Son Visage Est Partout
Par Raven — Thriller Psychologique
L’odeur de la térébenthine est la seule chose qui m’empêche de vomir mon propre passé. Elle sature l’air, épaisse, chimique, une barrière invisible entre mes poumons et le monde extérieur. Ici, au quatorzième étage, l’atelier est un sanctuaire d’asphyxie contrôlée. Les fenêtres sont scellées, le ver...
La Symétrie du Vide
L’odeur de la térébenthine est la seule chose qui m’empêche de vomir mon propre passé. Elle sature l’air, épaisse, chimique, une barrière invisible entre mes poumons et le monde extérieur. Ici, au quatorzième étage, l’atelier est un sanctuaire d’asphyxie contrôlée. Les fenêtres sont scellées, le verre doublé pour étouffer le murmure de la ville qui rampe en bas, comme une bête affamée.
Je tiens le scalpel entre le pouce et l’index. Mes doigts sont jaunis par les solvants, la peau tannée, craquelée aux jointures, une cartographie de ma propre érosion. Devant moi, posé sur le chevalet comme un patient sur une table d’opération, le portrait d’une aristocrate du XVIIIe siècle. Elle a le regard vide des morts qui en savent trop. Une fissure court le long de sa joue gauche, une cicatrice de vernis oxydé qui insulte la géométrie de son visage.
Je ne supporte pas les fissures.
Je plonge un coton-tige dans un mélange de diméthylformamide et d’éthanol. Un dosage précis. La moindre erreur et je dissous l’âme de cette femme, j’atteins la couche picturale, je commets un meurtre esthétique. Mes yeux brûlent. C’est une douleur familière, presque réconfortante. Elle me rappelle que je suis encore capable de ressentir quelque chose au-delà de la peur.
Un, deux, trois. Je compte mes respirations.
Le visage de la marquise est presque parfait. Ses yeux sont à la distance exacte l’un de l’autre, répondant à la règle des tiers avec une obéissance servile. La symétrie est la seule morale en laquelle je crois encore. Si le monde était parfaitement symétrique, il n'y aurait pas d'aspérités où la douleur pourrait s'accrocher. Pas de recoins sombres. Pas de Julian.
Mon poignet tremble. Une fraction de millimètre.
*Respire, Elara.*
Le souvenir de sa main sur ma mâchoire revient, une réminiscence tactile si forte que je sens l'odeur de son après-rasage — un mélange de cèdre et d'acier froid — filtrer à travers la térébenthine. Julian ne frappait pas avec la rage désordonnée des hommes faibles. Il frappait avec la précision d’un horloger. Il disait que mon visage était une ébauche qu'il devait parfaire.
« Ta pommette droite est légèrement plus saillante que la gauche, Elara. C’est un bruit parasite dans ma vision. »
Il avait dit ça juste avant de presser son pouce dans l'orbite de mon œil, cherchant à "rééquilibrer" la structure.
Je repose le scalpel. Mes mains ne sont plus à moi. Elles appartiennent à la paranoïa. Je me lève, le tablier de cuir lourd frottant contre mes cuisses. Je marche vers le miroir de l’entrée, celui que je n’ai pas encore recouvert de lin blanc. Je ne devrais pas. C’est une rechute.
Je regarde mon reflet. Une porcelaine fissurée. Je ne vois pas mes yeux, je vois les mesures. L'espace entre le nez et la lèvre supérieure. L'angle de la mâchoire. Je cherche le défaut. Je cherche la trace de ses doigts. On dit que les cellules se régénèrent tous les sept ans, que dans sept ans, je ne porterai plus une seule trace physique de lui. Mais la mémoire est un solvant plus puissant que le temps. Elle décape tout, sauf l'horreur.
Soudain, un bruit. Un choc sourd contre la porte blindée.
Je me fige. Mon cœur tape contre mes côtes, un métronome détraqué. Un, deux, trois... cinq. Pas de quatre. Le quatre est une trahison.
Je m'approche de l'œilleton. L'optique déforme le couloir, créant une perspective cauchemardesque, un tunnel de béton qui semble s'étirer à l'infini. Il n'y a personne. Juste un courant d'air qui fait osciller le plafonnier au bout de l'étage. La lumière clignote, un morse pour les damnés.
Je retourne à mon établi. Je dois finir ce portrait. La marquise attend sa rédemption chimique.
Je reprends le coton-tige. Le mouvement est répétitif, hypnotique. Je nettoie la fissure. Le vernis jauni s'efface, révélant la chair peinte, rose et fraîche comme si elle venait d'être tranchée. C’est là que je le vois.
Sous la couche de crasse séculaire, l’artiste a commis une erreur. Un cil trop long. Une asymétrie de la pupille droite. Une anomalie génétique figée dans l'huile.
La nausée monte, acide. Je frotte plus fort. Je ne veux pas de cette imperfection. Je veux que tout soit lisse. Je veux que le monde soit un miroir plat, sans profondeur, sans endroit où se cacher.
*« Tu es obsédée par la surface, Elara, parce que tu as peur de ce qu’il y a dessous »*, chuchote la voix de Julian dans mon crâne. *« Mais la surface, c’est moi qui l’ai dessinée. »*
Je ferme les yeux. Je vois son visage. Ces traits d'une perfection mathématique qui m'ont séduite avant de m'emprisonner. Ce nez droit, cette bouche aux commissures identiques, ce front haut, impénétrable comme une muraille de marbre. Sa beauté était une arme de siège.
Je rouvre les yeux. Le portrait de la marquise semble changer sous mon regard. Est-ce l’effet des vapeurs de solvant ? Les ombres sur la toile bougent. Le menton semble s'allonger. La structure osseuse se modifie. Pendant une seconde, une seconde terrifiante, ce n’est plus une femme du XVIIIe siècle que je restaure.
Ce sont les yeux de Julian qui me fixent à travers le glacis.
Je lâche le coton-tige. Il roule sur le sol, ramassant la poussière, une souillure supplémentaire.
Je recule, mes hanches cognent contre une console chargée de flacons. Un pot de vernis tombe et se brise. Le liquide visqueux se répand sur le parquet, une flaque sombre qui ressemble à du sang transparent.
Je dois sortir. L’air est devenu solide. Il me compresse la poitrine.
Je retire mon tablier d'un geste erratique, mes doigts s'emmêlant dans les cordons. Je ne prends pas de manteau, je ne prends pas mes clés. Je déverrouille les trois serrures, le métal grinçant comme un reproche.
Le couloir est vide, baigné dans cette lumière crue, clinique. Je me dirige vers l’ascenseur. Les parois en inox sont des miroirs impitoyables. Je fixe le sol, mes chaussures tachées de pigments. Je ne veux pas voir mon visage. Je ne veux pas voir comment j'ai changé depuis qu'il est parti. Ou depuis qu'il est partout.
L’ascenseur descend. Un poids dans l’estomac. Quatorze, treize, douze...
Au rez-de-chaussée, les portes s'ouvrent sur le hall de l'immeuble. Le concierge, M. Torrence, est derrière son comptoir. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, d’ordinaire bouffi et fatigué.
« Bonne soirée, Mademoiselle Vance », dit-il sans lever les yeux de son journal.
Je m'arrête. Sa voix est différente. Plus claire. Plus... mélodieuse.
Il lève la tête.
Le souffle me manque. Mon sang se change en éther.
Ce n’est pas M. Torrence. Enfin, si, c’est son uniforme, son badge, son journal. Mais son visage... Ses traits sont sculptés, la mâchoire est anguleuse, les yeux d'un bleu chirurgical, d'une symétrie insoutenable.
C’est le visage de Julian.
Je titube en arrière, manquant de tomber.
« Quelque chose ne va pas ? » demande-t-il.
C’est le sourire de Julian. Cette petite remontée du coin gauche de la lèvre, exactement trois millimètres plus haut que le droit, la seule asymétrie qu'il s'autorisait, comme une signature.
Je ne réponds pas. Je me rue vers la porte vitrée. Je bouscule un livreur qui entre.
« Attention, madame ! » lance le livreur.
Je me retourne, le cœur au bord de l'explosion. Le livreur porte une casquette rouge. Sous la visière, le même nez droit. Les mêmes pommettes hautes. La même perfection prédatrice.
Julian. Encore Julian.
Je sors sur le trottoir. L’air frais me frappe, mais il n’y a pas d’oxygène ici. La rue est bondée. C’est l’heure de sortie des bureaux. Une marée humaine déferle sur le béton.
Je regarde autour de moi, les yeux écarquillés, cherchant une anomalie, un visage de travers, un nez cassé, une verrue, n'importe quelle laideur humaine pour me rassurer.
Un homme en costume traverse la rue. Julian.
Une femme qui attend le bus. Elle a les cheveux longs, mais son visage... cette structure osseuse, cette symétrie absolue... c’est Lui.
Un adolescent sur un skateboard. Julian.
Ils ne se ressemblent pas tous comme des jumeaux. C'est plus subtil, plus insidieux. C'est une standardisation de la chair. Comme si le monde entier avait décidé d'adopter le même moule, la même esthétique souveraine.
Le visage de mon agresseur est devenu le papier peint de la réalité.
Je me plaque contre le mur de briques de mon immeuble. La texture rugueuse me griffe le dos, me rappelant que la matière existe encore. Je ferme les yeux, mais le visage est imprimé sur mes rétines.
*« Tu ne peux pas me fuir, Elara. Je suis la norme. Je suis l'équilibre. »*
Je commence à courir. Je ne sais pas où je vais. Je fuis la symétrie. Je fuis la perfection. Je cherche une fissure où m'effondrer, mais la ville est devenue une galerie de portraits identiques, une épidémie de beauté qui dévore tout sur son passage.
Chaque regard croisé est une lame de scalpel. Chaque sourire est une suture.
Je cours jusqu'à ce que mes poumons brûlent plus que la térébenthine. Je m'arrête devant la vitrine d'une pharmacie. Les néons blancs crachent une lumière crue.
Sur les affiches publicitaires pour de la crème solaire, pour du dentifrice, pour des vitamines...
Tous. Ils ont tous son visage.
Une femme sort de la pharmacie. Elle me regarde avec une pitié froide. Ses traits sont d’une harmonie terrifiante. Elle est magnifique. Elle est monstrueuse.
« Vous avez besoin d’aide ? » demande-t-elle avec la voix de mon cauchemar.
Je recule dans l'ombre d'une ruelle. Mes mains tremblent de façon incontrôlable. Je regarde mes propres doigts. Sont-ils encore les miens ? Ou sont-ils en train de se transformer, de se lisser, de s'aligner sur le canon universel ?
L'asymétrie est morte. Le chaos a été vaincu par la chirurgie ou par la folie.
Je m'accroupis par terre, au milieu des détritus, la seule chose qui semble encore avoir le droit d'être informe. Je cache mon visage dans mes mains, espérant que si je ne les vois pas, ils cesseront d'exister.
Mais je sens mon propre visage sous mes doigts. Ma mâchoire. Mes pommettes.
Je commence à tâtonner ma peau avec une frénésie de maniaque. Je cherche la fissure. Je cherche le défaut.
S’il est partout, alors il est aussi en moi.
Et dans le silence de la ruelle, j'entends le rire de Julian, multiplié par dix millions d'habitants. Le monde n'est plus une ville. C'est un sanctuaire à sa gloire. Et moi, je suis la seule iconoclaste dans une église de miroirs.
Je dois trouver le Dr Kreisler. Je dois comprendre comment le scalpel a pu remplacer la genèse.
Je relève la tête. Au bout de la ruelle, un homme passe. Il s'arrête et me regarde. Il a le visage de Julian. Il incline la tête, exactement comme Julian le faisait quand il s'apprêtait à me "corriger".
« Elara ? » dit-il.
Ce n'est pas lui. C'est un étranger. Mais l'étranger porte le masque de mon bourreau.
Je me lève et je m'enfonce dans le noir. La traque a commencé, mais cette fois, la proie est entourée par un million de versions du chasseur.
La symétrie du vide est absolue.
Le Premier Reflet
La rame de la ligne 13 grinçait, un râle de métal contre métal qui me sciait les vertèbres. L’air était une mélasse tiède, saturée d’ozone, de sueur aigre et de ce parfum bon marché qui s’accroche aux tissus comme une moisissure. Je me tenais à la barre centrale, mes doigts crispés sur le métal froid, sentant chaque vibration remonter le long de mon radius jusqu’à mon épaule. Pour une restauratrice d’art, le monde n’est jamais qu’une succession de couches à décaper, de vernis jaunis et de fissures à combler. Mais ici, sous la terre, dans ce boyau de béton, tout semblait irrémédiablement souillé.
Je fixais mes propres mains. Des taches de térébenthine et de bleu de Prusse marquaient mes cuticules. Des mains d’artisan. Des mains qui savent comment effacer un outrage sur une toile du XVIIe siècle, mais qui restent impuissantes face à la décomposition de leur propre calme.
Le train tressauta. Une secousse brutale. Mon regard fut projeté vers la gauche, vers les sièges en skaï élimé.
Et c’est là que je le vis.
Il était assis, une tablette à la main, la jambe repliée sur le genou avec cette désinvolture aristocratique que je connaissais par cœur. Ce n'était pas un homme. C'était une insulte à la probabilité.
La mâchoire. Cette ligne droite, impitoyable, taillée dans un marbre invisible. Le nez, une arête parfaite, sans l'ombre d'une déviation, respectant le nombre d'or avec une précision qui frisait l'obscénité. Et les yeux. Ce bleu chirurgical, une teinte délavée par l’éther, qui semblait sonder non pas la tablette qu’il tenait, mais la structure atomique de l’air devant lui.
Julian.
Mon cœur fit un bond de proie acculée, frappant contre mes côtes avec une violence qui me coupa le souffle. Ma gorge se resserra, un étau de fer chauffé à blanc. Mes poumons refusèrent de se gonfler, l’oxygène devenant soudain trop rare, trop lourd.
*Respire, Elara. C’est une rémanence. Une persistance rétinienne de ton traumatisme.*
Je détournai les yeux, fixant désespérément une affiche publicitaire pour un parfum, mais les lettres dansaient devant moi. Je comptais. Un, deux, trois... la symétrie. Toujours la symétrie. Je cherchais à me raccrocher aux proportions de la rame, à l'alignement des rivets au plafond. Mais mon regard, traître, revint vers lui.
L’homme tourna la tête.
Ce mouvement. Cette inclinaison de trente degrés, lente, précise, comme un prédateur qui détecte une vibration inhabituelle dans la canopée. Il me regarda. Pas un regard d’inconnu croisé par hasard, mais un regard de reconnaissance glacée. Le même sourcil gauche légèrement plus haut que le droit — la seule imperfection que Julian avait toujours refusé de corriger, la considérant comme sa « signature divine ».
— Julian ? murmurai-je.
Le mot mourut sur mes lèvres, étouffé par le vacarme du tunnel. L’homme ne cilla pas. Il esquissa un sourire. Un sourire qui ne mobilisait que les muscles zygomatiques, laissant les yeux morts, inexpressifs. C'était le sourire d'un masque de cire placé devant un incendie.
— Prochaine station : Miromesnil, cracha le haut-parleur dans un grésillement atroce.
Le train freina. Je manquai de tomber. Mon corps n'était plus qu'un amas de nerfs à vif. Je devais sortir. Je devais m'arracher à cette boîte de conserve pressurisée avant que les parois ne se rejoignent pour m'écraser. Les portes coulissèrent avec un sifflement pneumatique. Je me ruai dehors, bousculant une vieille femme, ignorant les protestations, mes talons claquant sur le carrelage poisseux du quai comme des coups de feu.
Je ne me retournai pas. Pas tout de suite. Je montai les escaliers quatre à quatre, mes muscles brûlant de l'acide lactique de la terreur. Arrivée en haut, près des portillons, je risquai un coup d'œil derrière moi.
Il était là.
Il montait les marches avec une lenteur calculée, une élégance qui jurait avec la précipitation désordonnée de la foule. Mais derrière lui, un autre homme apparaissait. Puis un troisième, sortant d'une autre rame.
Ils avaient tous la même mâchoire. Le même nez. Le même bleu chirurgical dans le regard.
Une armée de clones en costume de série, une prolifération de la perfection esthétique qui transformait le métro en une galerie de miroirs déformants. Ce n'était pas Julian. C'était son écho. C'était sa contagion.
Je passai le portillon en force et me jetai dans la rue.
L’air extérieur ne m’apporta aucun soulagement. La ville n’était plus un refuge, c’était un théâtre anatomique à ciel ouvert. Je marchais vite, la tête baissée, fixant le goudron, les fissures du trottoir, n'importe quoi pourvu que ce ne soit pas un visage. Mais les reflets dans les vitrines des magasins me trahissaient. Partout, sur les affiches de mode, sur les écrans géants des abribus, le visage de Julian s'étalait. "L'Idéal", disait un slogan. "La Beauté Absolue", clamait un autre.
Le monde avait décidé de se reconstruire à l'image de mon bourreau.
Quand j'atteignis enfin mon immeuble, mes mains tremblaient tellement que je mis de longues secondes à insérer la clé dans la serrure. Je m'engouffrai dans le hall, ignorant l'ascenseur — une cage de verre trop exposée — pour me ruer dans l'escalier de service. Quatorze étages. Quatorze étages de pénombre et d'odeur de poussière.
Arrivée sur le palier, je verrouillai la porte derrière moi. Un tour. Deux tours. La chaîne de sécurité. Le verrou de sûreté.
Je m'effondrai contre le bois froid, glissant jusqu'au sol. Mon appartement était plongé dans une pénombre protectrice. J'avais pris soin de recouvrir chaque surface réfléchissante de lin blanc. Les miroirs étaient des fantômes muets, les cadres des photos, des surfaces opaques. Ici, le visage n'existait plus. Ici, l'identité était une notion abstraite, dissoute dans l'odeur des solvants et de la cire d'abeille.
— Il n'est pas là, soufflai-je. Il n'est nulle part.
Mais le silence de l'appartement semblait bourdonner de sa présence. Julian était un maître de l'espace. Il savait comment occuper une pièce sans y être, comment saturer l'oxygène de sa volonté.
Je me levai péniblement et me dirigeai vers l'atelier, la seule pièce où je me sentais encore un peu maîtresse de mon destin. Sur le chevalet, une madone du XVe siècle attendait ses soins. Son visage était en partie effacé, rongé par le temps et l'humidité. Une asymétrie salvatrice. Je caressai la toile du bout des doigts. La texture craquelée me rassurait. La ruine est honnête. La ruine ne ment pas.
Soudain, je sentis une démangeaison insupportable sur mes propres joues.
Je me dirigeai vers le grand miroir du salon, celui que j'avais recouvert d'un drap de lin particulièrement épais. Mes mains saisirent le tissu. Je savais que c'était une erreur. Je savais que la psychose se nourrit de ce que l'on cherche à vérifier.
Je tirai d'un coup sec.
Le miroir me renvoya mon image. Mon teint de porcelaine fissurée, mes cernes sombres, mes lèvres gercées. Mais en regardant de plus près, sous la lumière crue du plafonnier que je venais d'allumer, je crus voir une modification.
Était-ce l'angle de ma mâchoire ? Était-ce la courbe de mon arcade sourcilière ?
J'approchai mon visage à quelques centimètres du verre. Je touchai ma peau. Elle semblait trop lisse. Trop régulière. Comme si, à force de voir son visage partout, mon propre corps avait commencé à capituler, à se réorganiser selon les standards de la clinique clandestine. Comme si mes cellules, traîtresses, cherchaient à plaire à l'original en imitant la copie.
— Non, hurlai-je en frappant le miroir du plat de la main.
Le verre ne se brisa pas. Il resta froid, indifférent.
Je courus vers la cuisine, ouvris le tiroir des ustensiles et en sortis un scalpel que j'utilisais pour les découpes de précision. Je revins devant le miroir.
*S'il est en moi, je dois l'extraire.*
La pointe de la lame effleura ma pommette. Une petite goutte de sang, d'un rouge vibrant, apparut. Elle coula lentement le long de mon visage, une ligne brisée, une imperfection magnifique, une preuve que j'étais encore capable de chaos.
C’est alors que le téléphone fixe se mit à sonner.
Le son était strident, une décharge électrique dans le silence mortuaire de la pièce. Je ne répondais jamais. Personne n'avait mon numéro, à part ma banque et mon assureur.
Je m'approchai de l'appareil, le scalpel toujours en main. Le répondeur se déclencha.
D'abord, un simple souffle. Puis, une voix. Une voix qui avait la texture de la soie et la froideur de l'acier chirurgical.
— Tu as toujours eu un problème avec les finitions, Elara. Tu préfères les ruines aux édifices achevés. Mais regarde autour de toi. Le monde se termine enfin. Il devient lisible. Il devient... moi.
Je lâchai le scalpel. Il rebondit sur le parquet avec un tintement sinistre.
— Ne touche pas à ton visage, reprit la voix de Julian à travers le haut-parleur. Tu es la dernière toile qu'il me reste à restaurer. Le Dr Kreisler m'a promis que ton cas serait... spécial.
Je me jetai sur l'appareil et l'arrachai de la prise murale. Le silence revint, mais il était trop tard. L'air était infecté.
Je retournai dans l'entrée et m'accroupis contre la porte, serrant mes genoux contre ma poitrine. Dans le couloir de l'immeuble, j'entendis des bruits de pas. Des pas lourds, rythmés, identiques. Plusieurs personnes marchaient à l'unisson.
Ils s'arrêtèrent devant ma porte.
Je retenais ma respiration, mon cœur tambourinant dans mes oreilles. À travers l'œilleton, je savais ce que je verrais. Je savais que si je regardais, je verrais dix, vingt versions de lui, attendant patiemment que je leur ouvre, ou que je devienne enfin l'une des leurs.
Je fermai les yeux. L'asymétrie était morte. Et dans le noir de mes paupières, je vis son sourire se dessiner, parfait, immuable, éternel.
La ville n'était plus une ville. C'était un visage qui se refermait sur moi.
Épidémie de Soie
La lumière bleue de l’écran léchait le linceul des miroirs, une lueur spectrale qui découpait la pièce en angles tranchants. Je ne savais plus si j'étais la restauratrice ou l’œuvre en train de s’écailler. Sous mes ongles, il restait des résidus de solvant, une odeur d’acétone qui me piquait la gorge, vestige d’une journée passée à tenter de gratter l’identité d’un saint anonyme du XVIIe siècle. Mais les saints ne m’intéressaient plus. Seuls les démons avaient du relief.
Le silence dans l’appartement était une insulte. Derrière la porte, les pas s'étaient tus, mais leur absence était plus lourde que leur martèlement. Ils étaient là, statiques, une armée de clones en attente d'une consigne que seul le vide pouvait leur donner.
Je tendis une main tremblante vers la télécommande. Le geste était obscène, presque une automutilation. J'avais besoin de voir. J'avais besoin de savoir si le poison avait déjà atteint les racines du monde.
L'écran s'alluma sur un plateau de télévision baigné d'une clarté chirurgicale. Une journaliste, dont les traits semblaient avoir été lissés à la truelle par une main trop zélée, souriait avec une ferveur de convertie.
— "Le phénomène ne faiblit pas," gazouilla-t-elle, sa voix saturée d'un enthousiasme qui ressemblait à de l'hystérie contenue. "D'abord marginal, le 'Look Julian' s'impose désormais comme la norme absolue de l'élégance masculine. De Wall Street aux faubourgs de Berlin, l'asymétrie n'est plus une fatalité, c'est une faute de goût."
Un reportage commença. Les images défilèrent comme les diapositives d'un cauchemar ordonné. Un défilé de mode. Des hommes, alignés comme des bustes de marbre dans une galerie de copies romaines. Ils portaient tous le même menton volontaire, la même arête nasale d'une rectitude mathématique, et surtout, ces yeux d'un bleu polaire, ce regard qui vous fixait sans jamais vous voir, parce qu'il n'était occupé qu'à s'admirer lui-même dans le reflet de votre terreur.
C’était lui. C’était Julian. Multiplié. Industrialisé.
Une nausée acide monta dans ma gorge. Je me rappelai la sensation de ses mains sur mon cou, la précision de ses doigts qui cherchaient toujours le point de rupture, le point où l'os cède sous la volonté du maître. Et maintenant, cette volonté était devenue une denrée de luxe. On payait pour porter le visage de mon violeur. On payait pour transformer la ville en une immense salle de bal où chaque danseur était l'homme qui avait failli me détruire.
