L'Hiver des Dix-Huit Jours

Par Seb Le ReveurSURVIVAL

Le givre n’est pas une décoration. C’est une gangrène blanche qui dévore les surfaces, une lèpre cristalline qui s’insinue dans les poumons à chaque inspiration. Dans l’obscurité poisseuse du pavillon, Elias sentit l’air mordre le fond de sa gorge avant même d’ouvrir les yeux. Sa propre haleine stag...

Le Calendrier de la Peur

Le givre n’est pas une décoration. C’est une gangrène blanche qui dévore les surfaces, une lèpre cristalline qui s’insinue dans les poumons à chaque inspiration. Dans l’obscurité poisseuse du pavillon, Elias sentit l’air mordre le fond de sa gorge avant même d’ouvrir les yeux. Sa propre haleine stagnait au-dessus de son visage, un petit nuage de vapeur grise, preuve dérisoire qu’il n’était pas encore un cadavre. Il ne bougea pas tout de suite. Le mouvement coûtait des calories, et les calories étaient plus précieuses que l’or dans ce Paris pétrifié. Son corps réclamait du sucre, du gras, n’importe quoi qui puisse alimenter la chaudière interne qui s’éteignait lentement. Son estomac n’était plus qu’un nœud de muscles atrophiés, une bête rance qui lui rongeait les côtes de l’intérieur. Seize. Le chiffre cognait contre ses tempes comme une fièvre. Il fit glisser sa main hors du sac de couchage militaire, une main dont les articulations détonnèrent comme des amorces humides. Ses doigts tâtonnèrent sur le parquet glacé jusqu’à rencontrer le contact froid du feutre. Il n’avait pas besoin de voir pour savoir où se trouvait le calendrier. C’était son ancre, son autel, sa seule raison de ne pas se coller une balle dans le palais. Il traça une croix noire, lente, appuyée. Le feutre crissa sur le papier jauni. *Jour 16.* Depuis son dernier contact potentiel — un rôdeur croisé près d’une bouche d’égout dont il avait évité le regard — seize jours s’étaient écoulés. S’il avait inhalé la mort ce jour-là, il lui restait quarante-huit heures avant que ses poumons ne se transforment en une mélasse sanglante, avant que le COVID-20 ne réclame son dû, pile au dix-huitième jour. La règle était absolue. Pas de rémission. Pas de miraculés. On ne guérissait pas du 18ème jour, on s’y dissolvait. Il se redressa, chaque vertèbre protestant contre la pesanteur. La pièce puait la sueur froide, le renfermé et cette odeur âcre, omniprésente, de fumée de bois humide. Dehors, la banlieue de Bondy n’était plus qu’un cimetière de béton sous une chape de plomb. Le silence était électrique, si dense qu’il entendait le sang battre dans ses tempes, un tambour de guerre fatigué. Il enfila ses trois couches de laine, sa parka élimée dont le rembourrage s'échappait par les déchirures, et fixa son masque de chantier par-dessus son cache-nez. Les élastiques lui sciaient les oreilles, mais la douleur était une boussole. Elle disait : *tu sens encore quelque chose.* Il sortit par la fenêtre de la cuisine, là où le contreplaqué avait été découpé pour offrir un passage discret vers la ruelle. Ses bottes s’enfoncèrent dans une neige sale, une croûte grise mêlée de suie et de détritus. Les rues étaient jonchées de masques chirurgicaux bleus, délavés par le gel, comme des pétales de fleurs mortes d’une civilisation qui avait cru pouvoir soigner l’apocalypse avec du papier intissé. Sa destination était la pharmacie « La Croix de Lorraine », à trois pâtés de maisons. Il avait besoin de charbon actif, de compresses, et peut-être, si Dieu n'était pas tout à fait mort, d'une boîte de conserves oubliée dans l'arrière-boutique. Le trajet fut une agonie de prudence. Il longeait les murs, évitant les carcasses de voitures dont les pare-brise éclatés ressemblaient à des toiles d’araignées givrées. Au loin, le craquement d'un coup de feu déchira le silence ouaté par la neige. Les Survitrés. Quelque part, quelqu'un s'était approché trop près d'une barricade. Elias ne tourna même pas la tête. La pitié était un luxe que le froid avait gelé depuis longtemps. La pharmacie n'était plus qu'une carcasse pillée. Elias progressa, ses pas étouffés par la couche de prospectus qui jonchait le sol. Il tenait son couteau de chasse à la main, le métal si froid qu'il semblait lui brûler la paume à travers son gant. C'est alors qu'il l'entendit. Un frottement. Léger. Presque un soupir. Il se figea. Au fond, derrière le comptoir des ordonnances, une silhouette était accroupie. C’était une fille. Elle tenait un flacon de verre ambré entre ses doigts tremblants. — Ça ne te servira à rien pour la toux, grogna Elias. La fille sursauta, mais ne s'enfuit pas. Elle leva des yeux d'un gris délavé. — Je ne cherche pas à soigner, répondit-elle. Je cherche à sortir. Elle désigna le flacon. Cyanure de potassium. — C’est Lucie, c’est ça ? la questionna-t-il, se souvenant d’une rumeur sur une étudiante traînant près des zones rouges. Elle ne répondit pas. Elle regardait ses mains. Elles étaient nues. Sans gants. Une folie pure. — Range cette merde, ordonna Elias en s'avançant. Le cyanure, c'est pour les lâches. Et on a besoin de monde pour le Vercors. Lucie eut un rire sec, un bruit de verre pilé. — Le Vercors... On est de la viande en attente de compost, Elias. Le 18ème jour n'est pas une maladie, c'est une cure de désintoxication pour la planète. On est déjà morts. Elle se leva, chancelante. Elias vit l'état de ses doigts : les extrémités étaient noires de gelure. Elle tenta de le contourner, mais ses jambes flanchèrent. Elle glissa sur une mare de sirop renversé. Elias, par pur réflexe, se jeta en avant pour la rattraper. Il la saisit par le bras. Dans la précipitation, sa propre manche s’était relevée. Le contact fut instantané. Électrique. Dévastateur. La peau de son poignet à lui heurta de plein fouet la peau nue et fiévreuse de Lucie. Pendant une seconde, le monde s’arrêta. La terreur de cette sensation de chair contre chair fut une décharge de 220 volts. Elias sentit la chaleur de Lucie — une chaleur de fin du monde — s'insinuer sous ses pores. Il la repoussa violemment. Elle s'effondra contre un présentoir. Elias recula, le souffle haché, fixant son poignet comme s'il venait d'être mordu par un serpent. Il sentait l'invasion silencieuse ramper sous sa peau, coloniser ses cellules, préparer le carnage. — Espèce de… petite conne… balbutia-t-il. Lucie restait au sol, le regard vide. — Voilà, murmura-t-elle. Maintenant, tu sais. On est dans la même cellule, Elias. On attend juste le bourreau. Elias sortit son carnet. Ses doigts peinaient à saisir le crayon. Il traça un cercle rouge autour de l'heure exacte. *10h42.* Contact physique. Sujet : Lucie. 18 jours avant le 29 janvier. Le compte à rebours de l'Heure Zéro venait de se déclencher. — Relève-toi, cracha-t-il. Parce que si je dois crever dans dix-huit jours, je ne mourrai pas dans cette putain de banlieue. On part pour le Vercors. Maintenant. Il ne le faisait pas par altruisme. Elle était son témoin de contrôle. Son propre chronomètre de chair et d'os. Il ramassa le flacon de cyanure et le glissa dans sa poche. — Ça, je le garde. Si on doit s'étouffer, on le fera ensemble, à l'heure prévue. Ils sortirent. Le ciel était une voûte de béton gris. Elias regarda sa montre. 10h47. Il venait de perdre cinq minutes. Cinq minutes sur les 25 920 qu’il lui restait peut-être. La marche fut une lutte contre l'engourdissement. Ils traversèrent Bondy, évitant les patrouilles de Survitrés. À 11h12, Elias nota : *Delta : 30 minutes. Pas de fièvre.* Ils finirent par échanger de l'iode contre une pomme flétrie et deux conserves auprès d'un homme terré derrière des parpaings. Elias coupa le fruit en deux. La chair était brune, mais l'explosion de sucre fut une décharge de dopamine presque douloureuse. À seize heures, l'obscurité descendit comme un rideau de fer. Ils trouvèrent refuge dans une agence immobilière au coin d'une rue. Elias brisa la vitrine, dégagea un accès et barricada l'entrée avec un bureau en aggloméré. L'odeur de papier rance et de froid confiné les enveloppa. — Pourquoi le Vercors ? demanda Lucie, calée dans un coin, loin de lui. — Parce que c’est haut. Parce que le froid y est pur. Et parce qu’il y a des installations autonomes. — Et s'ils nous tirent dessus ? On est des parias, Elias. Il ne répondit pas. Il fixa l'obscurité. Vers trois heures du matin, le vent tomba, laissant place à un silence métallique. C'est à ce moment-là qu'il l'entendit. Un raclement sourd, juste derrière la cloison en placo, dans le local mitoyen. *Gratte. Gratte. Gratte.* Ce n'était pas un rat. C'était trop lourd. Elias se leva, son pied de biche à la main. Ses mouvements étaient lents. Il colla son oreille contre la paroi. Quelqu'un essayait de percer le mur. Quelqu'un qui ne voulait pas passer par la fenêtre barricadée. Elias sentit une goutte de sueur glacée couler le long de sa colonne vertébrale. Il retourna vers Lucie, lui posa une main sur la bouche avant qu'elle ne puisse crier. Il sentit son souffle chaud sur sa paume et retira sa main comme s'il s'était brûlé. — Chut, murmura-t-il. On n'est pas seuls. Le placo céda. Une main noire de crasse apparut à travers l'ouverture. Une main décharnée aux ongles sanglants. Elias leva son pied de biche, les muscles bandés jusqu'à la rupture. Le calendrier continuait de dégrener ses secondes vers l'extinction, mais pour l'instant, il fallait tuer pour avoir le droit de continuer à mourir demain.

La Zone des Dix Mètres

Le froid n’était plus une météo. C’était un prédateur. Il ne mordait pas ; il rongeait. Ses orteils s’effaçaient. Un par un. Aspirés par le gel dans ses bottes. Elias ne percevait plus cette sensation comme une douleur, mais comme un bilan des pertes. Ses pieds étaient ses outils de transport. Si les outils cassaient, l’inventaire s’arrêtait. La gestion des flux s’effondrait. À ses côtés, Lucie marchait avec une insouciance qui confinait à l’insulte. Elle portait son masque sous le nez, exposant ses narines rougies par la morsure de l’air. Pour elle, le Covid-20 n'était plus un risque, c'était une sentence déjà prononcée. Ses Doc Martens écrasaient les masques chirurgicaux bleus qui jonchaient la neige sale, semblables à des cadavres de papillons synthétiques ou des écailles de poissons morts. — Remonte cette merde, Lucie, grogna Elias. Sa voix n'était qu'un souffle rauque, étouffé par son propre cache-nez imprégné d’une haleine fétide. — Pour quoi faire ? On respire le même air que les morts depuis dix jours. Si on doit y passer, ce sera le dix-huitième jour. Pas avant. Elias ne répondit pas. Sa main gantée, dont le pouce était percé, se serra sur le carnet qu’il gardait dans sa parka. Jour 4 depuis leur dernier contact « incertain » près de la gare de Saint-Denis. Quatorze jours avant que leurs poumons ne se transforment en éponge sanglante. Chaque seconde était une ligne sur son tableau Excel mental. Ils débouchèrent sur une avenue bordée de pavillons barricadés. Le silence y était total, une chape de plomb grisâtre. L'obscurité rampait déjà le long des façades. Les fenêtres étaient condamnées par des plaques de métal rouillées. Sur certains portails, des graffitis à la peinture aérosol prévenaient : « ZONE DE DIX MÈTRES. ON TIRE. » C’était la règle des Survitrés. Une paranoïa cristallisée par la faim. À dix mètres, une menace. À bout portant, un cadavre. — On serre à gauche, chuchota Elias. Derrière la Scenic. La carcasse de la voiture était soudée au bitume par le gel. Elias sentit son estomac se contracter. Une crampe violente, le rappel qu’il digérait ses propres muscles depuis l'aube. Un clac métallique déchira le silence. Un verrou. Elias se figea. Il attrapa Lucie par le bras. Sa poigne serra le tissu élimé de son manteau. — Ne bouge plus. À l'étage d'un pavillon décrépit, une fente dans le contreplaqué s'était élargie. Le canon sombre d'un fusil de chasse émergeait de l'obscurité. Un Browning à bascule. — On n'est pas dans les dix mètres, murmura Lucie avec un sourire amer. Il triche, le vieux. — Recule, ordonna Elias. — Je vous vois ! cria une voix chevrotante depuis la fente. Je vois vos souffles ! Vous puez la maladie ! C’était un vieillard. Un Survitré au stade terminal de la psychose. Pour lui, chaque particule de buée était un nuage de peste. — On ne fait que passer ! cria Elias en levant ses mains gantées, courbé derrière le bloc moteur de la Scenic. — Vous restez là ! Ne faites pas un pas de plus ! Le canon tremblait. Elias calcula les probabilités. S'ils reculaient, il tirait. S'ils restaient, le froid s'occuperait d'eux avant la nuit. Sa peau devenait cassante comme du parchemin. Ses sinus le lançaient, une décharge électrique à chaque inspiration. — Lucie, écoute-moi. Au signal, tu cours vers le porche du numéro 42. C’est l’angle mort. — Et toi ? — Je vais attirer son attention. Tu es un investissement, Lucie. Si je te perds, je perds ma meilleure chance de naviguer dans les ruines médicales. Prépare-toi. Elias ramassa une bouteille de bière vide dans le caniveau. La vitre froide contre sa peau fut un choc. — Maintenant ! Il lança la bouteille vers la fenêtre opposée du pavillon. Le verre vola en éclats. PAN. Le coup de feu vibra dans ses tympans. La gerbe de plombs cribla la tôle de la Scenic. Lucie s'élança, ses bottes glissant sur la neige. — Sale petite traînée ! hurla le vieux. Elias vit le vieillard réarmer. Un fusil à deux coups. Il en restait un. Lucie était à découvert, à mi-chemin. Elias se redressa brusquement, sortant de sa cachette. — Hé ! Le vieux ! Regarde-moi ! Je crache mes poumons sur ton portail ! Il mima une quinte de toux grasse, une parodie macabre de la fin du dix-huitième jour. Le canon vira vers lui. Elias vit le trou noir. L’œil du cyclone. PAN. Il plongea. La décharge faucha l'air. Elias s'aplatit dans la boue gelée. Il sentit le vent des plombs déchirer les fibres de sa parka. Il resta immobile, le visage dans le sel et la mort. — Elias ! La voix de Lucie venait du porche. Elle était à l'abri. Le vieillard hurlait, cherchant d'autres cartouches dans sa panique maniaque. Elias se releva péniblement. Sa jambe gauche le lançait. Une entaille superficielle. Dans ce monde, une éraflure était une porte ouverte. — Cours ! Ne m'attends pas ! Il boita lourdement, traversant la rue vers le passage entre deux maisons. Il s'effondra contre un mur de briques. Sa respiration sifflante formait de gros nuages de vapeur. — T'es blessé, dit Lucie en s’approchant. — Touche pas, aboya Elias. Reste à distance. Règle des deux mètres. Toujours. Il sortit son carnet d'une main tremblante. Ses doigts ne répondaient presque plus. Il traça une croix sur la page du jour 4. « Contact hostile. Blessure légère jambe gauche. Munition gaspillée : 0. Calories brûlées : critiques. » — T'es vraiment un robot, Elias, murmura Lucie. — La gestion des pertes, Lucie... c'est la seule chose qui nous sépare des animaux. On doit trouver un abri. Mon corps se digère. Il se redressa. La douleur dans sa jambe était une pulsation sourde, rythmée par ses battements de cœur. — Marche, ordonna-t-il. Et remonte ce putain de masque. Ils s'enfoncèrent dans les entrailles de la banlieue morte. Deux ombres rachitiques poursuivies par le silence. Elias sentait le gel s'insinuer dans sa moelle. Il restait quatorze jours. Quatorze jours pour savoir s'ils étaient déjà des cadavres en sursis. Il ne se retourna pas. On ne regarde jamais les ressources perdues. Soudain, il sentit quelque chose d'anormal. Une sensation de chaleur liquide coula entre ses omoplates, sous ses couches de laine. Une perle de sueur. La sueur était une trahison. Une chaleur obscène dans un monde de glace. Elias s'immobilisa un instant, le cœur cognant contre ses côtes. Était-ce l'adrénaline du tir ? Ou le premier signe de la fièvre ? La logistique de son propre corps venait de basculer dans l'incertitude. Il serra les dents et reprit la marche, ignorant la brûlure humide dans son dos. Le compte à rebours venait de s'accélérer.

