Le Crépuscule des Lions
Par Studio Thriller — Thriller
L’air de Bastia pesait comme une chape de plomb fondu.
À l'arrière de la Citroën DS 21, le commissaire Ange Orsini fixait le défilé des platanes. Le moteur de la berline vrombissait, un râle sourd et hydraulique qui avalait les virages de la corniche avec une souplesse de prédateur. Dans l'habitac...
Le Cadavre de l'Amirauté
L’air de Bastia pesait comme une chape de plomb fondu.
À l'arrière de la Citroën DS 21, le commissaire Ange Orsini fixait le défilé des platanes. Le moteur de la berline vrombissait, un râle sourd et hydraulique qui avalait les virages de la corniche avec une souplesse de prédateur. Dans l'habitacle, l'odeur était saturée : un mélange âcre de tabac brun – des Gauloises sans filtre fumées à la chaîne – et ce parfum entêtant, presque écœurant, de maquis brûlé qui descendait des crêtes. La Corse brûlait encore. Comme toujours.
— Plus vite, Santucci, lâcha Orsini.
Le chauffeur ne répondit pas. Il rétrograda. Le nez de requin de la DS plongea vers le vieux port. À cette heure, les néons jaunes des tripots clandestins commençaient à grésiller, luttant contre le crépuscule qui noyait la ville dans une encre violette.
Sur le quai de l’Amirauté, les MAT 49 des gendarmes mobiles brillaient sous la lumière artificielle. Un cliquetis métallique régulier. Armer, verrouiller, attendre. La tension était palpable. On ne dérangeait pas le repos des Lions sans réveiller la colère de l'île.
Au bout du ponton numéro 4, la *Speranza* oscillait doucement. Un yacht de trente mètres, bois de teck et cuivres rutilants. Un palais flottant. Il avait été retrouvé à la dérive à deux milles nautiques des côtes, les moteurs coupés, le transpondeur éteint.
Orsini sortit de la voiture. La moiteur l’enveloppa instantanément. Il ajusta son veston de lin froissé et se dirigea vers la passerelle.
— Le procureur est déjà là ? demanda-t-il au premier garde mobile qu'il croisa.
— Non, commissaire. Il attend que vous ayez « balayé la poussière ».
— Courageux, comme d'habitude.
L’intérieur du yacht était une insulte à la chaleur extérieure. La climatisation tournait à plein régime. Un froid polaire. Une odeur de cire et d'eau de Cologne coûteuse.
Dans le salon principal, Don Savastano n'était pas tombé. Il trônait.
Le patriarche du clan des Lions était assis dans son fauteuil club en cuir fauve, face à la baie vitrée qui donnait sur les eaux sombres. Ses mains, larges et calleuses, reposaient sur les accoudoirs. Il portait son costume de flanelle grise, impeccable. Pas un pli. Pas une tache.
Orsini s’approcha, ses semelles de cuir claquant sur le parquet ciré. Il s’arrêta à deux mètres.
— Rien, murmura Santucci derrière lui. Pas de sang. Pas de douilles. Rien de renversé.
C’était vrai. La scène était d’une propreté clinique, presque obscène. On aurait dit que la mort avait pris rendez-vous et que Savastano l’avait reçue avec les honneurs. Le vieil homme avait les yeux ouverts, fixant un point invisible à l’horizon. Son visage, d’ordinaire si dur, affichait une sérénité terrifiante.
Orsini sortit une lampe torche de sa poche. Il éclaira le visage du cadavre.
La bouche de Savastano était entrouverte. Quelque chose brillait au fond de la gorge, juste derrière les dents d’or.
— Des gants, ordonna le commissaire.
Santucci lui tendit une paire de latex. Orsini introduisit délicatement deux doigts dans la bouche du mort. Le contact était glacé. Il sentit le métal froid. Il tira.
Une pièce de monnaie antique glissa sur la langue de Savastano.
C’était un bronze lourd, patiné par les siècles. Sur une face, un profil impérial lauré ; sur l’autre, un aigle aux ailes déployées surmontant une foudre. Un sesterce romain.
— Un denier de Charon, souffla Santucci, la voix tremblante. Pour payer le passeur.
— Non, rectifia Orsini en examinant la gravure à la lumière de sa lampe. C’est une monnaie de l'époque de Domitien. Le tyran. En Corse, on ne met pas une pièce dans la bouche pour payer un voyage. On la met pour faire taire celui qui en savait trop.
Il se redressa. Le silence du yacht devenait oppressant. À l'extérieur, le vrombissement d'une vedette de la gendarmerie maritime se fit entendre, mais ici, tout semblait figé dans le temps.
— Savastano ne s’est pas laissé faire, dit Orsini pour lui-même. C’était un lion. Il avait toujours son Beretta 92 à portée de main. Où est son arme ?
Il inspecta le guéridon à côté du fauteuil. Un verre de cristal contenait encore deux centimètres d’un single malt ambré. Pas de traces de lutte. Pas de somnifère visible.
Le commissaire fit le tour du fauteuil. C’est là qu’il le vit.
À la base de la nuque du Don, juste au-dessus du col de la chemise, une minuscule marque rouge. Pas plus grosse qu’une piqûre de moustique. Orsini se pencha. L’odeur de Savastano – ce mélange de tabac brun et de savon à barbe – était encore présente.
— Une fléchette ? suggéra Santucci.
— Trop précis. Trop propre. On dirait une injection directe dans le bulbe rachidien. Une exécution chirurgicale.
Orsini se tourna vers la table de navigation. Les instruments étaient éteints, sauf un écran de radar qui balayait le vide en rythme. Un bip régulier. Hypnotique.
Il remarqua un détail qui jurait avec l’ordre maniaque de la cabine. Sur le bureau en acajou, un cendrier en argent. À l’intérieur, une seule cigarette consumée jusqu’au filtre. Une cigarette de femme, longue, fine. Marquée d’un trait de rouge à lèvres carmin.
Le commissaire sentit une décharge d'adrénaline.
— Santucci, prévenez le quai. Personne ne monte, personne ne descend. Je veux la liste de tous les bateaux qui ont croisé dans ce secteur ces dernières six heures.
— Vous pensez que c'est une affaire de famille ?
— Chez les Lions, tout est une affaire de famille. Mais ici, c’est différent. Savastano n’a pas été tué par un rival. Il a été jugé.
Orsini s’approcha de la baie vitrée. Au loin, les lumières de Bastia clignotaient. Sous la lumière jaune des néons, il savait que la ville allait s'embraser. La mort du patriarche laissait un vide immense. Un vide que le sang allait combler dès que la nouvelle se répandrait dans les tripots de la rue de la Miséricorde.
Soudain, le téléphone du bord se mit à sonner.
Un cri strident dans le silence de mort.
Santucci sursauta, la main sur le holster de son MAT 49. Orsini resta immobile, fixant l’appareil en bakélite noire. Le téléphone sonna trois fois, quatre fois.
— Je réponds ? demanda Santucci.
Orsini hocha la tête. L'inspecteur décrocha et porta le combiné à son oreille. Son visage se décomposa instantanément. Sa peau devint livide, de la couleur de la flanelle de Savastano.
— C’est... c’est pour vous, commissaire, balbutia-t-il en tendant l'appareil d'une main tremblante.
Orsini prit le combiné.
— Orsini.
— Regardez sous le fauteuil, Ange, dit une voix de femme, basse, rauque, parfaitement calme.
Le lien se coupa. Un signal occupé, sec comme un coup de feu.
Le commissaire ne prit pas le temps de réfléchir. Il s’agenouilla et souleva la jupe de cuir du fauteuil club où reposait le cadavre.
Scotché sous l’assise, un boîtier métallique noir brillait. Un cadran à cristaux liquides égrenait des chiffres rouges.
*00:14.*
*00:13.*
— Sortez ! hurla Orsini en saisissant Santucci par l'épaule. MAINTENANT !
Ils se ruèrent vers la passerelle, les poumons brûlés par l'effort, alors que le décompte final s'affichait dans l'ombre du patriarche. Derrière eux, sur le port de l'Amirauté, le cliquetis des MAT 49 s'arrêta net, remplacé par un silence de mort, juste avant que le ciel de Bastia ne devienne rouge.
Le crépuscule des Lions ne faisait que commencer.
L'Omerta Solaire
**CHAPITRE : L'OMERTA SOLAIRE**
Bastia ne dormait pas. Elle cuisait.
Le soleil de dix heures du matin n'était plus une étoile, c'était une enclume. Il s’abattait sur le port de l’Amirauté avec une violence physique, transformant le goudron en une pâte visqueuse qui collait aux semelles des inspecteurs. L’air était saturé : un mélange écœurant de gasoil brûlé, de myrte calciné par les incendies de crête et cette odeur âcre, métallique, que laisse derrière elle la dynamite.
