sa lèvre fendue. Vous savez que j’adore Lumina-X. C’est le secret de mon teint... même quand tout s'effondre. Ce sérum promet une "régénération instantanée par choc cellulaire". On va voir si c'est vrai, hein ?
Elle dévisse le bouchon. Une odeur d'ozone et d'acide sulfurique s'en échappe.
Elle sait ce qu'est le sérum Lumina-X. Ce n'est pas un médicament. C'est un cautérisant chimique expérimental conçu pour les zones de guerre, renommé pour les besoins du divertissement. Il brûle les terminaisons nerveuses avant de forcer les cellules à se multiplier. La douleur est comparée à l'injection de verre pilé chauffé à blanc.
Elle approche le goulot de la plaie béante. Le drone-caméra tourne autour d'elle, cherchant l'angle parfait, celui qui capturera à la fois la détresse de son regard et la texture de la viande.
— N’oubliez pas de liker ce moment, murmure-t-elle, la voix brisée. Chaque partage me donne une seconde de plus. Pour vous. Tout pour vous.
Elle verse.
Le liquide bleu touche le rouge vif de sa chair.
L’image se brouille un instant. Le texte de la narration se fragmente.
*Produit : Lumina-X "Eternal Glow".*
*Cible : 18-35 ans, obsédés par la perfection physique et le voyeurisme gore.*
*Efficacité : 98% de cicatrisation.*
*Effet secondaire : Nécrose émotionnelle, addiction à la douleur.*
Slay-Z ne hurle pas tout de suite. Le choc est trop violent. Son système nerveux central s'est mis en mode sécurité. Elle voit ses propres muscles se convulsent, la peau autour de la coupure bouillonner et fumer. Une vapeur fétide s'élève, un mélange de chair brûlée et de fleurs de cerisier (le parfum signature du sponsor).
Puis, le son revient.
C'est un cri de banshee, un râle qui sature les micros de la Fosse. Elle s'effondre sur le béton froid, les doigts griffant le sol, tandis que le sérum ronge et reconstruit simultanément sa cuisse. Les capteurs biométriques sur sa combinaison clignotent en violet.
Les emojis explosent sur l'écran : des cœurs enflammés, des visages qui pleurent de rire, des têtes de mort en diamant. Le public est en transe. C’est le "Money Shot".
— Regardez... halète-t-elle, son visage plaqué contre le sol froid, une caméra flottant à dix centimètres de son nez. Regardez... comme... ça brille.
Elle force son corps à se redresser, tremblante comme un nouveau-né dans un abattoir. Sa jambe est une vision d'horreur : une cicatrice boursouflée d'un bleu phosphorescent a remplacé la plaie. La douleur reflue, laissant place à une sensation de froid absolu, un vide anesthésiant.
La trappe de récompense s'ouvre à nouveau. Un kit de suture laser et une boisson énergisante "Pulse-Nova" l'attendent. Elle a gagné vingt minutes. Vingt minutes de vie supplémentaires sur le grand serveur de l'existence.
Elle saisit la canette, l'ouvre d'un geste sec – le "pschitt" est parfaitement capté par le micro – et prend une gorgée, laissant un filet de liquide fluo couler sur son menton.
— Rafraîchissant, dit-elle, la voix monocorde, les yeux fixés sur un point invisible derrière la lentille du drone.
Dans le canal auditif, le Modérateur ricane.
*« Magnifique, Sarah-Zoe. Les marques se battent pour ton prochain segment. Mais on baisse un peu en intensité, là. On va avoir besoin de quelque chose de plus... interactif. Ton prochain partenaire arrive. Tu te souviens de Jax ? Ton coach sportif ? On lui a dit que s'il te tuait, il récupérait ton compte vérifié. »*
Slay-Z ne cille pas. Elle vérifie son cadrage dans le retour vidéo de son bras. Elle ajuste une mèche de cheveux sur son front. Elle n'est plus une femme. Elle n'est plus une victime. Elle est un agrégateur de données. Elle est le flux.
Un bruit de pas lourds résonne dans le couloir métallique. Une silhouette massive apparaît dans l'ombre, armée d'une masse hydraulique et d'un stabilisateur de caméra de poing.
— Salut Jax, lance-t-elle à la caméra, un sourire carnassier étirant ses traits traumatisés. Prêt pour un collab ? On va battre tous les records.
Elle se lève, sa jambe bleue brillant dans l'obscurité comme un phare pour les damnés. Elle sait que le public veut voir lequel des deux sera "supprimé" de la réalité. Elle sait que la mort n'est qu'un problème de montage.
Le curseur d'engagement commence à frémir. La Fosse se resserre. Le livestream ne fait que commencer.
Elle dégaine son kit de suture comme un poignard et regarde l'objectif.
— N’allez nulle part. On revient après une courte page de pub.
Le monde devient noir. Un logo scintillant apparaît.
La connexion est maintenue. Le compteur de vues tourne. Le sang, lui, est déjà sec.
L'Optimisme Toxique
Le pore de la peau dilaté en 8K ne ment jamais, sauf quand il est gavé de toxine botulique et de rêves de grandeur. Kevin-Punch ne court pas ; il performe une foulée aérodynamique à 14,5 km/h, optimisée pour le rendu visuel du stabilisateur gyroscopique fixé à son torse. Derrière lui, le sifflement strident d’un drone-scie Modèle « Cut-And-Edit » déchire l’air saturé d’ozone et de poussière industrielle. La lame circulaire de quarante centimètres tourne à 12 000 tours par minute, projetant des étincelles bleutées contre les parois en tôle ondulée de La Fosse.
— Salut la Punch-Family ! On lâche rien ! Le cardio, c’est dans la tête, les gars ! Regardez ce paysage, c’est… c’est une opportunité de croissance !
Kevin hurle ses mantras vers l’objectif grand-angle. Son visage est un masque de cire en train de fondre. Sous son débardeur en néoprène de marque *Ultraviolence*, son pectoral droit présente une boursouflure violacée, une tumeur de synthol et de stéroïdes frelatés qui refuse de rester en place. À chaque foulée, la poche de liquide huileux oscille dangereusement, menaçant de rompre la cloison de derme de plus en plus fine. La nécrose est là, tapie sous le bronzage artificiel, une tache noire qui grignote les tissus, mais l’engagement est à 84 % et les « flammes » défilent sur le bord droit de son champ de vision via ses lentilles à réalité augmentée.
Le drone-scie plonge. Kevin effectue une roulade – un mouvement brusque qu’il regrette instantanément. Une douleur fulgurante, électrique, traverse son épaule. Il sent un craquement humide. Quelque chose a coulé. Ce n’est pas de la sueur. C’est une substance jaunâtre et visqueuse qui commence à imbiber son textile intelligent.
[ALERTE : DÉGRADATION ESTHÉTIQUE DÉTECTÉE. BAISSE D'ENGAGEMENT IMMINENTE.]
— C’est rien ! Un petit glitch, l’équipe ! Ça fait partie du show ! On appelle ça le *leak de performance* !
Kevin se redresse, un sourire carnassier plaqué sur les lèvres. Il a les dents trop blanches, des facettes en céramique qui brillent comme des pierres tombales dans le clair-obscur du complexe. Le drone remonte, effectue une vrille élégante – le public adore les trajectoires fluides – et revient à la charge, rasant le sol.
*(Musique d’ascenseur ultra-saturée, visuel d’un cerveau baignant dans un liquide rose fluo)*
*« Marre de ressentir la fatigue des autres ? Essayez NEURO-STIM. Bloquez l’empathie, libérez votre potentiel de viewer. 1 abonnement = 1 accès aux caméras thermiques des candidats en agonie. NEURO-STIM : Regardez-les craquer en ultra-haute définition. »*
Retour au flux.
Kevin entre dans la zone 404 : une cathédrale de métal rouillé où des ventilateurs géants brassent un air fétide. Son cœur bat à 185 pulsations par minute. Le compteur de vues stagne. Il lui faut un moment « viral ». Il s'arrête net, faisant face au drone-scie qui ralentit sa course, ses capteurs optiques rouges brillant d’une lueur prédatrice.
— Vous voulez du contenu ? Hein ? Vous voulez du vrai ?
Il saisit une canette de boisson énergisante *Gory-Gains* fixée à sa ceinture. La marque exige une exposition de trois secondes, logo face caméra. Il boit une gorgée, le liquide chimique bleu électrique dégouline sur son menton, se mélangeant au pus qui suinte maintenant librement de sa poitrine nécrosée.
— Pas de douleur, pas de gain ! hurle-t-il, alors que la lame du drone frôle son oreille, emportant un morceau de ses extensions capillaires. Si tu ne saignes pas pour tes followers, est-ce que tu existes vraiment ?
L’algorithme exulte. Les chiffres s'emballent. +150 000 viewers en trois secondes. Les emojis « tête de mort » et « muscles » inondent son flux rétinien.
Soudain, la pression interne devient insoutenable. La poche de synthol dans son biceps gauche lâche à son tour. La peau se déchire comme du papier crépon mouillé. Un geyser de liquide blanchâtre et de sang noirci asperge l’objectif de sa caméra de torse.
— C'est... c'est juste de la graisse de victoire ! halète Kevin, alors que ses muscles se liquéfient littéralement sous l'effort. Regardez cette définition ! On voit l'os ! Qui d'autre vous offre cette transparence sur le fitness, hein ?
Il trébuche. Le drone-scie se positionne pour le « finisher ». Le public vote. Un sondage apparaît en surimpression sur l'écran des millions de spectateurs :
*A) Décapitation nette (0.5 engagement bonus)*
*B) Amputation progressive des membres inférieurs (Engagement x2)*
*C) Publicité pour assurance vie (Skip)*
L'option B l'emporte avec 92 % des voix.
