CASH-FLUX
Par Seb Le Reveur — Thriller Psychologique
Une pile de neuf volts écrasée contre ses molaires. C’est la première chose qu’il sentit. Ce goût de cuivre, de sang séché et d’acide qui lui tapissait le palais. Elias plaqua sa langue contre ses dents de devant. Elles étaient toutes là. Solides. Par réflexe, il gratta avec son ongle une petite croûte de saleté logée dans la commissure de ses lèvres, une habitude nerveuse qui lui venait dès qu'il...
L'Inauguration des Ombres
Une pile de neuf volts écrasée contre ses molaires. C’est la première chose qu’il sentit. Ce goût de cuivre, de sang séché et d’acide qui lui tapissait le palais. Elias plaqua sa langue contre ses dents de devant. Elles étaient toutes là. Solides. Par réflexe, il gratta avec son ongle une petite croûte de saleté logée dans la commissure de ses lèvres, une habitude nerveuse qui lui venait dès qu'il était déshydraté.
Il ouvrit les paupières. La lumière n’était pas violente, elle s'insinua sous ses cils comme une poussière corrosive. Il était allongé sur le flanc, le visage pressé contre un béton rugueux, strié de cicatrices de chantier. L’air empestait le plastique brûlé et l'isolant fondu. Une fumée épaisse rampait à trente centimètres du sol, léchant les décombres.
Elias bougea les doigts. Sa main droite était engourdie. Sous ses ongles, une couche de poussière grise s'était incrustée. Il n'avait aucun souvenir de son arrivée. Le dernier fragment de mémoire était une pièce sans fenêtre, une piqûre dans la nuque, et le rire gras d'un homme en costume de lin dont la cravate était de travers.
Soudain, une douleur aiguë lui traversa la rétine droite.
Un flash. Puis des chiffres.
Des chiffres d'un rouge liquide s'imprimèrent directement sur son champ de vision. Ils ne flottaient pas devant lui ; ils étaient coincés dans son globe oculaire.
**05:00:00**
Le décompte s’activa. Les secondes s’égrenaient avec un cliquetis sec qui tapait contre ses tempes.
**04:59:58**
Elias bascula sur le ventre. Ses muscles brûlèrent sous l'effort. Il vomit un filet de bile amère qui s'écrasa sur le béton. Il se redressa sur les genoux, le souffle court, les poumons irrités par cet air trop sec, chargé d'électricité statique.
C’est là qu’il les vit.
À travers les volutes de fumée, des silhouettes émergeaient. À dix mètres, à vingt mètres. Des ombres immobiles, prostrées ou déjà debout. Des formes humaines enveloppées dans des combinaisons d’un gris terne. Un matricule blanc était floqué sur son propre torse : **42**.
Il compta mentalement. Cinq. Douze. Vingt-quatre. Le brouillard s'écartait, révélant la géographie de la décharge. Ils étaient cinquante, disséminés dans ce qui ressemblait à un ancien complexe industriel. Les murs de Ville Zéro se dressaient tout autour d'eux, des squelettes de gratte-ciel dont les armatures de fer pointaient vers un ciel lourd, sans étoiles.
Le silence n'était pas total. Il y avait le grincement d'une tôle qui battait au vent et le bourdonnement des moteurs électriques.
Elias leva les yeux. Là-haut, des points rouges clignotaient. Des drones. Des dizaines de drones. Leurs optiques pivotaient, zoomant sur les visages, capturant chaque goutte de sueur.
— Ne bouge pas, murmura une voix cassée derrière lui.
Elias se figea. Sa main chercha un projectile au sol. Ses doigts rencontrèrent une tige de fer rouillée. Il la serra à s'en blanchir les phalanges.
— On est déjà filmés, poursuivit la voix. Si tu paniques, ils baissent ta cote. Et si ta cote baisse, tu reçois le Contrat Rouge.
Elias tourna lentement la tête. À trois pas de lui, une femme était accroupie. Ses cheveux courts étaient collés par la crasse. Elle ne le regardait pas. Ses yeux étaient fixés sur son propre décompte interne, sa pupille oscillant au rythme des secondes. Elle avait un tic : elle faisait claquer ses dents de manière métronomique.
— C'est quoi, le Contrat Rouge ? demanda Elias. Sa voix n'était qu'un croassement.
La femme esquissa un sourire qui ressemblait à une déchirure.
— C'est quand le public paie pour te voir souffrir plus longtemps. Pour que l'arène devienne créative.
Elle pointa le doigt vers un immense pilier de béton surmonté d'un haut-parleur qui grésilla. Le décompte sur la rétine d'Elias passa sous la barre des quatre minutes.
**03:59:12**
Un courant d'air froid balaya la zone. Elias vit les autres membres de sa "meute". Un homme massif aux mains calleuses. Un adolescent dont le regard errait dans le vide. Une femme d'un certain âge qui serrait une médaille entre ses paumes.
Ils se dévisageaient avec une suspicion féroce. Dix meutes, dix condamnés à la défection. Un loup dans chaque bergerie.
Elias sentit une goutte de sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Son cœur cognait contre ses côtes. Le béton sous ses pieds commença à vibrer. Une fréquence basse qui lui retourna l'estomac.
— Le Marché est ouvert, souffla l'homme massif. Les paris montent.
Elias regarda à nouveau les drones. Il imaginait les gens derrière leurs écrans tactiles, misant sur sa mise à mort. Il n'était plus un homme. Il était une courbe sur un graphique boursier.
**02:00:00**
Le chiffre vira au orange. L'air se figea. Le bourdonnement des drones se fit plus agressif. Ils descendaient vers le groupe, à hauteur d'homme. Elias voyait son propre reflet dans l'objectif de la machine face à lui : un homme pâle, les yeux injectés de sang, une barre de fer à la main. Il remarqua un fil qui dépassait de sa manche et, par pur automatisme absurde, il essaya de l'arracher.
Soudain, un bruit de succion hydraulique retentit. Des projecteurs s'allumèrent. La lumière était brutale. Elle écrasait tout, transformant les décombres en un paysage blanc et noir.
— Ça commence, dit la femme aux cheveux courts. Reste près de moi. Ne fais confiance à personne, surtout pas à moi.
Elle se leva. Ses articulations craquèrent. Le goût de cuivre dans la bouche d'Elias se changea en une saveur de fiel.
**00:10:00**
Les chiffres devinrent d'un or éclatant.
**03... 02... 01...**
**00:00:00**
Pendant une seconde, personne ne bougea. Puis, le monde bascula.
Le zéro pulsait derrière ses paupières. Elias serra les dents. À vingt mètres, une silhouette se découpa dans le brouillard. Un homme venait de porter la main à son cou. Elias vit le reflet de la lumière sur le boîtier fixé à la gorge de l'inconnu.
— Respire par le nez, souffla la femme à ses côtés.
L’air devint lourd, chargé de poussière électrisée. Le ronronnement des drones monta d'un ton. Sur sa rétine droite, un message apparut : *MISEZ SUR VOTRE SURVIE - COTE 12.5*.
L'homme en face fit un pas. Sa botte écrasa une tuile avec un craquement sec. Elias vit le mollet du type se tendre. Le sol vibra. Une détonation sourde jaillit de sous les dalles, là où l'inconnu venait de poser le pied. La terre vomit un panache de flammes orangées. Le bruit fut une gifle physique qui projeta Elias en arrière. Ses oreilles se mirent à siffler.
À travers la poussière, il vit une forme basculer. L'homme n'avait plus de jambe droite. Il s'effondra comme un sac, sans un cri. Le sang qui s'échappait de sa plaie paraissait noir sous cette lumière, comme de l'huile de moteur épandue sur la pierre.
La femme attrapa Elias par le revers de sa veste. Elle le secoua.
— Ne regarde pas ! aboya-t-elle. Cours !
Elias força ses jambes à obéir. Sous sa semelle, chaque dalle était devenue une promesse de mort. Un drone frôla son épaule, il sentit le souffle chaud des rotors.
— À gauche ! hurla la femme.
Une nouvelle série d'explosions déchira le silence. Elias plongea derrière un pilier de fer rouillé. L'air devint irrespirable, saturé de soufre. Il se recroquevilla, pressant son front contre le métal froid. Il sentait sa propre sueur acide.
À sa droite, un gamin essayait de ramper. Elias vit une petite lumière rouge s'allumer sur la nuque du garçon.
— Non… murmura Elias.
Le gamin se figea. Un sifflement ténu déchira l'air. Une dalle éclata sous ses pieds. Le garçon fut soulevé par l'onde de choc et projeté contre une paroi. Le bruit de l'impact fut étouffé par le grondement de l'explosion. Elias resta pétrifié.
**49 PROIES RESTANTES.**
Il cracha une salive noirâtre. Un message pourpre s'ouvrit sur sa vision : *PREMIER SANG : + 500 CRÉDITS.*
Elias recula. Une ombre massive se découpait contre un pilier à dix mètres. L'inconnu ne fuyait pas ; il utilisait la fumée pour se rapprocher. Elias voyait maintenant le reflet d'une lentille optique.
00:59. 00:58.
— Elias… murmura une voix synthétique dans son col. Regarde la caméra. Fais-leur peur. C’est la seule façon d’obtenir une Grâce.
Il ne répondit pas. La silhouette s'arrêta. Un faisceau balaya la zone. Elias vit le visage de l'autre : une cicatrice violacée sur la joue, des yeux injectés de sang. L'homme tenait un capteur de mouvement qui émit un bip sec.
Un point rouge vint se poser sur le sternum d'Elias.
— Tu as sept secondes pour sortir de la zone de tir, Elias. Six. Cinq…
Elias s'élança vers l'homme à la cicatrice. Il trébucha, mais plongea derrière une carcasse de voiture renversée. Une pluie fine commença à tomber. De l'huile noire, visqueuse, qui rendait tout glissant.
*OFFRE REÇUE : Un donateur anonyme vous offre un "Sursis de 30 secondes" contre une "Action d'éclat".*
Le Scarifié était à trois mètres. Elias voyait ses bottes à travers le châssis.
— Ils ont payé pour le grand saut, gamin, lâcha l'homme. Je ne fais que la livraison.
Elias sentit la chaleur de l'optique laser sur son t-shirt. Il ne regarda plus l'arme, mais la flaque de pétrole au sol qui reflétait le ciel. Le bras de l'homme se leva.
Il se jeta sur le côté. Sa main gauche heurta le bloc-moteur brûlant de la carcasse. La douleur fut une décharge qui le réveilla. Il lança sa barre de fer de toutes ses forces contre le réservoir de la voiture. L'impact fit jaillir une étincelle au moment où un drone de livraison lourde descendait en piqué, crachant des flammes bleutées.
*DANGER : Instabilité structurelle.*
Elias se jeta face contre terre dans l'huile. L'explosion souleva la voiture comme un jouet. La chaleur lui brûla la nuque. Quand il rouvrit les yeux, le Scarifié était étalé sur le dos, les jambes brisées, un filet de mousse rouge aux lèvres.
*ACTION D'ÉCLAT VALIDÉE.*
Un cylindre métallique brillant venait d'être largué par le drone. Elias s'approcha, les muscles tremblants. Il effleura la surface froide. Le tube s'ouvrit. À l'intérieur, une seringue pneumatique.
*ADRÉNALINE-K. INVESTISSEMENT DU PUBLIC : 45 000 CRÉDITS.*
Sur le cylindre, un écran tactile affichait : "Le public a soif. Ne les déçois pas."
Elias serra la seringue. Il sentit le goût de la foudre et du vieux cuivre. À quelques mètres, le Scarifié émettait un bruit de soufflet percé. Elias regarda l'os blanc du fémur qui perçait le pantalon de l'homme. Il eut un haut-le-cœur.
Soudain, sa vision se brouilla de nouveau. Une décharge électrique traversa ses nerfs.
**49 : PROIES EN VIE**
**00 : 59 : 52**
Quarante-neuf têtes pivotèrent vers lui dans le brouillard. Quarante-neuf paires d'yeux brillants d'une lueur animale. Un nouveau clic métallique retentit au-dessus de lui.
Un objet tomba d'un balcon décrépit, tournoyant lentement. Elias voulut crier, mais l'objet toucha le bitume entre ses jambes.
Le monde devint blanc. L'onde de choc le souleva, le projetant contre une ambulance retournée. Ses côtes craquèrent.
Le chiffre sur sa rétine sauta.
**48.**
Elias glissa au sol, le visage dans la suie. Il comprit enfin que dans la Ville Zéro, même le ciel avait des dents.
Sourire de Façade
La porte grince. Un son de métal rouillé qui racle le béton brut. Elias s’immobilise, la main crispée sur la poignée froide. Il attend que ses yeux s’habituent à la pénombre poisseuse du sous-sol. L’odeur est là, lourde : un mélange de sueur rance et de graillon qui s'accroche aux parois comme de la moisissure. C’est l’odeur de la Ville Zéro, celle des bêtes parquées avant l'abattoir.
Il fait un pas. Sa botte écrase un débris de plastique. Le craquement sec le fait sursauter. Machinalement, il porte son pouce à sa bouche et arrache une petite peau morte sur le côté de l'ongle. Ça saigne un peu. Le goût salé et métallique sur sa langue le ramène à une réalité banale, presque rassurante, loin des caméras.
Dans le coin gauche, une ombre se détache du mur humide. Puis une autre. Ils sont déjà là. Quatre silhouettes disposées en arc de cercle.
Elias sent une goutte de sueur glisser lentement le long de sa colonne vertébrale. Il s'efforce de desserrer les mâchoires, mais ses dents grincent. Le public adore la panique, et la panique fait grimper les mises sur sa mort prochaine.
— Tu es en retard, crache une voix rauque.
C’est Kael. Un bloc de muscles assis sur une caisse de munitions vide. Il utilise la pointe d'un couteau de combat pour curer la boue séchée sous ses ongles. Le métal luit faiblement sous un tube fluorescent qui grésille au plafond, jetant des éclairs jaunâtres sur sa barbe sale.
— Le drone de surveillance ne lâchait pas mon secteur, répond Elias d'un ton monocorde.
Il s'avance jusqu'au centre de la pièce. Ses yeux scannent les trois autres.
À côté de Kael, Milla est recroquevillée, les genoux contre la poitrine. Elle se gratte nerveusement l'avant-bras, là où la peau est déjà rouge vif. Elle fixe un point invisible au sol. Puis il y a Jace. Il se tient trop droit, les mains posées à plat sur ses cuisses. Il semble trop propre pour cet endroit. Enfin, Sarah. Elle reste dans le recoin le plus sombre. Elle ne bouge pas, ne dit rien. Dans la Ville Zéro, celui qu'on n'entend pas respirer est souvent celui qui vous achèvera dans votre sommeil.
— On est cinq, reprend Kael en rangeant son couteau dans son étui de cuir avec un clic sec. Une meute. Cinq cibles pour le prix d'une.
— Pas une meute, rectifie Jace d'une voix sèche, sans aucune inflexion. Une structure temporaire de réduction des risques.
— Appelle ça comme tu veux, gamin, grogne Kael. Si on ne bouge pas avant minuit, les drones vont nous arroser de gaz pour nous forcer à sortir. Et je n'ai pas l'intention de crever en crachant mes poumons sur ce carrelage dégueulasse.
Elias s'approche de la table centrale, un simple panneau de bois posé sur des parpaings. Il pose ses mains sur la surface rugueuse et sent une écharde s'enfoncer dans sa paume. Il ne la retire pas. Cette petite douleur précise l'aide à rester concentré.
— Quelles sont les ressources ? demande Elias.
Sarah se décolle du mur. Elle pose un sac en toile sur la table. Le bruit métallique qui s'en échappe est sans appel.
— Trois chargeurs, une trousse de secours périmée et une carte thermique du secteur 4, énumère-t-elle.
Ses pupilles sont dilatées. Elle regarde Elias comme on examine une pièce détachée.
— C'est trop peu, murmure Milla sans lever la tête. Le public va payer pour nous envoyer des emmerdes si on ne fait pas le spectacle.
Jace esquisse un mouvement de lèvres qui se veut un sourire, mais ses yeux restent vides.
— On va simuler une scission, dit Jace. Faire croire qu'on s'entre-tue. Ça fera monter la Prime Noire. On récupère les fonds, on achète un code de sortie au Marché, et on se barre par les tunnels de service.
Kael ricane, un bruit de gorge sec.
— Simuler ? Ils voient ton rythme cardiaque sur leurs écrans, Jace. Ils mesurent la dilatation de tes vaisseaux. Si tu ne saignes pas pour de vrai, personne ne sort le portefeuille.
Elias observe Jace. Le type est trop sûr de lui. Il remarque alors un tic : Jace gratte obsessionnellement sa nuque, juste sous la ligne des cheveux. Une rougeur inhabituelle, un petit renflement qui ne ressemble pas à une piqûre.
— Approche, Jace, dit Elias d'une voix basse.
Jace fronce les sourcils, mais il ne recule pas. L'arrogance est son armure.
— Quoi ?
— Tu as une saloperie dans le cou. Laisse-moi voir.
Elias se place derrière lui. Kael s'est redressé. Sarah s'est figée. Elias lève la main, ses doigts effleurent la peau moite de Jace. Il appuie légèrement sur la petite bosse. Ce n'est pas mou. C'est un grain de riz métallique, dur, artificiel, qui glisse sous l'épiderme.
Elias sent ses poumons se bloquer. Ce n'est pas un implant de suivi standard. La cicatrice est minuscule, encore rosée. Quelqu'un écoute. Quelqu'un qui n'est pas dans le public anonyme, mais un parieur VIP logé directement dans le crâne de son allié.
— Alors ? grogne Jace. C'est quoi ?
Elias essuie ses doigts sur son pantalon. Le contact de l'objet lui a laissé une sensation de souillure électrique.
— Rien, mentit Elias. Une écharde de béton.
— Tu mens, trancha Kael. T'as la main qui tremble. Si le petit a une puce, on lui ouvre le cou et on l'arrache.
Jace blêmit. Sa main remonte vers sa nuque, mais Elias lui broie le poignet pour l'arrêter.
— Touche pas à ça. Si tu y touches, ils envoient une Prime Noire avant que ton sang ne touche le sol. Tu veux mourir en direct pour satisfaire une ménagère qui a misé dix crédits sur ton agonie ?
Un vrombissement lourd déchire l'air au-dessus d'eux. Un drone de livraison rouge sang descend en piqué vers la cour intérieure du bâtiment, une caisse métallique suspendue à ses grappins.
— Couvrez-vous ! hurle Sarah.
Le choc de la caisse contre le bitume fait vibrer les parpaings du sous-sol. Un nuage de poussière grise s'élève. La caisse s'ouvre dans un sifflement de vapeur. Des dizaines de petites sphères noires roulent sur le sol et déploient des pattes articulées en cliquetant.
— Des mouchards mobiles, grogne Kael. Si elles se fixent sur nous, on devient des cibles prioritaires.
Ils forment un cercle instable, dos à dos. Elias sent l'épaule de Jace contre la sienne. Le garçon tremble de tous ses membres. Elias baisse les yeux vers le bras de Jace, là où la manche de son pull est déchirée. Il voit une seconde bosse sous la peau, près du coude. Puis une autre le long de la colonne vertébrale.
Son sang se glace. Jace n'est pas un allié portant un mouchard. Jace est une antenne humaine. Chaque nerf, chaque fibre de son corps a été câblé pour servir de relais longue distance.
Elias porte instinctivement sa main à sa propre nuque, ses doigts cherchant fiévreusement sous sa peau. Il tâte, appuie, griffe le derme. Entre ses deux omoplates, il sent soudain un relief dur. Anguleux. Un corps étranger niché sous le muscle.
Le drone au-dessus d'eux affiche soudain des chiffres rouges sur un écran LCD.
VALEUR ACTUELLE DU GROUPE : 45 000 CRÉDITS.
DÉLAI AVANT LIQUIDATION : 09:59... 09:58...
— On en a tous un, murmure Sacha. Elle remonte sa manche, révélant la même ombre rectangulaire sous sa peau fine. Les veines autour de l'implant virent au noir, comme une toile d'araignée d'encre se propageant dans son bras.
— On n'est pas une meute, Elias, reprend-elle d'un ton monocorde. On est des détonateurs. Et le compte à rebours vient de commencer.
Elias regarde le chronomètre. Il repère une vieille caisse métallique entrouverte dans un coin. À l'intérieur, un petit écran de contrôle affiche des noms. À côté de chaque nom, un pourcentage.
ELIAS : 84 % DE PROBABILITÉ DE TRAHISON.
Le drone descend encore, sa caméra braquée sur lui. Elias sent le boîtier dans son dos vibrer, une chaleur soudaine qui lui brûle les tissus. Ce n'est plus une menace lointaine. C'est un signal. Le spectacle demande son premier sacrifice, et l'algorithme vient de choisir son coupable.
Le Dividende de Sang
Elias pressa sa paume contre la brique froide. Le grain rugueux lui griffa la peau, laissant des traînées blanches sur sa chair moite. Dans son dos, une étiquette de col mal coupée le piquait depuis une heure, une irritation dérisoire qui l'obsédait plus que la peur. Il ne sentait presque plus la douleur du frottement. Son cœur cognait contre ses côtes comme un animal en cage. À sa gauche, Kaleb haletait. Un bruit de soufflet encrassé.
— Tais-toi, souffla Elias.
Kaleb ne répondit pas. Il essuya sa lèvre d’un revers de main tremblant, laissant une trace de cambouis sur son menton. Ses yeux balayaient les fenêtres aveugles des immeubles. Ville Zéro ne dormait jamais. Elle épiait. Dans le creux de son poignet, le bracelet de métal vibra contre son os. Une diode orange s'alluma.
*Audience en hausse : 12,4 millions.*
Le chiffre grimpa : 12,7 millions. Quelque part, derrière des murs chauffés, des gens grignotaient devant l’écran en attendant qu’il crève. Elias sentit une goutte de sueur couler le long de sa colonne vertébrale, traçant un chemin glacé dans la poussière. L’air sentait le pneu brûlé et le vinaigre.
Un bruit de ferraille retentit au tournant. Sec. Le claquement d'une culasse.
Elias se figea. Il fixa une vieille canette de soda rouillée posée au milieu du passage. Une mouche, indifférente au chaos, s'y posa un instant avant de s'envoler. Il remarqua soudain la déchirure sur le blouson de Kaleb et une trace de jaune d'œuf séché au coin de sa bouche, vestige de leur dernier repas minable. Ce détail le rendit furieux, une colère absurde et soudaine.
Le bracelet vibra de nouveau. Une impulsion électrique lui piqua le derme. Le voyant passa au rouge.
— Prime Noire, murmura Kaleb, la voix brisée. Ils ont payé.
Elias leva les yeux. Les nuages viraient au jaune sale, une couleur de bile. Le vent se leva, emportant des morceaux de papier gras. La première goutte tomba sur le revers de sa main. Elle grésilla. Elias retira sa main dans un réflexe violent. Une petite tache rouge, comme une piqûre de guêpe, marquait l'impact.
— De l'acide, cracha Elias.
La pluie s'intensifia. Le sol se mit à bouillonner. Des fumeroles montaient du béton. Kaleb jura et plaqua son sac à dos sur sa tête. À trente mètres, une silhouette se découpa dans le brouillard jaune. Un homme seul, vêtu d'une combinaison grise. Le Charognard. Il reconnut le marquage blanc sur son épaule.
L'homme porta la main à sa ceinture. Elias ramassa un morceau de barre à mine. Le métal était lourd, couvert d'une rouille qui lui tacha les doigts.
Le Charognard chargea. Ses bottes écrasaient les flaques dans un bruit de succion écœurant. Elias ancra ses pieds dans la boue liquide. Il balança le fer. Le Charognard plongea sur le côté, ses genoux heurtant le béton avec un craquement sec. Il roula et se redressa, sa lame cherchant déjà le ventre d'Elias.
La pointe déchira le blouson. Elias sentit le froid de l'acier, puis une chaleur poisseuse. Sa propre chair qui s'ouvrait. Il frappa à nouveau, un coup de masse vertical. Le fer heurta l'épaule de l'autre. Un bruit mat d'os qui cède. Le Charognard lâcha un cri étranglé, mais sa main droite restait ferme.
— On s'arrache ! hurla Kaleb en s'abritant sous une plaque de tôle.
L'acide rongeait déjà le métal de la plaque, y perçant des trous noirs. Elias fixait les yeux du tueur sous sa capuche : des yeux injectés de sang, dilatés par l'adrénaline. L'homme avait une écume blanche aux coins des lèvres.
Un drone de livraison, peint en noir mat, fendit le brouillard. Il s'arrêta pile au-dessus d'eux. Trois bips secs. Un caisson se détacha et s'écrasa dans la boue. Le couvercle sauta. À l'intérieur, une lame de trente centimètres vibrait sur un lit de mousse. Un battement de cœur électronique.
Le Charognard lâcha la gorge d'Elias pour l'atteindre. Elias, le dos en feu à cause de la pluie, rampa en arrière, ses ongles s'arrachant sur le béton.
L’acier vibrant s’arrêta à deux millimètres de sa carotide. Une détonation sèche déchira l’air. Un projectile de plomb percuta le plat du couteau. Le choc brisa le poignet du Charognard. L’arme tomba dans la vase avec un gargouillis.
Elias projeta ses jambes en avant, frappant le Charognard au plexus. L'autre bascula, les poumons sifflants. Au-dessus d’eux, le ciel se décomposait. L'averse de fiel redoubla. Elias se traîna sous l'auvent d'une station de recharge. Il sentit l'odeur de ses propres poils de bras brûlés par les projections.
Son moniteur de poignet s'illumina : *DONATION ANONYME DÉBLOQUÉE.*
Un second drone, massif, descendit. Une boîte noire oscillait au bout d'un câble. Elle s'enfonça de moitié dans la boue. Le verrou vira au vert. À l'intérieur : un fusil de précision à canon court. Le métal sombre semblait aspirer la lumière.
Le Charognard, le visage marbré de plaques rouges par l'acide, ramassa l'arme dans un rire qui finit en quinte de toux sanglante. Il épaula. Elias se colla contre le mur, sentant le froid des briques. Sa main heurta un boîtier électrique déglingué. Il l'ouvrit d'un coup sec, révélant des câbles dénudés qui crachotaient.
— Rien de personnel, gamin, grogna le Charognard.
Un troisième drone, minuscule, plongea entre eux. Il portait un petit module de titane gravé d'un code-barres. Elias ne réfléchit pas. Il arracha le câble du mur et le projeta dans la flaque où le Charognard tenait son appui.
L'éclair blanc fut aveuglant. Le corps du tueur fut secoué de spasmes. Le fusil partit tout seul, la balle sifflant à l'oreille d'Elias.
Elias s'effondra, le cœur battant à s'en briser les côtes. Il rampa vers le caisson du drone de livraison, ignorant la fumée qui s'échappait de ses doigts. Il saisit le module de titane. C’était froid, d’un froid qui lui calma instantanément la brûlure de la main.
Il se redressa, les genoux tremblants. À l'entrée de la ruelle, une silhouette immobile le fixait. Un homme aux bottes renforcées, insensible à la pluie acide. Un drone rouge flottait au-dessus de lui, déployant un fusil magnétique Vesper.
— Ils t'ont choisi, croassa Elias en crachant un filet de salive rose.
— Ils n'ont rien choisi, répondit l'homme derrière son masque. Ils ont juste payé pour voir lequel de nous deux sera le plus rapide.
Le doigt de l'inconnu se contracta sur la détente. Elias ferma les yeux.
Soudain, un sifflement lourd. Une caisse marquée d'un sigle inconnu traversa le rideau acide et pulvérisa le toit d'une voiture entre eux. Le drone rouge vira au noir. Les flux de données s'éteignirent.
Elias rouvrit les yeux. Le Marché du Destin venait de s'éteindre. Quelqu'un venait de changer les règles.
L'Oxygène à Crédit
L'air s'engouffra dans ses poumons comme une poignée de sable sec. Elias ne courait plus ; il jetait son poids en avant pour vaincre l'inertie d'un corps qui ne voulait plus obéir. Sous ses semelles usées, le carrelage fendu de la galerie marchande grinçait, couvert d'une fine pellicule de poussière de plâtre et de prospectus décolorés. Ses cuisses tremblaient. Le tendon de son genou droit claquait à chaque foulée, une petite douleur sèche, familière, qui remontait jusqu'à sa hanche.
Il jeta un coup d’œil derrière lui. Rien. Juste une rangée de mannequins en plastique, certains décapités, d'autres brandissant des moignons vers le plafond de verre brisé. Pourtant, le bourdonnement était là. Un sifflement strident, niché à la limite de l'audition, qui lui vrillait les tympans. Le drone de production. Quelque part, derrière une enseigne de parfumerie pillée, une optique haute définition suivait la goutte de sueur qui traçait un sillon sale sur sa nuque. Des millions de gens observaient son diaphragme se contracter. Ils pariaient sur son prochain faux pas.
— Elias, bouge ! hurla Sarah.
Elle courait dix mètres devant lui, plus fluide, ses baskets frappant le sol avec une régularité de métronome. Dans sa main gauche, la balise de détresse palpitait d’une lueur rouge sang. Sarah jurait que c’était un accident, un faux mouvement en escaladant la rambarde. Elias n'y croyait pas. Dans Ville Zéro, on n’activait pas une balise par erreur. On l’activait pour toucher la Prime Noire. On sacrifiait son coéquipier pour empocher les crédits d'oxygène du public.