— "Nous accueillons le Dr Kreisler," reprit la journaliste.
Le cadre s'élargit. Kreisler était là. Il ne ressemblait pas à un médecin, mais à un horloger de la chair. Ses lunettes reflétaient les projecteurs du studio, transformant ses yeux en deux disques d'acier aveugles. À ses côtés, un jeune homme d'une vingtaine d'années, dont le visage était encore bandé de compresses de soie.
— "Dr Kreisler, expliquez-nous cette fascination pour le visage de celui qu'on appelle 'L'Idéal'."
Kreisler sourit. Un sourire qui ne mobilisait aucun muscle inutile, une économie de mouvement qui me fit frissonner.
— "L'humanité souffre d'un chaos génétique, voyez-vous. La nature est une artiste brouillonne, elle laisse des cicatrices, des proportions aléatoires, des erreurs de symétrie qui polluent notre perception de l'harmonie. Julian n'est pas un homme. C'est une proportion d'or. En le clonant chirurgicalement, nous ne créons pas des copies, nous restaurons l'ordre."
Il posa ses mains gantées de latex sur les épaules du jeune homme bandé. Le geste était d'une tendresse prédatrice.
— "Ce garçon était ordinaire. Insignifiant. Invisible. Dans quelques instants, il sera magnifique. Il sera immortel. Il sera... lisible."
Kreisler commença à défaire les bandes. Lentement. Avec une théâtralité qui me fit hurler intérieurement. La soie glissait, révélant d'abord le front haut, puis les arcades sourcilières, d'une perfection glaçante. Lorsque le dernier pan de tissu tomba, le public sur le plateau retint son souffle. Un murmure d'adoration monta des enceintes de ma télévision.
Le visage de Julian apparut. Neuf. Lisse. Sans l'ombre d'un doute. Le jeune homme ouvrit les yeux — les yeux de Julian — et se regarda dans un miroir qu'on lui tendait. Il ne sourit pas. Il se contenta de contempler sa propre divinité retrouvée.
— "C'est divin," murmura la journaliste, les larmes aux yeux. "On dirait qu'il n'a jamais souffert."
— "La souffrance est une asymétrie de l'âme," répondit Kreisler. "Nous l'avons effacée."
Je coupai le son, mais l'image resta. Ce visage. Cette épidémie de perfection qui se répandait comme une gangrène propre. Je me levai, les jambes en coton, et marchai jusqu'à la fenêtre de mon salon.
J'habitais au quatorzième étage, un perchoir au-dessus de la fourmilière. Je soulevai le rideau, juste assez pour voir la rue en contrebas. La nuit était tombée, mais la ville brillait d'une intensité maladive. Les enseignes lumineuses projetaient des ombres déformées sur le trottoir.
Et là, sous un réverbère, je les vis.
Trois hommes discutaient. Ils portaient des trench-coats identiques. Ils se tournaient les uns vers les autres, et même de cette hauteur, la répétition de leur profil était indéniable. C’était une chorégraphie de spectres. Un peu plus loin, un couple marchait. L’homme avait le visage de Julian. La femme le regardait avec une dévotion qui me donna envie d'arracher mes propres yeux. Elle ne voyait pas un homme ; elle vénérait une icône. Elle aimait le monstre, non pas pour sa monstruosité, mais pour la géométrie de son crime.
Le monde était devenu un sanctuaire à la gloire de mon traumatisme.
Je lâchai le rideau et me reculai dans l'ombre de la pièce. Mon regard tomba sur ma table de travail. Mes scalpels de restauration, mes flacons de vernis, mes pinceaux en poils de martre. J'avais passé ma vie à réparer les outrages du temps sur les visages des autres, à combler les lacunes, à recréer l'illusion de l'intégrité.
Je me sentis soudain comme une imposture. Comment pouvais-je restaurer quoi que ce soit quand l'original lui-même était devenu une marchandise de masse ?
Un bruit sec me fit sursauter. Quelqu'un venait de glisser quelque chose sous ma porte d'entrée.
Je restai pétrifiée, le cœur cognant contre mes côtes comme un animal en cage. Le silence reprit ses droits, épais, visqueux. Je m'approchai à pas de loup. Une enveloppe de papier glacé reposait sur le parquet. Une enveloppe d'un blanc chirurgical, sans timbre, sans nom.
Mes doigts tremblaient tellement que je manquai de déchirer le papier. À l'intérieur, une seule photographie.
C'était moi. Ou plutôt, ce qu'il restait de moi. Une photo de moi prise à mon insu, dans mon atelier, penchée sur une toile. Mais mon visage avait été gratté sur le tirage. À la place de mes traits, quelqu'un avait collé, avec une précision maniaque, les yeux de Julian.
Au dos, une écriture fine, élégante, que je ne connaissais que trop bien :
*"Tu es la seule pièce qui manque au puzzle, Elara. Ne lutte pas contre la symétrie. L'harmonie t'attend au bout du scalpel. Kreisler a déjà préparé tes nouvelles proportions. Tu ne seras plus une victime. Tu seras ma plus belle répétition."*
Un cri resta bloqué dans ma gorge. Ce n'était pas seulement une menace. C'était une invitation au suicide identitaire. Ils ne voulaient pas me tuer. Ils voulaient m'assimiler. Ils voulaient que je devienne une version féminine de Julian, une extension de son ego, un miroir capable de refléter sa propre image à l'infini.
Je courus vers la salle de bain. J'arrachai le linge blanc qui recouvrait le miroir au-dessus du lavabo.
Je fixai mon reflet. Je cherchai désespérément mes défauts. Ce petit grain de beauté près de la lèvre, l'asymétrie légère de mes paupières, la cicatrice sur mon front qui datait d'une chute d'enfance. Ces imperfections étaient mes remparts. Elles étaient la preuve que j'existais encore en dehors de lui.
Mais dans la pénombre de la salle de bain, avec la lumière bleue de la télévision qui filtrait par la porte entrouverte, je crus voir mes traits se brouiller. Mon propre visage semblait vouloir se réorganiser, les os glisser sous la peau pour s'aligner sur la norme imposée par Kreisler.
"Non," murmurai-je. "Non."
Je saisis un pot de décapant sur l'étagère. Un produit corrosif, capable de dissoudre les couches de peinture les plus tenaces. Je le fixai. Son odeur était celle de la liberté.
Si le monde choisissait de devenir lui, alors la seule façon de rester moi-même était de devenir rien. Devenir une page blanche. Une ruine que personne ne pourrait jamais restaurer.
Je portai la bouteille à hauteur de mes yeux. Dehors, les pas reprirent dans le couloir. Ils étaient plus nombreux cette fois. Ils ne marchaient plus. Ils attendaient. Je les imaginais, le front contre le bois de ma porte, leurs visages identiques tournés vers l'entrée, leurs regards bleus convergents, attendant que la porte s'ouvre pour m'offrir leur perfection comme un linceul.
La ville était un visage qui se refermait sur moi. Et le scalpel de Kreisler n'était que le prolongement de ma propre capitulation.
Je versai un peu de liquide sur un coton de coton. Le froid du produit sur ma peau fut une décharge électrique.
"L'asymétrie est un péché," avait dit Kreisler.
Alors, j'allais devenir le plus grand des sacrilèges.
Je frottai ma joue, vigoureusement, jusqu'à ce que la peau brûle, jusqu'à ce que le rouge efface le porcelaine. Je voulais détruire la toile avant qu'ils ne puissent peindre dessus. Mais à chaque seconde qui passait, l'image de Julian dans l'écran du salon semblait gagner en volume, sa voix — que je n'entendais plus mais que je sentais vibrer dans mes os — me sussurant que la résistance était une forme de flatterie.
Le monde était en train de devenir Julian. Et moi, au milieu de cet océan de soie et d'acier, je n'étais qu'une tache de peinture fraîche qu'on s'apprêtait à lisser pour toujours.
Je fermai les yeux. Et dans le noir, pour la première fois, je ne vis pas mon agresseur. Je vis le vide. Et le vide était magnifique.
L'Appartement de Lin
Le lin glissait sur le verre comme une peau morte qu’on refuse de quitter. C’était un geste méthodique, presque liturgique. Mes mains, encore imprégnées de l’odeur âcre du décapant, tremblaient à peine. J’appliquais les lés de tissu blanc sur chaque surface réfléchissante de l’appartement. D’abord le grand miroir Louis XV de l’entrée, dont les dorures semblaient soudain des griffes dorées cherchant à retenir mon image. Puis ceux de la salle de bain, ces carrés d’argent froid qui me renvoyaient une Elara que je ne reconnaissais plus : une créature aux orbites creusées par l’insomnie, une esquisse inachevée sur un fond de peur pure.
Le silence du quatorzième étage était une chape de plomb. Dehors, la ville bourdonnait, une ruche en pleine métamorphose esthétique, mais ici, entre ces murs aseptisés, je tentais d'instaurer un vide. Un blanc absolu.
Le lin n'était pas seulement une protection ; c’était un linceul pour mon identité. En recouvrant les miroirs, je n’effaçais pas seulement mon propre reflet, j’étouffais les échos de Julian qui semblaient s’être logés dans le tain. Chaque fois que je passais devant une glace ces derniers jours, je m’attendais à voir son sourire carnassier se dessiner derrière mon épaule, à sentir son souffle de menthe et de métal sur ma nuque.
Je fixai le dernier morceau de tissu avec du ruban adhésif noir, une cicatrice sombre sur la blancheur virginale. Voilà. L’appartement était aveugle. Je pouvais enfin respirer un air qui ne m’appartenait qu’à moi, sans être observé par les fantômes de mes propres rétines.
C’est à ce moment précis que le signal retentit. Trois coups brefs. Secs. Invasifs.
Mon cœur cogna contre mes côtes, un oiseau affolé dans une cage de verre. Je ne bougeai pas. Je restai là, le dos collé contre le miroir voilé du salon, sentant la trame rugueuse du lin à travers mon chemisier fin.
« Elara ? C’est Chloé. Je sais que tu es là, j’entends tes pas. »
Chloé. Ma voisine du 14B. Une femme dont l’existence semblait se résumer à une quête effrénée de la dernière nuance de rouge à lèvres et aux ragots du syndic. Elle était l’incarnation du bruit de fond social, celui que j’évitais avec une discipline quasi monacale.
« Ouvre, Elara ! J’ai quelque chose à te montrer. Quelqu’un à te présenter ! »
Le mot « quelqu’un » résonna dans le couloir avec une vibration sinistre. Je savais. Dans les replis de mon cerveau malade, dans cette zone d’hyper-vigilance qui ne s’éteignait jamais, je savais ce qui m’attendait derrière cette porte. Je voulais crier, lui dire de s'en aller, que mon appartement était une zone de quarantaine pour la santé mentale. Mais ma main, traîtresse, se posa sur le verrou. Un automatisme social, une politesse résiduelle qui me dégoûtait.
Je déverrouillai. La porte s’entrouvrit sur un entrebâillement de dix centimètres.
L’air du couloir s’engouffra dans mon sanctuaire, chargé d’un parfum floral écœurant. Chloé était là, rayonnante, un sourire si large qu’il paraissait découpé au scalpel dans ses joues.
« Oh, Elara ! Tu as l’air... fatiguée. Toujours sur tes vieux tableaux ? »
Elle ne me laissa pas répondre et poussa la porte avec une familiarité brutale. Elle n’était pas seule. Derrière elle, une silhouette se découpait dans la lumière crue des néons du palier. Un homme.
« Je te présente Thomas, murmura Chloé, sa voix vibrant d’une fierté obscène. On est ensemble depuis deux mois, mais il est enfin... lui-même. »
L’homme fit un pas dans l’appartement. Le temps se figea. L'oxygène se raréfia, se transformant en un gaz inerte qui brûlait mes poumons.
C’était lui.
L’arcade sourcilière d’une rectitude mathématique. Le nez aux narines légèrement pincées, signe d’un mépris aristocratique. La mâchoire, cette ligne d’acier qui semblait capable de broyer les volontés les plus fermes. Et surtout, les yeux. Ce bleu chirurgical, vide de toute empathie, une couleur de ciel de haute altitude où l’air manque.
Julian.
Mais ce n’était pas Julian. C’était une contrefaçon. Une copie conforme sortie des ateliers de Kreisler. Thomas — si c’était bien son nom — affichait le « Look Julian » avec une arrogance tranquille. La peau de son visage était encore légèrement rosie, une inflammation résiduelle autour des pommettes, preuve que la cicatrisation n'était pas tout à fait achevée. Le derme était trop tendu, comme une toile de maître qu’on aurait trop étirée sur son châssis, risquant la déchirure au moindre mouvement.
« Enchanté, Elara », dit-il.
Sa voix n’était pas celle de Julian. Elle était plus grave, un peu traînante. Mais l’inflexion, cette façon de laisser mourir la fin des phrases, était un mimétisme terrifiant.
Je reculai, mes talons s’enfonçant dans le tapis. Mon regard fuyait vers les murs, mais partout, je ne voyais que les miroirs recouverts de lin. Des fantômes blancs.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Chloé, son sourire s’effritant légèrement. « Tu trouves ça trop radical ? C’est le forfait "Immortalité Urbaine". Kreisler fait des miracles, tu ne trouves pas ? Il n’a jamais été aussi beau. »
Elle caressa la joue de Thomas-Julian avec une dévotion religieuse. Ses doigts glissèrent sur cette peau reconstruite, cette chair qui n'était plus un organe, mais un accessoire de mode.
« Pourquoi ? » parvins-je à articuler. Ma voix n’était qu’un râle de papier de verre.
Thomas-Julian inclina la tête sur le côté, un geste que le véritable Julian faisait toujours avant de me frapper ou de m’humilier. Un geste de prédateur curieux.
« Pourquoi pas ? » répondit-il. « La singularité est une erreur de la nature, Elara. Une asymétrie qui pollue le regard. En devenant Lui, je rejoins une harmonie. Je ne suis plus seul. Je fais partie d’une esthétique globale. »
Je sentis une nausée violente monter de mon estomac. Ce n’était pas seulement la vue de ce visage qui me hantait. C’était la normalité avec laquelle ils en parlaient. Ils avaient transformé mon traumatisme en une tendance de consommation. Mon agresseur était devenu le standard de beauté universel, et j’étais la seule à voir le sang sous le vernis.
« Sortez », dis-je, plus fermement.
« Elara, ne fais pas ta snob, ricana Chloé. Je sais que tu as toujours eu des goûts particuliers pour l’art, mais là, on parle de perfection humaine. Regarde cette ligne de sourcils. C’est... c’est divin. »
Elle s’approcha de moi, m'encerclant presque, m'obligeant à faire face à ce miroir de chair qu’elle m’imposait. Thomas-Julian restait immobile, son regard bleu fixé sur les draps de lin recouvrant mes murs.
« Pourquoi caches-tu tes miroirs ? » demanda-t-il soudain. Sa voix s'était faite plus douce, plus insidieuse. « Tu as peur de voir que tu ne lui ressembles pas encore ? Ou tu as peur de voir qu’il est déjà en toi ? »
L’insulte était trop parfaite pour être fortuite. Kreisler ne vendait pas seulement des visages, il vendait la philosophie qui allait avec. L’effacement de soi. La soumission à l’Image.
« Sortez d’ici tout de suite », hurlai-je.
Le choc de mon cri fit tressaillir Chloé. Mais Thomas-Julian ne cilla pas. Il fit un pas vers moi, réduisant l’espace vital à néant. Je pouvais sentir la chaleur qui émanait de sa peau neuve, une chaleur de fournaise. Il se pencha vers mon oreille, son visage à quelques centimètres du mien. Je voyais les pores de sa peau, trop réguliers, presque artificiels.
« Tu ne pourras pas tous nous recouvrir de lin, Elara », murmura-t-il. « La ville entière va devenir ton miroir. Partout où tu poseras les yeux, tu verras ce que tu as essayé de fuir. On est ton horizon désormais. »
Il se redressa, gratifia Chloé d’un sourire de façade, et se dirigea vers la porte avec une grâce féline qui m'arracha un sanglot étouffé. Chloé me jeta un regard de pitié mêlé de mépris.
« Tu devrais sortir un peu plus, ma chérie. Tu deviens bizarre. Appelle-moi quand tu auras fini de faire ton deuil de la laideur. »
Ils sortirent. Le claquement de la porte contre le chambranle résonna comme un coup de feu.
Je tombai à genoux, les mains plaquées sur mes oreilles, comme si je pouvais bloquer l'image par le son. Mais c’était trop tard. La rétine est une membrane cruelle ; elle garde l’empreinte de la lumière longtemps après que la source s’est éteinte. Je voyais Thomas-Julian derrière mes paupières closes. Je voyais les milliers d’autres dans les rues, dans les bureaux, dans les lits de la ville.
Une armée de Julian. Une légion de prédateurs au visage d’ange déchu.
Je me relevai, chancelante, et me dirigeai vers le miroir du salon. Mes doigts griffèrent le lin, arrachant le ruban adhésif avec une rage désespérée. Le tissu tomba au sol dans un froissement de soie.
Je regardai le verre.
Pendant une seconde, une seule seconde de pure folie, je ne vis pas mon visage. Je vis le vide que Thomas avait évoqué. Mon propre visage, avec ses imperfections, son nez légèrement dévié, ses yeux trop larges, me semblait soudain être une erreur. Une faute de goût dans un monde de perfection.
L’asymétrie est un péché.
La phrase de Kreisler gravita dans mon esprit comme un mantra toxique. Je pris mon scalpel de restauration sur la table basse, celui que j’utilisais pour gratter le vernis jauni des toiles du XVIIème siècle. La lame brillait sous l’ampoule nue du plafond.
Je n'étais pas une proie. J'étais une restauratrice. Et si le monde était devenu une œuvre d'art uniforme et hideuse, alors il était temps de passer au décapage.
Je posai la pointe de la lame contre le tain du miroir et traçai une ligne profonde, une balafre qui divisa mon reflet en deux. Le bruit du métal sur le verre était un cri de délivrance.
« Je vais vous effacer », murmurai-je à l’appartement vide. « Un par un. Jusqu'à ce qu'il ne reste que le blanc. »
Je me tournai vers la fenêtre. En bas, dans la rue, les phares des voitures dessinaient des traînées de lumière. Et je savais que derrière chaque pare-brise, sous chaque lampadaire, le même visage m'attendait.
Le siège commençait. Mais j’avais encore mon scalpel. Et le lin, au sol, ressemblait de plus en plus à un champ de bataille avant la première neige.
Le Scalpel de l'Aube
L’aube n’était qu’une rumeur grise filtrant à travers les stores occultants, une lumière sale qui ne parvenait pas à rincer la puanteur de l’acétone et de la peur stagnante. Dans l’obscurité de l’appartement, le dos voûté, Elara ne sentait plus ses doigts. Ils étaient crispés sur le bord de sa table de travail, là où le scalpel reposait encore, maculé d’un éclat de tain du miroir qu’elle avait défiguré quelques heures plus tôt.
Le moniteur de son ordinateur portable était la seule véritable étoile de cette cellule de béton. Une lumière bleue, violente, chirurgicale, qui creusait les cernes de son visage et révélait la pâleur de sa peau, cette porcelaine qu’elle aurait voulu briser elle-même.
Ses yeux brûlaient. Elle n’avait pas cligné depuis ce qui lui semblait être des siècles. À l’écran, les fenêtres s’empilaient comme des dossiers d’autopsie. Elle cherchait l’origine de la métastase.
*Clinique Morphos.*
Le nom revenait sans cesse, murmuré sur les forums d’esthétique radicale, cité dans les revues de chirurgie de pointe, caché derrière des pare-feux que seule l’obsession permet de contourner. Elara cliqua sur un lien crypté. Le site s’ouvrit avec une lenteur de suaire qu’on retire. Pas d’images de visages bandés, pas de slogans promotionnels pour des sourires éclatants. Juste une vidéo en noir et blanc, un plan fixe sur une main gantée de latex manipulant une argile grise.
Puis, une voix. Une voix de soie et d’acier qui semblait glisser sous sa propre peau.
« La nature est une esquisse ratée. »
Elara se figea. C’était Kreisler. Elle le sut instantanément, à la manière dont chaque syllabe semblait pesée, calibrée pour inciser la conscience.
« L’asymétrie n’est pas une marque de caractère, poursuivait la voix sur un fond de drones industriels. C’est un bruit parasite. Une corruption de la forme. L’humanité souffre de sa diversité chaotique. Nous proposons le silence. La perfection du Nombre d’Or incarnée. »
La main à l’écran pétrit l’argile, et soudain, avec une précision terrifiante, elle fit surgir une arcade sourcilière. Puis un nez. Un nez droit, impérial, d’une régularité écœurante.
Le nez de Julian.
Un frisson électrique remonta le long de la colonne vertébrale d’Elara, une décharge de dégoût qui lui donna envie de vomir. Elle ne regardait pas une opération chirurgicale. Elle regardait une production de masse.
Elle fit défiler les pages du manifeste numérique de Kreisler. *« Le Projet Isomorphe »*. Le texte était dense, parsemé de schémas anatomiques où le visage humain était découpé en vecteurs mathématiques. Kreisler y théorisait la fin de l’individu par la standardisation de l’Idéal. Et l’Idéal, pour Kreisler, c’était le visage qui l’avait brisée.
*« Nous avons identifié le Sujet Zéro, »* lisait-elle, les lèvres sèches. *« Une structure osseuse d’une harmonie absolue. Des proportions qui, statistiquement, déclenchent chez l’observateur un mélange de soumission et de désir. En redistribuant ce visage, nous n’offrons pas seulement la beauté. Nous offrons le pouvoir de disparaître dans la perfection. »*
Elara laissa échapper un rire nerveux, un son qui ressemblait à un craquement d’os. Julian n’était plus un homme. Il était devenu une police de caractère. Un logo. Une commodité de luxe que l’on s’offrait pour quelques dizaines de milliers d’euros dans des cliniques clandestines situées dans les zones franches de la ville.
Elle ouvrit un onglet de vente privée, un marché noir de l’apparence. Les prix s’affichaient, obscènes.
*Le Regard Julian (Canthopexie et implants orbitaux) : 15 000 €.*
*La Mâchoire Impériale (Ostéotomie et prothèses sur mesure) : 22 000 €.*
*Le Pack "Totalité" : Prix sur demande.*
« Tu es un produit, Julian, » murmura-t-elle à l’écran, sa main effleurant le verre froid du moniteur là où l’ombre d’un profil apparaissait. « Tu t’es vendu. »
Mais la nausée se transforma en une terreur plus profonde. Si le visage de son bourreau était devenu une marchandise, cela signifiait que Julian n’avait plus besoin d’être là pour la traquer. Il était partout. Dans le reflet de chaque vitrine, dans l’homme qui lui tendrait son café, dans le chauffeur de taxi qui l’observerait par le rétroviseur. Le traumatisme n’était plus un souvenir enfoui dans son système limbique ; il était le tissu social même de la cité.
Elle replongea dans les archives de Morphos. Elle devait comprendre comment Kreisler avait obtenu les droits sur ce visage. Comment un prédateur narcissique comme Julian avait pu accepter de partager son image avec la plèbe qu’il méprisait tant.
Elle trouva un contrat numérisé, lourdement caviardé. Les dates correspondaient à l’époque où elle vivait encore avec lui. Pendant qu’elle pansait ses propres bleus dans la salle de bain, il était probablement en train de se faire scanner le crâne par les lasers de Kreisler. Il ne cherchait pas l’amour, il cherchait l’ubiquité.
Une notification apparut en bas de son écran. Une fenêtre de chat anonyme s’ouvrit de force.
**USER_00 :** *Vous regardez de trop près, Elara. Le vernis risque de craquer.*
Ses poumons se bloquèrent. Son adresse IP était censée être masquée. Elle recula sa chaise, le bruit du métal grinçant sur le parquet résonnant comme un coup de feu dans le silence de l’aube.
**ELARA_V :** *Qui est-ce ?*
**USER_00 :** *Une admiratrice de votre travail de restauration. Vous avez un don pour voir ce qui est caché sous les couches de peinture. Mais certaines œuvres préfèrent rester dans l’ombre de la galerie.*
**ELARA_V :** *Kreisler ?*
**USER_00 :** *Le docteur est occupé à sculpter l’avenir. Vous, vous êtes encore coincée dans le passé. Dans les fissures. Dites-moi, Elara… qu’est-ce que ça fait de savoir que l’homme qui vous a détruite est en train de devenir le monde entier ? Est-ce que vous vous sentez seule, ou est-ce que vous vous sentez enfin… entourée ?*
Elara frappa le clavier, ses doigts tremblants manquant les touches.