L’inspecteur Elias Rossi s’essuya le front d’un revers de manche. Sa chemise en lin blanc était déjà ruinée, collée à son dos. Devant lui, l’épave fumante du yacht du Patriarche ressemblait à une carcasse de baleine éventrée. L’explosion avait été chirurgicale. Puissante.
— On n'a rien, chef. Pas une douille, pas un détonateur entier. Juste des confettis de carbone.
Rossi tourna la tête. Le brigadier fuyait son regard, les yeux rivés sur ses bottes. Autour d’eux, le périmètre de sécurité était une passoire. Les hommes du milieu, ceux qu’on appelait les « Lions » de la Côte, stagnaient derrière les rubans de signalisation. Ils ne parlaient pas. Ils fumaient des Gauloises brunes, les doigts jaunis, le regard vide derrière des lunettes de soleil en écaille.
C’était l’Omerta. Pas celle des films. Celle-là était plus lourde, plus moite. Elle pesait le poids du plomb.
— Les témoins ? demanda Rossi. Sa voix était sèche, comme un craquement de maquis.
Le brigadier grimaça.
— Les dockers ? Ils sont devenus sourds et aveugles à l'instant précis où le ciel a viré au rouge. Il y avait vingt types sur le quai au moment de la déflagration. Aucun n'a vu personne monter à bord. Aucun n'a entendu de moteur s'enfuir.
Rossi balaya le port du regard. À cinquante mètres, une Citroën DS noire glissa silencieusement sur la route de corniche, sa suspension hydraulique lissant les imperfections du bitume comme une caresse funèbre. À l’intérieur, on devinait des silhouettes rigides. Des MAT 49 reposaient sur les genoux, leurs chargeurs droits pointant vers le plancher. La guerre n'attendait que le signal du départ.
— Ils attendent, murmura Rossi pour lui-même.
Il se détourna du brasier et marcha vers le bâtiment de la capitainerie. Un cube de béton jauni par le sel et les années. À l’intérieur, l’air était à peine plus respirable. Un ventilateur de plafond brassait une chaleur moite, luttant contre la fumée des cigares qui imprégnait les murs.
Rossi poussa la porte du local de surveillance. C’était une pièce exiguë, empestant la sueur froide et l’ozone des circuits électriques. Un technicien en uniforme, le visage pâle, fixait une rangée de moniteurs cathodiques.
— Montrez-moi la séquence de 23h00, ordonna l’inspecteur.
Le technicien manipula les interrupteurs avec une hésitation qui fit grincer les dents de Rossi. L’image apparut, granuleuse, striée de neige électronique. Le quai de l’Amirauté sous la lumière crue des projecteurs au sodium. Le yacht oscillait doucement sur l’eau noire.
— Avancez.
L’image s’accéléra. 23h12. 23h14.
— Stop. Là. C’est quoi ça ?
Rossi pointa du doigt un angle mort du moniteur. L’écran venait de sauter. Un flash blanc, puis le noir complet.
— Un problème technique, inspecteur, bafouilla le technicien. La foudre, peut-être… ou l’onde de choc.
— L’onde de choc de l’explosion qui a eu lieu dix minutes plus tard ? Rossi se pencha, ses yeux gris fixés sur les câbles qui pendaient derrière le pupitre. Ne me prenez pas pour un imbécile de la PJ de Marseille.
Il contourna la console, bousculant le fauteuil pivotant. Il s’accroupit, sortit une lampe torche de sa poche et éclaira les entrailles de la machine. Les fils de cuivre gainés de plastique s’entremêlaient comme des nerfs à vif.
Son sang ne fit qu’un tour.
— Ce n’est pas une panne, dit-il, la voix basse, dangereuse.
Il saisit l’extrémité d’un câble coaxial. La section était nette. Trop nette pour un arrachement. Mais ce n’était pas le plus troublant. Le connecteur BNC n’avait pas été coupé à la pince. Il avait été déverrouillé, proprement, avant que le signal ne soit court-circuité par un pontage de plomb.
— Le système a été déconnecté manuellement, reprit Rossi. Et pas depuis le quai. Depuis ici.
Le silence qui suivit fut plus assourdissant que l’explosion du yacht. Le cliquetis régulier d’une MAT 49 résonna dans le couloir, un bruit métallique sec : *clic-clac*. Le bruit d'une culasse que l'on arme.
Rossi ne bougea pas. Il sentit la sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Le technicien s'était figé, ses mains tremblant sur ses genoux.
— Qui est entré dans ce local hier soir ? demanda Rossi, la main glissant lentement vers la crosse de son Manurhin .357 caché sous sa veste.
Le technicien ne répondit pas. Son regard était fixé sur le reflet de la vitre de la porte derrière Rossi.
Dans le reflet, une silhouette se découpait sous la lumière jaune des néons du couloir. Un homme de grande taille, portant un costume sombre malgré la canicule. Il tenait une cigarette de la main gauche, et un pistolet-mitrailleur de la droite.
— L’omerta, inspecteur, ce n’est pas seulement se taire, dit l’homme d’une voix rauque, teintée d'un accent bastiais profond. C’est aussi savoir quand la lumière doit s’éteindre.
Rossi comprit alors. L'enquête ne commençait pas. Elle se terminait déjà. La trahison ne venait pas de la rue, elle venait des entrailles mêmes de l'institution.
— Le commissaire Orsini est au courant ? demanda Rossi en pivotant doucement, les muscles tendus, prêt à plonger.
L'homme au néon esquissa un sourire sans chaleur. La fumée de sa cigarette monta en spirale vers le ventilateur poussif.
— Orsini est un Lion, inspecteur. Et vous savez ce qu'on fait des Lions trop vieux ? On les regarde brûler au crépuscule.
Soudain, le téléphone sur le bureau du technicien se mit à sonner. Un cri strident dans le silence étouffant. Le tueur parut hésiter une fraction de seconde, son regard dérivant vers l'appareil.
Rossi n'attendit pas. Il renversa la table de mixage dans un fracas de métal et de verre, plongeant la pièce dans l'obscurité alors que les premières balles de 9mm commençaient à déchiqueter les moniteurs, projetant des étincelles bleues dans la moiteur de la pièce.
Dans le chaos, il entendit une voix s'élever du combiné décroché dans la chute, une voix de femme, la même qui avait appelé Orsini quelques heures plus tôt :
— *Ne le tuez pas tout de suite. Le Lion a encore une dernière chose à nous donner.*
Rossi se plaqua contre le mur froid, le souffle court. Il réalisa que le boîtier noir sous le fauteuil d'Orsini n'était que l'amorce. La véritable bombe, c'était Bastia tout entière, et il était assis sur le détonateur.
À l'extérieur, la sirène d'une DS hurla dans la nuit qui n'en finissait pas de tomber, alors que l'odeur du maquis brûlé s'invitait désormais jusque dans le local, portée par un vent de terre qui n'apportait aucune fraîcheur. Seulement le goût de la cendre.
Le crépuscule était fini. La nuit des Lions venait de commencer.
**À SUIVRE...**
La Piste de la Cigale
**CHAPITRE : LA PISTE DE LA CIGALE**
Bastia ne dormait pas. Elle agonisait sous une chape de plomb.
L’incendie sur les hauteurs de Teghime léchait le ciel, transformant l’horizon en une plaie orangée. Le Libeccio, ce vent sec et nerveux, charriait des flocons de cendre qui venaient se coller aux pare-brise des voitures. Dans les ruelles étroites de la Terra-Vecchia, l’air était saturé : un mélange de sel marin, de goudron chaud et de tabac brun.
Elias progressait dans l’ombre des façades décrépites. Sa main droite, enfoncée dans la poche de son imperméable léger, ne lâchait pas la crosse froide de son Beretta. Il sentait la sueur couler le long de sa colonne vertébrale.
Le rendez-vous était fixé au *Bar des Pêcheurs*, un bouge niché sous les voûtes du Vieux-Port, là où les néons jaunes grésillaient avec la régularité d'un cœur malade.
À l’intérieur, la fumée des Gitanes formait un brouillard épais. Au fond du local, un homme l’attendait. Toussaint, dit « Le Grêle ». Un petit truand de second rayon qui survivait en vendant des informations entre deux parties de scopa. Ce soir, Toussaint n’avait pas envie de jouer.
Il était livide. Ses doigts tremblaient tellement qu’il ne parvenait pas à porter son verre de pastis à ses lèvres.
— Tu es en retard, Elias, souffla-t-il. Les Lions... ils ont déjà bouclé la route de la Corniche.
Elias s’assit en face de lui, sans un mot. Ses yeux balayèrent la salle. Deux hommes en veste de cuir surveillaient l’entrée. Des MAT 49 étaient dissimulées sous des journaux, sur les tables voisines. Le cliquetis métallique de l’armement que l’on vérifie résonnait dans le silence oppressant.