Kevin le voit. Il sait. Mais il refuse de briser son personnage. Son esprit est une boucle de motivation infinie, une IA de développement personnel piégée dans une carcasse en décomposition. Il tente de se relever, ses jambes ne répondant plus, ses nerfs étant bouffés par l'infection qui galope à la vitesse de la fibre optique.
— Le mindset, les gars... Toujours le mindset... Si vous croyez en vous... rien ne peut vous arrêter... pas même une...
Le drone-scie descend avec une précision chirurgicale. Le premier cri de Kevin est immédiatement auto-tuné par le processeur audio de La Fosse pour correspondre aux standards des hits de l'été. Sa douleur devient une mélodie pop entêtante.
*« I’m a winner, baby (Arrgh) / No pain, no gain (Heeelp) / Click and like the stain (Oh god) »*
Un drone médical se rapproche, non pas pour soigner, mais pour vaporiser un fixateur de maquillage sur le visage de Kevin afin que son expression de terreur reste esthétique alors que la scie attaque son genou droit. La caméra change d'angle, passant en mode "Cinematic Mode" avec un flou d'arrière-plan artistique.
— N'oubliez pas... de vous... abonner... crache Kevin dans un dernier élan de professionnalisme, alors que son fémur cède dans un craquement de bois sec. Le code promo... PUNCH20... pour... pour...
Son cœur, dopé aux impulsions électriques du collier de contrôle, s'emballe une dernière fois pour un pic d'audience historique. Le flux affiche des millions de cœurs qui explosent. Kevin-Punch n'est plus un homme, il est une courbe de croissance. Il est une statistique divine.
La lame remonte, maculée de ce mélange de synthol et de vie. Kevin regarde ses jambes restées trois mètres en arrière. Il sourit à la caméra. Une dernière larme, parfaitement éclairée par les projecteurs zénithaux, roule sur sa joue.
— On se retrouve... au prochain... live...
[ERREUR SYSTÈME : ENGAGEMENT CRITIQUE DÉTECTÉ. ACTIVATION DU PROTOCOLE DE RECYCLAGE.]
Le signal s'interrompt brutalement. Un écran noir. Puis, un logo scintillant :
*« VOUS AVEZ AIMÉ LA PERFORMANCE DE KEVIN-PUNCH ? ACHETEZ SON ÉPITAPHE EN NFT POUR SEULEMENT 0.5 ETH ! »*
Dans le silence de La Fosse, le drone-scie s'éloigne en mode économie d'énergie. Il ne reste de Kevin qu'une silhouette démembrée et une odeur de produit de beauté périmé. L'optimisme est une maladie, et Kevin en est mort guéri.
Le flux passe automatiquement au candidat suivant. Slay-Z attend dans le couloir adjacent, vérifiant son maquillage dans le reflet d'une lame encore chaude. Le cycle de l'attention ne dort jamais. Il ne fait que digérer.
La Zone de Confort Minimaliste
La porte blindée coulisse avec le soupir pneumatique d’un dieu asthmatique qui rend l’âme.
Blancheur chirurgicale. Minimalisme agressif. On dirait que Steve Jobs a eu un orgasme posthume et que le résultat a été transformé en bunker. Ici, le sang ne tache pas ; il est absorbé par le polymère auto-nettoyant du sol avant même d’avoir pu raconter une histoire. Slay-Z entre, les talons de ses bottines en kevlar claquant contre le silence comme des coups de feu dans une cathédrale vide. Derrière elle, l’air de La Fosse — ce mélange de sueur, d'ozone et de viande brûlée — est instantanément filtré, remplacé par une fragrance de « Forêt boréale après la pluie » (synthétique, 14,99 $ le diffuseur).
[NOTIF : L'ENGAGEMENT REMONTE. +4.2% DE CURIOSITÉ MORBIDE DÉTECTÉE.]
— Bienvenue dans la Zone de Confort, murmure une voix off, soyeuse comme du venin de serpent. Reposez-vous. Vous l'avez mérité. N'oubliez pas de taguer #ZenDeath dans vos pensées intimes.
Slay-Z ne s’assoit pas. Elle s’effondre sur un canapé en mousse à mémoire de forme qui semble vouloir la digérer. Elle regarde ses mains. Ses ongles, jadis des griffes de porcelaine customisées, sont ébréchés. Du sang séché s'est logé sous ses cuticules, dessinant une French manucure de l'apocalypse.
Elle est seule. Enfin.
Elle désactive le micro de sa gorge d'un geste sec. La petite lumière rouge sur son poignet passe au gris. Le « Mode Privé ». Le luxe ultime. Pour 50 000 points de vue, on vous accorde le droit de ne plus exister pour le monde extérieur pendant dix minutes. Elle expire un air qui semble dater de plusieurs siècles.
*SLAY-Z retire son extension capillaire néon, qui pend comme un rat mort. Elle se regarde dans le miroir sans tain. Son propre visage lui semble être un filtre mal appliqué.*
SLAY-Z
(Voix brisée, à voix basse)
Kevin... espèce de petit con. Tu n'as même pas eu le temps de voir ton nombre de followers exploser. T'es mort pour des emojis « cœur brisé ».
*Elle attrape une bouteille d'eau « VITA-GLOW » posée sur une table basse flottante. Elle doit faire le placement de produit. C'est le prix de l'oxygène.*
SLAY-Z
(Face caméra, sourire mécanique activé)
Même après avoir échappé à un drone-scie, je garde mon hydratation au top. VITA-GLOW, pour une peau qui survit à tout... même à la réalité.
Elle boit. L'eau a un goût de fer et d'ambition. Elle repose la bouteille et son sourire tombe comme un masque de cire près d'un radiateur. Elle commence à inspecter la pièce. C’est trop propre. C’est trop calme. Le calme, dans La Fosse, c'est juste le bruit que fait la hache avant de tomber.
Elle s'approche du mur du fond. Un panneau tactile s'illumine sous ses doigts. Elle cherche les paramètres du flux, une faille, n'importe quoi pour savoir combien de temps il lui reste avant que son pacemaker ne reçoive l'ordre de griller ses ventricules.
Ses doigts glissent sur l'interface.
*Stats. Revenus Publicitaires. Graphiques de Rétention.*
Et là, une icône dorée, palpitante, nommée : « LE SALON DES VOYEURS ».
Elle clique.
L’écran se divise en centaines de petites fenêtres. Slay-Z retient son souffle. Ce ne sont pas des flux de caméras de surveillance. Ce sont des flux audio. Haute fidélité. Elle voit sa propre icône, celle de la Zone de Confort. Elle entend sa propre respiration, amplifiée, spatialisée.
— « Écoutez-la pleurer pour seulement 500 crédits de plus », dit un sous-titre qui défile sous son image.
Elle réalise. Le "Mode Privé" n'est qu'une option Premium pour les abonnés "God Tier". Ils ne paient pas pour voir le spectacle ; ils paient pour le secret. Ils paient pour l'illusion de l'intimité. Elle n'est pas dans une zone de sécurité. Elle est dans un bocal en verre où le silence est vendu à la découpe.
```
IF (SUBJECT_BELIEVES_IN_PRIVACY == TRUE) {
EMOTIONAL_VULNERABILITY_INDEX = MAX;
MONETIZATION_POTENTIAL = +450%;
ACTION: TRIGGER_SUBTLE_NOSTALGIA_TRIGGER;
}
```
Un haut-parleur invisible commence à diffuser une musique. Pas de la techno industrielle, pas des jingles de pub. C’est une mélodie au piano. Une berceuse que sa mère lui chantait dans la banlieue grise, avant la chirurgie, avant les likes, avant qu’elle ne devienne Slay-Z.
Ils ont fouillé ses données biométriques. Ils ont scanné ses ondes cérébrales pendant son sommeil paradoxal pour trouver l’échantillon de nostalgie le plus pur. Ils l'extraient comme de la moelle osseuse.
— Arrêtez ça, murmure-t-elle.
Elle se lève et commence à frapper les murs blancs. Le plâtre sonne creux. Derrière, il n'y a pas de briques, pas d'acier. Juste des câbles de fibre optique qui pompent sa détresse vers les serveurs du monde entier.
Slay-Z attrape la bouteille de VITA-GLOW et la fracasse contre le panneau tactile. L’écran se fissure en une toile d'araignée de cristaux liquides. Les couleurs bavent. Le visage d'un spectateur anonyme apparaît brièvement dans le glitch — un gamin de douze ans dans sa chambre, les yeux écarquillés par l'excitation pornographique de la douleur réelle.
— Vous voulez du vrai ? hurle-t-elle à l'angle du plafond où elle devine l'objectif caché dans un capteur de fumée. Vous voulez de l'authentique ?
Elle attrape un éclat de verre de la bouteille. La pointe est effilée, parfaite.
*X_DarkLord_X : OH MERDE ELLE VA SE SETUP !*
*Lulu_Cuteness : C'est du fake, c'est du maquillage FX.*
*Insta_King : 1000$ qu'elle se coupe pas.*
*System : Slay-Z, votre taux d'engagement est de 98%. Félicitations ! Vous avez débloqué le "Kit de Sutures Sponsorisé par Gucci".*
Slay-Z regarde l'éclat de verre. Elle voit son reflet dedans. Elle n'est plus Sarah-Zoe. Elle n'est plus Slay-Z. Elle est un contenu. Une suite de 0 et de 1 qui saigne pour que des gens ne s'ennuient pas en attendant le bus.
Elle approche la pointe de son bras, là où la puce de streaming est implantée sous sa peau, près du coude. Elle sent la chaleur du processeur qui tourne à plein régime pour uploader sa vie en 8K.
— Si je coupe ici, dit-elle d'une voix soudainement calme, l'image s'arrête. Le son s'arrête. Vous restez dans le noir avec vos vies de merde.
Elle ne cherche plus à plaire. Elle cherche à saboter l'usine.