**ELARA_V :** *Je vais tout effacer. Chaque centimètre de cette peau volée.*
**USER_00 :** *Pour effacer l’image, il faut détruire la matrice. Vous savez où nous trouver. La symétrie vous attend. Venez voir ce que nous avons fait de votre cauchemar. Nous en avons fait une religion.*
L’écran devint noir. Une coupure de courant ? Non, le ventilateur de l’ordinateur s’était arrêté. Un silence de tombeau retomba sur la pièce.
Elara resta immobile dans le noir, le cœur battant contre ses côtes comme un oiseau en cage. Elle sentait une présence, cette sensation de picotement sur la nuque qui ne la quittait plus. Elle se leva lentement, saisit le scalpel sur la table.
Elle se dirigea vers la fenêtre. Elle écarta deux lattes du store, juste assez pour voir la rue, quatorze étages plus bas.
Le premier employé de bureau sortait de l’immeuble d’en face. Il portait un trench-coat gris. Il s’arrêta sous un réverbère pour allumer une cigarette. La lueur de la flamme éclaira ses traits pendant une seconde.
C’était lui.
Quelques mètres plus loin, un joggeur passait. La même structure osseuse. Le même front haut. La même arrogance dans la foulée.
Puis une voiture de luxe ralentit au feu rouge. Le conducteur tourna la tête vers l’immeuble d’Elara. Même à cette distance, elle reconnut le bleu chirurgical des yeux. Ce n'était pas Julian. C’était le numéro de série 402, ou 1005, ou 10 000.
Ils étaient en train de prendre position. La ville n’était plus une cité, c’était une galerie de portraits identiques, une armée de miroirs déformants dont elle était le centre.
Elara retourna au centre de la pièce. Elle regarda ses mains. Elles étaient tachées de l'encre des documents qu'elle avait imprimés frénétiquement avant que l'écran ne s'éteigne. Des schémas de la Clinique Morphos. Un ancien abattoir réhabilité dans le quartier industriel, à la lisière de la zone morte.
Elle comprit alors que Kreisler ne l’invitait pas pour discuter. Il l’invitait pour la parfaire. Pour lui ôter cette asymétrie qui le dérangeait tant. Elle était la dernière tache sur une toile devenue trop propre.
Elle attrapa un rouleau de ruban adhésif industriel et commença à fixer des feuilles de papier noir sur les derniers centimètres de miroirs qui n'avaient pas été couverts. Elle ne voulait plus voir. Ni elle, ni eux.
Mais alors qu’elle recouvrait la glace du couloir, elle s’arrêta. Dans le reflet résiduel, avant que le papier ne l’étouffe, elle vit son propre regard. Il n’était plus fuyant. Il était devenu aussi tranchant que la lame qu’elle tenait.
« L'asymétrie est un péché, » répéta-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un souffle rauque. « Alors je vais être votre enfer. »
Elle ne chercha pas à dormir. Elle retourna à sa table, saisit ses outils de restauration – les solvants, les grattoirs, les acides qu'elle utilisait pour décaper les vieux maîtres. Elle ne restaurerait pas Julian. Elle allait le dissoudre.
Elle prit une photo de Julian – l'original, celle qu'elle gardait pour ne pas oublier la source du poison – et versa une goutte d'acide nitrique sur le visage de papier. Elle regarda avec une fascination quasi érotique les traits se boursoufler, jaunir, puis disparaître dans une fumée âcre.
Le scalpel de l'aube n'était pas seulement le soleil qui se levait sur une ville peuplée de monstres identiques. C'était l'arme qu'elle tenait en main.
Elle s'habilla entièrement de noir, dissimulant ses cheveux, sa peau. Elle enfila des gants de cuir fin. Elle ne devait plus être de la chair. Elle devait être une absence.
En sortant de l'appartement, elle ne prit pas l'ascenseur. Elle descendit les quatorze étages par l'escalier de service, fuyant les caméras de surveillance qui, elle le savait désormais, n'étaient plus là pour protéger les citoyens, mais pour vérifier la conformité des visages.
Arrivée dans le hall, elle s'arrêta devant la porte vitrée. Dehors, le monde l'attendait. Des dizaines de Julian marchaient sur le trottoir, indifférents, magnifiques, terrifiants.
Elle ajusta son masque chirurgical – une ironie qu'elle savoura – et poussa la porte.
L'air frais du matin frappa son visage. Elle fit un pas, puis deux. Personne ne la regarda. Elle n'était qu'une anomalie invisible dans un océan de perfection. Elle commença à marcher vers le nord, vers les cheminées de briques rouges de la zone industrielle.
Elle n'était plus la proie. Elle était le solvant qui allait nettoyer la toile.
Derrière elle, dans l'ombre d'un porche, un homme la regarda passer. Il ne fit pas un geste. Il se contenta de sourire. C’était un sourire parfait, aux dents d'une blancheur de marbre, exactement le même que celui de l'homme qui, deux ans plus tôt, lui avait murmuré qu'elle ne lui échapperait jamais.
Le siège n'était pas fini. Il ne faisait que changer de forme.
L'Océan de Julian
L’humidité de la ville s’infiltrait sous le masque chirurgical d’Elara, créant un microclimat de condensation tiède contre ses lèvres. Chaque inspiration sentait le polypropylène et sa propre angoisse rance. Dehors, le trottoir de la 5ème Avenue n’était plus une voie publique ; c’était un tapis roulant d’écorchés vifs, une procession de visages usinés.
Elle serra les poings dans ses poches en cuir. L’asphalte vibrait sous ses pieds, une pulsation sourde, comme si la cité entière respirait par une seule trachée.
À dix mètres, un groupe de jeunes hommes stagnait devant la vitrine d’un horloger. Ils étaient quatre. Quatre fois la même mâchoire anguleuse, taillée dans le granit par le Dr Kreisler. Quatre fois le même pli d'amertume aristocratique au coin des lèvres. Ils riaient de concert, un son harmonisé, dépourvu de la moindre dissonance humaine. En passant près d'eux, Elara sentit l'odeur : un mélange de vétiver coûteux et d'antiseptique. C’était l’odeur de Julian. Elle ferma les yeux une seconde, et son esprit, ce traître, superposa l’image de Julian, deux ans plus tôt, penché au-dessus d'elle, cette même effluve de luxe et de terreur l'étouffant alors qu'il lui expliquait qu'elle n'était qu'une toile mal préparée.
Elle rouvrit les yeux. Les quatre Julian la regardèrent passer. Leurs regards bleus, calibrés au laser, glissèrent sur sa silhouette noire sans l’accrocher. Pour eux, elle n'existait pas. Elle était un résidu, une tache d'encre sur un parchemin immaculé.
Elle bifurqua vers le quartier des galeries, là où l’élite se bousculait pour acheter du néant. C’est ici que la mutation frappait le plus fort.
Une femme sortit d’un taxi. Elara s’arrêta net, le souffle coupé par une décharge électrique au sommet du crâne. La femme portait un manteau de cachemire crème, mais ce n'était pas son vêtement qui heurta Elara. C'était son visage. Les pommettes étaient saillantes, les orbites légèrement creusées, le nez droit, d'une finesse chirurgicale. C’était Julian. Une version oestrogénée, certes, avec des lèvres plus charnues, mais la structure osseuse, la signature architecturale du prédateur, était là, incrustée dans la chair féminine.
— C’est sublime, n’est-ce pas ? murmura une voix derrière elle.
Elara sursauta. Un homme s'était arrêté à ses côtés. Un autre Julian, plus âgé, les tempes grisonnantes mais le regard identique, ce bleu d'une profondeur de fosse océanique. Il regardait la femme au taxi avec une dévotion quasi religieuse.
— Le raffinement ultime, continua-t-il, ignorant le tressaillement d'Elara. L’abolition du genre par la perfection de la forme. Kreisler appelle ça "L’Unité".
Elara ne répondit pas. Ses doigts, dans sa poche, caressaient le scalpel qu'elle avait volé à l'atelier de restauration. Le métal était froid, honnête. Elle imaginait, avec une précision maniaque, enfoncer la pointe juste sous l’oreille de cet homme, là où la peau était la plus fine, pour voir si le sang qui en sortirait serait aussi standardisé que son sourire.
— Vous devriez songer à une consultation, dit l'homme en tournant la tête vers elle. Votre structure a du potentiel, mais elle manque de... clarté. Vous êtes un peu floue, mademoiselle.
Il sourit. Ce fut le déclic. Ce sourire n'était pas un geste de sympathie, c'était une agression géométrique. Elara tourna les talons et s'enfonça dans la foule.
L'avenue devint un hall de miroirs brisés. Elle marchait vite, le cœur battant contre ses côtes comme un oiseau pris au piège dans une cage de fer. Partout. Ils étaient partout.
Un livreur de café : Julian.
Une publicitaire en tailleur : Julian.
Un adolescent sur un skateboard : Julian.
C’était une épidémie de beauté. Une peste de symétrie. La ville ne produisait plus de souvenirs, elle produisait des exemplaires. Elara sentit la nausée monter, un flot acide. Elle se sentait se dissoudre. Si tout le monde était lui, alors il n'était plus personne. Et si il n'était plus personne, son traumatisme n'avait plus d'objet. On ne peut pas haïr un océan. On ne peut pas demander justice à une atmosphère.
Elle s'engouffra dans un parc pour échapper à la pression des corps identiques. Mais même ici, la nature semblait s'être soumise. Les arbres étaient taillés avec une rigueur suspecte. Sur un banc, un couple s'embrassait. Deux Julian, l'un masculin, l'autre féminin, s'unissant dans une parodie d'inceste esthétique. Leurs profils s'emboîtaient parfaitement, comme deux pièces d'un puzzle conçu par un esprit dément.
Elara s’assit sur un muret, les mains tremblantes. Elle sortit un petit carnet de sa poche et un crayon de plomb. Elle commença à dessiner. Pas des portraits, mais des schémas de destruction. Elle traçait des lignes de force qui brisaient ces visages parfaits. Elle raturait les mâchoires, exagérait les asymétries, ajoutait des cicatrices imaginaires.
"Je suis le solvant," se répéta-t-elle, une litanie mentale pour ne pas sombrer. "Je suis l'acide qui décape la dorure."
Soudain, une ombre s'allongea sur son carnet.
— Le dessin est une forme de résistance désuète, Elara.
Elle ne leva pas les yeux. Elle connaissait cette voix. Ce n'était pas l'une des imitations qui pullulaient dans les rues. C'était la source. La fréquence originale.
Julian se tenait devant elle, vêtu d’un costume sombre qui semblait absorber la lumière du jour. Il n'avait pas besoin de masque. Il était le masque. Son visage, celui que des milliers de personnes payaient des fortunes pour imiter, était ici, à trente centimètres du sien. Mais chez lui, la perfection n'était pas un choix esthétique, c'était une arme biologique.
— Pourquoi es-tu sortie ? demanda-t-il doucement. Tu n'es pas prête pour l'extérieur. Le monde est devenu trop beau pour tes yeux malades.
— Ce n'est pas de la beauté, Julian, cracha-t-elle sans lever le regard, ses doigts crispés sur son crayon. C'est de la taxidermie sociale.
Il rit. Un rire léger, cristallin, qui lui fit dresser les poils sur les bras. Il s'assit à côté d'elle, respectant une distance calculée, une cruauté de gentleman.
— Regarde-les, dit-il en désignant la foule au loin, au-delà des grilles du parc. Ils m'aiment. Ils m'aiment tellement qu'ils s'effacent pour me laisser de la place. Je ne suis plus un homme, Elara. Je suis un standard. Je suis le mètre étalon de l'existence humaine. Tu devrais être fière. Tu as été la première à comprendre l'importance de mon visage.
— J'ai été la première à vouloir le détruire, rectifia-t-elle.
Elle leva enfin les yeux vers lui. Elle fut frappée par le contraste. Autour d'eux, les "Julians" de pacotille semblaient fades, des photocopies dont l'encre s'épuisait. Lui, l'Original, dégageait une intensité maléfique, une densité de présence qui rendait l'air difficile à inhaler.
— Et pourtant, tu me dessines encore, nota-t-il en pointant le carnet. Tu ne peux pas t'empêcher de me recréer, même pour me nier. C'est ça, ton lien avec moi. Tu es ma restauratrice. Tu es celle qui entretient le mythe. Sans ta haine, je ne serais qu'une image de mode. Ta douleur me rend réel.
Il tendit une main gantée de cuir pour effleurer sa joue, mais elle recula d'un bond, se levant si brusquement que son carnet tomba au sol.
— Ne me touche pas.
— Tu as peur de quoi ? De voir que ma peau est plus douce que la tienne ? De réaliser que Kreisler a fait de moi un dieu pendant que tu te contentes d'être une ombre ?
Il ramassa le carnet. Il tourna les pages lentement, observant les visages mutilés qu'elle avait griffonnés. Ses yeux ne montrèrent aucune colère, seulement une curiosité clinique, celle d'un entomologiste observant une fourmi essayant de mordre un scalpel.
— C'est intéressant, murmura-t-il. Tu cherches la faille dans la symétrie. Mais la faille n'est pas sur mon visage, Elara. Elle est dans ton regard. Tu es la seule ici à voir des monstres. Pour tous les autres, c'est le paradis.
Il lui tendit le carnet.
— Va-t'en, Elara. Va dans les quartiers pauvres, là où ils n'ont pas encore les moyens de s'offrir mes pommettes. Va voir la laideur, la vraie. L'asymétrie, la vieillesse, la décomposition. Tu verras, tu reviendras vite vers moi. On ne guérit pas de la perfection quand on l'a goûtée.
Elle lui arracha le carnet des mains. Elle voulait le frapper, elle voulait hurler, mais le parc était plein de ses visages à lui. Si elle criait, ce serait des dizaines de Julian qui se retourneraient, des dizaines de Julian qui la jugeraient avec son propre regard de prédateur.
Elle recula, un pas après l'autre, sans le quitter des yeux. Elle ne se sentait plus comme un solvant. Elle se sentait comme une goutte d'eau pure jetée dans un baril de pétrole.
Elle finit par faire demi-tour et courut. Elle courut à travers les allées, bousculant des promeneurs qui portaient tous le même masque de chair. Elle entendait leurs voix s'élever derrière elle, des voix identiques, calmes, harmonisées, formant un bourdonnement monstrueux.
"C'est un océan," pensa-t-elle, les poumons en feu. "Et je suis en train de me noyer."
Arrivée à la sortie du parc, elle s'arrêta devant une vitrine de magasin de vêtements. Les mannequins de plastique n'avaient plus de visages neutres. Ils avaient le sien. Le visage de Julian, reproduit en série, immobile, éternel.
Elle regarda son propre reflet dans la vitre. Elle vit ses yeux hagards, sa peau pâle, sa mèche de cheveux rebelle. Elle était une anomalie. Elle était une erreur de calcul dans un monde résolu.
Un homme s'arrêta à côté d'elle pour ajuster sa cravate dans le reflet de la vitrine. Un autre exemplaire. Il lui jeta un regard de dédain, ce même regard que Julian utilisait pour lui signifier qu'elle n'était qu'un objet défectueux.
— Un problème, mademoiselle ? demanda l'homme-Julian.
Elara ne répondit pas. Elle plongea la main dans sa poche, sentit le tranchant froid du scalpel contre son pouce. Elle ne le sortit pas. Pas encore.
Elle comprit alors la stratégie de Kreisler. Ce n'était pas une conspiration esthétique. C'était une extermination de l'altérité. Si tout le monde est l'agresseur, l'agression n'existe plus. Elle devient la norme. Elle devient la paix.
Elle commença à marcher vers son appartement, mais cette fois, elle ne baissait plus les yeux. Elle fixait chaque Julian qu'elle croisait, cherchant la minuscule différence, le pore de peau bouché, le cil de travers, la preuve que la chair résistait encore à la géométrie.
Elle ne rentrait pas pour se cacher. Elle rentrait pour se préparer. Elle n'était plus une restauratrice d'art. Elle était devenue une iconoclaste.
Derrière elle, dans le reflet des gratte-ciels, la ville n'était plus qu'une immense galerie de portraits d'un seul homme, un monument de chair à la gloire du vide. Et au milieu de cet océan bleu chirurgical, Elara Vance marchait comme une tache d'encre noire, prête à souiller la perfection du monde.
L'Iconoclaste
L’odeur de la térébenthine ne suffisait plus à couvrir la puanteur de la standardisation. Dans l’air raréfié de son atelier, Elara respirait de l’éther et de la haine pure. Ses mains, autrefois dévouées à la résurrection des madones à l’huile, tremblaient d’une fièvre nouvelle. Sur la table de travail, sous le halo froid d’une lampe d’architecte, le visage de Julian était étalé en une douzaine de formats différents.
Des photographies. Des captures d’écran. Des gros plans de publicités pour la clinique de Kreisler. Partout, ce même menton en pointe d’onyx, cette lèvre supérieure à l’arc de Cupidon si parfait qu’il en devenait une insulte à l'humanité, et ces yeux… ce bleu chirurgical, vide comme un ciel d’hiver avant la tempête.
Elle prit son scalpel n°11. L’acier était une extension de son propre index.
Elle ne coupa pas. Elle commença par peler. Avec une précision de neurochirurgien, elle incisa la couche de papier glacé autour de l’orbite gauche d’un Julian format A4. Elle souleva la pellicule, révélant le blanc poreux du support. C’était une énucléation symbolique. Elle recommença avec la bouche. Elle retira le sourire carnassier, laissant un trou béant, une absence de chair qui ressemblait enfin à la vérité intérieure de l'homme.
— Tu n’es qu’une couche de vernis, murmura-t-elle, sa voix se perdant dans le ronronnement du purificateur d’air. Une croûte qu'il faut gratter pour que le bois pourri respire.
Elle s’acharna. Bientôt, le bureau fut jonché de confettis de Julian. Des fragments de nez, des morceaux de pommettes, des éclats de regards. Elle créait un puzzle impossible, une mosaïque de la déconstruction. Elle ne restaurait plus. Elle pratiquait l’iconoclasme préventif.
Soudain, le silence de l’appartement fut rompu par le vrombissement d’un moteur dans la rue, quatorze étages plus bas. Elara se figea. Elle sentit la sueur glisser entre ses omoplates. Dans son esprit, le bruit du moteur se transforma en le rire de Julian, ce son cristallin qui précédait toujours ses colères les plus noires. Elle se leva, ses genoux craquant comme du vieux parchemin, et se dirigea vers la fenêtre.
Elle écarta d’un millimètre le lin blanc qui recouvrait le verre.
La ville était une galerie de miroirs. Sur le trottoir d’en face, trois hommes marchaient de front. Ils portaient des manteaux différents, mais leurs têtes, synchronisées dans un mouvement de rotation vers une vitrine, étaient identiques. Trois Julian. Un triptyque de l’horreur. Ils ne se connaissaient pas, mais ils partageaient la même signature génétique artificielle. Ils étaient les apôtres d’un culte dont elle était la seule hérétique.
C’était le moment. La théorie devait laisser place à la pratique.
Elara enfila son trench-coat noir, une armure de gabardine qui l’effaçait du monde. Elle glissa le scalpel dans sa poche intérieure, ainsi qu’une petite fiole d’acide chlorhydrique dilué, celui qu’elle utilisait pour tester les pigments anciens. Elle ne se regarda pas dans le miroir du vestibule — il était recouvert d’un drap mortuaire depuis des mois. Elle n’avait plus besoin de voir son propre visage. Elle n'était plus qu'un regard.
L'ascenseur descendit dans un silence de tombeau.
Quand elle mit un pied sur le trottoir, l’agression fut immédiate. La lumière des néons répercutait le visage de Julian sur chaque surface réfléchissante. Il était sur les panneaux publicitaires pour une marque de montres. Il était le chauffeur de taxi qui l’évita de justesse. Il était l’homme qui lisait le journal sur un banc.
Elle commença sa traque.
Elle ne cherchait pas l'Original. L’Original était une abstraction désormais, une divinité lointaine qui se repaissait de sa propre multiplication. Elle cherchait un "patient". Une de ces créatures de Kreisler qui avaient payé une fortune pour s’offrir le privilège d’être un clone.
Elle le repéra devant une galerie d’art contemporain. Il portait un costume gris perle, une coupe trop parfaite pour un homme qui n’aurait pas eu conscience de sa propre beauté. Il admirait une toile abstraite, mais Elara savait qu’il regardait son propre reflet dans le cadre en verre.
C’était un Julian de luxe. Un modèle premium. Ses traits étaient plus nets que ceux des ouvriers qu’elle avait croisés dans le métro. Sa peau avait cette texture de silicone poli, sans un pore, sans une ride d’expression. Une insulte vivante à la restauration.
Elle le suivit.
Le quartier était chic, les rues étroites et pavées, bordées de boutiques de design où le vide était vendu à prix d’or. L’homme-Julian marchait avec cette arrogance tranquille, cette certitude que le monde lui appartenait parce qu’il en avait adopté le masque dominant. Elara restait à dix mètres derrière, ses pas étouffés par la semelle de ses bottines. Elle sentait le scalpel chauffer contre sa poitrine.
Il bifurqua dans une ruelle sombre, un raccourci menant vers un parking privé. C’était l’angle mort de la ville, là où la symétrie se fissurait.
— Monsieur ? appela-t-elle.
Sa voix était un fil de soie, fragile mais tranchant.
L’homme se retourna. Le visage de Julian pivota vers elle. Les yeux bleus l’analysèrent avec cette condescendance polie qui était la marque de fabrique de l’agresseur original.
— Oui ? Vous avez besoin de quelque chose ?
Il sourit. C’était le sourire numéro 4 du catalogue de Kreisler : "L’empathie distante".
Elara s’approcha, réduisant la distance jusqu’à sentir l’odeur de son parfum — un mélange de santal et de métal froid. Le parfum de Julian. Elle sentit une nausée violente monter dans sa gorge, un mélange de terreur et d’extase.
— Il y a une erreur sur votre visage, dit-elle, ses yeux fixés sur la pommette droite de l’inconnu.
L’homme fronça les sourcils, mais la peau, trop tendue par les fils de suspension, ne marqua aucun pli.
— Pardon ? Je ne vous connais pas, madame. Si c’est pour une quête ou…
— La symétrie n’est pas la beauté, continua Elara, sa main plongeant dans sa poche. La beauté, c’est l’accident. C’est la cicatrice qui raconte une histoire. Vous… vous n’êtes qu’une restauration ratée. Une surmoulure.
L’homme recula d’un pas, l’inquiétude perçant enfin le masque de porcelaine.
— Vous êtes folle. Je vais appeler la sécurité.
Il sortit son téléphone. Le mouvement fut le signal. Elara ne réfléchit pas. Sa main jaillit, le scalpel brillant brièvement sous la lueur d’un réverbère à vapeur de sodium.
Elle ne visa pas la gorge. Elle n’était pas une meurtrière. Elle était une iconoclaste.
La lame entama la joue de l’homme, juste au-dessus de la mâchoire. Le geste fut fluide, professionnel. Elle dessina une ligne sinueuse, une rature sanglante sur le chef-d'œuvre de Kreisler. La peau se fendit avec un léger bruit de parchemin déchiré. Le sang ne jaillit pas tout de suite ; il perla d’abord, d’un rouge sombre, presque noir sous cette lumière, avant de tracer un chemin hésitant sur le menton parfait.
L’homme poussa un cri étouffé, portant la main à son visage. Ses doigts se couvrirent instantanément de pourpre.
— Qu’est-ce que… vous m’avez fait ? bégaya-t-il, ses yeux bleus s’écarquillant d’une terreur délicieuse.
Elara regardait son œuvre. La blessure n’était pas droite. Elle était asymétrique. Elle avait cassé la ligne. Elle avait réintroduit le chaos dans la géométrie sacrée de Julian.
— Je t'ai rendu service, chuchota-t-elle, ses pupilles dilatées par une décharge d'endorphines. Je t'ai rendu ton identité. Maintenant, on saura que c'est toi. Le Julian balafré.
