DOGUE : LE SILENCE DU CHANTIER

Par Seb Le ReveurTHRILLER

La boue a le goût du fer et du gazole. Ilinca ouvre un œil. Sa paupière est collée par une croûte de sang et de limon. Le ciel de Lens est une plaque de tôle galvanisée, basse, écrasante. La pluie tombe. Acide. Elle pique la peau, s’insinue sous la fibre rêche des vêtements de travail. Elle est a...

Gazole et Pluie Acide

La boue a le goût du fer et du gazole. Ilinca ouvre un œil. Sa paupière est collée par une croûte de sang et de limon. Le ciel de Lens est une plaque de tôle galvanisée, basse, écrasante. La pluie tombe. Acide. Elle pique la peau, s’insinue sous la fibre rêche des vêtements de travail. Elle est allongée dans un fossé. Le talus est un mélange de gravats et de plastique. Une carcasse de machine à laver rouille à quelques centimètres de son visage. Elle essaie de bouger. Son corps pèse une tonne. Ses muscles sont des câbles d'acier trop tendus. Un bruit. Loin. *Vron-vron-vron.* Le son vient de derrière la palissade, de l'autre côté de la route défoncée. Une bétonnière. Son tambour tourne avec un grincement régulier. Rythmique. *Clac. Clac. Clac.* Le bruit frappe l’os de sa tempe. Une impulsion électrique traverse sa colonne vertébrale. C’est le signal. Le déclencheur. La DOGUE se réveille. Ce n'est pas une drogue. C'est une morsure. Un court-circuit programmé dans ses neurones. Sa mâchoire se verrouille. Ses dents claquent, menacent de voler en éclats. Ses doigts se recroquevillent en griffes, creusant la terre grasse. La convulsion part de la nuque. Elle déchire tout sur son passage. Ilinca veut hurler. Le cri reste bloqué dans sa gorge, étouffé par une nappe de bile. Elle ne voit plus le ciel gris. Elle voit des flashs blancs. Des éclats de magnésium. L’agrégat qui coule. Les visages sans nom des Contremaîtres. Son dos s'arque. Un pont de chair et de douleur au-dessus de la vase. Elle est un pantin dont on a tiré toutes les ficelles d'un coup sec. *Clac. Clac. Clac.* La bétonnière continue sa ronde infernale. Chaque rotation est une décharge. Le système nerveux d’Ilinca est une ville en plein black-out où les transformateurs explosent les uns après les autres. Elle sent l’odeur de l’ozone. Le goût du cuivre sur sa langue. Puis, le silence. Ou presque. Le moteur de l’engin s’arrête. La crise reflue. Elle laisse derrière elle un champ de ruines. Ilinca retombe dans la scorie. Son cœur cogne contre ses côtes comme un oiseau en cage. Elle crache un filet de salive mousseuse. Ses poumons brûlent. L’air sent le pneu brûlé et la pluie chimique. Elle regarde ses mains. Elles tremblent. De la terre noire sous les ongles cassés. Elle remonte sa manche droite. Le tissu est imprégné d’eau glacée. Sur son avant-bras, la peau est rouge, boursouflée. Un matricule est gravé là. Pas un tatouage à l'encre. Une scarification thermique. Propre. Administrative. **S-042.** S-042. Sujet. Stock. Serf. L'adrénaline commence à chasser le brouillard. La mémoire revient par lambeaux sanglants. Des images fixes. Des diapos sales. Et surtout… une chaleur. Une petite main dans la sienne. Mara. Le nom explose dans sa poitrine. Plus fort que la DOGUE. Plus violent que le béton. Elle cherche autour d'elle. Le fossé est vide. Pas de petite fille. Pas de rire. Juste le sifflement du vent dans les herbes folles et le clapotis de l'eau sur les débris. — Mara ? Sa voix est un craquement de gravier. Elle rampe jusqu'au bord du fossé. Le sommet du talus lui semble être une montagne. Elle atteint la crête. Devant elle, le paysage est une balafre. La route départementale est fissurée, envahie par la mousse. De l'autre côté, une palissade de chantier s'étend à l'infini. Des panneaux de contreplaqué gris, surmontés de barbelés neufs. Derrière, des grues immenses se découpent sur le ciel livide. Elles ressemblent à des insectes préhistoriques en train de dévorer la ville. C'est là qu'ils l'ont emmenée. Elle le sait. Elle sent le lien. Un fil invisible et douloureux qui lui tire les entrailles. Un bourdonnement s'élève. Plus aigu. Plus nerveux. Elle lève les yeux. Une ombre traverse le plafond de nuages. Un drone. Un modèle *Guêpe-7*. Petit, noir, rapide. Ses rotors hachent l'air avec une efficacité chirurgicale. Une optique rouge pivote sous son ventre de plastique. Elle est l'anomalie dans le décor. Une tache de chair vivante dans un monde de scories. Le drone amorce une descente en spirale. Il l'a vue. Ilinca se plaque contre le flanc du talus. Elle s'enfonce dans la gangue, cherche à disparaître. Le drone hésite. Il scanne la zone. Le laser rouge balaie la carcasse de la machine à laver. Il effleure son épaule. Ilinca retient sa respiration. Elle ne peut pas mourir ici. Pas dans cette rigole de merde. Elle repère un tuyau d'évacuation en béton, à moitié enterré, trois mètres plus bas dans le fossé. Elle se laisse glisser. Elle dévale la pente comme un cadavre. Elle percute le fond. Sa cheville craque. Elle ignore la douleur. Elle plonge dans le tunnel de béton. L'obscurité l'avale. L'odeur d'excréments et de produits chimiques est suffocante. Les minutes se dissolvent dans la boue. Le temps n'est plus qu'une série de contractions. Derrière elle, le drone tente de s'engager dans l'étroit boyau. Ses hélices heurtent les parois de pierre. *Clang. Sparks.* L'engin recule, ses rotors endommagés produisent un sifflement irrégulier. Ilinca continue de ramper. Elle débouche enfin de l'autre côté de la route, dans une zone de hautes herbes brûlées. Elle se redresse, chancelante. Au loin, les terrils de Loos-en-Gohelle se dressent comme des pyramides de suie. C'est là-bas qu'est l'ombre. C'est là-bas qu'est Malik. Elle se souvient de ce nom. L'homme qui connaît les trous dans le grillage. L’air devient plus dense à mesure qu’elle approche des cités de transit. Ici, le béton n'est plus seulement une structure. C'est une maladie. Ilinca s'arrête derrière un transformateur électrique. Ses jambes flanchent. Elle observe la rue. Un camion-benne passe dans un fracas de métal. Pas de piétons. Ici, on ne marche pas. On se déplace d'un point de production à un point de stockage. Une silhouette apparaît au coin d'un bloc. Un homme. Long manteau de cuir synthétique élimé. Il s'arrête. Il sort une cigarette, l'allume à l'abri du vent. La lueur du briquet éclaire un visage buriné. Malik. Il fait un signe de tête vers une ruelle sombre. Ilinca le suit à distance. Ils s'enfoncent dans le labyrinthe des cités. Malik s'arrête devant une porte en fer. Il tape un code. Il entre sans se retourner. L'intérieur sent la poussière et le tabac froid. C'est un ancien entrepôt reconverti en ruche. On entend des toux sèches derrière les parois. Le murmure des invisibles. Malik l'attend dans une pièce au fond. Il pose un sac sur une table en formica. — Tu pues la boue et la DOGUE, S-042, dit-il. Assieds-toi avant de tomber. Il lui lance une barre protéinée. Elle l'attrape au vol. Elle déchire l'emballage avec les dents. Le goût est chimique, trop sucré, mais c'est du carburant. — Où est Mara ? parvient-elle à articuler. Le visage de Malik se durcit. Il saisit son bras, examine le matricule. — C'est du travail frais. Moins de six heures. Ils t'ont libérée, Ilinca. Mais on ne libère personne gratuitement dans ce système. Mara n'est plus dans la cité. Ils l'ont transférée au Secteur 4. Ilinca sent un froid polaire envahir ses veines. Le Secteur 4. Là d'où personne ne revient. — Je vais la chercher. Malik lâche un rire sans joie. — La DOGUE va te liquéfier le cerveau avant que tu n'atteignes le premier garde. Il y a une femme. Une Polonaise. Sofia Kaczmarek. Elle sait comment court-circuiter le signal. Mais elle demande un prix. Elle voudra tes souvenirs, Ilinca. Les vrais. Si tu vas la voir, tu risques d'oublier pourquoi tu te bats. Ilinca regarde le matricule sur son bras. — Si j'oublie Mara, je ne serai plus rien. Ils sortent par la porte de derrière. Dehors, la pluie est devenue un déluge noir. Ils s’engouffrent dans une ruelle étranglée par des carcasses de bennes. Soudain, un grincement de métal. À cinquante mètres, une bétonnière géante tourne lentement dans le vide. Le tambour broie. Ilinca s'effondre. Le signal. Son cerveau se court-circuite. Une crampe monumentale lui déchire le dos. — Pas maintenant, grogne Malik. Il la traîne derrière un pilier de pont autoroutier. — Respire. Focalise sur ma voix. Ilinca plaque ses mains sur ses oreilles. Le son est une perceuse qui cherche son nerf optique. Elle mord sa lèvre jusqu'au sang. La douleur est une ancre. — Ça passe, dit-elle. Ils reprennent leur course. Ils traversent la Zone de Transit 3. Des Invisibles dorment dans des tuyaux géants. Leurs corps sont des épaves. Ils arrivent enfin devant une porte blindée, marquée d'une croix blanche. Malik frappe un code. L’intérieur est une caverne technologique. Au centre, sous des néons grésillants, une femme est assise devant une console. Sofia Kaczmarek. — Une S-042, dit-elle sans lever les yeux. Une série « Mère ». Ils t’ont laissée sortir pour voir si l’instinct maternel surpassait le conditionnement neurologique. Tu es une variable, Ilinca. — Je me fiche de l’équation. Je veux Mara. Sofia lève les yeux. Ils sont d'un bleu délavé. — Le Secteur 4 n'a pas besoin de bras, Ilinca. Il a besoin de petits gabarits. Pour les coffrages profonds. Mara n’y travaille pas. Elle est le carburant. Une nausée violente tord l'estomac d'Ilinca. — Aide-moi à couper le signal. — Je vais devoir ouvrir à la base du cou, explique Sofia en préparant ses instruments. Là où la DOGUE est connectée à ta moelle épinière. Je vais insérer un dérivateur. Pour les Contremaîtres, tu apparaîtras comme « décédée ». Mais tu n'auras plus jamais de silence. Tu entendras le bruit de tes propres organes. C’est le prix. — Fais-le. Sofia applique un tampon d'éther. Puis, la pointe d'acier entre dans la chair. Ilinca ne crie pas. La douleur est une décharge électrique qui remonte sa colonne. — Ne bouge pas ! siffle Sofia. Soudain, une alarme retentit à l'extérieur. Un son lourd, rythmé. — Merde, jure Sofia. Ils ont envoyé les Cogneurs. La porte de l'usine tremble sous un choc massif. Le métal se tord. Un homme massif apparaît. Un Nettoyeur. Deux mètres de haut. Ses jambes sont des piliers de titane. Sur son visage, un masque de soudure fixé à même l'os. Il émet une série de cliquetis. Son bras gauche s'allonge. Un câble d'acier siffle dans l'air. Ilinca plonge dans l'eau fétide de l'atelier. La douleur dans son bras est une pulsation constante. Le Nettoyeur s'avance. Malik frappe les conduits avec une barre à mine pour l'attirer. Pour Ilinca, c'est le déclencheur. Elle canalise la convulsion. Elle la transforme en adrénaline brute. Elle grimpe sur les tubulures. Elle saute. Elle atterrit sur les épaules du monstre. Elle arrache le masque. Les rivets sautent. Un lambeau de joue suit. La chose s'étrangle sur son propre sang. — Où sont les enfants ? hurle Ilinca. Le Nettoyeur ne répond pas. Il n'a plus de langue. Sofia ajuste son tir. *Schlak. Schlak.* Deux clous de dix centimètres s'enfoncent dans le piston du genou. L'huile hydraulique gicle. Le Nettoyeur s'effondre. — On se casse ! ordonne Sofia. Ils sortent par une brèche dans le mur arrière. Dehors, le Secteur 4 brille au loin, une montagne de grues et de lumières crues. Ilinca regarde le matricule sur son bras. Elle prend un morceau de métal rouillé. Sans hésiter, elle laboure sa propre peau. Elle efface le chiffre. — Je ne suis plus un numéro. Elle regarde Malik, puis Sofia. — On va chercher Mara. Et on va faire brûler ce chantier. Elle s'élance vers la clôture. Les ombres l'avalent. Le gazole et la pluie acide. C’est tout ce qu’il reste du monde. C’est bien assez pour tout faire sauter.

Le Concierge de l'Ombre

La pluie n'était pas de l'eau. C’était une nappe d’acide tiède. Elle tombait en rideaux gris sur la Cité des Cygnes. Un nom de poète pour un enfer de ferraille. Les blocs d'agrégat s’entassaient comme des dominos oubliés. Entre les tours, le vent sifflait. Un bruit de lame sur un aiguisoir. Ilinca traînait sa jambe droite. Sa botte s’enfonçait dans la boue noire. Une boue grasse, chargée de résidus de mâchefer. Chaque pas était une victoire. Chaque souffle, une brûlure. Dans son crâne, la DOGUE vibrait encore. Un larsen permanent. Une fréquence haute qui lui sciait les tempes. Elle s’arrêta devant le bloc 14. Une carcasse de préfabriqué recouverte de mousse toxique. La lumière du lampadaire vacillait. Un stroboscope jaune. Ses doigts se crispèrent. Elle ferma les yeux. Ne pas laisser le rythme entrer. Elle frappa. Trois coups secs. Un silence. Puis deux coups sourds. La porte grinça. De la corrosion contre de la corrosion. Malik apparut dans l’entrebâillement. L’odeur de tabac froid et de café brûlé l’enveloppa. Une bulle de chaleur dans le naufrage. Il ne dit rien. Il l’attrapa par le col de son blouson de chantier. Il la tira à l’intérieur. Le studio de Malik était un bunker logistique. Des caisses de matériel empilées jusqu’au plafond. Des câbles couraient sur le sol comme des veines noires. Sur une table encombrée, un écran cathodique crachait de la neige. — T’as une sale gueule, Ilinca. Sa voix était une râpe à fromage. Basse. Fatiguée. Il l’installa sur une chaise en plastique orange. Ilinca s’effondra. Son corps n’était plus qu’un sac de nœuds musculaires. — Ça siffle, articula-t-elle. Trop fort. Malik fouilla dans un tiroir métallique. Le cliquetis des outils fit tressaillir la jeune femme. Elle vit des flashs blancs. Une cour de triage. Des projecteurs. Le visage de Mara qui s'effaçait dans la vapeur. Il tenait une seringue pneumatique. Le réservoir contenait un liquide bleu trouble. L’inhibiteur de fortune. Un mélange de neuroleptiques volés et de solvants industriels. — C’est du brut, prévint-il. Ça va éteindre l’incendie. Il plaqua l’appareil contre sa carotide. *Pshhh.* Le froid entra dans son sang. Une vague de glace qui remontait vers son cerveau. Le larsen s'étouffa d’un coup. Le monde devint sourd. La douleur se mua en une lourdeur de plomb. L'inhibiteur anesthésiait tout, même son genou broyé. Elle redevenait une machine fonctionnelle. Ilinca fixa le plafond. L'humidité rongeait le ciment. De la moisissure noire. Un cancer de plâtre. — Mieux ? — Plus de bruit, murmura-t-elle. Juste le coton. Sur son avant-bras, la peau était boursouflée. Sous l’épiderme, on devinait la forme d’une puce RFID. Et juste au-dessus, le matricule : *88-K-09*. Malik tapota sur son clavier. Ses doigts étaient épais, tachés de cambouis. — Ton matricule n'est pas dans la base des libérés, lâcha Malik. Tu fais partie du convoi 404. Destination : Le Littoral. Chantier de l’Ecluse Zéro. — Le Littoral ? Mara était dans le camion de transfert. Ils séparent les mères des briques. — Les briques ? Malik cracha sa fumée. C’est comme ça qu’ils vous appellent, Ilinca. "Briques humaines, type C". Vous n'êtes plus du personnel. Vous êtes des matériaux de construction. De la chair pour stabiliser les fondations dans la vase. Le froid de l’inhibiteur fut balayé par une décharge d'adrénaline. Mara. Sa petite fille de quatre ans. Ses cheveux qui sentaient le savon de Marseille malgré la suie. — Ils l'ont emmenée où ? — Le convoi a été scindé à Arras. Les "briques" vers le nord. Les "rebuts" vers les centres de tri sélectif. *Rebuts.* Le mot la frappa à l’estomac. Elle se leva. Ses jambes étaient des échasses instables, mais le produit chimique verrouillait ses articulations. Elle tenait debout. — Je dois y aller. — Tu ne vas nulle part. Dehors, c’est le couvre-feu. Les DOGUEs traquent tout ce qui bouge. Le Littoral, c’est une zone morte. Si tu y vas, tu finis coulée dans la dalle d’une jetée. Ilinca serra les poings. Ses ongles s’enfoncèrent dans sa chair. — Elle n’est pas un rebut. C’est ma fille. Soudain, un grondement de moteur diesel lourd. Trop régulier pour un camion de livraison. Malik se figea. Il éteignit l’écran. L’obscurité envahit la pièce. Le sifflement d’un turbo-compresseur de la Police Administrative (PA) déchira la rue. *Clac. Clac. Clac.* Des semelles magnétiques sur la ferraille. Une lumière bleue balaya la façade du bloc. Le faisceau passait entre les lames du store, découpant le visage de Malik en tranches d’ombre. *BOUM.* Le chambranle céda. De la poussière de plâtre tomba du plafond. — Police Administrative ! Identification immédiate ! — Cache-toi sous la trappe, ordonna Malik. Ilinca se glissa dans l’ombre. L’odeur de la graisse et de l’ozone l’enveloppa. Elle trouva la trappe en acier. Elle n’eut pas le temps de fermer complètement le panneau. La porte explosa. L’air s’emplit de lumières blanches. Les torches tactiques. — Bensaïd Malik ? demanda une voix synthétique. On cherche un matricule 88-K-09. Un agent s’approcha avec un capteur de proximité. L’appareil bipa. Un son aigu. Le son de la mort. — Le signal est ici. L’air est saturé de vapeurs d’inhibiteur. Elle est là. Ilinca retint sa respiration. Mara. Le champ de hautes herbes. Le rire. Elle essaya de disparaître dans le métal. — Je n'ai personne ici, dit Malik. Un choc sourd. Malik tomba au sol. Un coup de crosse dans les côtes. — Où est la brique ? Un sifflement strident emplit la pièce. Les systèmes de communication des agents grésillèrent. Malik, au sol, esquissa un sourire sanglant. Il avait activé le brouilleur de chantier. — C’est… le silence du chantier, cracha-t-il. Les flics hurlaient, les mains plaquées sur leurs casques. Le brouilleur leur broyait les tympans. Ilinca glissa sur le sol. Une ombre de plus dans le chaos. Elle rampa vers la fenêtre brisée derrière les caisses. Elle jeta un dernier regard vers Malik. Il la regardait. *Pars.* Elle bascula dans le vide. Elle tomba de deux mètres dans la boue. Elle se releva et courut. La douleur n'était qu'une information lointaine que son cerveau refusait de traiter. Elle atteignit les voies ferrées. Un convoi de fret avançait lentement. Une chenille de fer noir. Les wagons étaient des cellules blindées. Elle entendit un gémissement s'en échapper. Un son animal, étouffé par le métal. Ils étaient là-dedans. Sa chair. Son sang. Elle courut. Ses poumons brûlaient. Elle sauta sur la plateforme du dernier wagon. Ses doigts s'agrippèrent à la paroi oxydée. Elle se hissa. Le train l'avala dans un tunnel. Noir absolu. La pression atmosphérique lui fit claquer les tympans. Le cri du métal devint une douleur physique. Le train freina violemment. Le métal hurla. — Inspection zone 4 ! Vérifiez les scellés ! La PA avait bloqué la voie. Ilinca grimpa sur le toit. Le vent était un ouragan. Elle s'aplatit contre la tôle. Un projecteur balaya le wagon. Elle rampa vers la locomotive, sautant de wagon en wagon. Un exercice d'équilibriste au-dessus d'un abîme de fer. Elle atteignit la motrice. À dix centimètres de son visage, un capteur optique clignotait. La DOGUE s'activa dans sa nuque. Une décharge électrique lui fit cambrer le dos. Une voix administrative, glaciale, résonna dans son oreille interne : — Anomalie 4402. Recyclage imminent. Ses muscles se verrouillèrent. Ses doigts se refermèrent sur un tuyau brûlant. Elle ne pouvait plus lâcher. *Non.* Elle ferma les yeux. Elle chercha l'image de Mara. Le grain de beauté. Le rire. Elle ne lutta pas contre la décharge, elle la laissa la traverser. Elle devint le courant. Avec un cri de rage pure, elle arracha les câbles du capteur. Des étincelles jaillirent, lui brûlant le visage. Le silence revint dans sa tête. La voix synthétique s'éteignit dans un grésillement. Le train repartit dans un fracas de bielles. Le monstre d'acier fonçait vers la mer. Ilinca s'assit dans son nid de câbles, le visage noirci, le corps en lambeaux. Elle regarda ses mains. Elles ne tremblaient plus. Elle n'était plus une brique. Elle était le virus qui allait tout faire s'écrouler. Le tunnel s'ouvrit sur l'horizon. Une ligne d'un gris infini. Le Littoral. L'odeur de la marée et du pétrole. Elle arrivait. Et cette fois, elle ne serait pas silencieuse.