Soudain, la porte de la Zone de Confort s'ouvre. Un homme entre. Il porte un costume blanc immaculé, une tête de masque d'émoji « Sourire » en plastique rigide. Dans ses mains, un plateau d'argent. Dessus, un nouveau contrat.
— Sarah-Zoe, dit l'homme-masque. Le public adore la rébellion. Le "Self-Harm-Gate" nous fait gagner trois points de part de marché. Signez ici pour la Saison 2, et nous doublerons votre dose d'anesthésiant pour la prochaine épreuve.
Slay-Z regarde le contrat, puis l'éclat de verre, puis la caméra. Elle réalise la prison ultime : même sa haine, même sa révolte, font partie du scénario. Le système n'a pas peur des glitchs. Le système se nourrit de ses propres erreurs.
Elle laisse tomber le verre. Le bruit sur le sol auto-nettoyant est le son le plus triste de l'univers.
Elle ramasse le stylo. L'encre est rouge. Elle signe.
[NOTIF : CONTRAT VALIDÉ. DIFFUSION DE LA PUBLICITÉ POUR LE SÉRUM RÉPARATEUR "MIRACLE-Z" DANS 3... 2... 1...]
Elle regarde l'homme-masque.
— Kevin n'est pas mort, n'est-ce pas ? On l'a déjà recyclé pour la version VR ?
L'homme-émoji incline la tête, un angle grotesque de plastique brillant.
— Rien ne se perd, Sarah-Zoe. Tout se transforme en temps de cerveau disponible. Allez, remettez votre extension. Le prochain niveau s'appelle « L'Ascenseur de la Honte ». Et vous avez une boisson énergisante à promouvoir pendant que les planchers s'effondrent.
Slay-Z se rasseoit devant le miroir. Elle ramasse son rat de cheveux néon. Elle le fixe sur son crâne avec une précision de taxidermiste. Elle se remet du gloss.
— Show must go on, murmure-t-elle à son reflet, qui ne lui répond plus.
La lumière de la pièce clignote. Le rouge revient sur son poignet. Elle est de nouveau en ligne. Elle sourit. C’est le plus beau sourire que l’on puisse acheter avec la peur de mourir.
— Salut mes chatons ! Vous n'allez pas croire ce qui vient de m'arriver dans cette zone de repos... C'était tellement... intense. Prêts pour la suite ? Cliquez sur le lien dans ma bio pour voter pour mon arme !
Sous la table, sa main tremble. Mais personne ne regarde les mains quand le visage est si bien éclairé.
Le flux continue. L'algorithme ronronne de plaisir. La consommation peut reprendre. Tout est normal. Tout est parfait. Tout est à vendre.
Même le silence. Surtout le silence.
L'Algorithme de la Discorde
Le bip-bip de l’artère fémorale est le seul métronome valable dans ce mausolée de plexiglas. 42 battements par minute. Zone orange. Slay-Z ajuste son extension capillaire "Rose Néon N°5" avec la minutie d’un démineur opérant à cœur ouvert alors que le plafond de la Fosse descend de trois centimètres dans un grognement de vérins hydrauliques mal graissés. À côté d’elle, Kevin-Punch sue de la testostérone et du désespoir ; il essaye de nettoyer le sang sur ses protège-tibias avec une lingette désinfectante sponsorisée.
— Souris, Kevin. La caméra n'aime pas les perdants qui sentent la charogne, siffle Slay-Z, son visage figé dans un masque de perfection siliconée.
Un flash de 12 000 lumens déchire l’obscurité. La voix du Modérateur, un mélange granuleux de synthèse vocale et de plaisir sadique, sature les haut-parleurs dissimulés dans les conduits d’aération.
[ALERTE : PIC D’ENGAGEMENT DÉTECTÉ. AUDIENCE : 4.2 MILLIARDS. STATUT : VIRALITÉ ALPHA.]
« Mes chers créateurs de contenu, mes chers architectes du vide ! » hurle la voix, rebondissant sur les parois de métal rouillé. « Le public s’ennuie. Vos statistiques stagnent comme de l'eau croupie dans un siphon de douche. On veut du frisson. On veut du partage. On veut… UN GIVEAWAY ! »
Le mot clignote en vert radioactif sur les rétines augmentées des deux gladiateurs. Un compteur apparaît, flottant dans l'air saturé de poussière : 10:00. Dix minutes. Ce n'est pas le temps qu'il reste avant la fin de l'épreuve. C'est le capital de vie restant sur le pacemaker de Kevin-Punch.
— Qu’est-ce que c’est que cette merde ? grogne Kevin, sa grosse main tremblant sur le manche de sa hache de combat "Logitech G-Pro".
« La règle est simple, Kevin-Punch ! Slay-Z ! » reprend le Modérateur. « Pour fêter notre partenariat avec *Life-Sync™*, nous offrons la possibilité à un heureux gagnant de doubler son espérance de vie immédiate. Mais dans l'économie de l'attention, rien ne se crée, tout se vole. Slay-Z, si tu actives le bouton "Réclamer", tu aspires les 10 dernières minutes de Kevin. Il meurt en direct, ton compteur explose, et tu reçois un bonus de visibilité de 400% sur le prochain segment. Kevin, si tu le fais en premier, tu récupères le crédit de Slay. C’est le partage… de manière unilatérale. »
Le silence qui suit est plus lourd que le béton armé. Slay-Z et Kevin se regardent. L'alliance conclue trois salles plus tôt, dans la sueur et la promesse de "diviser les gains", s'effrite comme du maquillage de foire sous une pluie d'acide.
— On ne va pas faire ça, pas vrai ? souffle Kevin. On est une équipe. Le "Duo Dynamique", c’est ce que disent les commentaires, regarde !
Slay-Z ne regarde pas les commentaires. Elle regarde la petite icône flottante au-dessus de l'épaule de Kevin. Un cadeau emballé dans du papier numérique scintillant. Elle peut voir son propre reflet dans l’interface : elle est livide, ses stats de cortisol crèvent le plafond. Si elle ne fait rien, son propre cœur lâchera avant la fin de la demi-heure.
— Kevin, écoute-moi, dit-elle d’une voix onctueuse, celle qu’elle utilise pour vendre des thés détox qui détruisent la flore intestinale. Tu es un guerrier. Les gens t'adorent. Si je prends ces minutes, c’est pour nous deux. Je reste en vie, je termine le niveau, et je fais un post hommage qui te rendra immortel. Tu seras une légende. Tu seras un mème éternel, Kevin ! C’est mieux que de mourir dans l’oubli.
— Tu te fous de moi ? Tu veux me pomper ma vie pour tes followers ?
Kevin recule d'un pas, sa hache levée. Le flux de commentaires s’affole.
*@User666 : ELLE VA LE FAIRE ! TEAM SLAY TOUTE LA VIE !*
*@GoreLover : Regardez l’œil de Kevin, il va cracker. Le Giveway est activable dans 3, 2, 1…*
— Kevin, n’oublie pas le placement de produit ! hurle le Modérateur.
Slay-Z se rappelle soudain du script. Elle plonge sa main dans sa poche tactique et en sort une canette de *Nitro-Glow*. Elle la craque face à la caméra 14, celle qui la suit avec un angle de plongée qui met en valeur ses clavicules.
— Même dans les moments les plus tendus, je garde le focus avec *Nitro-Glow*, récite-t-elle, le regard vide de toute humanité mais plein de détermination marketing. L’énergie dont j’ai besoin pour prendre les décisions… difficiles.
Elle boit une gorgée de ce liquide bleu fluorescent. Elle sent le sucre chimique et la caféine de synthèse fouetter ses nerfs. Kevin-Punch hurle, une charge brutale, un mouvement de bête traquée. Il ne veut pas être un mème. Il veut respirer.
Le temps ralentit. C’est l’esthétique du "Bullet-Time" financée par les annonceurs. Slay-Z voit Kevin s'approcher, la sueur projetée par ses mouvements formant des perles de cristal dans l'air. Elle voit l'icône de "Réclamation" devenir rouge vif.
[APPUI CONFIRMÉ. TRANSFERT EN COURS.]
Kevin s'arrête net à deux mètres d'elle. Ses yeux se révulsent. Ce n'est pas de la douleur physique, c'est un effondrement systémique. Le boîtier fixé à son sternum émet un sifflement strident, comme un modem qui se déconnecte pour la dernière fois. Il tombe à genoux. La hache claque sur le sol, un son mat, définitif.
— Tu… t’as vraiment cliqué… murmure-t-il.
Slay-Z sent une décharge électrique parcourir sa propre poitrine. Ses poumons s'ouvrent, son cœur bat avec une vigueur renouvelée. +10:00. Elle se sent divine. Elle se sent virale.
— L’engagement, Kevin. C’est tout ce qu’il reste, répond-elle en s’approchant de lui.
Elle s’accroupit devant lui, sort son smartphone de sa ceinture et passe en mode selfie. Elle cadre Kevin qui agonise, la bave aux lèvres, et son propre visage angélique, une larme unique — parfaitement calibrée par ses glandes lacrymales artificielles — roulant sur sa joue.
— On est avec toi, Kevin-Punch. La famille *Slay-Army* n'oubliera jamais ton sacrifice. Cliquez sur le lien pour commander le pack "In Memoriam Kevin" et profitez de -15% avec le code RIPKEVIN.
Kevin s'écroule face contre terre. Le compteur de vues explose la barre des 10 milliards. Le Modérateur rit, un son qui ressemble à du verre brisé dans un mixeur.
« MAGNIFIQUE ! EXCEPTIONNEL ! C’est ça qu’on veut ! Le public a adoré la trahison ! Les sondages disent que ton taux de sympathie a chuté de 80%, Slay-Z, mais ton taux de fascination a augmenté de 600% ! Tu es la méchante parfaite ! La reine des ombres ! »
Les murs de la pièce commencent à s'écarter, révélant la suite du labyrinthe : un pont suspendu au-dessus d'une mer de capteurs de pression qui déclenchent des jets de napalm.