Les Masques de Givre

Le pont d’Argenteuil n’était plus qu’une colonne vertébrale de béton décharnée jetée au-dessus d’une Seine pétrifiée, un boyau de grisaille où le vent s’engouffrait avec la violence d’un rasoir rouillé. Elias resserra la sangle de son sac à dos, sentant le poids des boîtes de conserve — trois, seulement trois — peser contre ses omoplates comme des reproches de plomb. Ses doigts, engourdis malgré les trois paires de gants superposées, ne sentaient plus la crosse du vieux fusil de chasse qu'il portait en bandoulière. La faim n'était plus une douleur, c’était un vide noir, une bête tapie dans ses entrailles qui rongeait ses propres parois. Chaque inspiration lui rabotait les bronches. L’air de janvier 2027 ne se respirait pas, il s’avalait comme du sel sur une plaie vive. — Ne t’arrête pas, Elias. Si tu t’arrêtes, le froid te soude au goudron, murmura Lucie derrière lui. Sa voix était blanche, dénuée d'émotion, comme si elle parlait déjà depuis l'autre côté. Elle marchait avec une raideur d'automate, les yeux fixés sur les talons d’Elias. Sa parka, autrefois rouge vif, était couverte d'une suie gelée. Elle n’avait pas mangé depuis trente-six heures. Elias le savait. Il tenait le compte de tout. Sous leurs bottes, le sol ne craquait pas comme de la neige. C’était un son sec, cristallin. Un bruit de porcelaine brisée se répercutant dans le silence de mort de la banlieue. Le pont était pavé de masques chirurgicaux bleus. Des milliers. Des dizaines de milliers. Ils avaient été jetés là, vomis par les fenêtres des voitures abandonnées, ou simplement emportés par le vent avant de geler sur place. Avec le froid polaire, l’humidité capturée dans les fibres s’était transformée en glace. Chaque pas écrasait une protection inutile, un vestige de la foi que les gens avaient eue dans la science de comptoir. C’était une mer d’écailles bleues et rigides qui se brisaient sous le poids des survivants. Elias s’arrêta devant une carcasse de Renault Clio, encastrée dans la rambarde. À l'intérieur, une silhouette restait assise, les mains encore agrippées au volant. Le cadavre était parfaitement conservé, la peau tendue sur les os, couleur de cire vieille. Un masque bleu pendait à son oreille gauche, oscillant légèrement au gré des rafales. — Regarde-le, cracha Elias. Il attend encore que le trafic reprenne. 12 janvier. Dix heures quatorze. Ça fait dix jours qu’il n'y a plus de courant. On est à J+10 de l’Obscurité. Il sortit son carnet de sa poche de poitrine. Ses mains tremblaient de spasmes incontrôlables, la faute au manque de calories et à cette terreur sourde qui ne le quittait plus : le contact. Il griffonna : *Pont d'Argenteuil. 10:14. Température estimée : -15°C. Lucie : RAS pour l'instant.* Lucie s’approcha de la voiture, son regard médical balayant la dépouille avec une indifférence qui glaçait le sang d’Elias plus sûrement que le vent du Nord. — Il n’est pas mort de froid, dit-elle en désignant les taches sombres qui maculaient le siège. C’est le 18ème jour. Regarde la position de la tête. Le cerveau a simplement ordonné l'arrêt de tout. Les poumons, le cœur, les sphincters. On s'éteint comme une ampoule dont on coupe le filament. Elle se tourna vers Elias, ses yeux cernés de violet dans son visage de porcelaine sale. — Tu sais pourquoi ils l'appellent le Covid-20 ? Parce que 20, c’est le nombre de minutes qu'il te reste quand les premiers symptômes apparaissent. Mais le 18, Elias... le 18, c’est le chiffre de la sentence. Elle fit un pas vers lui, le faisant reculer d'un réflexe instinctif. Dix mètres. Toujours garder dix mètres. L'autre n'était plus un semblable, c’était une boîte de Petri ambulante. — Explique-moi encore, demanda Elias, sa voix s'enrouant. Pourquoi 18 ? Lucie s'assit sur le capot d'une voiture voisine. Elle ramassa un masque, le fit craquer entre ses doigts comme une hostie de plastique. — Le virus ne détruit pas tes cellules immédiatement. Il s'y installe, remplace ton propre code par une séquence de latence. Pendant dix-sept jours, tu es une usine. Tu produis, tu diffuses, tu contamines sans aucune fièvre. Tu es le vecteur parfait parce que tu te crois sain. Et le 18ème jour, à l’heure précise de ton infection, le verrou saute. Toutes tes cellules déclenchent un suicide généralisé. Ton corps décide simplement qu’il ne veut plus être vivant. C’est une démission biologique, Elias. Une fin de contrat. Le silence se brisa sous le gémissement du métal du pont qui travaillait sous le gel. Elias sentit une goutte de sueur glacée couler dans son dos. Il feuilleta frénétiquement son carnet. Le 25 décembre. Il était seul, barricadé. Mais il avait ouvert la fenêtre pour évacuer la fumée de son poêle. L’air de la rue était-il entré ? — Tu crois qu’on l’a déjà ? demanda-t-il. Lucie eut un rire sec, un son de branche morte. — On l'a tous. La seule question, c’est de savoir quand ton compte à rebours a commencé. Le Vercors... ce refuge... c’est peut-être juste un endroit pour mourir plus proprement, loin de l'odeur des charognes. Elle se releva, chancelante. Elias fouilla dans sa poche et sortit une barre énergétique. Il hésita. La logique de survie hurlait de la garder. S'il était seul, il arriverait plus loin. Mais s'il était seul, il perdrait la raison. Il jeta la barre sur le sol, à mi-chemin. Elle glissa sur la glace et les masques bleus. — Mange. On a encore six kilomètres dans les rues d'Argenteuil avant de trouver un abri. Si tu tombes, je ne te porterai pas. Lucie dévora la pâte sèche avec une voracité animale. Ils reprirent leur marche. La neige dévorait leurs silhouettes, créant des monticules anonymes que seules les semelles de leurs bottes venaient profaner. *Crac. Crac. Crac.* Soudain, Elias s'immobilisa. Un cliquetis métallique, à cinquante mètres, derrière le rideau de brume. Il épaula son fusil, l'acier lui brûlant la joue à travers sa barbe givrée. — Lucie, derrière moi. De l'ombre des camions, trois silhouettes émergèrent, enveloppées dans des combinaisons de peintre blanches maculées de boue. Leurs visages étaient cachés par des masques à gaz de chantier. Ils tenaient des fusils à pompe. Les Survitrés. — N’approchez plus ! hurla l’un d'eux. Faites demi-tour ! Ce pont est une zone de quarantaine ! — On ne veut pas de problèmes ! répondit Elias. On va vers le sud ! — Personne ne passe ! Vous n'avez pas de protections ! Vous êtes des foyers infectieux ! L'homme leva son fusil. Le temps se dilata. Elias vit les flocons se poser sur le canon adverse. — Elias... murmura Lucie. Regarde l'homme au milieu. Le meneur des Survitrés avait un mouvement saccadé de la main gauche. Un tremblement mécanique. Sous son masque à gaz, un fluide sombre commençait à perler par la soupape. Un liquide visqueux, noir comme de l'encre. — Il démissionne, souffla Lucie. L'homme lâcha son arme et s'effondra, ses genoux frappant le bitume avec un bruit mat. Ses compagnons reculèrent d'un bond, pointant leurs propres fusils sur leur chef pour ne pas respirer son dernier soupir. — Cours ! aboya Elias. Ils s’élancèrent sur le tapis de masques qui volèrent en éclats de givre. Derrière eux, deux coups de feu retentirent. Ce n'était pas pour eux. C’était l'exécution sanitaire du frère condamné. Elias et Lucie s'enfoncèrent dans le dédale d'Argenteuil, sautant par-dessus des corps figés, écrasant sans distinction les visages de cire et le polypropylène bleu. Ils atteignirent une boutique d'opticien au rideau de fer tordu. L'intérieur sentait la poussière ancienne et cette odeur aigre de pomme de terre pourrie qui marquait les zones infectées. Elias verrouilla l'accès avec des présentoirs renversés. — On a besoin d'un feu, dit-il. Il brisa une chaise en chêne et empila des catalogues de mode pour faire prendre les flammes. La chaleur, timide, commença à irradier. Lucie s'accroupit près d'un placard sous l'évier et en sortit une boîte de conserve sans étiquette. — Qu'est-ce que c'est ? — On va le savoir. Elle perça la tôle. Par cette température, le contenu était un bloc de roche rosâtre, un cylindre de glace grasse qui aurait brisé leurs dents. Elias posa la boîte près des braises, attendant que la tôle commence à fumer pour y tailler des morceaux au couteau. C'était de la pâtée pour chien. Ils mangèrent avec une fureur silencieuse, sentant la substance descendre dans leur œsophage comme une lave bienfaisante. Elias sortit son carnet. *12 janvier. 16:01. Traversée terminée. Contact visuel avec phase terminale. On a mangé. Lucie est encore là.* Il regarda ses mains. Elles étaient couvertes de la poussière bleue des masques broyés. Une fine pellicule de polymère qui semblait s'insinuer dans ses pores. — Est-ce qu'on peut l'attraper par la poussière ? demanda-t-il, sa voix brisée. Lucie leva les yeux vers le plafond écaillé. — On l'a déjà, Elias. On ne fait que marcher pour voir jusqu'où nos jambes peuvent nous porter avant que la cellule ne décide de se fermer. Elias toucha sa propre gorge. Était-ce une irritation due au froid ou le début de la liquéfaction ? Il nota l'heure. Il noterait tout. Jusqu'à ce que ses doigts ne puissent plus tenir le stylo. Jusqu'à ce que le 18ème jour ne soit plus un chiffre, mais une réalité noire coulant de ses propres poumons. Dehors, le vent hurlait entre les barres d'immeubles, et le silence de la ville morte murmurait à leurs oreilles le décompte final. Chaque respiration était un sursis, chaque battement de cœur une victoire volée à la biologie. Ils resteraient là, dans cette morgue de verre, jusqu'à ce que l'aube décide s'ils avaient encore le droit de marcher.

L'Obscurité de Seize Heures

Le froid n'était plus une température, c'était un prédateur. Il s'était glissé sous la parka d’Elias, franchissant la barrière des couches de laine feutrée par la sueur séchée pour s’attaquer à la moelle de ses os. À chaque pas, le nylon gelé de son pantalon crissait avec un bruit de verre brisé. Autour d’eux, le silence de la banlieue était ponctué par les détonations sèches des charpentes qui éclataient sous l’effet du gel. Ils s’arrêtèrent devant le numéro 14 d’une impasse pavillonnaire. Les maisons, autrefois symboles d’un confort petit-bourgeois, ressemblaient désormais à des crânes défoncés. Le ciel de seize heures s’effondrait déjà, une chape de plomb liquide qui éteignait les derniers reflets sur la neige sale. Elias consulta sa montre automatique. Il restait moins de huit minutes de clarté. Un logisticien survit par les chiffres, pas par l'espoir. Il calcula mentalement son ratio : 400 calories dépensées pour forcer cette porte, contre un gain espéré de zéro si la maison avait déjà été pillée. Probabilité de survie thermique sans abri : moins de 12 %. — Elias, attends, murmura Lucie. Elle ne se contenta pas d'observer. Elle s'approcha de la façade, inspectant le conduit de cheminée d'un œil clinique. Elle cherchait des traces de suie récente ou, pire, l'absence de givre sur les briques qui trahirait une présence humaine à l'intérieur. Elle pointa ensuite le sol, identifiant une série d'empreintes gelées. — Passages multiples. Anciens. La structure est stable, mais le calfeutrage est mort. Elias força la porte avec son pied-de-biche. Le bois gémit, une plainte de métal et de sève pétrifiée. Ils se glissèrent à l'intérieur, accueillis par une odeur de poussière ancienne et une note sucrée, écœurante, que le froid ne parvenait plus à masquer. — Ferme derrière, ordonna Elias. Il alluma sa lampe frontale au minimum. Le faisceau balaya le salon et se figea. Elias sentit son estomac se nouer, une crampe de faim si violente qu’il manqua de doubler de volume. Sur la table, au milieu d’une nappe jonchée de moisissures veloutées, trônait un festin de Noël pétrifié. Un chapon, réduit à une carcasse desséchée, trônait entre des bouteilles de vin dont le liquide évaporé laissait un dépôt noir au fond du verre. Et autour de la table, la famille. Ils étaient quatre, momifiés dans leurs pulls de Noël tricotés. Le froid les avait saisis avant que la décomposition ne fasse son œuvre, tendant leur peau comme du parchemin sur des crânes de cristal. Ils semblaient fixer leurs assiettes vides avec une patience infinie. — La Poisse Noire, souffla Lucie. Ils ont mangé leur dernier repas en attendant que la fièvre monte. Le 18ème jour n'était pas une échéance, c'était une destination déjà atteinte. Elias ne l'écoutait plus. Il porta la main à sa poche latérale, là où il gardait son carnet. C’était sa boussole, son inventaire de vie : listes de médicaments pillés, calculs de distance, vecteurs de propagation de la contagion. Sa main ne rencontra que le vide. La panique le submergea, plus glacée que le vent du dehors. Sans ce carnet, il n'était plus un logisticien, il n'était qu'un animal errant dans un cimetière. Il fouilla frénétiquement ses replis, ses doigts engourdis déchirant presque le tissu de sa parka. — Je l'ai perdu, Lucie. Le carnet... les dates... le compte des jours... — Qu’est-ce que ça change ? demanda-t-elle en s’approchant de la table avec une indifférence terrifiante. Tu crois que si tu écris "Jour 14" sur un papier, le virus va s'arrêter aux portes de tes poumons ? Elias se jeta sur le buffet, renversant des bibelots de porcelaine qui se brisèrent dans un tintement cristallin. Il lui fallait un ancrage. Il trouva un tiroir, le tira violemment. Rien. Pas un stylo. Il se tourna vers le cadavre du père, une masse de tweed et d'os. Dans la poche de la veste, il sentit une forme cylindrique. Un stylo bille en plastique et un briquet en métal. Il s'effondra au sol, à côté des jambes raides du mort. Il arracha un set de table en papier sous l'assiette d'un des enfants. Actionnant le briquet, il utilisa la flamme pour chauffer la pointe du stylo encrassé. La lueur vacillante éclaira le visage de la mère momifiée, dont les orbites sombres semblaient juger son geste. D'une main tremblante, il commença à griffonner sur le revers du papier : *Jour 12 (supposé). Température interne : 2°C. Ration restante : 1 boîte de haricots. Probabilité d'infection : inconnue.* Soudain, un grattage méthodique résonna contre le contreplaqué de l'entrée. Elias coupa sa lampe. L'obscurité de seize heures devint une prison. Lucie était déjà accroupie près du mur, son scalpel à la main. Elle n'avait pas besoin de consignes ; elle avait déjà identifié l'angle mort de la pièce. — Ils sont deux, chuchota-t-elle. On sent l'odeur de leur fièvre d'ici. Un panneau de bois céda. Un courant d'air s'engouffra, apportant le sifflement pulmonaire caractéristique des Survitrés, ces ombres dont les poumons n'étaient plus que des éponges de sang noir. Elias serra son set de table contre sa poitrine. Il ne voyait plus la famille de Noël, ni Lucie, ni les agresseurs. Il ne voyait que ses chiffres, ses ratios, sa vaine tentative de quantifier le chaos. Il imagina son carnet, gisant dehors dans la boue, ses pages se remplissant de givre, effaçant les noms, effaçant le monde. Il n'y avait plus de seize heures. Il n'y avait plus de Noël. Il n'y avait plus que l'hiver, et l'hiver n'avait pas de calendrier. Il n'avait que des victimes. Elias ferma les yeux, attendant le choc, tandis que le froid, ce prédateur patient, s'installait définitivement entre ses côtes.