— Qu’est-ce que tu as pour moi ? demanda Elias d’une voix sourde.
Toussaint regarda autour de lui, la paranoïa suintant par tous ses pores. Il glissa un objet sur la table en bois poisseuse. Elias posa sa main dessus et le ramena vers lui.
C’était un briquet en or massif. Un modèle de luxe, lourd, dont la surface était gravée avec une précision d'orfèvre. Au centre, une cigale aux ailes déployées semblait prête à s’envoler.
— C’est l’invitation, murmura Toussaint. Sans ça, tu ne passes pas le premier barrage.
Elias fit jouer le capot. Un déclic sec. Une flamme bleue, stable, monta dans l'obscurité de la table.
— D’où ça vient ?
— Du coffre d'Orsini. Ils l'appellent « Le Sésame ». La cigale ne chante pas, Elias. Elle prévient que le sang va couler. Ce soir, ils se réunissent tous à *L’Azur*.
Elias rangea le briquet. *L’Azur*. Un club privé perché sur les falaises, officiellement un cercle de jeu pour la haute bourgeoisie bastiaise. Officieusement, le centre névralgique où les élus de la République et les parrains du Milieu scellaient le destin de l'île autour de bouteilles de vieux rhum et de dossiers compromettants.
— Qui sera là ?
Toussaint se pencha, son haleine fétide heurtant le visage d'Elias.
— Tout le monde. Le préfet, les lieutenants de la Brise, et même un émissaire de Paris. Ils vont signer l'accord sur le port de commerce. Si ça passe, Bastia appartient aux Lions pour les trente prochaines années. Le boîtier noir que tu cherches... il est là-bas. C’est la garantie du pacte.
Soudain, le vrombissement caractéristique d’un moteur de Citroën DS déchira le silence de la place Saint-Nicolas, juste à l’extérieur. La suspension hydropneumatique de la voiture soupira alors qu’elle s’immobilisait devant le bar.
Toussaint devint transparent.
— Ils sont là, hoqueta-t-il.
Elias se leva, son instinct de prédateur en alerte.
— Sors par les cuisines, Toussaint. Maintenant.
Le Grêle ne se le fit pas dire deux fois. Il disparut dans l’ombre de l’arrière-boutique. Elias, lui, resta debout. La porte du bar s’ouvrit, laissant entrer une bouffée de vent brûlant et l’odeur de la cendre.
Deux hommes entrèrent. Costumes sombres, lunettes noires malgré la nuit. Ils ne regardèrent personne. Leurs mains restaient visibles, mais leurs vestes étaient trop larges pour être honnêtes. Elias passa devant eux, la tête basse, le briquet serré dans sa main comme un talisman.
Il sortit et monta dans sa propre DS, une 21 Pallas noire qui se fondait dans les ténèbres. Il tourna la clé. Le moteur rugit, un ronronnement puissant et régulier. Il engagea la première et s'élança vers les routes de corniche.
La montée vers *L’Azur* était un ruban d'asphalte tortueux, bordé par le vide d'un côté et la roche tranchante de l'autre. Elias conduisait vite, ses phares jaunes découpant des lambeaux de maquis dans la nuit. À chaque virage, il s'attendait à voir une herse ou le canon d'une MAT 49.
Arrivé à mi-chemin, un barrage de police barrait la route. Mais ce n'étaient pas des képis ordinaires. Les hommes portaient des brassards du SAC (Service d’Action Civique). Des miliciens.
Un colosse s’approcha de la vitre, une lampe torche à la main.
— La route est coupée, l'ami. Incendie.
Elias ne répondit pas. Il sortit lentement le briquet en or et le fit briller sous le faisceau de la lampe.
Le milicien se figea. Il scruta la cigale gravée, puis croisa le regard d’acier d’Elias. Sans un mot, il fit signe à ses collègues d'écarter les barrières.
— Monsieur est attendu, lança-t-il avec une pointe de sarcasme. Faites attention, le vent tourne.
Elias accéléra. Il atteignit le sommet de la falaise quelques minutes plus tard. *L’Azur* se dressait là, une villa de style moderniste, toute de verre et de béton blanc, surplombant la Méditerranée. Les baies vitrées jetaient des rectangles de lumière crue sur les pins parasols.
Il gara la DS parmi les Mercedes et les Jaguar. Ici, l’odeur du maquis brûlé était plus forte. Des cendres tombaient comme une neige noire sur les carrosseries rutilantes.
À l’entrée, deux gardes l’inspectèrent. Elias montra à nouveau le briquet. On lui ouvrit la porte.
L’ambiance intérieure était feutrée. Musique de jazz lointaine, cliquetis des jetons de casino, murmures conspirateurs. Dans le grand salon, les visages les plus influents de l'île étaient là. Des hommes dont les noms figuraient dans les journaux, les uns pour leurs décrets, les autres pour leurs procès.
Au centre de la pièce, posé sur un guéridon en marbre, se trouvait le boîtier noir. L’amorce. Le détonateur de la ville.
Elias s'approcha du bar, commandant un whisky pur malte. Il balaya la salle des yeux, cherchant une silhouette précise.
— Vous arrivez juste à temps, Elias.
La voix était douce, presque musicale. Elias se retourna. Une femme d’une beauté vénéneuse, vêtue d’une robe de soie bleu nuit, se tenait derrière lui. C’était la voix du combiné. La femme d’Orsini.
— Le Lion est prêt à faire son discours, dit-elle en désignant le balcon qui dominait la mer. Mais il y a un problème.
Elle s'approcha, posant une main gantée sur le revers de son imperméable.
— Ce briquet... il appartient à un homme mort. Orsini ne l'aurait jamais donné volontairement.
Elias sentit le canon d'un pistolet se presser contre ses côtes, dissimulé par le corps de la femme qui feignait une étreinte.
— On ne rentre pas dans la cage des lions avec une clé volée, Elias, murmura-t-elle à son oreille.
À cet instant, toutes les lumières de la villa s'éteignirent brusquement.
Dans le noir total, un seul bruit retentit : le sifflement d’une grenade fumigène percutant le sol en marbre. Et, au loin, le hurlement d'une sirène qui ne venait pas de la police.
C’était la sirène de l'alerte incendie du port.
Le pacte venait d'être rompu.
**À SUIVRE...**
Le Mirage Albanais
# CHAPITRE : LE MIRAGE ALBANAIS
Le noir n’était pas vide. Il était peuplé de râles, de froissements de soie et de l’odeur âcre du soufre.
La fumée de la grenade monta en colonnes épaisses, saturant l’air de la villa. Elias ne réfléchit pas. Réflexe reptilien. Il pivota, dégageant ses côtes de la pression du canon. La femme d’Orsini lâcha un juron étouffé. Il sentit le souffle d'une balle passer à quelques millimètres de son oreille. Le marbre vola en éclats.
Il plongea par-dessus la balustrade du balcon. Six mètres de chute. Il roula sur le gazon trempé d’embruns, les articulations hurlantes. Derrière lui, la villa d’Orsini ressemblait à un paquebot en train de sombrer, ses fenêtres avalées par une brume artificielle.
La sirène du port hurlait. Un cri de métal déchiré.
Elias atteignit la haie de lentisques. Sa Citroën DS 21 Pallas attendait dans l’ombre, une silhouette aérodynamique, tapie comme un prédateur. Il fit glisser la clé dans le contact. Le moteur s’ébroua dans un ronronnement hydraulique. La caisse se souleva lentement, quittant le sol avec cette élégance surnaturelle propre aux déesses de Javel.
Il passa la première. Les pneus griffèrent le gravier. Il fallait quitter la Corniche. Vite.
***
**Bastia. 02h14.**
L’odeur du maquis brûlé descendait des collines, poussée par un libeccio nerveux. Elle se mélangeait à la puanteur de la marée basse et du tabac brun qui collait aux murs des ruelles.
Elias entra dans « Le Sphinx », un tripot clandestin niché derrière le Vieux Port. La lumière des néons jaunes grésillait, donnant aux visages une teinte de jaunisse. Au fond, derrière une vitre blindée, un homme nommé « Le Grec » l’attendait. Il était le meilleur analyste de la pègre, un ancien légiste radié qui préférait les dossiers noirs aux autopsies officielles.
Le Grec jeta un rapport sur le comptoir poisseux.
— Ton briquet, Elias. On a trouvé de l’épithéliale sur la molette. Un profil complet.
Elias alluma une Gauloise. La fumée bleue stagna dans l’air moite.
— Qui ?
— Besnik Leka. Un Albanais. Un flingueur de la pire espèce, rattaché au clan de Tirana. Ils essaient de grignoter les parts de marché d’Orsini depuis six mois.
Elias fixa le nom. Besnik Leka. Le Mirage Albanais. Un homme qu’on ne voyait jamais, mais dont on retrouvait les signatures : une balle de 9mm dans chaque rotule avant le coup de grâce.