L'Odeur de la Rouille

La pluie tombe. Fine. Acide. Elle ronge le vernis des voitures en bas, dans la zone des Visibles. Ici, sur les toits de la Ruche, elle ne fait que laver la suie. Ilinca plaque ses paumes contre le granulat froid. Le ciment est pulvérulent. Rugueux. Il arrache des fragments de peau. Elle ne sent rien. Ses mains ne sont plus les siennes. Ce sont des outils. Des pinces de coffrage. Ses poumons brûlent. L’air a le goût du gazole froid et du soufre. Elle rampe sur le toit de l’entrepôt B-14. Sous elle, les bétonnières hurlent. Un grondement. Sourd. Rythmique. Les entrailles de la ville qui digèrent de la chair. Elle s’arrête. Sa tempe droite pulse. Un flash. Bleu électrique. La DOGUE. Le système siffle dans ses nerfs. Un acouphène métallique qui lui scie le crâne. Elle ferme les yeux. Ne pas vomir. Le reflux gastrique a un goût de bile et de cuivre. Soudain, l’odeur change. Ce n’est plus seulement l'oxyde. Ce n’est plus la ville. C’est une bouffée de chaleur. Du lait tiède. Un savon de Marseille bon marché. Et une pointe d’ozone. Mara. Ilinca plaque son visage contre la peau de grisaille du bâtiment. Le souvenir frappe comme une barre de fer. *Mara. Ses boucles brunes. Le rire qui s'arrête net quand les hommes en gris sont entrés.* L'odeur se précise. Elle vient de la cheminée là-bas, à l’est. L’Usine de Retraitement 4. La fonderie de précision. Mara est passée par là. L’odeur des phtalates mêlée à la sueur de l'enfant. C'est collé aux murs. C'est imprégné dans la brume. Un clic métallique. Derrière elle. Ilinca ne réfléchit pas. Son cerveau est en retrait. C’est son corps qui prend les commandes. Elle bascule sur le côté. Une roulade fluide. Ses articulations craquent comme des branches sèches. Elle se rétablit en appui sur trois points. Un homme est là. Silhouette massive. Manteau de polymère noir. L’insigne des Contremaîtres brille sur son épaule. Un chien de garde administratif. — Matricule 704. Immobilisation immédiate. Sa voix est synthétique. Amplifiée par le masque. Ilinca ne répond pas. Elle regarde ses propres mains. Elles tremblent. Un moteur qui s'emballe. Ses tendons se tendent comme des câbles sous tension. L’agent lève son taser. Une pointe de lumière bleue charge au bout du canon. Le sifflement de la charge. *Déclencheur.* Le monde passe au ralenti. La pluie se fige en perles de verre dans l’air. Ilinca bondit. Elle ne court pas, elle se projette. Un ressort libéré. L’agent tire. Les électrodes sifflent à quelques millimètres de son oreille. Elle sent l’ozone brûler ses cheveux. Elle est sur lui. Main gauche : saisie du poignet. Elle broie l’os de l’avant-bras. Le craquement est net. Satisfaisant. Main droite : la pointe des doigts réunie en une lame organique. Elle frappe la gorge. Juste sous la pomme d’Adam. L’homme s’étouffe. Un bruit de succion. L’air ne passe plus. Ilinca tourne sur elle-même. Son coude percute la tempe du garde. Le masque de polymère vole en éclats. Un visage apparaît. Jeune. Terrifié. Des yeux clairs qui ne comprennent pas pourquoi la mort arrive si vite. Elle ne s’arrête pas. Elle n’a pas d'empathie. La DOGUE a tout effacé. Il ne reste que la logistique de la survie. Elle saisit la tête de l'agent. Un mouvement sec. Latéral. *Crac.* Les vertèbres cèdent. L’homme s’effondre. Un sac de viande inutile. Ilinca reste debout. Haletante. Ses mains sont tachées de sang noir sous la pluie acide. Ses doigts bougent tout seuls. Une chorégraphie de mort qu'on lui a injectée dans la moelle. Elle a été une mère. Elle est devenue un scalpel. Une vibration dans sa poche. Le transmetteur de Malik. "Ilinca. Bouge. Ils ont capté le pic de DOGUE. Les drones arrivent." Elle ne répond pas. Ses yeux sont fixés sur la cheminée de l'Usine 4. La fumée qui s'en échappe est la seule trace de Mara dans ce monde de béton. Elle se remet à courir. Le toit suivant est à quatre mètres. Un saut impossible. Elle ne ralentit pas. Elle accélère. Ses muscles hurlent. Les implants dans ses mollets chauffent jusqu'à la brûlure. Elle saute. L’espace entre les deux bâtiments est un gouffre de noirceur. Elle plane une seconde. Le temps se dilate. *Mara pleure. "Maman, ça sent le fer."* Ilinca percute le rebord opposé. Sa poitrine frappe le béton avec la violence d'un accident de voiture. L’air s’échappe de ses poumons. Elle bascule. Ses doigts s’accrochent au granulat humide. Ses ongles s’arrachent. Elle ne lâche pas. Elle se hisse. Chaque mouvement est une torture. Le système DOGUE envoie des décharges de douleur pour punir l'effort non autorisé. Elle l’ignore. Elle transforme la douleur en carburant. Elle atteint le sommet. S'allonge sur le ventre. Le bruit des rotors. Un drone de surveillance survole la zone. Son projecteur balaie le toit comme un œil divin. Ilinca se plaque dans une rigole d'évacuation. L'eau boueuse inonde ses vêtements. Elle ne bouge pas. Elle est une pierre. Elle est une partie du chantier. Le drone s'éloigne. Elle se relève. Sa vue se brouille. Des pixels morts dans son champ de vision. *Dysfonctionnement système. Reboot nécessaire.* — Pas maintenant, grogne-t-elle. Sa voix est un froissement de papier de verre. Elle saute sur une échelle de secours. Le métal rouillé grince. Un cri dans le silence du chantier. Elle descend. Vite. Comme une araignée. En bas, l'odeur de la rouille l'attend. Et quelque part, dans le labyrinthe des usines, le parfum de Mara s'efface. Ilinca touche le sol. La boue engloutit ses chevilles. Elle s’enfonce dans l’ombre des conteneurs. *** L’ombre est un refuge de métal froid. Ici, le bruit des bétonnières est étouffé, transformé en un battement de cœur mécanique. Ilinca s’adosse à une paroi striée. La rouille lui marque le dos, une empreinte de terre brûlée. Elle tremble. Ce n’est pas le froid. Ses synapses sont des fils électriques dénudés qui se touchent. Ça crépite derrière ses yeux. Des flashs de souvenirs. Une cuisine. Une nappe à carreaux. Le bruit d'une cuillère contre un bol en céramique. *CLANG.* Le son d’un marteau-piqueur ramène la réalité. Elle sort de l’ombre. La ruelle est étroite, saturée par l’odeur du gazole. Des Invisibles sont accroupis autour d’un baril en feu. La flamme est verte, nourrie par des déchets chimiques. Elle arrive au point de rendez-vous. Une ancienne station de pompage. Le béton est rongé par le salpêtre. Malik est là. Silencieux comme une tombe. — Tu as mis du temps. — Un contretemps. Un agent. Malik se tend. Il jette sa cigarette. Elle s’éteint dans une flaque d’huile avec un sifflement méprisant. — Mort ? — Oui. — Merde. Ils vont verrouiller le secteur. Les Contremaîtres n’aiment pas perdre du matériel humain. Surtout un Type-A. Ilinca s’approche. Malik recule d’un pas. Instinctivement. Il voit ce qu’elle devient. Une lame qui sort de son fourreau. — L’Usine 4, dit-elle. Mara est passée par là. L’odeur… je l’ai sentie. Malik secoue la tête. Ses yeux sont pleins d’une pitié qu’il essaie de cacher. — L’Usine 4, c’est le centre de tri des rebuts, Ilinca. On n’en ressort pas. On y est broyé. Transformé en additif pour le béton. Un étau se resserre sur son cœur. Pas une décharge de la DOGUE. Une vraie douleur d’humaine. — Non. Elle est vivante. Aide-moi à entrer, Malik. Ou je remonte la filière seule. Et je ferai assez de bruit pour réveiller toute la région. Il voit la détermination. Il voit aussi le tremblement neurologique qui agite son bras gauche. — Tu es en train de saturer. Ton cerveau va griller avant que tu n’atteignes la porte principale. Il sort une fiole. Un liquide visqueux, d’un bleu sombre. De la DOGUE pure. — Ça va arrêter les tremblements. Mais ça va aussi effacer les dernières barrières. Tu ne seras plus qu’un outil. Ilinca brise le col de verre d'un coup sec contre le mur. Elle boit. Le liquide descend dans sa gorge comme de la lave froide. Le monde s’arrête de tourner. Le silence devient absolu. Puis, l’explosion. Ses sens sont démultipliés. Elle entend le rat qui gratte dans les canalisations à cent mètres. Elle sent la chaleur du sang de Malik dans ses artères. Et l’odeur de l'oxyde. Partout. Écrasante. Mais au milieu de la puanteur, une piste. Fine comme un fil de soie. Le parfum de Mara. — Je l’ai. Ses yeux changent. La pupille dévore l’iris. Elle se tourne vers le complexe de l’Usine 4, une cathédrale de métal et de brume. Elle ne court pas. Elle glisse. Une ombre parmi les ombres. Elle arrive au premier périmètre. Un grillage électrifié. Elle bondit. Ses mains agrippent le sommet. Une décharge de dix mille volts traverse ses bras. Elle ne lâche pas. Son système nerveux absorbe le choc. Elle transforme l’électricité en mouvement. Elle retombe de l’autre côté. Souple. Mortelle. L’Usine 4 rugit. Les cheminées crachent des flammes noires. Mara est là-dedans. *** Ilinca grimpe. Ses doigts trouvent les anfractuosités du crépi industriel. Ses ongles s’arrachent. Elle ne sent rien. La douleur est une donnée traitée par son cortex, puis écartée. Elle atteint le toit terrasse. Un désert de bitume et de graviers noirs. Un flash. Une lampe torche balaie la zone. Ilinca se fige. Elle est une gargouille parmi les conduits. Le garde s’approche. Un Contremaître en uniforme gris. Elle bondit. Le gravier ne crisse pas. Elle est une projection d’ombre. L’agent lève son arme. Trop lent. Ilinca saisit le canon. Elle utilise le poids de l’adversaire. Un levier. La physique au service de la violence. Le bras du garde craque. Branche cassée. La main droite d’Ilinca frappe la gorge. La pomme d’Adam s’écrase sous son pouce. Le cri meurt dans un gargouillis. Elle l’entraîne au sol. Elle cherche la faille sous le casque. Un interstice de chair. Elle frappe. Base du crâne. Le corps s’agite dans une danse épileptique. Puis, le vide. Elle s’engouffre dans une trappe d’accès technique. L’obscurité l’avale. L’air est dense, chargé de particules fines. C’est l’odeur de la DOGUE en production. Elle marche. Ses pas ne font aucun bruit sur la résine époxy. Soudain, une torsion dans le ventre. Le lien. Mara est proche. Elle s'arrête devant une porte blindée. « Zone de Reconditionnement 3 ». Le badge magnétique bipe vert. Le sas s’ouvre dans un souffle d’air comprimé. La pièce est immense. Une forêt de piliers. Au centre, des rangées de caissons métalliques. Des cercueils technologiques. Ilinca avance entre les caissons. Elle lit les numéros de série. Pas de noms. Les Invisibles n’ont pas de noms ici. Elle arrive au caisson 402. Ses doigts effleurent la paroi froide. Elle essuie la buée sur le plexiglas. Un visage d’enfant. Pâle. Presque translucide. Mara. Elle porte un casque de stimulation neuronale. Des fils sortent de ses tempes. Son cœur explose dans sa poitrine. « Mara… » Ses doigts dérapent sur le panneau de commande. La sueur brouille les capteurs. La précision s'effondre. *Bip. Bip. Bip.* Une alarme discrète. « Ilinca Dragoș. » La voix est calme. Froide. Distante. Elle vient des haut-parleurs. Une voix de bureaucrate. « Le prototype montre une réactivité émotionnelle supérieure aux prévisions. Intéressant. » Sa colonne vertébrale se fige. Un court-circuit. Mara n’est pas une captive. C'est une batterie. Une pièce détachée. Un stabilisateur pour le DOGUE qui ronge le cerveau d’Ilinca. Trois Nettoyeurs apparaissent. Boucliers anti-émeute et matraques électriques. Ilinca regarde Mara. La petite dort d’un sommeil chimique. Son visage change. Les traits se figent dans un masque de pierre. La mère s’efface derrière l’arme. Le premier garde avance. Ilinca charge. Elle percute le bouclier. L’impact résonne dans tout le hall. Elle glisse sous le bouclier. Elle attrape le poignet de l’homme. Elle tourne. Le radius éclate. Elle s'empare de la matraque au vol. Elle l’enfonce dans la fente du casque du deuxième garde. Un éclair bleu. Elle est déjà sur le troisième. Elle le saisit par la gorge. Elle le soulève contre un pilier. « Le code. » L’homme s’étrangle. « 10… 04… 22… » Ilinca retourne au terminal. Un déclic hydraulique. Le couvercle du caisson se soulève dans un sifflement de gaz réfrigérant. La brume s’évacue. Elle prend Mara dans ses bras. La petite est légère. Trop légère. « Maman est là. » Les sirènes de l’usine hurlent. Un son déchirant qui veut arracher ses tympans. Les lumières passent au rouge sang. Le verrouillage total. Ilinca serre Mara contre son cœur. Elle repère un conduit d’évacuation des déchets. Elle enroule Mara dans sa veste. Elle la sangle avec sa ceinture. « Ne me lâche pas. » Elle saute. La chute est un tunnel de ferraille. Elle cogne les parois. Elle protège la tête de Mara. L’odeur de la rouille l’étouffe. Elle touche l’eau. Froide. Acide. Un canal souterrain. Elle nage. Ses membres pèsent des tonnes. Elle sort du canal, s’écroule sur une rive de gravats et de boue. Elle délace Mara. La petite ouvre les yeux. « Maman ? » Ilinca s’effondre sur le sol trempé. Elle pleure des larmes de suie. Elle a récupéré sa fille. *** Elle arrive au Point 0. La porte en fer renforcé s'ouvre. Malik est là. Elle s'effondre sur un canapé défoncé. Malik regarde l'enfant. — Tu as réussi, murmure-t-il. — Sofia est dehors. Malik hoche la tête. — Je sais. Elle fait partie du protocole. Ilinca se redresse. Ses muscles sont tendus. — Quel protocole ? — Le protocole 'Leurre'. Ça marche à tous les coups. Tu as couru après un sac de briques pendant dix kilomètres, Ilinca. Le monde bascule. Malik s'approche et pose un objet sur la table basse. Un sac en toile de jute. Lesté. À l'intérieur, des briques de magnésium encore chaudes. — Il n'y avait personne. Ton cerveau a fait le reste. La DOGUE injecte des endorphines quand tu suis le scénario. Tu voulais Mara. Ils t'ont donné la sensation de Mara. Son estomac se tord. Une poussée de bile. Elle vomit sur les briques de magnésium. Tout était faux. La fuite, le sauvetage. Elle n'était qu'un rat dans un labyrinthe, testant la résistance d'un nouveau firmware. — On la renvoie au chantier demain, ordonne Malik. Sofia s'avance avec une seringue. Un liquide jaune ambré. Son bras est verrouillé par le système. Mais dans un coin de sa mémoire, une image refuse de mourir. Une odeur de ferraille chauffée au soleil. L'usine de traitement des eaux de Douai. Mara y était. Ce n'est pas un code. C'est un ancrage. Ses muscles se tendent jusqu'à la rupture. Le verrou saute. Sa main gauche fuse. Elle saisis le poignet de Sofia. L'os éclate. L'aiguille tombe. Ilinca roule au sol. Malik porte la main à sa ceinture. Elle est déjà sur lui. Une frappe à la base de la gorge. Son larynx s'écrase. Il s'effondre. Sofia tente de charger. Ilinca encaisse le coup. Elle transforme la douleur en mouvement. Elle saisit Sofia par les cheveux. Elle frappe son visage contre le coin de la table d'opération. Une fois. Deux fois. Le sang gicle sur les écrans. Elle se redresse. Ses articulations grincent. Elle ramasse la tablette de Sofia. Ses doigts tremblent, mais elle force l'accès. Elle cherche les manifestes de transport. "Cargaison : Unités de maintenance non-standard. Destination : Zone Grise. Hangar 14." Mara. Ilinca sort du Point 0. Le couloir est une gorge de béton noir. Elle monte l'escalier de fer. Elle ouvre la porte de sortie. La pluie acide l'accueille. Elle nettoie le sang sur son visage. Elle repère une moto-pompe abandonnée près d'un quai. Elle force le contact. Le moteur tousse. Crache une fumée noire. Elle lance la machine. Le pneu arrière dérape sur le bitume défoncé. Elle fonce vers le Hangar 14. Le vent cingle son visage. Elle ne voit plus avec ses yeux, mais avec ses cicatrices. Elle n'a plus d'illusion. Elle n'a plus de leurre. Le compteur grimpe. Elle s'enfonce dans les ténèbres industrielles. La suite n'est plus une mission. C'est une exécution. Elle écrase la poignée de gaz. L'odeur du gazole couvre enfin celle de la rouille. Elle est le silence qui s'apprête à hurler.