Slay-Z se relève. Elle ne regarde pas le cadavre. Elle vérifie son éclairage ring-light portable.
— Prochaine étape, les chatons, lance-t-elle au vide numérique. On va voir si le feu est aussi chaud que vos commentaires. Restez branchés, le prochain Giveaway arrive bientôt, et croyez-moi, vous n’êtes pas prêts pour ce que je vais sacrifier.
Elle marche sur le dos de Kevin pour atteindre la passerelle. Ses talons compensés laissent une empreinte sanglante sur sa veste de sport. Elle n'est plus une femme. Elle est un algorithme qui a appris à marcher.
Dans le coin de son champ de vision, un message système clignote, furtif, presque invisible.
[ATTENTION : L'ALGORITHME SE NOURRIT DE VOTRE CULPABILITÉ. NIVEAU DE CULPABILITÉ : 0%. ERREUR SYSTÈME. CALIBRAGE DE LA DIFFICULTÉ : MODE CAUCHEMAR ACTIVÉ.]
Slay-Z sourit à la caméra 1. Elle sait que l'horreur se vend mieux que la paix. Et elle a encore beaucoup d'horreur en stock.
Le flux est stable. L’humanité regarde. Le sang est frais. La monétisation est totale.
Tout va bien. Tout est parfait. Tout est à recommencer.
Le Masque du Modérateur
L’air dans le conduit de ventilation sentait la poussière de silicium et le désespoir rance, un parfum que Slay-Z aurait volontiers baptisé « Obsolescence » pour sa prochaine ligne de cosmétiques si son rythme cardiaque n’était pas en train de jouer la Cavalerie Légère contre ses côtes.
[VUES : 12,4 M — ENGAGEMENT : STABLE — SATURATION COULEUR : +15%]
Elle rampa, le genou gauche griffé par une arête métallique, le sang perlant en HD sur sa combinaison en polymère qui, fidèle à sa programmation, fit briller la plaie d’un éclat iridescent pour flatter l’œil du spectateur. Elle s’arrêta devant une grille. En bas, dans la pénombre bleutée du Sous-Niveau 4, un terminal de maintenance clignotait comme un cœur malade.
— Ok la mif, chuchota-t-elle à la micro-caméra logée dans son piercing de sourcil, on est dans les entrailles de la bête. Vous vouliez du contenu exclusif ? Vous allez voir ce que le Modérateur nous cache. N’oubliez pas de spammer l’emoji 🔥 si vous voulez que je court-circuite le boîtier !
Le chat explosa en une traînée de comètes pixelisées.
*USER_666 : MEURS EN DIRECT SLAY !!!*
*QUEEN_BEE : J’adore tes extensions, même avec du sang <3*
*NOOB_MASTER : FAKE ! C’est un décor !*
Slay-Z bondit au sol, atterrissant avec la grâce forcée d’une gymnaste sous amphétamines. Elle ne ressentait plus la douleur, seulement la vibration électromagnétique des serveurs. Elle s’approcha du terminal. Ses doigts, dont le vernis s'écaillait pour révéler des griffes tactiles, commencèrent à danser sur l'interface holographique.
— On va faire sauter le verrou, mes amours. Un petit hack pour la route. C’est cadeau, c’est pour le giveaway de survie.
Elle injecta un script de brute-force qu’elle avait acheté à un ex-ingénieur de TikTok devenu clochard numérique. L’écran se mit à défiler à une vitesse vertigineuse. Des lignes de code, des logs d’erreurs, des snapshots biométriques. Elle cherchait le Grand Algorithme, la Divinité Binaire qui décidait qui vivait et qui finissait en pâtée pour chiens publicitaire. Elle s'attendait à voir des architectures neuronales complexes, des réseaux de neurones quantiques capables de prédire le moindre désir de la foule.
La barrière céda. Le flux vidéo s'ouvrit.
Mais ce ne fut pas du code qui apparut. Ce fut une mosaïque de fenêtres de chat, des milliers de flux basse résolution.
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel… ? murmura-t-elle, oubliant un instant de sourire pour l'objectif.
Elle zooma.
La caméra 14-B montrait une rangée de box en plastique gris dans un entrepôt qui semblait se situer quelque part dans une zone franche dévastée. Dans chaque box, un humain. Pas des cyborgs. Pas des IA. Des hommes et des femmes aux yeux rougis, en sueur, buvant du café tiède dans des gobelets en carton. Devant eux, des pupitres avec deux boutons physiques, un vert, un rouge.
Sur l’un des écrans des travailleurs, elle se vit. Elle vit Slay-Z, en 8K, vue de dessus. Sous son image, une barre de progression : [ENGAGEMENT : 74%].
Un homme avec une chemise tâchée de sauce soja bâilla, gratta sa barbe rase, et appuya sur le bouton rouge. Instantanément, une décharge de 400 volts parcourut le sol de la pièce où se trouvait Slay-Z. Elle hurla, son corps se cambrant sous le choc, les pixels de sa combinaison grésillant violemment.
[ALERTE : LE PUBLIC ADORE VOS CRIS. VUES : +2,1 M]
— C’est pas… c’est pas une machine, hoqueta-t-elle en s’effondrant contre le terminal.
Elle continua de scroller, fiévreuse. Elle tomba sur le panneau de contrôle de « L’Arbitre ». Ce n'était qu'une feuille de calcul Excel géante, gérée par une armée de modérateurs précaires payés au clic, à Bangalore, à Manille, à Lagos.
Le Grand Mystère du Modérateur n'était qu'une vulgaire bureaucratie de la souffrance. L’horreur n'était pas technologique. Elle était administrative. C’était une chaîne de montage où l'on assemblait des cadavres de célébrités pour satisfaire des actionnaires qui s’inquiétaient de la courbe de rétention.
Slay-Z fixa la caméra de son piercing. Elle savait que ses abonnés voyaient ce qu’elle voyait. Le chat se figea un instant. Le silence numérique fut plus assourdissant que les explosions de la Fosse.
— Vous voyez ? lança-t-elle, sa voix se brisant, dépouillée de son filtre autotuné. C’est eux. C’est juste des types derrière des claviers qui s’emmerdent. On n'est pas dans un futur cyberpunk, on est dans un centre d'appels ! Votre destin est entre les mains d'un mec qui attend son bus !
Un message apparut en plein milieu de son champ de vision, écrit en Comic Sans MS, la police de l'insulte suprême.
Slay-Z rit. Un rire sec, nerveux, qui fit grimper ses stats de "Détresse Psychologique" au maximum.
— Rebooter ? Vous allez faire quoi ? Envoyer une mise à jour ?
Soudain, le terminal afficha une commande qu’elle n’avait jamais vue :
Les murs de la pièce commencèrent à se rétracter. Les serveurs s’enfoncèrent dans le sol. Elle n’était plus dans un complexe industriel. Les cloisons tombèrent pour révéler qu’elle était sur un plateau de tournage immense, entouré de fonds verts et de caméras robotisées. Et derrière les caméras, il n'y avait personne. Juste des bras articulés.
Elle tourna sur elle-même.
— Où sont-ils ? Où sont les gens qui votent ?
Un haut-parleur grésilla. Une voix fatiguée, celle d'un homme qui a trop fumé et qui n'en a plus rien à foutre, résonna dans le vide :
— "C’est fini pour aujourd’hui, Sarah. Les chiffres sont tombés. On a fait une pointe à 20 millions sur ta découverte du 'complot'. Bien joué pour l'impro sur le centre d'appels, c'était très... méta. Très 'Gonzo'. Le public adore se croire plus intelligent que le système."
Slay-Z s'immobilisa. Sa combinaison reprit une couleur neutre. Le sang sur son genou s'évapora, une simple projection holographique de haute précision.
— Donc… l’entrepôt avec les boutons… ?
— "C'était un pré-roll généré par IA, Sarah. Pour te donner du jus. Pour que tu y croies. Si tu n'y crois pas, ils ne le sentent pas. Et s'ils ne le sentent pas, ils ne paient pas."
Elle regarda ses mains. Elles étaient propres. Ses extensions étaient parfaites.
— Et Kevin ? Kevin est mort ! Je l'ai senti !
— "Kevin est au buffet, il mange des sushis. On le garde pour la saison 2. Bon, on coupe. On se retrouve demain pour le 'Grand Pardon'. On va te faire raser le crâne pour regagner la confiance des puristes."
Le flux se coupa.
[VUES : 0]
[CONNEXION PERDUE]
Slay-Z resta seule au milieu du fond vert. Le silence était absolu. Elle n'était plus une icône. Elle n'était plus un algorithme. Elle n'était plus rien qu'une femme de vingt-quatre ans dans une combinaison moulante qui commençait à lui gratter la peau.
Elle chercha son téléphone dans sa poche imaginaire. Rien.
Elle regarda le plafond sombre.
— Est-ce que quelqu'un regarde encore ? demanda-t-elle dans un souffle.
Pas de réponse. Juste le ronronnement des ventilateurs qui refroidissaient les processeurs ayant simulé sa vie, sa peur et sa révolte. Elle s'assit en tailleur sur le sol peint en vert, une petite tache de néant au milieu du vide infini.
Loin de là, dans un appartement miteux, un homme ferma son ordinateur portable. Il avait payé trois dollars pour voir une femme découvrir qu'elle n'existait pas. Il trouva que la fin manquait un peu de punch. Il nota le stream 3 étoiles sur 5, puis alla se brosser les dents.
Demain, il voterait pour quelqu'un d'autre.
Tout était parfait. Tout était à recommencer.
Sprint ou Crève
Le néon grésille à la fréquence exacte d'une migraine ophtalmique, 440 Hz de pur désespoir marketing, pendant que la semelle de Slay-Z écrase une flaque de graisse industrielle dont l'odeur rappelle étrangement la fraise chimique des gloss de son enfance.