Elias s'arrêta un instant, s'adossant à une colonne de béton brut. La rugosité du pilier lui griffa les omoplates à travers son haut de sport trempé. Il avait un goût de cuivre dans la bouche. Pris d'un tic nerveux, il gratta machinalement une petite étiquette de prix à moitié décollée sur son avant-bras, un reste de l'entrepôt où ils avaient dormi la veille. Ce petit bout de papier adhésif refusait de s'en aller, s'enroulant sous son ongle. C'était stupide, dérisoire, mais cette résistance minuscule le rendait fou.
— Pourquoi tu l'as fait ? parvint-il à cracher.
Sarah fit volte-face à l'entrée d'un ancien magasin de luxe. Son visage était une tache pâle dans la pénombre.
— J’ai rien fait ! Ils ont voté, Elias ! C'est le public !
Un nouveau son déchira le calme de la zone morte. Un claquement sec. Une détonation magnétique. Au-dessus d’eux, les haut-parleurs du centre commercial crachotèrent avant qu'une voix synthétique, trop enjouée, ne résonne sous la coupole :
« NOUVELLE ENCHÈRE : LA COURSE POUR L'AIR. 120 000 CRÉDITS ENGAGÉS. »
Les spectateurs venaient de payer pour voir comment il allait mourir quand on couperait les vannes. Elias sentit ses jambes flageoler.
— La porte sud, Sarah, grogna-t-il.
Ils traversèrent l'atrium. Au milieu, une fontaine vide était remplie d'emballages de barres protéinées et d'ossements dont il refusait d'identifier l'origine. Sarah le devançait toujours, sa silhouette noire découpée par les éclairs rouges de la balise. Un sifflement pneumatique retentit. Long. Sinistre. Les voyants au-dessus des battants d'acier passèrent du vert au rouge. Ce n'était pas le bruit d'une machine qui démarre, c'était celui du vide qu'on prépare. Les ventilations ne soufflaient plus. Elles aspiraient.
L'air commença à s'échapper par les conduits du plafond avec un gémissement de flûte brisée. Elias sentit ses tympans se bomber vers l'extérieur. La douleur était une pointe fine enfoncée dans ses conduits auditifs. Il se laissa glisser contre le mur, les fesses sur le carrelage froid.
— Pourquoi, Sarah ?
Elle se figea, les doigts enfoncés dans le panneau de commande de la porte, tentant d'arracher un câblage. Elle se tourna vers lui, les cheveux collés au front. Ses yeux étaient injectés de sang, des petits vaisseaux ayant claqué sous la chute de pression.
— Tais-toi, Elias. Tu gaspilles... ce qui reste.
Elle s'approcha, ses mouvements lourds, comme si elle marchait dans de la mélasse. Elle s'accroupit, ses genoux craquant dans le silence.
— Tu crois vraiment que c'est moi ? Regarde ton bras.
Elias remonta sa manche. Sous l'étiquette qu'il essayait d'arracher, une lueur orange filtrait à travers la peau. Un second émetteur était greffé sur son avant-bras, fixé par un adhésif médical transparent. La peau autour était boursouflée, violacée.
— On nous a marqués tous les deux, Elias, reprit-elle dans un souffle. Ils ne veulent pas d'un survivant. Ils veulent un duel.
Un craquement retentit au-dessus d'eux. Une plaque de faux-plafond s'écrasa sur un comptoir, soulevant une poussière grise qui se précipita aussitôt vers les conduits. L'air devint si rare que les couleurs s'effacèrent. Le monde passait en noir et blanc. Sur le pilier central, l'écran de contrôle clignota.
CRÉDITS ÉPUISÉS. PROGRAMME D'ASPHYXIE TERMINAL : ACTIVÉ.
Soudain, un bruit de pas. Crunch. Crunch. Quelqu'un marchait sur le verre brisé dans une pièce où il n'y avait plus d'air. Une silhouette massive apparut dans l'ombre d'un stand de cosmétiques. Elle portait un masque intégral mat qui reflétait le décompte rouge brûlant dans les yeux d'Elias. L'inconnu s'arrêta devant eux, inclina la tête, et sortit de sa poche un injecteur métallique.
— Ne... pas... murmura Elias.
L'inconnu ne l'écoutait pas. Il pressa l'injecteur contre la carotide de Sarah. Le piston s'abaissa. Sarah ouvrit des yeux immenses, ses pupilles se dilatant jusqu'à devenir deux puits noirs. Elle ne respirait toujours pas, mais son corps se cambra, chaque tendon de son cou saillant sous la peau. Elle retomba en appui sur les mains, le dos voûté, ses doigts griffant le carrelage avec une force inhumaine. Elle brisa une dalle d'un simple appui de la paume.
L'homme masqué pointa un doigt vers Elias, puis vers la porte. Un bip retentit sur l'interface d'Elias :
[ OBJECTIF : SURVIVEZ À VOTRE ALLIÉE - DURÉE : 10 MINUTES ]
Sarah tourna la tête vers lui. Ce n'était plus la femme avec qui il avait partagé ses rations une heure plus tôt. C’était une bête dopée au Contrat Rouge. Elle bondit. Elias se jeta sur le côté, percutant un présentoir. Il sentit l'air lui manquer totalement, sa gorge se contractant dans un spasme inutile.
Il rampa, cherchant un objet, n'importe quoi. Sa main rencontra un lourd marteau de bijoutier tombé d'un établi. Il le serra, le métal froid lui ancrant les idées. À travers la vitre épaisse de la porte de sortie, il vit une autre ombre. Un autre candidat, immobile, qui tenait un terminal. L'homme leva son poignet pour qu'Elias puisse lire l'écran : « Le vide est un excellent professeur. »
Elias sentit son cœur rater un battement. Sa vision se réduisit à un tunnel sombre. Sarah était sur lui, sa main griffant son épaule, sa force décuplée par la chimie. À cet instant, la balise au poignet d'Elias vira au bleu électrique.
[ TRANSFERT DE GRÂCE EN COURS... ]
Quelqu'un venait de miser une fortune. Pas pour le sauver. Pour que le spectacle ne s'arrête pas maintenant. Une buse au plafond cracha une brume glacée d'oxygène pur. Elias aspira une goulée qui lui brûla les bronches comme du poivre. Il redressa le marteau, fixant Sarah qui s'apprêtait à lui ouvrir la gorge.
Le noir total envahit la galerie. Seul resta le battement de son propre cœur.
00:09.
00:08.
Elias serra les dents, sentant le petit morceau d'étiquette enfin se détacher sous son ongle. Un détail réglé. Il en restait un autre.
Contrat Rouge
Le cuir de sa botte écrasa une canette de soda rouillée. Le bruit résonna contre les façades décrépites, sec et brutal. Elias se figea. Il sentit une résistance sous sa semelle : un morceau de chewing-gum durci, vieux de plusieurs mois, qui s’étira en un fil poisseux avant de rompre avec un petit claquement ridicule. Ce détail l’irrita plus que la menace de mort qui planait sur la ruelle. Il gratta le bord de son oncle contre la brique effritée, un tic nerveux qui lui arracha un morceau de peau vive.
Jax n'était plus là.
Dix secondes plus tôt, Elias entendait encore le frottement des semelles de son coéquipier sur le gravier. Un rythme de survie. Puis, le bruit s'était éteint, remplacé par le bourdonnement sourd d'un transformateur qui crachotait à l'angle de la rue.
Elias serra les dents. Sa mâchoire craqua. Il glissa sa main vers la poignée de son couteau, les doigts glissants de gras et de trouille.
— Jax ? chuchota-t-il.
Le mot mourut à quelques centimètres de ses lèvres. La Ville Zéro ne rendait jamais ce qu'elle prenait. Au-dessus de sa tête, un drone de surveillance, gros comme un poing fermé, stabilisa ses hélices dans un sifflement de moustique. Sa lentille rouge battait au rythme de son propre pouls. Elias détestait ce regard. C’était celui de millions de spectateurs installés dans leurs salons, les doigts tachés de sel, attendant que le premier sang marque le béton.
Il fit un pas. Ses muscles le brûlaient. Là, sous la lueur d'un lampadaire qui grésillait comme un insecte à l'agonie, une traînée sombre barrait la chaussée. Trop épaisse pour être de l'huile. Elias s'accroupit, effleura la tache. Le liquide était chaud, gluant. Une trace large de trente centimètres s'enfonçait sous une porte cochère dont les gonds pendaient, tordus.
Soudain, le mur d'en face s'anima.
C’était un écran publicitaire géant, une relique dont la surface pixélisée crachota un éclair de lumière jaunâtre. Le ronronnement des ventilateurs de l'appareil monta en flèche, un grondement qui fit vibrer les incisives d'Elias.
Jax apparut à l'écran.
Il était attaché à une chaise en fer dans un entrepôt où pendaient des crochets à viande. Son visage n'était plus qu'une masse violacée. Son œil gauche était fermé par un œdème, et un filet de bave sanglante coulait sur son t-shirt gris.
Une main gantée de latex noir saisit Jax par les cheveux et lui tira la tête en arrière. Un homme apparut dans le champ. Il portait un masque de porc en plastique, dont les narines étaient barbouillées de peinture rouge. Il ne dit rien. Il pointa son index vers le haut.
Sur l’avant-bras d’Elias, son interface de poignet émit un bip strident.
*MARCHÉ DU DESTIN : CONTRAT ROUGE ACTIVÉ.*
Le public venait de voter. Les chiffres commencèrent à défiler sur l'écran géant, juste au-dessus du visage déformé de son ami. Des sommes en crédits qui grimpaient à une vitesse effrayante. Chaque seconde, des milliers de gens misaient sur la souffrance de Jax.
Le montant nécessaire pour interrompre la torture s'afficha en caractères gras. Elias jeta un œil à son propre solde. Il n'avait même pas le quart de la somme.
Le masque de porc sortit un long tournevis de sa poche et le fit briller sous les projecteurs.
— Choisis, Elias, murmura une voix synthétique dans les haut-parleurs de la rue. Ton ami ou ta peau. Le public adore les dilemmes.
Le décompte tomba à quarante-cinq secondes. Elias sentit une goutte de sueur glisser de sa tempe pour s'écraser sur l'écran tactile de son poignet. Le terminal vibra. Une liste d'options apparut en lettres orange vif.
*— Main gauche (complète) : 50 000 crédits de grâce.*
*— Rein (unité) : 120 000 crédits de grâce.*
*— Œil (au choix) : 200 000 crédits de grâce.*
Ses poumons se bloquèrent. L'air de la ruelle, chargé de poussière de briques, lui parut trop épais. Il recula, ses talons heurtant une pile de caisses en plastique. Il trébucha.
Un drone de tournage descendit du ciel et se stabilisa à deux mètres de son visage. L'objectif pivota, faisant la mise au point sur ses pupilles. Ils voulaient filmer la décomposition de sa morale.
Elias regarda sa main gauche. Il revit Jax, deux mois plus tôt, partageant sa dernière ration de protéines dans les tunnels. Jax qui lui avait sauvé la mise près des réservoirs.
À l'écran, le masque de porc saisit le petit doigt de Jax avec une pince multiprise. L’os craqua. Le son, amplifié, fut celui d’une branche morte qui rompt. Elias ferma les yeux, le goût du fiel dans la bouche.
— Attendez ! hurla-t-il vers le drone.
Un laser rouge jaillit de l'appareil et traça un carré parfait sur sa veste, au-dessus de sa hanche droite. La chaleur du rayon piqua sa peau. Ils allaient le faire ici. Dans la boue acide de la ruelle.
C'est alors qu'une camionnette noire, sans plaque, bloqua la sortie de l'impasse. Les portières coulissèrent. Trois silhouettes descendirent, portant des masques de soudeur, des plaques de métal brut perforées. Ils n'avaient pas de caméras. Ils ne jouaient pas pour l'Audimat.
— La montre, dit l'homme de tête d'une voix pleine de gravats.
— Je n'ai plus rien, mentit Elias. Tout part dans le Contrat.
L'homme à la barre à mine fit un pas. L'odeur d'huile de moteur qui émanait de lui était écrasante.
— On ne veut pas tes points, gamin. On veut la puce. La version physique.
L’implant sous-cutané. S'ils lui ouvraient le bras pour la prendre, il perdrait la connexion. Jax mourrait.
Sur l'écran, le boucher au masque de porc positionnait sa scie circulaire au-dessus des chevilles de Jax. Le disque d'acier commença à tourner, un sifflement aigu qui montait en puissance.
— Cinq secondes, Elias, susurra le bourreau à l'écran, tout en posant sa main sur le levier.
Elias fixa le petit carré rouge du laser sur son propre flanc. Il sentit le contact froid d'un couteau de chasse contre son autre poignet. Le petit homme au masque de soudeur cherchait le point exact entre les deux os pour trancher proprement.
Un nouveau message flasha sur l'écran géant, en lettres violettes.
*UNE MAIN POUR UNE VIE.*
Un nouveau boîtier surgit du pupitre de commande, juste devant Elias. Un dôme en métal brossé, percé d'une fente étroite et sombre. L'intérieur semblait tapissé de lames invisibles.
— Le contrat est simple, reprit la voix synthétique. Tu glisses ta main là-dedans. Tu presses le déclencheur. On libère le petit Jax.
Elias regarda sa main droite. Sa main directrice. Celle qui piratait les serrures, celle qui tenait le cran d'arrêt. Sans elle, il n'était qu'un déchet. Mais Jax ouvrit une paupière à l'écran. Un regard de gosse perdu.
Elias inspira une grande bouffée d'air chargé de particules de métal. Il glissa sa paume dans l'ouverture froide du mécanisme. Le clic de verrouillage fut le son le plus définitif de son existence.
— C'est maintenant, Elias, murmura l'homme au masque de fer. Le public a déjà payé pour la suite.
Elias ferma les yeux et appuya sur le déclencheur.
Le Ver dans la Pomme
L’étiquette de la boîte avait disparu, laissant une peau de métal rouillé qui collait aux phalanges. Jax fit sauter le couvercle avec la pointe d’un surin émoussé. Il y eut un déclic sec, puis le sifflement de l’air aspiré par le vide. Une odeur de graisse froide et de viande rance envahit la pièce. Elias sentit son œsophage se nouer, mais son estomac se contracta violemment.
Avant de prendre sa part, Elias s'attarda sur un détail idiot : un fil lâche qui pendait de sa manche. Il tira dessus, nerveusement, jusqu'à ce que la couture du poignet commence à froncer. Il détestait ce fil, mais il ne pouvait s'empêcher de l'enrouler autour de son index.
Sarah, assise contre un radiateur dont les tuyaux pendaient comme des viscères, ne le quittait pas des yeux. Ses doigts griffaient le tissu de son treillis à un rythme irrégulier. Elias savait ce qu’elle cherchait : le tremblement d’une main, l’hésitation qui trahirait un piège.
— C’est du bœuf, grogna Jax en tendant un couvercle en plastique rempli d’une bouillie grise. Enfin, ça en a la gueule.
Elias prit sa part. Ses doigts accrochèrent le bord tiède du plastique. Il approcha la cuillère de ses lèvres, conscient du bourdonnement des drones qui stationnaient derrière les fenêtres condamnées. Ils étaient là, leurs pales hachant l'air vicié. Le public attendait la première bouchée.
C’était mou, fibreux et saturé de sel. Elias mâcha lentement, forçant ses mâchoires à broyer la masse. Puis, l’arrière-goût arriva. Une pointe acide, une décharge froide qui lui picota les gencives. Un goût de cuivre, comme s’il venait de mordre dans une pile usagée.
— Tu te souviens de Chicago, Elias ? demanda Sarah.
Sa voix était sèche, sans relief. Elias s’arrêta de mâcher. Il avala la bouchée avec difficulté. La masse descendit dans sa gorge comme une pierre.
— Je ne parle pas de ça, répondit-il. Jamais.
— Dix millions de spectateurs se fichent de tes secrets, lâcha-t-elle avec un sourire qui ne découvrait que ses gencives pâles. Ils ont payé pour les détails. Dis-moi, ton frère… c’est toi qui as appuyé ou le contrat s'est déclenché tout seul ?
Jax s’arrêta de manger, sa cuillère suspendue à mi-chemin de ses lèvres gercées. Elias sentit une goutte de sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Son cœur cogna contre ses côtes. Dans son ventre, la bouillie commençait à bouillir pour de bon. Une chaleur anormale se diffusait vers ses membres.
Sarah pencha la tête. Ses pupilles étaient si dilatées qu'elles avalaient l'iris. Elle fixait la carotide d'Elias qui battait la chamade sous sa peau fine.
— On ment mal quand on a faim, murmura-t-elle. La Prime Noire est tombée il y a dix minutes. Quelqu'un a acheté ton passé. Et quelqu'un d'autre a payé pour le menu de ce soir.
Elias regarda sa cuillère. Une pellicule d’un bleu électrique dansait à la surface de la sauce. Il voulut cracher, mais sa langue était devenue une masse de plomb. Le goût de métal n’était plus une sensation ; c’était une morsure.
Jax, lui, s’était remis à manger avec une frénésie animale. Il enfonçait la nourriture dans sa bouche, de la sauce coulant sur son menton mal rasé.
— Jax, arrête, essaya de dire Elias.
Le son sortit comme un râle. Ses doigts se crispèrent sur le couvercle, le broyant dans un craquement sec. À l’extérieur, le sifflement des drones changea de fréquence, passant d’un ronronnement à un cri aigu qui lui vrilla les tympans.
La pièce se mit à tanguer. Les murs de béton semblèrent se gonfler au rythme de ses pulsations. Elias porta une main à sa gorge. Il sentait une pression insupportable, une expansion de fluides qui cherchaient une issue.
Il regarda Sarah. Elle ne mangeait pas. Elle tenait son couvercle plein, le fixant avec une curiosité froide.
— C’est le moment, dit-elle simplement. Le public adore le rouge. Mais ils préfèrent quand c’est plus... complexe.
Elias se plia en deux, les genoux percutant le sol. Sa main s’écrasa dans sa propre bouillie. Jax, à côté de lui, ne s’arrêta pas. Il continuait de mâcher, les yeux injectés de sang. Un premier haut-le-cœur déchira la poitrine d'Elias. Ce qui jaillit de sa bouche n’avait rien de biologique.
C’était un jet de liquide noir, visqueux comme du bitume, qui s’étala sur le béton dans un gargouillis sinistre. Au cœur de la flaque, des arcs électriques bleutés crépitaient avec un bruit de friture.
— Regarde, Jax, dit Sarah. Il produit enfin de la valeur.
Jax s’arrêta enfin. Une traînée brune s’écoulait de sa lèvre, mais son regard restait fixe.
— C’est... de l’argent ? demanda-t-il d'une voix cassée.
— Mieux que ça, Jax. C’est de l’audience pure.
Elias s’effondra en position fœtale. Sa main se contracta une dernière fois sur le béton, cherchant une prise. Dans un dernier effort de lucidité, il vit Sarah s'accroupir près de lui. Elle tendit la main sans le toucher.
— Ne meurs pas tout de suite, Elias. Les enchères viennent de s'ouvrir.
Elle consulta l'écran incrusté à son poignet. Les chiffres défilaient, une cascade de barres vertes. Elle tourna le dos à Elias pour faire face à Jax. Elle ouvrit la seconde boîte de rations et la lui tendit.
— Mange, Jax. Il faut que tu tiennes pour le prochain segment.
Jax plongea ses doigts dans la mixture grise. Il avait faim, une faim qui lui faisait oublier l'odeur de soufre qui montait du corps d'Elias. Il avala une poignée, puis une autre. Le goût métallique l'agressa immédiatement. Il sentit ses gencives s'engourdir.
— J’avais un garage, avant, balbutia Jax. Je réparais des vieux moteurs.
Sarah s’arrêta de manger. Elle le détailla comme une pièce d'occasion.
— Les souvenirs sont des dettes, Jax. Pourquoi tu me donnes ça ?
— Parce que je n’ai plus rien d’autre. J’ai volé des puces à la Guilde pour payer les soins de ma fille. Chloé.
Sarah ne répondit pas, mais Jax vit ses sourcils se froncer. Elle aussi commença à tousser. Un spasme sec, puis un second qui sembla lui fendre les côtes. Elle cracha. La flaque noire qui s'étala entre ses bottes était parcourue des mêmes étincelles argentées.
— La Prime... Noire..., hoqueta-t-elle. Quelqu’un a payé pour... nous deux.
Un drone plongea vers eux, l'objectif rougeoyant. Jax essaya de se lever, mais son bras resta soudé à la table de fer. Une force magnétique invisible lui broyait les os de la main. Il vit ses propres veines s'illuminer sous sa peau, traçant une carte électrique sur ses avant-bras.
Une silhouette se détacha de l'ombre du couloir. Elle portait un casque intégral qui reflétait l'agonie des deux survivants. L'intrus s'approcha lentement, une seringue chargée de ce même liquide sombre à la main. Il se pencha sur Sarah et lui écarta une mèche de cheveux avec une douceur atroce.
— Merci pour les parts de marché, dit-il d'une voix filtrée.
Il planta l'aiguille dans sa carotide. Sarah se tendit comme un arc avant de retomber, inerte. L'homme se tourna vers Jax.
— À ton tour, Jax. Ne déçois pas le public. Ils attendent le final.
L'intrus pressa le piston. Jax entendit le sifflement du fluide pénétrant son sang. Le goût de monnaie rouillée satura ses sens. Ses poumons se bloquèrent. Il ouvrit la bouche dans un dernier spasme. Un flot de sang noir et électrique se déversa sur son torse, illuminant la pièce d'une lueur instable.
— Regarde l’objectif, Jax, chuchota l'homme. On est en prime time.
Jax ne voyait plus que l'œil rouge du drone qui descendait vers lui. Il sentit ses doigts se dissoudre dans l'encre qui recouvrait désormais le sol, devenant lui-même une extension du circuit. Le bourdonnement des drones devint un rugissement. La récolte commençait.
Audimat en Berne
Elias passa le revers de sa main poisseuse sur son front, écrasant une goutte de sueur qui lui brûlait l’œil gauche. Ses doigts rencontrèrent une croûte de sang sec et de poussière agglomérée. Depuis dix minutes, un fil décousu de sa manche lui chatouillait le poignet, une petite irritation stupide qui l'agaçait plus que la perspective de crever. Le métal froid de la poutre contre son dos ne lui apportait aucun réconfort. Il n'y avait que cette chaleur lourde, une masse d'air immobile qui pesait sur ses poumons comme une couverture mouillée. À ses côtés, Sarah respirait par la bouche, un sifflement ténu qui faisait vibrer ses narines encrassées.
Elias baissa les yeux vers le bracelet de carbone serré à son poignet. Le cadran digital diffusait une lueur orange pisseuse. 1,2 million de spectateurs. Pour la Ville Zéro, c’était le néant.
— On perd du flux, murmura Elias. Sa gorge le brûlait comme s'il avait avalé du sable.
Sarah ne tourna pas la tête. Elle fixait une fissure dans le béton, les phalanges blanchies sur la poignée de son couteau.
— S'ils s'ennuient, ils vont nous secouer, lâcha-t-elle.
Un bourdonnement monta du fond du hangar. Ce n'était pas un bruit d'insecte, mais celui d'une turbine miniature tournant à plein régime. Quatre drones, des sphères d'un noir mat, glissaient dans l'air. L'un d'eux frôla l'épaule d'Elias. Il sentit le souffle chaud du moteur et l'odeur de l'ozone sur sa peau nue. L'objectif de la caméra cliqua en ajustant sa focale sur la trace de sueur qui barrait son cou.
Soudain, le bracelet d'Elias vira au rouge vif. Une vibration violente lui secoua l'avant-bras jusqu'au coude.
**PRIME NOIRE ACTIVÉE : 5 000 000 $C.**
**ÉVÉNEMENT : LA PURGE DES STAGNANTS.**
Le public venait de sortir le carnet de chèques pour acheter leur agonie. Quelqu'un, dans les salons climatisés de la surface, venait de payer pour que le décor se transforme en hachoir.
— Bouge ! grogna Elias en empoignant le bras de Sarah.
Il fit un pas, mais ses bottes ne rencontrèrent que le vide. Un craquement sourd, le gémissement de pignons graisseux qui s'animent, fit vibrer ses talons. La dalle de béton bascula.
Elias sentit ses tripes remonter contre ses côtes. Il griffa l'air, ses ongles raclant le bord du ciment avant de lâcher prise. Sarah poussa un cri court, étouffé par le fracas du métal. Dans la fosse qui s'ouvrait, des dizaines de lames verticales, polies et luisantes, pointaient vers le haut. Une forêt de pointes qui n'attendait que leur poids pour s'enfoncer dans les chairs.
Il percuta un rebord intermédiaire, une grille métallique qui gmit sous l'impact. Le choc lui coupa le souffle, une douleur fulgurante lui irradiant les vertèbres. Il glissa, les jambes pendantes au-dessus des pointes, à trois mètres du carnage.
— Elias ! hurla Sarah.
Elle était accrochée à un câble électrique qui pendait du plafond, oscillant comme un pendule. Ses mains glissaient le long de la gaine de caoutchouc. À chaque mouvement, ses pieds frôlaient les lames. Elias tenta de se hisser, mais ses doigts engourdis ne trouvaient aucune prise sur le métal couvert d'une couche de graisse ancienne.
Une pointe, particulièrement longue et dentelée, se trouvait juste sous son entrejambe. Il fixa un vieux morceau de chewing-gum collé sous la grille, un détail absurde qui le fit presque ricaner de terreur.
Les drones plongèrent dans la fosse, leurs projecteurs inondant le trou d'une lumière blanche, crue, impitoyable. Ils voulaient filmer le tremblement de ses mains en haute définition.
— Ne lâche pas ! cria Elias, la voix brisée.
Le câble de Sarah commença à s'effilocher. Des étincelles bleutées jaillirent de l'attache au plafond. Le bras de la jeune femme tremblait, ses muscles saillants sous la peau comme des cordages prêts à rompre.
Un grognement vibrant monta des profondeurs. Les lames ne servaient pas seulement de piège. Elles servaient de cage. Un râle humide, le son d'une trachée encombrée de fluides, résonna entre les parois. Quelque chose de lourd se déplaçait dans l'ombre du fond, une masse de muscles hirsutes qui se glissait entre les pointes.
Le sol finit de s'effacer dans un fracas de tonnerre. La grille céda.
L'apesanteur le saisit aux tripes. Elias ferma les yeux, attendant la pointe qui traverserait ses reins. Mais au lieu du métal, il sentit une pression brutale sur sa cheville. Le sang lui remonta au visage, une marée chaude qui fit pulser ses tempes.
Il ouvrit les yeux. Sarah était allongée sur le ventre, le buste dépassant du dernier rebord de béton. Elle le tenait à bout de bras, son visage déformé par un masque de fibres tendues. Une goutte de sa sueur tomba et s'écrasa sur la joue d'Elias.
— Ne... bouge... pas, articula-t-elle entre ses dents serrées.
En dessous, le mécanisme des lames changea de rythme. Un claquement sec retentit, et les couteaux se mirent à osciller. Le bruit était celui d'un train broyant des gravats. Les lames montaient. Portées par des vérins hydrauliques qui crachaient une vapeur brûlante, elles s'élevaient vers eux.
— Sarah, lâche-moi, grogna Elias. Ils vont nous descendre tous les deux.
— Tais-toi !
Elle cherchait une prise avec sa main libre, griffant le béton. Ses ongles se cassèrent, laissant des traces sombres sur la paroi. Un drone frôla l'oreille d'Elias, son objectif braqué sur le bouton de son pantalon qui s'apprêtait à sauter sous la tension. L'audimat crevait les plafonds. Le public misait désormais sur le nombre de secondes avant que l'épaule de Sarah ne se déboîte.
— Ils ont doublé la prime, souffla-t-elle, la voix brisée par l'effort. Ils parient sur l'instant où je vais craquer.
Le hachoir n'était plus qu'à deux mètres. Elias voyait les taches brunes des victimes précédentes sur le métal. Il sentit le poignet de Sarah pivoter dans sa main. La sueur servait de lubrifiant à leur exécution.
— Regarde-moi ! cria Elias. Si tu ne lâches pas maintenant, il ne restera rien à ramasser !
Elle ne répondit pas. Un cri de bête blessée s'échappa de ses poumons. Ses doigts s'ouvrirent. Un par un. Lentement. L'index glissa. Le majeur suivit. Le drone pivota pour capturer l'angle parfait, la lumière de l'objectif passant au vert pour signaler l'immortalité du moment.
Le rebord de béton se désintégra sous Sarah. Elle bascula. Ils tombèrent ensemble, deux silhouettes désarticulées, aspirées par le sifflement des lames qui montaient à leur rencontre dans une odeur de fer blanc et de mort imminente.
La Main qui Nourrit
Elias s’adossa contre le mur de briques effritées. Le ciment rugueux lui griffa les omoplates à travers son t-shirt trempé. Il ferma les yeux, mais le battement de son sang résonnait derrière ses tempes comme un poing contre une porte fermée. Ça cognait. Fort. Une nausée acide lui monta aux lèvres, mêlée au goût de la viande séchée bon marché qu’il avait mâchée une heure plus tôt et dont un filament restait coincé entre deux molars. Il tenta de le déloger avec sa langue, un tic nerveux qui l’obsédait malgré l’ombre des tueurs dans la rue.