La Lame Polonaise

L’entrepôt 42 sature d’hydrocarbures. Une brume grasse qui s’accroche aux poumons comme une couche de suie. Ilinca s’arrête sur le seuil. La terre noire des Hauts-de-France, gorgée d’huile de vidange, poisse ses semelles. Au-dessus, le ciel est une plaque de zinc qui écrase les toits de tôle. La pluie acide crépite sur le métal. Un bruit de friture permanent. *Tchip-tchip-tchip.* Ilinca respire par la bouche. Le goût du soufre irrite sa gorge. À la base de sa nuque, la puce DOGUE pulse. Un battement sourd. Une migraine en attente de détonation. Elle sent la vibration des malaxeurs du chantier voisin remonter dans ses chevilles. C’est le cœur de la ville-chantier qui bat. L’obscurité à l’intérieur est une masse solide. La lumière filtre par des verrières brisées en filets gris. Des fûts s'alignent comme des soldats décapités. La rouille pèle sur chaque surface. Une pression sur le tympan. Un déplacement d’air. Ilinca pivote. Ses réflexes sont des élastiques tendus à rompre. Son corps réagit avant sa conscience. C’est la machine de guerre sous la peau qui prend les commandes. — Trop lente, Dragoș. La voix est un rasoir poli. Sofia Kaczmarek sort de l’ombre d’une citerne. Elle ne marche pas, elle glisse. Un prédateur en treillis de travail. Ses cheveux blonds sont rasés sur les tempes, sa peau a la couleur du lait tourné. Ses yeux sont trop fixes. Des billes de mercure. Ilinca sent l’odeur de Sofia : ozone et désinfectant. La signature chimique d’une DOGUE haute intensité. — Tu ne fuis pas, Ilinca, murmure Sofia en faisant jouer une lame courte. Tu es en train de synchroniser. Sofia s'élance. Un éclair gris. Ilinca pare, mais le choc est sec. Os contre os. Une décharge électrique remonte jusqu’à son épaule. Sofia est dure comme du coffrage. Pas une once de gras, juste du muscle et des circuits. Le monde bascule. Le bitume devient du sang noir. Flash blanc. La mémoire d'Ilinca se déchire. Un cri d'enfant. Mara ? — Reste avec moi, l’évadée. La lame de Sofia siffle, coupant l’air à un millimètre de la carotide. Ilinca encaisse un coup dans les côtes. Le souffle se coupe. L'estomac se noue en un point dur, froid. Ses poumons oublient comment se gonfler. Elle attrape l’épaule de Sofia, tente une clé, mais la Polonaise bascule avec une fluidité surnaturelle. Elles roulent dans la poussière huileuse. Sofia est au-dessus. La pointe de l’acier perce le blouson, cherche le sternum. — Regarde-toi, souffle-t-elle. Rythme à 140. Pupilles dilatées. Tu es en mode Rupture. C'est ce qu'ils attendent. Les architectes ne veulent plus d'esclaves. Ils veulent des chiens qui sentent la peur. Tu es le prototype qu'on laisse s'affûter seul dans la jungle. Sofia se relève d'un bond, range sa lame. Elle ne regarde plus Ilinca, mais la porte. Ses narines vibrent. Elle capte des fréquences que seule une Lame peut percevoir. — Terminal 4, crache Sofia. C’est là qu'ils stockent les Invisibles. Si ta fille existe encore, elle est dans le flux. Ou elle est déjà du béton. Elle jette un jeton de transport en plastique gris. Sale. Usé. Ilinca le rattrape. Ses doigts sont noirs de cambouis. Elle se redresse, les muscles hurlants, le goût du fer dans la bouche. Dehors, le vent de la mer du Nord la gifle. Un vent chargé de sel et de suie. Elle marche le long des palissades de chantier, des kilomètres de contreplaqué gris. Derrière, les cris des contremaîtres et le sifflet des grues forment la litanie des Invisibles. Elle serre le jeton. La douleur des bords tranchants dans sa paume l’aide à rester ici. Dans le présent. La gare de transit est une carcasse de baleine métallique. Des arches de fer rouillé s'élancent vers le ciel bas. Les haut-parleurs crachent des suites de chiffres. La litanie des stocks. Ilinca se fond dans la masse des ombres sous ponchos jaunes. Elle imite leur démarche traînante. Le regard vide. Elle franchit le portail thermique. Une lumière rouge balaie ses yeux. Son cœur cogne contre ses côtes comme un oiseau captif. *Bip. Vert.* "Identité : Prototype 0-R. Statut : En transit." Le Terminal 4 est une halle de béton froid. Des cages de grillage s’élèvent jusqu’au plafond. À l’intérieur, des centaines d’enfants. Pas de cris. Pas de pleurs. Le silence blanc de la DOGUE. Une nausée acide monte dans la gorge d'Ilinca. C’est là. Le wagon numéro 04. Une boîte de conserve géante qui pue l’urine et le SÉDAT-7. Au fond, une silhouette recroquevillée. Mara. Ses petits doigts grattent la rouille. Ses yeux sont des puits de terreur vivante. — Mara. L’enfant sursaute. Le choc émotionnel déclenche une punition neuronale. Un flash blanc explose derrière les rétines d’Ilinca. Le système refuse la connexion. Elle tombe à genoux, broie la douleur, l’avale. Elle attrape les épaules de la petite. La peau est glacée, trempée de sueur. — On part. Maintenant. *Clac-clac.* Le bruit des culasses qu'on arme. La porte du wagon finit de coulisser dans un cri de métal supplicié. La lumière des projecteurs est une agression. Cinq hommes en treillis gris. Des visages masqués. Des chiens de garde recâblés. Et au centre, une ombre plus fine. Un homme intégré à une console mobile, les veines reliées à des tubes de données. Un Contremaître organique. — Sujet 734, dit l’homme. Sa voix est filtrée, synthétique. Vous perturbez l’inventaire. Ilinca ne répond pas. Elle n’écoute pas son discours sur la logistique humaine. Elle voit la console, le centre nerveux du wagon. Elle voit les câbles qui pompent le SÉDAT-7. Ses doigts se referment sur un morceau de fer à béton récupéré au sol. — Mara est un levier, continue le Contremaître. Votre rage est une donnée commerciale... Ilinca s’élance. Elle n'est plus une femme, elle est une vibration dans le métal. Elle ignore les tirs qui percutent les parois du wagon. Elle ne supplie pas. Elle ne discute pas. Elle frappe. Le fer à béton siffle et fracasse la console de contrôle. Les écrans explosent en une pluie d'étincelles bleues. Un hurlement électronique déchire l'air. Le Contremaître s'effondre, secoué de spasmes, ses implants grillés par le retour de courant. — Ferme les yeux, Mara ! Ilinca saute du wagon, Mara pressée contre son torse. Elle court vers le dédale de containers. Derrière elles, le Terminal 4 s'embrase. Une explosion sourde. Le signal de nettoyage ou le début du chaos. Les flammes oranges lèchent le ciel de zinc. Elle franchit une brèche dans le grillage, tombe dans un fossé, rampe dans une boue épaisse qui l’engloutit jusqu’à la taille. Elle s'arrête enfin sous un pont d'autoroute en ruine. L'eau dégueule des piliers. Elle pose Mara. Elle sort un couteau de sa ceinture. Elle ne réfléchit pas. Elle enfonce la lame dans son propre bras, là où le traceur clignote sous la peau. Elle serre les dents jusqu’à ce qu’elles craquent. Elle fouille dans le muscle, arrache le métal, le jette dans les eaux usées. Elle regarde ses mains. Elles sont noires d'huile et de sang. Des outils de mort. — Maman, j'ai froid, murmure l'enfant. Ilinca enroule sa veste autour de Mara. Elle regarde vers le nord, vers la zone de fret maritime. La DOGUE ronronne encore dans sa nuque, mais le signal est brouillé. La laisse est rompue. Elle n'est plus une ligne de code. Elle est la fissure dans le béton. Et le chantier va s’écrouler.

Terminal 4

La pluie gifle le métal. Une caresse d’acide sur la tôle rouillée. Terminal 4. Ici, le béton ne sèche jamais. Il sue une humidité grise, épaisse comme du suint, qui colle aux poumons. Ilinca plaque son dos contre une pile de traverses. Le froid traverse sa veste en polymère. Un froid chirurgical qui cherche les failles, les articulations, les vieux traumatismes. Sous sa peau, les implants de la DOGUE vibrent. Un frelon pris au piège dans sa boîte crânienne. C’est le signal de proximité. Les ondes de contrôle saturent l’air, invisibles et lourdes. — Malik. Sa voix est un craquement de gravier. Malik est accroupi deux mètres plus loin. Ses doigts manipulent une cisaille hydraulique. Il ne regarde pas Ilinca. Il fixe la clôture, des mailles d’acier galvanisé de cinq millimètres. Derrière, les grues Portainer ressemblent à des squelettes de dinosaures dépeçant le ciel. Le métal cède. Un claquement sec. Trop fort. Ilinca ferme les yeux. Le son ricoche dans son cortex. Le blanc des projecteurs devient brutalement le blanc d’un couloir d’hôpital. Vision. Mara. Un ruban rouge. Le rire de la petite étouffé par le grondement d’une bétonnière. Ses tempes cognent. Elle force ses poumons à s’ouvrir. L’odeur est là : gazole froid, vase de l’Escaut, et cette puanteur d’ammoniaque des corps entassés. Ils glissent dans la brèche. La zone logistique s’étend comme une nécrose. Des rangées infinies de conteneurs. Bleus, rouges, gris. Des cercueils de métal standardisés. Malik consulte sa tablette, l’écran fissuré projette un reflet bleuâtre sur ses traits tirés. Ses yeux sont des puits de fatigue. — Les blocs C et D, souffle-t-il. C’est là qu’ils stockent le flux tendu. La chair humaine gérée comme des pièces détachées. Ils s’enfoncent dans les allées. Le sol est une soupe de boue et d’huile. Chaque pas est une succion. Un bruit de mastication. Ilinca s’arrête. Sa main gantée frôle la paroi d’une unité marquée *C-302*. Elle pose l’oreille contre la tôle. Rien. Puis, un frottement. Un ongle qui gratte le fer. Un gémissement si ténu qu’il se confond avec le grincement des structures sous le vent. Ils sont là. Des centaines. Les Invisibles. Leurs puces cérébrales sont en veille, une lobotomie électronique qui les maintient dociles en attendant le prochain chantier. Malik se fige devant une unité réfrigérée. Un conteneur blanc, maculé de traces de doigts terreuses. Il n’est pas scellé par un code numérique, mais par un simple cadenas de chantier. Une anomalie. Ilinca sent une décharge le long de sa colonne vertébrale. L’air devient électrique. Un goût de cuivre envahit sa bouche. — Malik, attends. C’est trop facile. Il n’écoute pas. Il fait sauter le cadenas. La porte pivote. Une bouffée de chaleur organique s'échappe. Une haleine de fauve. À l’intérieur, pas de corps. Des vêtements. Des piles de nippes abandonnées. Des chaussures dépareillées, des peluches éventrées, des sacs à dos scolaires. Le rebut de l’identité. Malik griffe le tas de vêtements. Il cherche une ancre dans son désespoir. Ilinca reste sur le seuil, ses sens aux aguets. Le balayage radar de sa rétine gauche s'agite. Des points rouges clignotent en périphérie. — Malik ! On décroche ! — Regarde, dit-il, la voix étranglée. Il brandit un foulard en soie. Un motif de fleurs fanées, décoloré par la javel. — C’est à elle. Leyla était ici. Elle est encore dans le circuit. Une sirène déchire le ciel. Un hurlement modulé qui vrille les tympans. Ilinca s'effondre à genoux. Le son lui laboure les sinus. Ce n'est plus du bruit, c'est du métal liquide injecté dans ses nerfs. La DOGUE vient de verrouiller le secteur. Mode : Incapacitation. Son monde devient un larsen blanc. — Debout ! rugit Malik. Il la saisit par le col. Elle voit du sang couler du nez de Malik. La pulsation électromagnétique est si haute que les capillaires explosent. Le terminal s'éveille. Un grondement de tonnerre mécanique. Les projecteurs transforment la pluie en rideaux de lames d'argent. — Ils arrivent. Des silhouettes apparaissent au bout de l'allée. Longues, sèches. Des manteaux de vinyle noir. Ils marchent d'un pas administratif, implacable. Ils tiennent des aiguillons électriques. — Casse-toi, Malik, articule-t-elle entre ses dents. Trouve Leyla. Moi... je sens Mara. C’est un mensonge. Elle ne sent que la douleur. Un flash de lumière aveuglant se fixe sur eux. — Prototype de rupture détecté, crache un haut-parleur. Procédure de récupération engagée. Ilinca sort son arme, un pistolet à clous chargé de tungstène. Elle tire au jugé. Malik recule d'un pas, serre le foulard contre sa poitrine, puis disparaît dans l'ombre. Elle est seule. La vrille neuronale change de rythme. Un battement de cœur de trois cents coups par minute. Elle se force à regarder les silhouettes noires. Elles sont à vingt mètres. Elle laisse tomber son arme dans la boue. Ses doigts rencontrent un câble de haute tension qui court le long des conteneurs. Une gaine de caoutchouc fendue. Le premier Contremaître lève son aiguillon. Son visage est masqué par un respirateur en polymère. — Réintégration imminente, Dragoș. Ne résiste pas à la chaîne. Ilinca sourit. Ses gencives saignent. Elle saisit le câble dénudé. L'électricité est une explosion blanche. Un hurlement de foudre qui remonte par ses bras et percute ses implants. Le système s'éteint. Le terminal plonge dans le noir. Pendant une fraction de seconde, le silence revient. Un silence de mort, troué par le clapotis de la pluie. Ilinca s'effondre. Ses muscles sont verrouillés, mais le larsen a cessé. Dans l'obscurité, elle entend un frottement de basket usée sur le béton. — Maman ? Le mot est un souffle. Ilinca tourne la tête, la joue collée à la terre acide. Mara est là, immobile. Mais elle tient un boîtier noir qui clignote d'une lueur rouge. Le même rouge que les yeux des Contremaîtres. — Phase deux, dit une voix calme derrière elle. L'attachement comme vecteur de contrôle. Sofia Kaczmarek sort de l'ombre. Elle ajuste son col blanc, impeccable sous la pluie. Mara appuie sur le boîtier. Une nouvelle fréquence s'élève, douce, mélodieuse. C'est la voix de la mère d'Ilinca. Une berceuse roumaine qui ronge les tympans. Le piège est parfait : il n'est plus fait de douleur, mais de souvenirs. Soudain, un sifflement de rue déchire l'air. Malik est sur une pile de traverses. Il tient un bidon de solvant. — Hé, les gratte-papiers ! On n'a pas fini l'inventaire. Il lâche le bidon et jette un briquet. L’explosion crée un mur de feu orange. La chaleur est un coup de poing. Le boîtier de Mara court-circuite. La petite vacille. Ilinca se redresse. La laisse vient de rompre. Elle bondit. Elle fauche le premier garde, lui écrase le visage contre le rebord métallique d'un conteneur. Le son est mat. Elle ne s'arrête pas. Elle est une machine de guerre. — Malik ! Le cargo ! hurle-t-elle en désignant le *Sideros* qui s'éloigne lentement du quai. Ils courent. Malik porte sa sœur, extraite d'un conteneur voisin dans le chaos. Ils atteignent le bord du quai. L'eau noire du canal clapote contre le béton. Sofia Kaczmarek se dresse sur la passerelle, un fusil de neutralisation à l'épaule. — Vous n'allez nulle part. L'inventaire n'est pas terminé. Mara se raidit dans les bras d'Ilinca. Le boîtier dans sa main devient blanc. Une impulsion électromagnétique pure part de l'enfant. Les projecteurs explosent. Les fusils grillent dans un nuage de fumée noire. Sofia est projetée en arrière. Ils sautent. Un saut de foi dans le vide. L'atterrissage sur le pont métallique du cargo est un choc pour les vertèbres. Le navire siffle, un mugissement de bête blessée. Le Terminal 4 n'est plus qu'une lueur orange au loin. Ilinca se laisse glisser contre une paroi vibrante. Elle ramène Mara contre son sein. Malik s’assoit en face d’eux. Il tient la main de sa sœur. — Où va ce bateau ? demande-t-il. — Loin, répond Ilinca. Elle regarde ses mains. La boue et le sang ont séché. Elle ferme les yeux, cherchant un champ de pavots rouge dans ses souvenirs. Mais dans l'ombre de la cale, Mara ouvre des yeux trop clairs. — Maman... ce n'est pas fini. Ilinca se fige. Elle regarde les caisses qui les entourent, révélées par la lueur d'un néon de secours. Elles sont marquées d'un logo qu'elle n'avait pas vu : une tête de chien stylisée. Le sceau des Contremaîtres. Ils ne se sont pas échappés du système. Ils sont à l'intérieur. — On n'est pas partis, Malik, murmure-t-elle en fixant l'étiquette de transport sur leur propre conteneur. *LOT #402 – BIOMASSE RÉSIDUELLE – DESTINATION : COMPLEXE D3.* Le cargo hurle à nouveau. Ils ne sont pas des fugitifs. Ils sont la livraison.