Elle ne resta pas pour voir la suite. Elle fit volte-face et s’enfonça dans l’obscurité de la ruelle alors que l’homme s’effondrait contre un mur de briques, hurlant de douleur et d’incrédulité.
Elle courut, non pas par peur, mais parce qu’elle se sentait légère. Pour la première fois depuis des mois, l’omniprésence du visage de Julian ne l’étouffait plus. Elle venait de comprendre que le "Look Julian" était une toile, et que chaque toile pouvait être retouchée.
Lorsqu’elle remonta dans son atelier, elle ne retira pas son manteau. Elle se dirigea directement vers sa table de travail. Elle prit un des portraits mutilés de Julian et, avec son propre sang qui maculait encore ses doigts, elle dessina une cicatrice identique sur le papier.
Elle s’assit dans le noir, entourée par l’odeur de la térébenthine et du fer.
La ville, là-bas, continuait de respirer par les pores de Julian. Mais Elara Vance savait désormais comment faire taire cette respiration. Elle n’était plus la proie. Elle était le scalpel qui allait dépecer la ville, centimètre par centimètre, jusqu’à ce que le monde retrouve enfin l’irrégularité bénie de la vie.
Elle ferma les yeux. Dans l'obscurité de ses paupières, elle ne voyait plus Julian. Elle voyait une faille. Une magnifique, profonde et irréversible faille.
— Au suivant, murmura Raven dans le silence de sa propre psyché, validant le premier pas de sa patiente vers la libération ou la damnation totale.
Le chapitre s'achevait sur le bruit d'une goutte de sang tombant sur le sol aseptisé. Un métronome charnel marquant le début de la fin de la perfection.
Dans l'Antre de Morphos
Le quartier des ambassades exhalait une froideur de marbre et de secrets d’État. La clinique Morphos ne s’annonçait pas par une enseigne, mais par une absence. Une porte d’ébène massif, dépourvue de poignée apparente, encastrée dans une façade de calcaire si lisse qu’elle semblait avoir été poncée par les larmes des vaniteux.
Elara ajusta ses lunettes noires. Sous son manteau, ses côtes la brûlaient, souvenir du dernier homme qu’elle avait jeté contre un mur de briques. Ses mains, gantées de cuir fin pour dissimuler les stigmates de térébenthine et les croûtes de sang séché, tremblaient imperceptiblement. Elle n’était plus Elara Vance, la restauratrice de toiles mourantes. Elle s’appelait « Clara Eston », un nom de cendre, une identité de papier mâché forgée pour infiltrer l’épicentre de sa propre agonie.
Elle pressa l’interphone invisible.
— J’ai rendez-vous. Pour une harmonisation, murmura-t-elle.
Le déclic ne fut pas mécanique, mais pneumatique. Un soupir de chambre forte.
L’entrée de Morphos n’était pas une salle d’attente, c’était un oratoire. L’air y était filtré, déshydraté, dépouillé de toute odeur humaine pour ne laisser place qu’à une effluve de narcisse et d’ozone. Le sol était un miroir de basalte noir. Elara fixa ses pieds pour ne pas croiser son propre reflet, cette porcelaine fissurée qu’elle détestait tant.
— Madame Eston ?
La voix était un velours chirurgical. Elara releva la tête et le monde bascula.
Il était là. Derrière le comptoir d’accueil en verre opalin. Les pommettes hautes, saillantes comme des lames de rasoir. La mâchoire carrée, d’une virilité si mathématique qu’elle en devenait obscène. Les yeux d’un bleu de piscine vide. Julian.
Elle recula d’un pas, le dos percutant la porte close. Son cœur cogna contre son sternum, une bête traquée cherchant une issue par la gorge.
— Tout va bien ? demanda le Julian à l’accueil.
Il sourit. Ce sourire. Celui qui précédait les ecchymoses de l’âme. Mais ce Julian-là portait un badge en titane : *Assistant de Direction – Modèle 04*.
— Vous êtes... un peu pâle, continua le Modèle 04. C’est l’appréhension. C’est normal. Le passage du chaos à la clarté effraie toujours les premières minutes.
Elara reprit son souffle, l’avalant comme on avale du verre pilé. Ce n’était pas *lui*. C’était une photocopie de chair. Une itération. Elle balaya la pièce du regard. Dans les renfoncements de la salle, deux autres hommes en costumes gris anthracite discutaient à voix basse. Deux autres Julian. L’un lisait une revue financière, l’autre contemplait une sculpture abstraite. La répétition du visage de son bourreau créait un effet de stroboscope mental.
La ville n’était plus une forêt de visages, elle était une galerie de miroirs où Julian se multipliait à l’infini, comme un cancer esthétique.
— Suivez-moi, dit le Modèle 04. Le Dr Kreisler vous attend.
Ils s’engagèrent dans un couloir dont les murs étaient tapissés de cuir blanc surpiqué. Pas d’angles droits. Tout était courbe, organique, rappelant l’intérieur d’une artère ou d’un utérus de métal. Elara sentit une odeur s’infiltrer sous son masque de sang-froid : l’éther.
Soudain, le couloir s’élargit. Elle s’arrêta net.
Sur le côté droit, derrière de grandes baies vitrées, se trouvait ce qu’ils appelaient « Le Théâtre ». Sous des scialytiques aveuglants, une dizaine de corps étaient allongés sur des tables inclinées. Des infirmières, dont les visages étaient masqués par des voiles de gaze stérile, s’affairaient avec une précision de taxidermistes.
Le bruit l’atteignit en premier : le crépitement sec des lasers de remodelage. *Tchip. Tchip. Tchip.*
Chaque éclat de lumière brûlait une imperfection, effaçait un nez trop aquilin, rabotait une mâchoire trop ronde. Elara vit un homme, encore conscient, dont le visage était quadrillé par des feutres bleus et rouges. Une cartographie de la démolition. Il ne semblait pas souffrir. Il avait l’air dévot.
— Nous ne changeons pas seulement les traits, Madame Eston, murmura le Modèle 04 à son oreille, son souffle frais lui glaçant la nuque. Nous libérons l’individu du fardeau de sa propre singularité. La beauté est une constante universelle. Pourquoi s’encombrer de variables ?
L’odeur de la chair grillée, cette senteur âcre et sucrée, se mêla à celle de l’éther.
*Flashback.*
*L’appartement de Julian. Il y a deux ans. L’odeur de la viande qu’il faisait cuire dans la cuisine pendant qu’il la tenait par les poignets sur le parquet. « Tu es si asymétrique, Elara. Ton œil gauche pleure plus bas que le droit. Je devrais corriger ça. » Le bruit de sa main s’écrasant sur sa tempe. Le même crépitement que le laser. La même lumière blanche derrière ses paupières closes.*
Elle se cramponna à son sac à main. À l’intérieur, le scalpel qu’elle avait volé à son atelier lui parut soudain dérisoire. On ne tue pas une idée avec une lame.
— Entrez, dit l’assistant en ouvrant une porte coulissante.
Le bureau du Dr Kreisler était une boîte d’acier et de verre suspendue au-dessus d’un jardin d’hiver rempli de plantes carnivores. Au centre, un homme tournait le dos à la porte. Il était grand, d’une minceur ascétique, vêtu d’une blouse d’un blanc si pur qu’elle semblait émettre sa propre lumière.
— Le visage, commença Kreisler sans se retourner, est la dernière frontière de la tyrannie biologique.
Il se tourna. Elara étouffa un cri.
Le Dr Kreisler n’avait pas le visage de Julian. Il n’avait, à proprement parler, plus de visage du tout. Sa peau était un patchwork de greffes si parfaites qu’elles ne laissaient aucune cicatrice, mais le résultat était une surface lisse, sans pores, sans rides, sans expressions. Ses yeux étaient enfoncés derrière des paupières fixes, et sa bouche n’était qu’une fente étroite. Il ressemblait à une statue de cire ayant commencé à fondre sous le soleil, puis figée dans l’instant.
— Vous me trouvez terrifiant, n’est-ce pas ? Sa voix sortait de sa gorge sans que ses lèvres ne bougent vraiment. C’est parce que vous voyez en moi l’absence de mensonge. Je suis la table rase.
Il s’approcha d’elle. Ses mains, gantées de latex transparent, s’élevèrent vers le visage d’Elara. Elle voulut reculer, mais ses jambes étaient de plomb.
— Vous êtes venue pour le « Look Julian », dit-il en effleurant sa tempe. Étonnant. D’habitude, ce sont les hommes qui cherchent la puissance du prédateur. Les femmes, elles, cherchent la symétrie de la proie. Mais vous...
Il marqua une pause, ses doigts migrant vers la mâchoire d’Elara. Il appuya sur l’os avec une force surprenante.
— Vous ne voulez pas devenir lui. Vous voulez vous cacher en lui. Une peau de loup pour protéger l’agneau blessé. C’est une psychose intéressante. Très « cheval de Troie ».
— Je veux... je veux comprendre comment vous faites, articula-t-elle péniblement. Comment vous pouvez transformer une foule en un seul homme.
Kreisler laissa échapper un son qui ressemblait à un rire, un froissement de papier sec.
— La standardisation n’est pas une opération, c’est une religion. Julian est l’Adam du XXIe siècle. Il n’est pas beau parce qu’il est parfait ; il est parfait parce qu’il est identique partout. L’unicité est une erreur de la nature, Madame Eston. Une scorie de l’évolution.
Il l’entraîna vers une console holographique. D’un geste, il fit apparaître le visage de Julian en trois dimensions. Il tournoyait lentement, découpé en milliers de facettes géométriques.
— Regardez cette courbe nasale. Ce rapport de 1,618 entre la lèvre supérieure et le menton. C’est le Nombre d’Or appliqué à la prédation. Nous injectons des polymères à mémoire de forme sous le derme. Nous réalignons les tendons faciaux. En six heures, vous n’êtes plus vous-même. Vous êtes le monde. Et le monde est vous.
Elara fixa l’hologramme. La lumière bleue du projecteur dansait sur ses pupilles. Elle revit Julian, le vrai, celui qui finançait cette monstruosité. Elle comprit enfin l’ampleur du projet : Julian ne cherchait pas à être aimé, il cherchait à être la seule option visuelle possible. Une omniprésence divine par la chirurgie.
— Et si... murmura-t-elle, si l’un d’entre eux décide de ne plus être Julian ?
Kreisler se figea. Il se pencha vers elle, son visage sans expression à quelques centimètres du sien. Elara perçut l’odeur de l’éther émanant de sa blouse, une odeur qui semblait provenir de ses pores mêmes.
— On ne revient pas en arrière, Clara. La chair a une mémoire, mais nous l’effaçons. Si vous tentez de reprendre votre ancien visage, vous ne trouverez que du vide. De la bouillie. Est-ce cela que vous craignez ? De disparaître ?
Elara sentit une montée de nausée. Dans le reflet d’une paroi en acier, elle vit le Modèle 04 qui attendait près de la porte. Il l’observait avec ce même regard vide, ce regard de requin qui avait hanté ses nuits.
— Je crains que vous ne soyez pas assez précis, dit-elle d’une voix soudainement stable, une voix de scalpel. Vous parlez de beauté, mais vous ne créez que des fantômes.
Kreisler saisit son menton brutalement. Ses doigts de latex s’enfoncèrent dans sa chair.
— Les fantômes ne saignent pas, Madame Eston. Les fantômes n’ont pas de trauma. Voulez-vous que je retire cette cicatrice invisible que vous portez sur l’âme ? Celle que Julian vous a laissée ?
Le sang d’Elara se glaça. Il savait. Il savait qui elle était. La sécurité de l’anonymat vola en éclats.
— Comment...
— Nous avons les dossiers de tous les « originaux », coupa Kreisler. Julian nous a beaucoup parlé de vous. Sa pièce inachevée. Sa Joconde brisée. Il a dit que vous viendriez. Il a dit que vous ne pourriez pas résister à l’envie de voir la source du miracle.
La porte derrière elle se verrouilla avec un sifflement définitif. Le Modèle 04 fit un pas en avant.
— Vous n’êtes pas ici pour une consultation, Elara, murmura le docteur. Vous êtes ici pour la mise à jour. Julian veut que vous soyez la première à porter la version « Féminine » du Look. Sa compagne idéale. Son reflet inversé.
L’odeur d’éther devint soudainement insupportable. Elara comprit que le système de ventilation diffusait un sédatif. Ses genoux fléchirent. Le sol de basalte noir monta à sa rencontre.
Juste avant que l’obscurité ne l’engloutisse, elle vit le visage de Julian se pencher sur elle. Mais ce n’était plus un homme. C’était une légion. Une armée de traits parfaits, une mer de regards bleus, tous identiques, tous vides, l’encerclant comme des loups autour d’un feu mourant.
— Installez-la sur la table 1, ordonna la voix lointaine de Kreisler. Commencez par l’effacement des pommettes. Nous allons lui donner la symétrie qu’elle mérite.
Dans le silence de sa conscience qui sombrait, Elara n’entendit qu’une chose. Le battement d’un métronome. *Tchip. Tchip. Tchip.*
La ville allait bientôt avoir un nouveau visage. Et ce serait le sien, multiplié par mille, sous les traits de son pire cauchemar.
— Voilà, murmura Raven au fond du gouffre. Tu as enfin franchi le seuil. Maintenant, laisse-les te sculpter. Laisse-les t’enlever ce poids d’être toi-même. C’est tellement plus simple de n’être qu’une image.
La dernière chose qu'Elara sentit fut la pointe froide d'un marqueur sur son front, traçant la ligne de sa future disparition.
Le Regard de Kreisler
Le néon grésillait au-dessus d'elle, un bourdonnement électrique qui semblait vouloir lui scier le crâne en deux. Elara ouvrit les paupières. L’air n’était plus de l’air ; c’était un mélange épais d’ozone et de désinfectant de grade hospitalier. Elle tenta de porter une main à ses yeux, mais ses poignets rencontrèrent la morsure froide du cuir et du métal. Sanglée.
L’appartement de son enfance, les toiles à restaurer, les solvants doux qui sentaient l’amande et l’histoire… tout cela appartenait à une autre vie, une vie où les visages avaient encore le droit d’être asymétriques, de vieillir, d’échouer.
— Ne luttez pas contre les sangles, Elara. Elles sont là pour protéger l’œuvre, pas pour punir le sujet.
La voix du Dr Kreisler était un scalpel de velours. Il entra dans son champ de vision, ou plutôt, son ombre s’étala d’abord sur elle. Il portait une blouse d’un blanc si immaculé qu’elle en devenait agressive. Derrière ses lunettes à monture d’acier, ses yeux ne cherchaient pas son regard. Ils parcouraient la topographie de son visage avec une précision de géomètre.
Il s’approcha, une main gantée de latex s’approchant de sa joue. Elara tressaillit, mais le contact fut d’une légèreté terrifiante. Les doigts du médecin tracèrent la ligne de sa mâchoire, s'arrêtant juste sous l'oreille.
— Une structure osseuse intéressante, murmura-t-il pour lui-même. Un peu trop de caractère dans le menton. Trop d’incertitude dans la glabelle. Vous êtes une fresque de la Renaissance abandonnée sous la pluie, Elara. Magnifique, mais désespérément… érodée par le chaos de l’individualité.
— Où est-il ? croassa-t-elle, sa gorge sèche comme du parchemin.
Kreisler s’arrêta. Un sourire imperceptible étira ses lèvres fines. Il se tourna vers un plateau d’instruments en acier inoxydable où brillaient des scalpels de différentes tailles, alignés par ordre croissant.
— "Il" est partout, vous le savez bien. "Il" est le bruit de fond de cette ville. Mais l’Original… Julian est dans la pièce d’à côté. Il observe le moniteur. Il est impatient, Elara. Il a toujours détesté les brouillons. Et pour lui, votre visage actuel est un brouillon. Une esquisse raturée par la peur et les années.
Kreisler saisit un marqueur chirurgical violet. La pointe était glaciale lorsqu’elle toucha le front d’Elara.
— Julian n'est pas qu'un homme, poursuivit le médecin, traçant une ligne droite parfaite qui descendait de la racine des cheveux jusqu'à l'arête du nez. Il est une constante mathématique. Regardez autour de vous, dans les rues. Pourquoi les gens choisissent-ils son visage ? Par vanité ? Non. Par besoin d’ordre. Le monde est une cacophonie de traits laids, de génétiques hasardeuses. Julian offre la paix de l'uniformité. Il est la réponse à la question que personne n'osait poser : et si nous étions tous parfaits ?
— C’est une maladie, souffla Elara, sentant le marqueur dessiner des arcs de cercle autour de ses orbites. Vous saturez le monde de son narcissisme. Vous créez un désert de miroirs.
Kreisler s'arrêta, son visage à quelques centimètres du sien. Elle pouvait sentir l'odeur de menthe de son haleine, une odeur de propreté artificielle qui masquait quelque chose de rance.
— Le narcissisme suppose un "Moi". Julian a dépassé cela. Il est devenu un standard. Un étalon. Et vous… vous allez devenir le complément. Le contrepoint. La version féminine de la perfection. Imaginez, Elara. Un monde où l’homme et la femme ne sont plus deux entités qui s’affrontent, mais deux reflets d’un même idéal. Le "Look Julian" au féminin. Vos pommettes vont remonter, vos lèvres vont perdre cette moue d'inquiétude pour adopter la courbe du mépris souverain.
Il appuya légèrement sur son nez.
— Nous allons briser cette cloison nasale. Trop humaine. Trop fragile.
— Je ne veux pas de sa gueule sur la mienne, cracha-t-elle, les larmes piquant ses yeux, rendant le néon au plafond flou et rayonnant. Je préférerais être défigurée.
Kreisler rit doucement. C’était un son sec, comme un os que l’on casse.
— Mais vous l’êtes déjà, défigurée. Par votre histoire. Par vos traumatismes. En tant que restauratrice, vous devriez comprendre. Quand une toile est trop abîmée, on ne se contente pas de boucher les trous. On décape. On revient à la toile vierge. Julian ne veut pas vous posséder, Elara. Il veut vous *résoudre*.
Le médecin se redressa et fit signe à un assistant dans l’ombre. Un écran s’alluma sur le côté du lit. Une image en trois dimensions du visage d’Elara apparut, pivotant lentement. Puis, par-dessus, une couche translucide vint se superposer. C’était le visage de Julian, mais affiné, les sourcils épilés, la mâchoire plus étroite, mais conservant cette froideur géométrique, ce regard bleu de glacier.
La superposition était parfaite. Une fusion monstrueuse.
— Voyez-vous la symétrie ? demanda Kreisler, sa voix vibrant d'une ferveur presque religieuse. C’est l’Eucharistie de l’esthétique. Nous allons transsubstantier votre chair en sa forme. Vous ne serez plus Elara Vance, cette petite restauratrice brisée par un amant violent. Vous serez l’Icône. La compagne du Démiurge.
Elara fixa l’écran. Une partie d’elle, la partie qui avait passé des années à traquer le moindre millimètre d’erreur sur des chefs-d’œuvre de la Renaissance, ne pouvait s’empêcher d’admirer la précision du travail. C'était beau. C'était terrifiant. C'était la fin de tout ce qu'elle était.
— Julian finance tout, n’est-ce pas ? murmura-t-elle. Les cliniques, la tendance, les influenceurs qui se font charcuter pour lui ressembler…
— Julian est la source, dit Kreisler en préparant une seringue. Je ne suis que le canal. Il a compris avant tout le monde que le pouvoir ne réside pas dans l’argent ou la politique, mais dans l’image. Celui qui contrôle le visage de l’humanité contrôle son âme. S’ils ont tous ses yeux, ils verront tous le monde comme il le voit. S’ils ont tous sa bouche, ils ne pourront plus dire de mots qu’il n’aurait pas prononcés.
Il s’approcha avec la seringue. Le liquide à l’intérieur était d’une limpidité suspecte.
— Ne craignez rien, Elara. L’anesthésie ne sera pas totale. Julian a insisté pour que vous restiez consciente des premiers changements. Il veut que vous sentiez votre ancienne identité s’effacer sous mon scalpel. C’est une forme d’art performance, voyez-vous ?
— Vous êtes fou, articula-t-elle, ses muscles se contractant contre les liens.
— La folie est un terme que les gens ordinaires utilisent pour décrire une discipline qu'ils ne peuvent pas supporter.
Kreisler enfonça l'aiguille dans la base de son cou. Elara poussa un cri étouffé, un gémissement qui se perdit dans le masque à oxygène qu'on lui plaqua sur le visage. La chaleur envahit son corps, une chaleur chimique qui engourdit ses membres mais laissa ses sens d’une acuité douloureuse.
La porte de la salle d’opération s’ouvrit.
Un homme entra. Il marchait avec une grâce prédatrice, le silence l’enveloppant comme une cape. Il ne portait pas de masque chirurgical. Pourquoi le ferait-il ? Son visage était partout.
Julian.
Il s’arrêta à la tête du lit, se penchant sur elle. Elara vit ses propres yeux — ou plutôt, les yeux qu’elle s’apprêtait à recevoir — plonger dans les siens. Le bleu était si profond qu’elle crut s’y noyer. C’était le bleu d’un écran vide.
Il ne dit rien. Il tendit simplement une main et caressa le marquage violet sur son front. Son toucher était dépourvu de chaleur humaine. C’était le contact d’un marbre poli. Il regarda Kreisler et hocha la tête.
— Commencez, dit Julian. Je veux voir la symétrie naître de ce chaos.
Kreisler ramassa le premier scalpel. La lame capta la lumière du néon, une lueur argentée qui semblait vibrer d’impatience.
— Regardez bien le miroir au-dessus de vous, Elara, murmura le docteur. C’est la dernière fois que vous voyez cette femme. Dites-lui adieu. Elle était si peu de chose, après tout.
Elara leva les yeux vers le plafond. Le miroir incliné lui renvoyait l’image d’une proie marquée de traits violets, encerclée par deux versions de son propre bourreau — l’un biologique, l’autre architectural.
La pointe de l’acier toucha le coin de son œil droit. Elle ne sentit pas la douleur, seulement une pression étrange, le bruit du derme qui cède, un déchirement de soie ancienne.
— Voilà, dit Kreisler, sa voix s'éloignant tandis que le sang chaud commençait à couler le long de sa tempe. L'effacement commence.
Et dans le reflet, Elara vit Julian sourire. Ce n'était pas un sourire de triomphe, mais le sourire d'un homme qui regarde enfin son reflet dans l'eau et voit, pour la première fois, que l'eau a cessé de trembler. Elle n'était plus une personne. Elle devenait une surface.
Le métronome dans son crâne accéléra. *Tchip. Tchip. Tchip.*
La ville attendait. Mille visages identiques s’apprêtaient à accueillir leur reine. Dans le silence chirurgical, Elara Vance ferma les yeux sur son passé, tandis que le scalpel dessinait, avec une ferveur démente, les contours de sa nouvelle prison de chair. Elle n'était plus la restauratrice. Elle était la toile que l'on repeignait à l'image du Dieu de béton et de verre.
— C’est parfait, murmura Julian. Ne t’arrête pas, Kreisler. Enlève tout ce qui dépasse.
Le Retour de l'Original
Le noir sous les bandages n’était pas un vide, c’était une matière. Une mélasse chaude, poisseuse, qui sentait l’iode et le sang rassis. Elara respirait par la bouche, de petites inspirations saccadées qui faisaient siffler la canule dans sa gorge. Chaque battement de son cœur résonnait dans ses orbites comme un marteau de commissaire-priseur adjugeant ses restes au plus offrant. Elle n’avait plus de visage ; elle n’avait qu’une topographie de douleur, une carte de sutures et de derme froissé.
Puis, l’odeur changea.
L’éther et le désinfectant furent brusquement balayés par quelque chose d’obscène : le parfum de la pluie sur le bitume chaud, mêlé à une note de santal si précise, si familière, qu’elle crut sentir le scalpel de Kreisler s’enfoncer à nouveau dans sa tempe. C’était l’odeur de sa perte. L’odeur de Julian.
— Ne bouge pas, Elara. Tes fils sont encore si frais qu’ils pourraient chanter si tu essayais de crier.
La voix était un velours abrasif. L’Original. Ce n’était pas le timbre déformé d’un de ses clones croisés dans la rue, ces échos mal réglés qui peuplaient désormais le métro. C’était la source. La fréquence pure.
Elara sentit une main — une main aux doigts longs, dont elle connaissait chaque phalange, chaque cal par cœur — se poser sur le dessus de son crâne bandé. La caresse était presque dévote.