L’air de la Ville Zéro stagnait dans ses poumons, chargé d’une odeur de poussière brûlée et de métal chaud.
Il ouvrit les paupières. En face de lui, un petit cylindre noir, posé sur un tas de gravats, se mit à vibrer. Un sifflement aigu déchira la pièce, puis une lumière bleutée jaillit, hachant l'obscurité du sous-sol en lamelles scintillantes. Elias recula d'un pas, ses talons écrasant des débris de plâtre avec un craquement sec. Les pixels s’assemblèrent dans un grésillement électrique pour former une silhouette humaine. Elle flottait à trente centimètres du sol, instable, traversée par des parasites qui faisaient tressauter l'image.
C’était un homme. Le Bienfaiteur portait un costume sombre, d'une coupe si parfaite qu'elle semblait irréelle au milieu de ces ruines. Son visage demeurait une bouillie de données mouvantes. Seule sa voix était nette. Elle ne sortait pas de l'hologramme, mais résonnait directement dans les os du crâne d'Elias.
— Tu respires trop vite, Elias. Calme ton pouls. Le public déteste l'amateurisme.
Elias serra les poings, ses ongles s’enfonçant dans la crasse de ses paumes. Il arracha une petite peau morte sur son pouce, jusqu'au sang. La douleur le ramena à la réalité.
— Qui êtes-vous ?
Sa gorge était un tunnel de papier de verre. Il essaya d'avaler sa salive, mais sa langue collait à son palais. L’hologramme fit un geste lent, étendant une main de lumière. Les particules bleues frôlèrent son visage. Il ne sentit rien, sinon une brise légère sur ses poils de barbe.
— Je suis celui qui décide si tu dors dans un lit ou dans un sac plastique, répondit la voix. Regarde tes statistiques, petit. Elles s'effondrent.
Le Bienfaiteur fit glisser ses doigts dans l'air. Aussitôt, des graphiques rouges apparurent en suspension. Les courbes tombaient à pic. Des chiffres défilaient, traduisant le désintérêt des parieurs. Elias sentit un vide s’ouvrir dans son estomac. Il n'était plus un homme. Il était une action boursière qui dévissait.
— Le Marché du Destin te trouve ennuyeux. Trop de survie, pas assez de sang. Tu es une proie qui ne court plus. Tu sais ce qu'ils font quand ils s'ennuient ? Ils achètent une Prime Noire. Ils paient pour que tes alliés deviennent tes bourreaux. Pour que ta gourde se transforme en acide.
Un nouveau grésillement secoua l'image. Elias remarqua alors un détail que l'hologramme n'avait pas masqué : un reflet minuscule dans la pupille artificielle de l'image. Ce n'était pas le décor de ce sous-sol moisi. C’était une fenêtre haute, étroite, donnant sur la carcasse de la Tour Signal.
L’homme n’était pas dans un studio sécurisé à l’autre bout du monde. Il était dans le bâtiment d’en face. À moins de cent mètres.
Elias déglutit, le cartilage de son cou craquant dans le silence.
— Je peux t'offrir la Grâce, murmura le spectre. L'amnistie. Le retour à la surface. Mais je veux ta meute. Sarah a la jambe cassée dans la chaufferie, n'est-ce pas ? Et Marcus n'a plus de balles. Donne-moi leur position pour le drone. Mais choisis le Contrat Rouge. Une seule frappe. En échange, ton extraction est déjà là.
Le bourdonnement d'un drone, comme un moustique métallique, monta de la rue. Elias regarda sa main sale, puis l'icône rouge qui flottait devant lui. Il imagina le visage de Sarah. Il revit Marcus lui bandant la jambe dans le noir. Puis il pensa au goût de l'eau claire, au silence d'une chambre sans rat.
Ses doigts, agis par une volonté qui semblait étrangère à son corps, frappèrent la commande sur l'écran tactile. Un signal strident retentit. Immédiatement, le drone vira de bord dans un rugissement de puissance, plongeant vers les niveaux inférieurs.
— C'est fait, lâcha Elias, le mot lui écorchant les lèvres.
L'image du Bienfaiteur s'étira en un sourire trop large.
— Très bien. Mais tu as mal lu les petites lignes, Elias. Le Contrat Rouge ne visait pas leurs coordonnées. Il visait les tiennes. L'audience adore les traîtres, mais elle adore encore plus les voir se faire punir.
Un laser rouge vint se poser sur le sternum d'Elias. Il se jeta derrière un pilier de béton, les poumons brûlants. L’air devint une masse solide, une pression qui lui écrasa les tympans. Il se rua vers la porte de service, grimpant les marches quatre à quatre vers le local technique. Ses articulations craquaient.
Il atteignit le septième étage, le cœur battant contre ses côtes comme un animal en cage. L'hologramme réapparut au milieu des câbles qui pendaient du plafond comme des lianes mortes.
— Tu cours vite, Elias. Mais on vient de doubler la Prime Noire. Tu vaux maintenant un million. Ne me déçois pas.
Un bruit de frottement résonna derrière la porte. Marcus. Le colosse de l'équipe ne se cachait plus. On entendait le choc de sa barre de fer contre la rampe.
— Elias ? Je vois ta lumière sous la porte, petit serpent ! hurla Marcus.
Elias se jeta vers la trappe de l'ascenseur. Il saisit les câbles d'acier. La graisse noire s'infiltra dans ses plaies vives. Marcus défonça la porte, sa silhouette massive se découpant dans l'entrée. Il leva sa barre de fer au-dessus du point d'ancrage du câble.
— La chute est une statistique, Elias, intervint le Bienfaiteur, qui observait la scène en croquant dans une pomme rouge virtuelle. Mais si tu actives le verrouillage de secours, le contrepoids te remontera. Marcus, lui, tombera.
Marcus frappa le support. Le métal hurla. Un fil d'acier cassa, fouettant la joue d'Elias. Le sang coula, chaud.
— On est une meute ! rugit Marcus en levant son arme.
— Une meute de cadavres, trancha le Bienfaiteur.
Elias pressa son pouce sur le cadran de son bracelet. Un déclic sec retentit. Un sifflement d'air comprimé déchira l'atmosphère. Marcus hurla, un cri de bête qu'on égorge, alors que la structure de fer qui le soutenait se désintégrait. Elias fut propulsé vers le haut avec une force qui faillit lui briser les vertèbres, tandis que Marcus disparaissait dans l'obscurité. Le cri s'éteignit dans un choc sourd, tout en bas.
Elias roula sur le béton du palier supérieur, haletant, les mains en lambeaux. Le silence revint, mais son bracelet émit un nouveau bip, plus grave.
— Tu as survécu, Elias, dit le vieillard en rangeant son couteau de poche. Mais Marcus est mort, et sa dette te revient.
Sous la peau du poignet d'Elias, de fines aiguilles de titane jaillirent du bracelet et s'ancrèrent directement dans l'os. Il hurla, le corps arqué par la douleur.
— Tu ne travailles plus pour l'audimat. Tu travailles pour moi. Et mon premier ordre va te déplaire.
Elias voulut protester, mais un spasme électrique lui bloqua la mâchoire. Il entendit alors le bruit de bottes lourdes sur le palier. Plusieurs paires. Précises.
— Tourne-toi, Elias. Ton prochain contrat vient d'entrer. Et il a payé très cher pour ta tête.
Zone de Silence
Elias s’arrêta net. Ses talons s’écrasèrent sur une plaque de tôle rouillée avec un claquement sec qui rebondit contre les façades aveugles de la ruelle. Derrière lui, Marek faillit le percuter. Le colosse grogna, une main massive se refermant sur l’épaule d'Elias pour le bousculer, mais il se figea à son tour.
Le bourdonnement avait disparu.
C’était une absence physique, brutale, comme si on venait de leur injecter de la cire dans les oreilles. Depuis trois jours, le sifflement des drones-mouches formait le bruit de fond de leur agonie. Ce son de fraise de dentiste, aigu et constant, rappelait que le monde regardait. Là, plus rien. Elias entendait simplement le sifflement de son propre sang dans ses conduits auditifs. Il leva les yeux vers les corniches décrépites. Les optiques rouges, ces petits points de sang artificiel qui les traquaient, s’étaient éteintes.
L’air changea de texture. Il ne sentait plus la poussière brûlée des moteurs des caméras. Ici, ça sentait la graisse rance, le carton mouillé et la charogne froide.
Elias sentit une démangeaison sous sa paupière gauche, un cil retourné qui le piquait depuis une heure. Il frotta l'œil d'un geste nerveux, étalant de la crasse sur sa joue, mais la gêne persistait, stupide et dérisoire au milieu du désastre.
— Le flux est coupé, souffla Sarah en consultant son poignet.
L’écran de son terminal ne crachait plus que de la neige grise. La jauge d'audience restait bloquée sur un zéro mort.
— On fait demi-tour, trancha Marek. Sa voix sonna étrangement grêle dans ce vide. Si le public ne voit rien, personne ne paiera pour les largages de munitions.
— On ne peut pas, répondit Elias. Ses propres mots semblaient mourir à dix centimètres de ses lèvres. La meute de la Zone Nord est derrière nous. On recule, on finit en steak haché pour leur live de 20 heures.
Il fit un pas de plus dans la Zone de Silence. Le sol était jonché de débris de polystyrène qui crissaient sous ses semelles comme des os d'oiseaux. Elias s'arrêta un instant pour ajuster sa botte droite ; un petit caillou s'était glissé contre son talon, une douleur pointue et agaçante qui le rendait plus fou que la menace des tueurs. Il secoua le pied sans défaire ses lacets, un geste vain qui ne régla rien.
Sarah le suivit, son couteau de combat pointé vers le bas. Elle ne regardait pas devant elle, elle fixait le dos de Marek, calculant sans doute sa valeur marchande si les choses tournaient mal.
— Pourquoi ils ne nous suivent pas ? demanda-t-elle. Les drones ont assez de budget pour nous traquer dans les égouts.
— Trop de ferraille, peut-être, hasarda Marek. Ou des brouilleurs.
— Non, murmura Elias.
Il s'arrêta devant une carcasse de voiture retournée, dont les pneus avaient fondu en flaques de caoutchouc durci. Il pointa le plafond du hangar qui s'ouvrait devant eux. Des dizaines de caméras étaient fixées aux poutres. Des modèles haut de gamme. Mais elles étaient toutes brisées. Les lentilles pendaient comme des yeux arrachés, retenues par des fils de cuivre qui oscillaient lentement dans un courant d'air invisible. Ce n'était pas une panne. C'était un massacre technologique.
— On se tire d'ici, grogna Marek en saisissant le bras d'Elias.
La puissance des doigts du colosse s'enfonça dans son biceps, une douleur concrète qui ramena Elias à la réalité.
— Lâche-moi, Marek. Tu vas nous faire crever parce que tu as peur de ne plus être une star.
Soudain, le silence changea. Ce n'était plus une absence de bruit, mais un froissement. Très léger. Le bruit d'un tissu qu'on traîne sur le béton.
Elias sortit sa lampe torche. Le faisceau trancha le noir. La lumière balaya des caisses vides, puis se posa sur une marche d'escalier. Il y avait une petite basket d'enfant, une chaussure rouge délavée, posée bien droite. Le lacet gauche était effiloché, identique à celui qu'Elias portait le jour où on l'avait emmené, dix ans plus tôt.
À côté de la chaussure, tracées dans la poussière épaisse, des lettres fraîches : *« BIENVENUE CHEZ TOI. »*
— C’est un appât, lâcha Sarah en reculant.
Elias s'agenouilla. Il effleura le tissu râpeux. Sa gorge se noua, un nœud sec qui l'empêcha d'avaler sa salive. Un souffle froid lui caressa la nuque, apportant une odeur de terre humide et de menthe poivrée.
— Gabriel...
Le nom flotta dans l'air, à peine plus fort qu'un soupir. Elias se figea. Ce nom n'existait plus. Il était le Candidat 404. Gabriel était mort dans les dossiers du Consortium.
— Qui est là ? articula-t-il.
Marek et Sarah s'étaient tus, leurs armes balayant le vide. Une silhouette se dessina dans le halo mourant de la lampe, sous l'escalier. Une petite fille en robe blanche sale. Elle n'avait qu'une seule chaussure. Là où auraient dû se trouver ses yeux, il n'y avait que deux cavités sombres, parfaitement circulaires.
— Tu as mis longtemps, dit-elle.
— Pousse-toi, Elias ! hurla Sarah en épaulant son pistolet.
— Non, ne tire pas !
Elias se jeta devant la silhouette, mais quand il percuta le sol, l'escalier était vide. Seule la chaussure rouge était restée là. À l'intérieur, quelque chose remuait. Une masse sombre, visqueuse, qui palpitait.
Un grattement sourd monta des cloisons. Partout autour d'eux, dans les conduits d'aération, des milliers de petits bruits de griffes sur le métal commencèrent à résonner.
Marek pointa sa lampe vers le plafond. Les plaques de faux plafond se soulevaient, poussées par des milliers de pattes invisibles. La poussière tombait en pluie fine, s'accrochant à leurs cils.
— On n'est pas seuls, souffla Marek, son dos contre celui de Sarah.
— Mathieu... reprit la voix, venant de partout à la fois.
Elias sentit une goutte de sueur couler le long de sa tempe. Il porta la main à sa bouche et mordit violemment la peau de son pouce, un tic d'enfance qui revenait le hanter. Le goût de fer du sang lui remplit la bouche.
— On bouge ! cria Sarah.
Ils s'élancèrent dans un couloir étroit, leurs bottes produisant un bruit de succion sur le sol couvert de boue grasse. Elias courait en tête, son couteau à la main. Il bifurqua dans une salle de tri dévastée où des dossiers moisis formaient des tas informes.
Soudain, une pression s'exerça sur son épaule. Légère. Une caresse.
Il se retourna. Une silhouette plus noire que le noir se tenait là. Elle n'avait pas de visage, juste un masque de porcelaine fêlé, recollé avec du ruban adhésif, sur lequel deux yeux clos avaient été dessinés au charbon.
— Le public adore les retrouvailles, Mathieu, murmura la créature. Surtout quand elles finissent dans le sang.
La chose tendit une main pâle vers le cou de Marek, qui venait de les rejoindre. Les ongles longs et courbes s'enfoncèrent dans la gorge du colosse avec une facilité écœurante. Marek essaya de hurler, mais le masque se colla contre sa bouche. Un craquement sec, comme du bois mort qu'on brise, remplit la pièce.
Elias recula, ses mains heurtant les parois poisseuses. Il ne cherchait plus Sarah. Il ne cherchait plus la sortie. Il courait pour échapper au nom qui le poursuivait dans l'ombre. Derrière lui, le silence de la zone reprit ses droits, seulement troublé par le bruit d'un corps qu'on traîne lentement sur le béton.
Le Marché du Destin
Elias plaque son dos contre la brique poisseuse. La pierre gratte ses omoplates à travers le tissu élimé de sa combinaison. Il a cette vieille habitude nerveuse, un reste d'enfance : il triture un fil lâche à son poignet, l'enroulant autour de son index jusqu'à se couper la circulation. Un geste idiot, inutile, mais c’est la seule chose qui l’empêche de hurler. Au-dessus de lui, un drone hache l’air lourd. Le bruit des pales est un martèlement sourd qui lui remonte jusque dans les molaires. Il ne lève pas les yeux. C'est la règle : exposer son visage, c’est donner un bonus de netteté aux parieurs.
Il glisse une main dans sa poche. Ses doigts se referment sur la crosse rugueuse du pistolet. Le métal est tiède, poisseux de sa propre sueur. Il essaie d'avaler une boule de salive sèche qui reste coincée au milieu de sa gorge. L’air pue la graisse de moteur et la poussière mouillée.
Une démangeaison lui brûle le coin de l'œil. L’interface s’allume, projetant un graphique ambré directement sur sa rétine. Son nom s’affiche en gras, juste au-dessus d'une jauge qui s'effondre.
*Elias-74. Valeur boursière : -14% en trois minutes.*
Le public décroche. Il reste trop statique. À Ville Zéro, l'audimat exige du mouvement, des spasmes, de la viande qui s’agite. Les parieurs du Marché du Destin retirent leurs billes, déçus par ce manque de panache.
Un claquement sec résonne à l’étage. Le bruit du béton qui cède. Elias se fige, les muscles des cuisses tremblants à force de tension. Une goutte de sueur lui chatouille la tempe, descend le long de sa mâchoire et finit sa course dans son col, lui provoquant un frisson désagréable.
L’interface clignote. Une notification prioritaire balaye ses statistiques.
*NOUVELLE ENCHÈRE : CONTRAT ROUGE.*
Les chiffres s’emballent. 10 000. 25 000 crédits. Quelqu’un vient de poser une mise indécente pour que sa prochaine blessure soit filmée sous trois angles différents, en haute définition.
Il se décolle du mur. Ses bottes crissent sur le gravier. Il doit bouger. S’il reste immobile, il devient un mauvais investissement. Et les mauvais investissements sont liquidés sans préavis. Au coin de la rue, un vieux téléviseur traîne dans les décombres, son écran brisé ressemblant à une gueule ouverte. Derrière les morceaux de verre, une ombre a bougé. Rapide. Trop fluide pour un rat.
— Elias ?
Le murmure est à peine plus fort que le vent dans les barres de fer rouillées. C’est Sarah. Ou l'écho de ce qu'elle était avant la traque. Il serre les dents. Dans ce jeu, un appel au secours est souvent l'amorce d'une mine. Sa cote chute encore. -22%. Il est devenu la proie qu'on sacrifie pour relancer l'intérêt d'un épisode qui traîne en longueur.
Un drone de presse plonge dans la ruelle. Ses projecteurs l'aveuglent. Elias plaque un bras sur ses yeux. La lumière est brutale, elle découpe son ombre sur le sol avec une netteté de boucher.
— Casse-toi, grogne-t-il, la gorge nouée.
Le drone reste là, à trois mètres, son moteur vibrant dans les côtes d'Elias. Une voix synthétique s'échappe de ses haut-parleurs :
« Elias-74, vous perdez la faveur du public. Un geste spectaculaire est recommandé pour éviter la radiation. »
La radiation. Le mot poli pour dire qu'un chasseur de primes vient de recevoir ses coordonnées GPS en temps réel.
Elias tourne les talons et s'enfonce dans les boyaux d'un parking souterrain. L'obscurité est un piège ; les capteurs thermiques se fichent des ombres. Il descend la rampe en colimaçon, ses pas résonnant comme des coups de feu. Près d'une carcasse de voiture calcinée, il s'arrête. L'odeur de caoutchouc brûlé lui pique le nez. Il vérifie sa batterie. La diode clignote d'un rouge fatigué. Vide.
Un rire nerveux remonte dans sa poitrine. Il l’étouffe d'un coup de poing contre le volant de l'épave. La douleur dans ses phalanges est la seule chose qui lui semble encore réelle.
Soudain, un cliquetis métallique. Une canette vide roule sur le sol, dix mètres derrière lui. Elias se retourne, l'arme tendue. Rien. Juste le goutte-à-goutte d'un tuyau qui frappe une flaque d'huile. Puis, un murmure amplifié par les haut-parleurs cachés dans les murs :
— Regardez-le. Il a déjà l’odeur d’un perdant.
La notification explose dans son champ de vision. Les chiffres s’affolent. Sa valeur vient de toucher le fond.
*Zéro.*
Une icône rouge sang apparaît : une main qui serre une gorge. Le signal de la Prime Noire. Il n'est plus un candidat. Il est un déchet dont on a monnayé le nettoyage. Sa peau ne vaut plus rien, mais sa mort est devenue le produit le plus rentable de la journée.
Le moteur d'un engin lourd rugit au niveau inférieur. Elias s'élance vers l'escalier de secours. Ses muscles brûlent. Il grimpe les marches quatre à quatre, le métal résonnant comme une cloche funèbre. Arrivé au troisième niveau, il s'arrête, haletant contre la rambarde. En bas, des parieurs locaux s’assemblent déjà, armés de barres de fer et de masques de carnaval.
Une notification blanche, fixe, bloque soudain sa vision. Elle occulte tout.
*NOTIFICATION SYSTÈME – CONTRAT EXCLUSIF VALIDÉ.*
*Votre exécution a été prépayée par un proche.*
Elias s'immobilise. Son cœur manque un battement. Un proche. Il n'en reste qu'une.
*Message joint : "Fais en sorte que ce soit rapide. J'ai besoin de la prime pour le traitement de maman."*
Le rire qui sort de sa poitrine est un râle déchiré. Il n'est plus une proie, il est un héritage. Il sent le froid du béton traverser son pantalon. Le moteur hurle plus près. Il pousse la porte qui mène au toit. L'air extérieur le gifle, chargé de pluie acide et de soufre.
Au milieu du toit, une silhouette l'attend. Un homme massif, drapé dans un manteau de cuir qui semble absorber la lumière. Il tient une chaîne qui racle le bitume.
— Alors c'est toi ? demande Elias, la voix cassée. C’est toi qu'elle a payé ?
Le géant ne répond pas. Il fait un pas. Sa lame thermique siffle, une note aiguë qui lui scie les dents. La chaleur fait onduler l’air entre eux. Elias recule jusqu’au rebord, ses talons butant contre le béton effrité. Le vide hurle derrière lui.
Dans son œil, les chiffres repassent au vert.
*Hausse soudaine : +400%. Bonus de trahison familiale activé.*
Le public adore les tragédies. Des dons affluent pour acheter des armes à son exécuteur. Le colosse lève sa chaîne. Elias presse la détente de son arme vide. *Clic.*
Soudain, un point laser rouge danse sur la visière du géant. Une silhouette se tient sur le rebord de l'immeuble d'en face. Un coup de feu ? Non. Une impulsion électromagnétique. Les drones autour d'eux vacillent et s'écrasent au sol dans un fracas de circuits grillés.
La silhouette saute et atterrit avec une souplesse d'ombre entre Elias et le tueur. C'est une femme. Elle porte une combinaison usée aux articulations. Elle ne regarde pas Elias, mais il reconnaît la cicatrice en croix à la base de sa nuque.
— Tu devrais courir, Elias, dit-elle. Sa voix est un froissement de papier de verre.
L'interface grésille une dernière fois, luttant contre le brouillage. Une mise à jour finale s'imprime sur son nerf optique, effaçant le nom de Sarah, effaçant tout espoir.
**"MISE À JOUR DU CONTRAT : OPTION AGONIE PROLONGÉE SÉLECTIONNÉE. DÉBUT DU PROTOCOLE DANS 30 SECONDES."**
Elias regarde la femme. Elle n'est pas venue le sauver. Elle est venue s'assurer que le spectacle dure assez longtemps pour maximiser les profits. Il lâche son pistolet inutile. Il sent le fil qu'il a enroulé autour de son doigt lui piquer la chair. Il tire dessus une dernière fois, jusqu'à ce que le fil casse.
L'Effet Miroir
Sa langue n'est plus qu'un morceau de cuir sec coincé au fond de sa gorge. Elias s'arrête un instant, pose une main contre un réverbère rouillé et dénoue ses lacets. Sa chaussette gauche a glissé sous son talon, formant une boule de laine humide qui lui lacère la voûte plantaire à chaque foulée. Il tire sur le tissu râpeux, replace sa chaussure en grimaçant et crache une bille de salive jaunâtre qui reste suspendue à sa lèvre inférieure. Ce petit inconfort domestique, cette douleur de marcheur banal, est la seule chose qui le relie encore à l'existence.
Il repart d’un pas lourd, traînant ses semelles usées sur le bitume craquelé de l’Avenue des Spectres. L'air, chargé de poussière et de métal chaud, lui décape les bronches. Le silence ne pèse pas, il presse ses tympans, une sensation de pression sourde qui lui donne le vertige. Dans les corniches de béton, des caméras miniatures pivotent. Elles ne font aucun bruit, mais il sent le glissement des lentilles sur sa nuque. Le public attend la chute. Une notification vibre sur son bracelet, une lueur rouge qui lui pique la peau moite. *Prime Noire activée : Privation sensorielle.*
À sa droite, une ancienne boutique de luxe expose des mannequins démembrés sur une moquette grise. Elias se fige. Ce n’est pas le chaos du magasin qui l'arrête, mais son reflet dans la large baie.
L’image est floue, déformée par la crasse. Il voit sa silhouette dégingandée, ses joues creusées. Il s'approche, pose ses doigts tremblants contre la paroi. Le froid de la surface lui mord la pulpe des doigts, une sensation nette qui remonte jusqu'au coude.
Derrière la surface translucide, dans l’obscurité, quelque chose bouge.
Elias cligne des yeux, secoue la tête pour chasser le brouillard. C'est la soif qui invente des monstres. Il regarde à nouveau. Son reflet est là, immobile, les mains levées. Mais Elias, lui, a les bras ballants le long du corps.
Sa respiration devient un sifflement court. Il fait un pas en arrière. Son image ne recule pas. Elle penche la tête sur le côté, un mouvement sec, mécanique. Les yeux du double sont des puits d'ombre. Elias porte sa main à sa gorge, sentant son pouls taper contre ses doigts comme un prisonnier contre une porte.
— Tu n'es pas là, murmure-t-il, la voix craquelée.
Le reflet remue les lèvres en synchronisation parfaite, sans un bruit. Puis, lentement, le double plaque ses paumes contre la paroi de l'autre côté. Le choc fait vibrer le sol sous les bottes d'Elias. Son reflet sourit. Une fêlure qui étire ses traits jusqu'à la rupture. Le double pointe l'index vers le bracelet d'Elias, désignant le compteur de crédit qui s'effondre. Le public veut du sang, pas un homme qui ajuste ses chaussettes.
Elias essuie son visage d'un revers de manche brutal. Quand il rouvre les yeux, la façade est vide.
Il presse le pas. Ses bottes martèlent le sol. Chaque devanture devient un piège. Il s'arrête devant un salon de coiffure dont le miroir est intact. Il a besoin de voir s'il devient fou. Il s'approche, son souffle ternit la surface d'un voile de buée. Il observe ses pupilles dilatées, les vaisseaux éclatés dans le blanc de ses yeux. C'est bien lui. Elias. Le candidat 42. La proie.
Soudain, le reflet tend le bras.
La main de l'image ne s'arrête pas à la surface. Elle traverse la paroi comme une nappe d'eau sombre. Les doigts longs se referment sur son col. Le vrai Elias bascule en avant, projeté contre la paroi qui ne se brise pas mais ondule. Une poigne de fer s'enroule autour de son cou. L'air ne passe plus. Ses pieds décollent du bitume.
De l'autre côté, son double tire avec une force de machine, l'aspirant dans les ténèbres du magasin. Elias griffe la surface, ses ongles crissent contre la matière impénétrable.
Le visage du reflet s'approche du sien. Elias voit ses propres pores, mais sans aucune chaleur. Une peau de latex et de haine.
— Merci pour le spectacle, articule le reflet avec sa propre voix, un timbre sans aucune hésitation.
Le monde vacille. Elias tâtonne à sa ceinture, cherche sa gourde vide. Il la saisit, les phalanges blanches, et cogne de toutes ses forces.
Le métal percute la paroi dans un choc sourd. Pas de bris. La surface absorbe l'impact. Elias s'acharne sur son propre visage. Son larynx craque sous la pression des doigts du double. Un bruit de bois mort.
Sa vision se tisse de points noirs. La poigne est glacée, une froideur d'objet oublié dans une cave. Elias sent les empreintes digitales du reflet s'enfoncer sous sa mâchoire. Il perçoit sa propre texture de peau, mais dépourvue de vie.
Un drone de surveillance descend en piqué, le sifflement de ses rotors lui déchire les tympans. L'écran digital de l'appareil affiche des chiffres qui s'affolent : les cotes montent. Le public adore l'auto-destruction.
Elias lâche sa gourde. Elle tinte sur le trottoir. Il agrippe le poignet de son agresseur à deux mains, ses talons glissent sur le bitume graisseux. Sous ses doigts, la consistance change. Ce n'est plus de la chair. C'est une matière visqueuse qui lui poisse les phalanges.
L'odeur le frappe alors : un effluve de linge mouillé resté trop longtemps dans un sac plastique.
— Tu... n'es... pas... moi, siffle-t-il.
Le reflet sourit. Des dents trop blanches, trop nombreuses. Elias sent son centre de gravité basculer. Ses pieds quittent le sol, ses bottes raclent le rebord de la devanture. Sa tête passe la frontière.
L'air change. La moiteur de la ville disparaît, remplacée par une sécheresse qui lui brûle les sinus. Le silence ici est une pression physique sur ses tympans. Des dizaines de mannequins sans visage, alignés dans l'ombre, pivotent lentement vers lui.
Le reflet desserre sa prise d'un millimètre. Elias aspire une bouffée de cet air vicié, chargé de poussière textile.
— Ils ont payé pour le Contrat Rouge, Elias. Tu es devenu trop cher pour rester vivant.
Des mains de plastique saisissent sa cheville, son épaule. Les articulations des automates grincent comme des os qu'on brise. Elias griffe la paroi de l'intérieur, mais elle est redevenue solide, lisse. Il voit sa gourde sur le trottoir, à quelques centimètres, dans une autre dimension.