Rupture de Fréquence

Le ciel des Hauts-de-France a la couleur d’un vieux pansement. Gris sale. Suintant. Une brume de gazole flotte sur la boue. Ilinca marche. Chaque pas est une lutte contre la gravité. Ses bottes de chantier pèsent une tonne. La vase s'accroche au caoutchouc. Un bruit de succion à chaque mouvement. Autour d'elle, le chantier du Terminal 4 s'étire comme une carcasse de baleine. Des armatures de fer rouillé pointent vers les nuages. Des sentinelles de métal froid. Le fracas des bétonnières masque le vrai danger : le sifflement. La DOGUE. Le boîtier implanté à la base de son crâne vibre. Une fréquence haute. Inaudible pour les autres. Pour elle, c'est une lame de rasoir qui gratte l'os. — Respire, murmure-t-elle. Sa propre voix lui semble étrangère. Un écho étouffé par la pluie acide. L'eau lui pique les yeux. Elle s'infiltre sous son col. Un froid de fosse commune. Soudain, la douleur explose derrière ses globes oculaires. Un flash blanc. Le monde bascule. Les contours des préfabriqués se brouillent. Le minéral disparaît. Elle ne marche plus. Elle navigue dans un océan de parasites. Elle voit le pouls du chantier. Les câbles haute tension sous la terre battue brillent comme des artères phosphorescentes. Elle s'appuie contre un pilier de ciment poreux. Ses doigts tremblent. Pas maintenant. Pas ici. Mais son cerveau ne répond plus. La DOGUE a forcé un verrou. Une rupture de fréquence. Elle perçoit le rythme cardiaque du verrou électronique, à cinquante mètres de là. Un battement binaire. *0. 1.* Le caisson est là. Un bloc de polymère gris, marqué du sceau des Contremaîtres. Ilinca approche sa main. Ses doigts ne sont plus de la chair. Ils sont des antennes. Elle synchronise son agonie avec la machine. Son crâne va éclater. Une pression insupportable. Comme si on coulait du plomb chaud dans ses oreilles. Un arc électrique saute. Le verrou gémit. Le signal orange vire au vert. Le vert de la moisissure. Le couvercle se soulève dans un soupir de pneumatique. L'odeur frappe en premier. Pas le gazole. L'ozone. Et le propre qui fait mal. L'odeur de l'hôpital. Ilinca s'effondre à genoux. Ses mains cherchent de la chair. Elles cherchent Mara. Ses doigts ne rencontrent que du métal et des dossiers protégés par du film plastique. Pas d'enfant. Elle attrape la première chemise. L'encre est nette. Trop nette pour ce monde de rouille. En haut de la page, un tampon rouge : **CONFIDENTIEL - UNITÉ DE RUPTURE**. *Sujet 88-Delta. Nom de code : Ilinca.* *Stabilité neurologique : Critique.* *Variable d'ajustement : Ancre émotionnelle externe.* Elle tourne la page. Une photo. Mara. Sa petite fille porte une blouse blanche trop grande. Elle regarde l'objectif avec un vide sidéral dans les yeux. Dessous, une note manuscrite. Froide. *"Le lien maternel constitue le seul stabilisateur efficace pour le Prototype Rupture. Sans la présence de l'Ancre (Sujet Mara), le Sujet 88-Delta succombe à une déconnexion synaptique totale. Maintenir l'illusion de la recherche."* Le monde s'arrête de tourner. Mara n'est plus un souvenir. C'est un composant. Une pièce détachée. Ils ne lui ont pas pris sa fille pour la punir. Ils l'ont prise pour que la machine Ilinca continue de fonctionner. Mara est le carburant de sa douleur. Un bruit derrière elle. Le frottement d'une semelle sur le gravier. Le cran d'arrêt d'une arme. — Tu n'aurais pas dû ouvrir ça, Ilinca. La voix est calme. Administrative. Ilinca ne se retourne pas. Elle serre le dossier contre sa poitrine. Le papier crisse. Elle voit le signal rouge du laser qui pointe sa nuque. Un point lumineux dans la brume. Elle se lève. Lentement. La boue cascade de ses vêtements. Elle se tourne vers l'ombre qui l'attend. Ses yeux ne sont plus ceux d'une mère. Ce sont les yeux du prototype. Le Contremaître resta muet. Son index caressa la détente. — Où est-elle ? demanda-t-elle. Sa voix vibrait à la même fréquence que le sifflement de la DOGUE. Une harmonie terrifiante. Le garde hésita. Sa peur était un signal radio clair. Il posa son pouce sur le bouton rouge de sa console de poignet. Le déclencheur de la surcharge. La fin de tout. — Vas-y, dit-elle. Fais-le. Le garde appuya. Le monde explosa en une symphonie de distorsion. Mais Ilinca ne tomba pas. Elle vit l'onde de choc pourpre foncer vers elle. Au lieu de la recevoir, elle la saisit. Mentalement. Ses synapses, grillées par des années d'esclavage, trouvèrent un nouveau chemin. Elle projeta l'onde en retour. Une rupture de phase. Le garde poussa un cri court. Ses genoux lâchèrent d'un coup. Ses propres circuits de contrôle venaient de griller. Il s'effondra dans la mélasse, secoué par des spasmes. Ilinca ramassa le fusil. L'arme était lourde. Faite pour tuer des hommes de chair. Elle fixa le garde à travers sa visière brisée. — Le dossier parle d'une Unité de Rupture, dit-elle. Vous vouliez un prototype ? Vous l'avez. Elle le laissa à sa propre agonie. Elle ne cherchait plus seulement sa fille. Elle cherchait le centre du réseau. Elle s'enfonça dans l'obscurité, guidée par les ondes invisibles. Elle atteignit le secteur B4 de la Cité de Transit. Des empilements de conteneurs rouillés s'élevaient vers le ciel de suie. Là, elle trouva Malik Bensaïd. Le concierge de l'ombre était assis au milieu de serveurs de récupération. — Tu vibres trop fort, Ilinca, dit-il. Sa voix n'était qu'un souffle de poussière. — Ils l'utilisent, Malik. C'est mon ancre. Si je me rebelle, son rythme cardiaque monte. Malik ajusta ses lunettes cassées. Ses doigts parcoururent les données. — Ils ont fait de toi un système asservi. Si tu tues, elle convulse. C'est de la logistique. Ils l'ont déplacée au Bloc 9. Le Centre de Tri. Il lui tendit un boîtier noir. Un perturbateur de champ. — Si tu satures, appuie là. Ça coupera tout. Tes sens, ta vision... et ton lien avec elle. Tu dois devenir sourde, Ilinca. Juste le temps de l'atteindre. Elle s'engouffra dans les conduits d'évacuation. L'acide rongeait son blouson, mais elle avançait. Soudain, une vibration différente. Tranchante. Sofia Kaczmarek barrait le passage. La "Lame" polonaise. L'autre versant de la DOGUE. Celle qui avait troqué son âme contre la perfection du geste. — Le dossier, dit Sofia. Sa voix était un souffle froid. Donne-le-moi, et je te tuerai proprement. Sofia fit glisser une de ses lames contre la paroi. Le son déchira le cerveau d'Ilinca. Une explosion de pixels blancs. — Ne lutte pas. La stabilité est la seule paix que tu recevras. Ilinca ne se leva pas. Elle posa ses mains à plat dans la boue acide. Elle chercha le câble de 400 volts sous la grille. Elle l'agrippa à mains nues. L'arc électrique fut instantané. Le corps d'Ilinca se cambre. Elle ne cria pas. Elle canalisa. Elle devint le conducteur. L'énergie jaillit par ses pores dans un sifflement de vapeur. Les néons explosèrent. Sofia tomba à genoux, secouée de tremblements. Son conditionnement n'avait pas supporté l'interférence. Ilinca ne l'acheva pas. Elle s'enfonça dans le conduit vers le Bloc 9. Elle émergea dans le laboratoire de la Zone 4. L'horreur était devenue propre. Des rangées de cuves ambrées. Au fond, elle la vit. Mara. Elle flottait, les bras en croix. Des électrodes implantées dans ses tempes. Un émetteur de chair. Ilinca hurla. Elle lève son poing, une masse de chair brûlée. Elle ne frappa pas le verre, elle arracha les câbles de la console. Les écrans hurlèrent : *RUPTURE DE PHASE*. Elle tira le levier de vidange. Le liquide descendit. Mara tressaillit. Une convulsion électrique. Ilinca brisa le verre fissuré et rattrapa le corps froid de sa fille. Au bout du couloir, d'autres bottes. Des Lames. Le peloton d'exécution. Ilinca glissa Mara dans une grille de drainage. Elle s'engouffra derrière elle. Elles glissèrent dans les entrailles du complexe, tombant deux étages plus bas dans un bassin de rétention. L'eau était glacée. Malik les attendait dans une salle de pompage. Il fit boire un inhibiteur de signal à la petite. — On sort par les égouts, dit-il. Sofia était là aussi, assise sur une turbine. Elle ne leva pas son arme. — Les caméras sont aveugles pendant trois minutes, dit la Lame. Cours, Ilinca. Je veux voir si on peut redevenir quelqu'un après avoir été une chose. Ilinca descendit l'échelle de fer, Mara serrée contre son cœur. Elle s'enfonça dans le noir. Le sol était meuble. La boue. Enfin. Une petite main se posa sur sa joue. — Maman ? Le mot était un souffle. Une vibration réelle. Ilinca ferma les yeux. Une larme tomba, traçant un sillon propre dans la crasse. Pour la première fois, ce n'était pas une erreur système. C'était la vie. — Je suis là, Mara. On rentre. Elle ne savait pas où était la maison. Mais derrière la vase et les palissades, le silence n'était plus un vide. C'était une promesse. Dans le lointain, une sirène hurla. Le chantier réclamait ses esclaves. Mais pour Ilinca et Mara, la fréquence n'avait pas seulement rompu. Elle s'était éteinte.

L'Inhumanité Administrative

L’eau ruisselle sur le métal rouillé. Un battement sourd. Régulier. Le cœur de la machine. Ou peut-être celui d’Ilinca. Difficile à dire. Dans ce hangar désaffecté de la zone industrielle de Lens, la pluie acide grignote le toit en tôle. *Tlic. Tlic.* Chaque goutte est une aiguille dans son crâne. Au centre, la presse hydraulique. Un monstre de fonte jaune, écaillée, qui exhale une odeur de gazole froid et de graisse rance. Morel est là, saucissonné contre le vérin inférieur. Son costume gris perle jure avec la crasse. Il ne tremble pas. Il ne transpire pas. Il attend, comme on attend un dossier en retard. Ilinca s’approche. Ses bottes écrasent la boue huileuse. Elle sent le picotement derrière ses oreilles. La DOGUE s’éveille. Le bourdonnement commence. Une fréquence basse. Elle serre les dents. Ses doigts se crispent sur le levier de commande. — Où est Mara ? Sa voix est un froissement de papier de verre. Morel tourne la tête. Ses yeux sont des billes de verre bleu. Inexpressives. Administratives. — Le rendement de l’unité 4 a chuté de 12 % ce trimestre, dit-il. — Je ne cherche pas d’aveux, Morel. Juste une localisation. Ton fémur est la prochaine coordonnée. Elle abaisse le levier. Un millimètre. Le gémissement du circuit hydraulique emplit le hangar. Un cri métallique. Aigu. Ilinca sent la vibration remonter dans son bras. Ses muscles se raidissent. Un réflexe de combat dicté par la puce. Elle devient l’extension de la machine. Le piston descend. Doucement. Une fatalité millimétrée. Morel regarde la masse de fer s’approcher de son genou. Il ne cille pas. — Les pertes humaines font partie de l’amortissement, murmure-t-il. Mara est une donnée obsolète. Ilinca pousse le levier. Le piston percute la jambe. *Crac.* Le son est sec. Comme une branche morte. Morel ne crie pas. Il expire un long sifflement, les lèvres bleuies. La douleur est là, visible dans la dilatation de ses pupilles, mais son cerveau semble déconnecté de sa chair. Il est une feuille de calcul. On ne torture pas une feuille de calcul. — Tu sens ça, Morel ? C’est la réalité. C’est ton os qui devient de la farine. Elle se penche sur lui. Elle sent l'odeur de son après-rasage coûteux mêlée à la sueur acide. Elle saisit son menton. Ses doigts sont noirs de cambouis. — Où ? répète-t-elle. Le sang imbibe le tissu gris du pantalon. Une tache sombre qui s’élargit comme une flaque de pétrole. Ilinca sent la DOGUE saturer son système nerveux. Elle revoit le chantier. L’ombre de Mara qu’on entraîne derrière une cloison de béton brut. 200 pulsations. Elle doit savoir. Elle lâche le levier. Le piston s'arrête à un cheveu de broyer l'articulation. Elle attrape une pince monseigneur et en frappe le montant métallique. *Gong.* Le son résonne. Morel tressaille enfin. Le bruit métallique. L’appel au travail. La soumission. — Parle. — Transfert effectué à 4h12, récite-t-il enfin. Destination : secteur littoral. Digue Noire. Extension du mur brise-lames. La Digue Noire. Le mouroir des Hauts-de-France. Des kilomètres de béton coulés dans la mer, mélangés à la cendre des Invisibles. L’odeur de l’iode percute la mémoire d’Ilinca. Un souvenir d’avant. Le goût du sel sur les lèvres de Mara. — Elle est encore là-bas ? Morel esquisse un sourire dénué de joie. Juste une satisfaction technique. — Elle est intégrée au projet. Elle est... pérenne. Ilinca lève la pince pour lui briser le crâne. *Clap.* Le bruit est différent. Sec. Chirurgical. La vitre latérale d’une camionnette garée au fond du hangar vole en éclats. Morel bascule. Sa tête part en arrière. Un trou net au milieu du front. Pas de sang, tout de suite. Juste un petit point noir. Puis, la fontaine. Rouge sombre. Visqueuse. Elle repeint le vérin jaune de la presse. Ilinca plonge au sol. La boue envahit sa bouche. Goût de fer. Goût de mort. Un deuxième impact fait gémir le métal de la presse, juste là où sa tête se trouvait. Elle rampe derrière un bloc de béton. Ses poumons brûlent. Le bourdonnement de la DOGUE devient un hurlement. Trop de stimuli. Elle regarde Morel. L'Adjoint est mort comme il a vécu : une ressource épuisée qu'on élimine pour éviter les fuites. La paperasse est close. Ilinca se relève. Ses articulations grincent. Elle ramasse son sac. Elle ne regarde plus le corps, déjà froid. Elle sort du hangar. L'air du dehors est saturé d'ozone et de gazole. Elle s'enfonce dans la nuit. Le vent se lève, portant le goût du sel et du sang. Elle court. Ses pas ne font aucun bruit dans la boue. Elle est déjà loin quand le hangar s’illumine brièvement d’une dernière étincelle de court-circuit. Puis, plus rien. Juste le gris. Le gris éternel. Elle ne sent plus le froid. Elle ne sent plus la peur. Elle est le silence qui précède l'effondrement. La Digue Noire n'est plus un nom. C'est une cible. Ilinca s'enfonce dans le brouillard chimique. Sa silhouette s'efface. Seule reste l'odeur du gazole. Dans ses oreilles, le chant de la DOGUE s'apaise pour laisser place à un autre bruit. Le fracas des vagues contre le béton. Elle accélère. Les phares de sa vieille Peugeot trouent la brume comme des yeux de bête. Elle ne s'arrêtera pas avant d'avoir mis le feu à leur mur. Direction le Nord. La chasse commence.