— Kreisler a fait du bon travail, poursuivit Julian. Il a toujours eu ce don pour comprendre que la symétrie n’est pas un choix esthétique, mais une exigence morale. Tu étais si… asymétrique, Elara. Ton traumatisme te déformait le coin des yeux. Tes doutes faisaient trembler ta lèvre inférieure. J’ai dû t’offrir le repos.
Elle essaya de parler. Le son qui sortit de sa gorge fut un râle sec, une plainte de bête piégée sous des décombres.
— Chhh… Ne gâche pas le silence. Le silence est la seule chose qui nous reste avant que le monde ne devienne un vacarme de moi.
Il y eut un bruit de soie qu’on déplie, le froissement d’un manteau coûteux. Elara imaginait Julian assis dans le fauteuil en cuir au pied du lit, les jambes croisées, observant sa création avec la distance d’un conservateur de musée devant une toile qu’il a lui-même commandée.
— Tu te demandes pourquoi, n’est-ce pas ? Pourquoi j’ai permis à cette épidémie de se propager. Pourquoi j’ai laissé Kreisler multiplier mon image jusqu’à l’écœurement. Regarde par la fenêtre, Elara. Oh, pardon. Tu ne peux pas encore.
Il se leva. Elle entendit ses pas, lourds, assurés, se diriger vers les stores. Le cliquetis métallique du mécanisme déchira l’air.
— La ville est un miroir brisé dont j’ai recollé les morceaux, murmura-t-il, sa voix s’éloignant vers la vitre. En bas, dans les rues, il y a quatre cents « Julian » qui attendent le bus. Il y en a trois qui servent du café. Il y en a un qui pleure sur un banc parce qu’il vient de perdre son travail. Ils portent ma mâchoire, mon regard, la courbe exacte de mon nez. Ils ont acheté leur divinité pour le prix d’une berline allemande. Et tu sais ce qui est merveilleux ? Ils ne sont plus seuls. Personne n’est plus jamais seul quand il est tout le monde.
Il revint vers le lit. Elara sentit le sommier s'affaisser sous son poids. Il s'approcha si près qu’elle put sentir la chaleur de son souffle à travers les compresses de gaze.
— Tu m’as fui parce que tu ne supportais pas mon intensité. Tu pensais que changer d’appartement, changer de ville, changer de vie suffirait à m’effacer. Mais comment fuis-tu un homme qui est devenu l’étalon de la beauté humaine ? Comment m’échappes-tu quand mon visage est devenu la monnaie d'échange du désir ?
Julian posa ses lèvres sur le front bandé d’Elara. Un baiser de glace sur un brasier de douleur.
— J’ai financé Kreisler dès le début. La clinique clandestine, les rumeurs dans les magazines de mode, les prêts bancaires pour les jeunes cadres aux dents longues qui voulaient « l’éclat de la réussite »… C’était moi. Je ne voulais pas être un souvenir dans ta tête, Elara. Je voulais être l’oxygène dans tes poumons. Je voulais que chaque fois que tu poses les yeux sur un étranger, tu sois forcée de m'aimer ou de me haïr à nouveau.
Une larme de sang perla sous le bandage d’Elara, traçant un chemin chaud sur sa joue immobile.
— Ne pleure pas, dit-il d’une voix soudainement plus dure. Les larmes vont irriter les incisions. Tu as été ma restauration la plus difficile. Plus dure que ce polyptyque du XVe siècle que tu as mis des mois à décaper. Il a fallu enlever des couches et des couches de… toi. Ta petite personnalité médiocre. Tes peurs de classe moyenne. Tes souvenirs d’enfance inutiles. Tout cela a été aspiré, Elara.
Il commença à défaire le premier nœud du bandage derrière sa nuque. Le cœur d’Elara s’emballa. *Tchip. Tchip. Tchip.* Le métronome de sa paranoïa reprenait son rythme de croisière.
— Kreisler a voulu garder ta structure osseuse originale, mais j'ai insisté. Je voulais que tu sois le négatif de ma photo. La réponse à ma question.
La gaze commença à se dérouler. À chaque tour, Elara sentait l’air froid mordre sa chair à vif. C’était une sensation de nudité absolue, comme si on lui arrachait non pas des vêtements, mais sa propre protection contre le monde. La lumière de la chambre, bien que tamisée, transperçait ses paupières closes comme des aiguilles de magnésium.
— Ouvre les yeux, Elara. Fais honneur au mécène.
Elle lutta. Elle voulait rester dans l’obscurité, là où Julian n’était qu’une voix, une abstraction. Mais la main de Julian saisit son menton avec une force soudaine, ses doigts s’enfonçant dans la chair fraîchement remodelée. La douleur fut une explosion blanche. Elle ouvrit les yeux.
Le monde était flou, baigné dans une clarté laiteuse. Devant elle, le visage de Julian flottait comme une icône byzantine. Il était d’une beauté insoutenable, une perfection si géométrique qu’elle en devenait inhumaine. Mais ce n’était pas le plus terrible.
Le plus terrible était le miroir qu’il tenait devant elle.
Elara regarda le reflet. Elle chercha ses propres yeux, ce vert un peu délavé, la petite cicatrice sur son sourcil gauche due à une chute d’enfance, l’asymétrie de ses pommettes qui la rendait « elle ».
Tout avait disparu.
Le miroir lui renvoyait le visage de Julian. Pas une version féminisée, pas une interprétation. C’était *lui*. Les mêmes pommettes saillantes, la même arête nasale parfaite, la même bouche aux coins imperceptiblement cruels. Elle était devenue sa jumelle de sang, son double de chair.
— Regarde-nous, murmura Julian, plaçant son propre visage à côté du sien dans le reflet. Nous sommes le début et la fin de l’espèce. L’Alpha et l’Oméga. Tu n’as plus besoin de me chercher, Elara. Tu es moi. Et je suis toi.
Elle essaya de porter ses mains à son visage, mais elles étaient sanglées aux montants du lit. Elle ne pouvait que contempler le désastre de sa propre standardisation. Elle n’était plus Elara Vance, la restauratrice d’art. Elle était la production numéro 000, le prototype de l’effacement total.
— La ville t'attend, continua Julian, son regard bleu plongé dans celui, désormais identique, d’Elara. Quand tu sortiras, tu verras des milliers de versions de nous. Tu marcheras dans une mer de ton propre visage. Tu ne sauras plus si tu croises un miroir ou un passant. Et dans cette confusion totale, tu seras enfin libre. Car si tout le monde est Julian, alors Julian n’est personne. Et tu n’auras plus jamais peur de moi.
Il lâcha son menton et se redressa, lissant son revers de veste. Le monstre était d’une élégance absolue.
— Je t'ai offert l'immortalité, Elara. J'ai transformé ton traumatisme en une esthétique globale. Tu devrais me remercier. Kreisler passera demain pour enlever les derniers drains.
Il se dirigea vers la porte, mais s’arrêta sur le seuil. Il ne se retourna pas.
— Oh, encore une chose. Ne cherche pas à te défigurer. J'ai déposé le brevet de ton nouveau visage. Toute modification non autorisée serait considérée comme un acte de vandalisme sur une œuvre d'art. Et tu sais comme je tiens à mes propriétés.
La porte se referma dans un déclic sec.
Elara resta seule dans la chambre. Elle regarda le plafond. Elle sentait le sang battre dans ses nouvelles joues, sous sa nouvelle peau. Elle essaya de convoquer le souvenir de son ancien visage, mais il s'effritait comme une fresque trop exposée au soleil. Elle ne se rappelait déjà plus la forme de son propre nez.
Elle tourna la tête vers la fenêtre. Au loin, les gratte-ciels de verre reflétaient la lumière du crépuscule. Et elle savait qu’derrière chaque fenêtre, dans chaque reflet sur le béton, il y avait un homme ou une femme qui portait son deuil sur le visage.
Elle ouvrit la bouche pour crier, mais le visage dans le miroir resta parfaitement calme, affichant ce sourire de statue grecque, ce sourire de Julian qui ne finit jamais. Elle n’avait même plus le droit à sa propre détresse. Elle était belle. Elle était parfaite. Elle était morte.
Dans le silence de la clinique, le métronome s'arrêta. Il n'y avait plus rien à mesurer. Le temps lui-même s'était figé dans la perfection de la chair.
La Traque Inversée
La morsure de l’air climatisé sur mes nouvelles joues est une insulte. Chaque pore de ce visage que je n’ai pas choisi semble hurler une désobéissance muette sous la couche de silicone et de promesses cicatrisées. Dans le silence de mon appartement — cette boîte de verre et de vide au quatorzième étage — j’entends le glissement de mes propres paupières. C’est le bruit d’une porte de cave qu’on referme.
Je n'ai pas retiré les linges blancs qui recouvrent les miroirs. Ce serait trop facile. Ce serait lui offrir la victoire du regard. Julian est là, sous la surface, tapi dans la structure osseuse que Kreisler a rabotée, polie, jusqu’à ce qu’elle n’émette plus aucune ombre personnelle. Je suis devenue une surface de réflexion. Un écran.
Mes doigts, habitués à la délicatesse des scalpels de restauration et à la causticité des solvants, tremblent imperceptiblement sur le clavier de mon ordinateur. L'écran projette une lueur bleutée, électrique, sur mes mains. Des mains qui, elles au moins, me restent. Je contemple les taches de nitrate d’argent sous mes ongles comme les vestiges d'une civilisation engloutie.
Le serveur de la clinique de Kreisler est un organisme vivant. Je le sens palpiter à travers la fibre optique. Pour un homme qui prône la perfection visuelle, son architecture numérique est d’une arrogance crasse : une forteresse de verre dont il croit posséder les seules clés. Mais il oublie qu'une restauratrice d'art passe sa vie à chercher la fissure, le point de rupture dans le vernis, la bulle d'air qui trahit le faux.
Je tape. Le code défile, une pluie de caractères qui ne sont que des extensions de ma rage.
*Entrée.*
Les fichiers s'ouvrent avec une impudeur de cadavre autopsié. Je ne cherche pas à effacer mon dossier. Ce serait inutile ; l'original est déjà gravé dans ma chair. Non, je cherche les schémas. La matrice. Je veux voir comment ils fabriquent leur peste.
Le premier dossier que j'exhume s'intitule *« Études de Proportions : Sujet Alpha »*. C’est lui. Julian. Sous toutes les coutures. Des scans 3D de son crâne, des analyses thermiques de ses sourires, des mesures micrométriques de l'arc de Cupidon de sa lèvre supérieure. C’est une déification par la donnée. Julian n’est plus un homme, c’est une unité de mesure. Un étalon de beauté exportable.
Je ressens une nausée sèche. Mon estomac se tord, mais mon visage — ce masque de marbre — ne bouge pas. La paralysie botulique que Kreisler a injectée pour "stabiliser les tissus" m'interdit l'expression du dégoût. Je suis condamnée à la sérénité éternelle du prédateur.
Je commence le sabotage. Ce n'est pas une destruction brutale. C'est une altération. Un pixel déplacé ici, une coordonnée de suture décalée de deux millimètres là. Dans les prochaines fournées de "Julian", le nez sera imperceptiblement de travers. Un œil sera plus bas que l'autre de la largeur d'un cil. Une asymétrie sournoise, une dissonance cognitive qui rendra ces visages parfaits insupportables à regarder sans que l'on sache pourquoi. Je sème la graine de la laideur au cœur de leur jardin d'Eden.
Soudain, un répertoire attire mon attention, crypté avec une clé de niveau militaire. *« PHASE 2 : PROTOCOLE D'INTÉGRATION CIVIQUE »*.
Mes doigts se figent. Le sang se glace dans mes veines, heurtant les parois de mes nouvelles artères avec un bruit de vagues contre des rochers. Je force le verrou.
Ce que je vois dépasse la simple vanité chirurgicale. Ce n’est plus une tendance esthétique. C’est une politique.
Des mémos internes entre Kreisler et des membres du conseil municipal. Des graphiques de productivité. Une étude sociologique sur l'effacement des conflits de classe par l'uniformisation faciale. Le projet est limpide, d’une clarté de cristal empoisonné : le « Look Julian » ne sera plus un choix onéreux pour l'élite en mal de sensations. Il va devenir le visage obligatoire des services publics.
*« Pour une administration plus harmonieuse »*, dit une note de bas de page. *« Le visage de l'autorité doit être rassurant, symétrique, immuable. »*
Je fais défiler les diapositives. Des simulations de policiers portant tous le visage de Julian. Des infirmiers, des guichetiers, des agents de sécurité. Une armée de clones bienveillants, une mer de perfections identiques patrouillant dans les rues. L'imposition du visage de Julian par décret pour les classes laborieuses, une manière d'effacer l'individu derrière la fonction, de transformer chaque interaction sociale en un monologue de Julian.
Julian ne veut pas seulement être regardé. Il veut être le seul paysage possible.
Je me lève brusquement, ma chaise basculant sur le parquet avec un fracas sourd. Je me dirige vers la fenêtre. Dehors, la ville scintille comme une plaie ouverte. Au loin, sur un écran publicitaire géant, je vois un homme de Julian sourire en mangeant un burger. À côté de lui, une femme de Julian ajuste sa cravate. Ils ne sont pas encore partout, mais ils sont déjà nulle part. L'air semble saturé de leurs particules de peau, de leur odeur d'éther et de narcissisme.
— Tu me regardes, n'est-ce pas ? murmure-je contre la vitre froide.
Le reflet dans le verre me répond. C'est son visage. Mes yeux — autrefois d'un vert forêt, aujourd'hui d'un bleu chirurgical — me fixent avec une intensité qui n'est plus la mienne.
Je porte l'uniforme de l'ennemi. Je suis l'ambassadrice de mon propre viol.
Je retourne à l'ordinateur. Ma traque ne sera pas celle d'une victime qui s'enfuit dans les bois. Je suis dans le ventre de la bête. Si Julian veut que son visage soit partout, alors je ferai en sorte que ce visage devienne synonyme d'horreur.
Je commence à uploader les fichiers corrompus dans la file d'attente des imprimantes 3D biologiques de la clinique. Mais je ne m'arrête pas là. Je cherche les dossiers "Clients VIP". Je veux voir qui finance cette apocalypse de la chair.
Et là, je le vois. Un nom qui fait s'effondrer le dernier rempart de ma raison. *Elara Vance.*
Il y a un dossier à mon nom, daté d'il y a six mois. Bien avant mon "accident". Bien avant que Julian ne me brise la face contre le rebord de la baignoire.
J'ouvre le fichier. Des photos de moi, prises à mon insu, dans mon atelier. Des croquis de Kreisler annotés de la main de Julian. *« Elle est presque prête. Il ne manque que la rupture structurelle. Le traumatisme sera le liant nécessaire pour que la greffe psychique prenne. »*
Ils n'ont pas seulement reconstruit mon visage. Ils l'ont préparé. Chaque coup, chaque insulte, chaque pression de ses doigts sur ma gorge était une étape chirurgicale. Mon agression était un acte de pré-production.
Je sens un rire monter, une chose hideuse et sèche qui gratte ma gorge. Je ris, mais mes joues restent lisses, mes lèvres s'étirent selon l'angle parfait calculé par Kreisler. Je suis prisonnière d'une joie qui n'existe pas.
— Tu as fait de moi une œuvre d'art, Julian ? Très bien.
Je me lève et marche vers le miroir recouvert de lin. Ma main tremble un instant, puis je saisis le tissu. Je l'arrache d'un coup sec.
Le choc est un courant électrique. Il est là. Il me regarde. Il est beau à en vomir. Cette peau sans pore, ce nez d'une droiture aristocratique, cette mâchoire qui pourrait trancher le verre. Je touche ma joue. La sensation est étrange, comme de caresser un gant de cuir fin alors que la main est à l'intérieur.
Je prends le scalpel de précision que j'utilisais pour les toiles de la Renaissance sur mon plan de travail. La lame est neuve, d'un éclat d'argent pur.
*« Toute modification non autorisée serait considérée comme un acte de vandalisme sur une œuvre d'art. »*
Les mots de Julian résonnent, gras et satisfaits. Il possède mon image. Il possède mon reflet. Il a breveté mon existence.
Je porte la lame à mon visage. Pas pour me couper. Pas encore. Je la passe à plat sur ma joue, sentant le froid du métal.
— Tu as oublié une chose, Julian, dis-je au miroir. Un restaurateur ne se contente pas de réparer. Parfois, il décape jusqu'à l'os pour trouver la vérité sous la croûte du mensonge.
Je ne vais pas me défigurer. Ce serait lui donner ce qu'il attend : une preuve de ma folie, une raison de m'enfermer à nouveau pour me "réparer". Non. Je vais devenir la faille dans son système. Je vais porter son visage comme un cheval de Troie. Je vais infiltrer son monde, ses réceptions, sa clinique, et je vais être le miroir qui ne flatte pas.
Je vais être le Julian qui détruit les Julian.
Je pose le scalpel. Mon regard dans le miroir est devenu quelque chose d'autre. Une lame cachée derrière une vitrine de luxe.
Je me rhabille. Je choisis des vêtements sombres, structurés. Je me maquille avec une précision de thanatopracteur, accentuant les traits que Kreisler a voulu rendre "divins" pour les rendre "spectraux".
Je quitte mon appartement. Dans l'ascenseur, le miroir me renvoie encore son image. Je ne baisse pas les yeux. Je lui souris. Un sourire que Kreisler n'a pas prévu. Un sourire qui dit que la proie vient de réaliser que les barreaux de sa cage sont faits de la même chair que le dompteur.
Je sors dans la rue. La nuit est lourde, chargée d'une pluie fine qui fait briller le bitume. À chaque coin de rue, je croise un reflet de moi-même. Un homme en costume, une femme en tailleur, un adolescent au regard vide. Tous Julian. Tous des fragments d'une même idole brisée.
Ils ne me voient pas. Ils ne voient qu'eux-mêmes. Ils se saluent d'un hochement de tête, une communion de clones dans la cathédrale de la ville.
Je marche parmi eux, une ombre parmi les ombres parfaites. La traque a changé de sens. Je ne fuis plus. Je chasse. Et ma première proie sera le Dr Kreisler. Je veux voir ses mains trembler quand il réalisera que l'œuvre d'art qu'il a créée possède ses propres scalpels.
Je m'arrête devant une vitrine de magasin de luxe. Mon reflet se superpose à un mannequin qui porte, lui aussi, le masque de Julian.
— Nous sommes légion, n'est-ce pas ? chuchoté-je.
Je sens une goutte de pluie couler le long de ma tempe. Elle ne s'infiltre pas. Elle glisse sur la perfection de ma peau comme sur du plastique. Je n'appartiens plus à l'humanité. Je suis une idée. Et les idées sont des virus.
Je disparais dans la foule de Julians, le cœur battant d'une haine si pure qu'elle en devient une forme de grâce. Le jeu commence. Et cette fois, Julian, tu ne pourras pas détourner le regard. Car où que tu ailles, quoi que tu fasses, je serai là.
Je serai ton visage, hurlant ta propre fin.
Le Cri du Silicium
L’entrée du commissariat du 4ème arrondissement sentait la sueur froide, le café brûlé et ce solvant bon marché qu’on utilise pour effacer les graffitis sur le linoléum. Mais sous cette couche de banalité administrative, une note plus aiguë me griffait les narines : l’odeur de l’éther. Elle flottait, invisible, comme un spectre entre les néons vacillants.
Je m’assis sur un banc en métal, les mains enfouies dans les poches de mon trench-coat. Mes doigts caressaient nerveusement un petit scalpel de précision que j’avais dérobé à l’atelier de restauration. Son froid métallique était la seule chose réelle dans cette pièce. Autour de moi, l’attente était une agonie géométrique. Trois hommes étaient assis en face. Ils ne se connaissaient pas, mais ils partageaient cette même mâchoire carrée, ce front noble, cette arête nasale dont la perfection m’avait autrefois fait défaillir.
Trois Julian, à des stades différents de "floraison".
L’un d’eux, un gamin de vingt ans à peine, portait encore des pansements compressifs sous les yeux. Le sang séché formait des croûtes sombres, comme des larmes de goudron. Il me fixa. Son regard bleu — ce bleu chirurgical, vide, immense — ne trahissait aucune émotion. C’était le regard de Julian, mais dénué de son intelligence prédatrice. Une coquille vide. Une contrefaçon de luxe.
— Suivant, aboya une voix derrière le guichet de verre pare-balles.
Je me levai. Mes jambes étaient deux colonnes de coton. La policière à l’accueil ne leva même pas les yeux. Elle tapotait sur son clavier avec une frénésie machinale.
— Nom ?
— Vance. Elara Vance. Je suis ici pour le dossier 404-B. Julian Thorne.
Le tapotement s’arrêta net. Un silence de plomb retomba sur la salle. L’homme aux pansements inclina la tête, imitant avec une exactitude terrifiante le tic nerveux que Julian avait lorsqu’il s’ennuyait.
— Le commissaire Valade vous attend, finit-elle par dire, sa voix soudainement dénuée de tout timbre humain. Bureau 102. Au fond du couloir.
Je m’engageai dans l’étroit passage. Les murs étaient tapissés d’affiches de prévention. "Signalez tout changement suspect", "La beauté est un devoir civique". Mon cœur cognait contre mes côtes comme un animal piégé. J’avais besoin de parler à Valade. Valade était un vieux de la vieille, un homme dont le visage ressemblait à une carte routière de la corruption et de la fatigue. Il était l’antithèse de Julian. Il était mon dernier ancrage dans un monde qui partait en lambeaux de silicone.
Je ne frappai pas. J'entrai.
Le bureau était plongé dans la pénombre, seulement éclairé par une lampe d’architecte qui projetait des ombres violentes sur les piles de dossiers. Valade était de dos, regardant par la fenêtre la pluie qui lavait la ville.
— Commissaire, dis-je, la voix étranglée. Ils sont partout. Dans la rue, dans le métro… ils ont tous son visage. Kreisler a transformé cette ville en un miroir sans fin. Vous devez intervenir. Les mandats, les cliniques clandestines… vous avez les preuves.
L’homme ne bougea pas. Sa silhouette massive semblait absorber la lumière.
— L’esthétique, Elara, murmura-t-il, n’est pas un crime. C’est une évolution.
Le ton était trop calme. Trop mesuré. Un frisson glacé remonta le long de ma colonne vertébrale. Ce n'était pas la voix rauque de Valade, brisée par quarante ans de tabac brun. C’était une mélodie familière, un baryton soyeux qui me rappelait les draps de soie et les murmures après la violence.
— Tournez-vous, ordonnai-je, ma main se serrant sur le scalpel au fond de ma poche.
Il pivota lentement sur son fauteuil de cuir.
La lumière de la lampe balaya son visage. Ce n’était pas Julian, pas tout à fait. C’était Valade, mais "amélioré". Les rides qui faisaient son humanité avaient été comblées par une substance inerte. Ses pommettes avaient été rehaussées, brisées puis ressoudées pour atteindre cette symétrie divine. Ses yeux, autrefois marron et fatigués, brillaient maintenant d’un éclat azur artificiel. La peau autour de ses tempes était tendue à l’extrême, laissant apparaître de fines cicatrices blanchâtres, presque invisibles, qui couraient jusqu’à la racine des cheveux.
C’était un masque de chair, une interprétation bureaucratique de Julian Thorne.
— Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ? hoquetai-je en reculant vers la porte.
Valade — ou ce qu’il en restait — sourit. Ce sourire… le même coin de lèvre qui se relevait, la même arrogance tranquille.
— Ils m’ont rendu efficace, Elara. La justice est aveugle, dit-on. Mais elle n’a jamais été aussi belle. Regarde-moi. Je ne suis plus un vieil homme qui croule sous la paperasse. Je suis l'autorité incarnée dans la forme la plus pure. Le Dr Kreisler appelle cela la "Symphonie Organique".
Il se leva. Il se déplaçait avec une grâce nouvelle, une fluidité qui jurait avec sa stature massive. Il s’approcha de moi, et je sentis cette odeur : l’antiseptique mêlé au musc coûteux que Julian portait toujours.
— Tu es venue dénoncer un harcèlement, n’est-ce pas ? continua-t-il en posant ses mains sur le bureau. Mais comment peut-on harceler quelqu’un quand on est le monde entier ? Julian n’est plus un individu. Il est le standard de référence. Tu ne fuis pas un homme, Elara. Tu fuis la normalité.