Le Sang et la Cendre

L’air n’était plus de l’air. C’était une limaille de verre qui s’engouffrait dans les bronches à chaque inspiration, râpant la trachée, figeant le mucus en une croûte douloureuse au fond des narines. Elias fit un signe de la main gantée — un vieux cuir pelé par l'humidité — pour intimer le silence à Lucie. Derrière lui, la gamine marchait dans la neige sale avec une nonchalance de spectre, ses grands yeux cernés de noir fixés sur un point invisible, à dix-huit jours devant elle. Ils étaient au bout d’une impasse, entre Athis-Mons et Juvisy. Le ciel de janvier 2027 pesait sur les toits en meulière comme une dalle funéraire. L’électricité avait abdiqué, laissant les alarmes s'éteindre dans un dernier râle électronique. Depuis, le silence était devenu granuleux, une entité qui bourdonnait dans les oreilles d'Elias, nourrie par les acouphènes de la faim. Elias s’accroupit derrière la carcasse d'une Renault Scénic. Il sentit son estomac se nouer, une vibration acide qui affaiblissait ses mains. À trente mètres, devant le garage d’une maison barricadée, une lueur orange dansait. L'odeur lui parvint : celle de l'encre chauffée, de la colle brûlée, du papier humide. Des livres. Ils étaient trois. Des silhouettes emmitouflées dans des empilements de vêtements de sport. Les « Survitrés ». Ils ne se parlaient pas. La parole était une dépense calorique inutile. Elle était aussi un vecteur. Dans ce monde, ouvrir la bouche, c'était offrir un accès au Covid-20. Ils portaient des masques FFP3 jaunis, maintenus par du ruban adhésif sur les joues. Des visages de mouches géantes s'agitant autour d'un brasero improvisé. Elias sortit son carnet de sa poche de poitrine. Une main tremblante. Il vérifia la date. 14 janvier. Douze jours restants. Chaque seconde était une goutte de sang tombant d'une plaie invisible. — Le bleu, murmura-t-il. Posée sur le béton gelé, à côté d'une pile de dictionnaires en train de se consumer, se trouvait une cartouche de gaz de camping. Une CV470. Bleue. Royale. Elias ne pensa pas à sa valeur monétaire ; il se contenta de fixer la valve, imaginant le poids du mélange butane-propane. C'était de l'eau potable. C'était trois nuits sans gel profond. L'un des hommes saisit un volume relié de la Pléiade. Il l'ouvrit, en arracha des pages fines et les jeta dans le feu. Les flammes dévorèrent les mots d'un poète mort pour offrir dix secondes de tiédeur à un futur cadavre. Elias sentit une colère pragmatique monter. Brûler des livres en plein air était une erreur arithmétique. — On a besoin de ce gaz, dit Lucie. Sa voix était monocorde. Si on n'a pas de chaud ce soir, tu ne passeras pas la nuit. Tu trembles déjà trop. Il sortit de sa ceinture une clé à molette de quarante centimètres. Un outil lourd, honnête. Le métal était ébréché par les heurts précédents, l'acier fatigué. Il sentit le poids mort du Remington dans son dos, les deux dernières cartouches qu'il gardait pour lui et Lucie. Pas maintenant. Le bruit attirait les meutes. — Reste ici. Elias glisse. Lenteur de prédateur anémié. Éviter les masques bleus jetés au sol, pétales de plastique gelé. Le silence est son allié. Il contourne un bus de la RATP. « DIEU EST UN VIRUS » hurle un graffiti sur le flanc. L'action est une hache. Elias surgit. Glisse. Le premier homme n'a pas le temps de crier. La clé à molette s'abat sur le crâne. Bruit de noix sèche. Mat. L'homme s'effondre dans les spasmes. Elias pivote déjà vers le second, un type maigre en lunettes de ski. Le type sort un couteau rouillé. Elias frappe le visage. Le masque FFP3 explose. Bouche édentée. Sang noir. L'homme bascule dans le brasero, renversant le tonneau de livres en feu. Le colosse reste debout, hébété. Il arrache son masque. Son visage est écarlate, couvert de sueur malgré le froid polaire. Ses yeux sont des billes de sang. Il fait un pas vers Elias, les bras ouverts. — Viens... mourir... 16ème jour... L'arme absolue. La menace de la contamination. Elias recule, le cœur battant contre ses côtes saillantes. La règle des deux mètres, gravée comme un commandement divin. Si une gouttelette l'atteint, son carnet ne servira plus à rien. Le colosse s'avance, un rire dément agitant sa poitrine. Il tousse. Un bruit de gorge pleine de cailloux. Elias ramasse un bloc de granit de bordure de trottoir. Il ne s'approche pas. Il lance le bloc de toutes ses forces. La pierre frappe le sternum. Craquement net. Le colosse tombe à la renverse, incapable de projeter ses miasmes. Elias se jette sur la cartouche de gaz, la fourre sous son manteau contre sa peau. Le métal brûle par le froid. Il ramasse un sac de conserves et revient vers Lucie. — On doit partir, dit-elle. Ils s'enfoncent dans l'obscurité. Le ciel vire au violet sale. Dans sa tête, Elias aligne les données logistiques. J-12. Température : -14°C. Humanité : éteinte. Ils atteignent le « Garage de l’Avenir ». Le rideau métallique crie. L’air intérieur est chargé d’huile et de caoutchouc brûlé. Un noir de tombeau. Elias ne bouge plus, écoutant le bourdonnement du silence. Il guide Lucie vers le bureau du chef d’atelier, une cage de verre de trois mètres carrés. Il pose son trésor sur le bois usé. Il vérifie l'étanchéité de la porte arrière, une barre de fer bloquant l'issue vers la ruelle. Il sort son carnet. Une croix noire. « 14 Janvier. Contact sanguin à 15h42. » Il regarde sa manche. Une tache sombre, gelée. Le sang du premier type. Sans hésiter, il sort son surin et coupe le morceau de tissu. Il ne sent pas le froid sur son poignet. Il ne sent que la terreur du décompte qui redémarre. — Tu perds ton temps, dit Lucie. — Je garde une mesure. Elias installe le brûleur. Ses doigts engourdis manquent de précision, les articulations craquent comme du bois sec. Le sifflement du gaz est une symphonie. Une corolle bleue naît dans l’obscurité, transformant le garage en grotte préhistorique. Il fait fondre de la neige dans un quart. — Mange chaud. On doit atteindre le Vercors dans huit jours. C'est mathématique. — Le Vercors n'est qu'une morgue plus haute, Elias. Ils partagent une boîte de haricots à la tomate. Des calories froides, métalliques. Soudain, un frottement à l'extérieur. Un tissu contre le rideau métallique. Elias coupe le gaz. L'obscurité retombe. Il saisit le Remington. Le métal est glacé contre sa joue. Quelqu'un essaie de soulever le rideau. Des voix étouffées par la neige. — ...une lueur bleue. Juste là. — On y va, souffle Elias. Il attrape Lucie. Ils poussent la porte arrière. L'air polaire les fige. Ils s'enfoncent dans les entrailles de la banlieue morte, là où les pavillons ressemblent à des crânes aux paupières cousues. Elias marche, une main sur sa cartouche, l'autre sur son carnet. Sa survie est une corvée. Une logistique de la douleur. Ils trouvent une chambre d’enfant dans une maison dévastée. Elias pousse une commode contre la porte. Il ne reste rien de la vie passée, juste des posters de héros aux couleurs insultantes. Le silence est total, interrompu par le grincement d'une balançoire dans le jardin. Elias s'assoit. Ses orteils sont des moignons de bois mort. Il déchire une boucle de son sac avec les dents. Il relance le réchaud. La flamme bleue danse à nouveau. — Le dix-huitième jour, murmure Lucie. Mon père a commencé par avoir soif. Puis ses yeux sont devenus rouges comme du vin. — Tais-toi. Bois. Il lui tend le quart d'eau bouillante. Ses mains tremblent par spasmes incontrôlables. Soudain, un sifflement de l'autre côté de la porte. Une respiration laborieuse. *Hee-shhh... Hee-shhh...* — On sait que vous êtes là, croasse une voix d'homme. Donnez-nous le gaz. Juste une nuit de chaleur. Elias ne répond pas. Il serre son couteau. Sa main est moite. — Barrez-vous ! hurle-t-il. J'ai un fusil ! — Le fusil, c’est pour les vivants, gamin. On est déjà de l'autre côté. Un coup faible heurte le bois. Un corps se laisse glisser le long de la porte. Elias reste debout, le couteau pointé vers le vide. Il entend les murmures incohérents de ceux qui gèlent à deux mètres de lui. La pitié est un suicide. Le sifflement de la respiration devient lent. Plus espacé. Un dernier râle liquide s'éteint. — Un de moins, dit Lucie. Elias regarde sa montre. 22h14. Le froid reprend la pièce. Il se serre contre Lucie sous une couverture miteuse. Dans l'obscurité, il voit le calendrier s'imprimer sous ses paupières. Dix-sept jours et dix-sept heures. Il n'y a pas de héros. Juste deux types morts dans un couloir et deux autres qui attendent l'aube dans une chambre d'enfant. Elias serre la cartouche de gaz contre lui. C'est son seul dieu. Sa seule raison de ne pas s'allonger pour toujours. Il faut atteindre le jour 19. Il faut que l'arithmétique thermique lui donne raison une dernière fois.