Le Chant des Bétonnières

La boue. Elle ne lâche jamais. Elle remonte le long des chevilles, visqueuse. Une morsure froide. À chaque pas, le sol essaie de garder mes bottes. Un bruit de succion, comme une plaie qui se referme. Le bitume crache sa vapeur. Noire. Grasse. Mara est un poids mort. Du plomb. Mes muscles se déchirent entre l’os et la cicatrice. Derrière nous, la Digue Noire agonise. Je n’entends pas l’effondrement, je le ressens. Une vibration basse. Une onde de choc qui remonte par mes talons, traverse ma colonne, fait vibrer ma mâchoire. Le béton se souvient de sa forme de sable. Il y retourne. Une odeur de cheveux brûlés m'envahit les narines. Ma nuque bouillonne. L'implant cherche le nerf. La DOGUE ne dort pas. Elle rêve de moi. À cinquante mètres, dans le brouillard de suie, une lueur rouge perce. Un œil unique. Un drone-sentinelle. Un modèle « Charognard ». Il descend, flairant l’odeur de la chair mouillée. Il émet un ultrason. Une aiguille de verre qui me transperce le tympan. Ma mâchoire se verrouille. *Mode combat activé.* Le monde bascule en négatif. Le blanc devient noir. La pluie devient des traits de feu fixe. Je ne suis plus une femme. Je suis une détente qui se libère. Je ramasse un morceau de fer à béton. Long. Rouillé. Je bondis. Le fer traverse le dôme de plastique. Étincelles bleues. Odeur d'ozone. L'engin convulse et tombe dans la vase. Je reprends Mara dans mes bras. Sa peau est brûlante. Sa sueur sent le cuivre et la chimie de synthèse. Je m'enfonce dans la Zone Grise. L’arrière-boutique du monde. Là où les grues servent de potences. Je marche le long d'une clôture de barbelés rasoirs. Derrière, des silhouettes grises nous regardent passer. Des yeux comme des billes d'acier. Personne n'aidera. L’empathie est une défaillance système. On arrive devant une station-service abandonnée. "TOTAL SILENCE". Je repère la trappe marquée d'un triangle inversé. La cache de Malik. Je fais levier. La plaque bouge dans un soupir de rouille. On descend dans un puits de béton. Trois mètres. En bas, un bunker de fortune. Des caisses. Des rations au goût de carton. Et un flacon bleu sans étiquette. Le Bleu. La drogue des Invisibles. Soudain, une vibration. Des pas. Lourds. Cadencés. Des bottes de cuir sur la plaque de fonte. Je souffle l'allumette. Le noir est absolu. — Je sais que tu es là, Ilinca. Sofia Kaczmarek. La Lame. Son ombre pèse sur le béton. — Tu sens l'huile de vidange et le désespoir. C'est une signature indélébile. Elle tape sur la trappe avec sa botte. *Ting. Ting. Ting.* — Rends-la, Ilinca. Le stock ne s'évapore pas. Il se recycle. Tu sais comment ça finit. Mara se serre contre moi. Ses petites mains s'agrippent à ma veste trempée. La DOGUE se réveille en fanfare. Un orchestre de perceuses dans mon lobe frontal. — Ne bouge pas, je souffle à l'oreille de la petite. Tu restes ici. Tu es une brique, Mara. Une brique qui ne fait pas de bruit. Je saisis le flacon de Bleu. Je ne le bois pas. Je grimpe à l'échelle. Je pousse la plaque de fonte. Sofia est là. Silhouette élancée dans son manteau de cuir synthétique. Elle tient une lame à impulsion thermique. Le métal vibre, chauffé à blanc. Autour d'elle, quatre gardes masqués. Des automates. — Où est le prototype ? demande Sofia. — Le prototype est mort. Il n'y a plus que nous. Les Invisibles. Je lance mon couteau vers le réservoir d'une pompe abandonnée. L'étincelle. L'explosion n'est qu'un souffle sourd, un cratère de feu orangé. Je bondis dans la fournaise. La DOGUE prend les commandes. Ma vision se fragmente. Gorge. Articulation. Rupture. Je percute le premier garde. Je sens ses côtes céder. Je lui arrache son fusil à clous. *Fshhhht. Fshhhht.* Deux clous de dix centimètres dans le thorax du second. Sofia sourit. Elle s'élance. Elle est plus rapide. Plus fluide. La lame thermique dessine des arcs orangés dans la nuit. Un coup de poing m'envoie rouler dans les gravats. Je crache une dent. — Tu te bats pour quoi ? demande-t-elle. Pour une gamine qui t'oubliera sous l'effet des sédatifs ? Elle lève sa lame pour le coup de grâce. Je sors le flacon de Bleu de ma poche. Je l'écrase dans ma main. Le verre me cisaille la paume. Le liquide inonde mon sang. Une vague glacée qui éteint les incendies de ma tête. Le Bleu sature mes circuits. C’est un court-circuit massif. Mon cerveau s'éteint. La DOGUE implose. Une décharge électrique traverse mon corps et se transmet à Sofia à travers sa lame. Ses implants grillent dans un sifflement de vapeur. Elle hurle, ses yeux augmentés s'éteignant pour toujours. Sofia n'est plus une cible. Elle est un spectre qui hurle. Je retombe dans la boue. Le silence. Le vrai. Je n'entends plus les machines. Je rampe vers la trappe. Mes doigts s'enfoncent dans la vase. Je soulève la plaque. Mara est là. — Maman ? Je ne peux pas répondre. Ma gorge est pleine de sang noir. Je lui tends la main. Une main de chair, enfin. Sans les tressaillements du système. Elle la saisit. On s'éloigne de la station en flammes. On marche vers le nord. La pluie lave tout. Le sang. Le ciment. L'espoir. Il ne reste que la route et l'odeur du gazole froid qui nous guide vers l'oubli. Mara me tient la main. C'est tout ce qui compte dans ce monde de béton.

Le Miroir Brisé

Le béton sue. Une graisse grise au goût de salpêtre. Sous la dalle de la Zone 4, le silence est un cadavre. Remplacé par un bourdonnement. Les tripes du chantier. Des kilomètres de tubulures en acier galvanisé charrient la merde des citadins et la vapeur pressurisée. Ilinca rampe dans une boue noire, mélange de poussière de ciment et d’eau acide. Chaque pas cogne. Elle broie la poignée du surin. Céramique noire. Récupérée sur un mort. Ses doigts tressautent. Pas la peur. La DOGUE. À la base de sa nuque, l’implant pulse. Un battement de cœur étranger. Le signal vacille. La DOGUE cherche son maître. Elle réclame l’ordre, le clic, la décharge qui transformera ses muscles en pistons. — Arrête de respirer, Ilinca. Tu gâches l’oxygène. La voix tombe d’en haut. Sèche. Un coup de trique. Ilinca se fige. Pupilles dilatées. Une ombre se détache de la passerelle rouillée. Sofia. La Polonaise descend sans un bruit. Une chatte de gouttière élevée au gasoil. Ses yeux sont deux fentes de verre dépoli. Derrière, il n’y a plus personne. Juste le programme. — Sofia, écorche Ilinca. Le goût du fer envahit sa bouche. Un souvenir flou : l’odeur de la menthe fraîche. Une main douce. *Clac.* Cran d’arrêt. Le souvenir implose. La DOGUE hurle. Cible identifiée. Sofia fond sur elle. Un mouvement fluide. Trop rapide. Sa lame trace un arc d’argent. Ilinca pare. Le choc lui fait claquer les dents. Elles roulent au sol. La boue gicle. Le béton est froid. Cruel. Sofia est sur elle. Ses mains sont des étaux. Elle cherche les points de pression. Elle connaît la machine Ilinca. Elle l’a calibrée. — Tu es défectueuse, souffle Sofia. Ton code bugge. Ilinca plante son genou dans le foie de Sofia. Un bruit sourd. Viande contre béton. Sofia ne bronche pas. L’empathie a été retirée. Chirurgie de rendement. Ilinca s’arrache à l’étreinte. Elle s'adosse à une conduite de vapeur brûlante. La chaleur lui lèche les omoplates. Elle est encore vivante. — Pourquoi tu ne me tues pas ? crache Ilinca. Sofia incline la tête. Poupée cassée. — Je regarde la panne. Tu souffres. Tes fibres se déchirent. Sa voix change. Une fêlure. — C’est comment ? Avoir mal. Pour de vrai. Pas le signal de maintenance. Mais la brûlure. Celle qui te fait pleurer quand le chantier s’arrête. Ilinca serre les dents. Mara. La petite main qui agrippait son index. L’odeur du lait. La douleur arrive. Une lame de fond. Elle lui broie le cœur. — C’est l’enfer, répond Ilinca. Silence. L’eau acide ronge le métal. Sofia baisse sa lame. Un millimètre de trahison. — J’ai tout oublié, dit-elle. Mon nom. Ma mère. La couleur du ciel. Je suis une page blanche écrite à l’huile de vidange. Ta douleur est une preuve de propriété. Tu t’appartiens encore. Sofia regarde vers les niveaux supérieurs. Le cœur du Réacteur de Conditionnement. — Le secteur Zéro, dit Sofia. C’est là qu’ils les cassent. Les petits. Pour en faire des chiens de garde. Mara est au centre. Le prototype. La rupture mentale totale. 0412. Les chiffres brûlent le cortex d'Ilinca. La haine est son oxygène. Elle doit bouger. Sofia se redresse. Ses yeux redeviennent des billes mortes. Elle s’écarte. Un pas de côté. Dans l’ombre. — Code 0412, chuchote-t-elle. Ma date de naissance. Je crois. Sofia tourne le dos. Silhouette de rouille. — Si tu réussis, murmure-t-elle, ça voudra dire que je suis morte. Pas juste éteinte. Elle disparaît. Fantôme de métal. Ilinca court. Chaque foulée est une insulte au système. Elle atteint la porte blindée. Ses doigts volent sur le clavier. Le verrou magnétique grogne. Un soupir pneumatique. Elle s’engouffre dans un couloir de lumière blanche. Chirurgicale. Le couloir s’étire. Les néons crépitent. *Bzzzt.* La DOGUE essaie de la mettre à genoux. *Soumission. Travail. Silence.* Elle mord sa lèvre jusqu’au sang. Le plasma la ramène au présent. Elle n’est pas un chien. Elle arrive devant la rotonde. Câbles noirs. Veines de géant. Au centre, un dôme de verre. Mara. Une tache blanche dans les décombres. Les capteurs fument. Elle porte une tunique trop large. Ses cheveux sont rasés sur les tempes. Elle ne joue pas. Elle regarde ses mains. Elle les ouvre et les ferme en rythme avec la machine qui ronronne. — Mara... Le nom meurt. Ilinca plaque sa main contre le verre. Froid. Alarme stridente. Cri électronique. — Protocole de sécurisation activé. Des gardes émergent. Visages masqués. Aiguillons électriques. Filets. On ne détruit pas le stock. On le récupère. Ilinca fait face à la meute. La DOGUE passe en mode survie. Inhibiteurs de douleur sautés. Rythme cardiaque à deux cents. — Venez, siffle-t-elle. Ilinca bondit. L’éclat de verre fend l’air. Le garde s’effondre. Un bruit de viande contre le béton. Trop lent. Suivant. Elle brise un poignet. Coup de coude. Plexus. Elle évite une décharge d’ozone. Pivote. Bascule. Mais ils sont trop nombreux. Derrière le verre, Mara ne bouge pas. Ilinca s’effondre sous un coup de botte. Goût de poussière. Le Contremaître apparaît sur la passerelle. Costume gris. Trop propre. — C’est fini, matricule 734. Tu es un beau prototype. Mais tu as un défaut : un cœur. — Elle... ne vous appartient pas, crache Ilinca. Le Contremaître sourit. Un pli de peau sans joie. — Ici, tout appartient au Chantier. Même l’espoir. Il lève la main. Soudain, le bruit s’arrête. Les générateurs. Les bétonnières. Le bourdonnement de la DOGUE. Un silence de mort. Mara a levé la tête. Ses yeux brûlent d’une lueur blanche. Elle a arrêté le temps. Elle a arrêté la machine. Elle regarde sa mère. Elle sourit. — Maman. Le verre explose. Des milliers de diamants déchirent l’air. Décompression thermique. Le Contremaître hurle. Ilinca se redresse. L’adrénaline est un acide qui ronge sa fatigue. Mara flotte au centre du chaos. Une odeur de cheveux brûlés. Elle attend. Ilinca fonce. Elle ramasse un éclat de verre. Un scalpel de fortune. — Récupérez le sujet ! hurle le Contremaître. Tuez la mère ! Un colosse en Kevlar bloque la route. Trop lent. Ilinca glisse sous son bras. Le verre s'enfonce dans le défaut de la cuirasse. Elle l’utilise comme bouclier. Pousse. Frappe. Elle ne regarde plus Mara. Elle la sent. Une chaleur dans son bas-ventre. Grenade fumigène. Nuage de soufre. Stroboscope orange. Ilinca s'engouffre dans la galerie technique derrière le réacteur. C’est le royaume de la rouille. Elle court. Tuyaux sifflants. Eau acide. Au bout du tunnel, une silhouette. Sofia. Elle tient deux lames courbes. Acier brossé. — Tu es lente, Ilinca. — Où est-elle ? — Déjà loin. Au cœur du conditionnement. Là où on efface le passé. Sofia sourit. Un sifflement métallique déclenche une migraine chez Ilinca. Le signal de l’acier. Sofia attaque. Un flou. Premier coup : épaule entaillée. Second : la gorge frôlée. Ilinca recule. Butte contre une conduite de gaz. Sofia frappe encore. Pointes directes. Ilinca pare avec son verre. Il éclate. Elle plonge. Attrape Sofia à la taille. Elles roulent dans la boue noire. Gazole imprégné. Sofia plante son genou dans l'estomac d'Ilinca. Poumons vidés. Voile noir. — Tu te bats pour un fantôme, siffle Sofia. Mara est l’Apex. La clé de voûte. Ilinca rugit. Son animal. Elle frappe le poignet de Sofia contre le caillebotis. Le couteau tombe dans le vide. Sofia ne bronche pas. Elle enfonce ses doigts dans la plaie de l'épaule d'Ilinca. La douleur électrique réveille la mémoire : une chambre d'enfant. Odeur de lessive. Chant d'une mère. Ilinca explose. Elle saisit la tête de Sofia et la frappe contre une conduite de vapeur. Chair roussie. Sofia recule. Ses yeux trahissent un étonnement. — Tu... tu ressens ça ? Cette brûlure ? — Je ressens tout, crache Ilinca. Sofia baisse son arme. Elle regarde ses mains de tueuse. — Je ne sens plus rien. Tout est gris. J’envie ta douleur. Des bruits de bottes approchent. Ordres hurlés. — Ils vont la briser, dit Sofia. La lier au processeur central. Elle sera le silence qui commande aux invisibles. Sofia tend son couteau. — Prends-le. Le réacteur est au niveau -4. Là où la boue devient de l’huile. — Pourquoi m’aider ? Sofia se détourne vers l’obscurité. — Je veux voir si une mère peut battre une administration. Elle sort un détonateur. — Cours, putain ! Ilinca s’enfonce dans les entrailles. Coup de feu derrière elle. Rire sec de Sofia. Elle descend les escaliers. Eau noire jusqu’aux chevilles. Eau qui ronge le cuir. Porte blindée : "ZONE 0". Scanner rétinien. Ilinca n'a pas le temps. Elle enfonce la lame dans le boîtier. Étincelles. Ozone. Le métal se tord. La pièce est une cathédrale de câbles. Suspendue dans un entrelacs de fibres optiques : Mara. Elle n'est plus une enfant. Elle est une extension. Des fils sortent de son crâne. Elle flotte dans un cylindre. Ses yeux projettent des flux de données. Elle est le cerveau du Chantier. — Mara... La petite ne réagit pas. Poitrine mécanique. — Elle ne peut pas être débranchée, lance le Contremaître depuis l’entrée. Le choc la tuerait. Vous êtes venue pour la sauver ou pour l'achever ? Ilinca regarde Mara. Elle voit les champs de betteraves. Avant la rouille. Elle voit une valve de décharge. Un levier "homme mort". La DOGUE hurle. Souvenirs mêlés au présent. Les gardes entrent. Ne tirent pas. Ne pas abîmer le processeur. — Vous avez dit qu'elle était la clé de voûte, murmure Ilinca. J'ai toujours détesté les chantiers. Elle abat la lame sur le verrou. Le levier bascule. Un hurlement électronique déchire les haut-parleurs. Le liquide s'écoule. Mara tombe. Ilinca la rattrape. Corps glacé. Sang mêlé de bleu synthétique. Le monde devient noir. Les serveurs explosent. — Je te tiens, murmure Ilinca. Un battement de cœur. Fragile. Mara serre la main de sa mère. Dans le hangar, Malik attend. Il installe Mara sous des couvertures de survie. Ilinca monte à l'avant. Ses mains tremblent enfin. — Où on va ? Malik passe la première. La boîte craque. — Là où la DOGUE ne capte plus. Dans le silence. Le fourgon s'élance. Phares éteints. Derrière eux, le Chantier s'éloigne. Une verrue de ferraille. Ilinca ferme les yeux. Elle n'entend plus les bétonnières. Elle entend la respiration de sa fille. Le Miroir est brisé. Mais les morceaux coupent encore. Ils s'enfoncent dans la forêt de pylônes électriques abandonnés. Des harpes pour le vent. Malik braque sur une piste de terre. La boue gicle. — Le signal est trop faible, chuchote Malik. Ils ne peuvent plus te réinitialiser. Tu dégrises, Ilinca. — Ça fait mal. — C’est ça, la vie. La douleur sans bouton "off". Ils atteignent un terril. Montagne de résidus. Sol noir. Pluie d'encre. Malik coupe tout. Le silence est un poids. Malik installe Mara dans un abri de béton enterré. Ilinca s’agenouille. Effleure la joue de sa fille. Peau chaude. Vivante. Ilinca pleure comme on saigne. En silence. Vidange neurologique. — Ils vont nous chercher, dit-elle. — Ils cherchent des matricules, répond Malik. Ici, le fer du terril brouille tout. On est des fantômes. Il lui tend un café amer. Du vrai. Ça lui décape la gorge. — Ils voulaient coder la loyauté dans ses synapses, explique Malik. Faire d'elle une héritière du système. Ilinca teste le tranchant du couteau de Sofia. Une perle de sang. — Ils ne la reprendront pas. Jamais. L’humidité transperce tout. Ilinca se réveille en sursaut. Malik est dehors, sur la crête du terril. Brume épaisse. Il tient un radar. Trois points rouges. — Les Rats, dit-il. Drones de traque au sol. On doit sacrifier le véhicule. Ilinca attache Mara contre sa poitrine. Bandes de tissu. Elle a besoin de ses mains. Malik presse le détonateur. Le fourgon explose. Flash blanc. Fumée noire. Rideau de scène. — Dans le tunnel ! Ils plongent dans la gueule d'ombre de la vieille mine. Air glacé. Odeur de pierre mouillée. Ilinca s'enfonce dans les ténèbres. Elle n'a plus peur du noir. Elle est le noir. Et les prédateurs vont découvrir que dans le silence du chantier, les ombres ont appris à mordre.