— Vous êtes des monstres, crachai-je. Vous avez vendu votre âme pour un peu de cartilage et de botox.
Il rit. Un rire cristallin, terrifiant de perfection.
— L’âme est une notion médiévale. Le visage est la seule vérité. Et aujourd’hui, la vérité n'a qu'un seul nom.
Je sentis le mur contre mon dos. Je n’avais plus d’issue. Dans le couloir, j’entendis des pas. Plusieurs personnes. Cadencées. Uniformes. Le cliquetis des armes de service, le froissement des uniformes. Je savais ce que j’allais voir si la porte s’ouvrait. Une armée de Julians en bleu, prêts à protéger l’ordre nouveau.
— On ne peut pas arrêter une idée dont le temps est venu, Elara. Et Julian est une idée magnifique. Viens. Kreisler t'attend. Il dit que ta structure osseuse est une insulte à la symétrie. Il veut te "réparer".
Mon propre visage me parut soudain étranger. Je sentais mes traits s'affaisser sous le poids de leur perfection à eux. J'étais une erreur dans leur matrice de silicone.
— Touchez-moi, murmurai-je en sortant lentement le scalpel de ma poche, et je vous montre à quel point votre "vérité" est fragile.
Valade s'arrêta. Ses yeux bleus s'élargirent légèrement. Un instant, une fraction de seconde, je crus voir l'ombre de l'ancien commissaire derrière ce masque de plastique. Une lueur de terreur pure. Mais elle fut aussitôt balayée par l'expression de vacuité satisfaite du clone.
— La douleur est temporaire, Elara. La beauté est éternelle.
Il fit un pas de trop.
Je n'ai pas réfléchi. Le geste est venu de mes années passées à gratter les vernis sur les toiles de maître, à chercher la chair sous le pigment. Ma main jaillit, une extension de ma volonté. La lame du scalpel fendit l'air saturé d'éther et vint mordre la joue de Valade.
Le cri qui s'échappa de sa gorge ne fut pas un cri humain. Ce fut un sifflement, un bruit de succion pneumatique.
Le scalpel avait tranché profond. Mais il n'y eut pas de sang rouge, chaud, pulsant. Une substance translucide, visqueuse, commença à perler de la plaie. Un gel polymère mélangé à une lymphe synthétique. La joue se fendit comme un fruit trop mûr, révélant sous la surface des implants de silicone qui brillaient sous la lampe d'architecte.
Valade porta la main à sa blessure. Ses doigts s'enfoncèrent dans la matière molle de sa propre joue. Il ne semblait pas souffrir, il semblait... offensé.
— Tu as abîmé l'œuvre, murmura-t-il, sa voix se déformant alors que l'air s'échappait par la fente dans sa chair.
— Je n'ai fait que restaurer la réalité, répliquai-je, le cœur battant à tout rompre.
Je me jetai sur la porte, l'ouvrant d'un coup d'épaule. Le couloir était rempli de policiers. Ils étaient sept. Sept versions de Julian, immobiles, leurs visages identiques tournés vers moi comme des tournesols vers un soleil de mort.
Je ne m'arrêtai pas. Je courus.
Je bousculai un Julian en uniforme qui tenait un gobelet de café. Le liquide brûlant éclaboussa son torse, mais il ne cilla pas. Ses yeux me suivirent, mais ses réflexes semblaient englués dans une sorte de léthargie esthétique. C'était leur faiblesse : ils étaient tellement amoureux de leur propre reflet qu'ils en oubliaient de réagir.
Je dévalai les escaliers, mes poumons brûlant comme si j'avalais du verre pilé. Derrière moi, j'entendais leurs pas lourds, mais réguliers. Ils ne couraient pas. Ils n'avaient pas besoin de courir. Où que j'aille, ils m'attendaient déjà.
Je déboulai dans le hall d'accueil. L'homme aux pansements était toujours là. Il s'était levé. Ses yeux étaient fixés sur la blessure de Valade qui apparaissait en haut de l'escalier. Un gémissement collectif s'éleva dans la pièce. Un son basse fréquence, une plainte de silicium qui vibrait dans les murs.
— Elle a rompu la symétrie ! cria quelqu'un.
Je franchis les portes battantes et plongeai dans la nuit. La pluie redoublait. La ville n'était plus qu'une forêt de miroirs mouillés. Chaque passant que je frôlais, chaque silhouette sous un abribus, portait ce même stigmate de beauté.
Je m'arrêtai devant une flaque d'eau. Mon reflet y était brisé par les gouttes. Mes cheveux étaient collés à mon front, mon visage était rouge de peur et de colère. J'étais hideuse. J'étais asymétrique. J'étais vivante.
Je regardai le scalpel dans ma main. Il était souillé de ce gel bleuâtre.
— Tu voulais être partout, Julian ? chuchotai-je dans le vent froid. Alors je vais devoir t'effacer de partout.
Je ne fuyais plus le commissariat. Je fuyais l'humanité telle qu'ils l'avaient redéfinie. Kreisler était le cerveau, Julian était le virus, et la ville était le corps malade.
Soudain, je sentis une présence derrière moi. Je me retournai, le scalpel prêt à frapper.
C'était une petite fille, pas plus de six ans. Elle tenait un ours en peluche. Elle leva les yeux vers moi. Sous sa capuche jaune, son visage était encore celui d'une enfant, mais ses yeux... ses yeux avaient déjà ce bleu chirurgical. Et sur son nez, une petite bande de sparadrap indiquait que le travail de "normalisation" avait commencé.
— Pourquoi tu as cassé le monsieur ? demanda-t-elle d'une voix dépourvue d'innocence.
Je reculai d'un pas, puis deux. Le dégoût me monta à la gorge, plus puissant que la peur. Ils commençaient par les enfants. Ils empoisonnaient la source.
— Parce que le monsieur n'était qu'un mensonge, petite, dis-je en me détournant.
Je m'enfonçai dans une ruelle sombre, loin des lumières de la rue principale. J'avais besoin de noirceur. J'avais besoin de recoins où la symétrie n'avait pas encore de prise. Ma main tremblait, mais ma résolution était d'une clarté de diamant.
Julian pensait m'avoir enfermée dans une cage faite de son visage. Il avait tort. Il m'avait simplement donné une cible infinie.
Le cri du silicium résonnait encore dans mes oreilles, cette plainte d'une matière qui veut être chair mais qui ne sera jamais qu'une imitation. Je serais la faille dans leur miroir. Je serais la cicatrice sur leur perfection.
Je relevai mon col et disparus dans les entrailles de la ville, une ombre asymétrique prête à démembrer un dieu de plastique.
Le chapitre de la peur était clos. Celui de l'iconoclasme venait de s'ouvrir. Et il serait écrit avec la pointe de mon scalpel.
La Nuit des Masques
Le manoir de Saint-Cloud respirait par ses pores de pierre, une bête de calcaire accroupie sous la lune livide. À travers les hautes fenêtres à la française, la lumière ne scintillait pas ; elle s'écoulait, grasse et jaune, comme du pus s'échappant d'une plaie de prestige.
Je lissai la soie noire de ma robe, sentant le froid du scalpel contre ma cuisse, retenu par une jarretière de cuir. Mon visage n’existait plus. Il était emmuré sous une coque de porcelaine blanche, un masque d’une neutralité absolue, dépourvu de traits, dépourvu de péché. J'étais l'absence au milieu de l'excès.
En franchissant le seuil, l'air me heurta comme un linge souillé. Une mixture d’éther, de tubéreuse et de sueur froide. La musique était un battement de cœur arythmique, un martèlement sourd qui semblait provenir des fondations mêmes de la bâtisse.
Puis, je les vis.
Ils étaient là, dans la salle de bal, sous les lustres de cristal dont les pampilles tintaient comme des dents entrechoquées. Une armée de simulacres. Il y en avait cinquante, peut-être cent. Des Julian en smoking, des Julian en tenue de soirée décontractée, des Julian accoudés au buffet, des Julian riant d'un rire identique, un son cristallin et vide.
C’était une hallucination collective pétrifiée dans la chair. La symétrie était partout, insupportable, vertigineuse. Chaque angle de mâchoire était une lame de rasoir, chaque regard bleu un fragment d’océan glacé. La multiplication de son visage n’atténuait pas sa puissance ; elle la diluait dans un cauchemar géométrique.
— Magnifique, n'est-ce pas ?
La voix murmura à mon oreille, trop près. Je ne tressaillis pas. Une main gantée de blanc se posa sur mon épaule. Je pivotai. Un Julian. Un de plus. Celui-ci avait une légère cicatrice au sourcil, un défaut volontaire, une « touche d’humanité » probablement facturée au prix fort par la clinique.
— On dirait une église où chaque icône a pris vie, continua le Julian-copie. Vous êtes nouvelle ? Votre masque... c’est une déclaration de guerre ?
— C’est une protection contre l’éblouissement, répondis-je, ma voix étouffée par la porcelaine. Trop de perfection finit par brûler la rétine.
Il eut un petit rire gras, le genre de rire que Julian n'aurait jamais eu. L'Original était un prédateur silencieux, pas un mondain bavard. Ces hommes n'achetaient que l'enveloppe ; ils restaient des porcs déguisés en dieux.
— Le Docteur Kreisler dit que nous sommes les pionniers d’une nouvelle esthétique humaine. La fin de l’aléa biologique.
Je me dégageai de son emprise avec une lenteur calculée. Mes yeux balayaient la salle, cherchant la source de cette infection. Je passai entre les groupes. C'était un ballet grotesque. Deux Julian se complimentaient sur la finesse de leur philtrum. Un autre, plus jeune, à peine sorti de l'adolescence, caressait ses propres pommettes devant un miroir avec une dévotion qui frisait l'onanisme.
La standardisation de la beauté n'était pas un idéal, c'était une castration de l'âme. En devenant lui, ils s'effaçaient. Ils payaient pour leur propre disparition.
Je montai l’escalier monumental, fuyant la cohue de clones. Les couloirs de l'étage étaient plus sombres, drapés de velours cramoisi qui étouffait le son de mes pas. Au bout de la galerie, une double porte en chêne massif laissait filtrer une lueur bleutée, presque électrique. L’odeur d’éther y était plus forte, plus agressive. C’était le sanctuaire.
Je n'attendis pas. Je poussai les battants.
La pièce n'était pas un bureau, mais une salle d'exposition clinique. Des bustes en plâtre s'alignaient sur des étagères de verre, chacun représentant une étape de la métamorphose. Et au centre, assis derrière un bureau de métal chirurgical, le Dr Kreisler.
Il ne portait pas de masque. Il n'en avait pas besoin. Son visage était un désastre de greffes mal cicatrisées, une mosaïque de tissus disparates qui semblaient lutter pour ne pas se détacher de son crâne. Ses lunettes à monture d'acier brillaient sous les néons.
— Entrez, Elara, dit-il sans lever les yeux de ses croquis. Je savais que le vide finit toujours par aspirer ce qui est plein.
Je restai sur le seuil, la main crispée sur le manche du scalpel caché sous ma robe.
— Vous détruisez le monde, docteur. Un visage à la fois.
Il leva enfin la tête. Ses yeux, d'un gris de cendres, semblaient vibrer.
— Je le guéris, au contraire. Regardez cette ville, Elara. Elle est chaotique, laide, asymétrique. Les gens souffrent de leur propre singularité. Je leur offre la paix de l'uniformité. Je leur offre l'immortalité de l'icône. Julian n'est pas un homme, c'est un étalon-or.
— Julian est un monstre, crachai-je.
Kreisler se leva, ses mains trop longues se déplaçant sur le bureau comme des araignées.
— Un monstre que vous avez aimé. Un monstre dont vous ne pouvez pas vous détacher. Pourquoi portez-vous ce masque, Elara ? Pour me cacher vos cicatrices, ou pour cacher le fait que vous commencez, vous aussi, à voir ses traits dans votre propre miroir ?
Il s'approcha de moi. Je sentis l'éther m'étourdir. Il tendit une main vers mon masque de porcelaine.
— Vous êtes une restauratrice d'art. Vous savez que lorsqu'une œuvre est trop abîmée, on ne la répare pas. On repeint par-dessus. On crée une version plus pure, plus durable.
— Vous ne faites que de la contrefaçon, répliquai-je, le cœur battant contre mes côtes comme une bête enragée.
— Toute beauté est une contrefaçon de la nature.
D’un geste brusque, il arracha mon masque.
L’air frais sur ma peau me fit l’effet d’une brûlure. Je reculai, mais il fut plus rapide. Ses doigts pressèrent mes mâchoires, me forçant à regarder le grand miroir qui couvrait le mur du fond.
— Regardez-vous, Elara. Vraiment.
Pendant un instant, la panique m'aveugla. Puis, ma vision se stabilisa. Dans le miroir, je vis Kreisler, ce tas de chair recousue. Je vis mon propre visage, pâle, les yeux dilatés par l'effroi. Et derrière moi, dans l'ombre de la porte, une silhouette apparut.
L'Original.
Julian était là. Pas une copie. Pas un adepte chirurgical. Lui. Le froid absolu. La perfection toxique.
Il ne dit rien. Il resta simplement là, le visage baigné dans la lumière bleue, ses yeux d'un azur impossible fixés sur ma nuque. Le silence devint un poids physique, une chape de plomb qui m'écrasait les poumons. Kreisler lâcha prise et s'effaça dans l'obscurité du bureau, comme un valet laissant la place au maître.
Julian s'avança. Chaque mouvement était une insulte à la maladresse humaine. Il s'arrêta à quelques centimètres de moi. Son odeur – un mélange de pluie et de fer – m'assaillit.
— Tu as cassé le nez de ce petit automate dans la rue, Elara, murmura-t-il. Sa voix était un velours qui écorchait. Tu es devenue très... réactive.
— Je vais te détruire, Julian. Un par un. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus que toi. Et alors, je m'occuperai de l'original.
Ma main glissa sous ma robe. Je sentis le métal froid du scalpel. C'était mon ancre. Ma seule vérité dans cette salle remplie de mensonges.
Il sourit. Ce sourire qui avait jadis été mon seul horizon et qui était maintenant ma cellule.
— Tu ne comprends pas, n'est-ce pas ? Tu penses que je suis le centre de tout ceci. Mais je ne suis que le catalyseur. Le monde voulait cela. Ils réclamaient une prison dont les barreaux seraient beaux à regarder. Je leur ai juste donné les clés.
Il tendit la main et effleura ma joue. Ses doigts étaient glacés.
— Tu es la seule à ne pas vouloir me ressembler, Elara. C’est ce qui te rend précieuse. Tu es la cicatrice nécessaire sur ma perfection. Sans toi, je m'ennuierais de ma propre beauté.
— Je ne suis pas ton accessoire, Julian.
— Non. Tu es ma plus belle œuvre. La seule qui résiste à la restauration.
D’un coup sec, je sortis le scalpel et visai sa gorge. Il ne bougea pas. Il ne cilla même pas. La pointe de la lame s'arrêta à un millimètre de sa carotide. Je voyais le battement régulier de son sang sous la peau parfaite. Un millimètre. C’était tout ce qui séparait l’idole du cadavre.
— Fais-le, murmura-t-il. Tue-moi ici, au milieu de mes cent visages. Devine ce qui se passera ensuite ? Ils te déchireront. Non pas parce que tu m'as tué, mais parce que tu as brisé leur futur. Ils ne sont plus des hommes, Elara. Ils sont les fragments de mon image. Et un fragment ne supporte pas que le miroir se brise.
À l'extérieur, dans la salle de bal, la musique s'arrêta brusquement. Un silence lourd, poisseux, s'installa. Puis, un bruit de pas. Un martèlement de centaines de chaussures sur le parquet. Ils montaient.
Ils arrivaient.
Les Julian. Les copies. Les adorateurs du vide.
Je regardai le scalpel, puis le reflet de Julian dans le miroir. Pour la première fois, je vis ce que Kreisler voyait. Je ne vis pas un homme. Je vis une épidémie. Si je le tuais maintenant, je ne ferais que le transformer en martyr. Son visage deviendrait une relique. Il serait partout, pour l'éternité, gravé dans le marbre et la mémoire.
— Tu as peur, dit-il avec une tendresse écœurante.
— Non, répondis-je, ma voix redevenue un scalpel de glace. J'ai de la répulsion.
Je rangeai ma lame. Je ne le tuerais pas ce soir. Pas comme ça. Pas ici.
Je ramassai mon masque de porcelaine sur le bureau de Kreisler. Je le remis lentement, sentant la surface froide s'ajuster contre ma peau. Derrière l'ivoire artificiel, je redevenais invisible.
— La fête ne fait que commencer, Elara, lança Julian alors que je me dirigeais vers la porte.
Je ne répondis pas. J'ouvris les battants.
Dans le couloir, une douzaine de Julian m'attendaient. Leurs visages étaient des masques de chair, leurs yeux bleus brillaient d'une lueur fanatique. Ils s'écartèrent pour me laisser passer, comme on s'écarte devant un spectre.
Je traversai la foule de clones, mon propre visage de porcelaine reflétant la lumière crue des néons. Je n'étais plus Elara Vance. J'étais la faille. L'asymétrie en marche.
En sortant du manoir, l'air de la nuit me parut presque pur, malgré l'odeur persistante de la ville qui, chaque jour un peu plus, prenait les traits de l'homme que je haïssais. Je marchai vers l'obscurité, le scalpel pesant contre ma cuisse, l'esprit déjà tendu vers la prochaine restauration.
Il fallait que je trouve le moyen d'effacer le monde avant que le monde ne m'efface.
Le chapitre de l'iconoclasme ne faisait que commencer, et le sang qui coulerait ne serait pas seulement rouge. Il aurait l'éclat bleu d'un regard chirurgical et la consistance grasse du silicium.
J'étais prête à tout démembrer. Y compris moi-même.
Le Temple de la Chair
L’ascenseur descendait avec une lenteur de condamné, ses entrailles métalliques gémissant contre les parois de la gaine. À l'intérieur, l'air était devenu épais, chargé de cette odeur de propre qui précède les pires souillures : l'ozone, l'alcool isopropylique et une pointe de graisse rance, animale.
J'ajustai mon masque de porcelaine. La surface froide contre mes joues était la seule chose qui me rattachait encore à une forme de réalité solide. Le reste — Julian, ses clones, cette ville qui s'effaçait derrière son portrait — n'était qu'une fresque mal restaurée, une croûte de peinture prête à s'écailler sous l'ongle.
*Ding.*
Les portes coulissèrent sur le sous-sol. Le "Temple de la Chair".
Ici, le silence n'existait pas. Il était remplacé par un bourdonnement hydraulique constant, une respiration mécanique qui semblait sortir du sol même. Je fis un pas dans le couloir de béton brut, où les néons clignotaient avec une régularité de spasme. Au bout, une double porte en acier brossé. Pas de serrure. Pas de poignée. Juste un capteur optique qui scannait le vide.
Je n'avais pas besoin de clé. J'étais l'anomalie, et l'anomalie est toujours invitée au cœur du système.
Les portes s'ouvrirent.
Ce n'était pas un laboratoire. C'était une usine de rêve dépecé. La salle était immense, haute sous plafond, traversée par des rails de transport où pendaient des formes oblongues, emmaillotées dans du plastique translucide. À première vue, on aurait dit des carcasses dans un abattoir de luxe. Mais en m'approchant, je vis les détails à travers le voile de polyéthylène : une ligne de mâchoire parfaite, l'arête d'un nez sans défaut, le pli d'une paupière fermée dans un sommeil de silicone.
Julian. Julian partout.
Des centaines de moules en plâtre durci étaient alignés sur des étagères métalliques, numérotés avec une précision maniaque. *J-01, J-02, J-400...* Sur de longues tables d'opération, des techniciens en combinaisons blanches — des visages anonymes, ou peut-être déjà des versions dégradées du Modèle — s'affairaient. Ils maniaient des spatules chauffantes pour lisser les imperfections de la résine de derme. Ils injectaient des pigments dans des cuves de polymère pour obtenir ce teint exact, ce beige nacré qui avait fait ma perte.
C'était une esthétique de la chaîne de montage. Le sacré transformé en série.
— Vous cherchez le défaut, n'est-ce pas Elara ?
La voix de Kreisler résonna, amplifiée par l'acoustique froide de la salle. Il était debout près d'une presse hydraulique, le dos tourné, manipulant un fragment de visage avec la délicatesse d'un orfèvre. Il portait sa blouse blanche immaculée, un linceul de coton qui semblait n'avoir jamais connu la poussière.
— Il n'y a pas de défaut ici, Kreisler, répondis-je, ma voix étouffée par la porcelaine. C'est bien là le problème. La perfection est une forme de décès.
Il se retourna lentement. Ses lunettes à monture d'acier captaient l'éclat des néons, transformant ses yeux en deux disques d'argent aveugles.
— Toujours cette obsession pour la ruine, murmura-t-il en s'approchant. Vous restaurez des tableaux, vous devriez comprendre. La beauté n'est pas une émotion, c'est une mesure. Julian est le mètre étalon. Il est la proportion dorée incarnée. Pourquoi laisser le hasard de la génétique dicter la laideur du monde quand on peut imposer la dictature du beau ?
Il s'arrêta devant un bac de rinçage. À l'intérieur, une douzaine de masques de chair — de véritables épidermes synthétiques — flottaient comme des méduses mortes. Le visage de Julian, répété à l'infini, me fixait du fond de l'eau chimique.
— Vous ne créez pas de la beauté, dis-je en sentant la lame du scalpel contre ma cuisse. Vous créez de la solitude. Si tout le monde porte son visage, alors il n'existe plus. Il n'est plus personne.
Kreisler laissa échapper un rire sec, un bruit de parchemin qu'on froisse.
— Il est Tout, Elara. C'est l'étape ultime de la religion. Dieu a créé l'homme à son image, nous avons simplement industrialisé le processus. Regardez autour de vous. Ces hommes qui attendent là-haut, dans les couloirs, ils ne veulent pas être Julian par narcissisme. Ils veulent disparaître dans l'excellence. Ils veulent être absous de leur propre médiocrité par la chirurgie.
Je fis un pas vers lui. Le sol était poisseux, une fine pellicule de silicone liquide recouvrait le béton.
— Et vous ? demandai-je, ma voix se faisant plus basse, plus tranchante. Pourquoi Julian ? Pourquoi pas vous ? Un créateur devrait vouloir son propre reflet dans chaque miroir de la ville.
Le mouvement de Kreisler se figea. Sa main, gantée de latex, resta suspendue au-dessus d'un moule. Un silence lourd s'installa, seulement troublé par le glouglou d'une pompe à vide.
— Je suis un instrument, dit-il enfin. L'instrument ne se mire pas dans l'œuvre.
— Menteur.
Je le savais. Je le sentais à l'odeur de l'air, à cette tension qui vibrait dans ses doigts trop longs. En tant que restauratrice, je savais identifier une zone de repeint, une tentative de dissimuler un dommage structurel. Kreisler était une fraude anatomique.
— Vous parlez d'harmonie, de symétrie, mais vous ne montrez jamais votre regard, repris-je. Vos lunettes, votre col montant, cette distance... Vous ne construisez pas ce temple pour Julian. Vous le construisez contre vous-même.
Kreisler se redressa. Sa silhouette semblait s'étirer, devenir plus anguleuse, presque menaçante dans la pénombre du sous-sol.
— Vous êtes perspicace. C’est votre malédiction. Vous voyez les fissures là où les autres voient des sourires.
Il retira ses gants de latex d'un geste sec. Le bruit du plastique qui claque contre la peau fut comme un coup de feu.
— Vous voulez voir l'échec, Elara ? Vous voulez voir ce qui arrive quand le scalpel hésite ?
Il porta ses mains à son visage. Ses doigts tremblaient légèrement, une minuscule trahison nerveuse que je savourai. Il défit d'abord les branches de ses lunettes en acier. Ses yeux étaient là, enfoncés dans des orbites sombres, dépourvus de cils. Puis, avec une lenteur cérémonielle, il glissa ses index sous la lisière de ses cheveux, là où la peau devrait rencontrer le cuir chevelu.
Il ne portait pas de masque de porcelaine. Il portait un masque de chair, mais c'était le sien, ou du moins, ce qu'il en restait.
Il tira.
Le son fut celui d'une ventouse qu'on arrache. La prothèse de silicone qu'il arborait en public — ce visage de chirurgien stoïque et lisse — tomba sur le sol de béton avec un bruit mou.