Le Silence des Autoroutes

Le givre n’était plus une simple pellicule blanche ; c’était une gangue, une morsure pétrifiée qui transformait chaque vêtement en une armure rigide et bruyante. Elias sentait le craquement de sa veste de quart à chaque mouvement d'épaule. Sous le gore-tex usé, la laine de sa polaire grattait sa peau rougie, une irritation bienvenue qui lui rappelait qu'il n'était pas encore tout à fait anesthésié. L’A7 s’étirait devant eux comme l’épine dorsale d’un cadavre de géant. Trois voies de bitume dévasté, jonchées de carcasses de Peugeot, de Renault et d'Audi que le gel avait soudées au sol. Elias inspira. L'air était si sec qu'il lui sembla avaler des tessons de verre. Ses poumons protestèrent dans une quinte de toux étouffée derrière son écharpe crasseuse. Aussitôt, son regard se figea sur sa montre, puis sur le petit carnet dans sa poche de poitrine. *Jour 3 depuis le dernier contact potentiel.* — Arrête de compter, Elias, lança Lucie derrière lui. On n’est pas des survivants. On est juste des cadavres qui n'ont pas encore compris qu'ils étaient froids. Elle marchait à trois mètres, respectant cette distance de sécurité instinctive. Elle ne portait pas de masque, contrairement à lui qui gardait un FFP3 jauni sous son foulard. Pour elle, le danger n'était plus biologique, il était simplement chronologique. Elle avançait d'un pas traînant, ses bottes heurtant les débris de verre. — Le silence est notre seule protection, Lucie. Si je ne compte pas, je perds le fil. Si je perds le fil, je suis mort. Son estomac se contracta. La faim n'était plus une sensation de vide, c'était un rat enragé qui lui rongeait les côtes, un mal sourd qui brouillait la vue. Ils arrivèrent au niveau d'un immense ensemble routier. Un camion frigorifique Fruehauf barrait les deux voies de gauche. Des empreintes de mains ensanglantées, désormais brunes et sèches, maculaient la poignée de la porte arrière. Elias s'approcha, la main sur la crosse du vieux tournevis affûté à sa ceinture. Un camion frigo. Isolé. Scellé. L'odeur le frappa avant même qu'il ne touche la poignée : un parfum d’ammoniaque et de peur rance. Il pesa de tout son corps sur le levier. Le mécanisme, grippé par le gel, résista dans un cri d'acier déchiré qui résonna sur les collines silencieuses. Elias se figea, le cœur battant contre ses côtes saillantes. Il attendit. Un tir ? Un cri ? Rien. Juste le sifflement du vent. Il tira la porte. À l'intérieur, le givre avait craqué sous le changement de pression, un son cristallin de verre brisé. Le spectacle était une nature morte de l'apocalypse. Ils étaient une vingtaine, entassés dans l'obscurité de la remorque. Des hommes, des femmes, des enfants. Ils n'avaient pas de masques. Ils s'étaient barricadés de l'intérieur, pensant que l'étanchéité les protégerait de la "Chose". Mais l'oxygène est une ressource plus rare que l'espoir. Leurs visages étaient bleutés, marqués par la signature indélébile du Covid-20 sur le cou, leurs expressions figées dans une surprise grotesque. Lucie s'approcha, son fatalisme se fissurant un instant. Elle tendit la main vers le visage d'une petite fille. — Jour 18, lâcha-t-elle, un rire nerveux et sec s'échappant de sa gorge. Elias ne l'écoutait pas. Il fouillait les sacs à dos. Sa priorité était viscérale. Il trouva une boîte de sardines à l'huile figée. Lucie, elle, dénicha une petite fiole de liquide ambré dans la poche d'un mort. Elle en but une gorgée avant de la lui tendre. — Alcool à 90°, murmura-t-elle. Ça réchauffe. Elias écarta la fiole d'un geste brusque. — Ça ne réchauffe rien du tout. Ça provoque une vasodilatation. Tu te sens bien deux minutes, puis tu perds ta chaleur centrale deux fois plus vite. Tu accélères juste ton hypothermie. Elle haussa les épaules et croqua dans un biscuit de Noël trouvé dans un sac, le son de la mastication résonnant dans la cathédrale d'acier. Elias ressortit son carnet. Sa main tremblait. *15 Janvier 2027. A7. KM 112. Stock : 1 boîte de sardines. Temps restant estimé : 18 jours.* Le froid redoubla d'intensité alors que la lumière virait au violet sale. Ils durent quitter la remorque pour chercher un abri moins exposé. Ils repérèrent une Volvo XC90 immobilisée en travers de la chaussée. Elias dégagea le corps gelé du conducteur, qui tomba sur le bitume avec le bruit mat d'une bûche. Ils s'installèrent à l'intérieur, cercueil de cuir et de verre. Soudain, un éclat orangé apparut sur une colline à l'est. Un feu. Elias s'enfonça sur son siège. — Des survivants ? souffla Lucie. — Des prédateurs, rectifia-t-il. Ou des Survitrés. Quelques minutes plus tard, trois silhouettes en combinaisons Hazmat blanches passèrent près de la voiture. Ils portaient des fusils d'assaut et se déplaçaient avec une discipline militaire. L'un d'eux s'approcha de la Volvo, balayant l'habitacle de sa lampe. Elias serra son couteau, prêt à viser le joint de la gorge. Une détonation lointaine les fit bifurquer. La patrouille s'éloigna en courant vers le nord. — On bouge, ordonna Elias. On ne peut pas rester ici. Ils glissèrent hors de la voiture. Elias sentait ses forces l'abandonner, ses muscles consommant leurs dernières fibres. Il se concentra sur la sensation de ses orteils. Un, deux, trois... Il comptait. Toujours. La douleur était la preuve de la vie. Le vent se mit à hurler entre les piliers d'un pont en amont, un son lugubre, comme le cri d'une espèce en train de s'éteindre. Elias resserra la sangle de son sac. Derrière lui, Lucie chantonnait un air inaudible dont les notes s'évaporaient dans le gel, inutiles comme des masques chirurgicaux piétinés dans la boue. La nuit tomba sur l'A7, une chape de plomb finale qui effaça les frontières entre le ciel et la terre, ne laissant subsister que le givre, la faim, et le chiffre 18 qui brûlait dans le cerveau d'Elias comme un fer rouge.

La Morsure du Froid

Le blizzard n’était plus un phénomène météo ; c’était une râpe à fromage géante qui venait poncer la peau jusqu’au derme, arrachant les dernières calories avec une voracité de prédateur. Elias sentait chaque flocon comme une micro-aiguille de verre. Ils avaient quitté la carcasse calcinée d’un bus RATP près de la Croix de Berny pour s’enfoncer dans le boyau d’un passage souterrain. Un monolithe minéral, vestige d’un urbanisme aujourd’hui défunt, où s’engouffrait un courant d’air qui hurlait comme une bête blessée. L’obscurité était totale, annulant toute perception de profondeur, réduisant la portée utile de sa lampe à 1,50 mètre. Elias tâtonna, ses doigts engourdis dans ses gants de cuir durcis par la crasse. Il sentait la paroi : une gangue de ciment, humide, couverte d’une pellicule de givre qui craquait sous sa paume. Derrière lui, le souffle erratique de Lucie. Un sifflement court. Une mécanique pulmonaire qui s’enrayait. — On s’arrête. Sa voix n’était qu’un croassement. Lucie ne répondit pas. Elle se laissa glisser contre le mur. Le choc du sac à dos renforcé au ruban adhésif fut sourd. Dans ce monde, le silence était un luxe, le bruit une signature de mort. Mais ici, sous ce déluge blanc, le fracas du vent étouffait tout. Elias actionna sa lampe à manivelle. Le cliquetis métallique résonna contre les parois. Un faisceau blafard déchira l'ombre. Le tunnel était jonché de détritus pétrifiés. Des prospectus publicitaires de 2026, des bouteilles éclatées, et ces éternels masques chirurgicaux bleus, incrustés dans la glace comme des fossiles d’une espèce lâche. L’air empestait le moisi et le gazole figé. — Lucie. Regarde-moi. Il braqua le faisceau. Elle était assise en tailleur, le dos voûté. Elle ne bougeait plus. Le froid ne tue pas d'un coup. Il séduit. Il murmure que dormir est la seule solution logique. — Lucie ! Ses bottes de sécurité écrasèrent la neige sale. Il posa une main sur son épaule. Rigide. Aucune chaleur. Une masse inerte. — Fiche-moi la paix, murmura-t-elle. — On doit s'isoler. Le sol bouffe ta chaleur. Relève-toi. Il sortit son carnet de sa poche de poitrine. Un réflexe de comptable du chaos. À la lumière de la lampe, il vérifia la date. 14 Janvier. Il nota d’un trait sec : *J-14. Tunnel. Tempête. L. flanche.* S’il arrêtait de noter, s’il arrêtait de compter les jours, il ne resterait que le vide. — Le Vercors est à quatre cents kilomètres, dit-il. On est en déficit de 1800 calories par jour. Si on stagne, on meurt par érosion interne avant l'aube. — Le Vercors n’existe pas, Elias. On est déjà morts. On est juste des fantômes qui marchent encore un peu parce qu’ils ont oublié de tomber. Ses pupilles étaient dilatées. Ses lèvres, d’un bleu violacé. Elle tremblait. Un frisson violent. C’était bon signe. Quand on arrête de trembler, c’est que le corps a renoncé. Mais ses yeux étaient vides. La flamme animale s’était éteinte. — Bouge ! Il la saisit par les aisselles. Elle pesait si peu. La famine avait sculpté leurs corps : des muscles secs et des os saillants. Il la traîna vers le fond, derrière un muret technique, là où le courant d’air aspirait la future fumée vers l'extérieur. — On a besoin de feu. Il inspecta les débris. Des palettes de transport. Du bois traité, saturé de produits chimiques. Il commença à briser les planches à coups de talon. Le bruit des chocs résonnait comme des coups de feu. Il entassa les éclats dans un vieux bidon d’huile rouillé. — Lucie, déchire ces journaux. Maintenant. Elle resta immobile, les bras enserrant ses jambes. — Lucie, c’est un ordre logistique ! — Tes ordres n'ont plus de sens. On est au 18ème jour depuis Massy. Tu te souviens ? Le 18ème jour, les poumons deviennent des éponges. Pourquoi allumer un feu pour gagner quelques heures de souffrance ? Elias s’arrêta. La peur lui serra les viscères. Le Covid-20. Le cycle de 18 jours. Il vérifia inconsciemment sa propre respiration. Rien. Juste l’air glacé qui brûlait ses bronches. — On n’est pas contaminés. — Qu’est-ce que t’en sais ? On a respiré la même brume qu'eux. Laisse-moi dormir. Je veux juste ne plus avoir froid. Elle ferma les yeux. Son menton tomba. La phase de confort mortel. Elias sentit une colère noire monter. C’était son carburant. Il traversa l’espace en deux enjambées. Il la saisit par le col et la secoua. — Tu n’as pas le droit ! Tu vas te battre, sale petite nihiliste ! Il lui envoya une gifle magistrale. Le claquement du cuir sur la peau gelée fut sec. La tête de Lucie bascula. Une marque rouge apparut. Ses yeux s'ouvrirent. Un éclair de haine. — Enfoiré… — Voilà. Déteste-moi. Mais reste éveillée. Il retourna au bidon. Il sortit son briquet Bic. Son pouce, rongé par les gerçures, frotta la molette. Une étincelle. Rien. La pierre était usée, ses doigts trop raides. Il s'acharna. Une petite flamme finit par danser. Il la présenta au papier journal imbibé de graisse mécanique. La flamme prit. Une fumée noire, toxique, s’éleva. Le courant d’air du tunnel l’étira vers la sortie, sauvant leurs poumons d’une intoxication immédiate au cyanure. Elias s’agenouilla, tendant ses mains. La douleur fut immédiate. Les nerfs hurlaient. Des milliers de piqûres d’abeilles sous la peau. — Viens ici. Elle se traîna vers le bidon. La lueur orange dansait sur leurs visages émaciés, creusant des ombres monstrueuses sous leurs pommettes. Elias sortit une boîte de conserve de corned-beef. Il utilisa son couteau pour l’ouvrir. L’odeur de la viande grasse, métallique, fit monter une salive acide. — Mange. C'est de la physique, Lucie. Ton corps est un moteur à combustion. Si tu ne l'alimentes pas, tu t'arrêtes. Elle mâcha lentement, le visage tordu par la douleur de la déglutition. Le froid continuait de mordre. Elias savait que le feu ne suffirait pas. — On va devoir se coller. — Quoi ? — Déperdition thermique. On partage la chaleur corporelle ou on gèle dès que le feu faiblit. C’est la règle de base. — Et la contamination ? Tu vérifies tes ganglions toutes les heures et maintenant tu veux me serrer ? — Risque d’hypothermie cette nuit : 90 %. Risque d'incubation : gérable par rapport au danger immédiat. On prend le pari. Il installa une couverture de survie en aluminium au sol, par-dessus des cartons. Le bruit du plastique métallisé fut strident. Il s’allongea et la tira contre lui. Elle hésita, puis finit par céder, le dos contre son torse. Elias rabattit une deuxième couverture. À travers les parkas, il sentait sa fragilité. Une branche morte prête à se rompre. — Elias ? murmura-t-elle dans l’obscurité, alors que le feu baissait déjà. — Quoi ? — Si je commence à tousser… Si ça vient… Promets-moi. Utilise ton couteau. Une fois. Sec. Elias resta silencieux. Son cœur battait lourdement contre les côtes de la fille. Il regarda sa montre. 18h45. Des siècles de glace devant eux. — Dors, Lucie. On n’en est pas encore là. Il ferma les yeux, mais ses sens restaient en alerte. Il comptait les cycles de respiration de Lucie. Un, deux, trois… À chaque expiration, il cherchait le râle. Le froid s'insinuait partout, une main de glace cherchant son cœur. Il se concentra. 14 Janvier. 18h47. Il restait 21 jours avant l’extinction statistique de leurs ressources. Mais pour l’instant, seule comptait la prochaine seconde arrachée au gel. Le linceul minéral du tunnel était devenu leur monde. Un univers réduit à deux mètres carrés de carton. Elias sentit la tête de Lucie s'alourdir. Elle dormait. Ou s'évanouissait. Il ne bougea pas. Sentinelle dérisoire face à l'apocalypse, il fixa les dernières braises qui s’éteignaient dans le bidon d’huile, laissant place à une obscurité souveraine. Le froid fit une nouvelle percée. Il sentit ses orteils disparaître dans un vide cotonneux. Il serra Lucie un peu plus fort, comme on serre une bouillotte qui refroidit. — Demain, murmura-t-il, la voix étouffée par le givre sur son écharpe. Demain, on marche. Dans le silence, on n’entendait plus que le craquement sinistre de la structure qui travaillait sous l’effet de la rétractation thermique. Un bruit d'os qui se brisent, au rythme d’un monde qui finissait de mourir.