Logistique de Chair

Le sas crache un souffle d'azote. Glacial. Sec. L'odeur frappe en premier. Ce n'est pas le gazole acide des chantiers, ni la boue métallique des tranchées. C’est une odeur de morgue propre. Éther. Ozone. Graisse de silicone. Sous la semelle de ses rangers, le sol n’est plus du béton brut, mais du polymère gris. Lisse. Trop lisse. Ilinca s'immobilise. Son cœur cogne comme un piston désaxé dans une carlingue de tôle. Un écho mécanique lui répond. *Chuintement. Aspiration. Reflux.* Le bruit vient des profondeurs de la salle. Une pulsation hydraulique. Inhumaine. Elle avance, une main sur la paroi froide. Sa tempe droite lance, un pic à glace neurologique. Le signal de la DOGUE. Le rappel de sa laisse. La pièce s’étire dans l’ombre. Des rangées de tubes en plexiglas hauts de deux mètres. Ils ne contiennent pas de serveurs, mais du vivant. Ilinca sent la bile remonter. Un goût de cuivre. Elle passe devant le premier tube. Un enfant de sept ans flotte dans un gel translucide. Des électrodes sont piquées dans les fontanelles. L'aiguille de ponction lombaire est verrouillée chirurgicalement entre la L3 et la L4. La machine aspire. Une pompe péristaltique tourne au pied du tube. *Tchak. Tchak. Tchak.* Le liquide extrait est d’un ambre pur. Lumineux. Le liquide céphalo-rachidien. L’or des Contremaîtres. C’est ça, la DOGUE. Ce n’est pas une synthèse chimique, c’est une récolte de peur. Le distillat de l’innocence brisée. Chaque tube porte son étiquette. *Lot 77-B. Rendement : 12ml/h. Statut : Optimal.* Elle court. Ses pas claquent sur le polymère. Ses souvenirs de mère se heurtent à la programmation de combat. Mara. Le nom est un ancrage dans l'acide. Elle dépasse des dizaines de cuves, des corps atrophiés aux peaux translucides. Leurs pupilles sont dilatées au maximum. Une terreur chimique maintenue sous perfusion, car pour produire, il faut que le sujet souffre. Le stress comme carburant. La détresse comme matière première. Elle arrive à l'allée 4. Le terminal clignote : *UNITÉ 402*. Son corps se fige, un bloc de béton frais en prise rapide. À travers le plexiglas rayé, une silhouette frêle. Des cheveux noirs qui ondulent dans le gel. Une tache de naissance en forme d'étoile sur l'épaule gauche. Mara. Ses doigts tremblants se posent sur le tube. Le froid du plastique lui brûle la pulpe. La petite n'est plus une enfant, elle est un composant. Une pièce détachée dans l'immense moteur de la corruption. — Maman est là, murmure-t-elle. Soudain, le ronronnement des pompes change. Le son devient aigu. Strident. Une voix neutre, administrative, tombe du plafond : — *Anomalie détectée. Secteur 4. Lancement de la procédure de nettoyage. ERASURE PROCESS INITIALIZED.* Ils vont tout effacer. Les preuves. Les serveurs humains. Mara. Un sifflement de gaz chloré s'échappe des conduits. Le liquide dans la cuve commence à bouillonner. La température monte. La petite fronce les sourcils. Une expression de douleur traverse son visage de porcelaine. Ilinca frappe le plexiglas. Ses os craquent, mais la paroi blindée ne bronche pas. Elle se rue sur un chariot technique, agrippe un chalumeau thermique. La DOGUE dans son sang lui envoie une décharge de dopamine artificielle. Ses sens s'aiguisent. Elle voit les particules de poussière dans le faisceau des alarmes rouges et bleues. Elle revient vers le tube, allume la flamme. Le bleu lèche le polymère. Une fumée toxique s'élève. — *Temps restant : 120 secondes.* Dans un coin, une porte lourde siffle. Deux Gardiens de Chantier apparaissent. Armures de kevlar, fusils à impulsions. Ils n'hésitent pas. — *Cible identifiée. Sujet Dragoș. Autorisation de neutralisation létale.* Le premier tir fait exploser un tube voisin. Le corps de l'enfant s'effondre dans une marée de gel ambré. Un gâchis logistique. Ilinca sent le déclic. Sa vision devient thermique. Elle voit les points de chaleur, le flux d'énergie dans les câbles. Elle n'est plus une femme, elle est la machine qu'ils ont créée. Elle ramasse un éclat de plexiglas, long et tranchant comme un rasoir. Elle bondit. Le temps s'étire. Elle glisse sur le gel, s'encastre sous le menton du premier garde. Le bruit du cartilage qui cède est une satisfaction viscérale. Le sang gicle, chaud sur son visage. Elle récupère le fusil, roule, se met à couvert. — *60 secondes.* Elle ouvre le feu, pas sur les hommes, mais sur les serveurs centraux. Des gerbes d'étincelles bleues illuminent la salle. Elle pirate le panneau de l'Unité 402. Ses doigts volent. *Enter. Bypass. Override.* Un clic métallique. La base du tube se déverrouille. Le gel se déverse. Elle réceptionne le corps mou de sa fille. Elle est si légère. Une plume dans l'enfer de fer. Ilinca arrache les fils de la nuque. Mara pousse un cri étouffé. Elle vit, mais ses yeux sont deux abîmes de noirceur. Ilinca la sangle contre son dos avec sa veste de chantier. Elle court vers le sas qui se verrouille. Il reste vingt centimètres. Elle glisse son fusil en travers. L'acier gémit, se tord, mais l'espace suffit. Elle bascule de l'autre côté, dans le tunnel de service, au moment où la salle des serveurs est vaporisée par une explosion sourde. L'air du tunnel sent le gazole et la pluie. Ilinca s'effondre. Le "crash" arrive. La DOGUE se retire de ses veines, un démantèlement pièce par pièce. — Debout, grogne une voix. Malik est là. Massif. Boiteuse silhouette dans l'ombre. Il l'aide à se relever alors que des cliquetis métalliques approchent. Les Skinner. Des drones rampants conçus pour traquer la chaleur humaine. — Ils veulent récupérer le matériel, souffle Malik. Cours au fond. Ne te retourne pas. Il dégoupille une grenade IEM artisanale. Ilinca s'élance dans le couloir sombre. Derrière elle, un craquement bleuâtre éteint les lumières rouges des drones, mais d'autres ombres surgissent. Un Garde augmenté, une carcasse de muscles dopés, attrape Malik. Le bruit de l'impact contre le béton est humide. Un craquement d'os définitif. Ilinca veut hurler, mais Mara bouge contre son dos. Un souffle. "Maman." Ilinca grimpe l'échelle de service. Ses ongles s'arrachent sur le métal rouillé. Elle pousse la plaque de fonte de toute sa force déclinante. Elle déboule dans la boue. La pluie acide lui fouette le visage. C'est du venin liquide. C'est divin. Elle est au milieu d'une forêt de grues, le squelette de la Zone 4. Une silhouette émerge de la brume à cinquante mètres. Fine. Sofia Kaczmarek. La Lame. Elle tient un couteau de céramique, la pluie ruisselant sur son visage impassible. — Tu te vides pour une gamine qui ne passera pas la nuit, crache Sofia. Elle s'élance. Elle bouge comme l'eau. Mortelle. Ilinca tombe à genoux, épuisée, le sang se mélangeant à la boue. Sofia lève son couteau pour le coup de grâce. Mais Ilinca voit Mara. La petite la regarde. Une étincelle de reconnaissance. Un dernier verrou saute dans le cerveau d'Ilinca. La DOGUE n'était pas une drogue, c'était un inhibiteur. Ils l'empêchaient d'être elle-même. Sa perception explose. Elle voit les gouttes de pluie s'arrêter dans l'air, les fibres musculaires de Sofia se tendre. Elle esquive le coup d'un mouvement si rapide qu'elle semble se dissoudre dans la brume. Elle passe derrière la Lame et frappe avec une barre d'acier ramassée au sol. Un bruit de bois sec qui casse. Sofia s'effondre, les yeux fixant le ciel gris. Ilinca se redresse. Elle n'a plus de DOGUE, mais elle est éveillée. Elle soulève Mara. Au loin, les projecteurs des Contremaîtres déchirent la nuit. Des dizaines de Gardes. Toute la logistique se déploie. Ilinca sourit dans le noir. Elle ne va pas s'enfuir. Elle va se fondre dans le labyrinthe de béton. Elle est l'Invisible. Elle est la faille. Elle s'enfonce dans les structures inachevées, emportant sa fille vers les ombres. La logistique de la chair a échoué. La révolution de la rouille vient de commencer.

Mémoire de Sang

Le terminal grésille. Une carcasse d'acier brossé, suintante de condensation. L’odeur est une morsure : ozone, cuivre chauffé et ce relent de gazole qui ne quitte jamais les poumons d’Ilinca. Elle est là. Derrière la paroi de plexiglas renforcé. Mara. Une silhouette floue, suspendue dans un liquide laiteux. Des tubes serpentent autour de son petit cou, pareils à des sangsues translucides. Le silence de la zone pèse des tonnes. Dehors, les bétonnières se sont tues, mais les vibrations rampent encore sous la peau. Un bourdonnement sourd. La machine réclame sa ration de neurones. Ilinca pose ses mains sur le clavier de commande. Ses doigts tremblent. Des griffes de rouille sous ses ongles. Elle regarde ses phalanges : la peau est craquelée, brûlée par le froid acide des Hauts-de-France. Le moniteur crache une lumière bleue, blafarde. Une insulte au noir environnant. *ACCÈS PRIORITAIRE REQUIS.* Elle n’est qu’un matricule. Un outil. Une pièce d’usure. Elle plonge la main dans le câblage à nu, sous la console. Les fils sont des nerfs exposés. Gaine plastique. Cuivre froid. Graisse technique. Sa propre interface, greffée à la base du crâne, se met à pulser. Une migraine en forme de marteau-piqueur. — Allez, murmure-t-elle. Sa voix est un froissement de papier de verre. Elle saisit les deux câbles maîtres. Le rouge et le noir. La polarité. Si elle court-circuite, le verrou sautera. Mais le retour neural sera total. Le système ne lâche jamais sa proie sans un festin. Elle ferme les yeux. Une cuisine étroite. L'odeur du pain grillé et du café bon marché. Sa mère riait. Un rire clair, comme une cloche dans le brouillard. Une main chaude sur sa joue. Puis la décharge la frappe. Une foudre de vinaigre dans la colonne vertébrale. Ilinca hurle sans ouvrir la bouche. Ses muscles se tétanisent. Ses dents claquent, menacent de voler en éclats. Elle n'est plus Ilinca. Elle est un conducteur. Un fusible humain. L'électricité est un liquide acide qui remonte ses bras. Elle sent le goût du sang. Elle a mordu sa langue. Un goût métallique, ferreux. Le goût de la limaille. Le vent dans les herbes hautes, près de la voie ferrée. Elle courait. Mara tenait un pissenlit. La graine volait. *Maman, regarde, ça vole comme la neige.* La brûlure l'arrache au souvenir. Les algorithmes de sécurité injectent du bruit blanc dans son cortex. Des flashs explosent derrière ses paupières. Vert. Jaune de bile, de soufre. Ses nerfs sont des cordes de violon qu'on scie avec une lame dentelée. Elle ne lâche pas les câbles. Ses doigts sont soudés par l'arc électrique. L'odeur de chair brûlée se mélange à celle de l'ozone. C'est son propre corps qui cuit. La console explose. Une pluie d’étincelles orange. Le plastique fond. Elle ne sent plus ses pieds. Elle ne sent plus que le centre de sa tête, là où le parasite électronique hurle son agonie. Le sifflement devient aigu. Insoutenable. Soudain, le clic. Le verrou magnétique lâche. Un son lourd, pneumatique. *Pshhhhhhh.* L'air s'échappe des réservoirs. La vitre vibre. Le liquide laiteux s'agite, pris de tourbillons. Ilinca s'effondre. Ses mains se détachent enfin, laissant des lambeaux de peau sur le cuivre noirci. Elle rampe sur le béton. La boue et la limaille lui collent au visage. Elle a du verre pilé dans les veines. Elle atteint la base de la cuve. Elle lève les yeux. Mara est là, à quelques centimètres. Séparée par deux centimètres de plexiglas fissuré. Ilinca saisit une clé à molette lourde. Ses bras sont en coton. Elle frappe. Le choc résonne dans tout son corps. Ses os vibrent. À la troisième fois, la fissure apparaît. Une étoile de givre. Une quatrième. Le plexiglas cède avec un gémissement de banquise qui se brise. Mara convulse. Un jet de liquide laiteux. Elle aspire l'air de gazole comme on avale du verre. Ses poumons craquent. Elle glisse avec le flot. Ilinca la rattrape. Le corps de la petite est lourd, inerte. Une poupée de cire. Sa peau est d'un blanc translucide, presque bleuté. On voit les veines, comme des rivières de pétrole sous la surface. Les yeux de Mara s'ouvrent. Ils sont d'un gris d'orage. Des yeux sans fond. Pas des yeux d'enfant. Elle regarde Ilinca. Elle regarde cette femme couverte de boue, de sang, les mains en lambeaux. La petite ne bouge pas. Elle ne tend pas ses bras. Son regard est vide. Une ardoise effacée. Elle regarde Ilinca comme on regarde un mur de béton. Une anomalie dans le décor. La machine n'a pas seulement asservi les corps. Elle a formaté le silence. — Mara ? La voix d'Ilinca se brise. La petite se recule. Elle se dégage de l'étreinte avec une force mécanique, froide. Ses mouvements sont saccadés, précis. Inhumains. — Identification ? demande Mara. Sa voix est monocorde. Plate. Une voix de synthèse, dépourvue de toute harmonique humaine. Le cœur d'Ilinca se serre dans un étau de glace. Ce n'est pas sa fille qui vient de parler. C'est le terminal. Mara se lève. Elle tient debout, droite, malgré la faiblesse de ses membres. Elle fixe la porte. — Les Contremaîtres arrivent, dit-elle. Tu dois te soumettre. Un voyant rouge clignote au plafond. L'alarme silencieuse. On entend le claquement des bottes sur le métal. Les Chiens arrivent. Les faisceaux des lampes torches balayent déjà les vitres hautes. Des lames de lumière blanche qui découpent l'obscurité. Ilinca : une projection de boue et de haine. Elle percute. L'odeur du garde — tabac froid et peur — lui monte au nez. Elle dévie le canon. Le métal lui arrache la paume. Elle frappe à la gorge. Un craquement de bois mort. L'homme s'écroule en gargouillant. Elle ne regarde pas son œuvre. Elle attrape Mara par la taille et la bascule sur son épaule. La petite se débat avec la précision d'une machine cherchant les points de pression. Elle frappe Ilinca à la gorge. Un coup sec. Précis. Ilinca suffoque, mais ne lâche pas. Elle titube vers la sortie de secours. — Posez l'actif, ordonne une voix amplifiée. C’est un Contremaître. Il porte une parka grise, propre. Il regarde sa tablette tactile. — L'actif est instable. Vous risquez une surcharge. — Son nom est Mara ! hurle Ilinca. Un garde lève son fusil à impulsions. La "Laisse". Ilinca n'a plus le choix. Elle se plaque contre la porte de secours. Elle regarde Mara une dernière fois. Elle porte sa main à l'interface derrière son oreille. Elle enfonce ses ongles dans la chair, là où le port de connexion rencontre l'os. Elle arrache la puce. Un cri déchire la pièce. Un cri qui n'est pas humain. Un feedback électromagnétique hurle dans tout le bâtiment. Les lumières explosent. Les serveurs prennent feu dans un nuage de fumée noire. Le système vient de subir une crise d'épilepsie globale. Dans le noir soudain, la porte cède sous la pression du choc. Ilinca bascule en arrière, dans le froid de la nuit, dans la boue des Hauts-de-France. Elle tombe. Elle court. Elle a sa fille. Mais dans ses bras, Mara est froide comme le béton. Ilinca ne regarde plus en arrière. Elle serre la main de Mara, si petite, si froide. Dans la nuit des Hauts-de-France, elles ne sont déjà plus que des ombres. Le chantier continue de hurler. Elles, elles se taisent.