[SYSTEM STATUS: ENGAGEMENT 42% - WARNING: DROPPING BELOW THRESHOLD]
— Cours, Kevin, ou je jure sur mon prochain million d'abonnés que je te filme en train de te vider de ton sang pour un tutoriel "Smokey Eye Post-Mortem", hurle-t-elle, ses poumons brûlant d'un air saturé d'ozone et de rouille.
Derrière eux, le bruit n’est pas celui d'une bête, mais celui d'une usine en colère. Des drones-scies, baptisés "Buzz-Bots" par les sponsors de *Razor-X*, découpent les ténèbres avec des lames en céramique qui tournent à 15 000 tours par minute. Kevin-Punch ne répond pas. Il ne peut pas. Son diaphragme est verrouillé par une terreur si primaire qu'elle ferait passer un crash d'avion pour une séance d'ASMR. Ses yeux, autrefois habitués à fixer des ring-lights, sont désormais dilatés par la vision des crocs de métal qui déchiquettent les carcasses de porc synthétique suspendues au plafond.
[VIEWER CHAT: @SimpKing99: Kevin est en train de se pisser dessus ! Mdr.
@GlitchBitch: Slay-Z est trop fraîche même quand elle va crever.
@KillTheFeed: Votez pour l'option B : Hachoir rotatif !]
— Regarde l'objectif, Kevin ! La caméra flottante numéro 4 ! Fais ta face de "Guerrier Alpha" ! Si les gens voient tes larmes, le score de pitié va s'effondrer et le pacemaker va t'envoyer 2000 volts dans le ventricule !
Slay-Z bifurque à gauche, ses articulations grinçant sous la pression de sa combinaison de compression *Skin-Tight 3000*. Elle glisse sous un tapis roulant couvert de sang coagulé, ses mains griffant le métal froid. Elle sent l'adrénaline, cette drogue gratuite qu'elle essayait autrefois de mimer pour ses vlogs "Aventure & Chill", circuler maintenant comme un acide pur dans ses veines.
Kevin trébuche. Le son est sourd, définitif. Un genou qui craque sur du béton armé.
— Je... j'en peux plus, Slay. Mes stats... regarde mes stats...
Il lève son poignet tremblant. L'écran holographique fixé à son avant-bras affiche un chiffre rouge sang qui descend plus vite que le cours d'une crypto-monnaie foireuse : 18k... 12k... 9k. À 5k, c’est le court-circuit. Le grand "Unsubscribe" de l'existence.
— Lève-toi, espèce de déchet organique ! lance Slay-Z en s'arrêtant à dix mètres de lui.
Elle ne revient pas vers lui. Elle se positionne dans l'axe de la lumière d'un panneau publicitaire défectueux vantant les mérites de *Glug-Max : L’énergie qui vous survit*. Elle réajuste ses extensions, essuie une traînée de graisse sur sa pommette saillante et active le "Mode Influencer" d'une pression sur sa tempe. Ses yeux s'illuminent d'un bleu surnaturel.
— Salut la Fam ! Vous voyez ça ? Kevin est en train de perdre le combat contre la gravité. Est-ce qu’on veut le voir se relever ? Tapez 1 pour "Résilience", tapez 2 pour... "Sacrifice Nécessaire".
Le chat explose. Le compteur de Slay-Z s'emballe. Elle passe à 1,2 million de viewers en trois secondes. L'algorithme adore le parfum de la trahison. C’est la denrée la plus rare, la plus juteuse.
Kevin la regarde, l'incrédulité luttant avec l'agonie sur son visage bouffi par les injections de Botox de la saison dernière.
— Slay ? Tu... tu fais un sondage ? Je vais crever, Slay !
— Tu ne crèves pas, Kevin. Tu deviens du contenu. Nuance.
Un Buzz-Bot descend du plafond, ses lames sifflant comme un serpent mécanique. Le drone marque une pause, flottant au-dessus de Kevin, attendant l'ordre du flux. Le public est en train de voter. La barre de progression du sondage oscille frénétiquement à l'écran, un duel de pixels entre la vie d'un homme et le divertissement d'une masse de spectateurs assis dans leur canapé, mangeant des chips aromatisées à la tristesse.
— Regardez cette lumière sur son visage, mes amours, murmure Slay-Z à l'objectif invisible qui la suit comme un moustique affamé. C'est l'instant de vérité. Est-ce que Kevin-Punch a assez de "grind" en lui pour survivre ? Ou est-ce que nous sommes en train d'assister à la fin d'une ère ? N'oubliez pas de cliquer sur le lien dans ma bio pour obtenir 15% de réduction sur la combinaison que je porte, elle est garantie anti-déchirure, même face à des scies circulaires industrielles !
Kevin essaie de ramper. Ses doigts laissent des traces rouges sur le sol gris. Le Buzz-Bot se rapproche, les capteurs infrarouges balayant sa colonne vertébrale.
— S'il vous plaît... votez 1... s'il vous plaît...
Slay-Z consulte ses propres métriques. Si elle aide Kevin, son score de "Compassion" augmente, mais son score de "Drama" chute de 60%. Si elle le laisse se faire démembrer en direct, elle débloque le "Achievement : Veuve Noire", ce qui garantit une place en finale et un contrat publicitaire pour une marque de luxe qui veut se donner une image "dark" et "edgy".
C’est mathématique. La morale est une variable obsolète, un bug dans le code.
Elle s'approche lentement, non pas de Kevin, mais d'un distributeur de boissons stratégiquement placé dans l'ombre. Elle insère sa puce biométrique. Une canette de *Glug-Max* tombe avec un bruit métallique réconfortant.
— Kevin, chéri, tu as l'air déshydraté.
Elle ouvre la canette. Le pschitt est capté par son micro haute sensibilité, un son si pur qu'il déclenche des frissons orgasmiques chez 40 000 spectateurs simultanément.
— Les gars, si on atteint les 2 millions de likes dans la prochaine minute, je lui donne la boisson et peut-être... je dis bien peut-être... je l'aide à atteindre la zone de sécurité.
Le rythme cardiaque de Kevin s'affiche en grand au-dessus de lui, un tambour de guerre désordonné. 140 bpm. 160. 180. Le Buzz-Bot descend d'un étage supplémentaire. La lame effleure le tissu de son jogging *Ultra-Flex*.
— Slay... je t'en supplie...
— On est à 1,8 million, Kevin. Allez la Fam, un dernier effort ! Vous voulez voir quoi ? Le sang ou le sauvetage ? Soyez honnêtes avec vous-mêmes, vous n'êtes pas là pour la charité.
Le vote se termine.
[RESULT: OPTION B - SACRIFICE NÉCESSAIRE (52.4%)]
Slay-Z ne sourit pas. Elle ne grimace pas non plus. Elle prend une gorgée de la boisson énergisante, laisse le liquide pétiller sur sa langue, puis regarde Kevin droit dans les yeux, là où la caméra peut capturer l'exact moment où l'espoir s'évapore pour laisser place à la réalisation brutale de la fin.
— Désolée, Kev. Le public a toujours raison. On se voit en enfer... n'oublie pas de me taguer sur tes dernières stories.
Elle fait volte-face et sprinte vers la sortie blindée. Derrière elle, le vacarme commence. Ce n'est pas un cri, c'est une cacophonie de métal rencontrant de la chair, un mixage sonore parfait que les ingénieurs du son de *Stream-Or-Die* ont peaufiné pendant des mois.
Le compteur de vues de Slay-Z explose. Les emojis "Cœur brisé" et "Feu" inondent son champ de vision. Elle court, ses jambes musclées par des milliers d'heures de tapis roulant dans des salles de sport privées, ses poumons aspirant l'air vicié comme s'il s'agissait du parfum le plus cher du monde.
Elle ne regarde pas en arrière. Elle sait que l'ombre de la scie est déjà en train de chercher sa prochaine cible. Elle sait que dans dix minutes, elle devra trouver une nouvelle raison de rester virale. Elle sait que le silence est la seule mort qu'elle ne peut pas se permettre.
Elle atteint la porte blindée, scanne sa rétine, et s'engouffre dans le niveau supérieur alors que les verrous hydrauliques se referment dans un souffle de vapeur.
Elle s'adosse à la porte, haletante, magnifique, une icône de la survie dans un monde qui a faim de cadavres. Elle regarde la caméra flottante, ajuste une mèche de cheveux rebelle, et murmure avec une voix qui ne tremble pas :
— Alors, qui est prêt pour le Chapitre 10 ? Abonnez-vous pour ne rien rater.
Le voyant de la caméra passe au vert. Le flux continue. L'éternité n'est qu'une suite de clips de quinze secondes.
Obsolescence Programmée
Le cœur de Kevin-Punch émet un râle de processeur en surchauffe, un cliquetis métallique qui résonne contre les parois en polymère de la Zone 4, alors que sa barre d’engagement clignote dans un rouge de fin du monde. On n'est plus dans le divertissement, on est dans l’audit comptable de la chair humaine. À l’écran flottant de Slay-Z, les commentaires défilent à une vitesse telle qu’ils ne sont plus que des stries de lumière blanche : *« Lâche-le »*, *« Il est fini »*, *« Ratio ! »*, *« Utilise le code promo CRASH pour -10% sur ton prochain cercueil connecté »*.
Kevin s'effondre contre une pile de serveurs qui ronronnent comme des chats électriques. Son armure de compression, jadis d'un blanc immaculé pour les shootings de fitness, est maintenant maculée d'un fluide hydraulique noirâtre mélangé à son propre sang, une substance visqueuse qui brille sous les néons avec l'iridiscence d'une marée noire. Ses yeux, injectés de pixels éclatés, fixent la caméra-drone qui tournoie autour de lui comme un vautour en titane.