L'Alerte du 18ème Jour

L’air n’était plus de l’air. C’était une limaille de verre pilé qui s’engouffrait dans les bronches à chaque inspiration, râpant les tissus, pétrifiant les poumons. Elias resserra son écharpe de laine bouillie, une loque qui empestait la sueur rance et la fumée de résineux, mais qui constituait son dernier rempart contre le gel. Janvier 2027 n’en finissait pas de mordre. À travers ses lunettes de protection rayées, le monde n’était qu’une déclinaison de gris sales et de blancs jaunâtres, une aquarelle délavée par l’apocalypse. Il s’arrêta, une main gantée de cuir durci sur sa clé à molette de quarante centimètres — son outil, son arme, sa seule constante. De l’autre, il agrippa le revers du manteau de Lucie. Il ne regardait pas la rue, il l’écoutait. Le silence de la banlieue parisienne était une chose vivante, une bête aux aguets. Ce n’était plus le silence paisible des nuits d’autrefois, mais une absence de vie si radicale qu’elle en devenait sonore. Le craquement d’une gouttière gelée résonnait comme un coup de feu. Le bruissement d’un sac de livraison Uber Eats décoloré contre un muret de parpaings était une menace. Sous ses pieds, la neige n’était pas de la poudreuse. C’était une croûte de glace noire, compactée par des semaines de gel ininterrompu, parsemée de débris de verre et de masques chirurgicaux bleus, ces petits cadavres de polypropylène qui émergeaient du givre comme des fleurs fanées d’un ancien monde. Plus loin, des câbles de recharge effilochés pendaient des façades, tels des nerfs arrachés à une carcasse urbaine. — On est à découvert, murmura-t-il, sa voix n’étant plus qu’un souffle rauque. Lucie ne répondit pas tout de suite. Elle fixait une carcasse de Renault Scénic, les pneus bouffés par le froid. Elias remarqua un tremblement dans la main de la gamine, un spasme qu’elle ne parvenait pas à masquer en serrant les bretelles de son sac. Cette fissure dans son armure de glace le terrifia plus que le reste. Ses yeux, d’un noir insondable, semblaient ne plus rien attendre. Elle était le vide. Elle était ce nihilisme de dix-neuf ans qui avait vu la science s’effondrer en dix-huit jours. L’estomac d’Elias se contracta. Une crampe familière, acide. La faim n’était plus une sensation, c’était un bruit de fond, une lame sourde qui sciait les entrailles. Il sortit son carnet de sa poche de poitrine — un geste réflexe, obsessionnel. *Jour 10. Température : -12°C. Stock : 3 boîtes, 400g riz. Munitions : 3. Contact : 0.* Il rangea le carnet, les doigts gourds. Sa montre marquait 15h42. Dans dix-huit minutes, le crépuscule entamerait sa morsure. Il fallait trouver un abri, une cave qui ne soit pas déjà occupée par des « Survitrés » prêts à lâcher une cartouche de chevrotine dans le premier thorax qui s'approchait. C’est à cet instant que le son déchira la stase du froid. Ce n’était pas un cri. C’était un bruit de métal frotté contre une pierre de meule. Une toux. Sèche. Rythmique. Elias se figea. Il plaqua Lucie contre le flanc d'une camionnette de livraison. Ils restèrent immobiles, leurs propres cœurs battant comme des tambours de guerre. La toux reprit. Elle venait de derrière un amas de sacs poubelles éventrés, soudés par le gel en une sculpture grotesque. Une silhouette émergea. Un homme, ou ce qu’il en restait. Il portait trois manteaux superposés, ficelés par du ruban adhésif de chantier. Son visage était caché par une capuche et un masque FFP3 noir de crasse. Elias leva sa main gauche, paume vers l’extérieur. Le signal universel de la paranoïa. *Ne t'approche pas. Ne respire pas vers moi.* L'homme s'arrêta à douze mètres. Il ouvrit la bouche sous son masque. Une nouvelle quinte de toux le secoua, si violente que son corps se plia en deux. C'était le son métallique. Le Covid-20 calcifiait les tissus pulmonaires avec une telle rapidité que l'air semblait râper contre de la tôle. — Ne bouge pas, souffla Lucie. Elle fit un pas en avant. Elias vit ses doigts bleuis, presque noirs, alors qu'il retirait un gant pour s’essuyer la bouche. L'oxygène ne parvenait plus au sang. — Lucie, recule ! ordonna Elias. L’inconnu tenta de parler. Un sifflement sortit de sa gorge, un gargouillis de fluide. Il fit un pas vers eux, une main tendue. — Aide… Le mot n’avait plus de sens. C'était une condamnation à mort. Elias sortit son revolver de calibre .38. Le canon tremblait. Lucie observait l'homme avec une fascination morbide. — Il se noie dans son propre sérum, dit-elle d’une voix atone. Le parenchyme devient fibre. — On se barre ! L’homme s’effondra sur les genoux. Il arracha son masque dans un geste de panique, cherchant l’air qui n'existait plus. Son visage était bouffi, ses lèvres d’un noir d’encre. Il fixa Elias, une supplication muette dans le regard. Lucie fit un autre pas, le regard fiévreux. Elias bondit, la saisit par le col et la fit basculer en arrière. — Tu veux finir comme lui ? À cracher tes poumons dans la neige ? Il la traîna, l’arrachant au spectacle. Ils marchèrent vite, Elias ignorant la douleur dans ses genoux. Sa paranoïa tournait à plein régime. *Douze mètres. Le vent soufflait du nord-est. La charge virale.* Ils s’engouffrèrent dans une impasse, forçant le portillon d'un jardin ouvrier. Là, au milieu des souches de légumes gelés, se trouvait un abri de jardin en bois. Il poussa Lucie à l'intérieur et referma la porte branlante. L'obscurité était totale. L'odeur de terre froide les enveloppa. — On ne bouge plus, dit-il. Il s’assit contre des pots en terre cuite. Le silence revint. Et c’est là que ça commença. Une irritation au fond de la gorge. Comme une poussière logée. Elias déglutit. La sensation se cristallisait. Puis vint la chaleur. Une chaleur biologique, poisseuse, une fièvre qui germait. Il porta sa main à sa gorge. Sa peau semblait brûlante sous ses doigts de glace. — Elias ? La voix de Lucie était un murmure. Il ne voyait que le blanc de ses yeux. — Quoi ? répondit-il, sa voix râpeuse. — Pourquoi tu te tiens la gorge ? Il retira sa main brusquement. — Le froid. La poussière. — Tu as peur, dit-elle. C’est la seule chose qui nous reste d’humain. Elias se concentra sur sa respiration. *Inspirer. Expirer.* Chaque cycle était un combat. Il croyait entendre, au fond de sa propre poitrine, le lointain écho métallique de la toux de l'inconnu. Il visualisa la case sur son carnet. Une case vide qui n'attendait qu'une croix. Soudain, une quinte le prit. Il tenta de l'étouffer dans sa manche, mais le spasme fut trop fort. Il sentit un liquide chaud jaillir. Il sortit sa lampe, une pression brève sur l'interrupteur. Le rouge était si pur qu'il semblait brûler le gris de la neige sur ses gants. Elias referma le poing, mais la chaleur du liquide coulait déjà entre ses doigts. — Jour 0, murmura Lucie. Dehors, le vent faisait gémir les planches de l'abri. Le monde continuait de mourir, un degré à la fois. Elias serra son carnet contre lui, comme un talisman inutile. Le silence de la cathédrale de givre s'installa, interrompu seulement par le sifflement ténu de deux respirations qui, déjà, portaient le germe du silence final. La nuit tomba sur la banlieue, une chape de plomb. Elias sentit une goutte de sueur glacée couler le long de sa colonne. La fièvre. Elle était là. Seul restait le compte à rebours.

Le Rationnement de l'Espoir

L'estomac n'est plus un organe. C'est une bête à l'étroit, un rat aux dents de scie qui grignote les parois de la cage thoracique. Elias sentait chaque spasme, une ondulation acide qui lui remontait jusque dans la gorge, laissant un goût de cuivre et de bile sèche. Il n'avait rien avalé depuis quarante-huit heures, à part une poignée de neige fondue au goût de pneu brûlé et de poussière minérale. Le froid, lui, ne grignotait pas. Il taillait. Il taillait dans la viande, cherchant les articulations pour y injecter son venin de glace. Ils progressaient sur le bitume défoncé de la zone d’activité de Wissous. Autrefois poumon logistique du sud de Paris, ce dédale de hangars n’était plus qu’une nécropole de tôle ondulée. Les carcasses de camions semi-remorques, figées dans des angles de braquage désespérés, ressemblaient à des squelettes de baleines échouées sur une banquise de goudron. — Elias. La voix de Lucie était un craquement de papier de verre. Elle marchait trois mètres derrière lui, les épaules rentrées. Ses yeux, cerclés de noir, brillaient d'une lueur fiévreuse. C’était le regard de ceux qui refusent de ciller de peur que l'obscurité ne devienne définitive. — On ne s’arrête pas, Lucie. Pas ici. — Mes pieds… je ne les sens plus. Elias ne se retourna pas. Chaque battement de cœur pour elle était une calorie volée à sa propre marche. Il consulta sa montre, une vieille automatique. 14h12. Dans moins de deux heures, le soleil sombrerait derrière l'horizon de béton, laissant place au Grand Noir. Et avec lui, la chute du mercure qui transforme la salive en aiguilles de verre. Ils arrivèrent devant l'immense portail de « Chrono-Fret ». Le logo, un oiseau stylisé, pendouillait avec un grincement métallique rappelant une plainte humaine. Elias s’arrêta. Il observa la neige. Elle était vierge devant l'entrée, mais une traînée sombre courait le long du quai de déchargement numéro 4. — On entre par les bureaux, souffla-t-il. Les quais sont trop exposés. Les Survitrés aiment les angles de vue dégagés. Ils te cueillent à cinquante mètres. Il sortit un pied-de-biche de sa ceinture. Le métal était si froid qu'il semblait vouloir fusionner avec sa mitaine. Il se glissa le long de la paroi, sentant la rugosité de la pierre contre son manteau de cuir craquelé. Le silence était total, une pesanteur minérale où le moindre froissement de nylon sonnait comme une déflagration. Ils forcèrent une porte latérale. Elias resta figé, le cœur battant contre ses côtes saillantes. Un, deux, trois… il compta jusqu'à dix. Rien. Juste le vent qui s'engouffrait, emportant une odeur de papier rance et de mort froide. L'intérieur de l'entrepôt était une nef de ténèbres. Les rayons de lumière perçant le toit dessinaient des colonnes de poussière. Au milieu de l'allée centrale, trois corps gisaient, emballés dans du film étirable industriel. Un travail de fou. Ils avaient été momifiés sur des palettes, les bouches figées dans un cri plastique. — Ne les regarde pas, Lucie. Ils ont passé l'Échéance. Ils ne sont plus rien. Elias activa sa lampe torche. Ses piles mouraient. Tout mourait. Il commença à scanner les racks. Pour un profane, c'était un chaos. Pour lui, l'ancien logisticien, c'était un livre ouvert. Il cherchait la logique du flux. Les références de valeur n'étaient jamais au sol. Il leva les yeux vers les étagères à douze mètres de haut. Son regard s'arrêta sur une rangée de palettes marquées d'un adhésif jaune. — Là-haut. Section B-14. La part du rat. Il commença l'escalade. Ses doigts ne griffaient pas le métal, ils s'y accrochaient comme des crochets de fer rouillé, priant pour ne pas casser comme du verre. À mi-chemin, une crampe lui tordit l'estomac. Il vacilla, suspendu au-dessus du vide, les muscles hurlant leur épuisement. En bas, Lucie le regardait avec une indifférence clinique. Il atteignit le troisième niveau. D'un coup de pied-de-biche, il déchira le carton. Des boîtes de conserve. Il en saisit une au hasard : cassoulet au confit d'oie. Le nom lui parut une relique absurde. Il en jeta une à Lucie et redescendit précipitamment. Ils s'accroupirent derrière une pile de pneus. Elias fit levier sur le couvercle. Un « pshitt » de vide d'air s'échappa. L'odeur de la graisse figée envahit ses narines. Ses glandes salivaires s'activèrent avec une telle force que cela lui fit mal aux mâchoires. Il plongea ses doigts sales dans la boîte. Le plaisir fut une décharge électrique. Le gras tapissait son palais, descendant le long de son œsophage comme une coulée de lave bénéfique. À côté de lui, Lucie mangeait avec une fureur animale. Pendant cinq minutes, ils ne furent plus des humains. Juste des prédateurs se repaissant d'une carcasse de fer-blanc. Puis, Lucie dénicha une bouteille d'eau dans le carton. Elle s'apprêtait à dévisser le bouchon. — Attends, dit Elias d'une voix soudainement aiguë. Il lui arracha la bouteille des mains. L'étiquette bleue affichait une date : 12 décembre 2026. — C’est le lot de décembre, Lucie. Celui de la Marne. L'eau n'est plus de l'eau, c'est du poison en sommeil. — C’est scellé, Elias ! J'ai soif ! — Ils utilisaient l'eau de la rivière pour le rinçage des circuits. Il y a eu une faille dans les filtres. Lot 224-B. 18 jours pour que ça te ronge le cerveau. Le silence retomba, plus lourd que jamais. Ils regardèrent la bouteille posée sur le béton. Le besoin primaire contre la sentence de mort. — On doit la purifier, dit-il enfin. On a le feu. — Faire un feu ici ? Tu veux nous transformer en balises pour les Survitrés ? — Si on canalise la fumée dans le conduit de ventilation, elle se dissipera dans la grisaille. Il gratta une allumette. La petite flamme vacilla, une minuscule pépite d'or dans l'immensité grise. Il la posa sur un amas de copeaux. — Dix-sept jours, murmura-t-il alors que les flammes léchaient le bois. C’est tout ce qu’il nous reste à perdre. L'eau commença à frémir dans le bidon métallique. Il prit une tasse bosselée, la remplit et la tendit à Lucie. Elle but d'un trait, les yeux fermés. — Alors ? demanda Elias. — C’est chaud, dit-elle simplement. On verra dans dix-sept jours si on est encore là pour en discuter. Elias but à son tour. L'eau avait un goût de ferraille, mais elle éteignit l'incendie dans sa gorge. À cet instant, un bruit sourd retentit au fond de l'entrepôt. Un choc métallique. Le son d'une chaîne que l'on déplace. Il éteignit la lampe. Dans l'obscurité, seul le rougeoiement des braises projetait des reflets sanglants sur les murs de tôle. Une silhouette se découpa entre deux racks, à exactement dix mètres. Un Survitré, emmitouflé dans des bâches plastiques, le visage caché par un masque à gaz militaire. — Vous avez bu l'eau, râla l'ombre à travers sa membrane. Vous êtes des Marchands de Mort maintenant. — On s’en va, trancha Elias, la main sur son surin. — Il n'y aura pas d'aube pour les infectés. Vous souillez l'air. L'homme leva une chaîne de levage, mais son fanatisme masquait une terreur pure. Il recula dans les ténèbres, sa respiration sifflante s'éloignant comme celle d'un animal blessé. Elias resta à genoux, haletant. Il sortit son testeur de conductivité du coffre qu'il avait forcé plus tôt. Il plongea les électrodes dans le reste de l'eau tiède. L'écran LCD projeta une lueur bleue fantomatique sur son visage. *CONTAMINATION ORGANIQUE : ÉLEVÉE.* Le virus, ou ses résidus protéiques, était là. Dans ses veines. Dans celles de Lucie. Il sentit un vertige le prendre. La logistique de la survie venait de se heurter à sa propre fin. — On reprend la marche demain à l'aube, dit-il, la voix dénuée d'émotion. Le Vercors est à quatre cents kilomètres. Il s'assit contre un rack, serrant son sac contre sa poitrine. Il sortit son carnet, ouvrit la page du jour et, d'une main tremblante, traça une croix noire. *Jour 1 : Exposition confirmée.* Le compte à rebours avait commencé. Dehors, la neige recommençait à tomber, recouvrant les masques bleus et les rêves de ceux qui croyaient que le 18ème jour ne viendrait jamais pour eux. Elias ferma les yeux, écoutant le tic-tac de sa montre, le seul métronome de leur extinction.