L'Appât

La boue remonte jusqu’aux chevilles. Une glue noire, épaisse, qui sent le soufre et la décomposition. Ilinca serre Mara contre son flanc. Le poids de la petite est un ancrage. Trente kilos de chair tremblante, de souffle court. Mara ne pleure pas. Elle a appris le silence dans les fosses du complexe. Ses doigts s’enfoncent dans le cuir craquelé de la veste d'Ilinca. Des griffes de chaton terrorisé. Le complexe recule derrière elles. Un monstre de béton brut, balafré par les projecteurs. Devant, c'est le vide. Une esplanade de remblais. Des carcasses de grues qui se découpent sur le ciel de mélasse. La pluie acide picote les yeux d'Ilinca. Elle goûte le cuivre. Le DOGUE. La drogue résiduelle bat encore dans ses tempes. Un métronome de douleur. *Bip. Bip. Bip.* Elle ferme les yeux une fraction de seconde. Une image s’impose, violente : une cuisine chaude, l’odeur de la farine et de l’aneth, une main douce qui caresse ses cheveux en fredonnant en roumain. Le souvenir s’entrechoque contre le métal froid de la réalité. Ilinca rouvre les paupières. La cuisine est morte. Il ne reste que la boue. Soudain, la lumière change. Ce n’est plus le balayage blanc des miradors. C’est un bleu électrique. Violent. Chirurgical. Un bourdonnement de transformateur sature l’air. Le sol vibre sous les semelles de plomb d’Ilinca. Elle s’arrête. Ses muscles se tétanisent. La mémoire du DOGUE réagit aux ondes. Sa vision se fragmente. Le monde devient un kaléidoscope de gris et de rouille. En face, suspendu entre deux silos de ciment, l’écran géant s’allume. Une dalle de pixels morts et de poussière. C'est un visage sans âge. Lisse. Un col blanc impeccablement repassé. Le Grand Contremaître. Derrière lui, un mur d’étagères remplies de classeurs gris. La bureaucratie de l’horreur. — Sujet 402, dit la voix. Elle sort des haut-parleurs de chantier, saturée de basses qui font vibrer la cage thoracique. Posez l'enfant. Elle appartient au stock. Silence. Les doigts d'Ilinca meurent. Le froid du DOGUE rampe le long des vertèbres. Un serpent de glace. Le conditionnement s'active. Les muscles lâchent. Ses genoux cherchent la boue. Son cerveau hurle de se soumettre. L'administration a gravé l'obéissance dans ses nerfs. — Le lien maternel génère trop de friction thermique dans le cortex, reprend la voix, monocorde. C’est inefficace. Autour d'elles, les ombres bougent. Les Invisibles. Des ouvriers sous DOGUE, la peau couleur de ciment, les yeux vides. Ils tiennent des barres à mine, des clés à griffes. Ils ne sont pas en colère. Ils sont en service. Une clôture humaine qui se referme. Le premier signal sonore retentit. Un sifflement strident, à la limite de l'audible. La tête d'Ilinca explose. Un pic à glace derrière les orbites. Elle tombe à genoux dans la fange. Ses bras lâchent prise. Mara glisse. La petite ne crie toujours pas. Elle rampe vers sa mère. C’est alors qu’un grondement de bête blessée déchire la nuit. À l’autre bout de l’esplanade, des phares jaunes percent le brouillard. Un camion-benne surgit de derrière un tas de gravats. Un mastodonte de dix tonnes, couvert de rouille, les flancs griffés par les barbelés. Il ne freine pas. Il accélère. Le pare-chocs avant percute une première barricade de fûts de gazole dans un fracas de métal. Le camion pile à quelques centimètres d'Ilinca. Malik est au volant. Son visage est une nappe de sang. Une entaille profonde lui barre le front, l'œil gauche est clos, gonflé, violet. Sa chemise est poisseuse, collée à son torse. Ses mains sont soudées au volant, les jointures blanches. — MONTEZ ! hurle-t-il, la voix étouffée par le vacarme du moteur. Ilinca jette Mara dans la cabine et se hisse sur le marchepied. Elle sent une douleur fulgurante dans son mollet. Un Invisible a planté un crochet à béton dans son muscle. Il tire. L’homme n’a pas de visage, juste un masque anti-poussière noirci. Ilinca ne crie pas. Elle attrape le bras de l'Invisibile. Ses tendons se tendent comme des câbles d'acier sous haute tension. Un craquement sec. Le bras de l'homme se plie à l'envers. Elle le repousse et arrache le crochet de sa propre chair sans baisser les yeux. Malik écrase l'accélérateur, mais le camion s’enlise. Les pneus hurlent dans la vase. Les Nettoyeurs arrivent, silhouettes grises aux masques d'insectes. — Je vais les retenir, lâche Malik. Regarde ! Il désigne une nacelle de levage suspendue à une grue de maintenance juste au-dessus d'eux. Il force la portière, s'extrait dans un râle et grimpe sur le bras de la machine. Il active les commandes manuelles avec la rage du désespoir. La nacelle descend vers la benne. — Allez-y ! hurle-t-il. Ilinca attrape Mara et saute dans la nacelle métallique. Malik actionne le levage, les hissant hors de portée des barres à mine. Le camion-benne, abandonné, est immédiatement submergé par les Invisibles. Malik, blêmi par l'hémorragie, reste aux commandes de la grue pour les porter vers la zone de transit supérieure. La nacelle s'arrête brutalement sur une passerelle de maintenance. Ilinca en sort, Mara dans ses bras. Elle se retourne. Malik est immobile là-bas, sur son perchoir de fer, une silhouette brisée sous la pluie. Le camion explose enfin, soufflé par les Nettoyeurs, et Malik disparaît dans le rideau de fumée. Ilinca n'a pas le temps de pleurer. Sofia glisse sur le caillebotis. Une ombre sans poids. Le néon grésille sur la lame mate de son couteau. — La petite, Ilinca. C'est un ordre de sortie de stock. Une chaleur blanche dévore la cage thoracique d'Ilinca. La rage ne vient plus du DOGUE. Elle vient d'ailleurs. — Tu devras me tuer, Sofia. Sofia incline la tête. Un mouvement d'oiseau de proie. Elle bondit. C'est un flou de mouvement. Ilinca pare le premier coup avec son avant-bras. La lame trace une ligne rouge. Flash. Le chant en roumain revient, plus fort. La cuisine. La liberté. Ilinca saisit Sofia par le col. Elle la projette contre un pilier de béton avec une force inhumaine. Le choc fait trembler la structure. Sofia se relève, mais elle est plus lente. Ilinca ramasse une barre de fer tombée d'un rack. Elle frappe. L'acier rencontre l'os. Une, deux, trois fois. Ce n'est pas un combat, c'est une démolition. Elle achève Sofia d'un coup de botte dans les côtes et récupère le sac de sport que Malik avait laissé sur la passerelle. À l'intérieur, des inhibiteurs. Elle s'enfonce une seringue dans la cuisse. Le feu dans son cerveau s'éteint. Le silence revient. Un silence chimique. Elle attrape Mara et s'enfonce dans le labyrinthe des conduits de ventilation. Derrière elle, sur l'écran géant qui s'éloigne, le Grand Contremaître reste immobile. Une icône de glace dans un enfer de boue. — Phase deux enclenchée, annonce la voix. Traque urbaine. Ilinca ne regarde pas en arrière. Elle court dans l'obscurité viciée des tuyaux. Elle sent le cœur de Mara battre contre le sien. *Boum. Boum. Boum.* C'est le seul rythme qui compte désormais. Le reste n'est que du bruit. La rouille attendra.

Zone Grise

Le pare-chocs du Transit hurle. Un cri de métal torturé. La herse de la milice n'a pas tenu, mais le châssis a encaissé. Le fourgon bondit, retombe. Un choc sec dans les vertèbres. Malik écrase la pédale. Le moteur crache une fumée noire, grasse, une odeur de gazole mal raffiné qui sature l’habitacle. L'A1 s'étire devant eux. Une carcasse d’anthracite piquée de rouille. Entre les dalles soulevées, des touffes d'herbe jaune survivent à l'acide. Malik ne jure pas. Il ne respire plus. Sa main droite se soude au volant, les doigts incrustés dans le skaï. La gauche presse son flanc. Entre ses phalanges, la flaque s'élargit. Un rouge sombre, presque noir sous la lumière pisseuse du matin. Ça poisse. Ça sent le fer et la fin. — Malik. Ilinca ne crie pas. Sa voix est une lame froide. Elle fixe le rétroviseur. Derrière, trois silhouettes profilées déchirent la brume. Des SUV « Éclaireurs ». Peinture minérale. Gyrophares blancs, aveuglants. Le rythme cardiaque d'Ilinca s'accélère. Elle sent la puce DOGUE à la base de son crâne. Une guêpe de métal qui cherche à percer l'os. Un bourdonnement statique. — Tiens bon, murmure Malik. Sa voix n'est qu'un râle. Un sifflement de pneu crevé. Il passe la cinquième. La boîte de vitesses craque. À l'arrière, Mara est immobile. La gamine ne pleure pas. Elle regarde le monde par la vitre fêlée. Ses yeux sont deux trous d'ombre. La pluie frappe le pare-brise. Des gouttes lourdes, chargées de suie. Elles laissent des traînées de boue sur le verre. L'essuie-glace agonise dans un grincement de craie. Un premier Éclaireur tente une manœuvre de flanc. Le choc est un coup de tonnerre. Le déclencheur. Les yeux d’Ilinca se révulsent. Des cascades de métadonnées saturent son nerf optique. La réalité se fragmente. Elle n'est plus dans un fourgon. Elle est une unité de calcul. Un processeur de chair. Elle cherche le signal des poursuivants. Les Éclaireurs sont des extensions du DOGUE. Des machines esclaves. — Là, souffle-t-elle. Elle visualise la Rupture. Elle devient un trou noir magnétique. Dans le rétroviseur, le premier SUV pile net. Son électronique de bord vient de fondre. Le véhicule part en tonneau, une carpe d'acier qui rebondit sur le bitume avant de s'écraser dans le fossé. Malik lâche un rire qui s'achève en quinte de sang. Sa tête bascule en arrière. Ses pupilles se figent sur la grisaille du ciel. Il est sorti du tableau de service. Définitivement. Ilinca attrape le volant. La peau de Malik est déjà froide, recouverte d'une sueur huileuse. Elle redresse le véhicule d'une main, maintenant le corps contre le dossier. Les deux autres Éclaireurs ajustent leurs capteurs. Ils envoient une impulsion de neutralisation. Le crâne d'Ilinca explose. Une migraine foudroyante. Ses muscles se tétanisent. C'est là qu'elle le sent. Une autre vibration. Plus fine. Plus pure. Mara est debout, accrochée à la grille de séparation. L'air dans l'habitacle se fige. L'odeur de gazole disparaît, remplacée par un goût d'orage statique. Les cheveux fins de la petite se dressent. Une onde de choc invisible part de la gamine. Ce n'est pas une rupture brute ; c'est un vide absolu. Les moteurs des SUV s'étouffent. Comme si l'idée même de combustion avait été effacée de la physique locale. Les poursuivants dérivent, privés de freins, et s'entrechoquent dans un fracas étouffé par la brume. Le Transit finit sa course dans un dernier soubresaut contre un bloc de béton marqué d'un tag délavé : *ZONE GRISE*. Un silence de chambre forte tombe sur l’habitacle. Ilinca pose deux doigts sur le cou de Malik. Rien. Le froid monte. Elle serre le volant à s’en blanchir les jointures, puis ouvre la portière. L'air humide sent la terre mouillée et le métal froid. Elle récupère Mara. La petite est légère. Un oiseau de ferraille. — On y va. Elle s'enfonce dans le talus. Sous ses bottes, la boue du Nord aspire chaque pas. Derrière elles, le Transit reste comme un monument à la défaite. Elles progressent dans un no man's land de hangars désaffectés et de terrils noirs. Ilinca s'arrête sous le porche d'une ancienne cimenterie. Elle fouille les poches de Malik. Un couteau cranté. Une dose de stim-bio. Elle plante l'aiguille dans sa cuisse. L'effet est instantané. Un incendie froid. Ses sens s'aiguisent. Elle voit la chaleur résiduelle de son propre souffle. — On court, Mara. Soudain, un bourdonnement. Un drone de surveillance lourde survole le toit éventré. Six rotors. Caméra thermique. Ilinca se plaque contre un pilier. Elle sent la laisse numérique du drone à la base de son crâne. Elle ferme les yeux, empoigne mentalement le flux de données et tord le signal. Mara lève la main vers le ciel. Un arc électrique invisible traverse la pièce. L'air sature d'air ionisé. Le drone implose électroniquement. Il tombe comme une pierre morte. Un fracas de lithium sur le sol mouillé. — Mara ? Pas de réponse. La petite est une antenne. Elle vient de court-circuiter un matériel blindé sans cligner des yeux. Une petite goutte de sang perle à son oreille. Ilinca l'attrape et traverse le hangar. À la sortie, l'A1 gît comme une carcasse de baleine. Des phares pointent à l'horizon. Les Voltigeurs des Contremaîtres. Des prédateurs de ferraille. Ilinca jette Mara dans la cabine d'un camion-citerne renversé. — Ne bouge pas. Elle se tient debout sur le bitume, le couteau de Malik à la main. Le premier 4x4 arrive à cinquante mètres. Elle hurle. Un cri qui sort des entrailles de la machine. Elle projette sa volonté dans le bus CAN du véhicule. Le régime monte dans le rouge. Les injecteurs se bloquent. Le moteur explose. Le 4x4 entame un tonneau spectaculaire avant de percuter le suivant. Ilinca tombe à genoux. Le stim-bio réclame son dû. Son cœur rate des battements. Le troisième véhicule pile à dix mètres. Un Contremaître descend. Silhouette mince. Veste de chantier trop propre. Il lève un fusil à impulsion. — Dragoș. Tu es en rupture de stock. Rends-moi la petite. Le système est éternel. Mara sort de la carcasse. Ses petits pieds nus dans la boue. — Maman a mal, dit-elle. Sa voix est un écho multiplié. Autour d'elles, les restes des véhicules vibrent. La gravité devient une suggestion. Le fusil du Contremaître devient rouge cerise, fond, se transforme en une flaque de métal liquide. L'homme recule, hurle dans son terminal, mais l'appareil explose contre sa hanche. Mara lève les paumes. Ilinca sent l'électricité courir sous la peau de la petite. Une tension à tuer un bœuf. — Mara, arrête ! La gamine baisse les yeux. La tempête se calme. Les débris retombent lourdement. Ilinca rampe vers le Contremaître au sol, tordu de douleur. Elle enfonce la pointe de sa lame sous son menton. — Les Salines, à l'est de Dunkerque, crache l'homme. C'est là qu'on les trie. Ilinca retire la lame. Elle laisse l'homme à sa peur. Elle installe Mara dans le dernier 4x4 dont le moteur tourne encore. Elle s'assoit au volant, ses articulations blanchies. Elle passe la première. Elle regarde dans le rétroviseur. Le chantier de l'A1 est une cicatrice qu'elle vient de rouvrir. Elle n'est plus une ouvrière de l'ombre. Elle est le bug dans la machine. — Dors, Mara. On va à la mer. Le véhicule s'enfonce dans le brouillard salin. Vers le Nord. Vers le fer et le sel. Dunkerque est là, une muraille de conteneurs empilés sous un ciel de suie. Les projecteurs des Salines balayent les vasières. Des faisceaux de prison. Ilinca sent la DOGUE vibrer. Elle ne lutte plus. Elle utilise la douleur comme une boussole. Elle n'est plus une proie. Elle est le virus qui remonte le courant. — Ils nous cherchent, maman ? — Non, Mara. Ils essaient de se souvenir de comment on s'enfuit. Ilinca redresse la tête. Sa colonne vertébrale craque. — On ne va pas se cacher. On va leur montrer ce qui arrive quand le chantier s'arrête. Elle accélère. La logistique de la vengeance ne souffre aucun retard. L'heure où les Invisibles se lèvent a sonné. Le silence du chantier est sur le point d'accoucher d'un monstre, et ce monstre a le visage d'une mère.