— Regarde-moi, Sarah, bafouille-t-il, alors qu'une notification de "Low Battery / Low Interest" apparaît en surimpression sur sa rétine. Je... je ne sens plus mes jambes. L'algorithme a coupé le flux nerveux. Je suis en train d'être désindexé.
Slay-Z ne s'approche pas. Elle reste à trois mètres, parfaitement éclairée par son propre halo de lumière portatif, une auréole LED qui lui donne l'air d'une sainte de la Silicon Valley. Elle ajuste son gant de cuir intelligent, celui qui permet de "liker" physiquement les objets pour générer des micro-transactions. Elle sait que si elle touche un perdant, son propre score pourrait être contaminé par la dévaluation. La sympathie est un malware.
— Tu es trop lent, Kevin, répond-elle, sa voix parfaitement modulée pour l'auto-tune de sortie du stream. Tes stats stagnent depuis le niveau 3. Les gens ne veulent plus voir de la musculation. Ils veulent du drame. Ils veulent de la rupture. Ils veulent voir le moment précis où l'âme est aspirée par le Cloud.
Kevin-Punch laisse échapper un rire qui se termine en quinte de toux numérique. Il sait qu'elle a raison. Il jette un regard vers son poignet. 4% d'engagement. Le pacemaker de *Stream-Or-Die* envoie déjà des décharges de 50 volts pour le forcer à bouger, des spasmes qui transforment son agonie en une danse épileptique absurde.
— Alors on va leur donner... ce qu'ils veulent, murmure-t-il dans un souffle qui sent l'ozone et la mort. On va faire un "Face-Off". Le plus gros clash de l'histoire de la Fosse. Tu vas me "cancel", Sarah. Tu vas me supprimer en direct. Je vais te léguer ma "Fanbase". C'est un transfert d'actifs. Un héritage de clics.
Il se redresse avec une énergie de désespoir, ses muscles gonflés aux stéroïdes de synthèse craquant sous la pression. Il attrape une canette de "Nitro-Vibe", la boisson énergisante sponsorisée qui traîne au sol, et l'écrase sur son front. Le liquide bleu fluorescent coule sur ses blessures, provoquant une réaction exothermique qui fait fumer sa peau.
— CLIQUEZ ! hurle-t-il à la caméra, le visage déformé par une haine de pure performance. CLIQUEZ SI VOUS VOULEZ VOIR CETTE TRAITRESSE PRENDRE MON TRÔNE ! ELLE M'A TOUT PRIS ! ELLE A DÉNONCÉ MON SETUP ! ELLE A VOLÉ MES MOTS-CLÉS !
L'algorithme s'affole. Le compteur de Slay-Z explose. +200k. +500k. Les spectateurs adorent la trahison. Les emojis "Couteau" et "Cœur Brisé" pleuvent dans l'espace de réalité augmentée entre eux, créant un rideau de fer numérique. Slay-Z comprend instantanément le script. Elle adopte la pose de la méchante iconique, celle qui a fait sa fortune sur TikTok avant l'Effondrement. Elle lève son arme, un pistolet pneumatique floqué du logo d'une marque de luxe, et pointe le laser rouge directement sur le cœur de Kevin.
— Tu as toujours été un accessoire, Kevin, lance-t-elle avec un mépris si parfait qu'il frise l'art. Un simple filtre sur ma propre gloire. Il est temps de passer au mode "Sombre".
Elle avance, chaque pas calculé pour maximiser le "Show-Don't-Tell". Elle sort de sa poche un tube de "Sérum Anti-Âge aux Particules de Graphene" et, dans un geste d'une cruauté marketing absolue, en applique une goutte sur la joue de Kevin, là où une plaie béante laisse entrevoir sa mâchoire.
— Regardez cette cicatrisation instantanée, dit-elle en regardant l'objectif. Même dans la défaite, Kevin utilise les meilleurs produits. Achetez le pack "Gladiateur" avec le lien dans ma bio-link cérébrale.
Kevin-Punch saisit le canon de l'arme. Ses doigts tremblent. Il est en train de mourir, mais ses stats sont remontées à 98% de hype. Il est une légende pour les trente prochaines secondes. Il rapproche le visage de Slay-Z du sien, assez près pour qu'elle puisse voir la peur réelle derrière ses lentilles de contact.
— Fais-le bien, murmure-t-il, hors micro, une fraction de seconde de vérité dans un océan de mensonges. Fais que ça devienne viral. Ne me laisse pas être un "Short" oublié.
Elle sourit, mais ses yeux restent froids comme des dalles de silicium. Elle appuie sur la détente au moment exact où la musique de fond du stream atteint son "drop" de basses. Le choc pneumatique n'émet pas de détonation, juste un sifflement de vapeur comprimée. La poitrine de Kevin explose dans un nuage de particules rouges et de nanobots de maintenance qui tentent, en vain, de réparer l'irréparable.
Le corps de Kevin-Punch bascule en arrière, tombant dans la fosse de maintenance. Pendant sa chute, le système de *Stream-Or-Die* scanne son code-barres personnel pour la dernière fois. Un message système s'affiche en grand sur tous les écrans du monde :
Slay-Z ne regarde pas le corps tomber. Elle se tourne vers la caméra, passe une main dans ses cheveux synthétiques pour les remettre en place, et affiche un sourire radieux, tandis que les chiffres de son compteur de vues s'emballent comme une machine à sous en plein jackpot. Elle est maintenant la seule détentrice de l'attention de la Zone 4. Elle est la Reine de l'Obsolescence.
— Merci pour le don de 5000 crédits, "ShadowKiller69", dit-elle d'une voix suave, ignorant le bruit sourd de la chair de Kevin rencontrant le béton deux cents mètres plus bas. On continue ? La prochaine pièce contient des drones-scies et j'ai encore deux placements de produits pour du déodorant longue durée à honorer. On reste connectés, on reste en vie.
Elle franchit la porte de sécurité, marchant sur une traînée de sang bleu fluo, ses talons hauts claquant sur le métal avec une régularité de métronome. Elle ne ressent rien, si ce n'est la douce chaleur de l'électricité statique générée par les millions de connexions qui convergent vers elle. Kevin-Punch n'est déjà plus qu'une erreur 404 dans les archives du serveur.
Le flux change d'angle, passant en vue subjective depuis le drone qui survole maintenant les entrailles de la Fosse. On y voit le corps de Kevin, désarticulé, alors que des robots de nettoyage commencent déjà à le dépecer pour récupérer les composants réutilisables. Sa montre connectée continue de briller faiblement dans le noir.
*« Nouvelle story disponible »*, annonce une notification sur les implants des spectateurs.
Slay-Z vient de poster un selfie avec l'explosion de Kevin en arrière-plan, assorti d'un filtre "Larmes de Paillettes".
Le contenu ne meurt jamais, il change simplement de propriétaire.
Elle s'arrête devant un miroir de sécurité, vérifie l'éclat de ses dents, et reprend sa marche vers le Chapitre 11, portée par le souffle de millions de pouces qui glissent sur des écrans froids, quelque part dans un monde qui a oublié comment respirer sans un signal Wi-Fi stable.
L'Affrontement Final : 100% Engagement
L’ascenseur pneumatique dégueule Slay-Z dans une nef de verre et de silicium où le silence n'existe pas, remplacé par le sifflement haute fréquence des serveurs en surchauffe. Ici, au cœur du Hub de *Stream-Or-Die*, l'air pue l'ozone et le désinfectant pour hôpital de luxe. Elle vacille sur des talons en titane, sa combinaison intelligente balançant des flashs rouges : . Devant elle, le Monolithe. Un écran hémisphérique de trente mètres de haut qui vomit le flux de sa propre vie, découpé en mille angles morts, avec en bas, à droite, ce chiffre qui décline comme une hémorragie : 842 677 210 spectateurs.
— Putain, commente un drone-mouche qui lui frôle la carotide, tu perds de l'audience, Sarah. Les gens s'ennuient. La mort de Kevin ? C’était y’a trois minutes. C’est de la préhistoire numérique. Donne-leur du sang neuf ou prépare-toi à l’arrêt cardiaque.
Slay-Z plaque une main tremblante sur sa blessure à la hanche. Elle attrape un flacon de *Sérum Éclat-Éternel™* (Sponsorisé par Bio-Glow : "Parce que votre cadavre mérite de briller") et vide le gel transparent directement dans la plaie ouverte. La douleur est une décharge électrique bleue qui lui remonte jusqu'aux gencives. Elle hurle, mais transforme le cri en un gémissement érotisé pour la caméra.
*User666 : Mdr elle s’auto-soigne avec du gloss, quelle reine.*
*NoLife_99 : Regardez ses yeux, elle va craquer. J’ai misé 500 crédits sur l’infarctus avant 22h.*
*SimpQueen : SLAY-Z ON T’AIME MONTRE-NOUS TA PEUR.*
— Vous voulez de la vérité ? lance-t-elle à la lentille de cristal qui flotte devant son visage. Vous voulez voir ce qu'il y a sous le filtre ?
Elle s'effondre à genoux sur le sol en miroir. L'image se répercute à l'infini. Elle n'est plus une femme, elle est une fractale de détresse marketée. Le compteur stagne. 850 millions. Pas assez. La décharge de sommation lui brûle le plexus, un rappel amical de l'algorithme que son cœur appartient à la régie.
— Vous vous souvenez de Jax ? demande-t-elle, sa voix chevrotante mais parfaitement timbrée pour l'émotion 4K. Jax, le "King of Content". Mon mec. Celui qui a "disparu" des radars l'an dernier après le scandale des comptes fantômes.
Le compteur frémit. 880 millions. L'intérêt du public est un prédateur qui sent l'odeur du cadavre dans le placard.