Les Sentinelles de l'Isère

Le froid n’était plus une température, c’était une morsure animale, une bête invisible qui plantait ses crocs dans chaque centimètre de peau exposée. Elias sentait ses orteils sombrer dans une léthargie cotonneuse, ce prélude gris à la nécrose. Dans sa botte gauche, une ampoule avait crevé il y a trois kilomètres ; il ne sentait plus la douleur, seulement une humidité poisseuse qui gelait contre sa chaussette de récupération. Il s’arrêta. Sa buée formait un masque gris devant ses lèvres fendues. Il sortit son carnet de la poche intérieure de sa parka, là où la chaleur de son corps — ce qu’il en restait — protégeait encore l’encre de la congélation. Ses doigts, engourdis, ressemblaient à des pinces de crabe maladroites. — Quel jour ? murmura-t-il. Sa voix se brisa comme du verre gelé. Derrière lui, Lucie ne répondit pas. Elle n’était plus qu’un métronome de bottes sur la neige souillée de suie, une automate dont le ressort forçait. Elle portait son sac comme une croix, les épaules voûtées par un fatalisme plus lourd que ses maigres provisions. Elias fixa les chiffres. Le virus était un horloger cruel : dix-huit jours. Pas un de plus. Le dix-huitième jour, les poumons se liquéfiaient et le cerveau s’éteignait dans un feu d’artifice de spasmes. Il avait noté « J-15 » hier. Ou était-ce avant-hier ? La brume qui tombait des contreforts de l’Isère n’était pas seulement météo, elle était mentale. Le temps se dilatait dans ce silence de morgue. S’il perdait le compte, il perdait la seule ancre qui le retenait au monde des vivants. Ils reprirent la marche. La route nationale n’était plus qu’un boyau de métal et d’os. Des carcasses de SUV, les portières grandes ouvertes comme des mâchoires décrochées, jalonnaient le bitume fendu par le gel. À l’intérieur, des formes sombres, recroquevillées dans l’ultime frisson du Covid-20. L’odeur arriva avant la vue. Une puanteur lourde, huileuse, qui tapissait le fond de la gorge. Ce n’était pas la charogne fraîche, c’était l’âcre fumée du gras humain brûlé. Ils contournèrent un bus de ligne couché sur le flanc, et le paysage changea de couleur. Le blanc sale laissa place à une peinture de guerre : un dégradé d’ocre, de noir de fumée et de rouge séché. — Les Sentinelles, souffla Lucie. Devant eux, barrant l’accès au massif du Vercors, s’élevait une architecture de la terreur. Ce n’était pas une barricade de sacs de sable, mais un mur de viande. Les « Survitrés » des hauteurs avaient érigé des piles de corps, des centaines, entrelacés pour former une digue de charbon humain. Le gel avait figé les flammes, mais un ruban gris et paresseux montait encore de certains tas. Les visages qui émergeaient du mur étaient des masques de carbone, les dents mises à nu par la rétractation des lèvres brûlées, les yeux vaporisés par la chaleur. Au sommet du barrage, un masque chirurgical bleu, intact, flottait au bout d'un bras pétrifié comme un fanion dérisoire. — Reste basse, ordonna Elias. Son estomac se replia sur lui-même, une main de fer broyant ses dernières calories. La barre rance de la veille n'était plus qu'un souvenir acide dans le fond de sa gorge. Il se digérait, centimètre par centimètre. Soudain, un éclat métallique perça le gris sur l'éperon rocheux surplombant la route. Une lunette de visée. — Ne bouge plus, murmura-t-il, le visage dans la neige. Le temps s'étira. Une minute, ou une vie entière. Le froid paralysait ses muscles. S'ils restaient là, l'hypothermie ferait le travail. S'ils bougeaient, une balle de .308 leur éclaterait le crâne. Les Survitrés ne posaient pas de questions. Ils voyaient une silhouette, ils voyaient une menace. — On est sains ! hurla Lucie, sa voix montant dans les aigus, brisée par la fatigue. Regardez-nous ! — Tout le monde dit ça le dix-septième jour ! répondit une voix d'homme, déformée par un mégaphone. Le dix-huitième, vous êtes des bombes. Partez ! Allez crever dans la fumée ! Elias se releva par saccades, ses articulations criant de douleur. Il n'était pas brave, il était simplement trop vidé pour avoir peur de la mort immédiate. — Quel jour on est ? cria-t-il en faisant un pas vers le barrage. — On s'en fout du jour ! C'est l'hiver des dix-huit jours ! — Pour moi, c'est le 17 janvier, dit Elias. Si je passe minuit, j'ai gagné une journée sur ton virus. Tu veux vraiment gâcher une balle pour un cadavre en sursis ? Le tireur ne répondit pas. On ne tire pas sur un fantôme. Elias fit signe à Lucie. Ils passèrent devant le muret de chair sans un regard pour les orbites vides qui les fixaient. L'ascension vers la forêt fut un calvaire. Le sol était un chaos de racines et de rochers instables. Elias sentait la sueur couler dans son dos, une sueur froide qui le glaçait dès qu'il ralentissait. Sa vision se brouilla. Des taches noires dansèrent devant ses yeux. La faim. Il ouvrit son carnet pour noter leur position, mais en tournant la page, son sang se glaça. La page du 13 janvier était blanche. Celle du 12 aussi. Les entrées s'arrêtaient au 10. Une sueur différente, plus profonde, l'envahit. Il avait perdu trois jours. Trois jours de vide, de marche automatique, de trous noirs. — Lucie… quand est-ce qu’on a mangé la dernière fois ? — Il y a quatre jours, Elias. Pourquoi ? Quatre jours. Dans son esprit, c’était ce matin. Le temps s'effilochait. La réalité devenait une pellicule de film brûlée sur les bords. Est-ce qu'il avait toussé hier ? Est-ce que Lucie avait eu de la fièvre ? Soudain, Lucie s'arrêta. Elle porta sa main à sa bouche. Quand elle la retira, même dans la lumière blafarde de seize heures, Elias vit la tache sombre sur son gant de laine. Le dix-huitième jour venait de réclamer son dû. Ses poumons commençaient à se rompre. — On doit trouver un abri, dit-il, la voix étranglée. Un endroit avec une porte. Ils atteignirent un gîte d'étape, une carcasse de pierre accrochée à l'éperon rocheux. Elias fit céder la porte dans un gémissement de métal supplicié. L’odeur les frappa : le renfermé, la poussière et le froid solide. Il craqua une allumette. Dans un coin, un vieil homme assis dans un fauteuil les regardait, recouvert d’un linceul de givre. Un mort propre. Une rareté. Elias ne le délogea pas ; le cadavre faisait partie du décor. Il fit brûler les restes d'une chaise. La lumière dansa sur les murs. Lucie s’affaissa près de l’âtre, son souffle devenu un sifflement humide. — Quel jour, Elias ? Il consulta sa montre à quartz, le cristal fêlé. — 17 janvier. 19 heures 12. — Demain, murmura-t-elle. Demain, c'est le 18ème pour moi. Depuis que j'ai commencé à brûler dans la forêt. Elias ne répondit pas. Il sortit son carnet et, d'une main qui ne tremblait plus, il dessina dix-huit petits traits verticaux sur une page blanche. Vers minuit, la fièvre de Lucie franchit un cap. Elle commença à délirer, parlant à des ombres. Elias posa sa main sur son front. C'était toucher une plaque de cuisson. — Tue-moi, Elias. Avant que ça ne devienne liquide. Tu as promis. Elias sentit un poids immense lui écraser la poitrine. Il ne s'en souvenait pas. Il n'avait noté que des faits, des kilomètres, des calories. L'humanité était une faiblesse structurelle qu'il n'avait pas prévue dans sa logistique. Il baissa les yeux sur son poignet. 00:03. 18 janvier 2027. Le jour de l'extinction. Le jour où les chiffres s'arrêtaient. Dehors, le Vercors attendait, immense et indifférent. Elias ferma les yeux, écoutant le sifflement de plus en plus laborieux de Lucie. La faim était là. Le froid était là. La peur était là. Tout était en ordre pour la fin.

La Fièvre du Doute

La buée s'échappait de ses lèvres en grappes épaisses, des lambeaux de fantômes qui se dissolvaient contre le contreplaqué moisi de la fenêtre. Elias ne bougeait pas. Il était accroupi dans l’angle de la cuisine, là où le linoléum gondolé exhalait une odeur de colle pourrie et de rat crevé. Ses articulations criaient. Le froid n'était plus une sensation, c'était un parasite qui s'était logé sous sa peau, rongeant la moelle, transformant son sang en une mélasse glacée et pesante. Ses doigts n'étaient plus que des morceaux de bois étranges, distants. Il dut regarder sa main pour vérifier qu'elle agrippait bien le manche de son couteau. La sensation de toucher avait disparu, remplacée par une pression sourde et lointaine. À trois mètres de lui, sur un matelas de gymnastique dont la mousse déchiquetée vomissait des flocons jaunâtres, Lucie tremblait. Ce n'était pas le frisson léger de celui qui a oublié ses gants. C'était un spasme brutal, une secousse sismique qui soulevait ses épaules maigres sous les couches de pulls en laine feutrée. Elle produisait un bruit de claquement de dents si sec qu’Elias craignait de voir ses incisives voler en éclats sur le carrelage dégueulasse. Il consulta son carnet à spirales. **Jour 11**. Le chiffre était gribouillé au crayon gras, une sentence. Le 18ème jour était la ligne rouge, la règle d'or de sa logistique personnelle : *Au premier signe de toux grasse ou de fièvre, l’unité est compromise. Abandon immédiat. Périmètre de sécurité de dix mètres.* Lucie entrait dans la zone d'ombre. S'il restait, il n'était plus un survivant, il était un cadavre qui s'ignorait. Sa faim revint, lancinante. Un trou noir dans son ventre, une obsession qui lui obscurcissait la vue. Il imaginait un morceau de pain chaud, de la croûte dorée, du beurre salé. L’image était si vive qu’il crut la sentir, avant que l'odeur de la sueur rance et de l'ozone ne le ramène à la réalité. — Lucie ? chuchota-t-il. Elle ne répondit pas. Un gémissement monta de sa gorge, un son liquide. — Elias... murmura-t-elle enfin, la voix hachée, entre deux spasmes. Pas de feu... ils vont... voir. — Tais-toi. Économise l'air. Il se leva avec la lenteur d'un vieillard, chaque vertèbre craquant dans le silence de cathédrale de la maison. Le sol était jonché de détritus : des masques chirurgicaux bleus dont l’élastique avait lâché, des prospectus pour des téléviseurs 4K. Un monde de plastique et de vent. Il s'approcha d'elle, brisant son propre code. Dix mètres. Cinq mètres. L’odeur le frappa. Ce n’était pas seulement la crasse. C’était une odeur métallique, une pointe de fer. L’odeur de la fièvre du Covid-20. Il posa sa main sur son front. La chaleur traversa son gant, une onde de choc thermique. Elle brûlait. Elle était un incendie au milieu d’un désert de plomb. Soudain, la porte d'entrée vibra sous un coup sourd. Puis un autre. Le bois ne se contenta pas de rompre, il explosa dans un gémissement de fibre torturée. — Ouvrez ! cria une voix étouffée par un filtre. On sait que vous êtes là ! Signalez votre état ! Les Survitrés. Ils n'étaient pas là pour soigner, mais pour nettoyer. Elias sentit la peur, cette vigilance animale, lui vider les intestins. Il attrapa son fusil à pompe. Ses mains, engourdies au point de ne plus sentir la proprioception de ses membres, tâtonnèrent la garde. Il arma le mécanisme. Le *clack-clack* métallique résonna comme un arrêt de mort. Le premier homme entra dans un nuage de givre. Il était engoncé dans une parka orange délavée, un gilet de fortune fait de plaques de plexiglas sanglées sur le torse. Elias ne tira pas tout de suite. Munition égale vie. Il attendit que l'intrus soit à portée de souffle. Le Survitré leva un démonte-pneu soudé à une barre de fer, un geste lent, maladroit à cause des couches de vêtements. Elias pressa la détente. Le coup de feu fut une gifle physique dans la pièce étroite. L’homme fut projeté en arrière, son torse labouré, retombant dans la neige du perron. — Putains de rats ! rugit Elias. Dehors, une bouteille de verre se brisa contre la façade. L'odeur de l'essence monta. Ils utilisaient le feu. La purification par les flammes. Elias saisit Lucie sous les aisselles. Elle pesait moins qu'un sac de riz, évidée par la maladie. Il la traîna vers la fenêtre de la buanderie, ses muscles hurlant sous l'effort pathétique de son corps affamé. — Elias... laisse-moi... c'est le 18ème... je le sens... souffla-t-elle dans un râle. — C'est le 11ème, Lucie. Tais-toi et bouge. Il la propulsa par la petite ouverture avant de basculer à son tour dans la ruelle gelée. L'air extérieur était une lame de rasoir qui lui découpait les poumons. Ils s'enfoncèrent dans l'obscurité de Montreuil, dépassant des carcasses de bus RATP où des silhouettes gelées fixaient éternellement le vide. Ils trouvèrent refuge deux cents mètres plus loin, dans un ancien laboratoire d'analyses médicales. Elias y traîna Lucie, la déposant sur une paillasse jonchée de tubes brisés. Il était à bout. Ses muscles tremblaient d'un spasme incontrôlable. Il nota dans son carnet, la main crispée : *Jour 11. Station atteinte. Munitions : 1 cartouche.* Soudain, un bruit de verre brisé. Une silhouette se découpa dans l'embrasure de la porte. Un autre Survitré, portant un masque à gaz périmé. Dans ses mains, un fusil de chasse à canon scié. — Malades... grogna l'homme. Je le vois à votre buée. Elle est trop épaisse. Chargée de mort. Elias se redressa, faisant rempart de son corps. La fatigue disparut sous une adrénaline acide. — On ne fait que passer, dit Elias, sa main serrant le manche du couteau avec une force de noyé. — Purge ! hurla l'homme. Le coup de feu tonna, criblant le réfrigérateur derrière Elias. Elias se jeta en avant, bas, tel un animal acculé. Le combat fut une mêlée d'aveugles, essoufflante, une lutte de poids morts dans le noir. Elias frappa au hasard, son couteau s'enfonçant dans le plastique des sacs poubelles qui servaient de manteau à l'autre, puis dans la chair molle. Il n'y avait aucune technique, juste le choc brutal de deux corps affamés se disputant le droit de respirer un air vicié. Il ne s'arrêta que lorsque le corps sous lui cessa de s'agiter. Elias se redressa, couvert d'un sang chaud qui n'était pas le sien. Il retourna vers Lucie. Elle le regardait, une traînée de sang sombre au coin des lèvres, gelant presque instantanément. — Tu vois, Elias... murmura-t-elle, les yeux grands ouverts sur le néant. On est déjà... au bout. Laisse... les chiffres. Elias ramassa son carnet. Il regarda le chiffre 11, puis le barra d'un trait noir, violent, qui déchira le papier. Le logisticien en lui venait de mourir. Il s'assit à côté d'elle, ignorant le cadavre qui refroidissait à quelques mètres. Il prit sa main glacée, ne sentant plus la distinction entre sa peau et la sienne. — On ne compte plus, dit-il d'une voix sourde. Il n'y avait plus de 18ème jour. Plus de Vercors. Plus de calories. Il n'y avait que ce souffle erratique contre son épaule et le silence de la neige qui recouvrait les tombes de béton. Il ferma les yeux, sentant le froid l'engourdir, non plus comme une agression, mais comme une armure de plomb finale. Pour la première fois, le résultat du calcul ne lui importait plus. Il était là. Elle était là. Et dans ce monde en ruine, c'était la seule donnée qu'il refusait d'effacer.