Ce qui restait en dessous n'était pas un visage. C'était une topographie d'horreur.
Il n'y avait plus de nez, seulement deux fentes oblongues entourées de tissus cicatriciels blanchâtres, figés dans une contraction éternelle. Ses joues n'étaient que des cratères de chair fibreuse, des greffes qui n'avaient jamais pris, des sillons profonds où le sang semblait stagner sous une fine membrane translucide. Sa bouche était une ouverture asymétrique, dépourvue de lèvres, laissant apparaître des dents jaunies par une exposition constante à l'air. C'était un portrait cubiste réalisé avec des scalpels émoussés. Une erreur de calcul faite chair.
— Une explosion de laboratoire, commença-t-il, sa voix désormais sifflante, privée du résonateur naturel des fosses nasales. Il y a vingt ans. J'ai essayé de me reconstruire. Une fois. Dix fois. Cent fois. Mais la chair a une mémoire, Elara. Elle se souvient de sa haine pour la perfection. Chaque greffe finissait par nécroser, chaque suture finissait par lâcher.
Il fit un pas vers moi, exposant sa monstruosité sous la lumière crue des néons. Il n'y avait plus de dignité en lui, seulement une rage froide et mathématique.
— C’est alors que j’ai compris. Je ne pouvais pas être beau. Alors j'ai décidé que la beauté serait unique. Qu'elle serait une production industrielle. Si je ne peux pas avoir de visage, alors le monde n'en aura qu'un seul. Un visage que j'ai dessiné, que j'ai poli, que j'ai multiplié jusqu'à l'écœurement.
Je reculai, mais mon dos heurta une étagère. Une douzaine de têtes de Julian en plâtre vibrèrent derrière moi, leurs regards vides fixés sur ma nuque.
— Julian n'est pas mon chef-d'œuvre, cracha Kreisler. Il est mon châtiment. Je sature la rétine de l'humanité pour que personne ne remarque jamais mon absence. Je me cache dans la foule de ses clones. Je suis l'ombre qui défile dans un couloir rempli de miroirs identiques.
Il tendit une main vers mon masque de porcelaine. Ses doigts, dénués d'ongles, effleurèrent la surface lisse.
— Et vous, Elara... Vous qui aimez tant restaurer ce qui est brisé... Ne voyez-vous pas la poésie de ma démarche ? Vous voulez effacer Julian ? Vous ne feriez que libérer le vide. Vous ne feriez que me forcer à regarder à nouveau ce que je suis.
La nausée monta, violente. Ce n'était pas la vue de sa chair dévastée qui me répugnait, c'était la logique. Cette volonté de réduire le monde à une seule image pour ne plus avoir à affronter sa propre fragmentation. Julian était le pansement sur une plaie qui couvrait la terre entière.
— Vous êtes un lâche, Kreisler, murmurai-je. Vous avez peur de l'asymétrie. Vous avez peur de la faille.
Je sortis le scalpel. L'acier brilla, une ligne de lumière pure entre nous.
— Je ne suis pas venue pour restaurer Julian. Je suis venue pour l'annuler. Et vous avec.
Kreisler eut un rictus qui étira ses cicatrices jusqu'à la rupture.
— On n'annule pas une épidémie, Elara. On la subit.
Il appuya sur un bouton sur la console derrière lui. Au-dessus de nous, les rails se mirent en mouvement. Les centaines de Julian emballés commencèrent à défiler dans un ballet macabre, descendant vers les quais de chargement, vers la ville, vers les lits de milliers de femmes qui, demain, se réveilleraient aux côtés du même homme.
— Regardez-les partir, s'extasia le monstre sans visage. Ils sont mon armée de silence. Dans une heure, Julian sera dans chaque rue, dans chaque café, dans chaque reflet. Vous aurez beau trancher, vous ne ferez que couper de l'eau.
Je regardai les visages de plastique passer au-dessus de moi. Une procession d'idoles interchangeables. Julian m'encerclait, même en son absence physique. Il était devenu l'atmosphère.
Je pointai la lame vers la gorge de Kreisler, là où la chair battait, exposée et vulnérable.
— Peut-être. Mais je peux commencer par éteindre le projecteur.
— Faites-le, siffla-t-il. Devenez l'artisan du chaos. C'est votre seule issue. Pour détruire Julian, vous devrez détruire tout ce qui lui ressemble. Serez-vous capable de trancher chaque visage qui croise le vôtre ? Serez-vous capable de vous crever les yeux pour ne plus voir la symétrie ?
Il s'approcha encore, plaçant sa gorge contre la pointe de mon scalpel. L'odeur de sa peau — un mélange de médicaments et de putréfaction latente — m'envahit.
— Tuez-moi, Elara. Et devenez ce que vous craignez le plus : la seule personne au monde qui possède encore un visage unique dans un océan de copies. La monstruosité, ce n'est pas moi. C'est vous, l'originale, dans un monde qui a choisi la série.
Ma main trembla. Pas de peur, mais de fureur. Il avait raison. En restant "moi", je devenais l'aberration. La seule tache sur la toile immaculée.
Le Temple de la Chair grondait autour de nous. Les moules s'ouvraient avec des bruits de succion, libérant de nouveaux exemplaires du prédateur.
Je plongeai mon regard dans les orbites vides de Kreisler. Derrière le masque arraché, il n'y avait pas de vérité, seulement un abîme qui demandait à être rempli.
Je n'abaissai pas mon arme.
— Je ne vais pas vous tuer, Kreisler, dis-je d'une voix qui me surprit par sa froideur. Je vais faire bien pire. Je vais vous laisser vivre dans ce monde que vous avez créé. Mais je vais y introduire une variante.
Je portai la lame à mon propre visage, juste sous le bord de mon masque de porcelaine. Je sentis le métal mordre la peau de mon front. Une goutte de sang chaud coula lentement, s'écrasant sur l'ivoire artificiel.
— Vous voulez de la symétrie ? Je vais vous donner de l'iconoclasme.
D'un geste brusque, je n'entaillai pas ma peau, mais je frappai le masque. La porcelaine vola en éclats, révélant mon visage, barré d'une coupure nette, asymétrique, sanglante. Une balafre rouge sur la blancheur.
Kreisler recula, ses fentes nasales s'ouvrant avec effroi.
— Qu'est-ce que vous faites ?
— Je change le modèle, Kreisler. Le sang est la seule chose que vos machines ne peuvent pas copier.
Je me détournai de lui et marchai vers les cuves de polymère. Je savais ce qu'il me restait à faire. Si Julian était partout, alors la douleur devait l'être aussi. Je versai le contenu d'un flacon d'acide chlorhydrique — utilisé pour nettoyer les moules — directement dans le réservoir principal de silicone.
La réaction fut immédiate. Une fumée âcre s'éleva, et la pâte lisse commença à se boursoufler, à changer de consistance, à devenir une matière grumeleuse, haineuse.
— Les prochains Julian ne seront pas parfaits, criai-je par-dessus le vacarme des machines. Ils seront des reflets de vous, Kreisler. Ils seront des reflets de ce que vous cachez.
Je courus vers la sortie alors que les alarmes commençaient à hurler. Derrière moi, Kreisler s'était effondré au milieu de ses prothèses, hurlant comme un animal qu'on égorge, entouré par des centaines de Julian qui, déjà, commençaient à fondre sous l'effet chimique, leurs traits parfaits se tordant en des grimaces d'agonie.
Je remontai l'escalier de service, le cœur battant dans mes tempes comme un marteau de forgeron. Quand j'atteignis la rue, la nuit était froide.
Je marchai sur le trottoir, mon visage découvert, le sang séchant sur ma joue. Un homme s'arrêta devant moi. Il avait le visage de Julian. Il portait un costume sombre, une montre de prix. Il me regarda, et pour la première fois, je ne vis pas Julian. Je vis le vide qu'il y avait en lui.
Je ne détournai pas les yeux. Je souris.
— Tu as une tache, lui dis-je en désignant sa perfection.
Il se figea, cherchant son reflet dans une vitrine.
Je continuai ma route vers l'obscurité. La ville était peut-être un sanctuaire à la gloire de mon bourreau, mais j'étais désormais le blasphème qui marchait parmi les idoles. Et le sang, mon sang, était l'encre avec laquelle j'allais réécrire le monde.
L'asymétrie n'était pas une blessure. C'était une arme.
L'Affrontement Final
L’odeur. Elle précède toujours l’horreur, n’est-ce pas ? Ici, ce n’est pas l’effluve métallique du sang, mais celle, plus insidieuse, du solvant et de l’éther. Un parfum de genèse stérile. Les murs de la clinique du Dr Kreisler ne sont pas blancs ; ils sont d’une pâleur maladive, la couleur d’un œil qui a trop regardé le soleil.
Mes doigts, habitués à la délicatesse des pinceaux et à la rigueur des vernis, tremblent autour de la bouteille d’acide nitrique. C’est mon sceptre. Je ne suis plus la restauratrice qui répare les outrages du temps sur les toiles de maîtres. Je suis l’iconoclaste. Je suis la faille dans leur système binaire.
Les étagères s'alignent devant moi, d'une régularité qui me donne la nausée. Des bustes. Des dizaines de bustes de Julian. En résine, en plâtre, en silicone. Ils me regardent tous avec cette même expression de supériorité sereine, ce léger sourire qui dit : *« Tu ne peux pas m’échapper, car je suis tout ce qui mérite d’être vu. »*
— Admire le travail, Elara. Ne sens-tu pas la paix qui émane de cette répétition ?
La voix vient du fond de la salle, là où les ombres sont les plus denses. Ce n’est pas Kreisler. C’est lui. L’Original.
Julian sort de l'obscurité comme une peinture qui prendrait vie pour vous étrangler. Il porte un pull en cachemire noir, d'une sobriété étudiée. Son visage est encore plus insultant de perfection que ses copies. Chaque trait est une sentence de mort pour l'asymétrie.
— La paix ? je crache, ma voix brisée par la vapeur acide qui me brûle la gorge. C'est un cimetière, Julian. Un cimetière pour tous ceux qui avaient un visage à eux.
Il s’approche, ses pas étouffés par le linoléum immaculé. Il ne court pas. Pourquoi courrait-il ? Il possède le temps, l’espace et maintenant, il possède la rue.
— Tu te trompes de diagnostic, Elara. C’est une cure. Le monde souffrait de sa propre laideur, de ses aspérités, de ses rides qui racontaient des histoires de défaite. J’ai offert la fin de l’histoire. Un seul visage, une seule vérité. L’harmonie absolue.
Il est à trois mètres. Je lève ma bouteille d’acide. Un flacon de 500 ml. Suffisant pour effacer une légende.
— Ton harmonie est une lobotomie esthétique, dis-je. Regarde-les.
Je désigne d'un geste brusque les moules originaux, les matrices en acier et en résine polymère qui servent à presser l'humanité dans son moule. À mes pieds, le Dr Kreisler gémit, recroquevillé dans un coin, ses mains autrefois si précises maintenant agitées de spasmes. Il a déjà goûté à mon mélange. Ses joues ne sont plus qu'une topographie de cloques purulentes.
Julian ne jette pas même un regard à son créateur. Kreisler n'est qu'un outil usé. Seul le résultat compte. Seul le reflet l'obsède.
— Tu ne le feras pas, dit Julian d'un ton monocorde, presque tendre. Tu es une restauratrice, Elara. Ta nature profonde est de préserver la beauté, pas de la détruire. Tu es amoureuse de cette ligne, là, sur ma mâchoire. Tu l'as dessinée mille fois dans tes carnets secrets.
— Je ne la dessinais pas pour m'en souvenir, Julian. Je l'étudiais pour savoir où frapper.
Le silence qui suit est lourd, épais comme du vernis frais. On entend seulement le bourdonnement des néons et le souffle court de l'homme défiguré au sol. Julian fait un pas de plus. Son odeur — un mélange de santal et de vide — m'agresse.
— Alors frappe, murmure-t-il en penchant le visage, offrant son profil parfait à ma fureur. Deviens la blessure sur le chef-d'œuvre. Mais sache qu'une cicatrice sur mon visage ne fera que rendre la tendance plus fascinante. Demain, ils voudront tous ta cicatrice.
C'est là son pouvoir. Sa toxicité n'est pas dans ses mains, mais dans sa capacité à absorber toute rébellion pour la transformer en accessoire de mode.
— Ce n'est pas toi que je vais défigurer, Julian, dis-je avec un sourire qui me déchire les lèvres. C'est ton héritage.
Je pivote et, d'un geste fluide, je vide le contenu de la bouteille sur l'étagère des matrices mères. Le liquide corrosif siffle au contact du polymère. La réaction est immédiate. Une fumée âcre s'élève, une odeur de plastique brûlé qui s'insinue dans les poumons.
Julian lâche un cri, non pas de douleur physique, mais un cri d'artiste qu'on assassine. Il se jette sur moi. Ses doigts se referment sur mon poignet avec une force de broyeur. La bouteille roule au sol, achevant de vider son venin sur le carrelage.
— Arrête ça ! hurle-t-il. C’est l’immortalité que tu détruis !
— C’est de la viande standardisée !
Il me projette contre un établi. Des scalpels et des spatules volent. Mon dos percute le métal froid. Il me surplombe, son visage à quelques centimètres du mien. Je vois ses pupilles se dilater. Pour la première fois, l'idole vacille. Une veine bat sur sa tempe. Une imperfection. Enfin.
— Tu vas tout réparer, Elara. Tu vas utiliser tes mains de fée pour reconstruire les moules. Sinon…
— Sinon quoi ? Tu vas me tuer ? Et après ? Tu resteras seul avec des millions de miroirs de toi-même qui finiront par te lasser ? Tu as besoin de mon dégoût pour te sentir exister, Julian. Sans ma haine, tu n'es qu'une image de synthèse dans un monde de plastique.
Il lève la main pour me frapper, mais il s'arrête net. Son regard dévie vers les étagères derrière moi. Les visages de silicone commencent à fondre sous l'effet des vapeurs et du liquide qui s'est infiltré partout. Les traits se tordent. Les nez s'affaissent. Les sourires arrogants coulent comme de la cire de bougie, créant des visages hideux, asymétriques, monstrueux.
C’est magnifique. C’est la plus belle chose que j’ai jamais restaurée : la réalité du chaos.
— Regarde-les, Julian, je ris, une pointe d'hystérie dans la voix. Voilà ton nouveau portrait. Voilà l'avenir de la ville.
Il lâche mon poignet et recule, les mains levées comme pour protéger sa propre vue. Il trébuche sur le corps de Kreisler qui rampe vers la sortie en pleurant. Le grand Julian, le dieu du béton, a peur d'une distorsion de son image.
Je me redresse, saisissant un scalpel sur l'établi. Pas pour lui percer le cœur. Ce serait trop simple. Je m'approche d'un des bustes en train de se liquéfier, une masse informe de chair artificielle noire et grumeleuse.
— Tu voulais l'unanimité, Julian ? Tu vas avoir la singularité de l'horreur.
Je plonge le scalpel dans la matière chaude et molle et j'en extrais une traînée de résine brûlante que je projette sur le mur blanc. Puis une autre. Je peins avec ses propres cendres.
— Sors d'ici, Elara, siffle-t-il, la voix tremblante. Va-t'en avant que je ne transforme ton visage en quelque chose que même un miroir refusera de refléter.
— C'est déjà fait, Julian. Mon visage est déjà partout. Je le vois dans chaque homme que tu as infecté. Mais à partir d'aujourd'hui, quand ils se regarderont, ils verront ce que je vois : la putréfaction derrière la symétrie.
Je me dirige vers la porte de service, celle qui mène à l'escalier que j'ai monté tout à l'heure. Je m'arrête sur le seuil. La pièce est saturée d'une brume chimique toxique. Au milieu de ce brouillard, Julian se tient debout, immobile, entouré de ses propres doubles qui agonisent et coulent le long des murs. Il ressemble à un roi sur un trône de boue.
— Elara ? appelle-t-il alors que je pose la main sur la poignée.
Je ne me retourne pas.
— Tu reviendras, dit-il avec une certitude effrayante. Tu reviendras parce que tu n'as nulle part où aller. Le monde entier porte mon nom.
— Non, Julian. Le monde entier porte ta peur. Et la peur, ça se restaure très bien avec un peu d'acide.
Je sors. L'air de la cage d'escalier me semble d'une pureté absolue, malgré l'odeur de poussière et de béton froid. Mes poumons brûlent, mais je respire pour la première fois depuis des années.
Quand j'atteins la rue, la nuit est froide, coupante comme une lame de rasoir. Je marche sur le trottoir, mon visage découvert, le sang séchant sur ma joue là où un éclat de verre m'a griffée pendant la lutte.
Un homme s'arrête devant moi, sortant d'une berline noire. Il a le visage de Julian. Bien sûr. Il porte un costume sombre, une montre qui coûte le prix de mon appartement. Il me regarde, s'apprête à dire quelque chose — sans doute une platitude condescendante de celui qui se sait beau.
Mais il voit mon regard. Il voit le scalpel que je tiens encore, serré contre ma cuisse. Il voit surtout le sourire que je lui adresse. Un sourire asymétrique, sauvage, qui ne cherche pas à plaire.
— Tu as une tache, lui dis-je en désignant sa perfection, là, juste sous l'œil gauche. Une tache de vide.
Il se fige, ses doigts gantés remontant instinctivement vers sa peau, cherchant désespérément son reflet dans la vitrine d'une boutique de luxe. Il panique. Il cherche l'imperfection que j'ai inventée.
Je continue ma route, m'enfonçant dans l'obscurité des ruelles où les néons ne brillent pas. La ville est peut-être un sanctuaire à la gloire de mon bourreau, une église de chair standardisée, mais j'en suis désormais le blasphème. Je suis l'erreur dans le code, la rature sur le parchemin.
Je sens le poids du scalpel dans ma poche. L'asymétrie n'était pas une blessure, Elara. Tu avais tort de te cacher. C'est une arme. Et la guerre pour le droit à la laideur ne fait que commencer.
Je m'arrête devant un dernier miroir de rue, un panneau publicitaire géant montrant le visage de Julian vantant un parfum quelconque. D'un geste lent, presque amoureux, je raye le verre de haut en bas avec la pointe d'acier. Le crissement est une musique céleste.
Désormais, partout où il sera, je serai la balafre.
Le Sacrifice de l'Image
L’air de la clinique Kreisler a le goût du métal froid et de l’haleine de ceux qui ne dorment plus. C’est une atmosphère pressurisée, un bocal de formol où flottent les rêves de perfection de centaines de naufragés. En marchant dans le couloir principal, mes talons ne claquent pas sur le marbre ; ils s’enfoncent dans un silence poisseux, celui d’un sanctuaire où l’on murmure pour ne pas réveiller les monstres.
Le couloir est une galerie de portraits vivants. À ma gauche, un Julian lit un magazine, les jambes croisées avec une élégance étudiée. À ma droite, deux autres Julian discutent à voix basse près de la fontaine à eau, leurs profils jumeaux se découpant contre le néon blafard comme deux pièces de monnaie frappées dans le même moule corrompu. Ils sont le décor. Ils sont la tapisserie.
Je sens mon scalpel dans la doublure de ma manche. Sa présence est un point de chaleur contre mon poignet, le seul ancrage de réalité dans ce cauchemar géométrique.
Ils ne me voient pas. Pour eux, je ne suis qu'une ombre asymétrique, une tache de saleté sur leur miroir. C’est ma force. On ne regarde pas la poussière quand on est fasciné par son propre reflet.
Je bifurque vers l’aile C, là où les odeurs changent. L'éther. Le chloroforme. Les solvants qui servent à décaper les identités avant de repeindre le visage de Julian sur les crânes mis à nu. La porte du local technique est une simple plaque d’acier. Pas de verrou pour ceux qui pensent posséder le monde par la beauté.
À l’intérieur, les étagères gémissent sous le poids des bidons. C'est ici que bat le cœur chimique de l'épidémie. Je sors le premier flacon. Le liquide est d'une clarté de diamant, une promesse de purification par l'oubli. Je commence à verser. Le glouglou du liquide sur le carrelage est le premier vers d'un poème de destruction. Je répands l'éther sur les blouses blanches empilées, sur les dossiers médicaux, sur les masques de silicone qui attendent d'être greffés.
Une voix s’élève derrière moi, une voix que je connais dans chaque fibre de mes nerfs, une voix qui a murmuré des horreurs dans le creux de mon cou pendant des années.
— Elara. Tu gâches le matériel.
Je me fige. Je ne me retourne pas tout de suite. Je laisse l’odeur de l’éther saturer mes poumons. Je veux que chaque alvéole de mon corps soit prête à s’enflammer.
— Ce n’est pas du matériel, Julian, dis-je sans trembler. C’est du poison. Tu as transformé la ville en un hôpital psychiatrique à ciel ouvert.
Je me tourne enfin. Il est là, dans l’encadrement de la porte. L’Original. Ou peut-être un clone particulièrement réussi. À ce stade, quelle importance ? Il porte ce sourire, cette légère inclinaison de la tête qui dit : *« Regarde comme je suis bon de t'accorder mon attention. »* Derrière lui, deux agents de sécurité — deux autres versions de lui-même, plus musclées, plus ternes — montent la garde. Une trinité de narcissisme.
— Le monde demandait de la clarté, Elara. J’ai offert une réponse. Regarde-les dehors. Ils ne souffrent plus de l’incertitude. Ils ont enfin un but : me ressembler. C’est une forme de paix.
— C’est une forme d’extinction, je réplique. Tu as effacé le relief. Tu as tué le hasard.
Il fait un pas en avant, ses mains soignées tendues vers moi comme s’il voulait m’offrir une bénédiction.
— Viens, Elara. Kreisler t’attend. Il dit que ta structure osseuse est une base magnifique. Nous pourrions te corriger. Tu pourrais enfin cesser de te détester dans les miroirs. Imagine... être la version féminine de ma perfection. Nous serions le commencement et la fin.
Un rire me monte à la gorge, une bille de verre qui éclate.
— Je préfère être un monstre à tes yeux qu’une icône dans ton église.
Je sors mon briquet. Un Zippo en argent, un vestige de l’époque où je croyais encore au luxe. Le clic du couvercle résonne comme un coup de feu. La flamme est minuscule, une perle d'ambre dans cette mer de produits inflammables.
Les yeux de Julian s'écarquillent. Pour la première fois, la symétrie de son visage se brise sous l'effet d'une émotion authentique : la peur. Pas la peur de mourir, non. La peur de perdre son œuvre. La peur de la fumée qui viendrait ternir son éclat.
— Ne fais pas ça, murmure-t-il. Tu vas tout effacer.
— C'est le but, Julian. Le sacrifice de l'image.
Je lâche le briquet.
Le temps s'étire. Je vois le métal briller en tombant. Je vois la petite flamme danser une dernière fois avant de toucher le sol imbibé.
L'explosion n'est pas un fracas, c'est un souffle, une inspiration soudaine de la pièce qui dévore l'oxygène. Une vague bleue galope sur le sol, bondit sur les étagères, lèche les murs avec une faim de prédateur. La chaleur me frappe le visage, une gifle salvatrice.
Julian recule, ses mains protégeant ses traits précieux. Il crie, mais le rugissement du feu est plus fort. Les alarmes commencent à hurler, un chœur strident qui déchire le silence aseptisé de la clinique.
Je cours.
Je bouscule les Julian qui tentent de fuir. Dans le chaos, les visages identiques se décomposent. La panique est la seule chose qu’ils n’ont pas pu standardiser. Ils se marchent dessus, ils s’écrasent contre les parois de verre. La clinique devient un kaléidoscope de terreur répétée à l'infini.
Je débouche dans le hall principal. Le feu me suit, dévalant les conduits d'aération. La fumée noire commence à s'enrouler autour des colonnes de marbre. C'est ici que je le vois. Un immense portrait de Julian, haut de trois mètres, qui trône au-dessus de la réception. La toile commence à boursoufler sous la chaleur. Les yeux peints semblent fondre, de longues larmes de pigment noir coulant sur ses joues de porcelaine.
Je m'arrête un instant, fascinée par cette agonie esthétique.
— Ça ne suffira pas, Elara !