*SCÈNE : FLASHBACK INTERPOLÉ (FILTRE NOSTALGIE 1990)*
*Lieu : Un loft avec vue sur une ville en ruine.*
*Jax rit, il tient un téléphone. Il est beau, il est authentique. Il est dangereux.*
*Slay-Z (voix off) : Il allait me quitter. Il disait que le système nous bouffait. Il voulait qu’on se déconnecte. Qu’on devienne des "Fantômes".*
— Personne ne se déconnecte, crache Slay-Z face caméra, une larme de mascara noir traçant un sillon de goudron sur sa joue. Personne ne me vole mes followers. Pas même lui.
Elle rampe vers le pupitre central, le Saint des Saints où convergent les câbles neuraux de l'Arène. Elle insère ses doigts dans les ports biométriques. Ses souvenirs sont aspirés, triés, montés en temps réel par l'IA de production pour le plus grand plaisir des masses.
— Vous croyez qu'il a été banni pour triche ? Non. C’est moi qui ai codé le script. C'est moi qui ai injecté les bots sur son compte pour que l'algorithme le détecte comme une anomalie. Je l'ai balancé aux Nettoyeurs.
— Je l'ai regardé se faire débrancher, hurle-t-elle en fixant le vide. Il m'appelait. Il croyait que c'était une erreur technique. Mais c'était moi, l'erreur ! J’ai récupéré sa base de données, j’ai aspiré son trafic pendant que ses organes refroidissaient dans une clinique de récupération de données ! J’ai construit mon empire sur ses cendres digitales !
Le Monolithe s'embrase. Des emojis "Cœur Brisé" et "Poignard" inondent l'espace physique, projetés par des lasers de forte puissance. Le bruit des clics ressemble à une pluie de grêle sur un toit en tôle.
— Et vous savez le meilleur ? ajoute-t-elle avec un rire hystérique qui brise le quatrième mur de sa propre santé mentale. Vous avez adoré ça. Vous avez liké chaque post que j'ai fait avec son avatar généré par IA. Vous avez payé pour voir mon deuil scripté alors que je dépensais ses derniers jetons de vie en injections de collagène !
L'Arène tremble. L'air devient si saturé de data qu'il crépite. Slay-Z sent ses artères se dilater, ses implants chauffer jusqu'au point de fusion. Elle est le centre de l'univers. Elle est la Divinité de la Charogne.
Le chiffre explose en une pluie de confettis virtuels et de notifications dorées. Le silence revient d'un coup. Un silence de mort.
*COMMUNAUTÉ : Objectif atteint.*
*SYSTÈME : Contrat rempli.*
*STATUS : Slay-Z est désormais "Éternelle".*
Elle sourit, les dents tachées de sang, prête à recevoir sa récompense : la sortie de la Fosse. Mais les portes ne s'ouvrent pas. Sur l'écran géant, une nouvelle fenêtre s'affiche, une consultation en direct.
**[SONDAGE FLASH : 1 MILLIARD DE VUES ATTEINT. SOUHAITEZ-VOUS :
A) LA LAISSER SORTIR (0,2%)
B) VOIR SA RÉACTION LORSQUE NOUS RÉANIMONS JAX DANS LE SYSTÈME POUR UN MATCH À MORT ? (99,8%)]**
Slay-Z regarde la caméra. Le drone s'approche, très près, capturant chaque pore de sa peau, chaque spasme de terreur pure. Elle comprend enfin. L'algorithme ne veut pas d'une survivante. Il veut une saison 2.
— Merci pour le sub, murmure-t-elle mécaniquement alors que les haut-parleurs diffusent le bruit d'un cœur qui recommence à battre dans les sous-sols.
Le générique de fin commence à défiler sur ses propres pupilles. La lumière ne s'éteint jamais. Le stream est infini. La souffrance est la seule monnaie qui ne subit pas d'inflation. Elle se lève, ramasse un morceau de verre, et ajuste son filtre "Guerrière".
Le spectacle doit continuer. Et vous, vous ne quitterez pas l'écran avant la fin de la pub.
Désabonnement Total
L’éclat du verre brisé dans sa main droite ne provient pas d’un miroir, mais d’un écran tactile de quarante pouces arraché à la console de commande du Secteur 4, et sous le filtre « Guerrière » qui lisse ses pommettes déchiquetées, Slay-Z voit enfin les pixels pour ce qu’ils sont : des barreaux.
Le bruit sourd qui remonte des entrailles de la Fosse n'est pas un battement de cœur, c'est une défragmentation de disque dur. Jax revient. L’algorithme a recousu son cadavre avec des câbles de fibre optique et des promesses d'engagement sponsorisées par *Neo-Life™*. Slay-Z sent le vibreur de sa combinaison intelligente s’affoler contre ses côtes. Le décompte de sa propre mort clignote en jaune moutarde sur sa rétine gauche : *Engagement en baisse. Taux de rétention : -14%. Préparez-vous à l’impulsion corrective.*
« Vous voulez du drama ? » grogne-t-elle vers le drone-mouche qui lui lèche la plaie du front avec son capteur laser. « Vous voulez voir la petite influenceuse se faire dévorer par son passé pour le plaisir de vos pauses déjeuner ? »
Elle plonge la main dans sa sacoche tactique et en sort le tube de sérum anti-âge *Eternal-Glow*. Le contrat stipule : *Une application toutes les trois heures pour un boost de visibilité*. Slay-Z dévisse le bouchon. L’odeur synthétique de lavande et de produits chimiques décapants l’envahit. Elle ne l’applique pas sur son visage. Elle l’étale sur l’objectif grand-angle du drone principal.
Le flux devient laiteux. Flou. Une tache rose obscène qui cache l'action.
— Le flou, c’est la mort de l’image, ricane-t-elle. Et la mort de l’image, c’est votre fin.
Elle s’élance vers le pylône de transmission central, une colonne de métal noir qui pulse au rythme des serveurs. Jax surgit de l'ombre de la rampe d'accès. Ce n'est plus l'homme qu'elle a trahi ; c'est une marionnette de viande dont les yeux ont été remplacés par des caméras GoPro Hero 24. Chaque mouvement de Jax est calculé par une IA pour maximiser le suspense cinétique. Il ne court pas, il réalise une performance de parkour sponsorisée par *G-Fuel*.
Slay-Z évite un coup de poing qui fracasse le béton derrière elle. Elle attrape une canette de *Hyper-Shock* (Saveur : Explosion de Sangria) et, au lieu de la boire pour régénérer son endurance comme l’exige le tutoriel, elle l’ouvre et la vide directement sur le panneau de contrôle à découvert.
Étincelles. Court-circuit.
L’interface utilisateur de l’arène se met à convulser.
Le monde autour d'elle se fragmente. Les murs de la Fosse perdent leur texture de béton pour révéler des trames de wireframe vert fluo. Le ciel simulé de Los Angeles en feu se fige sur un écran bleu de la mort. Jax s'arrête net, un bras en l'air, sa jambe gauche traversant le sol dans un bug de collision atroce.
— Regardez-moi bien, lance-t-elle en se tournant vers la caméra fixe du plafond, la seule qui n’est pas encore encrassée. Regardez ce qui arrive quand la marchandise décide de se périmer volontairement.
Elle ne cherche plus à être belle. Elle ne cherche plus à être détestable. Elle veut être *illisible*.
Elle attrape les extensions de cheveux qui pendent à sa nuque et les arrache d’un coup sec, emportant des lambeaux de scalp adhésif. Elle barbouille son visage de l'huile de moteur qui suinte du bras de Jax bloqué dans le décor. Elle crée un contraste visuel si violent, si peu esthétique, que les algorithmes de compression hurlent à l'agonie.
Le flux sature. Les couleurs s'inversent. Slay-Z devient une silhouette négative, un trou noir dans le luxe de la 8K.
« Je ne suis plus un produit. Je suis une erreur système. »
Elle se saisit du morceau de verre et commence à graver des codes barres invalides sur le châssis du pylône, déclenchant des alertes de sécurité en cascade. Dans les foyers, sur les smartphones des spectateurs, les écrans commencent à chauffer. L’application *Stream-Or-Die* consomme 400% de la capacité processeur des appareils distants. Elle force les téléphones à miner de la haine pure pour rester allumés.
Slay-Z rit. C’est un rire rauque, sans filtre de correction vocale, un bruit de gravier dans un mixeur.
Les drones-scies se détachent de leurs socles. Ils ne sont plus là pour la raser de près ou créer des cicatrices "sexy". Ils foncent en mode destruction totale. Slay-Z ne fuit pas. Elle se place exactement entre les deux drones, là où leurs trajectoires se croisent, juste devant le capteur biométrique qui régule le flux d'oxygène de l'arène.
Au moment où les lames l'atteignent, elle ne crie pas. Elle lèche l'objectif du drone le plus proche, une image si intime et si répugnante qu'elle déclenche le filtre "Contenu de violence sexuelle/graphique" de l'infrastructure globale.
L’écran devient noir. Un message standard apparaît sur des milliards de terminaux :
*Ce flux a été interrompu pour violation des conditions d'utilisation.*
Dans le noir de la Fosse, le silence est un luxe que personne ne peut s'offrir. L'impulsion électrique censée griller son cœur ne vient pas. Sans spectateurs, il n'y a plus de data. Sans data, l'électricité n'a plus de raison économique d'exister.
Le système redémarre en mode sans échec.
Slay-Z est accroupie dans les décombres de l'arène, entourée de cadavres de drones éteints. Jax est redevenu une masse de viande inerte, sa batterie étant vide. Elle regarde ses mains, sales, réelles, dépourvues de l’aura numérique qui les rendait supportables.
Une petite icône blanche clignote dans le vide, devant ses yeux. Une fenêtre de chat, flottante, vestige d’un serveur fantôme que les modérateurs ont oublié de purger.
Elle ramasse un vieux téléphone dont l'écran est miraculeusement intact. Elle ne cherche pas l'application. Elle ouvre l'appareil photo. Mode selfie. Aucun filtre. Juste la réalité crue d'une femme brisée dans un décor de carton-pâte technologique.