Le Mur de Glace

Le froid n’était plus une simple donnée météorologique. C’était une présence physique, une masse solide et invisible qui pesait sur les épaules d’Elias, lui broyant la cage thoracique à chaque inspiration. Dans l’air saturé de cristaux de glace, chaque bouffée d’oxygène brûlait ses poumons comme de la limaille de fer chauffée à blanc. Devant lui, le flanc du Vercors se dressait, une muraille de calcaire gris, striée de veines de glace sale qui suintaient de la roche comme le pus d'une plaie mal soignée. Il s’arrêta, les mains crispées sur ses bâtons de marche improvisés : deux barres de fer à béton récupérées sur un chantier. Ses gants en laine, troués, étaient pétrifiés par le gel. Il ne sentait plus ses doigts depuis qu’ils avaient traversé le ruisseau noir, la veille. Sa peau desquamait par lambeaux et ses lèvres, gercées jusqu’au sang, lui interdisaient presque de desserrer les dents. — Lucie. Le nom s’échappa en une nuée de vapeur grisâtre. Elle marchait cinq mètres devant lui, silhouette frêle engloutie dans une parka de surplus militaire maculée de graisse. Elle ne se retourna pas. Elle avançait avec une régularité d'automate. Dans le sillage de sa respiration, Elias percevait une odeur d’acétone, cette effluve de pomme rance qui trahissait la cétose : son corps, privé de tout, commençait à brûler ses propres muscles pour ne pas s'éteindre. Elias consulta sa Casio. 14 h 42. Dans une heure, le soleil s’effondrerait derrière les crêtes, abandonnant le monde à une obscurité de tombeau. Il fallait grimper. Le sentier serpentait vers un chaos de roches et de troncs calcinés. Les Survitrés du secteur avaient dynamité les accès, érigeant une barrière de paranoïa contre le Covid-20, ce spectre qui mettait dix-huit jours à transformer un homme en une outre de fluides corrompus. — Elias, regarde. La voix de Lucie était rauque, écorchée. Elle s’était arrêtée devant une carcasse de Peugeot encastrée dans l’éboulis. Le métal givré scintillait sous la lumière morte. À l’intérieur, une forme sombre restait sanglée au siège : une momie de givre dont les orbites vides fixaient le pare-brise éclaté. Elias sentit sa gorge se serrer. Il percevait désormais un bruit inquiétant dans la poitrine de Lucie, un crépitement de papier froissé à chaque inspiration. L'œdème. La liquéfaction qui commençait. — Ne touche pas au corps, ordonna Elias. S’il était au dix-septième jour… — On est déjà morts, Elias, coupa-t-elle d'un ton plat. On hante juste la roche. Elle s’élança sur le capot défoncé. Le métal hurla. Un bruit de ferraille déchirant dans le silence de mort de la vallée. Elias se figea, scrutant les hauteurs. Un tel bruit était une signature, un appel aux prédateurs. Rien ne bougea, hormis le vent sifflant dans les sapins squelettiques. Il la suivit. Il décrocha son piolet rouillé, une gêne de deux kilos attachée à son sac qu'il s'était juré de ne sortir qu'en cas de nécessité absolue. Il l'ancra dans une fissure. Chaque mouvement était une agonie. Ses articulations craquaient comme du bois sec. La faim n’était plus un creux, c’était une bête qui rongeait ses propres tissus. Alors qu’il atteignait une vire étroite, son pied glissa. Le monde bascula. Ses doigts griffèrent la roche, arrachant des lambeaux de calcaire et de chair. Il se rattrapa in extremis à une racine de pin rabougri, ses jambes battant le vide au-dessus de l'épave. La douleur explosa dans son épaule. Il resta pendu là, sentant la chaleur de son sang couler dans sa manche. — Elias ? Lucie s’était penchée. Pour la première fois, il vit une ombre d’émotion dans ses yeux gris : une curiosité morbide, comme si elle observait un insecte avant l'écrasement. — Je monte, haleta-t-il. Il se rétablit sur la corniche, s'écroulant dans la neige sale. L’odeur était métallique, chargée de la poussière des villes mortes. Ils progressèrent ainsi pendant une demi-heure, collés à la paroi. Soudain, Lucie leva une main. Elias se figea. Vingt mètres au-dessus, une silhouette se découpait sur la crête. Un homme portant un masque à gaz ancien, tête de mouche monstrueuse, un fusil de chasse en travers de la poitrine. Un Survitré. L’homme huma l’air raréfié, tournant lentement son masque vers eux. Elias retint son souffle, ses poumons hurlant pour de l'air. L'homme cracha un glaire sombre qui se figea avant de toucher le sol, puis se détourna. Ils passèrent, rampant dans la grisaille. Lorsqu'ils atteignirent un replat, l’obscurité rampait déjà sur les pentes inférieures. Elias trouva une grotte peu profonde. Lucie s’y laissa tomber. Il sortit leur ration : deux biscuits de mer durs comme de la brique. — Combien de jours ? demanda Lucie. Elias consulta son carnet, ce luxe de papier qui pesait comme du plomb mais maintenait sa santé mentale. — Quinze jours qu'on a quitté Lyon. Elle laissa échapper un rire sec. — Encore trois jours, Elias. Trois jours avant de devenir de la soupe. — On n'est pas infectés. On a fait attention. — Tu ne sens pas ce chatouillement derrière les yeux ? Cette envie de tout lâcher ? Il ne répondit pas. Il regarda la neige murer l'entrée de leur abri. Le lendemain, l'aube ne fut qu'une transition vers un gris sale. Elias ouvrit les paupières, arrachant ses cils collés par le givre. Le seizième jour commençait. Il fit l'inventaire : ses orteils étaient insensibles, mais la douleur persistait dans son talon. Un bon signe. À ses côtés, Lucie était une masse inerte. — Debout. Ils reprirent l'ascension. La pente s'accentuait. La neige dissimulait des trous mortels. Elias ouvrait la voie, frappant la glace de son piolet. *Ancrer. Tirer. Pousser.* Soudain, il vit un sac à dos rouge suspendu à un arbuste. Un bras humain, poli par le vent et réduit à l'os, sortait de la sangle. Elias dégagea le sac. Le membre tomba dans le néant sans un bruit. À l'intérieur, une boîte de corned-beef et un carnet. *« Jour 17. La toux a commencé. Ça sent le fer. Ne montez pas. Le refuge est un mythe. Ils tirent sur tout ce qui bouge. »* Elias referma le carnet, le goût de la bile aux lèvres. Lucie avait lu par-dessus son épaule. — Tu vois ? dit-elle avec un sourire qui n'était qu'une cicatrice. On court vers un abattoir. Elle s'arrêta brusquement, le front contre la pierre. Une fine ligne rouge coula de sa narine gauche, contrastant violemment avec la blancheur de sa peau. Une goutte tomba sur la neige, y creusant un trou écarlate. — C'est rien, murmura-t-elle. C'est juste le froid. Mais le crépitement dans ses poumons s'accentuait, tel un incendie de forêt lointain. Elias ne dit rien. Il l'aida à franchir les derniers mètres vers un abri de béton, un ancien poste militaire encastré dans la paroi. Ils y pénétrèrent dans un gémissement de fer rouillé. À l'intérieur, un cadavre desséché les attendait, assis contre le mur. Elias ouvrit la boîte de corned-beef. Ils mangèrent à tour de rôle, raclant la graisse figée avec leurs doigts sales. C’était du carburant. Du temps acheté. Il sortit son carnet et griffonna : *Jour 17. Atteint abri secteur 4. Lucie saigne. Stock nourriture : zéro. Le 18ème commence dans 7 heures.* Dehors, le blizzard hurlait, frappant la porte comme s’il voulait entrer. Elias s’allongea sur le sol glacé, serrant son sac contre lui. Dans le noir, il écouta le rythme heurté du cœur de Lucie. Dix-sept jours. Le compte à rebours touchait à sa fin. Demain, ils sauraient si le Vercors était un sanctuaire ou simplement une morgue plus haute que les autres. Il ferma les yeux, comptant ses propres pulsations dans le silence minéral. *Un. Deux. Trois.* Le monde n'était plus qu'un chiffre qui s'éteignait sous la neige.

Le Sanctuaire Illusoire

Le froid n'est plus une sensation ; c’est une occupation. Il s’est glissé sous ma parka, a traversé la laine miteuse de mon pull et s’est installé contre mes côtes, là où la graisse a disparu depuis longtemps. Chaque inspiration est une lacération. On ne respire pas, en ce mois de janvier 2027 ; on inhale du verre pilé. Mes genoux émettent un craquement sec à chaque pas, un bruit de bois mort qu’on brise. Lucie marche devant moi. Elle n’est plus qu’une silhouette décharnée qui oscille dans le blizzard, les épaules voûtées sous un sac dont les sangles lui scient les clavicules. Elle ne se retourne pas. Dans mon carnet, protégé contre ma peau, j’ai noté : *Jour 14 depuis le dernier contact. Température : -19°C. Réserves : une demi-barre protéinée, 100ml d'eau neigeuse.* Mon obsession du chiffre est mon dernier rempart. Si je perds le compte, je deviens comme les "Survitrés" qui rôdent dans les vallées : de la viande qui marche sans savoir pourquoi. Nous passons devant une carcasse de monospace. À l’intérieur, une famille entière est figée dans le givre, les visages changés en masques de cuir grisâtre. Ils n’avaient pas atteint le dix-huitième jour. Le froid les a cueillis avant le virus. Une chance, presque. — Elias, regarde. Sa voix est un sifflement de vapeur. Elle pointe du doigt la verrue de béton qui défigure le flanc de la montagne. Le Sanctuaire. Un blockhaus de type militaire, une géométrie brutale coulée dans le ciment, entourée de barbelés à rasoir pris dans la glace. Mais ce qui nous fige, c’est la lumière. Des projecteurs halogènes balayent la neige sale d’un bleu électrique. On s’approche. Chaque pas brûle une calorie que je n'ai pas. Mon estomac est une poche de vide acide qui me dévore de l'intérieur. Arrivés à dix mètres de la clôture, un cliquetis sec déchire le vent. Une culasse qu'on arme. — Halte ! hurle un haut-parleur. Zone de quarantaine absolue. Ordre de tir à vue. Deux silhouettes apparaissent sur une passerelle. Des scaphandriers. Des combinaisons de protection intégrales, blanches, lisses, avec des visières réfléchissantes qui nous renvoient l'image de notre propre déchéance. Ils tiennent leurs fusils d'assaut avec une précision de machine. — On vient de Paris ! je gueule. Ma gorge est un incendie. On est propres ! On a passé les quatorze jours ! Je mens. Je sens la fièvre qui commence à me picoter l'arrière du crâne, mais je gueule quand même. — Reculez ! crache la machine. Le refuge est saturé. — On a faim ! crie Lucie. Elle fait un pas en avant. Un tir de semonce fait exploser la neige à dix centimètres de ses bottes. Elle ne sursaute même pas. Elle regarde le trou noir avec une fascination morbide. — Le prochain est dans la tête, l’étudiante, reprend la voix. Le refuge n'est pas un sanctuaire. C'est une morgue pressurisée. Un silence de plomb retombe. Et puis, on l'entend. Un bruit de crécelle collective qui filtre à travers les fentes de ventilation. Des quintes de toux grasses, humides, un son de tissus organiques qui se déchirent par dizaines. — On a ramené le virus avec nous dans les conduits, murmure la voix, subitement lasse. On ne garde pas la porte pour vous empêcher d'entrer. On la garde pour que rien ne sorte. Partez. Allez crever proprement sous la neige. Une petite trappe hydraulique s'ouvre à la base du mur. Un objet glisse sur le sol gelé : une boîte de conserve sans étiquette. Elle brille sous les projecteurs comme un lingot d'or. — Mangez, et disparaissez. Je me jette sur la boîte. Mes doigts gourds griffent le métal. Je force le couvercle avec la lame de mon couteau. L'odeur se libère : une effluve de viande grasse, de sel, de vie. C’est rose. Trop rose. Je regarde les bords de la trappe hydraulique. Il y a des traces de doigts sur le béton, des traînées brunes, séchées. Dans un bunker coupé du monde depuis des mois, d'où vient cette viande fraîche ? Je lâche la boîte. Elle roule dans la neige, déversant son contenu rosâtre. Lucie recule en rampant. Elle a vu elle aussi. Le type là-haut, sur la passerelle, n'a plus de gants. Sa main nue, qui serre la crosse du fusil, est couverte de taches violacées. Le marquage du dix-huitième jour. — On se casse, Lucie. Je l’empoigne par l’aisselle. Elle est d’une légèreté effrayante, comme si ses os étaient devenus creux. On fait demi-tour, tournant le dos à la lumière artificielle. Le froid nous attrape dès qu'on quitte le périmètre. C'est un mur invisible qui paralyse les muscles. Nous marchons vingt minutes dans l'obscurité totale avant qu'elle ne s'arrête. Sa respiration est devenue un râle liquide. Je braque ma lampe frontale vers elle. La pile agonise, la lumière est jaunâtre. Elle a retiré son écharpe. Sur son cou, juste au-dessus de la clavicule, je vois la tache. Une ecchymose sombre avec des ramifications qui rampent déjà sous la peau. La gangrène respiratoire. — C'est rien, je dis, ma voix tremblant de mensonge. C'est une engelure. Elle me regarde droit dans les yeux. Elle sait. Elle a vu ses parents se liquéfier de la même façon. Elle sourit, un petit sourire de crâne, et remonte sa laine. — On devrait se dépêcher, Elias. Je ne voudrais pas rater le spectacle. On reprend la marche vers le sommet du Vercors. Il n’y a plus de bergerie, plus de refuge, plus de demain. Je vérifie le poids de mon couteau dans ma poche. Le métal est froid. Mortellement froid. Je suis un logisticien. Je calcule la trajectoire de la lame. Je calcule le temps qu'il reste avant que ses poumons ne deviennent de la purée noire. Le vent se lève, un hurlement de loup qui emporte les dernières traces de nos pas. Nous ne sommes plus des humains. Nous sommes deux points noirs dans un océan de blanc sale, deux sacs de viande en sursis qui attendent que l'horloge s'arrête. Je regarde ma montre. Seize heures douze. L'obscurité est totale. Dix-huit jours. On y est.