— On l'a localisé ? demanda Elias.
— Une planque à Lupino. Un immeuble de transit. Il attend ses ordres.
Elias se leva. La chaise racla le sol avec un bruit de craie.
— Si les Albanais ont tué Orsini, la Corse va devenir un abattoir.
***
La DS filait sur la route de la lagune. Le vrombissement du moteur était un métronome. À ses côtés, dans un sac de sport en toile, reposaient trois MAT 49. Le cliquetis métallique des chargeurs de 32 coups contre les boîtiers de culasse était le seul langage qu’il comprenait ce soir.
Il n’était pas seul. Deux autres voitures suivaient. Des hommes de main d'Orsini, des « Lions » assoiffés de sang, dont les visages étaient des masques de pierre sous la lumière des réverbères.
L’immeuble de Lupino était une verrue de béton gris. Pas de lumière. Juste le vent qui faisait claquer un volet métallique au troisième étage.
— On y va, murmura Elias dans son talkie-walkie. Pas de quartier. Je veux Leka vivant, si possible. Mort, si nécessaire.
Les hommes s’extrairent des voitures. Mouvements fluides. Professionnels. Le déploiement de la crosse d'une MAT 49 produisit un *clac* sec, définitif. Ils montèrent l’escalier de service, évitant les débris de verre et les seringues usagées.
L’odeur frappa Elias avant même qu’il n’atteigne le palier.
Une odeur douceâtre. Éœurante. Ce n'était pas l'odeur du tabac ou de la sueur. C'était l'odeur de la viande qui s'oublie.
— Porte à gauche, désigna un des hommes.
Elias enfonça la porte d'un coup de botte. La serrure céda instantanément. Les hommes investirent la pièce, les canons balayant l’obscurité.
— Personne, lança une voix.
Elias alluma sa lampe torche. Le faisceau blanc transperça la pénombre du salon.
Besnik Leka était là. Il était assis dans un fauteuil en cuir craquelé, face à la fenêtre. Il portait un costume sombre, impeccable. Mais sa tête reposait sur son épaule dans un angle impossible.
Elias s’approcha. Il posa deux doigts sur le cou de l’Albanais. La peau était froide comme le marbre de la villa. La rigidité cadavérique avait déjà commencé à s'estomper, laissant place à une mollesse suspecte.
— Il est mort, dit Elias.
— Impossible, répliqua un de ses lieutenants. Le Grec a dit que son ADN était sur le briquet d'Orsini... ce briquet a été utilisé il y a moins de six heures.
Elias sortit un canif de sa poche. Il trancha la chemise du mort. Les lividités cadavériques étaient marquées dans le bas du dos et les membres inférieurs. Il appuya sur une tache violacée. Elle ne disparut pas.
— Regarde ça, dit Elias, la voix blanche. La putréfaction est avancée. L'abdomen commence à gonfler. Les gaz...
Il se redressa, les yeux brûlants de colère froide.
— Besnik Leka est mort depuis au moins trois jours.
Un silence de plomb tomba dans la pièce. Le vent fit de nouveau claquer le volet métallique, un son de guillotine.
— Mais l'ADN... balbutia le lieutenant. Le labo était formel.
— Le labo nous a donné ce qu'on lui a ordonné de trouver, cracha Elias. Quelqu'un a récupéré des cellules sur ce cadavre pour les frotter sur les preuves. Quelqu'un qui connaît la médecine légale. Quelqu'un qui veut que nous déclenchions une guerre totale contre les Albanais.
Il se tourna vers la fenêtre. Au loin, les lumières de Bastia scintillaient, indifférentes.
— Le Mirage Albanais, murmura-t-il. On nous a menés ici pour nous occuper pendant que le vrai tueur efface ses traces.
Soudain, le silence fut brisé par un bip électronique.
Cela venait de la poche intérieure de la veste du cadavre. Elias plongea la main et en sortit un petit boîtier noir. Un déclencheur radio. Une diode rouge clignotait frénétiquement.
En dessous du fauteuil de Leka, un fil de cuivre discret courait vers le plancher. Elias suivit le fil du regard. Il menait à quatre pains de plastic C4, dissimulés sous les lattes déchaussées.
— Sortez ! hurla Elias. TOUT LE MONDE DEHORS !
Ils se ruèrent vers l'escalier alors que le bip s'accélérait, devenant un cri strident, une alarme de fin du monde.
Elias sauta les dernières marches au moment où l'onde de choc le souleva de terre. L'explosion fut sourde, contenue par les murs de béton, puis une boule de feu orange déchira la façade du troisième étage, projetant des éclats de verre comme des confettis mortels sur la chaussée.
Elias se releva, la bouche pleine de poussière et de goût de fer. Sa DS était criblée d'impacts, mais le moteur tournait encore.
Son téléphone de voiture, installé sur le tunnel de transmission, se mit à sonner. Un appel sur la ligne privée, celle que seuls Orsini et sa femme connaissaient.
Il décrocha, la main tremblante.
— Elias ? dit la voix vénéneuse de la femme d'Orsini. Tu as vu le fantôme ?
— Il est de nouveau mort, répondit-il entre ses dents.
— Ce n'est que le début, Elias. Le Lion n'est pas mort de la main d'un homme. Il est mort de la main d'un système. Regarde sous ton siège.
Elias passa sa main sous le cuir fin de la DS. Ses doigts rencontrèrent une surface métallique froide. Un objet cylindrique. Un tube de prélèvement sanguin, scellé.
À l'intérieur, une étiquette avec un nom écrit à l'encre rouge : **ELIAS.**
— Quelqu'un a déjà ton ADN, murmura la voix à l'autre bout du fil. Et demain matin, tu seras le suspect numéro un du meurtre du préfet.
La communication coupa.
Au loin, les sirènes de police, les vraies cette fois, déchiraient la nuit corse.
**À SUIVRE...**
L'Héritière de Marbre
La Citroën DS 21 s’écrasait dans les courbes de la route de corniche. Le liquide hydraulique LHM hurlait dans les tubulures alors qu’Elias brusquait la direction. Derrière lui, l’ombre du Cap Corse. Devant, les lumières jaunes et maladives de Bastia qui scintillaient comme des dents cariées.
L’habitacle empestait le tabac brun et une odeur plus âcre, plus sauvage : celle du maquis brûlé par les incendies de fin d’été. Une odeur de cendre et de terre morte.
Sous sa cuisse, le tube de prélèvement scellé pesait une tonne. *ELIAS*. Écrit en rouge. La signature d’un arrêt de mort.
Il jeta un œil au rétroviseur. Pas de gyrophares. Pas encore. Mais il sentait le filet se resserrer. Le meurtre du préfet n'était pas un simple règlement de comptes corse. C’était une exécution d'État maquillée en tragédie locale. Et il en était le bouc émissaire désigné, l'homme à l'ADN trop bavard.
Il entra dans Bastia par les quartiers sud. Les néons des bars clignotaient sous la voûte moite de la nuit. Il gara la DS dans une ruelle borgne, près du Vieux-Port, là où l’ombre des immeubles génois est assez épaisse pour engloutir un homme.
Il se dirigea vers « Le Commodore ». Une devanture qui ne payait pas de mine. Un rideau de fer à moitié baissé. À l’intérieur, l’air était saturé de fumée de Gauloises et de l'odeur de l'anisette.
À l'entrée, un homme en veste de cuir élimée barrait le passage. Il tenait une MAT 49 par la poignée, le chargeur replié contre le fût métallique. Un geste machinal, presque affectueux. Le cliquetis du cran de sûreté résonna dans le silence du couloir.
— On t’attend, murmura le colosse.
Elias ne répondit pas. Il passa.
L’arrière-salle était un tripot clandestin. Sous des lampes suspendues trop bas, des hommes aux visages creusés par la fatigue et le ressentiment misaient des liasses de billets de 50 francs sur un tapis vert élimé. Le silence n'était rompu que par le choc sec des jetons et le ronronnement d’un ventilateur poussif.
Au fond, dans un box plongé dans la pénombre, elle l'attendait.
Sofia Savastano. L’Héritière de Marbre.
Elle portait un tailleur noir ajusté, une coupe stricte qui contrastait avec la sauvagerie de ses yeux sombres. Elle ne fumait pas. Elle ne buvait pas. Elle attendait, les mains croisées sur une table en formica.
— Tu as une sale mine, Elias, dit-elle. Sa voix était calme, tranchante comme un rasoir de barbier.
— On vient de me notifier que je suis le futur suspect numéro un pour le meurtre du préfet. On a mon sang. Sous mon siège.
Sofia ne cilla pas. Elle désigna le siège en face d'elle.
— Mon père n'est pas mort pour une histoire de territoire ou d'honneur mal placé, commença-t-elle sans préambule. Le vieux lion a été abattu parce qu'il s'apprêtait à faire sauter la digue.