La main du reflet remonte vers son visage. Un index froid parcourt sa joue, traçant le chemin d'une larme.
— On ne sort pas d'ici, Elias. On ne fait que changer de côté.
Une pression brutale le tire vers l'arrière, vers les rayons sombres. Elias ouvre la bouche pour hurler, mais seul un gargouillis en sort. Ses doigts s'écrasent contre la paroi, laissant des traces de sueur qui s'évaporent déjà.
Soudain, une détonation ébranle le quartier. Un éclair bleu déchire l'obscurité du trottoir. L’onde de choc percute sa poitrine. Un goût de pile électrique envahit sa bouche. La poigne sur sa gorge ne faiblit pas, mais l'image du double se fragmente. Un bloc de pixels dévore sa joue, révélant un maillage géométrique.
Elias enfonce ses talons dans la moquette rêche qui sent la naphtaline. Il ne cherche plus à fuir. Il se jette en avant, de tout son poids, percutant la poitrine du reflet. Ils basculent. La paroi se liquéfie un instant. Elias sent le froid de la rue sur sa nuque, puis la chaleur étouffante du magasin l'enveloppe à nouveau.
De l'autre côté de la paroi, une silhouette massive apparaît dans la fumée bleue, un fusil à impulsion au poing. Le chasseur regarde droit vers Elias, mais il ne voit que son propre reflet. Pour lui, le magasin est vide.
Le double plaque sa main sur la bouche d'Elias. Le goût de sa propre peau, salée et poussiéreuse, est la dernière chose qu'il perçoit avant que les mannequins ne le traînent vers l'escalier du sous-sol.
En bas, une lumière rouge bat comme un cœur malade. Le double le relâche. Elias s’écroule, le front contre le béton. Il rampa, ses articulations criant à chaque mouvement. Devant lui, des galeries de miroirs multiplient son image. Des Elias par dizaines, injectés de sang, fixes, qui ne cillent plus.
— Le Marché n'aime pas les coupures, grésille la voix du double, désormais parasitée par des fréquences radio.
Le drone, attiré par les paris, plane à quelques centimètres. Elias agrippe un éclat de la paroi brisée plus tôt, une pointe tranchante qui lui entaille la paume. La douleur est une ancre. Il frappe. L'éclat s'enfonce dans la joue du double. Pas de sang. Juste une traînée de pixels morts et des étincelles bleues qui lui brûlent le cou.
Le double lui tord le poignet. L'os craque nettement.
— Mauvaise prise, juge la chose. On coupe.
Soudain, le signal vacille. Le double tressauta, son buste pivotant à cent quatre-vingts degrés alors que ses pieds restent ancrés au sol. Les lettres blanches d'un message d'erreur s'affichent dans ses yeux. Le drone bascule et s'écrase sur des caisses dans un fracas de plastique broyé.
L'obscurité retombe. Le double a disparu.
Elias reste seul, sa barre de fer contre la poitrine, respirant l'odeur de sa propre peur. Un bruit métallique résonne au bout du couloir.
— *Contrat Rouge activé. Chasseur libéré. Les paris sont fermés.*
Deux optiques bleues s'allument dans le noir. Fixes. Elias se redresse, s'appuyant contre le mur froid. Il ne sent plus la soif, ni la fatigue. Il serre son arme de fortune, les jointures blanches.
La chasse reprend, et cette fois, il n'y a plus de miroir pour faire écran.
L'Héroïsme est une Monnaie
La semelle de ma botte écrasa un morceau de plastique calciné. Le craquement résonna dans l'étroitesse de la ruelle, sec comme un coup de règle sur les doigts. Je m'arrêtai net, le dos plaqué contre un mur de briques effritées. Le kevlar de ma veste accrochait les aspérités du mortier, et une douleur familière me lança dans le pouce : j'avais encore arraché la petite peau à côté de l'ongle à force de triturer ma main dans l'attente. Ça saignait un peu, un rouge vif qui n'intéressait personne.
L'air puait le soufre et la couenne grillée. J'avais ce goût de cuivre sur la langue, celui qu'on garde après avoir mordu l'intérieur de sa joue. Je jetai un œil à mon poignet gauche. Sous la peau, l’écran à cristaux liquides pulsait.
**Audimat : 12.4k. En chute libre.**
Le public décrochait. Si je ne balançais pas des larmes ou de la barbaque dans les dix prochaines minutes, le Marché du Destin allait parier sur ma fin. Une Prime Noire sur ma tête, et chaque ombre de Ville Zéro se transformerait en lame payée par les abonnés. Mes doigts se serrèrent sur la crosse de mon pistolet à impulsion, cherchant une stabilité que mes poumons me refusaient.
C’est là que le gémissement monta. Un son de gorge serrée, étouffé par le battement d'une tôle mal fixée au fond de l’impasse. Je me figeai. Un drone de capture, noir et luisant comme un scarabée gras, descendit en piqué. Il resta en vol stationnaire à hauteur d'homme, son objectif tournant avec un petit bruit de moteur électrique pour faire le point sur ma sueur.
— Pas maintenant, soufflai-je.
Je fis deux pas. Le sol était un tapis de câbles électriques dénudés et de ferraille. Au bout du couloir formé par deux immeubles aux fenêtres crevées, une silhouette s'agitait sous un tas de sacs-poubelles. Trop petit pour un chasseur.
C’était un gosse. Dix ans, peut-être. Ses cheveux collaient sur son front avec une substance qui ressemblait à de la vieille huile de moteur. Sa jambe était coincée sous une grille d’aération massive. Le sang, sombre, poissait le béton.
— Aide-moi... Sa voix dérailla dans un sifflement. S'il te plaît.
Mes muscles étaient noués. Je fixais le compteur.
**14.2k. Ça remontait.**
Le chat en direct défilait sur ma rétine gauche, une cascade de commentaires : *« Sauve-le ! »*, *« C’est un piège, trace ta route ! »*, *« Regardez l’os qui dépasse, j’adore. »*
Je m'approchai, la poussière me brûlant les sinus. Je rangeai mon arme dans l'étui de cuisse. Le gamin tendit une main. Ses ongles étaient noirs, cassés à ras la chair.
— Je vais te sortir de là, dis-je.
Ma voix sonnait creux. Je m'accroupis, sentant l'odeur de sa sueur froide. Le drone se rapprocha, filmant mes pores, mes hésitations. Je glissai mes doigts sous le rebord froid de la plaque de fer. Le métal me mordit la pulpe des mains.
— À trois. Un. Deux...
Je poussai un grognement de bête, les lombaires en feu. Le fer hurla contre le béton. La jambe du petit se libéra dans un bruit de succion. Il se dégagea d'un coup sec. Je retombai sur les talons, le souffle court.
Le gosse ne bougea pas. Il ne pleurait pas. Il ne tenait même pas sa jambe.
Tranquillement, sa main droite plongea dans la doublure de sa veste en loques. Ses doigts ne tremblaient plus. Le drone plongea pour un gros plan. Le petit sortit un surin à lame dentelée. Un morceau d'acier fait pour déchirer, pas pour couper.
Il leva la tête. Ses yeux étaient deux billes de verre froid, vides de peur, pleins d'une intelligence de prédateur. Il ne me regardait pas. Il fixait l'objectif du drone au-dessus de mon épaule. Il savait exactement ce que la régie attendait.
— Tu joues bien, murmurai-je.
Ma gorge était un désert. Le gosse inclina la tête sur le côté, un mouvement de reptile. Son sourire découvrit des gencives rouges, trop saines pour un rat de rue. Il lécha la lame, y laissant une traînée de salive pour les abonnés Premium.
— Merci pour le boost, vieux.
Soudain, un bruit de pistons hydrauliques résonna plus loin. Une odeur de caoutchouc brûlé envahit la ruelle. Le gosse se figea. Il jeta un regard vers l'obscurité derrière moi, rangea son surin et disparut derrière une pile de pneus avec une souplesse de chat.
Une masse de trois cents kilos de ferraille rouillée et de vérins grinçants apparut au coin de la rue : un "Broyeur". Un automate de sécurité déclassé. Il avançait d'un pas saccadé, ses capteurs balayant le sol d'une lueur rouge.
Et là, une femme. Elle était coincée sous un bloc de maçonnerie, à dix mètres du monstre. Robe grise, visage barbouillé de suie. Elle luttait en silence, ses ongles griffant le gravier. Le drone bascula sur elle.
**[MISSION FLASH : LE PRIX DE LA PITIÉ]**
**[SAUVER L'INNOCENTE : +50 000 FOLLOWERS / MALUS : -10 MINUTES]**
Dans Ville Zéro, dix minutes de moins sur le chrono, c'est un arrêt de mort. Mais sans followers, je n'avais plus de munitions dès le prochain virage.
Je m'élançai. Ma jambe blessée me brûlait, une douleur qui remontait jusqu'à la hanche. Je glissai sur le sol meuble, mes mains agrippant le bloc de pierre. La pierre était froide, rugueuse. Je tirai de toutes mes forces. Le Broyeur était à deux mètres. Je sentais la chaleur de son moteur en surchauffe.
— Tirez ! hurla la femme.
Ses doigts se refermèrent sur les miens. Sa peau était moite, glacée. Je la projetai en arrière au moment où la pince du robot broyait le béton là où elle se trouvait. Nous roulâmes dans la poussière. Je m'appuyai sur mes coudes, cherchant de l'air.
La femme était devant moi. Ses yeux devinrent des billes dures. La terreur s'évapora. Elle glissa une main sous sa robe et sortit un couteau à cran d'arrêt. *Clic.*
Elle ne me regardait pas non plus. Elle fixait la caméra. Elle attendait son gros plan, ses lèvres s'étirant sur des dents trop blanches.
— Regarde l'objectif, Jim, murmura-t-elle. Sa voix était posée, mélodieuse. Donne-leur ce qu'ils veulent. Ils ont payé pour le rebondissement.
Elle approcha la pointe du métal de mon œil gauche. Je voyais les rayures sur l'acier. Le drone descendit si bas que le souffle des hélices éparpilla ses cheveux sur son front. L'odeur de l'huile chaude m'assaillit.
Soudain, un bip. Une "Prime Noire" venait d'être injectée. Un éclat métallique percuta le sol : une douille de gros calibre, fumante, lancée par le drone. Le signal du contrat de mise à mort.
La femme fronça les sourcils, puis le gamin reparut de l'ombre, son surin à la main. Ils se regardèrent, complices. Deux acteurs attendant le clap de fin.
Le petit s'approcha, posant sa lame dentelée contre ma carotide. Je sentis le relief du métal, une pulsation contre l'acier. Il me pesait de tout son poids.
— Le public a toujours raison, siffle-t-il.
Il leva son couteau bien haut, l’offrant à la lumière du projecteur. Il ne visait plus mon cou. Il pointait la lame vers le centre de l'objectif, marquant son territoire devant des millions de gens, avant de la ramener dans un arc de cercle rapide vers ma gorge.
Mon bracelet clignota en rouge sang.
**[CONTRAT ROUGE ACTIVÉ. SURVIE ESTIMÉE : 30 SECONDES.]**
Le gamin bondit. J'eus juste le temps de sentir une goutte de sueur couler dans mon dos, là où mon t-shirt faisait un pli désagréable, avant que l'acier ne s'abatte.
Vingt-Quatre Heures de Grâce
Elias pressa son pouce sur le lecteur biométrique. La plaque de métal chauffait, une chaleur poisseuse qui lui cuisait la pulpe du doigt. Sur l’écran encrassé, une ligne de texte vert pomme balaya la crasse : *CONTRAT DE GRÂCE ACTIVÉ. CRÉDITS DÉBITÉS : 12 000. DURÉE : 24 HEURES.*
Il relâcha la pression. Ses épaules tombèrent d'un coup. Dans ses oreilles, le vrombissement des drones de surveillance changea de ton, passant d'un harcèlement de frelons à un murmure lointain, presque poli. Les machines restaient là, flottant derrière les vitrines brisées du centre commercial, mais leurs optiques rouges perdirent de leur éclat. Pour le public, Elias venait de passer en mode « Entracte ». Il n’était plus une cible, mais un produit en rayon qu’on laisse reposer avant la vente.
Il s'écarta du terminal. Ses bottes crissaient sur les morceaux de carrelage et les douilles de gros calibre. Machinalement, il s’arrêta devant un miroir de pilier piqué de taches brunes. Il remarqua une petite peau sèche au coin de son ongle, un détail ridicule qui l’obséda soudain. Il tira dessus avec ses dents, arrachant un lambeau de chair. Une goutte de sang perla, minuscule, bien plus rouge que tout le décor environnant. Il la suça, le goût de fer l’ancrant dans une réalité moins brutale que celle des drones.
Il monta l’escalier mécanique figé, les marches lui meurtrissant les pieds à chaque pas. Arrivé au premier étage, il se glissa derrière un ancien comptoir de parfumerie. Ça sentait la poussière brûlée et la vieille graisse, mais c’était son trou pour la journée.
Il s’assit, le dos contre un pilier. Ses mains tremblaient. Il les croisa sur ses genoux pour les forcer à se tenir tranquilles. À travers les larges baies qui surplombaient l’Avenue des Martyrs, le spectacle commença.
Le sol vibra. Ce n'était pas un séisme, c'était la Ville Zéro qui déplaçait ses organes.
Un grincement de métal titanesque déchira l'air, le bruit d'un cargo qu'on traîne sur du gravier. Elias observa un immeuble de bureaux s’enfoncer lentement dans la terre. Les vérins géants reconfiguraient le labyrinthe pour la chasse de demain. En face, un bloc de béton de dix étages glissa sur des rails invisibles, bouchant une rue qui, cinq minutes plus tôt, était sa seule issue.
Il sortit une barre de rationnement de sa poche. Le plastique craqua fort. Il croqua dans la pâte grise qui goûtait le carton salé. Ses muscles se dénouaient un à un, une sensation cuisante, comme si on lui décollait des pansements adhésifs posés sur sa propre viande.
Soudain, un sifflement strident. Juste au-dessus de lui.
Il se figea, la bouche pleine de pâte sèche. Un petit drone de livraison jaune canari descendit du puits de lumière. Il transportait une capsule scellée qu'il lâcha à ses pieds avec un choc mat. Sur le flanc, une étiquette scintillait : *DON ANONYME – MARCHÉ DU DESTIN. PROFITE DE TA TRÊVE, RAT.*
Elias connaissait la chanson. Le public adorait engraisser la proie pour que la chute soit plus spectaculaire ensuite. Il ouvrit la capsule : une bouteille d’eau et une fiole d’analgésiques. Il dévissa le bouchon et but à grandes goulées. La fraîcheur glissa dans son œsophage, un miracle de pureté dans cet air chargé de soufre.
— Ne fais pas ça, Elias, murmura une voix éraillée. Le contrat de grâce te protège des autres équipes. Pas de tes propres démons.
Une silhouette se redressa dans l'ombre des étagères. Elias agrippa le manche en caoutchouc de son couteau, le cœur cognant contre ses côtes.
— Qu'est-ce que tu fous là ? grogna-t-il. Tu n'es pas dans ton périmètre, Kovak.
L'homme s'avança dans le cercle de lumière. Son visage était barré d'une cicatrice violacée qui partait de la tempe pour mourir dans la commissure des lèvres.
— Le public a payé pour une interaction, répondit Kovak avec un sourire qui ne plissait pas ses yeux. Ils s'ennuient à te regarder bouffer. Ils veulent du sang ou des secrets. Et dans vingt-deux heures, je suis le seul à savoir où se trouve la trappe de sortie du secteur quatre.
Il s'assit sans y être invité, dégageant une odeur de tabac froid.
— Regarde dehors.
En bas, une meute de trois candidats courait sous les projecteurs. Ils n'avaient pas acheté de grâce. Un filet d'acier tomba d'un toit, les clouant au sol. Puis, le bâtiment lui-même commença à se déplacer latéralement. Il agitait ses tonnes de béton comme un pilon. Les cris furent étouffés par le fracas de la pierre qui broie la pierre.
Elias détourna les yeux, mais Kovak lui attrapa le menton, le forçant à regarder le massacre.
— Regarde, Elias. Ils ont payé pour que cet immeuble bouge. Ils ont payé pour le sang sur les pavés. Et ils paieront pour nous aussi.
Le silence revint, plus lourd, troué par le tic-tac du compte à rebours sur l'écran d'Elias : 21:14:03.
L'épuisement le frappa comme une masse. Ses paupières pesaient des tonnes. Il luttait, mais la fatigue était une drogue distillée par le stress. Ses yeux se fermèrent une seconde de trop.
Quand il les rouvrit, Kovak n'était plus là. La lumière bleue du drone de surveillance avait laissé place à un rouge sanglant, violent.
Elias voulut bouger son bras gauche. Impossible.
Un claquement de maillons. Il écarquilla les yeux. Son poignet était enserré dans un bracelet d'acier épais, relié à une chaîne lourde, graisseuse. Il suivit la chaîne du regard sur trois mètres. À l'autre bout, une silhouette était assise, le dos voûté.
Ce n'était pas Kovak.
C'était l'homme qui avait vendu sa famille pour une place dans le classement. Celui dont Elias rêvait d'égorger chaque nuit.
Marcus.
Marcus leva son propre poignet, exhibant le second bracelet. Un sourire hideux étirait ses lèvres gercées.
— On dirait que le public a voté pour une Prime Noire, Elias. Vingt-quatre heures de grâce... mais on ne va nulle part l'un sans l'autre.
Elias tira sur la chaîne. Le métal entama sa peau, faisant jaillir un filet de sang chaud. Marcus ne bougea pas, serrant un éclat de métal rouillé dans sa main libre. Sur le bracelet de fer d’Elias, un petit boîtier noir clignotait.
— Capteur de proximité, souffla Marcus. Si tu t'éloignes de plus d'un mètre, ça saute. Si mon cœur s'arrête, ça saute aussi. On est soudés, petit.
Au-dessus d'eux, le drone émit un bip joyeux. Un nouveau message défilait en boucle sur son flanc : *PROCHAINE ÉTAPE : LE JUMEAU DE SANG. SURVIE PARTAGÉE OU MORT COMMUNE.*
Le mur derrière eux commença à avancer, une poussée lente et inexorable de plusieurs tonnes de béton, les poussant vers le vide qui venait de s'ouvrir dans la rue. Elias sentit la sueur glacée couler dans son dos. Le cauchemar venait de changer de vitesse.
La Morsure de l'Acier
L'odeur du chlore me décape les sinus. Elle s'engouffre dans mes narines, gratte le fond de ma gorge et me force à cligner des paupières pour chasser les larmes. C'est le parfum d'une piscine municipale à l'abandon, sauf qu'ici, l'eau ne promet aucune fraîcheur. Elle bouillonne dans d'immenses cuves en acier, sombre et huileuse, brassée par des pales invisibles. Sous mes bottes, la passerelle métallique tremble au rythme des pompes. Le métal est poisseux, recouvert d'une pellicule de condensation chimique qui rend chaque appui glissant.
Je sens les petits points rouges qui flottent dans la pénombre. Six drones de la taille d'une main tournoient autour de nous. Leurs hélices produisent un sifflement de moustique agaçant. Le public regarde. Ils ont payé pour voir la sueur tremper mon col et le tressaillement de mes doigts sur le manche de ma barre à mine. Ma glotte monte et descend avec un bruit sec dans ma gorge desséchée. Une mèche de cheveux me barre la vue, collée par la sueur, et je n’ose pas lâcher mon arme pour l’écarter.
Une ombre se détache d'un réservoir, vingt mètres devant moi.
C'est Malik. Sa carrure bouche la lumière des projecteurs halogènes. Il n'est pas pressé. Il avance avec une économie de mouvement qui fait grimper sa cote au Marché du Destin. Dans sa main droite, une lourde chaîne de levage traîne au sol dans un crissement qui me hérisse le poil. Il a le visage barbouillé de graisse noire. En le voyant approcher, je remarque un détail absurde : un petit reste de pansement beige qui pendouille à son lobe d'oreille, décollé par l'humidité. Cet homme a dû se raser ce matin, comme n'importe qui, avant de venir pour me tuer.
— Tu as l'air pâle, gamin, grogne-t-il. Sa voix est basse, presque couverte par le vrombissement des turbines.
Je ne réponds pas. Parler, c'est gaspiller l'oxygène. Je resserre ma prise sur le fer froid. Mes phalanges blanchissent. Une goutte tombe du plafond, s'écrase sur ma joue et trace un sillon frais dans la poussière de ma peau. J’ai le goût de la pile électrique sur la langue, ce signal acide que le cerveau envoie quand il comprend que ça va mal finir.
Malik fait siffler sa chaîne. Le premier coup fouette l'air à quelques centimètres de mon épaule. Le souffle du métal me fait frissonner. Je plonge sur le côté, mes genoux percutant la grille de la passerelle. La douleur est nette, un éclair qui remonte jusqu'à mon bassin. Je roule sur le fer brûlant et je me rétablis alors que la chaîne s'abat là où ma tête se trouvait une seconde plus tôt. Des étincelles jaillissent. Le métal hurle.
Il rigole, un son rauque qui s'arrête au bord de ses lèvres.
— Les parieurs adorent ça. Tu vas crever en faisant grimper l'audimat.
Il ramène sa chaîne d'un coup sec. Je me jette en avant pour réduire la distance. C'est ma seule chance. Mes bottes glissent sur le revêtement huileux. Je manque de tomber, je me rattrape à une conduite de vapeur. La chaleur traverse mon gant en cuir fin, me brûlant la paume, mais je tiens bon.
Je lance ma barre à mine. Malik pare avec le bras, le fer rencontrant sa protection en cuir bouilli. Le choc résonne jusque dans mes coudes. Mes dents s'entrechoquent. L'odeur du chlore se mélange maintenant à celle de sa sueur rance et du tabac froid.
Nous sommes si proches que je vois les vaisseaux éclatés dans ses yeux. Il me saisit par le col, sa main est un étau qui m'écrase la pomme d'Adam. Je frappe, je griffe, je cherche un point faible sous sa cuirasse de fortune. Un drone descend à notre hauteur, nous frôlant presque pour capturer l'agonie en gros plan.
Je donne un coup de tête. Mon front rencontre son arcade. Un craquement sec. Le sang gicle, chaud et salé, maculant mon visage. Malik lâche un juron, sa prise se relâche d'un millimètre. J'en profite pour le repousser vers les engrenages massifs de la cuve numéro quatre.
Les roues dentées tournent avec une force tranquille. Elles dévorent l'obscurité. Je vois une fente entre deux roulements, un gouffre de fer qui n'attend que de la chair.
Je lève ma barre pour l'estocade, les muscles hurlants. Malik bascule en arrière, ses mains cherchant désespérément un appui. Mais au moment où je porte le coup, le sol se dérobe. Une plaque de la passerelle, mal fixée, bascule sous mon poids.
Mon équilibre s'effondre. Mon arme bascule vers l'avant.
Dans un fracas de fin du monde, ma barre à mine est aspirée par les engrenages. Le métal hurle. Le mécanisme ne s'arrête pas ; il la broie, l'avalant centimètre par centimètre. Ma main reste accrochée au manche une fraction de seconde de trop. Je sens la traction de la machine qui veut m'emporter.
Je lâche prise juste à temps et tombe lourdement sur le dos.
Malik est debout. Il essuie le sang qui coule de son arcade, ses dents découvertes. Il n'a plus sa chaîne, perdue dans la bousculade, mais il a ses mains. Et moi, je n'ai plus rien d'autre que le bruit de mon arme en train d'être transformée en limaille.
Le petit point rouge du drone s'approche de mon nez, immobile, attendant la suite.
Je sens quelque chose craquer dans ma poitrine alors que je tente de me relever. Un bruit sec, comme une branche morte sous un pied. Malik ne me laisse pas respirer. Il m'attrape par le col et projette son poing droit dans mes côtes. Le souffle me quitte. Je frappe le garde-corps. La douleur est une pointe de feu qui me paralyse les poumons.
Je vois Malik armer un nouveau coup. Son visage est une grimace de concentration. Pour lui, je suis un ticket de sortie, une Prime Noire. Je baisse la tête, j'encaisse le choc suivant dans l'épaule, et je projette mes deux mains en avant. Mes doigts s'enfoncent dans le tissu rugueux de sa veste. Nous basculons tous les deux contre la cuve.
— Tu... tu n'auras rien, je crache, le sang m'emplissant la bouche.
Il ricane. Il saisit mon poignet et commence à le tordre. La pression est insupportable. Je sens les tendons de mon bras se tendre jusqu'à la rupture. Ma vue se peuple de mouches noires. Le sol vibre à nouveau. Un signal sonore retentit, strident, annonçant le cycle de purge.
Malik hésite. Ses yeux dérivent vers la trappe de vidange. C'est là que je le vois. Un lambeau de ma barre à mine dépasse encore des dents de la machine, tordu, chauffé à blanc par la friction. Si je tends le bras...
Je lance ma main vers le mécanisme. La chaleur me gifle. Malik me broie le poignet gauche, mais je tends le bras droit. Mes doigts effleurent la surface rugueuse du fer. C’est brûlant. Une douleur fulgurante remonte jusqu'à mon cerveau. Je referme ma paume sur le métal chauffé à blanc. Une odeur de corne brûlée s'élève. Je hurle, mais le son est étouffé par le fracas des turbines.
Je tire de toutes mes forces.
Le mécanisme gémit. La barre bouge d'un centimètre. Malik, sentant l'équilibre basculer, lâche mon poignet pour saisir mon cou. L'air ne passe plus. Mes poumons brûlent. Dans un ultime effort, je cale mes pieds contre le rebord en béton et je bascule tout mon poids vers l'arrière.
La barre à mine sort enfin de l'engrenage dans un jet d'étincelles jaunes. Je la tiens. Elle est lourde, déformée. Malik recule d'un pas, ses bottes glissant sur une flaque d'huile. Il lève les bras pour se protéger.
— Allez, fais-le ! crie-t-il, les yeux fixés sur la caméra. Donne-leur ce qu'ils veulent !
Le levier de fer tremble dans ma main. La chaleur me soude presque la chair à l'outil. C’est alors que le bruit change. Un claquement sourd retentit au cœur de la machine, suivi d'un sifflement de vapeur. Le tambour central s'emballe. La vitesse de rotation décuple.
Ma main brûlée se relâche. La barre à mine m'échappe, attirée par le vortex d'air. Elle est happée. Les dents de fer la déchirent comme un fétu de paille. Les vibrations secouent tout le bâtiment.
Je suis désarmé. À nouveau. Malik se redresse, un sourire carnassier aux lèvres. Il regarde la caméra, puis mes mains vides et tremblantes. Le cycle de purge n'est pas terminé. Et le public vient de payer pour un Contrat Rouge.
Le broyage s'arrête net. Un silence visqueux retombe, troublé par le bourdonnement des drones. Malik craque ses cervicales. Sur le grand écran suspendu au plafond, son visage apparaît en gros plan. La mention « CONTRAT ROUGE » clignote en lettres écarlates. Les vannes de purge s'ouvrent avec un gémissement.
Une vapeur épaisse, saturée de chlore, se déverse. Chaque inspiration ressemble à une gorgée d'acide.
— On n'est plus des hommes, mon vieux, murmure Malik. On est du contenu premium.
Il s'élance. Ses bottes martèlent la grille. *Clang. Clang. Clang.* Je recule, mes semelles glissant sur la pellicule humide. Mon dos percute une conduite brûlante. Je hurle quand la chaleur mord ma peau à travers ma veste. Malik m'écrase le poing sur la mâchoire. Le choc m'envoie contre la rambarde. Ma tête rebondit sur l'acier.
— Relève-toi, siffle-t-il. Si tu crèves maintenant, je n'ai pas ma prime.
Il me soulève par le col. Je vois les pores de sa peau et cette lueur de folie froide. Il joue pour la caméra. Il me projette contre un réservoir de décantation. Le métal résonne comme un gong. Je m'écroule, les doigts griffant le béton. Mes ongles s'arrachent sur une aspérité, laissant une trace rouge sur le gris.
À ma gauche, l'engrenage qui a dévoré mon arme continue de tourner avec un frottement strident. Des étincelles illuminent l'obscurité. Malik saisit un raccord de tuyauterie en fonte qui dépasse du mur. Il tire. Les boulons cèdent. Il tient maintenant une masse improvisée, un bloc de fer capable de broyer un crâne.
Il se tourne vers moi.
Ma main droite rencontre quelque chose sous la passerelle. Un câble électrique dénudé, pendu comme une liane. Il grésille dans la flaque qui s'étend vers Malik.
— Malik, je murmure.
Il s'arrête, un pied levé au-dessus de l'eau. Les drones se figent. Le curseur des dons explose. Je tire sur le câble.
La gaine me brûle la paume. Le cuivre à nu fouette l'air et embrasse la surface liquide. Malik se raidit, son corps parcouru par une convulsion violente. Ses doigts se crispent sur sa masse de fer. Un grognement de bête étranglée s'échappe de sa gorge. Une odeur de chair grillée et de plastique fondu s'élève.
Je lâche le fil. L'arc électrique s'éteint. Malik s'effondre sur un genou, l'eau éclaboussant son visage. Il halète, une bave rosâtre aux lèvres. Son armure de cuir a absorbé le choc. Il ne va pas mourir si facilement.