Le Dernier Assaut

Le froid a cessé d’être une sensation. C’est une morsure de chien enragé. Sous le ciel de 14h00, une mélasse de neige sale et de suie écrase la banlieue. Mes poumons brûlent. L’air : une lame de rasoir. Derrière le muret de parpaings, l’odeur sature tout : charogne gelée, plastique brûlé, sang figé sur le béton. 110 pulsations. Trop haut. Je consomme mes dernières calories. Lucie est une ombre à mes côtés. Ses yeux sont deux trous de suie dans un masque de crasse. Elle affiche cette indifférence de condamné. Pour elle, la balle qui claque au-dessus de nos têtes n’est qu’un parasite sonore dans le grand silence de l’extinction. — Elias, murmure-t-elle. Ta montre. Elle a raison. Le tic-tac de ma montre à quartz tape contre le parpaing. Un coup de marteau. Je plaque ma main gantée de laine trouée sur le cadran. Mon estomac se tord. Un spasme sec. Je n'ai rien avalé depuis quarante-huit heures, hormis de la neige au goût de pneu. La faim n'est plus une envie, c'est un vide physique qui ronge mes muscles de l'intérieur. À cinquante mètres, devant les grilles du refuge, la boucherie commence. Une dizaine d’Extérieurs, spectres en guenilles, lancent un assaut suicidaire. Ils brandissent des barres de fer et des fusils dont les percuteurs ont gelé. En face, les gardes — les nantis du bunker — tirent par rafales courtes. Précises. Un homme s’effondre. Sa gorge s’ouvre en une fleur sombre qui fume dans le gel. La vapeur de son sang monte vers le ciel gris. Il ne crie pas. Personne ne crie plus en 2027. On meurt dans le bruit sourd d'un corps percutant le sol durci. — C’est maintenant, je souffle. Je rampe. Mes doigts sont des bâtons de bois mort. Je ne sens plus mes orteils. Risque de gangrène : élevé. Lucie glisse comme un rat entre les carcasses de voitures calcinées. Elle se fiche de la mort. Moi, je compte. Dans ma poche, mon carnet. Je m’arrête derrière une berline aux pneus fondus. Mon cœur cogne. Rythme irrégulier. Épuisé. Je sors le calepin. Mes doigts tremblent. *1er janvier : Contact zone zéro. 18 janvier : Échéance.* Dix-huit jours. C'est aujourd'hui. Le virus est une horloge suisse. Lucie a vu ses parents s’éteindre à la seconde près, dix-huit jours après le premier frisson. À l'intérieur de moi, les protéines démantèlent peut-être déjà mes organes. — Elias, bouge ! Une balle pulvérise le pare-brise. Des éclats de verre tombent comme une pluie de diamants sales. L'odeur de la poudre me colle aux muqueuses. On plonge dans le fossé. Un mélange de neige, d'excréments et de masques chirurgicaux bleus. L'eau glacée s'infiltre dans mes bottes. Une agonie. On rampe vers la brèche. À gauche, un garde tire au jugé depuis une guérite. Il hurle des prières à un Dieu démissionnaire. Sa paranoïa est sa cuirasse. Pour lui, nous ne sommes que des vecteurs. Une rafale de mitrailleuse lourde fait taire la guérite. Le silence qui suit est pire. — Là, chuchote Lucie. Elle pointe une bouche d’évacuation. Le carnet pèse une tonne. Mes poumons vont-ils lâcher ? Cette irritation dans ma trachée est-elle le signal ? Je regarde mes mains. Bleues. Ongles noirs. Je ne sens plus la douleur des engelures. Rupture du signal nerveux. Je force ma respiration pour ne pas déclencher le spasme fatal. — Si je tombe, Lucie… continue. Elle me jette un regard vide. Ses lèvres sont fendues, le sang y est figé par le gel. — Tu es déjà mort, Elias. On l'est tous. Ton corps est juste lent à comprendre. Elle se glisse dans le conduit. Je la suis, le ventre dans la boue liquide. 18 jours. Le compte à rebours touche le zéro. Chaque seconde est une anomalie statistique. Le noir nous avale. Une explosion secoue la terre. Nous rampons dans les entrailles d’un monde qui n'offre plus que du givre. Mon estomac hurle. Une douleur lancinante. Vomir de la bile. La peur me colle aux côtes. L’intestin de béton du refuge nous aspire. L'odeur change : chlore, ozone, produits chimiques. La civilisation se barricade derrière des effluves de morgue. Mes genoux saignent. Je sens la chaleur poisseuse avant qu'elle ne gèle sur mon treillis. — Elias, regarde… Lucie s'est arrêtée devant une grille massive. Derrière les barreaux, sous un néon faiblard, des centaines de sacs mortuaires. Empilés comme du bois de chauffage. Des étiquettes jaunes partout. Je m'approche. Je lis la plus proche. *Sujet 1142. Décès : Jour 18. Cause : Défaillance multiviscérale.* Le chiffre me gifle. 18. Toujours. Ils ne sauvent personne. Ils archivent la fin. — Ils étudient l’extinction, murmure Lucie. Des pas résonnent. Une lampe balaie le couloir. — Qui est là ? Identifiez-vous ou on ouvre le gaz ! Je plaque ma main sur la bouche de Lucie. Mon cœur tape à 130. Goût de cuivre dans la bouche. Pris au piège entre le virus intérieur et les fusils extérieurs. 18 jours pour que tout s'écroule. — On sort d'ici, je siffle. On contourne. — Par où ? Je désigne une plaque de visite rouillée au plafond. — Retour dans le froid. C’est mieux que de finir étiqueté. Je soulève Lucie. Elle ne pèse plus rien. Un squelette de cuir. Elle se hisse. Je la suis, mes muscles hurlant au sabotage. Dans l'ouverture, je vois un homme en combinaison blanche. Il me fixe derrière sa visière. Il ne tire pas. Il regarde sa montre. Il connaît le calendrier. Je bascule dans la neige. Le blizzard nous gifle. Retour dans l'enfer gris. 16h04. L'obscurité dévore la banlieue. — On marche, Elias. Jusqu'à ce que le sang s'arrête. Je hoche la tête. Demain, si mes poumons ne sont pas des éponges sanglantes, j'écrirai "Jour 19". On s'enfonce dans le brouillard. Deux ombres. Mes dents claquent. Rythme de mitrailleuse. Faim. Froid. Peur. Le triptyque. Une douleur fulgurante me traverse la poitrine. Je m'arrête net, le visage dans la boue. Le cœur ? La fin ? Je reste immobile. Le silence du tunnel est absolu. Au-dessus, les tirs claquent comme des doigts de géant. Je respire. Une fois. Deux fois. La douleur reflue. Juste une crampe. Juste la faim qui dévore ce qu'il reste de moi. Je ne suis pas encore mort. Mais le dix-huitième jour ne fait que commencer.

Le Crépuscule des Hommes

Le carnet se ferma avec un bruit sec, un claquement de cuir moisi et de papier glacé qui parut tonner dans l’immensité pétrifiée. Elias sentit la vibration remonter le long de ses phalanges gercées, là où la peau, à force de craquer sous le gel, avait fini par former des rigoles de sang noirci, solidifié. Ce carnet était sa boussole, sa petite comptabilité de la fin du monde. Des colonnes de chiffres, des noms rayés, des dates entourées de rouge pour marquer l'incubation, la peur, le sursis. Aujourd’hui, le stylo bille n'écrivait plus. L'encre avait gelé dans le réservoir. Le temps lui-même avait cessé de vouloir être consigné. Les contreforts du Vercors se dressaient devant eux comme les dents déchaussées d’un géant de pierre grise. Ici, l’air ne sentait plus le plastique brûlé des banlieues ou le remugle sucré des charniers à ciel ouvert. Il sentait le vide. Un froid chirurgical découpait les poumons à chaque inspiration, transformant la respiration en une corvée abrasive. Elias empoigna son sac à dos. La sangle en nylon effilochée de son soixante litres lui sciait l'épaule à travers les couches de laine miteuse. Une bête tapie au fond de l'estomac lui rongeait les côtes de l'intérieur, une brûlure acide qui lui laissait un goût de fer sur la langue. Sa dernière ration remontait à trente-six heures : une boîte de singe périmée dont le gras figé avait tapissé son palais d'une pellicule rance. À côté de lui, Lucie restait immobile, assise sur une carcasse de glissière de sécurité. Ses jambes pendaient au-dessus du néant blanc. Ses doigts, emmaillotés dans des bandages sales, trituraient machinalement un scalpel émoussé. Elle fixait l'horizon, là où la brume de pollution parisienne devait encore stagner comme une nappe de pus sur une plaie ouverte. — On s’arrête de compter ? murmura-t-elle. Sa voix n’était plus qu’un froissement. Elias ne répondit pas. Il regarda ses pieds. Ses chaussures de marche étaient maintenues par du ruban adhésif gris, cassant sous l'effet du gel. Ici, la neige n'était pas la bouillie noirâtre de Créteil. Elle était dure, cristalline, impitoyable. — Le 18ème jour est passé, Lucie. Pour nous, en tout cas. Il fit un geste vague vers la vallée sombre. En bas, le monde mourait en silence. Pas de cris, pas de sirènes. Juste l'obscurité qui coulait des sommets pour engloutir les derniers vestiges de la civilisation. Les villes n'étaient plus que des amas de béton froid où des spectres s'entredévoraient pour une couverture. Les Survitrés, barricadés derrière leurs triples vitrages, attendaient un virus déjà entré par la faille de leur propre terreur. Un frisson parcourut l'échine d'Elias. Ce n'était plus le froid. C'était la peur qu'un spasme de toux ne vienne briser le silence. Il observa la nuque de Lucie. Ses vertèbres dessinaient une ligne saillante sous son pull trop grand. — J’ai mal au ventre, Elias. C’est le vide. Il plongea la main dans sa poche et en sortit un morceau de sucre dur comme de la pierre. Un reliquat d'un monde où l'on mettait de la douceur dans le café. Lucie le porta à ses lèvres. Le craquement sous ses dents fut le seul signe de vie dans ce crépuscule. — Si on ne bouge pas, on devient des statues de sel, dit-il. Il pensait aux cadavres de l'autoroute A6. Des familles entières, les yeux vitreux fixant un autoradio éteint. Le froid était un prédateur patient. Il vous berçait, engourdissait vos membres, murmurait que dormir était la seule solution. Lucie se leva. Ses articulations craquèrent, un son de bois mort. Leurs réserves de combustible étaient à sec. Il ne restait que quelques allumettes soufrées et un briquet dont la pierre était presque rasée. Ce soir, ils dormiraient contre la pierre, emballés dans le froissement métallique d'une couverture de survie en Mylar, à échanger leur chaleur comme deux animaux mourants. Ils commencèrent à marcher. Chaque pas était une lutte contre la neige croûtée qui cédait brusquement. Le silence était total, une chape de plomb liquide. Elias sentait la sueur glisser dans son dos. Le piège mortel : suer, puis refroidir. L'humidité devenait une armure de glace contre la peau. Son corps n'était plus qu'une vieille chaudière crachotant ses dernières étincelles. Lucie passait devant lui avec une grâce désarticulée. Elle ne vérifiait plus si quelqu'un les suivait. Elle s'en moquait. Une balle dans la tête serait une fin plus propre que celle du 18ème jour, avec les poumons qui se transforment en éponge sanglante. Soudain, Lucie se figea. Sa main gantée se leva. Elias chercha instinctivement la masse de métal froid dans sa poche. Ses yeux balayèrent la pente. Rien que des rochers et des sapins tordus par le givre. — Tu l’entends ? chuchota-t-elle. Elias retint sa respiration. Un craquement. Loin. Un gémissement sourd venant des entrailles de la montagne. — La neige, dit-il. Elle travaille. Les plaques de glace. Le danger n'était plus seulement le virus. C'était la terre elle-même qui rejetait ces intrus. Une avalanche les enterrerait sous des tonnes de cristal blanc jusqu'au printemps prochain. Ils continuèrent, longeant les parois rocheuses. L'obscurité tombait. Le ciel passait du gris au bleu d'encre. — On s'arrête là, décréta Elias en désignant une anfractuosité dans la roche. Ils installèrent le campement en moins de cinq minutes. Pas de feu. Ils s'enroulèrent ensemble sous la bâche plastique et le Mylar qui renvoyait la faible lueur des étoiles. L'odeur de Lucie était forte : sueur rance, sang séché et l'effluve métallique des médicaments inutiles. La dernière odeur humaine. Elias sentit le froid monter du sol, traverser le tapis de sol pour mordre ses hanches. — Elias ? Tu penses qu'on est déjà morts ? — On a faim, Lucie. Les morts n'ont pas faim. — Moi, j'ai l'impression d'avoir fini. Tout ce que je vois, c'est du gris. Elias ne trouva rien à répondre. Pour la première fois depuis janvier 2027, il n'avait pas noté l'heure du coucher. Il n'avait pas vérifié les symptômes. Le 18ème jour n'était plus une échéance, c'était un état permanent. Il se colla contre elle. Dehors, le monde s'éteignait. Les réservoirs étaient à sec. Les pompes étaient gelées. La France n'était plus qu'une nécropole enveloppée dans son linceul de neige. Elias sentit le sommeil le gagner, lourd et poisseux. La morsure du froid changea de nature. Elle ne pinçait plus ; elle s’installait comme un métal liquide coulé dans les veines. Sous la bâche, Elias sentait son propre corps devenir étranger. Ses jambes n’étaient plus que deux bûches inertes. Un cri. Ce n'était pas le vent. Un craquement sec. Elias se figea. Sa main glissa vers son couteau. Une lueur fugitive apparut à cinquante mètres. Un faisceau réduit à un filet de lumière rouge. La lumière bougea. Un craquement. Elias ne respirait plus. Le couteau pesait une tonne. La lueur s'approchait avec une lenteur de glacier. Puis, une silhouette entra dans le cercle. Un colosse dégonflé en combinaison de ski orange, déchirée. L'homme s'arrêta, fixa les cimes, puis se laissa tomber à genoux. Un bruit de bois mort qui se brise. Il s'effondra sur le côté, sa lampe rouge pointant vers le ciel. Elias attendit. La paranoïa hurlait de rester à distance. Mais la faim était plus pressante. Il rampa vers le corps. L'odeur le frappa : pourriture sucrée, chair décomposée. Le 18ème jour. Elias fouilla les poches. Ses doigts se refermèrent sur un objet dur. Une barre énergétique. Un lingot d'or en aluminium. Il revint vers Lucie. Il cassa la barre. Le goût du chocolat industriel fut une victoire dérisoire contre l'extinction. La lampe rouge de l'homme s'éteignit brusquement. L'obscurité totale retomba. — Il est mort ? demanda Lucie. — On l'est tous. Elias sortit son carnet de son sac. Il arracha la première page. Janvier 2027. Il fit jouer la molette du briquet. Une petite flamme apparut. Il approcha le feu du papier. Les pages se tordirent, devinrent cendre. Il brûlait ses souvenirs pour offrir à Lucie un simulacre de chaleur mentale. Janvier, février, mars... les chiffres disparaissaient dans les flammes. Le 10ème jour, le 15ème... jusqu'au 18ème. Ce n'était pas un feu pour réchauffer les membres, mais un sacrifice pour éclairer l'ombre. Lucie tendit ses mains vers la petite lueur. Pour la première fois, la peur n'était plus là. Il n'y avait que ce cercle fragile. Ils restèrent assis au bord du monde, alors que les dernières pages se consumaient. Le Vercors les regardait sans colère. Le crépuscule des hommes était fini. La nuit était totale. Elias sentit le poids du monde s'abattre sur ses paupières. Sa main ne sentait plus rien. Il imagina son carnet devenu poussière. Il n'y avait plus de compte à rebours. Le zéro était atteint. Une dernière bouffée de buée s'échappa de ses lèvres. Elle monta vers les cimes, tourbillonna, puis disparut. L'extinction était une paix que personne n'avait prévue. Le silence fut absolu. La neige commença à tomber, recouvrant Lucie, l'homme à la lampe rouge, puis Elias, effaçant les dernières traces de leur passage sous un linceul de cristal pur.
Fusianima
L'Hiver des Dix-Huit Jours
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Le givre n’est pas une décoration. C’est une gangrène blanche qui dévore les surfaces, une lèpre cristalline qui s’insinue dans les poumons à chaque inspiration. Dans l’obscurité poisseuse du pavillon, Elias sentit l’air mordre le fond de sa gorge avant même d’ouvrir les yeux. Sa propre haleine stag...

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