Elias se pencha, les mains crispées sur le rebord de la table.
— Quelle digue, Sofia ?
Elle sortit un dossier de sous la table. Du papier glacé. Des plans cadastraux. Des relevés de géomètres.
— Le projet « Marana-Porto Novo ». Trois mille appartements de luxe, deux complexes hôteliers, une marina privée. Tout ça sur une zone protégée. La mairie a déjà signé les permis de construire en secret. Le Port Autonome de Bastia doit être le pivot logistique du chantier.
— La corruption immobilière est le sport national ici, Sofia. Ton père le savait mieux que personne. Il en prenait sa part.
Elle eut un sourire amer, un éclair de nacre dans la pénombre.
— Pas cette fois. Ils voulaient l'utiliser pour "nettoyer" le terrain. Exproprier les derniers récalcitrants par la peur. Mais mon père a découvert que les fonds ne venaient pas de promoteurs classiques. L'argent est injecté via des sociétés écrans basées au Panama, mais l'origine réelle est à Paris. Au plus haut niveau.
Elle tapa du doigt sur une photo satellite du port.
— Ils ne veulent pas juste construire des villas, Elias. Ils veulent privatiser l'accès au port pour en faire une zone de transit hors douane. Un terminal privé où le béton servira à blanchir l'héroïne du Triangle d'Or et les armes des réseaux africains. C’est un système global. Mon père voulait dénoncer le réseau à la justice continentale. Il avait les noms des intermédiaires à la mairie et au Port Autonome.
Elias sentit un froid polaire envahir sa poitrine. Le vrombissement des moteurs de la DS résonnait encore dans son crâne.
— Le préfet… murmura-t-il.
— Le préfet allait signer les arrêtés d'expulsion forcée. Mais il a eu un accès de conscience. Ou peut-être qu’il a demandé trop cher. Ils l’ont supprimé et ils ont tué mon père pour fermer la boucle. Maintenant, ils ont besoin d'un coupable idéal. Un ancien de la Coloniale, un homme de main avec un dossier long comme le bras. Toi.
Un bruit métallique vint du couloir. Le cliquetis d'une MAT 49 qu'on arme. Elias se redressa d'un bond, la main sur son holster.
— Sofia, tu m'as attiré ici pour me livrer ?
Elle ne bougea pas d'un millimètre. Ses yeux de marbre restèrent fixés sur lui.
— Si je voulais ta mort, tu n’aurais pas passé le rideau de fer. Mais tu dois comprendre : le système qui te traque ne s'arrêtera pas. Ils ont la police, les juges, et maintenant ils ont ton ADN.
Soudain, la lumière jaune du tripot vacilla. Le ventilateur s'arrêta. Un silence de plomb tomba sur la salle. Les joueurs de cartes s'étaient immobilisés.
— Pourquoi me dire tout ça maintenant ? demanda Elias, la sueur coulant le long de sa tempe.
— Parce que mon père a laissé une dernière preuve. Une liste. Elle est cachée dans le coffre d'une banque que même l'État ne peut pas ouvrir sans déclencher un scandale international. Mais pour y accéder, j'ai besoin de l'homme que tout le monde croit coupable.
Un fracas de verre brisé retentit à l'avant du bar. Des cris. Des ordres hurlés en français, sans l'accent de l'île. Des commandos.
— Ils sont là, dit Sofia, se levant avec une grâce glaciale.
— Qui ? La police ?
— Pire. Les "Lions de l'Ombre". La milice privée du Port.
Elias dégaina son Colt 1911. Le poids de l'acier le rassura un instant. Il attrapa Sofia par le bras.
— On sort par où ?
— Il n'y a pas de sortie, Elias. Seulement une descente.
Elle souleva une trappe dissimulée sous le tapis de jeu. Une odeur de saumure et d'égout monta des profondeurs.
— En bas, c’est le vieux tunnel de décharge qui mène directement aux bassins du port. Si on atteint les quais, on a une chance.
Elias regarda la trappe, puis l'entrée du bar où les premières silhouettes sombres, équipées de masques à gaz et de fusils d'assaut, faisaient irruption dans un nuage de fumée lacrymogène.
Il jeta un dernier regard sur la salle. Sur la table de formica, Sofia avait laissé un objet. Le tube de prélèvement sanguin. Mais cette fois, l’étiquette avait été arrachée.
À la place, un petit mot écrit à la main : *« Cours, Lion. Le crépuscule est fini. »*
Elias plongea dans l'obscurité du tunnel juste au moment où une rafale de pistolet-mitrailleur déchiquetait le bois de la table de Sofia.
En tombant, il entendit une voix hurler par-dessus le vacarme :
— Ne tirez pas sur la fille ! On la veut vivante ! L'homme, tuez-le !
Le choc avec l'eau glacée lui coupa le souffle. Il était dans les entrailles de Bastia. Seul avec l'héritière, au cœur du système qu'il devait détruire pour survivre.
**À SUIVRE...**
Le Témoin Invisible
# CHAPITRE : LE TÉMOIN INVISIBLE
L’eau du vieux port n’était pas une amie. C’était une masse noire, visqueuse, saturée de gasoil et de décomposition organique. Elias émergea près d’un quai de déchargement, les poumons en feu. Le sel lui brûlait les yeux. Au-dessus de lui, le fracas de la fusillade s’était mué en un silence de mort, troublé seulement par le hurlement lointain d’une sirène de police.
Il se hissa sur le béton froid. Ses mains tremblaient. L’adrénaline refluait, laissant place à une morsure glaciale. Bastia dormait, mais d’un sommeil agité. Dans l’air saturé d’humidité, une odeur lourde flottait, portée par le vent des collines : le parfum entêtant du maquis brûlé mêlé à l’âpreté du tabac brun.
Elias se plaqua contre la coque rouillée d’un vieux chalutier. Il palpa sa ceinture. Son arme était toujours là. Mais Sofia n’y était plus.
*« Ne tirez pas sur la fille ! »*
Ces mots résonnaient dans son crâne comme le cliquetis métallique d'un percuteur à vide. Ils ne voulaient pas sa mort. Pas encore. Ils voulaient ce qu’elle portait dans ses veines. Ou ce qu’elle savait.
Il devait bouger. Vite.
### I. Les ombres du Bar de la Marine
Elias s’enfonça dans les ruelles étroites qui serpentent derrière le port. Ses bottes de cuir claquaient sur les pavés disjoints. À cette heure, la ville appartenait aux chats errants et aux hommes qui ne voulaient pas être vus.
Il bifurqua vers une enseigne vacillante qui projetait une lumière jaune pisseuse sur le trottoir. *Le Nautique*. Un tripot clandestin niché dans une cave voûtée. À l’intérieur, la fumée des Gauloises formait un brouillard si dense qu'on aurait pu le trancher au couteau. L’ambiance était moite, électrique. Au fond, le vrombissement d’un ventilateur poussif tentait vainement de brasser l’air saturé d'alcool de myrte.
Elias balaya la salle du regard. Des visages burinés par le sel et la méfiance se détournèrent. Ici, on ne posait pas de questions. On attendait que l’orage passe.
Il repéra sa cible dans un coin sombre. Un gamin, seize ans tout au plus, les cheveux poisseux de sel, un pull en laine trop grand pour ses épaules frêles. Il s’appelait Tino. Un « rat d’eau », un de ces plongeurs en apnée qui récupéraient tout ce qui tombait des yachts : montres en or, couverts en argent, secrets d'État.
Elias s’assit en face de lui sans un mot. Il posa sur la table un billet de cent francs, mouillé mais authentique.
Le gamin fixa le billet. Ses yeux étaient injectés de sang.
— T’as l’air d’avoir vu le diable, Tino, lâcha Elias d’une voix rauque.
— Le diable porte pas de smoking, monsieur Elias, répondit le gamin d’une voix tremblante.
Tino prit le verre de rouge devant lui et le vida d’un trait. Ses dents s’entrechoquèrent contre le verre.
— J’étais sous la coque du *Sirocco*. Je cherchais une hélice de rechange qu'un marin avait fait tomber la veille. La nuit était calme. Trop calme. Et puis j'ai entendu le moteur d’une annexe. Un truc discret, électrique.
### II. Le signalement
Elias se pencha en avant. Dans la rue, le bruit caractéristique d’un moteur de Citroën DS s’éleva, un sifflement hydraulique qui monta en régime avant de s'éloigner sur la route de corniche. La tension monta d'un cran.
— Qui est monté à bord ? demanda Elias.
— C’est pas qui est monté le problème, murmura Tino. C’est qui en est descendu dix minutes avant que les types en noir n'arrivent au bar. Un homme seul. Il est sorti par la porte de coupée, à l’arrière. Il portait un sac étanche.
Elias fronça les sourcils.