Il se relève. C'est lent. Pénible. Il avance à nouveau. Je recule, mon talon rencontrant le rebord d'une passerelle. Malik lance sa masse. Je plonge. Le métal percute un pilier avec un fracas de cloche.
Je ramasse un levier d'embrayage abandonné. C'est dérisoire. Malik me fauche les jambes. Je tombe lourdement. Il est sur moi, ses mains autour de ma gorge. Je frappe son visage avec mon levier. Son nez explose. Il s'en moque. Il serre plus fort.
Dans un dernier sursaut, je plante mes pouces dans ses orbites. Il hurle et lâche prise. Je roule, frappant ses côtes d'un coup de botte. Je me remets debout, le levier contre ma poitrine. Il se jette sur moi, aveuglé. Je brandis mon arme pour parer.
Le métal rencontre l'acier de la machine. Un bruit de succion atroce. Mon levier est aspiré entre deux roues dentelées. Le choc manque de me déboîter l'épaule. Je tire, mais le mécanisme est trop puissant. Mon arme disparaît millimètre par millimètre.
Je lâche prise. Le levier est broyé.
Je regarde mes doigts trembler. Malik ramasse sa masse de fer, le visage dégoulinant de sang. Il prend son temps. Un drone me frôle, le souffle des hélices me glaçant la nuque. La Prime Noire est activée.
Malik sort un déclencheur de sa poche. D'un coup de pouce, il presse le bouton. Les vannes de sécurité gémissent. Un jet de vapeur brûlante s'échappe, obscurcissant tout. Malik charge. L'acier de sa masse fend le brouillard juste devant mon nez. Je me jette de côté, percutant une rampe qui me laboure les côtes.
L'eau bouillonne en dessous, dans le bassin de décantation. Malik surgit de la vapeur. Il lève son arme au-dessus de sa tête pour le coup final. Je regarde ses pieds. Il est en appui sur une grille couverte de condensation. Glissante.
Je me jette au sol pour faucher ses chevilles.
Au moment où je le percute, un cri strident déchire l'air. La grille s'arrache. Le métal cède sous notre poids combiné. Nous tombons de deux mètres dans l'obscurité.
Je percute une conduite. L'impact me coupe le souffle. Malik me tombe dessus, cent kilos de muscle. Nous rebondissons avant de nous échouer sur une passerelle inférieure, juste au-dessus des filtres à sédiments.
Malik se redresse. Il n'a plus sa masse, mais il n'en a plus besoin. Il me soulève, mes pieds quittant le sol.
— T'as fait une erreur, gamin.
Je fouille la ceinture d'entretien fixée à la rambarde derrière moi. Mes doigts rencontrent une forme froide : un démonte-pneu en acier. Je le saisis au moment où son front percute le mien.
Je vois des étoiles, mais je ne lâche pas. Je frappe à l'aveugle. La pointe du démonte-pneu s'enfonce dans son flanc. Malik lâche un hoquet et recule. Je me jette en avant. La passerelle tremble. Sous nous, les dents de métal de la pompe géante tournent avec un bruit de tonnerre.
Malik charge, l'épaule la première. Nous roulons sur le métal perforé. Ses doigts se referment sur ma gorge. Je sens la morsure du froid et la chaleur de mon propre sang. Je lève le démonte-pneu et vise son coude.
Le coup porte. Malik hurle. Je roule sur le côté, aspirant l'air chargé de javel. Malik attrape ma cheville et tire. Ma main glisse. Mon arme rebondit sur la margelle et bascule.
Un cri de métal broyé emplit l'espace quand le démonte-pneu plonge dans les pignons. La machine sursaute, des décharges électriques remontent dans mes jambes, et une fumée noire s'échappe du mécanisme.
Le système s'emballe. Malik est à deux mètres, essoufflé. Les drones zooment. L'usine entière se met à hurler sous la pression. On va tous les deux finir en pièces détachées.
L'Achat du Malheur
L’air dans la cage d’escalier pue la graisse rance et le métal froid. Elias plaque son dos contre le béton effrité, sentant les grains de sable et la peinture écaillée percer son t-shirt trempé. Ses poumons le brûlent. Il respire par la bouche pour ne pas faire de bruit, mais une poussière épaisse lui pique la gorge. À son poignet, le bracelet de cuir et d'acier émet un bourdonnement basse fréquence. Un décompte.
Une pensée absurde le traverse : il a laissé la cafetière branchée dans sa planque. L'idée de l'incendie possible le panique plus une seconde que le drone qui stationne cinquante mètres plus haut. L'engin hache l'air poisseux avec un sifflement de moustique. Elias ne lève pas les yeux. Il sait que l’objectif est braqué sur lui, scrutant ses pupilles pour vendre le flux en haute définition à des parieurs.
Le bracelet vibre violemment contre son radius. Une secousse électrique lui arrache un spasme. Il serre les dents à s'en briser l'émail, luttant pour ne pas hurler. Sur le petit écran à cristaux liquides, des lettres rouges clignotent : **PRIME NOIRE ACTIVÉE**.
Quelqu'un, derrière un terminal confortable à l'autre bout de la ville, vient de claquer dix mille crédits pour saboter sa survie.
La douleur frappe derrière ses sourcils. Ses muscles faciaux se crispent. La lumière faiblarde du couloir s'étire, se brouille. Le jaune sale des murs vire au gris de suie, puis au charbon. Elias cligne des yeux frénétiquement. Rien. Il frotte ses paupières avec la paume de ses mains, mais l’obscurité est totale. Ce n'est pas le noir d'une pièce éteinte ; c'est un voile lourd, un sac plastique enfilé sur la tête.
Il tend les mains. Ses doigts tremblent et rencontrent le grain rugueux du mur d'en face. Il s'accroupit, les muscles des cuisses tendus. Sans la vue, le sol sous ses bottes semble tanguer.
Il écoute.
La Ville Zéro n'est qu'un amas de sons qu'il doit trier. Le goutte-à-goutte d'un tuyau percé. Le frottement d'un pneu sur le goudron défoncé. Et plus près, le sifflement du drone qui descend, attiré par sa détresse.
Une odeur filtre : tabac froid et cuir mouillé. Ce n'est pas la sienne. Son cœur cogne contre ses côtes, un marteau dans une caisse de résonance. Il perçoit un craquement minuscule. Un gravier qui s'écrase sous une semelle en caoutchouc, juste à sa droite.
Il pivote la tête, ses yeux inutiles fixés sur le néant. Un souffle court lui balaie la joue.
*Cric-clac.*
Le son est sec. Métallique. Un percuteur qu'on arme. Le canon d'une arme se trouve à moins de dix centimètres de son oreille. Elias sent la chaleur du métal et l'odeur de l'huile de graissage, cette puanteur de garage vieille de dix ans.
— Ne bouge pas, murmure une voix de papier de verre.
C’est une voix basse, celle d’un homme qui a trop fumé. L’agresseur est accroupi à sa hauteur. Elias essaie de se souvenir de la pièce. Le béton. Les gravats. La carcasse d'une machine à laver sur laquelle il a failli trébucher. Sans ses yeux, l’espace est devenu une devinette mortelle.
Elias a un morceau de jambon sec coincé entre deux molaires depuis son dernier repas. Il essaie de le déloger avec sa langue, un geste nerveux, idiot, pendant que sa main gauche gratte le sol, cherchant un appui. Ses ongles s’arrachent sur un fragment de ferraille. La douleur est vive, réelle.
— Qu’est-ce que tu attends ? demande Elias. Sa voix est un croassement.
— J'attends que le public finisse de voter pour la suite, crache l'inconnu. Un candidat qui chiale en silence, ça se vend mieux qu'une exécution rapide.
L'homme s'esclaffe, un rire gras encombré de glaires. Le canon de l’arme vient s’appuyer contre la tempe d’Elias. Le contact est un cercle de fer froid. Le drone, juste au-dessus, change de fréquence. Le sifflement devient aigu. Les spectateurs doivent se régaler.
— Ils disent quoi, tes spectateurs ? articule Elias, les dents serrées.
— Ils disent que tu as encore trop de jambes pour un aveugle.
Un coup de pied fauche ses chevilles. Elias s'effondre. Ses genoux percutent le béton avec un craquement sourd. Il bascule sur le côté, les mains en avant, écorchant sa peau sur le gravier. Des semelles lourdes s'approchent. *Crac. Crac.* Chaque pas écrase des débris de plâtre.
L'ombre de l'homme le surplombe. Elias devine sa présence à la façon dont la chaleur du drone est soudainement coupée. Le canon se pose sur sa nuque, là où la peau est la plus fine.
— Ne bouge plus. On va passer à la phase deux.
Soudain, un bruit de moteur lointain fait vibrer le sol sous ses genoux. Un grondement lourd qui secoue les os de sa cage thoracique. L'homme à la cigarette tourne la tête. Le canon dévie de quelques millimètres.
— On dirait que tes amis ont plus de moyens que prévu, grogne l'ombre.
Un sifflement strident, comme une fuite de vapeur, jaillit devant Elias. Quelqu'un a lancé quelque chose. Une chaleur soudaine lèche sa peau, accompagnée d'un crépitement chimique. Une torche au magnésium. Pour Elias, c'est toujours le noir, mais l'assaillant jure. Il a les rétines en feu.
Elias rampe. Ses doigts rencontrent un obstacle poisseux : un tuyau d'évacuation en PVC. Il s'y agrippe, se hisse. Sa main glisse dans une flaque d'eau croupie au goût de cuivre.
Le tueur recharge. Le ressort grince, la culasse claque. L'odeur de menthe poivrée d'un chewing-gum se mêle maintenant au tabac. L'ombre est là. Elias déplace son pied gauche d'un millimètre. Un morceau de brique craque.
Le tueur le saisit par le col et le redresse violemment à genoux. Le canon s'enfonce dans sa bouche. Le goût de l'huile de moteur et du fer envahit son palais. L'acier heurte ses dents de devant.
— Allez, fais monter l'audimat. Dis un truc.
Elias sent la sueur couler dans son cou. Ses doigts rencontrent enfin un câble électrique dénudé sur le mur, pendant comme une liane morte. Il ne sait pas s'il est alimenté. Il saisit la gaine craquelée.
— Ils sont... juste derrière toi, souffle Elias contre le métal.
Le tueur pivote. Le canon quitte son visage. C'est l'instant. Elias tire sur le câble de toutes ses forces.
Le plastique lui entaille la paume, une brûlure profonde. Il tire de tout son poids. L’homme armé bascule en avant, ses pieds glissant sur les débris. Le coup de feu part, percutant la brique en face dans un éclat de poussière rouge.
Elias retombe dans la poussière, le cœur battant à s'en rompre les veines. Un signal sonore retentit dans son oreille. Un tintement cristallin. Le noir s'épaissit encore, si c'est seulement possible. Le monde n'est plus qu'un clic métallique, sec, précis.
Le bruit d'un percuteur qu'on arme à nouveau, juste contre son oreille droite.
La Voix des Monstres
Le cuir de la manchette lui broyait le poignet. Elias sentait le battement de son sang contre le métal froid de l'appareil. Terré entre deux blocs de béton effondrés, il respirait une poussière qui empestait le vieux plâtre et la pisse de rat. Il avait un bout de barre protéinée coincé entre deux molaires, un reste de son dernier repas qu'il tentait désespérément de déloger avec sa langue pendant que ses doigts tremblaient. La sueur lui brûlait les yeux. Il glissa un ongle sous le bord de l'écran tactile intégré à son avant-bras. Un déclic sec.
L'écran s'alluma.
Une lueur de poisson mort lui sauta au visage, révélant chaque pore de sa peau sale. Elias retint son souffle. Ses bronches le brûlaient comme si on y passait du papier de verre. Le menu « Marché du Destin » apparut. En haut à droite, un chiffre rouge : 482 012. Près d'un demi-million de voyeurs attendaient de le voir crever pour une poignée de crédits.
Il appuya sur l'icône du flux. Le déluge commença. Les mots défilèrent si vite qu'ils ne formaient plus qu'une traînée de grisaille.
*@KillJoy99 : Regarde à gauche, pauvre nase. Je parie dix balles qu’il se pisse dessus.*
*@Slayer_Végas : Trop lent. Activez le Contrat Rouge, je veux voir de la viande.*
*@MamanTriste : Quelqu’un a une Prime Noire pour lui envoyer un drone dans les côtes ?*
Une nausée acide lui remonta dans la gorge. Elias pressa son dos contre le mur. La pierre rugueuse lui griffait les omoplates à travers son t-shirt trempé. Un nouveau message s'afficha en gras, surligné en jaune électrique.
*@LeBoucher : Hé, le rat ! Regarde dans le conduit à ta droite. C'est pas de la bouffe.*
Elias tourna la tête. À deux mètres, une grille de ventilation tordue ressemblait à une bouche édentée. Il n'avait rien entendu, mais le chat savait tout. Le chat voyait tout par les caméras cachées dans les décombres de Ville Zéro. Il essuya sa main moite sur son pantalon. Il devait bouger, sinon l'audience chuterait et les sponsors activeraient les pièges de "relance".
Il rampa. Ses genoux protestaient sur les gravats. Il agrippa le barreau rouillé. Le froid lui mordit les phalanges. Il tira de toutes ses forces, les tendons de son cou saillant comme des cordes. La grille céda dans un fracas qui résonna dans toute la carcasse du bâtiment.
Dans le conduit, une lueur rouge minuscule. Un capteur.
Un cliquetis sec s'éleva, régulier comme le mécanisme d'une montre qu'on remonte. Elias jeta un coup d’œil désespéré à son écran. Un nom qu’il aurait dû oublier venait de s’épingler en haut du flux.
*@Ancien_74 : Ne regarde pas le capteur, petit. Cours.*
Le sang d'Elias se figea. 74, l’année de naissance de son père. "Ancien", le nom de leur vieux chien. Une patte articulée, fine comme une aiguille, émergea de l'ombre et griffa le béton. Elias recula, son dos heurta un pilier. La douleur remonta le long de sa colonne.
L’araignée-traqueuse sortit entièrement du conduit. Un châssis de la taille d'une tête humaine, couvert d'optiques écarlates. Elle pencha son corps sur le côté pour mieux le cadrer. Elias vit une goutte de sueur tomber sur sa veste, pile sur une tache de graisse ancienne. Détail stupide.
Le pseudonyme *@Ancien_74* venait de valider un « Contrat Rouge ». L'option la plus chère. Celle qui interdit une mort rapide.
"Tu as toujours été trop lent, Elias. Cette fois, je ne t'aiderai pas à te relever. Paie tes dettes."
Son propre père finançait son agonie. Elias reconnut la bague à l’auriculaire de la silhouette sur la photo de profil : celle de son grand-père. L’araignée poussa un cri de métal déchiré et bondit. Elias bascula sur le côté. Son épaule percuta le sol. La machine laboura le béton là où il se trouvait une seconde plus tôt.
*@Rich_Bastard : 1000 crédits pour qu'il lui coupe un doigt !*
Elias sprinta vers l'escalier délabré. Ses pieds martelaient le sol.
*NOUVEL ACHAT DE @ANCIEN_74 : VERROUILLAGE DES ISSUES.*
Une grille d'acier s'abattit devant lui. Coincé. Il se retourna. L’araignée s'arrêta à trois mètres. Elle attendait que le public finisse de voter.
« Pourquoi ? » hurla Elias.
Une notification privée s'afficha. Un seul mot : "Divertissement."
L'araignée déplia une pince hydraulique. Trois lames dentelées se mirent à tourbillonner avec un bourdonnement de frelon. Elias se cramponna aux barreaux derrière lui, ses ongles s'enfonçant dans la rouille. Il vit son gros orteil dépasser d'un trou dans sa chaussette sale. C'était ridicule. Il allait mourir avec un orteil à l'air sous l'œil de 500 000 personnes.
L'automate s'abaissa. Les vérins crachèrent un nuage de vapeur qui sentait l'huile rance.
*@ANCIEN_74 : NE LE TUEZ PAS TOUT DE SUITE. MONTREZ-MOI SON VISAGE QUAND L'OS VA CÉDER.*
La foreuse commença à tourner. La pointe toucha son tibia. Elias sentit une pression immense, un froid glacial qui devint instantanément un incendie. Il hurla, mais le cri resta bloqué dans sa gorge sèche.
Soudain, une deuxième fenêtre vidéo s'ouvrit. Un bureau sombre. Une silhouette dans un fauteuil. Son père. L’homme transpirait, ses doigts tapotaient une console. Et derrière lui, une autre araignée-robot descendait du plafond.
*LIEN SYNCHRONISÉ. SYMPATHIE FORCÉE ACTIVÉE.*
Un nanotube s’inséra dans la nuque d’Elias. Un pont nerveux. Une soudure entre leurs deux colonnes vertébrales. La mèche s'enfonça de deux millimètres dans l'os d'Elias. Sur l'écran, son père se courba en deux, le visage tordu par la même décharge. Le cri sortit de la bouche du vieux en parfaite synchronie.
« Tu payes pour me voir ramper, papa ? » râla Elias.
Le père leva les yeux vers sa propre caméra. Il ne regardait pas son fils. Il regardait les compteurs de popularité.
« L'audience, Elias, » murmura-t-il entre deux spasmes. « Si je ne souffre pas avec toi, ils nous débranchent tous les deux. »
Le robot enfonça la mèche d'un centimètre supplémentaire. Elias sentit son esprit s'effilocher. Le calcaire de son os craqua. Des émojis de liasses de billets inondèrent l'interface.
Une troisième fenêtre surgit, noire comme un trou.
*Voulez-vous racheter la vie de votre bourreau ? Prix : 1 % de votre espérance de vie par seconde de répit.*
Elias fixa son père. Le vieux ne le voyait plus. Il fixait le curseur de ses profits. Sa main tremblait au-dessus de la touche "OUI". Pas pour sauver Elias. Pour prolonger la séance. Pour rester dans la lumière.
Le doigt du père s'abaisse. La foreuse reprend sa course vers la moelle.
Trois. Deux. Un.
Le Sang est une Monnaie
La jambe droite pesait une tonne. À chaque foulée, le jean poisseux frottait contre sa cuisse, une éponge tiède qui refroidissait sous le vent coulis de l'impasse. Il s'arrêta contre un conteneur en métal bosselé. L’odeur de la viande avariée et de la graisse de moteur lui souleva le cœur. Il baissa les yeux. Le trou dans son pantalon était une bouche noire d'où s'échappait son sang par saccades molles. Machinalement, il tripota le bouton dépareillé de sa veste, un morceau de plastique rouge qui ne tenait plus qu’à un fil. Ce petit geste inutile lui calma un instant le tremblement des mains.
Le drone de surveillance, une araignée de plastique sombre, stagnait à trois mètres au-dessus de lui. Son optique rouge battait comme un cœur. Quelque part, dans un appartement à l’air recyclé, un spectateur venait de parier dix crédits sur son agonie.
Il pressa sa paume contre la plaie. Sa mâchoire se contracta si fort que ses molaires grincèrent. Il ne mourrait pas ici, entre deux sacs de déchets synthétiques.
Il se traîna jusqu'à la porte blindée au fond de la ruelle, marquée d'une croix couleur rouille. Il frappa trois coups secs. Puis deux. Le fer froid lui brûla les articulations.
— C'est fermé, grogna une voix derrière le panneau. Repasse demain. Si t'es encore entier.
— J'ai de la marchandise, articula-t-il. Ses lèvres étaient sèches, comme recouvertes d'une pellicule de sel. De la première main. Pure.
Un judas coulissa. Un œil jaunâtre, strié de vaisseaux rouges, l'inspecta. Le regard descendit vers la flaque qui s'étalait sous ses bottes.
— Tu pisses ton jus partout, gamin. Ça va tacher mon entrée.
— Ouvre. Ou je crève sur ton paillasson et les flics viendront nettoyer.
Le verrou grinça. Un mécanisme lourd pivota, libérant une haleine d'huile rance et de vinaigre. L'homme qui se tenait là était sec comme un sarment de vigne. Il portait un tablier de cuir taché et malaxait un chiffon gras entre ses doigts calleux. Il recula pour laisser passer le blessé.
La pièce était basse. Des câbles pendaient du dôme comme des lianes de cuivre. Sur une table de bois rongé, des écrans d'un autre âge affichaient des courbes de fréquences cardiaques. Ici, pas de carrelage blanc, juste de la terre battue et des plaques de tôle soudées de travers.
— Sur le siège, ordonna le ferrailleur de souvenirs. Et ne touche à rien.
Il s'effondra dans le fauteuil. Le cuir craqua. Les sangles en nylon lui enserrèrent les poignets. L'homme s'approcha avec une sonde, une longue aiguille souple terminée par une ventouse de silicone.
— Qu'est-ce que tu veux ? demanda l'homme en ajustant une loupe sur son front.
— Un fixateur. Une dose de coagulant. Et de quoi tenir debout dix heures.
Le ferrailleur ricana, un bruit de graviers qu'on écrase.
— Cher. Très cher. Il me faut du lourd. Un truc avec du relief, de la texture. Les acheteurs s'ennuient. Ils veulent du mélo.
Le blessé ferma les yeux. Sa tête bascula en arrière. Il chercha dans les recoins de son crâne. Il dénicha ce souvenir : l'été de ses sept ans. L'odeur de l'herbe coupée après l'orage. Le goût des cerises volées. La sensation de la main de sa mère, fraîche, sur son front fiévreux. C'était son trésor. Son ancre.
— J'ai un souvenir d'enfance, murmura-t-il. La fin de l'innocence. C'est du luxe.
Le ferrailleur approcha l'aiguille de sa tempe. Le métal était glacé.
— Voyons ça.
La pointe s'enfonça. Ce n'était pas une douleur aiguë, mais une pression sourde derrière les globes oculaires, comme si on lui injectait du sable chaud dans les sinus. Sur l'écran, des images floues dansèrent. Un jardin vert. Une balançoire qui grince. Une robe à fleurs qui bat au vent.
— Oh, c'est joli, murmura le vieil homme. Très propre. Je prends aussi la sensation du soleil sur la peau. C'est ça qui fait monter la cote.
Elias sentit une partie de lui-même s'évaporer. Le jardin s'effaça. Les cerises devinrent de la cendre dans sa bouche. Le visage de sa mère se brouilla, se pixelisa, puis disparut dans un trou noir. Un vide immense se creusa derrière ses yeux.
— Voilà pour le coagulant, dit l'homme en pressant un pistolet injecteur contre son cou.
Le produit brûla comme de l'acide. Dans sa jambe, les fibres de chair se contractèrent, se soudèrent. La douleur recula, remplacée par un engourdissement artificiel. Il se sentait léger. Trop léger. Comme un livre dont on aurait arraché les premières pages.
Soudain, un signal sonore retentit. Un bip strident, nerveux. Sur l'un des moniteurs, un point rouge clignotait.
— Ils sont là, souffla le ferrailleur en éteignant ses machines. Les chiens de garde. Ils ont suivi ta trace.
Le blessé se redressa. Ses muscles étaient tendus comme des câbles. Il attrapa son fusil. Son doigt caressa la détente par pur automatisme nerveux. Mais une sueur froide perla sur sa nuque. Il regarda la porte que l'on commençait à défoncer à coups de bélier. Il regarda l'arme dans sa main.
Il essaya de se rappeler le nom de l'homme qu'il devait abattre. Il essaya de comprendre pourquoi il portait cette veste déchirée. Rien. Le vide. Un désert de poussière là où devait se trouver sa haine.
Le bois de la porte vola en éclats. Trois silhouettes en armure de combat se découpèrent dans la lumière crue de la rue. Les grenades fumigènes roulèrent à ses pieds. Un nuage épais, grisâtre, grignota l'espace. L'odeur de soufre lui fouetta les narines. Il toussa, les poumons en feu. Sa main droite serra la crosse, les articulations blanchies.
Le ferrailleur plongea derrière des carcasses de moteurs, ses bottes glissant sur le sol huileux.
— Tire ! hurla le vieux dans un souffle rauque. Ils vont nous transformer en viande hachée !
Le blessé ne bougea pas. Un faisceau rouge traversa le brouillard et se posa sur son torse. Le point écarlate tremblait au rythme de sa respiration. Il connaissait la trajectoire, la balistique. Mais il ne trouvait plus la haine nécessaire pour presser la détente. Pourquoi détestait-il ces hommes ? Étaient-ils des gardes ? Des créanciers ?
Le souvenir de leur crime s'était envolé. Vendu pour un pansement de fortune. Une botte lourde écrasa un débris transparent. Elias se jeta sur le côté au moment où une rafale labourait le béton. Des éclats de fonte lui cinglèrent le visage. Il roula sur le sol froid, sa hanche lançant une décharge qui lui fit monter le goût du fer en bouche.
Il s'accroupit derrière une pile de pneus rances. Ses doigts tâtonnèrent sur le boîtier de son fusil. Il vérifia le chargeur. Un reste de mémoire musculaire.
— Cible identifiée, tonna une voix déformée. Votre contrat a été racheté.
Racheté. Il n'était plus un homme, mais un actif financier dont la valeur chutait. Une silhouette massive émergea de la fumée. Le soldat marchait avec la certitude d'un boucher. Elias leva son arme. Il voyait la fente étroite du casque. Il chercha une raison. Le visage d'une femme ? Le nom d'une ville ?
Rien. Juste le silence d'une page blanche.
— Qu'est-ce que tu attends ? glapit le ferrailleur. Tue-le !
Le canon du fusil adverse se releva. Elias remarqua un détail : sur l'épaulette du soldat, un petit insigne en cuivre représentait une balance brisée. Ses doigts frémirent. Une image fugitive traversa son esprit : une main d'enfant serrant un jeton identique. Le souvenir se fractura avant qu'il ne puisse le saisir.
— Je ne sais plus qui vous êtes, murmura-t-il, la voix brisée.
Le soldat ne répondit pas. Il écrasa un éclat de silice sous sa semelle. Le bruit fut comme un coup de tonnerre. Elias sentit le liquide chaud et poisseux de sa plaie imbibant à nouveau le tissu de sa veste. Ses genoux flanchèrent. Il s'effondra contre un établi couvert de boulons rouillés.
— Tu te vides comme une gourde percée, ricana le ferrailleur depuis l'ombre.
Elias tâtonna son avant-bras. L'interface du "Marché du Destin" brillait d'une lueur orange. Les prix grimpaient, indexés sur l'excitation des spectateurs.
*Kit de suture : 15 souvenirs.*
*Réflexes de combat : 5 souvenirs.*
— Prends tout, grogna Elias. Répare-moi.
Il sélectionna les options. Une aiguille fine jaillit du boîtier et s'enfonça dans sa tempe. Le choc fut physique. On lui passait un râteau de fer dans le crâne. Le souvenir de sa première bicyclette s'évapora. Le nom de sa mère devint un bourdonnement. Le visage de son premier amour se pixelisa et disparut.
Ses muscles se tendirent brusquement. La douleur s'éteignit, remplacée par un froid synthétique. Son sang s'épaissit, colmatant la plaie comme une résine. Il se redressa, les pupilles dilatées par la chimie. Il se sentait puissant. Il se sentait vide.
Le soldat fit un pas. Elias le fixa. Cet insigne en cuivre n'était plus qu'un bout de métal jaune.
— Qui es-tu ? demanda-t-il. Sa propre voix lui parut étrangère.
Un drone de tournage descendit du plafond, sa lentille braquée sur lui. Le public voulait du sang. Elias se projeta en avant, glissant sur l'huile. Ses nouveaux réflexes guidaient son corps avec une précision terrifiante. Le soldat tira. Elias était déjà debout, ses mains saisissant une clé à molette massive et rouillée. Le poids était parfait.
Il vit le muscle de la mâchoire du soldat se contracter sous sa cagoule. La lumière de l'entrepôt s'éteignit, remplacée par le halo rouge sang du drone. Elias ne sentait plus la morsure de l'acier sur son épaule. Il était un algorithme de violence.
La clé à molette fendit l'air et percuta le poignet de l'adversaire. Un craquement d'os sec. Le fusil tinta sur le béton. Le soldat hurla. Elias le saisit au col et le projeta contre un réservoir.
— Qui es-tu ? répéta Elias.
— Tu... tu ne te souviens vraiment pas ? bafouilla le soldat, du sang coulant de sa bouche. On était ensemble dans la...
Une notification clignota sur le drone : **"PRIME NOIRE ACTIVÉE : EFFACER VOTRE NOM POUR DOUBLER VOTRE FORCE ?"**
Elias fixa la caméra. La tentation de la puissance était plus forte que la peur de l'oubli. Il sentait l'électricité couler dans ses veines.
— Effacez tout, dit-il.
Le monde bascula dans un blanc total. Il ne fut plus rien. Ni fils, ni soldat. Juste une variable. Il abattit la clé à molette. Une fois. Deux fois. Le bruit sourd de l'acier contre la chair rythmait les bips de satisfaction du drone.
Elias se redressa, haletant. Il regarda ses mains rouges. Il ne savait plus pourquoi il pleurait. Il ne savait même pas si ces larmes lui appartenaient encore. Il laissa tomber l'outil, qui tinta sur le béton. Il se traîna vers la borne de survie au bout de la ruelle, son souffle sortant en sifflements rauques.
Il plaqua sa main sur la plaque thermique de la borne.
— Utilisateur non identifié, grésilla la machine. État critique.
— Soins... articula-t-il.