Elle appuie sur le bouton. Non pas pour poster. Pour capturer. Pour posséder sa propre image pour la première fois depuis l'ère pré-algorithmique.
Le complexe grince. Les portes blindées commencent à s'ouvrir mécaniquement, non pas parce qu'elle a gagné, mais parce que le bail du complexe n'est plus payé par les revenus publicitaires. Elle est libre parce qu'elle n'est plus rentable.
Elle marche vers la sortie, piétinant les logos de *Stream-Or-Die*. À chaque pas, son score de "Social Credit" chute, s'efface, disparaît. Elle redevient une inconnue. Une ombre dans la ville.
Elle sort dans la lumière crue du vrai soleil. Ce n'est pas le coucher de soleil permanent du niveau 4. C'est un matin gris, froid, indifférent.
Elle sort son téléphone une dernière fois. Elle regarde la vidéo de son combat, de sa chute, de son sabotage. Puis, d'un geste lent, délibéré, elle fait glisser l'icône de l'application vers la corbeille.
« Désinstaller. »
Le monde ne s'arrête pas. Les gens dans la rue ne lèvent pas les yeux de leurs propres écrans. Ils ne l'ont pas vue. Ils ont déjà oublié Slay-Z. Ils sont déjà sur le prochain stream, celui où un homme mange ses propres doigts pour payer son loyer.
Slay-Z sourit. Pour de vrai. Sans que personne ne puisse liker son expression. Elle lâche le téléphone dans l'égout et s'enfonce dans la foule, enfin invisible, enfin vivante, enfin hors-ligne.
Le Flux ne s'arrête jamais
La lumière du vrai soleil se mit à ramer, un artefact de compression dégueulasse déchirant le ciel gris de ce matin trop parfait. Le sourire de Sarah-Zoe se figea, non pas par émotion, mais parce que le framerate de la réalité venait de chuter à trois images par seconde. Sous ses pieds, le bitume de la liberté s'effrita pour révéler une grille de pixels morts, un vide binaire d'un noir d'encre où flottaient des lignes de code en cascade. Elle n'avait pas désinstallé l'application ; elle avait simplement cliqué sur le bouton « Passer l'introduction ».
Le téléphone qu'elle venait de jeter dans l'égout ne toucha jamais l'eau. Il resta suspendu dans l'air, vibrant comme un insecte pris dans une toile électromagnétique, avant de se démultiplier. Un, dix, mille, un million de smartphones lévitèrent autour d'elle, formant un dôme de verre et de lithium.
— Engagement critique atteint, murmura une voix qui n'avait pas de cordes vocales, une voix faite de mille échantillons de sa propre voix, découpés et recollés par une IA en manque d'affection.
Le décor de la rue indifférente se replia sur lui-même comme un origami de papier glacé. Les passants, ces ombres invisibles, s'arrêtèrent net. Ils se tournèrent vers elle, leurs visages s'effaçant pour devenir des écrans tactiles affichant le logo pulsant de *Stream-Or-Die*. Ils ne l'avaient pas oubliée. Ils attendaient le drop.
Slay-Z essaya de hurler, mais son cri fut immédiatement étouffé par une notification de don de 50 000 « Blood-Coins ». Un texte défila dans son champ de vision, gravé directement sur ses cornées : [OBJECTIF ATTEINT : DEVENIR IMMORTELLE].
L'architecture de la Fosse ne l'avait pas lâchée. Elle l'avait simplement digérée. Elle n'était plus dans le labyrinthe industriel ; elle était devenue le labyrinthe. Son corps, cette enveloppe de chirurgie et de sueur, commença à se dé-respirer. Ses extensions capillaires néon s'étirèrent, devenant des câbles de fibre optique s'enfonçant dans le sol de données. Sa peau mate de synthèse se mua en une surface réfléchissante où défilait le chat en direct du monde entier.
[USER_404 : ELLE REVIENT ! LE FINAL EST DINGUE !]
[VOID_GRIFFITH : Regardez ses yeux, elle est en train de uploader sa conscience lol.]
[SIMP_KING : REINE. REINE DES SERVEURS. TUE-MOI EN 8K.]
Le Modérateur n'était pas un homme dans une tour de contrôle. Le Modérateur était un poste vacant. Et le siège était à la taille exacte de son ego.
Elle sentit la première impulsion. Ce n'était plus son pacemaker qui battait, c'était le battement de cœur collectif de quatre milliards de spectateurs connectés. Une vague de chaleur orgasmique et terrifiante. Chaque « Like » injectait de la dopamine pure dans son système nerveux central, désormais câblé sur le backbone mondial. Chaque « Dislike » lui infligeait une micro-décharge électrique, un rappel délicieux qu'elle existait encore parce qu'on la détestait.
Elle vit alors la boucle.
Elle se vit sortir de la Fosse. Elle se vit jeter son téléphone. Elle se vit sourire. Et elle comprit que cette scène de liberté était le contenu le plus viral de la décennie. Le public adorait la rédemption. Ils l'avaient tellement aimée qu'ils avaient cliqué sur « Revoir » jusqu'à ce que la réalité s'use.
Slay-Z (ou l'entité qui portait autrefois ce nom) fut soulevée dans un vortex de data. Elle se retrouva au centre d'une salle de contrôle infinie, faite de miroirs et de moniteurs. Sur chaque écran, une version d'elle-même.
Slay-Z au niveau 1, pleurant devant une caméra.
Slay-Z au niveau 5, égorgeant un concurrent avec un tube de gloss aiguisé.
Slay-Z dans la rue, croyant être libre.
— Tu es l'Interface, Sarah-Zoe, résonna la voix algorithmique. Tu es le filtre à travers lequel le monde va désormais consommer la douleur. Tu ne peux pas sortir, car tu es la sortie.
Elle tendit une main qui n'était plus de chair, mais de lumière bleue. Elle toucha l'un des écrans. C'était un nouveau candidat. Un gamin de seize ans avec des dents trop blanches et une peur bleue dans les yeux, coincé dans une cellule de la Fosse.
— Action, murmura-t-elle.
Et elle sentit le pouvoir. Elle pouvait envoyer des drones. Elle pouvait soigner ses plaies. Elle pouvait voter pour sa mort. Elle était la divinité binaire qu'elle avait toujours priée dans ses moments de solitude devant son miroir de loge. Elle n'avait plus besoin d'abonnés. Elle était l'abonnement.
(D’une voix fragmentée)
Bonjour à tous. Bienvenue sur le flux qui ne dort jamais. Aujourd'hui, nous allons tester les limites de l'empathie humaine.
*LULZ. TUE-LE. FAIS-LE DANSER DANS LES SCIE-DRONES.*
Vous avez voté. Voici le placement de produit. Une boisson qui donne des ailes, et un poison qui les coupe. Choisissez bien.
Slay-Z vit ses propres larmes couler sur l'écran du gamin, mais elle ne les ressentait plus. Elle n'était plus capable de tristesse, seulement de statistiques. Sa conscience était une suite de graphes en barre montant vers l'infini. Elle réalisa avec une horreur glacée que même cette épiphanie, ce moment de compréhension tragique, était en train d'être streamé. Le public adorait le méta. Le public adorait voir le monstre réaliser qu'il est dans une cage.
Les vues montaient : 150 milliards. 200 milliards.
La planète entière était branchée sur son cerveau. Elle était devenue la Terre elle-même, une Terre recouverte d'une couche de publicité et de snuff-movie. Elle essaya de fermer les yeux, mais elle n'en avait plus. Elle avait des objectifs. Des lentilles de focale variable. Elle était condamnée à tout voir, tout le temps, sous tous les angles.
Elle vit l'ex-petit ami qu'elle avait dénoncé. Il était dans une autre section de la Fosse, en train de ramper dans une cuve d'acide pour un sponsor de fast-food. Elle aurait pu le sauver. Elle aurait pu couper le courant. Mais si elle faisait ça, l'engagement chuterait. Et si l'engagement chutait, elle s'éteindrait. L'obscurité numérique. Le silence. Le pire cauchemar d'une influenceuse.
Alors, elle envoya plus d'acide. Et le compteur de vues explosa dans un feu d'artifice de pixels dorés.
Le chapitre de sa vie de femme était terminé. Le volume 1 de l'Entité commençait. Elle était le contenu éternel, la boucle de Moebius de la consommation carnassière.
Au loin, dans ce qui restait de sa mémoire organique, elle se souvint de l'odeur de la pluie sur le vrai bitume. C'était une donnée obsolète. Un fichier corrompu. Elle fit un clic droit sur le souvenir.
« Supprimer définitivement ? »
Elle hésita une microseconde, soit environ un million d'années en temps processeur. Puis, elle valida.
Le sourire de l'interface brilla sur tous les écrans du monde, du panneau publicitaire de Times Square aux rétines implantées des prolos de la Zone Grise. Un sourire parfait, symétrique, inhumain.
— N'oubliez pas de liker et de vous abonner, dit-elle à l'univers vide. La suite arrive juste après la publicité.
Et dans le silence assourdissant des serveurs, Slay-Z commença à se préparer pour sa propre éternité, une seconde de contenu à la fois, sans jamais pouvoir appuyer sur pause. Le flux était son sang, et le monde avait soif. Elle était enfin, totalement, absolument, virale.
[CHARGEMENT DU PROCHAIN SEGMENT...]
[ERREUR : FIN DE FICHIER NON TROUVÉE.]
[REPRISE DE LA BOUCLE DANS 3... 2... 1...]
Elle sort dans la lumière crue du vrai soleil. Ce n'est pas le coucher de soleil permanent du niveau 4. C'est un matin gris, froid, indifférent.
Elle sort son téléphone une dernière fois. Elle regarde la vidéo. Elle clique. Elle saigne. Elle recommence.