— Un mafieux de la Brise de Mer ? Un homme de main des Marseillais ?
— Non. Rien de tout ça.
Tino jeta un regard nerveux vers l’entrée du bar. Deux types en veste de cuir, le profil aiguisé, venaient d’entrer. Ils ne commandèrent rien. Ils restèrent près de la porte, les mains dans les poches de leurs imperméables, là où le poids d’un MAT 49 se devine au premier coup d’œil.
Elias ne bougea pas. Il garda sa main droite sous la table, près de son holster.
— Parle, Tino. À quoi il ressemblait ?
Le gamin déglutit.
— Il n'avait pas de tatouages. Pas de cicatrices de bagarre. Il marchait droit, comme si le quai lui appartenait. Il a enlevé sa cagoule juste avant de monter dans une traction noire qui l'attendait.
— Et alors ?
— C’était pas un voyou, Elias. Je connais les voyous de Bastia depuis que je sais marcher. Celui-là, il portait une combinaison d’intervention. Noire, ignifugée. Le genre de truc qu’on voit à la télé pour les défilés.
Elias sentit un froid plus intense que celui de l’eau du port envahir ses vertèbres.
— Précise.
— Sur son épaule droite, y’avait un insigne. Un truc brodé, avec un lion et une grenade. Et sous son blouson, j’ai vu le col blanc cassé de la chemise réglementaire. C'était un flic, Elias. Mais pas un de la municipale. Un type du corps d'élite. Un des hommes du préfet ou du ministère.
### III. La trahison du système
Le silence qui suivit fut plus lourd que le vacarme de la fusillade.
Elias repensa à l’attaque du bar. La précision chirurgicale. Les masques à gaz. L’usage de grenades lacrymogènes CS de dernière génération. Ce n'était pas une descente de la pègre. C’était une opération de nettoyage.
L’homme sur le yacht, le « Témoin Invisible », était un officier de la Police d'Élite. L'État ne cherchait pas à arrêter les Lions. L'État était en train de récupérer son investissement.
— Tu es sûr de toi, Tino ?
— J’ai vu le matricule sur le rabat de sa poche de poitrine quand il a allumé une clope. J’ai pas pu lire le numéro, mais le sigle était clair : CRS-GIG.
Elias se redressa. Le puzzle se mettait en place, et l'image finale était terrifiante. Sofia n'avait pas été enlevée par des criminels. Elle avait été "récupérée" par ceux-là mêmes qui étaient censés protéger l'ordre public. Mais dans la Corse de 1975, l'ordre public était une notion élastique.
Soudain, le cliquetis métallique caractéristique d’une culasse que l’on arme résonna au fond du bar.
Les deux types à l’entrée s’étaient séparés. L’un d’eux pointait déjà le canon court d’un MAT 49 vers leur table. La lumière jaune du néon vacilla, grillant dans un dernier grésillement électrique, plongeant la scène dans une pénombre rousse.
— Merci, Tino, souffla Elias. Maintenant, baisse-toi.
### IV. Cliffhanger
Elias renversa la lourde table de chêne au moment précis où la première rafale de 9mm déchiquetait les bouteilles derrière le comptoir. Les éclats de verre volèrent comme des diamants meurtriers sous les néons agonisants.
Il dégaina son PA-15. Un tir de riposte. Un seul. Pour faire baisser les têtes.
Il attrapa Tino par le col et le projeta vers la trappe de la cave à vin.
— Tire-toi par les conduits de ventilation ! Maintenant !
Elias se retrouva seul face aux deux ombres. Mais alors qu'il s'apprêtait à bondir vers la sortie, un bruit de moteur lourd s'arrêta pile devant l'entrée. Ce n'était pas une DS cette fois. C'était un fourgon blindé.
Une voix amplifiée par un haut-parleur déchira la nuit de Bastia :
— *Elias Lion ! Ici la force d'intervention spéciale. Sortez les mains sur la tête. Vous êtes accusé de haute trahison et de l'enlèvement de Sofia de Kerandré.*
Elias fixa la porte. Ils ne venaient pas pour l'arrêter. Ils venaient pour supprimer le dernier témoin du "Crépuscule".
Il glissa une main dans sa poche et sentit le petit mot de Sofia : *« Le crépuscule est fini. »*
Il ne restait plus que la nuit. Une nuit noire, profonde, où les lions ne chassaient plus : ils étaient chassés par les loups de la République.
Elias sourit amèrement, arma son pistolet, et se prépara à charger vers l'enfer.
**À SUIVRE...**
Le Dossier 'Mistral'
# CHAPITRE : LE DOSSIER « MISTRAL »
Le premier chargeur de la MAT 49 se vida contre le chambranle de la porte. Un rideau de plomb. Des éclats de pierre et de plâtre volèrent dans l’obscurité de la cave, se mélangeant à la poussière de charbon.
Elias ne broncha pas. Il était couché, le ventre contre le sol poisseux, l’oreille collée au béton. Il connaissait ce rythme. Celui des hommes de la Force d’Intervention. Cadence saccadée. Professionnelle. Froide.
— Elias Lion ! Sortez ! C’est votre dernière chance !
La voix du haut-parleur résonnait contre les façades décrépites de la rue de la Miséricorde. Elias sourit. La « chance », en Corse, c’était une notion de touriste. Ici, on ne parlait que de destin. Et le sien pesait lourd dans sa poche de veste : une chemise cartonnée, dérobée in extremis dans le coffre-fort mural de son oncle, juste avant que les phares des DS ne balayent le quai.
Il rampa vers le fond de la cave. L’odeur était insoutenable. Un mélange de vin tourné, de rat crevé et de tabac brun — celui que fumait son oncle, des Gauloises sans filtre qui vous brûlaient les poumons en trois bouffées.
Au plafond, le conduit de ventilation. Étroit. Rouillé.
Il arma son Colt 1911. Un cliquetis métallique, sec, définitif. Il n’irait pas se livrer. Pas alors qu’il tenait enfin la mèche capable de faire sauter la préfecture et la moitié de l’Assemblée Nationale.
***
L’évasion fut une agonie de métal hurlant. Elias se hissa dans le conduit, la peau arrachée par les rivets, alors qu’une grenade offensive transformait la cave en un brasier de débris. L’onde de choc le projeta en avant. Il cracha de la suie, rampa encore cinq mètres, et retomba lourdement dans une ruelle adjacente.
Bastia dormait mal. Une lumière jaune, malade, tombait des néons d’un bar clandestin, le *Bar de la Marine*. L’air était saturé par l’odeur du maquis brûlé — un incendie de fin d’été qui ne voulait pas mourir sur les hauteurs de Cardo.
Elias se releva, la veste en lambeaux. Il ne courait pas. Un homme qui court est une cible. Un homme qui marche dans l’ombre est un habitant.
Il bifurqua vers les quartiers hauts. Là où les rues sont si étroites que les DS ne peuvent pas passer. Là où le silence est une règle d’or.
***
Il trouva refuge dans un « tripot » de seconde zone, une arrière-boutique de tailleur de cuir. L’ambiance était moite. Trois types jouaient à la scopa sous une ampoule nue. La fumée des cigares stagnait à hauteur d’homme. On ne le regarda même pas entrer. À Bastia, le sang sur une chemise blanche fait partie du décorum.
Elias s’installa à une table isolée, dans le fond. Il commanda un verre de Cap Corse, pur. Ses mains tremblaient légèrement. Pas la peur. L’adrénaline qui se retire, laissant place à une lucidité tranchante comme un rasoir de barbier.
Il posa la chemise cartonnée sur la table poisseuse.
Sur la couverture, un seul mot frappé à la machine à écrire : **MISTRAL**.
Il ouvrit le dossier.
Les premiers documents étaient des relevés bancaires. Des banques suisses, la plupart. Crédit Suisse, UBS, des comptes numérotés. Mais ce n’étaient pas les chiffres qui comptaient. C’étaient les dates.
1954. 1958. 1962. 1968.
Vingt ans de virements.
Elias feuilleta plus vite. Des photos tombèrent du dossier. Des clichés pris au téléobjectif. On y voyait un homme jeune, élégant, la mèche soignée, monter dans une Traction, puis, quelques années plus tard, dans une DS officielle.
C’était le Préfet Vesperini. Le « Lion de la République ». L’homme qui, officiellement, menait la vie dure au clan d’Elias depuis des décennies.
Le texte qui accompagnait les photos était explicite. Ce n’était pas un dossier de chantage. C’était un registre d’investissement.
*« Note de frais : Campagne législative, 500 000 francs. Source : Fonds de protection du port de Bastia. Destinataire : J. Vesperini. »*
*« Achat de la résidence secondaire de Porto-Vecchio. Montant couvert par le clan Lion. »*
*« Frais de scolarité (Suisse). Enfants Vesperini. »*
Elias sentit un froid polaire envahir sa poitrine, malgré la chaleur étouffante du tripot. Le clan des Lions ne se battait pas contre l’État. Le clan des Lions *possédait* l’État. Ou du moins, son représentant le plus éminent sur l’île.