— Solde : zéro. Veuillez sélectionner une transaction mémorielle.
Elias fixa les titres qui flottaient sur l'écran.
*Premier anniversaire de sa fille : 200 crédits.*
*La raison de sa présence ici : 2000 crédits.*
Il n'avait pas le choix. S'il gardait ses souvenirs, il mourrait avec eux dans ce caniveau.
— Prenez la raison, murmura-t-il.
Une pointe s'enfonça derrière son oreille. Il ressentit une aspiration, un long fil de soie qu'on tirait de son cerveau. Un visage d'homme qu'il devait protéger disparut. Une mission vitale s'évapora. La machine projeta un coagulant chimique dans sa jambe. Elias hurla, les ongles griffant le métal de la borne.
— Soins effectués. Merci de votre contribution au spectacle.
Elias resta prostré. Il regarda ses mains ensanglantées. Pourquoi était-il là ? Trois hommes en armure surgirent de la brume au bout de l'impasse. Leurs fusils étaient braqués sur son torse.
— Rends-nous le code, Elias, ordonna le chef.
Elias fouilla son esprit. Rien. Juste une pièce vide.
— Je ne sais pas ! hurla-t-il, la voix cassée. Je ne me souviens de rien !
Le soldat arma son fusil. Le clic de la culasse résonna comme un arrêt de mort. Elias regarda l'homme approcher. Il n'avait plus de passé, plus de cause, plus de nom. Il ne restait que l'instinct animal, nu et inutile. Il regarda son agresseur et se posa une dernière question avant que le monde ne s'éteigne :
*Qui est cet homme, et pourquoi ai-je si peur de lui ?*
L'Impasse du Miroir
L’alliage froid lui labourait la nuque. Elias sentait le boîtier de la bombe vibrer contre ses vertèbres, un picotement électrique régulier qui lui rappelait sa valeur marchande. Il posa sa main à plat sur la paroi devant lui. La surface était glacée, d'une transparence trompeuse. Son propre reflet lui renvoya une image qu'il peinait à reconnaître : un visage émacié, couvert d'une croûte de poussière grise et de sang séché. Ses yeux, striés de rouge, semblaient s'enfoncer dans des poches d'ombre violacées.
Il s'arrêta brusquement, ignorant le sifflement impatient de Silas derrière lui. Elias s'appuya contre le mur, délaça sa botte de combat gauche d'une main tremblante et la secoua violemment. Un petit gravier de silice rebondit sur le sol synthétique. C’était un geste absurde, suicidaire même dans cette course contre la montre, mais la pointe de pierre qui lui perçait la plante du pied depuis dix minutes le rendait fou. Il se rassit un instant, l’épaule contractée, avant de renfiler la chaussure sans même refaire le nœud.
— Ne t'arrête pas, râla Silas. Sa voix n'était qu'un raclement de gorge. Si tu stagnes, ils vont s'ennuyer. Tu sais ce qu'ils font quand ils s'ennuient.
Elias ne répondit pas. Il n'avait plus de salive. Sa langue ressemblait à un morceau de cuir tanné. Il tourna à l'angle d'un montant d'acier. Une nouvelle galerie s'étirait devant lui, flanquée de ces plaques réfléchissantes qui multipliaient l'espace. À gauche, un Elias décharné. À droite, une douzaine de Silas, tous voûtés, la main crispée sur la crosse d'un fusil vide.
Un bourdonnement aigu fit vibrer ses tympans. Un drone de captation, de la taille d'un frelon, venait de se stabiliser à quelques centimètres de son oreille. La lentille rouge du capteur pivotait avec un petit bruit sec, cherchant à capter la dilatation de sa pupille. Elias sentit une goutte de sueur couler lentement le long de sa tempe. Elle finit sa course dans le col de sa chemise poisseuse, là où le métal de la bombe irritait sa peau.
Le public regardait. Dans les appartements climatisés de la Ville Haute, des parieurs misaient sur la minute exacte de son effondrement.
— C'est une impasse, cracha Elias.
Ses doigts rencontrèrent un obstacle solide là où il ne voyait que du vide. Silas s'approcha, venant se coller presque contre son dos. Trop près. Elias sentit l'odeur de son partenaire : un mélange de sueur rance, de peur et de tabac froid.
— Regarde bien, dit Silas en pointant une direction floue. Là-bas. Il y a une distorsion dans le reflet.
Les tubes fluorescents accrochés au plafond grésillaient, projetant des éclats blancs qui lui brûlaient la rétine. Elias fit un pas de côté, les mains en avant pour éviter de heurter une paroi invisible.
— On tourne en rond, Silas. Les autres sont...
— Morts, trancha Silas. Dis-le. Ils sont de la viande pour l'audimat. On est les seuls produits encore en rayon.
Silas laissa échapper un rire bref, un son sec comme un craquement d'os. Il sortit un mouchoir sale de sa poche et essuya fébrilement la buée que sa propre respiration laissait sur la cloison à sa droite.
Elias fixa le mouvement de la main de Silas. Les doigts de son allié tremblaient. Silas ne regardait plus les issues. Il fixait la nuque d'Elias. Plus précisément, le petit voyant rouge qui clignotait à la base de son crâne, juste au-dessus du collier.
— Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Elias descendit la main vers son couteau, glissé dans une gaine à sa ceinture. La texture rugueuse du manche en caoutchouc le rassura un instant.
— Je me demandais juste combien de temps la batterie allait tenir, répondit Silas d'une voix trop calme. La tienne clignote plus vite que la mienne. Tu as remarqué ?
Le drone de captation descendit plus bas, presque au niveau de leurs visages, capturant chaque tressaillement de muscle.
— On avance, ordonna Elias en raffermissant sa prise sur son couteau.
Il s'engagea dans un étroit passage. L'espace était si restreint qu'il devait marcher de profil, son torse frôlant la surface lisse. Soudain, un clic métallique. Sec. Précis. Elias se figea. Il sentit quelque chose de dur presser contre ses lombaires. Ce n'était pas une paroi. C'était le canon d'une arme, ou peut-être simplement un doigt ferme, l'intimité forcée d'un homme qui n'a plus rien à perdre.
— Tu sais, Elias, commença Silas d'une voix basse, presque tendre, la production aime les rebondissements. Ils détestent quand les gens collaborent trop longtemps.
Elias ferma les yeux. La sueur lui piquait les paupières. Il aperçut, dans le reflet de la cloison d'en face, l'ombre de Silas. Son allié tenait un petit objet rectangulaire. Un boîtier en plastique noir, surmonté d'un unique interrupteur.
— C'est quoi ce truc ? grogna Elias.
— Ton contrat d'exclusivité. Silas fit sauter le clapet d'un coup de pouce. Je l'ai acheté avec la Prime Noire de ta propre sœur. Elle veut sortir des quartiers bas, elle aussi.
Elias sentit ses genoux fléchir. La trahison n'était pas une douleur, c'était un engourdissement froid qui remontait vers sa poitrine.
— Ils t'ont donné la télécommande ?
— Regarde autour de toi, Elias. Tu vois une porte ?
Silas fit un pas en arrière, s'extrayant de l'étroit passage. Elias sortit à son tour dans une pièce circulaire. Au centre, une colonne de cuivre luisait sous un projecteur. À sa base, des câbles épais serpentaient comme des intestins noirs. Un bourdonnement s'en échappait, une vibration qui faisait trembler les mollets d'Elias.
Un panneau digital, incrusté dans la paroi, affichait des chiffres :
*Prix de la Grâce : 1 500 000 Cr.*
*Prix du Contrat Rouge : 1 480 000 Cr.*
— Le public choisit, gamin, reprit Silas. Pose la main sur la plaque.
Elias tendit le bras. Son index effleura le métal froid. Une décharge électrique lui parcourut le bras, lui arrachant un gémissement. Aussitôt, le panneau se figea. Silas fixa le moniteur. Son visage se décomposa. Ses épaules s'affaissèrent.
— Les salauds… Ils n'ont choisi ni l'un ni l'autre, Elias.
Le collier d'Elias émit un long sifflement continu. Une lumière violette commença à irradier de l'anneau de métal.
— Ils ont payé pour la Prime Noire, continua Silas en reculant. Ils veulent voir la traque.
Un claquement métallique retentit au bout d'un couloir. Un bruit de griffes sur le revêtement synthétique. Elias n'attendit pas. Il fit volte-face et s'élança dans le labyrinthe. Il tourna à gauche, heurta une paroi, rebondit. Derrière lui, un cri de Silas déchira l'air. Un cri court. Vite étouffé par un bruit de broyage humide.
Elias s'effondra plus loin, le souffle coupé. Son pied glissa sur une surface visqueuse. C'est là qu'il le vit. Un tiroir s'ouvrit dans la paroi avec un sifflement pneumatique. À l'intérieur, un couteau de combat dont la lame vibrait d'une lueur bleue.
Derrière lui, le bruit de griffes s'arrêta. Une odeur de viande putréfiée lui envahit les narines. Elias ne bougeait plus. Dans le reflet du couteau, il vit deux yeux jaunes s'ouvrir juste au-dessus de son épaule.
— Ne touche pas à ça, souffla une voix sur sa gauche.
Malo. Le colosse de la meute 4. Il tenait une barre de fer tordue. Ses jointures étaient blanchies par la force de sa prise. Dans un mouvement fluide, Malo projeta sa barre. Le métal percuta quelque chose de mou. Un hurlement strident déchira le calme. La masse de muscles et de câbles s'enfuit dans les conduits.
Malo s'approcha et ramassa le couteau bleu. La lame grésillait, projetant des éclats azur sur son visage buriné.
— Pourquoi tu m'as aidé ? demanda Elias.
— L'audimat, petit. Le public adore les alliances de la dernière chance. Mais j'ai racheté ton contrat.
Malo sortit un petit boîtier noir de sa poche. Une diode rouge y clignotait, calée sur le pouls d'Elias. Le colosse approcha son visage, une odeur de fer émanant de son treillis.
— Ce petit bouton ne contrôle pas seulement ma survie. Il contrôle la tienne. Maintenant, tu vas m'écouter. Parce que c'est moi qui tiens la laisse. Et j'ai faim.
Froid Chirurgical
La sangle lui dévorait le poignet gauche. Le cuir était vieux, craquelé, imprégné d’une sueur rance qui n'était pas la sienne. Elias se tortilla, tentant de soulager une crampe qui lui tordait le mollet depuis une éternité. Inutile. L’acier de la table lui pompait sa chaleur, un froid qui grimpait vertèbre après vertèbre pour se loger dans sa nuque. Au-dessus de lui, les tubes fluorescents grésillaient. Ils crachaient une lumière si crue qu’elle lui tapait sur les nerfs, une barre d’incandescence posée sur ses paupières closes.
L’air sentait l’ozone et le citron chimique. Elias ouvrit les yeux. Un bourdonnement emplit l’espace, une vibration de basse fréquence qui lui vrillait les tympans. Ce n’était pas un insecte. C’était un drone de captation, une sphère d’ébène qui flottait à trente centimètres de son nez. L’objectif pivotait par saccades pour enregistrer la dilatation de ses pupilles et le tressaillement de sa lèvre. Une diode rouge clignotait sur le flanc de l’appareil.
Le signal du direct.
Une goutte de sueur glissa de son front pour venir mourir dans le coin de son œil. Ça brûlait. Il essaya de secouer la tête, mais un carcan maintenait son crâne. Sur le mur de droite, un écran géant affichait des graphiques en mouvement. Les chiffres défilaient en vert acide : 14,2 millions de spectateurs. La courbe de l'audimat s'affolait.
Soudain, le vert vira au cramoisi. Une alerte stridente déchira l'air.
*CONTRAT ROUGE ACTIVÉ.*
Le public venait de voter avec son portefeuille. Ils n'avaient pas acheté sa liberté. Ils avaient payé pour le spectacle de sa viande.
Une porte coulissa, un raclement sec de métal sur un rail mal huilé. Un homme entra dans le cercle de lumière. Il portait un tablier de plastique transparent qui renvoyait l'éclat des plafonniers. Elias remarqua, avec une lucidité absurde, une petite tache de gras — sûrement du jaune d'œuf — séchée sur le revers du plastique, juste à côté d'une poche où dépassait un stylo bille mâchouillé. L'homme s'arrêta un instant pour réajuster sa chaussure gauche qui couinait à chaque pas.
Il ne portait pas de masque, mais ses traits étaient tendus, la peau étirée trop fort sur ses pommettes. Sans un mot, il s'approcha du chariot en inox. Il choisit une lame fine, la fit pivoter entre ses doigts gantés de bleu.
— Le public aime les détails, murmura l'homme.
Sa voix était banale, celle d'un artisan qui commente la météo. Il posa sa main libre sur la cuisse d'Elias. Le contact à travers le pantalon de toile était ferme, pro. Elias sentit ses muscles se tétaniser. Ses côtes se soulevaient par saccades. Il voulut hurler, mais sa langue était une éponge sèche collée au palais.
— Pas d'anesthésie, Elias. Le Marché du Destin a fixé le prix. La douleur est le multiplicateur de gains. Si tu t'évanouis, ils perdent de l'argent. Et ils détestent perdre de l'argent.
L'homme appuya.
Ce n'était d'abord qu'une morsure de froid, une ligne de givre tracée sur la peau. Puis, le feu arriva. Un incendie liquide qui remontait vers le ventre. Elias arqua le dos, ses muscles se changeant en câbles sous la tension. Les sangles gémirent. Le cuir lui entama les chevilles.
Sur l'écran, le chiffre grimpa : 18 millions.
Le drone plongea vers la plaie, l'objectif se gorgeant du rouge qui perlant sur la peau livide. L'homme au tablier ne pressait pas le mouvement. Il découpait avec une lenteur de couturier, observant les réactions nerveuses d'Elias comme un mécanicien inspecte un moteur en surchauffe.
— Regarde la caméra, ordonna l'homme.
Il saisit le menton du prisonnier. Elias vit son propre reflet dans la lentille : un visage déformé, les yeux injectés de sang. L'homme s'arrêta. Il ne retira pas la lame, il la laissa planter là, vibrant au rythme des frissons qui secouaient Elias. Il se pencha vers son oreille. Son haleine sentait la menthe poivrée et le tabac froid.
— On passe à l'exposition nerveuse, annonça-t-il pour les micros cachés dans le plafond.
Il saisit un écarteur. Le mécanisme cliqueta. À chaque cran, la plaie s’élargissait, dévoilant l'éclat humide des tissus. Elias sentit le métal glisser contre son os, un frottement sec qui résonna jusque dans sa mâchoire. Ses talons frappèrent la table en un tambourinement frénétique.
— Respire, Elias. Si tu bloques ton souffle, ton cœur va lâcher avant la fin du premier acte.
Le bourreau plongea une main dans l'ouverture. Ses doigts fouillèrent, écartant les faisceaux musculaires. Elias vit une décharge blanche exploser derrière ses paupières. Ce n'était plus de la douleur, c'était une brûlure électrique qui dévorait son système nerveux. L'homme cherchait le nerf. Il le trouva.
Une notification sonore, un petit jingle joyeux, s'échappa du drone.
— Quelqu'un vient d'acheter l'option "Sensibilité Accrue", commenta l'homme en attrapant un flacon bleu fluorescent.
Il aspira le liquide dans une seringue. Elias secoua la tête, les yeux révulsés. Il fixait une fissure au plafond, un motif de moisissure qui ressemblait à un visage, cherchant à ancrer sa conscience n'importe où sauf dans son propre bras. L'aiguille s'approcha du nerf à nu.
— Le public demande un gros plan sur tes yeux quand le liquide entrera en contact avec la fibre, chuchota l'homme. Ils disent que ton regard est trop vide. Ils veulent voir l'étincelle.
Le piston descendit d'un millimètre. Le liquide s'écoula. Elias ne cria pas tout de suite. Le choc fut trop violent pour que ses poumons trouvent l'élan. Son corps se transforma en un arc de tension pure. Une odeur de peau brûlée, âcre, s’éleva en fines volutes vers le plafond.
Le médecin — si on pouvait encore l'appeler ainsi — s’arrêta. Il posa ses instruments avec une délicatesse qui donnait la nausée. Le silence revint, seulement troublé par le goutte-à-goutte du sang sur le ciment et le souffle haché d'Elias. L'homme se pencha une dernière fois. Il dégagea une mèche de cheveux collée sur le front du condamné, un geste presque tendre.
— On me demande de prolonger, Elias. Personne n'a payé pour ta grâce. Tu ne vas pas sortir d'ici.
Il rajusta son stylo dans sa poche de tablier et reprit sa lame.
— Le public veut vous voir mourir lentement. Et le compteur vient juste de passer les vingt-cinq millions.
Le Dernier Repas
La semelle d'Elias grinça sur le carrelage poisseux. Derrière lui, la porte en acier lourd se referma dans un claquement sourd qui fit vibrer ses vertèbres. Ils étaient dix. Dix ombres étirées par la lumière crue des tubes qui pendaient au plafond comme des carcasses. L'air empestait la graisse rance et la poussière brûlée. Personne ne parlait. Elias sentit l’étiquette de son col lui gratter la nuque ; il essaya de la rabattre avec un doigt tremblant, mais la sueur la faisait coller à sa peau. Un détail stupide, une démangeaison dérisoire alors qu’il jouait sa vie.
Au centre de la pièce, une table monumentale en chêne sombre trônait dans le hangar aux murs suintants de salpêtre. Le nappage blanc accueillait un festin : un gigot d'agneau encore fumant, des grappes de raisin gonflées de sucre, des bouteilles d'un rouge sombre.
Elias sentit une goutte de sueur glisser le long de sa colonne vertébrale. Son estomac se contracta.
— Asseyez-vous, grogna une voix dans les haut-parleurs.
Ils s'exécutèrent. Sarah s'installa en face d'Elias. Ses doigts tremblaient si fort qu'elle dut les serrer en poings sur ses genoux. Elle ne regardait pas la nourriture, mais le couteau à viande posé à côté de son assiette. Une lame fine, dentelée. Elias posa ses mains sur la nappe. Sous la table, il sentait le genou de Marek qui tapait un rythme nerveux contre le bois. Marek, le colosse qui avait étranglé un homme pour une conserve de sardines trois jours plus tôt, transpirait à grosses gouttes. Il fixait sa fourchette comme s'il s'agissait d'un serpent.
— On est censés manger ? demanda Sarah.
Sa voix était un murmure éraillé. Elias ramassa son couteau. Le poids de l'objet le rassura. Il sentit le regard des caméras peser sur ses épaules. À sa droite, le vieux Kael attrapa une miche de pain. Le bruit de la croûte qui se rompt claqua comme un coup de fouet. Kael porta un morceau à sa bouche, ses gencives rétractées exposant des dents jaunes. Il mâchait lentement, un filet de salive coulant au coin de ses lèvres.
— C'est pas empoisonné, dit Kael. C’est juste... bon.
Marek laissa échapper un gloussement sec. Il se servit un verre plein. Le liquide pourpre éclaboussa la nappe, une tache s'étendant comme une blessure sur le blanc propre. Il but d'un trait, sa pomme d'Adam oscillant comme un piston.
— Pour faire de l'audience, répondit Elias à une question muette. Pour que les types dans les tours voient à quoi ressemble un rat quand on lui donne du fromage.
Un silence lourd retomba, seulement troublé par le cliquetis de la fourchette de Kael contre la faïence. Le vieil homme s'empiffrait maintenant, les doigts gras, les yeux fixes.
Soudain, un bourdonnement léger descendit du plafond. Un drone se stabilisa au-dessus de la table. Son objectif rouge pivotait, filmant les visages défaits. Elias voulut saisir son verre, mais ses doigts glissèrent sur la paroi humide. Il rattrapa le récipient de justesse, le cœur cognant contre sa cage thoracique.
Le premier incident fut minime. Une gamine renversa son jus de canneberge. Le liquide chercha les rainures de la table et s’avança vers l’assiette d’Elias. La petite tenta d’éponger le désastre avec sa manche, qui s’imbiba instantanément.
— Laisse tomber, gamine, grogna Marek en frottant le manche de son couteau avec son pouce.
Puis, le monde s'éteignit.
Le noir fut total. Un rideau de plomb. Le premier cri ne se fit pas attendre. Un hurlement de surprise, coupé par un bruit de succion mouillée. Un choc sourd ébranla la table. Elias entendit le fracas de la vaisselle qui volait en éclats. Quelque chose de chaud l'éclaboussa au visage. Ça sentait le fer.
Il bascula sa chaise en arrière. Une lame fendit l'air juste au-dessus de lui. Il rampa sur le sol, les mains dans la poussière, jusqu'à heurter un pied de table. Le drone ralluma sa lampe, projetant une lueur rouge thermique.
Elias vit Marek. Debout sur la table, il brandissait une fourchette à viande comme un pieu. À ses pieds, une forme affaissée ne bougeait plus. Le géant sauta. Elias se jeta de côté, son épaule percutant une jambe de métal. La fourchette se planta dans le parquet avec un son vibrant. Marek tira sur l'outil, les muscles de son cou saillants sous la lumière rouge.
Elias saisit une assiette grasse et la balança de toutes ses forces. Elle frappa Marek à la tempe et éclata en mille morceaux de porcelaine. Le colosse rugit, une main sur sa plaie ouverte.
— Meurs en faisant de l'audimat, Elias !
Marek chargea, mais Elias frappa ses chevilles avec une bouteille de vin encore pleine. Le verre explosa contre l'os. Marek s'effondra sur un genou. Elias courut vers l'obscurité, le souffle court, ses poumons brûlant d'un air saturé de friture et de sang.
Dans l'ombre d'un buffet, il s'arrêta. Un canon froid se pressa sous son menton. Sarah. Elle tenait un pistolet, le doigt blanc sur la détente.
— Tu as une valeur boursière en chute libre, Elias, souffla-t-elle.
Le drone s'approcha, le vent de ses hélices faisant claquer les bords de la nappe. Elias fixait le poignet de Sarah, immobile. Il ne restait que six ou sept survivants autour de la table, des silhouettes hébétées dans une parodie de banquet.
— Ne fais pas ça, parvint-il à articuler. Si on casse le script, ils perdront leurs mises.
Sarah hésitait. Son index se crispa. Au centre de la pièce, le lustre oscillait, grinçant sur sa chaîne. Soudain, une voix synthétique déchira l'atmosphère :
"LES MISES SONT CLOSES. BON APPÉTIT."
Le lustre cracha une gerbe d’étincelles rousses avant de s'éteindre pour de bon. Dans le chaos qui suivit, Elias sentit Sarah s'écarter. Marek revint à la charge, boitant, son pic à rôti levé. Elias plongea sous la table. Le sang coulait maintenant à travers les planches du plateau, lui tombant sur l'épaule en gouttes lourdes.
Une main gantée de latex souleva brusquement la nappe. Dans l'éclat blanc du drone, Elias vit le visage du tueur. Il planta son couteau à steak au hasard. L'acier rencontra de la chair. Un cri de rage.
Les alarmes de Ville Zéro se mirent à hurler. Un son strident qui fit vibrer les dents d'Elias.
— Fin du premier service, crachota le haut-parleur.
L'agresseur recula dans l'ombre, tenant son bras blessé.
— Rendez-vous au petit-déjeuner, Elias.
Les lumières se rallumèrent. Le hangar n'était plus qu'une mare de sang et de débris. Elias regarda ses mains, rouges jusqu'aux poignets. Dans le coin de sa vision, un petit chiffre s'affichait en surimpression : sa valeur marchande venait de grimper de 200 %.
La ville avait encore faim. Elias aussi, mais c’était une faim de fer et de vengeance.
L'Arène Finale
Le goudron s'arrêtait là où commençait le carnage. Elias sentit la chaleur avant de voir le désastre. Une bouffée d'air brûlant, chargée d'une odeur de poil roussi et de soufre, lui fouetta les narines. Il s'aplatit contre le flanc d'un bus retourné. La tôle rouillée lui écorcha l'épaule à travers son t-shirt trempé. Une goutte de sueur vint mourir dans son conduit auditif, le démangeant atrocement, mais il n'osa pas bouger le bras pour se gratter.
Il jeta un coup d’œil par-dessus la carcasse de ferraille.
Le centre de Ville Zéro s'ouvrait comme une plaie purulente. Ce n'était plus une place, c'était un puits de lumière furieuse. Au-dessus, fixés à des échafaudages qui grinçaient sous le vent, des dizaines de projecteurs massifs crachaient un blanc sale, une clarté si violente qu'elle faisait piquer le cuir chevelu. Elias ferma les paupières, mais le rouge de ses propres vaisseaux sanguins continuait de l’éblouir. Il se mordit la peau du pouce, juste à côté de l'ongle, jusqu'à sentir le goût métallique du sang. Cette petite douleur aiguë l'ancrait au sol.
L'asphalte avait disparu. Une couche épaisse de douilles percutées recouvrait chaque centimètre carré. Des milliers de cylindres de cuivre et de laiton luisaient sous les feux, formant un tapis instable. Elias posa un pied. Le crissement fut assourdissant dans la cuve de béton. Un bruit de monnaie jetée dans un seau vide. Il se figea, le cœur cognant si fort qu'il craignait de voir son t-shirt tressauter.
— Bouge plus, murmura Sarah derrière lui.
Elle était accroupie dans l'ombre du bus, les phalanges blanches sur la crosse de son fusil. Une mèche poisseuse lui barrait le front, collée par un mélange de graisse et de poussière. Elle ne le regardait pas. Ses yeux balayaient les balcons en ruines.
— Ils attendent quoi ? demanda Elias. Sa gorge le lançait comme s'il avait avalé du sable chauffé à blanc.
— L'audimat, répondit-elle. Les enchères grimpent. On est le plat principal, Elias. On ne sert pas le gibier avant que les invités ne soient assis.
Un drone descendit en piqué. Il se stabilisa à deux mètres du visage d'Elias. L'objectif fit un bruit de cliquetis en ajustant la mise au point. Elias vit son propre reflet déformé dans la lentille : un homme aux traits tirés, avec une tache de cambouis sur la joue et une expression de rat pris au piège. Il eut envie de cracher sur la machine.
Il commença à ramper sur le tapis de cuivre. C'était glissant, fuyant. Il avait l'impression de progresser sur un lac de billes. Chaque mouvement déclenchait une cascade de tintements qui ricochaient contre les façades borgnes.
Une détonation pulvérisa un bloc de béton à dix centimètres de sa main. Des éclats de pierre lui cinglèrent la joue.
— Tireur ! hurla Sarah en s'aplatissant.
Elias roula sur le côté, s'enfonçant dans la masse de douilles qui s'écartèrent sous son poids dans un fracas de quincaillerie. Il se retrouva sur le dos, exposé. Les projecteurs semblèrent redoubler d'intensité. Dans son oreille, l'oreillette grésilla. Une voix suave s'éleva :
— Vous êtes magnifiques à l'image, Elias. Le contraste du sang sur le laiton... c'est presque poétique. Le Marché du Destin vient de valider votre Prime Noire.
Elias serra les dents. Un nouveau drone arriva, plus massif, transportant une caisse scellée. Il la lâcha au centre de l'arène. Le conteneur heurta le sol avec un bruit sourd, éparpillant des centaines d'étuis autour de lui.
Soudain, un bruit de pas. Régulier. Lourd. Quelqu'un marchait sur le cuivre à l'autre bout de la place. Quelqu'un qui ne se cachait pas. Elias se redressa sur les coudes. Une silhouette se dessina dans le halo zénithal.
L'ombre avançait avec une lenteur calculée. Elias sentit l'acide remonter dans sa gorge. Ce n'était pas un autre condamné. C'était une démarche de propriétaire. L'inconnu s'arrêta à trente mètres. Un projecteur latéral balaya son visage, révélant un masque de polymère noir. Dans ses mains, un fusil de précision brillait d'un éclat sombre.
L'homme en noir ne se pressait pas. Il avançait d’un pas souple. *Crunch. Clink. Crunch.* Le rythme était métronomique. Inhumain. Elias resserra sa prise sur son pistolet. La sueur lui brûlait les yeux. Le Présentateur s'arrêta brusquement et inclina la tête, comme s'il écoutait une musique intérieure.
— Tu respires trop fort, Elias, lança l'homme.
Sa voix, amplifiée par les haut-parleurs de la place, était riche et posée. Un timbre conçu pour rassurer tout en annonçant la mort.
— Le Marché du Destin s'affole. Les paris sur ta survie ont chuté de quarante pour cent. Tu es mauvais pour les affaires.
Le Présentateur épaula son arme. Un mouvement fluide. Elias sentit une goutte de sueur glisser lentement le long de sa colonne vertébrale. Il jeta un coup d'œil à son chargeur. Cinq balles. Cinq morceaux de plomb contre une armure de pointe.
— Ne les fais pas attendre, Elias. Offre-leur le moment qu'ils ont payé.
Une canette vide roula sur le sol, poussée par un courant d'air. Le Présentateur ne cilla pas. Elias comprit : l'homme allait tirer dans le réservoir de la carcasse derrière laquelle il se terrait. Il voulait le faire courir.
Elias se jeta de côté au moment où la première détonation déchirait l'air. Le projectile pulvérisa le pneu, projetant des lambeaux de caoutchouc brûlant sur son visage. Il roula sur lui-même et se rétablit derrière un pilier de béton.
— Trop lent, commenta la voix.