La voix vient d'un haut-parleur, ou peut-être de l'intérieur de mon crâne. Je me retourne et vois Kreisler. Il est sur la passerelle au-dessus de moi, ses lunettes reflétant l'incendie comme deux soleils mourants. Il ne cherche pas à s'enfuir. Il regarde son temple brûler avec une sorte de curiosité scientifique.
— Tu peux brûler la chair, Elara ! Tu peux brûler le plastique ! Mais tu ne peux pas brûler l’idée ! crie-t-il par-dessus le vacarme des flammes. Regarde-les !
Il désigne les gens qui s’échappent dans la rue. Ils ne sont pas soulagés. Ils sont dévastés. Ils se touchent le visage, terrifiés à l'idée que les cendres ne viennent gâter leur symétrie. Certains s’arrêtent devant les vitrines brisées pour vérifier, frénétiquement, si leur nez est toujours aussi droit, si leur mâchoire est toujours aussi tranchante.
— Ils le veulent, Elara ! reprend Kreisler en riant. Ils en ont besoin ! Si ce n’est pas Julian, ce sera un autre. L’humanité a horreur du vide de sa propre laideur. Tu n'es qu'une rature sur une page qu'ils réécriront demain !
Je sens le poids du scalpel dans ma main. La chaleur est devenue insupportable. Mes cheveux grésillent.
Je sors de la clinique, titubant dans l'air frais de la nuit. La rue est noire de monde. La police est là, les pompiers aussi. Mais ce que je vois, ce sont les visages.
Des dizaines, des centaines de Julian. Ils sortent des immeubles voisins, ils s'arrêtent dans leurs voitures. Ils regardent tous le bâtiment en flammes. Le reflet de l'incendie danse dans leurs pupilles bleues identiques. Ils ne sont pas en colère. Ils sont en deuil. Ils pleurent leur propre reflet.
C’est là que la vérité me frappe, plus froide que l'acier du scalpel.
Kreisler a raison. Détruire l'original, brûler la source, ce n'est rien. L'image de Julian s'est détachée de l'homme. Elle est devenue un virus, une abstraction, une religion sans dieu. Ils n'ont plus besoin de la clinique. Ils ont intégré le modèle. Ils se sculptent eux-mêmes par la pensée, par le désir, par la honte d'être autre chose que lui.
Je baisse les yeux sur mes propres mains. Elles sont noires de suie, brûlées par endroits, tachées de sang séché. Elles sont irrégulières. Elles sont réelles.
Un homme s’approche de moi. Il a le visage de Julian, bien sûr. Mais il y a quelque chose de différent. Une hésitation. Il me regarde, puis regarde le brasier derrière moi.
— C’est fini ? demande-t-il. Est-ce qu’il est... mort ?
Je le regarde droit dans les yeux. Je cherche l’homme sous le masque de chair parfaite.
— L'original est peut-être mort, dis-je d'une voix enrouée par la fumée. Mais regarde autour de toi. Il n'a jamais été aussi vivant.
L'homme porte la main à sa joue, là où une petite balafre de cendre vient de se poser. Il frissonne.
— Qu'est-ce qu'on va devenir ? murmure-t-il.
Je ne réponds pas. Je m'enfonce dans la foule, cette marée humaine de perfection interchangeable. Je suis la seule tache, la seule erreur de proportion dans ce monde de papier glacé.
Je réalise soudain que mon combat ne faisait que commencer. Le scalpel dans ma poche ne servira plus à découper la chair des autres. Il servira à autre chose. À laisser des marques. À créer des défauts. À réintroduire la laideur, la sainte et magnifique laideur, dans ce paradis de plastique.
Je m'arrête devant une flaque d'eau où se reflète l'enseigne lumineuse d'un magasin de luxe. Le visage de Julian y est immense, serein, immortel.
D’un coup de pied, je brise le reflet. Les rides de l'eau déforment le portrait, tordent les traits, brisent la symétrie.
Pour la première fois depuis des années, je respire.
La ville est peut-être un sanctuaire à sa gloire, mais je serai le vent qui apporte la poussière. Je serai l'ongle qui raye la toile. Je serai la cicatrice que personne n'ose regarder, mais que personne ne peut ignorer.
Le sacrifice de l'image n'était pas l'incendie. C'était l'acceptation de mon propre chaos.
Je disparais dans l'obscurité, laissant derrière moi le brasier d'une perfection qui ne sait pas encore qu'elle est déjà en train de pourrir par l'intérieur. Car sous chaque visage de Julian, il y a un vide qui ne demande qu'à hurler. Et je serai là pour leur apprendre les notes de ce cri.
L'Effacement
Le quatorzième étage ne suffit plus à étouffer le bourdonnement du monde. Ici, dans ce cube d’ivoire et de silence, l’air a le goût métallique du sang froid et de l’acétone. J’ai scellé la porte avec du ruban adhésif industriel, une membrane grise pour tenir à distance l'oxygène contaminé par l'haleine des autres. De *ses* autres.
Dehors, la ville est une fosse commune de la beauté. Ils marchent, ils rient, ils achètent du pain et signent des contrats avec son menton fendu, ses pommettes saillantes comme des lames de rasoir, ses yeux de prédateur mélancolique. L’épidémie de traits. La peste de la perfection. Julian n’est plus un homme, c’est un climat. Une pression atmosphérique qui écrase ma cage thoracique.
Je m’assois devant l’établi de restauration. Mes outils sont alignés avec une précision maniaque, une géométrie de la douleur nécessaire. Scalpels n°11, spatules thermiques, solvants, compresses non tissées. J’ai passé ma vie à sauver des toiles du XVIIe siècle, à gratter le vernis jauni pour retrouver la vérité d’un pigment, à combler les lacunes avec du mastic de Bologne. Aujourd’hui, l’œuvre, c’est moi. Ou plutôt, ce qu’il reste de moi sous la souillure de son souvenir.
Dans le coin de la pièce, le grand miroir psyché est toujours recouvert de son linceul de lin blanc. Il me regarde. Je sens le verre sous le tissu, cette surface plane prête à me renvoyer l’image de l’ennemi. Parce qu’en me regardant, je le cherche. Mes propres yeux ont appris sa grammaire. Ma rétine est une traître.
Je tends la main. Mes doigts tremblent, tachés par le bitume de Judée que j’utilisais ce matin pour salir mes souvenirs. Je saisis le bord du drap.
Un coup sec. Le lin tombe dans un froissement de soie morte.
Le reflet me frappe comme une gifle d’acide. Je ne vois pas Elara. Je vois les stigmates de son influence. La courbe de mon sourcil qu’il aimait tant caresser de son pouce, la commissure de mes lèvres où il déposait ses mensonges comme on dépose des œufs de mouche dans une plaie ouverte. Mon visage est une carte où il a planté ses drapeaux. Chaque pore de ma peau semble crier son nom. Pire encore : je commence à voir en moi les prémices de la transformation. Est-ce l’ombre de la mâchoire ? Est-ce la lumière sur le front ? Le Dr Kreisler a-t-il déjà gagné ? Suis-je en train de me « Julianiser » par simple osmose traumatique ?
« Non, » murmuré-je. Ma voix sonne comme un craquement de vieux bois. « Pas cette fois. »
Je prépare le mélange. Ce n’est pas du maquillage. C’est une émulsion de résine synthétique et de pigments de titane pur. Le blanc le plus absolu. Un blanc qui n’existe pas dans la nature, un blanc qui dévore la lumière et n'offre aucun repos à l'œil. Le blanc du vide. Le blanc de l'effacement.
Je saisis le scalpel. La lame est une promesse d'honnêteté.
Je commence par le sourcil gauche. La peau résiste, puis cède dans un chuintement presque musical. La douleur est une amie ancienne, une sensation verticale qui me ramène à l'instant présent. Le sang perle, rubis minuscule sur la porcelaine de mon teint. Je ne cherche pas à me mutiler. Je cherche à *dé-restaurer*. J’enlève l’excès. J’élimine la symétrie. Julian est l’ordre ; je serai le chaos. Julian est l’harmonie ; je serai la dissonance.
Je trace une ligne oblique, traversant la joue, brisant cette courbe parfaite qu’il appelait sa « ligne d'horizon ». Je sens le fer dans ma bouche, l’adrénaline qui transforme mes membres en plomb. Chaque entaille est une lettre d'adieu. Chaque lambeau de chair que je déplace est un territoire repris à l'envahisseur.
Puis, je prends le pinceau de martre. Je trempe les poils dans la résine blanche.
L'application est lente, méthodique. Je traite mon visage comme une toile de maître infestée par des repeints grossiers. Je comble les cicatrices que je viens de créer avec cette pâte épaisse, opaque. Je recouvre mes sourcils. Je gomme les contours de mes lèvres. Je transforme ma face en un masque lisse, sans expression, sans identité, sans humanité.
C'est un travail d'exorcisme chirurgical.
Le blanc s’étale. Il sèche vite, tirant la peau, figeant mes muscles dans une immobilité de statue de plâtre. Je ne peux plus sourire. Je ne peux plus froncer les sourcils. Je suis en train de devenir une abstraction. Une zone de non-droit visuel.
Dans le miroir, l'image change. Ce n'est plus Elara. Ce n'est certainement plus Julian. C'est un trou noir de chair. Un spectre qui aurait oublié son nom.
Je me rapproche du verre jusqu'à ce que ma respiration crée de la buée sur la surface froide. Mes yeux, deux fentes sombres dans un désert d'ivoire, sont les seuls restes de la fille qui aimait les proportions. Mais même eux, je vais les piéger. Je sors les lentilles opaques, celles qui ne laissent passer qu'un tunnel de vision étroit, supprimant les détails, supprimant les visages.
Le monde ne sera plus qu'une masse de formes floues. Une symphonie de gris sans visage.
Je repose le scalpel sur le plateau. Le cliquetis du métal contre l'inox résonne comme un coup de feu dans l'appartement vide. Je me sens légère, presque éthérée, comme si j'avais enfin réussi à m'extraire de la pesanteur de mon propre corps.
Le téléphone vibre sur la table. Un message. Sans doute une notification de la clinique de Kreisler. « Devenez la meilleure version de vous-même. » « Soyez l’Original. »
Je ramasse l’appareil. Mes doigts gantés de latex et de sang ne parviennent pas à déverrouiller l’écran tactile. C’est parfait. La technologie elle-même me rejette. Je suis devenue une erreur système. Une anomalie dans la matrice de la beauté standardisée.
Je me lève et marche vers la fenêtre. En bas, la rue est un défilé de Julian. Des centaines, des milliers de copies conformes qui déambulent sous les néons. Ils se ressemblent tous, ils s'aiment tous à travers le visage de l'autre, une orgie narcissique à l'échelle d'une métropole.
Je retire le ruban adhésif de la porte d'entrée. Le bruit du déchirement est une libération.
Je sors sur le palier. L'ascenseur arrive. À l'intérieur, un homme m'attend. Il a le visage de Julian. Bien sûr. Sa peau est lisse, ses yeux bleus sont injectés de la vanité tranquille de ceux qui appartiennent au troupeau.
Lorsqu'il me voit, il sursaute. Son expression de perfection se fissure. L'effroi, le vrai, celui qui naît de l'incompréhensible, déforme ses traits mathématiques. Il recule contre la paroi en miroir de la cabine.
Je ne dis rien. Je ne peux plus parler, ma bouche est scellée par le blanc. Je me tiens simplement là, devant lui, mon visage lisse et aveugle lui renvoyant le néant. Je suis sa peur primale. Je suis l'absence dans un monde de trop-plein.
L'ascenseur descend. Chaque étage marqué par un bip sonore est un clou de plus dans le cercueil de mon ancienne vie.
Arrivée au rez-de-chaussée, les portes s'ouvrent sur le hall de l'immeuble. Le concierge — une version plus âgée, plus fatiguée du visage de Julian — lâche ses clés en me voyant.
Je sors dans la rue.
Le vent froid de la nuit frappe mon masque de résine. Ça craquelle un peu aux coins des yeux, mais la structure tient. Je marche. Je ne suis plus une proie qui fuit. Je suis l'ombre qui dérange la lumière.
Les gens s'écartent. La foule, cette mer de Julian, se fend devant moi comme les eaux de la Mer Rouge. Ils murmurent. Certains détournent le regard, d'autres sortent leur téléphone pour filmer l'aberration. Ils croient voir un monstre, une performance artistique macabre, une folie manifeste.
Ils ne comprennent pas.
Je suis la seule personne libre dans cette ville.
Je m'arrête au milieu du carrefour principal, là où les écrans géants diffusent en boucle le portrait de Julian faisant la promotion d'un parfum nommé « Narcisse ». Son visage fait dix mètres de haut. Il me surplombe, écrasant de sa splendeur géométrique.
Je lève la tête vers lui. Mes yeux, cachés derrière le voile sombre de mes lentilles, ne voient qu'une tache lumineuse indistincte. Pour moi, il n'existe déjà plus. Il n'est qu'un bruit de fond, une interférence.
J'ouvre mon sac. J'en sors un flacon de solvant pur et un pinceau de chantier.
Je m'approche du mur de verre d'une boutique de luxe. Une affiche immense de Julian est collée derrière la vitrine. Ses yeux semblent me fixer avec un mépris divin.
Je trempe le pinceau. Et je commence à peindre.
Pas sur mon visage, cette fois. Sur le sien.
Je trace de grandes balafres blanches sur son image. Je barre ses yeux de croix d'ivoire. Je recouvre sa bouche de coulures opaques. Je vandalise la perfection. Je souille le sanctuaire.
La sécurité arrive. Je les entends courir, le bruit de leurs bottes sur le pavé, les cris, les ordres. Ils ont tous la voix de Julian. Une chorale de clones en colère.
Ils me saisissent les bras, me plaquent contre la vitrine. Mon visage blanc percute le sien. Le masque de résine se brise, s'émiette contre le verre. Mais sous la croûte blanche, il n'y a plus rien qu'ils puissent reconnaître. Plus de traits, plus de symétrie, juste le chaos rouge et brut de la vérité.
Alors que les matraques s'abattent et que le monde bascule dans le noir, j'éprouve une joie féroce, une extase chirurgicale.
Ils peuvent briser mes os, mais ils ne pourront jamais recoller mon image. J'ai tué Elara. J'ai effacé Julian de ma rétine.
Dans le silence qui vient, je suis enfin invisible. Et l'invisibilité, c'est la seule forme de beauté que Julian ne pourra jamais posséder.
La Page Blanche
La lumière du matin n'est plus une promesse, c’est une dénonciation. Elle s’abat sur la ville avec la précision d’un scialytique, révélant chaque pore, chaque imperfection, chaque répétition. Je me tiens debout face à la fenêtre de mon nouvel appartement — une cellule de verre et de béton brut où rien ne retient l’œil — et je regarde l’horreur se mettre en marche.
En bas, sur le boulevard, le mouvement est fluide, presque chorégraphié. C’est une marée. Une procession d’hommes et de femmes qui partent travailler, qui achètent leur café, qui consultent leurs montres. Ils ont tous le même menton volontaire, la même arête nasale d’une finesse aristocratique, les mêmes pommettes saillantes qui accrochent la lumière comme des facettes de diamant. Le monde est devenu une galerie de miroirs où Julian se reflète à l’infini.
Je lisse ma robe de lin gris, sans une ride. Mes mouvements sont lents, économes. Je n’ai plus besoin de me presser. Le temps n'a plus de prise sur ce qui est déjà achevé.
Je sors.
L’ascenseur est une boîte d'acier brossé. Un homme s’y trouve déjà. Il porte un costume sombre, une mallette en cuir. Il lève les yeux vers moi. C’est Julian. Pas l’original, bien sûr. Celui-ci a une légère cicatrice près de l’oreille, un vestige mal effacé de la transition. Mais le regard est là. Ce bleu chirurgical, vide, qui ne cherche qu’à consommer ce qu’il fixe.
Il me regarde, mais il ne voit rien.
Il ne peut pas me voir. Sous les bandages que j’ai retirés il y a des semaines, sous les greffes de derme synthétique et les ponçages successifs au laser, j’ai créé l’absolu. Mon visage n’est plus un visage. C’est une étendue lisse, une topographie de chair sans repères. Je n'ai plus de sourcils pour exprimer la peur, plus de lèvres pour trahir une émotion, plus de rides pour raconter mon histoire. Je suis une surface de projection. Une page blanche au milieu d'un livre dont toutes les feuilles porteraient le même portrait.
Il détourne le regard, gêné par l'absence. Je suis l'anomalie statistique, le bug dans la matrice esthétique du Dr Kreisler. Je suis le néant, et le néant est insupportable pour un Narcisse.
Je marche sur le trottoir. Le bruit de la ville a changé. Ce n'est plus un brouhaha humain, c'est un bourdonnement monocorde. Une fréquence unique. Dans le métro, les rangées de sièges sont occupées par des variations de lui. Julian en jean, Julian en uniforme de policier, Julian avec des lunettes de lecture. Une femme, assise en face de moi, caresse la mâchoire de son compagnon. Elle aussi a succombé. Ses traits ont été étirés, remodelés pour s'approcher de l'idéal. Elle ressemble à une version féminisée, dérangeante, du prédateur.
Une épidémie de perfection.
Je me souviens de l'odeur de l'éther dans la clinique clandestine de Kreisler. Je me souviens du bruit de la scie oscillante. « Vous voulez disparaître, Elara ? » m’avait-il demandé, ses mains gantées de latex flottant au-dessus de mes yeux. « Je peux vous offrir l’invisibilité. Mais sachez que le monde ne vous pardonnera jamais d’être le seul vide dans un plein parfait. »
Je lui avais répondu par un silence que seule une bouche cousue peut offrir.
Je m'arrête devant une vitrine de cosmétiques. Une publicité interactive scanne les passants pour leur proposer des produits adaptés. Quand j'arrive devant le capteur, la machine hésite. Elle cherche un point d'ancrage, une pupille, une commissure des lèvres. Elle ne trouve qu'un dôme de chair pâle. L'écran vacille, affiche un message d'erreur, puis revient à l'image par défaut : le visage de Julian, magnifié, nous rappelant à tous que « La Beauté est une Unité ».
Je souris intérieurement. C'est une sensation étrange, une tension dans les muscles profonds de mon cou, puisque mon visage ne bouge plus.
Un enfant lâche la main de son père et s'arrête devant moi. Le père est un Julian de quarante ans, un peu fatigué. L'enfant a encore ses propres traits — le système n'autorise la chirurgie qu'à partir de seize ans — mais il regarde mon absence de visage avec une curiosité dénuée de terreur.
— Pourquoi elle n'a pas de nez, papa ? demande-t-il d'une voix cristalline.
Le père tire sur son bras, un éclair d'angoisse dans ses yeux bleus standardisés.
— Ne regarde pas, Julian. C'est... c'est une malade. Viens.
*Julian.* Ils s'appellent tous Julian, maintenant. C’est le prénom de l'ère nouvelle. Un baptême collectif dans le sang et le silicone.
Je continue ma marche vers le parc. C'est ici que je le vois.
Il est assis sur un banc, près de la fontaine. Il ne porte pas de masque, ne cherche pas à se fondre dans la masse. Il est l'Original. Le point zéro de la contagion. Il regarde la foule de ses doubles avec une satisfaction tranquille. Il est le dieu d'une religion dont il est le seul prêtre et le seul martyr.
Je m'approche. Je m'assieds sur le banc, juste à côté de lui.
L'air entre nous est saturé. Je sens l'odeur de son parfum — santal et métal froid. C’est l’odeur de mes cauchemars, l’odeur de la chambre où il m’a brisée, l’odeur de la ville entière désormais.
Il ne se tourne pas vers moi tout de suite. Il savoure la présence.
— Tu as fini par revenir, Elara, murmure-t-il. Sa voix est celle que j'entends à chaque coin de rue, mais elle a une texture plus dense, plus venimeuse.
Je ne réponds pas. Je fixe l'eau de la fontaine.
— Kreisler m'a dit ce que tu avais exigé, continue-t-il. Il pense que c'est une défaite. Une mutilation. Mais moi... je trouve ça fascinant. Tu as fait de toi un monument au vide.
Il se tourne enfin. Ses yeux parcourent mon absence de traits. Il cherche une faille, un reste de l'ancienne Elara, un stigmate qu'il pourrait encore posséder. Il tend une main gantée de cuir noir vers ma joue. Ses doigts effleurent la peau parfaitement lisse, sans pores, sans cicatrices apparentes. Une surface de polymère et de sacrifice.
— Tu penses m'avoir échappé en t'effaçant, dit-il, son souffle contre mon oreille. Mais tu n'as fait que créer le cadre parfait. Sans ton visage pour me distraire, je ne vois plus que le mien partout autour de toi. Tu es devenue mon miroir le plus pur.
Je tourne lentement la tête vers lui. Mes yeux, de simples fentes sombres dans le derme, le fixent sans ciller.
C’est là qu’il se trompe. Sa névrose est son angle mort.
Je sors de mon sac un petit carnet et un fusain. Mes mains, elles, sont restées intactes. Des mains d'artisan. Des mains de restauratrice.
Je commence à dessiner sur la page blanche. Mais je ne dessine pas son visage. Je ne dessine pas les traits que la ville adore.
Je dessine le chaos. Des traits anarchiques, des hachures violentes, des formes organiques qui ne ressemblent à rien de connu. Je dessine la tumeur, la moisissure, la décomposition. Je dessine ce qui se cache sous la peau parfaite.
— Qu'est-ce que tu fais ? demande-t-il, l'irritation pointant sous son calme de façade.
Je lui tends le carnet.
Sur la page, j'ai représenté son visage, mais écorché. J'ai dessiné les muscles à vif, les nerfs qui pendent comme des fils électriques, la structure osseuse hideuse et asymétrique qui soutient son masque. J'ai dessiné la vérité de la chair, celle qu'aucune chirurgie ne pourra jamais standardiser.
Il recule, une expression de dégoût déformant sa perfection.
— C'est immonde.
Je sors un scalpel de ma poche. Un instrument chirurgical que j'ai volé lors de ma dernière séance avec Kreisler. La lame brille sous le soleil de midi, une écharde d'argent pur.
Julian ne bouge pas. Il ne croit pas au danger. Il pense qu'une ombre ne peut pas frapper.
Je ne le poignarde pas. Je ne cherche pas son sang.
Je pose la lame sur le bois du banc et, d'un geste précis, je trace une profonde balafre dans le vernis. Puis une autre. Je vandalise la propreté du lieu.
— Ils sont tous toi, Julian, dis-je d'une voix que je ne reconnais pas — une voix sans timbre, une voix de gorge. Mais s'ils sont tous toi, alors tu n'es personne. Tu n'es qu'une unité de mesure. Une monnaie dévaluée.
Je me lève. Les Julians autour de nous commencent à s'arrêter. Ils nous regardent. Ils voient leur dieu insulté par un fantôme.
— Regarde-les, Julian, dis-je en désignant la foule. Regarde ton immortalité. C'est un désert.
Je m'éloigne sans attendre de réponse. Je marche vers le centre du parc, là où la densité de population est la plus forte. Je me fonds dans la masse de ses doubles.
Je suis le seul point noir dans leur univers de lumière blanche. Je suis la tache d'encre qui va faire baver tout le dessin.
Je n'ai plus d'identité, et c'est ma force absolue. Je peux être n'importe qui, car je ne suis plus personne. Je suis le silence entre deux notes, l'espace entre deux battements de cœur.
Julian restera assis sur ce banc, prisonnier de son propre empire de chair, condamné à ne voir que lui-même jusqu'à la folie. Il a voulu posséder mon regard ; je lui ai donné l'aveuglement. Il a voulu devenir mon monde ; je me suis retirée du monde.
La ville continue de bruire. Les milliers de Julian continuent de vivre leur vie de copies conformes. Ils ne savent pas encore que l'original est déjà mort de solitude au milieu d'eux.
Je rentre chez moi. J'ouvre la porte de mon appartement vide.
Je m'approche du seul miroir que je n'ai pas recouvert. Je regarde la forme oblongue et pâle qui s'y reflète.
C'est magnifique.
Il n'y a plus rien à restaurer. Plus rien à sauver.
Je m'assieds au centre de la pièce, dans la pénombre qui tombe. Le silence est total. Dehors, la ville de Julian s'éteint, lumière après lumière, chaque fenêtre révélant le même profil se mettant au lit, le même homme fermant les yeux sur le même rêve de grandeur.
Moi, je reste éveillée.
Je suis la page blanche. Et l'histoire est enfin terminée.