L'Insurrection des Invisibles

L’obscurité n’est pas noire. Elle est grise. Un gris de poussière de ciment, de scories et de suie. Sous la dalle du Terminal 4, le monde s’arrête de respirer. L’air est une pâte épaisse, une soupe de gazole froid et d'humidité acide. Ilinca serre le poignet de Mara. Ses doigts sont des étaux. La petite ne pleure pas ; elle a appris le silence avant de savoir marcher. Sous leurs pieds, la boue grouille, mélange de terre battue et de sédiments industriels. Les parois suintent. Le béton pleure des larmes de calcaire blanc qui figent le temps. Elles s’enfoncent plus bas que les parkings, là où les plans officiels s’arrêtent, là où les Contremaîtres ne descendent jamais sans une escorte lourdement armée. — Maman, j’ai froid. Le murmure de Mara tranche l’air rance. Une lame fine. Directe dans les vertèbres. Ilinca ne répond pas. Son cerveau est un champ de mines où le signal de la DOGUE grésille à la base du crâne. Un acouphène métallique, une fréquence qui ordonne l’obéissance. Mais Ilinca ne plie plus. Elle craque, mais elle ne plie plus. Elles débouchent dans la Grande Nef, un ancien tunnel de dérivation transformé en dortoir de fortune. Des centaines de silhouettes massées sur des palettes, des corps brisés par dix-huit heures de coffrage. La puanteur est une gifle : sueur rance, graisse de moteur, infection. Une lampe torche balaie l’obscurité. Le faisceau est jaune, malade. Ilinca avance dans la lumière. Visage nu. La cicatrice derrière son oreille droite pulse, plaie boursouflée là où le boîtier a été arraché. Le silence tombe, plus lourd que la dalle de béton au-dessus de leurs têtes. Les silhouettes se redressent dans un craquement d'articulations usées. Des spectres en gilets orange dont la rouille a mangé les fermetures éclair. — C’est elle, murmure une femme. La Louve. Sofia sort de l’ombre d’un pilier. Elle porte son manteau de cuir synthétique, celui qui ne retient pas le sang. Son visage est une plaque de marbre, ses yeux deux billes d’acier froid. Elle pose une mallette en aluminium brossé sur un bidon d’huile de coude renversé. À l'intérieur, des écrans LCD clignotent. — Tu es en retard, dit Sofia. Sa voix est une lame de rasoir. — Les patrouilles de surface utilisent des capteurs thermiques, répond Ilinca. Les lèvres de Sofia s'étirent. Un rictus de métal froid. Ses yeux restent morts. — Ils cherchent une mère et sa fille. Ils ne cherchent pas une armée. Elle pointe un écran. Le code de déverrouillage. La clé des colliers. Dans la Nef, le cliquetis métallique s'élève. Un son de libération. Mais l’odeur de l’ozone remplace soudain celle de la boue. Le plafond tremble. De la poussière de plâtre tombe en neige toxique. Les grilles de ventilation explosent. Des armures de polymère noir tombent du plafond. Les Scorpions. Des visières à vision nocturne luisent d'un rouge maléfique. Le premier Garde touche le sol et tire une rafale de fléchettes paralysantes. — MAINTENANT ! hurle Ilinca. L'insurrection est une explosion. Une marée de gilets orange se jette sur le Kevlar. Ilinca bondit. Elle ne court pas, elle glisse. Un choc d’os contre polymère. Le poids d’un Garde bascule. Ilinca s’agrippe à la faille du casque. Ses doigts cherchent le mou, s'enfoncent, trouvent la chair. Elle pivote, évite une salve. Un deuxième Garde pointe son arme. Sofia est déjà là. Un bruit de succion écœurant. Sa lame courte traverse la gorge du soldat. — Ne te laisse pas déborder ! crie Sofia. Ilinca sent une vibration dans son crâne. Le signal de la DOGUE essaie de reprendre le dessus. Les Contremaîtres ont activé les antennes de proximité. *SOUFFRANCE. SOUFFRANCE.* Elle tombe à genoux, ses yeux se révulsent. — Maman ! Le cri de Mara transperce le brouillard. Un Garde se dirige vers la petite, levant son arme. La haine sature les neurones d'Ilinca. Une haine pure, plus forte que le neuro-blocage. Elle se redresse, ses muscles se déchirent sous l'effort de contrer les spasmes électriques. Elle percute le soldat contre un pilier de béton. Le choc brise une côte, mais elle ne lâche pas. Elle serre. Elle sent les globes oculaires céder sous ses pouces. Elle recrache une dent, haletante sur le cadavre de chrome. — C’est fait, annonce Sofia, les doigts volant sur son terminal. J'ai ouvert les vannes de pompage du secteur Nord. On va les noyer sous leur propre merde. Un grondement sourd monte des profondeurs. Il faut monter. Maintenant. Toute la zone sait que les Invisibles sont debout. L'escalier de service est une colonne vertébrale de fer rouillé. Ilinca grimpe, Mara pesant sur son épaule. L’air change. En bas, la vase ; ici, le soufre et le caoutchouc brûlé. Elles débouchent sur le plateau du chantier. Le choc est physique. Le Grand Nord est un cratère. La pluie acide s’évapore en une brume rousse qui pique les yeux. À cent mètres, une bétonnière géante brûle, traçant des rivières de feu bleuâtre dans les agrégats. Sur les passerelles, à cinquante mètres de haut, les Invisibles ne sont plus courbés. *Clang. Clang. Clang.* Ils frappent les structures en cadence. Le battement de cœur de l’insurrection. Un drone scarabée surgit de la fumée. *Rat-tat-tat-tat.* Le muret de parpaings derrière lequel elles se tapissent explose. Sofia roule, tire un arc électrique bleu. Le drone s'écrase dans une flaque de mazout. — On doit atteindre l'Antenne Relais, ordonne Ilinca. Si on la fait sauter, le signal meurt. Pour de bon. Elles s'élancent à travers le chaos. Les camions blindés de la Milice avancent, mais une marée humaine les submerge. La chair nue contre le blindage. Ilinca récupère un fusil HK-2030 sur un cadavre. Sa mémoire musculaire prend le relais, fluide et létale. Elle franchit le seuil du dôme de verre de la tour centrale. À l'intérieur, Lefebvre, le chef des Contremaîtres, ajuste sa cravate par réflexe. Son visage est une feuille de papier blanc. — Le chantier... les quotas... Ilinca plaque le canon brûlant contre sa tempe. — Le chantier est fermé, Lefebvre. Définitivement. Sofia branche son unité. Le virus "Orphée". Le sommet de l'Antenne Relais explose dans une gerbe d'étincelles violettes. Le dôme tremble. Les serveurs fument. Le signal s'éteint, remplacé par le hurlement de la foule qui investit le hall de marbre. Ilinca descend vers le rez-de-chaussée, Mara contre son cœur. Elle retrouve Malik près des sas. Il est blessé, mais il tient la gamine. — On va où ? demande-t-il, regardant les autres cités de transit s'allumer une à une à l'horizon. Ilinca regarde vers le nord, vers la brume et la rouille. Elle sent le froid de l'acier dans son dos et la chaleur du sang sur sa peau. La DOGUE est morte. Le silence est brisé. — On va fermer les autres, dit-elle. Elle commence à marcher. Ses bottes écrasent une fleur de bitume. Elle avance vers la lumière des incendies, là où l'ombre n'existe plus. Le futur a un nouveau goût. Un goût de gazole, de cendre et de liberté.

Le Silence de la Boue

La pluie n’est plus de l’eau. C’est une nappe d’acide tiède qui ronge le cuir des bottes. Le ciel des Hauts-de-France a la couleur d’un vieux bleu de travail lavé trop souvent. Gris pisseux. Pesant. Ilinca écrase sa joue contre le béton froid d’un muret. L’odeur est là. Bitume humide et ozone. Sa signature olfactive. Sa prison. Devant elle, le Centre Administratif de la Zone 4. Un cube de béton brut, sans fenêtres. Une verrue architecturale posée sur un terrain vague où la boue dévore les carcasses d’engins de chantier. Pas de gardes en armure. Juste des caméras à détecteurs thermiques qui pivotent avec un cliquetis sec. Le mécanisme résonne jusque dans sa mâchoire. *Clac. Clac.* Son implant DOGUE s’agite. Une décharge de bas voltage court derrière son oreille droite. Un avertissement. Elle n’est plus sous contrat, mais la machine dans son crâne ne le sait pas encore. Pour le système, elle est une pièce défectueuse qui erre hors de son casier. — Malik. À gauche. Sa voix gratte la gorge. Malik s’accroupit derrière un fût de bitume renversé. La lumière bleue de sa tablette de récupération creuse ses traits, lui donne l’air d’un cadavre mal réveillé. — Les capteurs de pression sont actifs, murmure-t-il. Si on pose un pied sur la dalle, on devient des erreurs système à effacer. À leurs côtés, Sofia Kaczmarek vérifie la culasse de son pistolet. Sofia a débranché son humanité depuis longtemps pour survivre à la Zone. Elle est le futur d'Ilinca si elle échoue. Une machine de viande froide. — On passe par les conduits de purge, dit Sofia. Le lisier des serveurs. Ils rampent. Le sol est une soupe de terre noire et de résidus chimiques. L’eau s'infiltre sous le col d’Ilinca, glacée. Un souvenir frappe. Une cuisine. Une nappe à carreaux jaunes. L'odeur de la levure. Mara. La douleur irradie dans ses tempes. L’implant DOGUE rejette l’image. Le système déteste l’inutile. Il envoie une pointe électrique dans son nerf optique. Un flash blanc. Le conduit débouche sur une salle de maintenance saturée par le vrombissement sourd des turbines. Ça sent le produit désinfectant. Le silence de l'administration. Ici, les vies se décident entre des murs gris perle. Des hommes en chemise blanche déplacent des stocks de main-d'œuvre comme on déplace des briques. Arrivés au centre du complexe, ils pénètrent dans la Salle des Archives Neuronales. Au centre, un pilier de serveurs refroidis à l’azote liquide. Ilinca s'approche du terminal principal. Son reflet dans la vitre est celui d'un spectre. Elle n’est plus une femme. Elle est une interface. — Sofia, couvre la porte. Ilinca, branche-toi. Elle retire le cache derrière son oreille. La prise est humide, un mélange de lymphe et de graisse technique. Elle enfonce le métal dans sa chair. Le choc est un train de marchandises lancé contre son front. Ses genoux lâchent. L’administration s’engouffre en elle. Des colonnes de chiffres. Des milliers de noms. Elle plonge, écartant les dossiers comme des ronces électriques. Soudain, un dossier sans numéro. Verrouillé. Elle force le passage en projetant l'image de la nappe jaune. Le rire de la petite. Le système rugit. *ALERTE. INTRUSION ÉMOTIONNELLE.* Elle voit Mara. Elle est assise sur un lit de fer dans une pièce stérile. Ses yeux sont vides. Ce n'est pas Mara qui est là. C'est un conteneur. Le système utilise le cerveau de l'enfant comme une mémoire tampon pour stocker les surplus de traumatismes des ouvriers. L'inhumanité des Contremaîtres lui explose au visage. Ils ne volent pas seulement le présent. Ils utilisent l'avenir pour archiver leur ordure. — Ilinca, débranche ! Ils sont là ! Le mur Est du hall explose. La poussière de silice envahit tout. À travers le brouillard, une silhouette massive apparaît. Jaune chantier. Le « Béton-Roi ». Un drone de démolition monté sur quatre pattes hydrauliques, équipé d'un marteau-piqueur pneumatique de trois mètres. *Klong. Klong.* Chaque pas brise la dalle. Malik épaule son arme et tire, mais les plombs rebondissent sur le blindage. Le marteau-piqueur s'enclenche, un vrombissement à haute fréquence qui fait éclater les vitres. Ilinca sent la DOGUE tenter de verrouiller ses muscles. L'implant envoie des décharges punitives pour la forcer à la soumission. Sa vision se trouble définitivement d'un côté. Elle ne peut plus fuir. Pas avec cette laisse dans le crâne. Elle saisit son couteau de combat. — Malik ! Tiens-les ! Elle ne vise pas le drone. Elle plaque la lame contre sa propre nuque, juste sous l'os temporal. Elle n'hésite pas. Elle tranche. Le hurlement qui sort de sa gorge n'est plus humain. Le métal du scalpel racle le connecteur en titane. Une gerbe d'étincelles bleues et de sang chaud jaillit. Elle arrache la puce avec un lambeau de chair. Le silence. Le vrai. Le bourdonnement qui l'accompagnait depuis dix ans s'éteint. Elle est enfin invisible. Le Béton-Roi pivote, ses capteurs thermiques balayant la zone. Il ne détecte plus le signal ID d'Ilinca. Elle est devenue une ombre. Elle rampe dans la poussière, glisse sous le ventre de la machine et atteint la console de la Cuve 12. Elle ne cherche pas à pirater. Elle cogne. Elle injecte la totalité de ses souvenirs maternels dans les veines du réseau. C’est un poison. Le système n’est pas fait pour la tendresse. C'est une surcharge de données imprévisibles. Les serveurs hurlent. Partout dans la Zone, les ouvriers s'arrêtent de pelleter. Une image unique s'imprime sur leurs rétines : un soleil dessiné sur une nappe jaune. La vitre de la Cuve 12 se fissure. Le liquide ambré se déverse. Mara glisse sur le sol. Elle tousse. — Maman ? Ilinca la saisit. Le corps de l'enfant est froid, mais son cœur bat. *Boum. Boum.* Au plafond, les buses de sécurité ne crachent pas d'eau. Elles libèrent du phosphore liquide. Le protocole de nettoyage thermique. — Malik ! Sortie de purge ! Ils se jettent dans le conduit d'évacuation au moment où le feu lèche le plafond. L'obscurité les avale. Ilinca rampe dans la vase acide, Mara agrippée à son col. Ses mains sont en sang, ses muscles brûlent, mais elle avance. Elles basculent dehors, dans la boue du No Man's Land. Derrière elles, le centre administratif est une torche géante. Partout, émergeant des tranchées et des dortoirs en tôle, des silhouettes s'avancent. Les Invisibles. Ils n'ont plus leurs puces. Ils ont juste leurs pelles et leurs regards qui commencent à se remplir de haine. Au loin, les phares de l'Armée de Réserve percent la brume. De nouveaux blindés. Plus gros. Ilinca se redresse. Elle pose Mara sur une caisse de munitions vide et ramasse une barre de fer crantée. La pluie lave le sang sur son visage. Elle regarde les collines de décombres. — Ce n'est pas fini, dit-elle. Elle ne regarde pas les ruines. Elle regarde le brouillard. Là où les radars ne peuvent plus les compter. La guerre des Invisibles vient de commencer. Ils ne creuseront plus de trous. Ils vont enterrer le monde qui les a créés. Elle serre la barre de fer. Ses dents sont tachées de sang, mais elle sourit. — Bienvenue à la maison, Mara.
Fusianima
DOGUE : LE SILENCE DU CHANTIER
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La boue a le goût du fer et du gazole. Ilinca ouvre un œil. Sa paupière est collée par une croûte de sang et de limon. Le ciel de Lens est une plaque de tôle galvanisée, basse, écrasante. La pluie tombe. Acide. Elle pique la peau, s’insinue sous la fibre rêche des vêtements de travail. Elle est a...

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