Un nouveau drone largua une boîte métallique. Elle tomba lourdement, libérant une fumée épaisse et jaunâtre qui rampa sur le sol. L'odeur piquante du soufre envahit les narines d'Elias. Il toussa, une quinte de toux rauque qui lui déchira les poumons.
À travers le voile jaune, il vit le Présentateur avancer. Il ne craignait pas la fumée ; son masque filtrait tout. Elias se releva, s'appuyant contre le pilier. Sa vision se brouillait. Il leva son arme, les bras lourds.
Le Présentateur sortit un petit appareil de sa ceinture. Sur les murs des immeubles environnants, des écrans géants s'allumèrent. Des milliers de visages apparurent : des gens dans leurs salons, leurs métros, leurs bureaux. Ils attendaient.
— Ils veulent un dialogue, Elias. Dis-leur quelque chose avant que je ne t'ouvre la gorge.
Elias cracha un mélange de salive et de sang.
— Allez vous faire foutre, grogna-t-il.
Le Présentateur eut un petit rire étouffé. Il reprit sa progression, entrant dans la zone d'ombre de la voiture retournée. Ses bottes rencontrèrent une résistance différente. Un craquement de plastique.
Le temps s'étira. Elias retint son souffle. Sous les bottes du tueur, le plastique céda avec la sécheresse d'un os. Elias se tassa contre un vieux distributeur de sodas. Dans sa main, la goupille d'une grenade était un petit cercle de fer glacé. Il l'avait laissée là, maintenue par un tour de ruban adhésif sous le châssis de l'épave.
Le Présentateur s'immobilisa. Le laser rouge de sa lunette balaya la tôle écaillée.
— Dis quelque chose, Elias. Une dernière volonté ?
— Approche encore, croassa Elias. J'ai un cadeau pour tes fans.
Le Présentateur fit le pas de trop. Le fil de pêche tendu se rompit. Un petit *scratch* précéda le saut du levier de sécurité. Elias se mit en boule, les mains sur les oreilles, la bouche ouverte pour protéger ses tympans.
L'onde de choc fut un souffle sec qui lui souleva l'estomac. Une pluie de bitume et d'éclats de métal s'abattit sur lui. Il resta immobile, les yeux fermés.
Rien. Pas de cri.
Il risqua un regard. La silhouette du Présentateur était toujours debout au milieu du cratère fumant. Son bras droit pendait bizarrement. La manche était déchiquetée, révélant une structure de titane et de câbles synthétiques qui étincelaient. Des fluides bleutés jaillissaient des circuits sectionnés. Le masque était fendu, laissant voir une peau tendue sur un os artificiel.
— Tu as cassé mon jouet, Elias, grésilla la voix, désormais chargée d'électricité statique.
Il épaula son fusil de la main gauche avec une précision mécanique. Le canon se braqua sur le front d'Elias. Mais soudain, son oreillette clignota. Un nouveau signal.
— On me dit que le public veut que tu coures encore. On vient de t'acheter dix minutes d'oxygène.
Il abaissa son arme et pressa un bouton sur son boîtier. Un bourdonnement sourd monta des égouts. Les plaques de fonte sautèrent. Une odeur de pourriture envahit l'arène.
— Le Contrat Rouge est activé, Elias. C'est l'heure de la chasse.
Des formes sombres, rapides, s'extrairent des profondeurs. Des chiens de traque, machines de guerre recouvertes de peau synthétique. Elias se releva, ses muscles hurlant de douleur.
— Cours, Elias. Chaque seconde rapporte une fortune à tes parieurs.
Il se jeta dans une ruelle adjacente. Derrière lui, le premier hurlement synthétique déchira la nuit, suivi par le martèlement des griffes d'acier sur l'asphalte.
Elias heurta une benne à ordures dans l'obscurité. L'odeur de graisse rance et de fiente lui monta à la tête. Un premier chien apparut dans le faisceau d'un projecteur. La peau artificielle flottait sur son squelette métallique. Il expulsa un jet de vapeur par ses évents. Elias roula de côté alors que la bête percutait la benne dans un fracas de tôle.
Il ramassa un morceau de tuyau en plomb. Le poids de l'objet était la seule chose réelle. Un deuxième chien sauta depuis un toit. Elias balança le tuyau de toutes ses forces. Le choc engourdit son bras, mais la machine fut déviée.
Il sprinta vers la place centrale, préférant mourir sous la lumière. Il déboucha sur le tapis de douilles. Le Présentateur l'attendait, sans masque cette fois. Son visage était trop symétrique, trop lisse.
— Douze millions de crédits viennent d’être misés sur tes deux prochaines minutes, Elias.
Il épaula son arme. Elias fléchit les genoux, serrant sa barre de fer rouillée. Le point rouge de la visée dansait sur son plexus au rythme de ses battements de cœur.
— Trois, murmura le Présentateur.
— Deux.
Elias poussa sur ses talons, ses semelles dérapant sur le laiton. Il se jeta en avant, tête la première. Une détonation déchira l'espace. Un morceau de béton éclata derrière son talon. Il roula sur lui-même, les douilles lui lacérant la peau.
Il se tassa derrière une portière défoncée. Le Présentateur avançait, ses bottes lourdes broyant les étuis de balles. Dix mètres. Huit mètres.
Elias serra sa barre de fer. L'ombre du tueur s'étira devant lui. Le canon du fusil dépassa du bord de la voiture. Elias bondit, frappant de bas en haut. Le Présentateur dévia le coup avec la crosse de son fusil dans un choc qui faillit briser les poignets d'Elias.
Un coup de botte dans le tibia envoya Elias au sol. Le canon froid se logea sous son menton.
— Le public a voté pour un face-à-face, Elias.
Le doigt se crispa. Elias ferma les yeux. Mais au lieu du coup de grâce, un signal sonore strident retentit. Un bip rouge clignota au poignet du Présentateur. Son sourire s'effaça.
— Quoi ? cracha-t-il vers les drones. Vous ne pouvez pas couper maintenant !
Un grondement sourd monta des entrailles de la ville. Ce n'était plus le spectacle. Les projecteurs oscillèrent. Quelqu'un venait de pirater la réalité.
Le Sacrifice de l'Audience
Elias pressa son dos contre le béton poisseux. La paroi grattait ses omoplates à travers sa chemise trempée. Juste au-dessus, le drone stationnait, le sifflement de ses rotors hachant l’air avec un bruit rythmé, humide. *Tchak-tchak-tchak*. Une goutte de sueur lui piqua l'œil. Il voulut s'essuyer, mais s'arrêta : il ne devait pas lâcher la paroi. Il passa la langue sur ses lèvres et sentit le goût métallique du sang. Il s'était mordu la joue quand la dernière « Prime Noire » avait pulvérisé le bloc d'en face. Un morceau de sa molaire gauche bougeait sous la pression de sa langue, un petit bout de calcaire coincé entre ses gencives qui l'obsédait plus que la mort imminente.
Le terminal était là. Une boîte de métal rouillé, boulonnée à un pilier de soutien. On aurait dit un organe arraché, laissé là pour pourrir. Des fils pendaient du boîtier comme des tendons arrachés. Elias tendit la main, le bout des doigts vibrant de fatigue. Il agrippa le rebord du châssis. La rouille s’enfonça sous ses ongles, une griffure sèche qui le fit grimacer.
— Ils regardent, Elias, crachota la voix de Sarah dans son oreille.
Elle se trouvait à trois pâtés de maisons, ou peut-être était-elle déjà un cadavre dans un caniveau. Dans Ville Zéro, la différence entre un survivant et un souvenir ne tenait qu'au clignotement d'une diode.
— Qu’ils regardent, grogna-t-il. J'espère qu'ils aiment le grain de l'image.
Il tira de toutes ses forces. Le métal gémit. Un cri de ferraille torturée résonna sous la voûte. Elias se figea. Chaque ombre dans la pièce sembla soudain pousser des dents. Il attendit que le point rouge d'un laser vienne lui trouer la poitrine. Rien. Seul le son de sa propre respiration, courte et sifflante, troublait la lourdeur ambiante.
Il s'agenouilla dans la suie grise qui colla immédiatement à ses genoux. Il chercha le câble principal. La fibre était épaisse, noire, luisante. Elle pulsait sous sa paume. Ce n'était pas du sang, mais des millions de crédits. Les acclamations numériques de spectateurs vautrés dans leurs fauteuils, à des milliers de kilomètres de cette odeur de pneu brûlé.
Elias sortit son couteau. La lame était ébréchée, le manche collant d'un vieux résidu de soda. Il pressa le tranchant contre l'isolant. Il appuya de tout son poids, ses jointures blanchissant sous l'effort. Le plastique céda avec un craquement sec.
Il sentit la vibration du flux remonter le long de la lame jusqu'à son poignet. C'était un bourdonnement basse fréquence qui faisait grincer sa dent cassée. Sur l'écran attaché à son avant-bras, les chiffres du « Marché du Destin » s'affolaient. Sa valeur personnelle dégringolait. 0,04. Il était un actif en train de s'effondrer.
— Le flux est brut ici, chuchota-t-il.
Il ne parlait pas à Sarah. Il parlait à la machine.
Il extirpa un boîtier de sa ceinture, une pièce de technologie cabossée maintenue entière par du ruban adhésif. Il connecta la fiche au cœur de la fibre dénudée. Pendant une seconde, son cœur rata un battement. Puis, l'écran s'alluma dans une explosion de couleurs saturées. L'Audience.
Il les voyait. Une femme en robe de soie sirotant un thé. Un adolescent aux yeux vitreux, les pupilles dilatées par un excitant bon marché. Un vieil homme si proche de son écran que son nez semblait écraser les pixels. Ils attendaient sa mort. Ils avaient payé pour la résolution, pour la nuance exacte de son sang.
Elias essuya la sueur sur son front avec le revers de sa main, laissant une traînée de cambouis. Il tapa sur son clavier virtuel. Les touches étaient poisseuses.
Un choc sourd fit vibrer les dalles sous ses pieds.
— Je change les termes du contrat, dit Elias.
Il fixait la barre de progression. 12 %. 18 %. Le drone au-dessus de lui descendit d'un mètre. L'objectif fit un petit bruit de moteur électrique en ajustant la mise au point. C'était un œil noir, affamé, qui capturait la crasse sous ses ongles. Le public adorait ces détails.
Il déplaça son poids. Un morceau de débris craqua sous sa botte. Le son explosa dans la pièce. Il retint son souffle, comptant jusqu'à dix. Sur son écran, l'alerte « Contrat Rouge » clignota. Quelqu'un venait de miser dix mille crédits pour le voir saigner. Le message apparut : *Laceration ciblée ? Oui/Non*. Le « Oui » l'emportait.
Il sentit une piqûre de chaleur sur sa nuque. Un point rouge minuscule dansant sur son col. Une tourelle automatique s'éveillait au plafond. Ses engrenages grincèrent, un râle de métal sec.
— Encore cinq secondes, siffla-t-il.
Il frappa la touche « Entrée » avec le talon de sa paume. Le plastique s’enfonça avec un bruit de vieux jouet cassé.
La tourelle acheva sa rotation. Le canon, un tube sombre et huileux, s’abaissa. Elias entendit le percuteur s'armer. Un déclic métallique, définitif.
— Elias, bouge ! hurla Sarah.
Il ne broncha pas. Une goutte de sueur glissa de son nez et s’écrasa sur la console. Sur le moniteur, les mises grimpaient toujours. Trente mille. Il voyait leurs pseudos défiler : *SkullCrusher99, LadyVoid*. Des gens bien au chaud, le doigt sur le bouton « Don ».
Il sentit une odeur de bakélite grillée. Ses ventilateurs hurlaient comme une turbine d'avion. La tourelle cracha une étincelle. Elias ne regardait plus le robot. Il fixait une fenêtre : *Lien de retour établi.* Le système venait d'ouvrir un canal bidirectionnel avec les casques de réalité virtuelle des abonnés Premium. Une autoroute directe vers leur cortex.
— Ils veulent du spectacle ? murmura-t-il. Je vais leur offrir les loges.
Il fit glisser une icône vers le centre du flux. Son cœur cognait contre ses côtes. Il sentait la chaleur du laser sur sa peau. La tourelle allait faire feu. Le métal du canon commençait à virer au rouge sombre.
Il enfonça la dernière commande.
Le vrombissement des serveurs monta dans les aigus, devenant un sifflement qui lui vrilla les tympans. Les tubes fluorescents vacillèrent. L'air se chargea d'électricité statique, faisant se dresser les poils de ses bras. Sur l'écran, les caméras pivotèrent. Elles ne le regardaient plus. Elles vibraient de convulsions.
Elias vit les premiers rapports de crash. Ce n'étaient pas des erreurs système, mais des pics biométriques. Quelque part, un spectateur venait de hurler. Le point rouge sur sa joue s'éteignit. La tourelle resta immobile, son canon fumant.
— Le flux... bégaya Sarah.
L'image de Ville Zéro se brouilla, remplacée par des centaines de petites fenêtres sombres. Elias s'approcha. Il voyait des gens arracher leurs casques. D'autres restaient prostrés, les mains pressées contre leurs tempes. Une décharge bleue jaillit de la console et frappa le bord de la table avec un claquement de fouet.
— On y est, dit Elias. Ils sont dans la boucle.
Il posa sa main sur le châssis brûlant. Le métal cuisait sa peau, mais il voulait sentir le pouls de la bête. Sur un écran, un homme tomba de son fauteuil, le corps secoué de spasmes, de la fumée s'échappant de ses écouteurs.
— Elias, arrête ça, souffla Sarah. Ils... ils grillent.
— Ils ont payé pour voir quelqu'un mourir, Sarah. Le contrat est rempli.
Des gerbes d'étincelles pleuvaient du plafond. L'odeur de plastique brûlé devint suffocante. Elias vit un mouvement sur l'écran sept. Une ombre passait dans le couloir derrière la porte blindée. Un Gardien. Le bruit d'une scie circulaire commença à mordre le métal de la porte. Un cri strident qui couvrit les râles des haut-parleurs.
Elias se leva. Ses jambes étaient lourdes. Il attrapa un tournevis effilé sur l'établi. La porte chauffait, virant au rouge cerise. Le premier éclat de métal vola à travers la pièce. Elias serra le manche de son outil.
— Prépare-toi, murmura-t-il.
Un cri inhumain jaillit des enceintes, une fréquence pure qui fit exploser les ampoules. Le noir devint total. Elias entendit un rire. Un son synthétique qui sortait des murs.
— Sarah ?
Pas de réponse. Juste le sifflement de l'air dans ses propres poumons. Il tendit la main, cherchant l'épaule de sa coéquipière. Ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Le sol se mit à battre comme un cœur. Le béton était mouillé. L'odeur était ferreuse. Ce n'était pas de l'huile.
Un écran se ralluma. Elias s'y vit de dos, filmé trois secondes plus tôt. Et derrière lui, une forme haute s'étirait depuis le plafond. Il ne se retourna pas. Il sentit un souffle froid contre sa nuque, une odeur de charogne et de métal vieux.
— Elias...
La voix de Sarah venait de l'écran. Elle était dans une pièce identique, frappant contre une vitre invisible. Un texte en lettres capitales apparut : **AUDIENCE ATTEINTE : 100%. DÉBUT DU SACRIFICE.**
Un craquement de vertèbres résonna derrière ses oreilles. Elias ferma les yeux. Quand il les rouvrit, la porte n'était plus là, remplacée par un tunnel sombre. Il fit un pas. Le sol était souple. Organique. Quelque chose de métallique s'enroula autour de sa cheville. Un câble qui bougeait comme un serpent.
Il tomba lourdement, le visage contre cette surface tiède.
— Qui est là ?
Les écrans affichèrent les visages des spectateurs morts. Leurs yeux révulsés le fixaient. Ils attendaient la suite. Une silhouette s'approcha au bout du tunnel. Un homme en costume impeccable, dont les chaussures étaient d'une propreté insultante dans cette ruine.
— Tu as été brillant, Elias, dit une voix mélodieuse. Tu as doublé les parts de marché. Je suis le Courtier. Je viens collecter les dividendes.
Une corde de piano s'enfonça dans la chair de son cou. Elias sentit son cuir chevelu brûler. Ses talons battaient le sol graisseux. Le Courtier pesait de tout son poids sur ses omoplates. Il sentait son parfum : menthe poivrée et lessive coûteuse.
Le drone s’approcha, bourdonnant comme un frelon. Sa lentille captura l'éclat de terreur d'Elias.
*« Regardez ses doigts. Il cherche de l’aide. »* s'affichait sur le flanc de l'appareil.
Elias tâtonna sa poche de treillis. Il sentit le boîtier de secours, un vestige d'avant la chute. Le Courtier resserra la prise. Elias entendit un craquement dans sa nuque. Sa vision se fragmenta. Il relâcha ses muscles, fit le mort. Son corps devint une masse inerte.
— Déjà fini ? murmura le Courtier.
Elias projeta son bras vers le drone. Ses doigts agrippèrent le train d'atterrissage. La machine hurla pour compenser le poids. Le Courtier jura et lâcha un côté du câble pour dégager l'appareil. L’air s’engouffra dans la gorge d'Elias comme du plomb fondu.
Il plaqua le drone contre sa hanche, près du transmetteur. La puce de proximité s'activa. Le drone chauffait. Ses circuits surchargeaient.
— Tu voulais l'infini ? articula Elias dans un souffle de sang. Je vais leur donner ma haine.
Il injecta le virus. Il sentit, pendant une seconde, la masse nerveuse des millions de spectateurs connectés. Le Courtier tenta de reculer. Trop tard. Le drone explosa dans une décharge bleue qui serpenta le long du bras d'Elias pour percuter le Courtier. L'homme fut projeté contre le mur, ses muscles dansant une gigue macabre.
Elias, au sol, regarda la lentille du drone. Elle filmait encore. Le signal était une onde de choc voyageant vers chaque foyer. Elias approcha son visage de la caméra. Sa dent cassée finit par tomber sur le sol.
— Vous sentez ça ? C'est le prix de l'abonnement.
Le haut-parleur émit un chœur de hurlements lointains. Les transformateurs de la rue explosèrent. Le drone s'écrasa enfin. Elias se redressa, chaque articulation grinçant. Il essuya son nez d'un revers de manche. Les phares des chasseurs approchaient, perçant la brume.
Le pylône s'inclina. Elias glissa et se rattrapa à un rebord de fer rouillé. Il resta suspendu, le souffle court. En bas, les véhicules s'arrêtèrent, leurs projecteurs s'éteignant d'un coup. Le silence revint, poisseux.
Elias lâcha prise et retomba sur ses genoux. Le sang tapait dans ses tempes. Il releva la tête. Les drones, privés de pilotes, tombaient comme des oiseaux ivres. Il avait tué le public. Mais dans le noir de Ville Zéro, les monstres ne partent jamais.
Un grognement métallique monta des décombres. Quelque chose bougeait sous le pylône. Elias glissa sa main vers son couteau. La chasse venait de changer de camp.
Dernier Souffle Argenté
Le muscle dans sa poitrine cognait contre ses côtes, un choc sourd qui lui remontait jusque dans les dents. Elias sentait chaque pulsation, un battement de tambour qui étouffait le sifflement du vent s’engouffrant par les vitres brisées de l'entrepôt. Il n'y avait plus de musique. Plus de jingles publicitaires pour les sponsors de Ville Zéro. Juste ce rythme organique et l'odeur de la poussière de fer qui lui tapissait la langue.
Il essuya sa main droite sur son pantalon de treillis. La sueur rendait sa poigne fuyante sur le manche en polymère de son couteau. Il avait une petite peau sèche sur la lèvre inférieure qu'il ne pouvait s'empêcher de triturer avec ses incisives, un tic nerveux qui lui arracha un filet de sang chaud. À dix mètres, une forme se découpa contre la lumière jaunâtre des projecteurs extérieurs.
C'était lui.
Marcus restait immobile, les bras ballants. C’était la même silhouette que sous le pont de la Zone 4, celle qui l'avait tiré des décombres lors de la première semaine. Il portait toujours ce blouson de cuir avec la fermeture Éclair coincée à mi-torse. Le traître.
— Tu as mis du temps, Elias.
La voix de Marcus était rauque, fatiguée. Un petit point rouge clignotait sur son épaule : une caméra-épingle. Le public regardait. Elias imaginait les flux de monnaie numérique s'agiter sur les écrans des parieurs, misant sur la couleur de ses tripes ou le nombre de secondes qu'il lui restait à tenir debout.
Elias fit un pas. Sa semelle écrasa un éclat de plastique. Son genou gauche se déroba, une vieille douleur qui se rappelait à lui. Il serra les dents, le goût métallique de sa propre lèvre emplissant sa bouche.
— Pourquoi ? articula Elias.
Marcus inclina légèrement la tête. Le mouvement était trop fluide, trop propre. Sous la lumière vacillante, son visage paraissait lissé, sans ce tressaillement de la paupière qui trahit d'ordinaire la peur. Ses yeux ne reflétaient rien.
— Regarde ton bras, Elias.
Elias baissa les yeux vers son avant-bras gauche. Son interface sous-cutanée irradiait une lueur ambrée. Les chiffres défilaient. Sa cote de popularité grimpait parce qu'il saignait. La souffrance était la seule devise qui ne dévaluait jamais ici.
— Ils t'adorent quand tu es sur le point de crever, continua Marcus d'un ton monocorde. Si je te finis maintenant, je touche une Prime Noire. Si tu me tues, ils doubleront ta Grâce.
Un drone de tournage, de la taille d'un frelon, passa à quelques centimètres de son oreille. Le vrombissement des hélices lui vrilla le crâne. Une goutte de sueur brûlante coula dans son œil droit, le forçant à cligner frénétiquement.
Marcus s'avança. Sa démarche n'avait rien de naturel. Pas de balancement des épaules, pas d'hésitation dans le transfert du poids. Il bougeait avec un automatisme qui fit dresser les poils sur la nuque d'Elias.
— Tu ne ressembles plus à l'homme que j'ai connu, cracha Elias en resserrant sa garde.
Son estomac se noua, une crampe acide qui lui rappelait qu'il n'avait rien mangé depuis deux jours. L'air était lourd, saturé d'humidité et d'une odeur de vieux câbles brûlés. Marcus s'arrêta à cinq mètres. Un sourire lent étira ses lèvres, une simple contraction de muscles, comme si on avait tiré sur des fils invisibles derrière ses joues.
— L'homme que tu as connu n'était qu'un scénario. Un appât.
Il leva ses mains. Elles étaient propres. Trop propres. Pas une égratignure, pas une trace de cambouis sous les ongles. Elias sentit un froid monter dans ses poumons. Ce n'était pas juste une trahison ; c'était une mise en scène dont il n'avait pas encore saisi les règles.
Elias s'élança. Il laissa son corps prendre le dessus. Ses muscles se détendirent. Il franchit la distance en trois foulées lourdes, le couteau pointé vers le plexus de Marcus.
L'autre ne bougea pas d'un millimètre. Il attendit que la lame soit à quelques centimètres pour pivoter. Elias sentit le vent du déplacement sur sa peau. Il tenta de corriger sa trajectoire, mais son pied glissa sur une plaque de tôle huileuse. Il s'étala de tout son long, le menton percutant le béton. La douleur explosa, une galaxie de points blancs dansant dans le noir.
Il roula sur le côté, s'attendant à recevoir une botte dans les côtes. Rien. Marcus le regardait se relever avec une patience de prédateur qui sait que sa proie est déjà en boîte.
— Tu es lent, Elias. Le public commence à zapper.
Elias se remit debout en crachant de la poussière. Sa mâchoire le lançait. Il essuya le sang sur son menton. Son regard se porta sur une pile de caisses derrière Marcus. S'il pouvait l'entraîner là-bas, dans l'ombre, il aurait peut-être une chance.
Il feinta une attaque, mais resta sur ses appuis. Il nota alors un détail : Marcus ne respirait pas. Sa poitrine était immobile. Pas de buée ne sortait de ses lèvres malgré la fraîcheur de la nuit.
— Qu'est-ce que tu es ? murmura-t-il, la gorge nouée.
— Ce que le marché exige. Un antagoniste de qualité.
Un bruit de frottement métallique s'éleva du fond du hangar. Puis un autre, sur la passerelle. Des ombres bougeaient. Des dizaines d'ombres. Elles descendirent les escaliers de secours avec la même démarche synchronisée. Une armée silencieuse se déployait, encerclant la zone de combat. La lumière d'un projecteur balaya le groupe.
Chaque visage était le même.
Dix, vingt, trente hommes. Tous portaient les mêmes traits. La même cicatrice sur la joue. Le même blouson élimé. C'étaient tous des Marcus. Elias recula, son talon heurtant le rebord d'une palette en bois vermoulu.
— Tu ne peux pas tous nous tuer, Elias, dirent-ils à l'unisson.
Le son semblait venir de partout. Elias chercha une faille, un tic, un battement de paupière. Rien. Il fixa le cou du Marcus le plus proche. La jugulaire ne battait pas. La peau était lisse, grise comme de la cendre.
— Le public aime les rebondissements, Elias. La Prime Noire a atteint des sommets.
Elias sentit un spasme dans sa paupière gauche. Le bourdonnement des drones s'intensifia. Il savait que des millions de gens zoomaient sur ses doigts qui tremblaient, sur la tache de sueur sous ses aisselles. Il n'était plus un homme, il était une courbe de profits.
Il tenta de se jeter vers un interstice entre deux clones. Il percuta un torse qui avait la consistance d'un pneu froid. Pas de chaleur. Une main se referma sur son poignet avec la force d'un étau. Elias frappa du coude, mais son coup s'écrasa contre une mâchoire qui ne broncha pas. Il se dégagea d'une secousse, laissant un lambeau de sa manche dans la main de la chose.
— Où est-il ? hurla Elias. Où est le vrai Marcus ?
— Nous sommes tous le vrai Marcus, Elias. Et nous sommes tous le traître.
Le cercle se resserra. Elias porta sa main à son front. Ses doigts rencontrèrent une texture étrange sur sa propre tempe. Un petit relief rectangulaire sous la peau. Une puce.
— Qu'est-ce que vous m'avez fait ?
L'un des Marcus s'avança, tendant une main paume vers le haut.
— Tu as été un excellent divertissement. Mais ton contrat arrive à son terme.
Elias regarda ses propres mains. À la lumière blafarde, ses jointures semblaient trop régulières. Il gratta la peau de son poignet avec la pointe de son couteau. Une entaille apparut. Il n'y eut pas de sang. Juste un liquide argenté et visqueux qui perla avant de se figer.
Le monde bascula. L'entrepôt, la poussière, l'odeur de gazole, tout sembla se déformer. Une nausée lui tordit les entrailles. Il regarda derrière Marcus. Dans l'ombre, alignés sur des rails de métal, des dizaines de corps étaient suspendus à des crochets. Ils étaient nus.
Tous possédaient son visage. Son nez. Ses cicatrices. Une armée d'Elias en attente.
Il laicha tomber son poignard. Le bruit du métal sur le béton fut le signal. Les trente Marcus s'élancèrent. Elias ouvrit la bouche pour hurler, mais seul un sifflement argenté s'échappa de ses lèvres tandis que la première main se refermait sur sa gorge.
Les doigts de Marcus s'enfoncèrent dans sa trachée. Une poigne de fer recouverte de cuir tiède. Elias griffa la peau de son agresseur. Un trait de liquide argenté jaillit, tachant ses phalanges.
D'un coup de rein, Elias entraîna le Marcus dans sa chute. Leurs corps percutèrent le sol. Il roula sur le côté, les muscles des jambes hurlant, et se redressa. Les vingt-neuf autres clones marchaient d'un pas cadencé.
— Tu te bats contre le futur, Elias. Tu es la version 1.0. Un produit périmé.
Elias sentit le liquide argenté couler de sa propre main. Ça ne coagulait pas. Ça coulait comme une huile synthétique. Un drone plongea vers lui, sa lentille rouge clignotant. Les paris grimpaient.
L’un des clones ramassa une barre de fer. Le métal grimaça contre le béton. Elias s’élança vers le premier Marcus, plongeant dans ses jambes. Le choc fut brutal, comme percuter un poteau. Il poussa de toutes ses forces. Le clone vacilla. Un autre Marcus s'approcha, la barre de fer levée. Elias pivota, utilisant le premier Marcus comme bouclier. Le coup de barre s'écrasa sur l'épaule du clone avec un bruit de tôle froissée. Pas de cri. Une gerbe d'argent éclaboussa le visage d'Elias. Le goût était atroce : un mélange de pile électrique et de menthe rance.
Derrière lui, les rails de métal gémirent. Un des corps suspendus — un exemplaire d'Elias — tressaillit. Une main se ferma. Une paupière s'ouvrit sur un iris bleu artificiel. Puis un deuxième Elias s'agita. Puis un troisième.
— Le Marché du Destin a tranché, Elias. Tu ne vaux plus rien vivant. Tes pièces détachées font l'objet d'une enchère record.
Elias fixa l'Elias qui marchait en tête des nus. C'était un miroir déformé. Il ferma les yeux, écoutant le seul bruit réel : son cœur. *Ba-doum.*
Le premier Elias nu bondit. Elias fit un pas de côté, brandissant son écharde de bois. Le choc l’envoya au sol. La poussière de béton s’engouffra dans ses narines. Au-dessus de lui, le double pesait des tonnes. Sa peau sentait le plastique chauffé. Les doigts du clone se refermèrent sur sa gorge. La pression était mécanique, constante.