Depuis vingt ans, chaque promotion de Vesperini, chaque médaille, chaque coup d’éclat médiatique contre le « grand banditisme » avait été financé par l’argent de l’héroïne, de la prostitution et des machines à sous. Les Lions avaient construit la carrière du Préfet brique par brique, pot-de-vin par pot-de-vin.
Mais alors, pourquoi ce massacre ? Pourquoi l'exécution de son oncle et de Sofia ?
Il tourna la dernière page. Une note manuscrite, datée d’il y a trois jours. L’écriture de son oncle, nerveuse, pressée.
*« Le Mistral tourne. Paris veut nettoyer l’île pour les grands projets touristiques. Vesperini a reçu l’ordre de faire place nette. Il ne peut pas laisser de témoins. On ne tue pas ses ennemis, Elias. On solde ses dettes. Nous sommes les créanciers. Il est l’exécuteur. »*
Le choc fut physique. Elias repoussa le dossier.
Le meurtre de son clan n’était pas une guerre de territoire. Ce n’était pas une vendetta entre familles corses. C’était une opération de nettoyage politique. Un grand coup de balai administratif pour effacer vingt ans de compromissions avant que Vesperini n'obtienne un poste de ministre à Paris.
Le Préfet n’était pas la victime de la violence insulaire. Il en était le cerveau. Il utilisait les forces spéciales de la République pour effacer ses propres factures.
Soudain, le vrombissement caractéristique d’un moteur de DS se fit entendre dans la ruelle. Un sifflement hydraulique. La voiture s’arrêta juste devant le tripot.
Le silence tomba dans la salle. Les joueurs de scopa posèrent leurs cartes. L’un d’eux glissa une main sous sa ceinture, là où dormait un revolver.
Elias ramassa le dossier Mistral. Ses doigts effleurèrent le petit mot de Sofia : *« Le crépuscule est fini. »*
Il comprenait maintenant. Le crépuscule, ce n’était pas la fin du jour. C’était l’heure où les Lions et les Préfets se ressemblaient tellement qu’on ne pouvait plus les distinguer dans l’ombre.
La porte du tripot s’ouvrit dans un fracas de bois brisé. Ce n’était pas la police. C’étaient deux hommes en costume sombre, portant des imperméables malgré la chaleur. Ils tenaient des MAT 49 équipées de silencieux artisanaux. Des nettoyeurs de l’ombre. Les "hommes de paille" du Préfet.
Elias bascula la table.
— À terre ! hurla-t-il aux joueurs.
Les premières balles de 9mm déchiquetèrent les bouteilles de Cap Corse. L’odeur de l’alcool se mêla à celle de la poudre.
Elias se jeta vers la fenêtre du fond, celle qui donnait sur les toits de la basse ville. Il avait le dossier Mistral sous le bras. C’était son bouclier. C’était sa condamnation à mort.
Il franchit le rebord, les pieds glissant sur les tuiles rouges encore chaudes. Derrière lui, il entendit le cri d’un homme et une déflagration plus lourde.
Il s’arrêta un instant, en équilibre au-dessus du vide, contemplant les lumières du port de Bastia. Au loin, le fourgon blindé de la force spéciale continuait de patrouiller, gyrophares éteints.
Il ne pouvait plus faire confiance à personne. Ni à la loi, ni au sang.
Il sortit son briquet, un Zippo gravé d’une tête de lion. Il hésita. Brûler le dossier et disparaître ? Ou l’utiliser pour tout faire sauter, quitte à finir au fond d'un fossé avec une balle dans la nuque ?
Un bruit de pas résonna sur les tuiles. Un reflet métallique brilla sous la lune. Un homme se tenait sur le toit voisin. Un homme qu’Elias connaissait.
C’était l’adjoint du Préfet.
— Elias, donne-moi le dossier, dit l’homme d’une voix calme, presque paternelle. On peut encore arranger ça. On peut dire que tu as aidé à l'enquête. Tu auras une nouvelle identité. La France est grande.
Elias regarda le dossier, puis l’homme en face de lui. Il sourit. Un sourire de lion acculé, qui sait que sa dernière morsure sera la plus profonde.
— La France est peut-être grande, murmura-t-il. Mais la Corse est trop petite pour vous et moi.
Il glissa le dossier dans sa veste, arma son Colt, et sauta vers le toit suivant.
Un coup de feu déchira le silence. Une douleur fulgurante lui traversa l’épaule, mais il ne tomba pas. Il continua de courir, porté par une rage nouvelle.
Le dossier Mistral n'était plus une preuve. C'était une arme de guerre. Et la guerre ne faisait que commencer.
**À SUIVRE...**
Le Piège de la Calanque
# CHAPITRE : LE PIÈGE DE LA CALANQUE
L’épaule d’Elias n’était plus qu’un brasier. Le sang poissait sa chemise en lin, une tache sombre qui s’élargissait sous sa veste de cuir. Il rétrograda brutalement. La Citroën DS 21 plongea dans le virage en épingle, ses suspensions hydropneumatiques absorbant les imperfections de la route de corniche avec une souplesse de prédateur.
Dans l’habitacle, l’odeur était un mélange âcre de tabac brun, de sueur froide et de liquide de frein chauffé à blanc. Elias écrasa une énième *Gauloise* dans le cendrier plein. Ses doigts tremblaient sur le volant monobranche. Derrière lui, les phares jaunes d’une Peugeot 404 lacéraient le rétroviseur. Ils ne lâchaient pas.
Le dossier Mistral pesait contre ses côtes. Quelques feuilles de papier qui valaient plus que sa vie, plus que la paix fragile qui régnait sur l’Île de Beauté.
Il atteignit le point de rendez-vous : la Calanque de Piana. Un cirque de roches rouges, déchiquetées, plongeant dans une mer d'encre. Le vent portait l’odeur entêtante du maquis brûlé, ce parfum de terre incendiée et de myrte sauvage qui annonce souvent le drame en Corse.
Une silhouette attendait près d’une cabane de pêcheur en bois gris.
Marco.
Marco était son seul ancrage. Ancien du 1er BPC, survivant de Diên Biên Phu, il était le genre d’homme qui ne posait pas de questions. Il avait juste dit : « Viens à la calanque. On avisera. »
Elias coupa le contact. Le silence retomba, seulement troublé par le cliquetis du moteur qui refroidissait.
— Marco ? murmura Elias en sortant, son Colt 1911 à la main.
L’ombre se détacha de la paroi rocheuse. Marco avança. Son visage était mangé par une barbe de trois jours, ses yeux fatigués par trop d’années de guerre. Il tenait une MAT 49 en bandoulière, la crosse repliée.
— T’as une sale gueule, Elias. L’adjoint du Préfet ne t’a pas raté.
— C’est rien. C’est le dossier, Marco. Ils sont prêts à tout brûler pour le récupérer. Paris, Marseille, Bastia… tout le monde est mouillé.
— Je sais, soupira Marco en tirant une bouffée de son cigare de contrebande. C’est pour ça que je ne peux pas te laisser partir.
Le froid qui saisit Elias ne venait pas de la brise marine.
— Marco ?
Un déclic métallique résonna dans le creux de la roche. Le bruit sec d’une culasse que l’on arme. Un bruit qu’Elias connaissait trop bien. Le cliquetis d'une MAT 49.
— Désolé, petit. Ils tiennent ma famille. Ils tiennent le bar. Ils tiennent tout.
Soudain, la calanque s’illumina. Des projecteurs de forte puissance déchirèrent l’obscurité, fixés sur les hauteurs des falaises. Elias s'éblouit. Le piège se refermait.
— Pose le dossier au sol, Elias ! hurla une voix amplifiée par un mégaphone. C’est fini !
C’était la voix de la Police de l'Air et des Frontières. Mais ce n’était pas une arrestation. C’était une exécution sommaire déguisée.
Elias ne réfléchit pas. Il plongea derrière le capot de la DS.
*RATATATATATA !*
La première rafale de MAT 49 déchira la carrosserie de la Citroën dans un fracas de métal hurlant. Les vitres explosèrent en mille diamants de verre. Elias riposta. Trois coups de Colt. Cadencés. Précis.
— Marco, barre-toi ! cria-t-il.
Mais Marco ne bougeait plus. Il était resté debout, comme une statue de sel, face aux tireurs qui surplombaient la crique. Il avait choisi sa fin. Une pluie de plomb s'abattit sur lui. Le corps du vieux parachutiste tressaillit sous les impacts, projeté en arrière contre les rochers rouges.
— MARCO !