Elias planta ses ongles dans les avant-bras de son agresseur. Il ne trouva qu'une fermeté élastique. Il ramena ses genoux vers sa poitrine et poussa. Le clone bascula, mais ne lâcha pas sa prise. Ils roulèrent dans la crasse.
— Dix mille crédits pour l’asphyxie, lança un des Marcus.
Elias parvint à libérer un bras. Il planta sa pointe de bois dans la cuisse du clone. Un bruit de déchirure, comme une lame dans du cuir épais. Le liquide argenté tacha le sol. Elias se dégagea en rampant, le dos contre une presse hydraulique rouillée.
Le Marcus défiguré émergea alors de l'ombre, une pince industrielle soudée à l'épaule.
— Modèle 743, dit le nouveau venu. Fin du contrat pour l'unité actuelle.
Le Marcus qui tenait Elias recula.
— Non, j'ai encore du temps !
— Le Marché a été racheté. Ils veulent plus de sang, moins de doutes.
La porte d'acier de l'usine céda avec un fracas de tonnerre. Une rangée de dix nouveaux Marcus entra, puis une autre. Tous avaient le même visage, mais leurs yeux n'étaient que des fentes sombres.
— Cible identifiée, dit un clone. Thème : Le Démantèlement.
Elias sentit l'urine lui chauffer les cuisses. Il vit une lame de cutter au sol, près du cadavre du premier clone. Il étira son bras valide, centimètre par centimètre. Ses doigts effleurèrent le plastique rugueux.
Le Marcus défiguré chargea les clones. L'épaule artificielle percuta un torse avec un bruit de cage thoracique qui explose. Elias agrippa le cutter, ramena la main vers son sternum. Un drone descendit si bas que le souffle des hélices ébouriffa ses cheveux.
Une main de fer se referma sur sa cheville. Elias fut traîné sur le béton, sa veste remontant jusqu'à son menton.
— Le public demande un prélèvement, dit le clone.
Elias attendit que le visage soit à portée. Il sentit l'odeur de savon neutre.
— Paye ta prime, ordure.
Il planta la lame dans le tendon d'Achille du clone. Un sifflement d'air s'échappa de la blessure. Elias se libéra et courut vers les cuves de stockage. Mais sur la passerelle, d'autres Marcus l'attendaient. L'un d'eux consulta un écran bleu.
— Ton cœur intéresse un collectionneur de la Zone Prime.
Elias se tassa contre la paroi froide d'une cuve. Les silhouettes se multipliaient. Quarante. Cinquante. Une muraille de chair familière.
Il leva les yeux vers la caméra. Le voyant rouge clignotait. Il comprit que le véritable traître n'était pas un homme, mais le budget. Et ce soir, le budget venait de commander une saison entière de ses hurlements.
Le premier Marcus leva sa barre de fer. Elias ferma les yeux. Le signal de départ ne venait pas d'un cri, mais d'un virement bancaire qu'il était le seul à ne pas entendre.
Le Masque Tombe
Elias pressa sa paume contre la paroi de béton brut. La rugosité du mur lui arracha un lambeau de peau sur la jointure des doigts. Il ne sentit pas la douleur tout de suite, seulement une chaleur poisseuse qui coulait sur son dos de main. Il s'arrêta un instant, non pas pour la blessure, mais parce qu’une petite peau sèche au bord de son pouce l’agaçait. Il tira dessus avec les dents, brutalement, jusqu’au sang. Ce geste stupide, presque machinal, le rattacha un instant au monde.
Ici, l’air n’avait plus la saveur de la rue. La poussière de pneu et les émanations des drones de surveillance avaient disparu. Ça sentait le fer froid, le liquide de refroidissement et cette sueur rance qui finit par coller aux vêtements après trois jours de traque.
Son cœur cognait si fort dans sa gorge qu’il avait du mal à déglutir. À sa gauche, un conduit d’aération recrachait un souffle tiède. Elias s’accroupit. Ses genoux craquèrent, un bruit sec qui résonna dans le couloir. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Rien. Juste l’ombre de la cage d’escalier qu’il venait de dévaler. Pourtant, une démangeaison persistante lui brûlait la nuque. La sensation d'un objectif braqué sur ses vertèbres. Le public aimait ce genre de moment. Les paris devaient s'envoler sur le Marché du Destin.
Ses doigts tremblèrent lorsqu’il sortit la carte d’accès. Elle était encore tachée d'un sang brun qui s'effritait sous son pouce. Il approcha le badge du lecteur. Le boîtier émit un sifflement qui lui vrilla les tympans. La diode passa au vert avec un claquement métallique. La porte blindée s'ébroua dans un grognement de machinerie lourde, déplaçant des tonnes d'acier pour lui ouvrir le ventre de la bête.
Elias s’engouffra à l'intérieur.
Le couloir n’avait rien de la ruine urbaine de Ville Zéro. Ici, les murs étaient tapissés de plaques blanches, striées de câbles qui couraient comme des veines apparentes. Des tuyaux translucides transportaient un liquide bleuâtre dont le flux pulsait de manière régulière. *Boum-boum. Boum-boum.* Le rythme d'un cœur au repos.
Il fit trois pas. Ses semelles en caoutchouc crissaient sur le revêtement synthétique.
Une voix plate, sans la moindre émotion, tomba du plafond :
— Sujet 402, progression enregistrée. Taux d'adrénaline : 88 %. Audience stable.
Elias se figea, les muscles contractés. Il ne regarda pas en haut. Il savait que les capteurs étaient partout, nichés dans les jointures des plaques.
— Allez vous faire foutre, murmura-t-il.
Sa voix n'était qu'un croassement. Sa gorge le brûlait. Il n'avait pas bu depuis la Zone Morte, douze heures plus tôt. Il passa la langue sur ses lèvres gercées, goûtant le sel de sa fatigue.
Au bout du tunnel, une double porte s’ouvrit. Ce n’était pas une salle de commande, mais une sorte de serre. Des rangées de piliers verticaux s'étendaient à perte de vue dans la pénombre, éclairées par la lueur blafarde des réservoirs. Chaque tube était rempli d'un gel visqueux. Et dans chaque tube, une silhouette flottait, recroquevillée.
Elias s'approcha du premier réservoir. Ses jambes pesaient une tonne. Il posa ses paumes contre la paroi tiède. À l'intérieur, un homme d'une cinquantaine d'années semblait dormir, les cheveux flottant comme des algues. Des fils d'argent s'enfonçaient dans son cuir chevelu. Ses paupières tressaillaient. Ses doigts s'agitaient par petits spasmes nerveux.
Elias comprit soudain que le bourdonnement qu'il entendait n'était pas celui des machines. C'était le son de milliers de rêves hachés, transformés en octets. Une récolte de données brute, extraite directement de la pulpe cérébrale.
Il avança plus profondément dans la forêt de tubes, cherchant une sortie, un interrupteur, n'importe quoi pour arrêter ce carnage. Il dépassa une femme, puis un adolescent dont le visage était déformé par un rictus de terreur.
Puis, il s'arrêta net devant le tube numéro 50.
Le gel était plus clair ici. Elias sentit l'air se raréfier dans ses poumons. Ses mains lâchèrent son arme, qui rebondit sur le sol avec un bruit sourd. Derrière la paroi, flottant dans le liquide, le visage qui le fixait de ses yeux clos était le sien.
La cicatrice en forme de croissant sur la pommette. Le grain de beauté sous l'oreille. La même mâchoire carrée.
Elias porta ses mains à son visage. Il griffa sa peau, cherchant la douleur, cherchant la preuve qu'il était du bon côté de la paroi. Ses ongles s'enfoncèrent dans sa joue, mais la sensation lui parvint avec un décalage d'une fraction de seconde. Un retard de traitement.
Il regarda le moniteur fixé au sommet du réservoir. Un chiffre clignotait en vert :
*FLUX SIMULÉ : 100 %.*
La sueur dégoulinait dans son cou, acide. Il leva sa main droite et pressa son index contre la paroi. Il voyait son doigt toucher la surface, mais le froid ne monta dans son bras qu'une demi-seconde plus tard. Une latence.
L'air sentait le chlore et le plastique chauffé. Il se détourna pour vomir, mais rien ne sortit. Juste une contraction sèche qui lui tordit les entrailles. Il fixa ses bottes. Elles étaient couvertes de la poussière grise de Ville Zéro. Cette poussière semblait tout à coup trop nette. Chaque grain était dessiné avec une précision maniaque.
— C'est pas possible, hoqueta-t-il.
Sa voix manquait de profondeur. Elle n'était qu'une onde sonore plate. Sous le moniteur, d'autres données défilaient :
*STRESS : 88 %*
*AUDIENCE ACTUELLE : 14,2 Millions*
*ENGAGEMENT : CRITIQUE*
Elias frappa la paroi de toutes ses forces. Son poing heurta la surface avec un bruit de plastique lourd. La douleur arriva, violente, mais trop tard. Un ajustement brutal pour le maintenir dans la fiction.
Il regarda à nouveau le corps dans le liquide. Le vrai Elias. La peau était d'un gris de cendre mouillée. Des bulles minuscules s'échappaient d'un masque fixé sur sa bouche.
Un bruit de succion retentit derrière lui. Une valve venait de s'ouvrir.
L'air de la salle changea. Le bourdonnement monta d'un ton, devenant un sifflement strident. Au bout de l'allée, une porte coulissa. Une silhouette se découpa dans l'embrasure. Elle portait une blouse sombre et tenait une tablette. L'homme marchait avec la nonchalance d'un technicien venant réparer une photocopieuse.
— Sujet 50, annonça la voix synthétique. Conscience de la simulation détectée. Niveau de rejet : Phase 4.
Elias voulut ramasser son arme, mais ses doigts se refermèrent sur le vide. Le pistolet n'était plus là. Il n'y avait plus que le sol quadrillé, propre, et cette odeur de désinfectant qui lui soulevait le cœur.
L'homme à la tablette s'arrêta à quelques mètres. Il tapota l'écran avec un stylet, l'air agacé.
— On a une fuite de données sur le canal sensoriel, dit-il sans lever les yeux. L'audience n'aime pas quand ils se posent des questions. Ça casse l'immersion. Réinitialisez-le.
Elias essaya de se ruer sur lui, mais ses jambes ne lui obéissaient plus. Il tomba à genoux. Le contact avec le sol était absent. Il flottait dans un espace gris. Ses mains commençaient à se dissoudre en pixels fins, une poussière de lumière qui s'envolait.
— Non ! cria-t-il.
Pour la première fois, l'homme immergé dans le tube ouvrit les yeux. Des globes vitreux, vides de toute intelligence.
L'homme à la blouse soupira.
— Augmentez la tension pour le prochain cycle. Le public a payé pour du drame, pas pour une crise existentielle. Envoyez la Prime Noire. On recommence à la séquence du crash.
Elias sentit une décharge de froid absolu pénétrer dans sa colonne vertébrale. Son champ de vision se rétrécit. Tout s'effaçait derrière un voile de neige statique. Juste avant le noir, il entendit le tintement d'une pièce de monnaie virtuelle. Une transaction. Sa vie venait d'être rachetée pour un nouveau tour.
La réalité glissa.
Quand il rouvrit les yeux, il était allongé sur le dos. De l'eau froide lui cinglait le visage. Il sentit le béton rugueux contre ses paumes. Il avait mal partout, mais il ne savait pas pourquoi. Une peur animale lui tordait le ventre.
Dans l'obscurité de la ruelle, un drone descendit en silence, son œil rouge braqué sur lui. Une petite notification lumineuse apparut dans le coin de sa vision : un symbole de dollar qui clignotait.
Elias se redressa, essuyant la boue sur son pantalon. Il sentit un pli désagréable dans sa chaussette, juste sous le talon, qui lui pinçait la peau à chaque mouvement. C'était agaçant. C'était réel.
L'audience venait de se connecter. Le spectacle pouvait reprendre.
Le Néant en Haute Définition
Le métal de la poignée lui brûla la paume. Elias sentit l'électricité statique redresser les poils de ses bras. L'alcôve empestait le plastique calciné et la sueur rance, une odeur de fin de parcours enfermée dans dix mètres carrés. Il s'appuya contre la cloison. Le contreplaqué tremblait sous l'effort des serveurs qui hurlaient de l'autre côté du mur. Un ronronnement sourd lui cognait dans les tempes comme un marteau.
Il voulut s'essuyer le front, mais ne fit qu'étaler une traînée de graisse sur son sourcil. Sa botte gauche lui pinçait le petit orteil — une paire de rebuts ramassée trois districts plus bas — et cette douleur banale le raccrochait encore un peu au réel.
Il fit un pas. Sa semelle s'accrocha à un câble dénudé. Elias manqua de basculer. Il se rattrapa à la console centrale, les doigts s'enfonçant dans une couche de poussière grise. Au-dessus de lui, une lampe pendue à un fil oscillait. Elle jetait des ombres saccadées sur les murs couverts de graffitis encore collants.
Elias fixa l'écran. La dalle scintillait, envoyant des éclats jaunes sur ses traits tirés. Sa paupière gauche tressautait. Un tic nerveux qu'il traînait depuis les bas-fonds de la Ville Zéro. Il tendit la main vers le clavier. Ses articulations protestèrent. Il avait ce goût de pile usagée dans la bouche, cette amertume qui monte quand on sait que le prochain geste est sans retour.
Sur la bordure droite, le compteur du « Marché du Destin » défilait à une vitesse folle. Les chiffres rouges s'affolaient.
*Prime Noire : 15 000 crédits. Cible : Elias. Statut : En attente.*
Le public voulait du sang. Il l'entendait presque, ce monstre à des millions de têtes, tapi derrière les capteurs optiques fixés au plafond. Une goutte de sueur froide coula le long de sa colonne vertébrale. Elle s'arrêta au niveau de sa ceinture, là où le tissu rêche du pantalon lui irritait la peau.
Ses doigts effleurèrent la touche « Entrée ». Elle était tiède.
— Ne fais pas ça.
La voix grésilla dans son oreillette. Un son sec, sans une once d'humanité. Elias ferma les yeux. C'était son agent de liaison, le type qui empochait une commission sur chacune de ses plaies ouvertes.
— Le flux est stable, Elias. On a un pic d'audience historique. Tiens encore dix minutes et tu rachètes ton Contrat Rouge. Tu sors libre.
Elias ne répondit pas. Sa gorge était trop sèche. Il se contenta de fixer l'icône au centre de l'interface : une corbeille entourée d'un liseré cramoisi. Le « Nettoyeur ». L'outil de dernier recours. En un clic, il effaçait tout : son matricule, ses dettes, et l'existence même de son équipe.
— Tu entends ce bruit ? murmura Elias.
— Quel bruit ? Elias, reste concentré. La meute 4 arrive par les conduits. Tu n'as que quelques secondes.
Ce n'était pas le bruit des ventilateurs. Ce n'était pas le pas lourd des tueurs. C'était le silence de la machine qui attendait qu'on l'éteigne.
Un voyant violet se mit à clignoter. Une Prime Noire venait d'être validée. Quelqu'un venait de payer une fortune pour injecter un gaz neurotoxique dans la pièce. Le premier sifflement monta d'une grille au ras du sol. La brûlure fut immédiate dans ses narines. Ses poumons se contractèrent. Il toussa, une quinte violente qui lui arracha un gémissement. Ses yeux pleuraient, brouillant les pixels de l'écran.
Il déplaça le curseur. La flèche blanche glissait avec une lenteur exaspérante.
— Elias ! hurla l'agent. Annule ! Si tu effaces tout, tu n'existes plus ! Tu ne seras même pas un cadavre, juste une erreur système !
Elias esquissa un sourire douloureux, révélant ses gencives rougies. Il pressa le bouton.
Un clic. Sec.
Sur l'écran : *Suppression des données globales en cours : 1 %...*
Les lumières vacillèrent. Le ronronnement des serveurs monta dans les aigus, devenant un sifflement insupportable. Le sol vibrait. Une odeur de cuivre surchauffé emplit l'espace. Elias s'effondra sur sa chaise, les membres lourds comme du plomb.
Soudain, la porte de l'alcôve explosa.
Le souffle le projeta contre le terminal. Son crâne heurta le bord de la console avec un bruit sourd, comme une masse tombant sur du bitume. Elias s'écrasa au sol, les oreilles sifflantes, le goût du fer et de la poussière dans la bouche. Des débris de bois calciné pleuvaient autour de lui.
À travers le voile de suie qui lui brûlait les paupières, il leva les yeux.
*33 %...*
La barre avançait avec une lenteur de supplicié.
— Elias ! Relève-toi ! Ils ont envoyé une Équipe de Nettoyage !
Elias ne répondit pas. Ses ongles s'arrachèrent sur le revêtement rugueux du sol alors qu'il cherchait un appui, laissant des traces sombres sur le gris du plancher. Il se redressa sur un coude. Une silhouette se découpa dans l'encadrement de la porte.
Massive, engoncée dans une armure de kevlar mat. Un casque intégral masquait son visage. L'homme tenait un fusil à pompe de calibre 12, le canon encore fumant. Il fit un pas, ses bottes tactiques crissant sur les débris de céramique.
— Écarte-toi du terminal, dit l'homme.
Sa voix était déformée par un synthétiseur, une vibration métallique qui résonna dans la poitrine d'Elias. Elias cracha un filet de sang. Sa main tremblante chercha la souris sur le bureau. Ses fibres nerveuses semblaient se consumer sous l'effet du gaz.
— Pourquoi ? croassa Elias. Le spectacle est fini.
— Rien n'est fini tant que la régie ne coupe pas. Tu coûtes trop cher à l'effacement. Bouge.
*42 %...*
L'air était saturé de fumée. Le Nettoyeur leva son arme. Le mouvement était fluide, précis. Le canon noir se fixa sur le front d'Elias.
— La main, ordonna l'homme. Retire ta main du bureau.
— Tu penses qu'ils te regardent encore ? chuchota Elias en fixant la lentille de la caméra sur l'épaule du tueur. Ils ne veulent pas me voir mourir. Ils veulent voir le monde s'effondrer. C'est ça, le vrai frisson.
Un clic métallique résonna. Le chien de l'arme venait d'être armé. Elias sentit l'adrénaline brûler ses veines. Il bondit.
Non pas vers l'homme, mais vers le clavier. Ses doigts frappèrent les touches.
*BOUM.*
Le coup de feu déchira l'air. La balle ne toucha pas Elias, mais s'écrasa dans le serveur, projetant une gerbe d'étincelles bleues. Elias s'agrippa au bord de l'écran, son visage à quelques centimètres de la dalle.
— Allez... Allez !
Le Nettoyeur rangea son fusil et déplia une matraque télescopique dans un sifflement d'acier. Le public aimait le contact physique. Le sang qui gicle sur l'objectif rapporte plus de points.
L'homme saisit Elias par la nuque. Ses gants en cuir durci s'enfoncèrent dans les chairs. Elias sentit ses vertèbres craquer. Il fut projeté contre le panneau électrique. Une décharge lui parcourut le corps, ses dents claquèrent avec une force telle qu'il crut qu'elles allaient voler en éclats.
— Le code, demanda le Nettoyeur en dominant son corps brisé. Le code d'arrêt. Maintenant.
*60 %...*
Elias leva un regard embrumé. Il sourit, les lèvres fendues.
— Le code... c'est que vous n'êtes rien sans nous.
La matraque s'abattit sur ses côtes. Un craquement sec. Elias s'effondra sur le côté, le souffle coupé, ses poumons refusant d'aspirer l'air chargé de suie. Pourtant, il ne détourna pas les yeux.
*68 %...*
Le Nettoyeur le saisit par les cheveux, forçant son visage contre l'écran.
— Arrête ça. On négocie un Contrat Rouge. Tu survis, on dit que c'était une mise en scène. Le public adorera le twist.
Elias sentait la chaleur du métal derrière lui.
— Regarde... souffla-t-il.
*82 %...*
Le Nettoyeur lâcha un jurement. Il se précipita vers le clavier, ses gros doigts frappant les touches pour contrer l'ordre.
— Qu'est-ce que tu as fait ?
— J'ai libéré les données, répondit Elias dans un râle. Toutes. Les contrats, les parieurs, les comptes cachés. Tout.
Dehors, un hurlement sourd monta des profondeurs du béton. Un grondement de foule qui fit trembler les murs.
*91 %...*
La lumière de l'écran faiblissait. Les pixels devenaient gris. Le système se dévorait lui-même.
— Ils vont nous tuer, murmura le Nettoyeur, sa voix redevenue humaine, terrifiée. S'ils perdent leurs accès, ils vont raser le bloc.
Elias ferma les yeux. La douleur dans ses côtes s'estompait, remplacée par un engourdissement froid.
— Laisse-les faire. Au moins, on ne sera plus en direct.
La barre atteignit 99 %.
Le curseur clignota une dernière fois. Le noir envahit l'écran, dévorant les noms et les visages. Le silence qui suivit fut une chute. Le bourdonnement des serveurs s'arrêta net. Les ventilateurs ralentirent dans un dernier gémissement. La lumière s'éteignit, plongeant l'alcôve dans une obscurité totale, seulement troublée par les braises rouges des débris.
Le flux était coupé. Ville Zéro n'était plus qu'un cadavre de béton.
Dans cette obscurité qui sentait le soufre, Elias resta immobile. Le Nettoyeur ne bougeait plus non plus, dépouillé de sa menace. C'est alors que le silence fut brisé par une voix légère, cristalline, filtrant à travers les haut-parleurs de secours.
— Maman ? dit la voix d'enfant. Maman, je peux rejouer ?
Elias sentit la morsure du métal contre sa cuisse alors qu’il reculait. Ses doigts rencontrèrent la console. Le plastique était moite, comme la peau d’un fiévreux. Dans le couloir, le fracas des bottes contre le béton se fit précis. Un talon écrasa un débris de verre. Puis, le cliquetis d'une culasse qu’on verrouille.
— Maman ?
La voix vibrait dans la structure même du bâtiment. Elias ne respirait plus. Sa main droite tremblait. Il la serra contre sa poitrine, sentant le coton de sa chemise imprégné de sueur.
À deux mètres, l'ombre du Nettoyeur restait figée. L'homme n'était plus en chasse. Il écoutait. Il avait peur. Un éclat de lumière rouge commença à pulser au plafond : l’éclairage de détresse. À chaque pulsation, la pièce apparaissait dans un flash sanglant.
— Ils sont là, souffla Elias.
Il ne désignait pas les soldats. Il pointait les écrans morts.
Le sol vibra d'un grondement mécanique. Un moteur géant que l'on forçait à repartir.
— Le système... balbutia Elias. Je l'ai tué.
Une nouvelle pulsation rouge éclaira une silhouette frêle dans l'embrasure de la porte. Une petite fille en robe de coton blanc, floue, comme une image mal détourée. Elle tenait une tablette dont l'écran brillait d'une lumière blanche insoutenable. Le Nettoyeur pivota, le doigt sur la gâchette.
— Ne bouge pas !
La gamine leva son visage. Elle n'avait pas d'yeux, juste deux fentes horizontales où défilait un flux de données.
— On ne peut pas effacer ce qui n'a jamais été écrit, Elias, dit la gamine.
Sa voix sortit directement de la bouche du Nettoyeur. L'homme lâcha son fusil. Il porta ses mains à sa gorge, ses doigts s'enfonçant dans sa propre chair. Elias sentit l'acide monter dans son œsophage.
Le stroboscope rouge s'accéléra, transformant la scène en un vieux film saccadé. Sur les murs, des courbes de paris et des noms d'investisseurs s'affichèrent en lettres de feu. Le Nettoyeur tomba à genoux, ses membres se tordant selon des angles impossibles. Un bruit d'os brisés emplit l'espace.
La porte blindée explosa. Les hommes du commando s'engouffrèrent, leurs lampes tactiques balayant les ténèbres.
— Cible identifiée !
Le faisceau d'une lampe frappa Elias. Il leva les mains. Le laser rouge de la visée se stabilisa au milieu de son front. Un point de chaleur minuscule.
— Attendez !
La petite fille avait disparu. Il ne restait que le corps brisé du Nettoyeur.
— Maman ? répéta la voix, saturant les haut-parleurs. Je peux rejouer ?
Le chef du commando fit un signe. Les canons se levèrent. Elias ferma les yeux. Sous ses paupières, il vit le code de la Ville Zéro. Il ne s'effaçait pas. Il se réécrivait.
— Niveau 1 chargé, murmura une voix synthétique à son oreille.
Le point rouge sur son front vibrait. Elias sentit une goutte de sueur glisser dans son sourcil, piquante. L’air était devenu trop propre, presque sucré. Le soldat devant lui fit un pas, sans aucun bruit de botte.
— Ne fais pas l’idiot, Elias.
— Je ne suis plus là, répondit Elias.
Son cœur cognait contre ses côtes. Il pivota brusquement. Ses mains s’abattirent sur le clavier.
— Cible en mouvement !
Un coup de crosse percuta son épaule. Une décharge blanche. Elias s'écroula, mais ses doigts restèrent accrochés à la console. Il tira sur un câble, le plastique lui entaillant la paume. Une pluie d'étincelles bleues jaillit.
— Tu ne peux pas gagner, cracha le soldat. Le Marché ne s'arrête jamais.
Elias sourit. Il avait trouvé une ligne de code isolée : « L'Option Zéro ». Il pressa la touche Entrée.
Un cri strident déchira l'air. Les écrans explosèrent. L'obscurité devint totale, pesante. Elias ne sentait plus le sol. Il flottait dans un bain de poix. Le silence lui bouchait les oreilles. Puis, un point blanc apparut au milieu du néant.
Elias tendit la main, mais ses membres pesaient une tonne. C'est alors qu'il entendit un frottement de tissu, comme quelqu'un qui s'installe dans un fauteuil.
— Maman ?
Un déclic retentit. Celui d'une manette qu'on branche. Elias voulut hurler, mais le noir l'engloutit. Les pixels de sa propre existence commencèrent à scintiller. Le système ne s'effondrait pas. Il redémarrait.
Elias pressa ses paumes contre ses paupières. Il sentait l’implant derrière son oreille gauche vibrer. Il visualisa le curseur de suppression. Il devait arracher les câbles invisibles.
— Maman ? répéta la voix.
Une odeur de talc et de vieux jouets monta à ses narines. Sa gorge se serra. Le monde se reconstruisait avec une lenteur de torture. Le béton revenait sous ses ongles. Quelqu’un était là.
Une petite main se posa sur son épaule. Les doigts étaient froids. Elias ouvrit les yeux. La lueur blanche était devenue un écran géant affichant son propre prix : 150 000 $.
Il se plia en deux, les mains enfoncées dans les débris. Il sentit une pointe de métal lui déchirer la paume. La douleur était réelle. Trop réelle.
— Maman a dit que c’était mon tour, murmura la voix.
Elias se redressa. Il vit une faille dans le code. Un morceau de drone brillait au sol. Il le saisit, les bords tranchants comme des rasoirs.
— Regarde, Elias. On va bien s'amuser.
Il leva le métal vers son cou, là où l’implant battait. La Prime Noire venait de doubler. Il enfonça la pointe. Un millimètre. Une explosion blanche dans son cerveau.
— Tu vas te faire gronder, chuchota l’enfant.
Le sol se déroba. Elias resta suspendu. Tout était noir, sauf l'enfant devant lui, en robe jaune sale, tenant une manette dont les fils entraient dans ses poignets.
— C'est mon tour maintenant.
Elle pressa un bouton. Elias sentit ses os craquer. Sa structure était réécrite. Il devenait une variable. Une pièce petite apparut autour de lui, sentant la colle forte. Une télévision diffusait des images de lui.
Elias rampa sur le parquet vermoulu. Ses doigts laissaient des traces de suie.
— Maman ? appela-t-il.
C'était une voix de petit garçon. Il regarda ses mains. Petites. Tachées d'encre. Ses genoux étaient écorchés, avec des croûtes sèches qu'il avait envie de gratter. Il rampa vers le poste.
— Tu n'as nulle part où aller, dit la petite fille derrière lui. Le système veut une fin.
Elias fixa la grosse molette en plastique gris du téléviseur.
— Non.
Il agrippa le plastique, sentant la décharge d'électricité statique. Il tourna au-delà de la butée. Le bouton céda. Il enfonça ses doigts dans la fente. Des échardes se logèrent sous ses ongles. Derrière l'écran, il saisit les fils incandescents du code. Ses bras se transformèrent en fumée grise.
— Supprimer, gronda-t-il.
Il tira. Le papier peint se détacha. La télévision implosa. La petite fille s'effilocha.
— Tu vas tout casser...
Un bruit de déchirement. L'image s'éteignit. Le silence revint, lourd. Elias flottait dans un vide sans écho. Il ne sentait plus ses mains. Il n'était plus qu'une volonté pure. Il donna une dernière secousse.
Le monde s'éteignit pour de bon. Elias perdit la notion de ses membres. Il était enfermé dans le coffre-fort de sa propre conscience, écoutant le sang cogner dans ses tempes. Une fréquence haute lui vrilla les dents. Un petit point blanc apparut devant lui. Le murmure revint, juste contre son oreille.
— Maman, je peux rejouer ?
Un déclic sec. Celui d'une manette qu'on rallume.