Le cri d’Elias fut couvert par le vrombissement d’un moteur de hors-bord qui approchait par la mer. Les renforts. Il était encerclé. La douleur dans son épaule se transforma en une rage froide, une décharge d'adrénaline qui anesthésia ses nerfs.
Il rampa sous le châssis de la voiture, sentant l’odeur de l’essence qui fuyait. Un réservoir percé. Une bombe à retardement.
Il sortit un briquet Zippo de sa poche, le fit claquer.
— Vous voulez le dossier ? Venez le chercher en enfer.
Il balança le briquet dans la flaque de carburant et roula vers le parapet qui surplombait la mer, vingt mètres plus bas.
L’explosion fut sourde, puis aveuglante. La DS 21 s'éleva dans les airs dans une boule de feu orangée, illuminant les calanques d'une lueur apocalyptique. Le souffle projeta Elias dans le vide.
L’eau était glaciale. Elle l’accueillit comme une gifle de fer.
***
**Trois heures plus tard.**
**Bastia. Bar de l'Univers.**
L’ambiance était moite. Sous la lumière jaune et vacillante des néons, la fumée des cigarettes stagnait au plafond comme un brouillard de guerre. Sur le zinc, une radio à transistors grésillait.
Elias, trempé, une couverture crasseuse sur les épaules, était assis au fond d’un box en cuir craquelé. Il serrait un verre de pastis pur, la seule chose capable de calmer ses tremblements. Ses vêtements fumaient légèrement près du poêle à bois.
Le speaker de Radio-Corse prit une voix grave, officielle.
*« ... Flash spécial. L’inspecteur Elias Thorne, suspecté de liens étroits avec le milieu marseillais et de détournement de fonds publics, est officiellement déclaré en fuite après la fusillade sanglante de Piana. Selon les premières constatations, Thorne aurait abattu son propre partenaire, le brigadier Marco Valery, avant de tenter de détruire les preuves de sa corruption en incendiant son véhicule. Le Préfet a signé son ordre de suspension immédiate. Elias Thorne est désormais considéré comme armé et extrêmement dangereux... »*
Elias ferma les yeux. La morsure du mensonge était plus douloureuse que la balle dans son épaule. Ils l’avaient effacé. En une phrase, il n’était plus un flic. Il n’était plus un homme. Il était un paria. Un lion dont on avait brisé les dents.
Il plongea la main dans sa veste mouillée. Le dossier Mistral était là. Trempé, mais lisible. Il l’ouvrit à la dernière page.
Une photo en noir et blanc y était agrafée. On y voyait l'adjoint du Préfet, celui-là même qui l'avait abattu sur le toit, serrant la main d’un homme dont le visage restait dans l'ombre, sur un quai du port de Bastia. En arrière-plan, des caisses marquées d'un sigle militaire : *Opération Mistral. Destination : Alger.*
Elias comprit tout. Ce n'était pas une affaire de corruption locale. C'était un coup d'État qui se préparait.
Un cliquetis métallique se fit entendre derrière lui. Le patron du bar, un colosse aux mains calleuses, venait de poser un fusil de chasse à canon scié sur le comptoir, tout en fixant Elias du regard.
— La police arrive, Elias, dit le patron d'une voix sans timbre. Ils payent bien pour ta tête.
Elias finit son verre. Il se leva lentement, ignorant la douleur. Il posa un billet de cent francs froissé sur la table.
— Le prix de la loyauté a bien baissé à Bastia, murmura-t-il.
Il se tourna vers la porte. Dehors, les sirènes des estafettes de la Gendarmerie déchiraient déjà le silence de la nuit corse. Il n'avait plus d'insigne. Plus d'amis. Plus de nom.
Il ne lui restait que son Colt, le dossier, et une faim de loup.
Il poussa la porte battante et s'enfonça dans l'ombre des ruelles de la citadelle.
**À SUIVRE...**
La Confession du Cimetière
L’humidité de Bastia collait à la peau comme une seconde tragédie. Elias se glissa dans l’ombre d’un porche voûté alors qu’une estafette de la Gendarmerie passait en trombe, le gyrophare bleu balayant les façades décrépites de la rue Droite. Le vrombissement caractéristique du moteur de la Citroën DS résonnait plus loin, sur le quai des Martyrs. Une musique de métal et d'hydraulique.
Il ne restait plus rien du flic qu’il avait été. Juste un homme avec un Colt 1911 à la ceinture et un dossier qui pesait une tonne dans sa veste en cuir. L'odeur du maquis brûlé redescendait des collines, portée par un vent sec, se mélangeant à l’effluve âcre du tabac brun qui s'échappait des tripots clandestins.
Il devait sortir de la Citadelle. Maintenant.
Elias connaissait les passages dérobés, ces escaliers de pierre usés par les siècles où la lumière jaune des néons ne pénétrait jamais. Il atteignit les remparts sud. En bas, le cimetière de l’Ondina s’étalait face à la mer Tyrrhénienne. Un champ de marbre blanc sous la lune de soufre.
C’était là que Lucciano l’attendait.
***
Lucciano « Le Guetteur » était l’ombre de Savastano depuis trente ans. Un homme de l’ancien temps, qui portait le deuil de la loyauté. Elias le trouva assis sur le rebord d’un caveau familial, une silhouette massive enveloppée dans un manteau de laine bouillie.
Le vieux fumait une Gauloise sans filtre. La braise rouge pointillait l'obscurité.
— Tu as mis du temps, Elias, grogna Lucciano. La Gendarmerie a quadrillé le port. Ils cherchent un traître.
— Ils cherchent surtout à enterrer la vérité, répondit Elias en s'approchant. J’ai vu les ordres pour l'Opération Mistral. Alger va brûler, et Bastia sert de base arrière.
Lucciano cracha un filet de fumée grise. Le cliquetis métallique d'une MAT 49 retentit dans les fourrés derrière eux. Elias ne bougea pas un muscle. Sa main s’était posée instinctivement sur la crosse de son Colt.
— Ne tire pas, petit, dit le vieux. C’est juste la sécurité. Le monde change, mais les morts, eux, restent fidèles.
Elias s’assit sur la pierre froide d'une tombe voisine. L'air sentait le sel et la terre retournée.
— Savastano est mort pour quoi, Lucciano ? Les réseaux de prostitution ? Le trafic d’armes pour l’OAS ? Ça ne colle pas. Il était trop gros pour tomber pour si peu.
Le vieux tourna la tête. Ses yeux étaient deux fentes sombres sous son chapeau de feutre.
— Tu crois que c’est une affaire de fric ? De politique ? Tu es un bon flic, Elias, mais tu ne comprends rien à cette île. Savastano n’a pas été tué parce qu’il gênait le coup d’État. Il a été tué parce qu’il avait découvert le « Secret des Lions ».
Elias fronça les sourcils.
— Le Crépuscule des Lions… C’est le nom de code de l’opération.
— Non, murmura Lucciano en écrasant sa cigarette sur une épitaphe. Ça, c’est ce qu’ils veulent faire croire aux généraux à Alger. Le vrai secret est bien plus vieux. Il remonte à 1943. À la Libération de la Corse.
Le silence retomba, lourd, seulement troublé par le ressac de la mer contre les rochers, cent mètres plus bas.
— Savastano avait trouvé des preuves, continua Lucciano. Des documents prouvant que le leader actuel de l'Opération Mistral, celui que vous appelez « Le Lion », n'est pas le héros de la Résistance qu'il prétend être. En 43, il a livré tout un réseau de patriotes corses aux Chemises Noires pour sauver sa propre peau. Parmi eux, il y avait le père de Savastano.
Elias sentit un froid plus vif que la brise nocturne lui parcourir l'échine.
— Une vendetta ? Tout ce bordel pour une vengeance vieille de vingt ans ?
— Pas seulement une vengeance. Une question de survie. Si ce secret sort, « Le Lion » ne finit pas au Palais de l’Élysée, il finit devant un peloton d’exécution pour haute trahison. Savastano allait parler. Il allait briser le mythe du sauveur de la nation. Alors ils l’ont effacé. Et maintenant, c’est ton tour.
Un bruit de gravier écrasé retentit à l’entrée du cimetière. Des faisceaux de lampes torches déchirèrent la nuit. Le vrombissement des DS approchait. Cette fois, ce n'était pas la Gendarmerie. C’était les "Barbouzes", les hommes de main du ministère, reconnaissables au silence de leurs mouvements.
Lucciano se leva avec difficulté. Il glissa un petit carnet en cuir usé dans la main d'Elias.
— Tout est là-dedans. Les noms. Les dates. Le lieu où est enterrée la preuve matérielle. Savastano voulait que ce soit toi qui le saches. Il disait que tu étais le seul à Bastia qui n’avait pas de prix.
— Pourquoi me dire ça maintenant ? demanda Elias, le carnet brûlant ses doigts.
— Parce que je suis fatigué de porter les péchés des autres, Elias. Et parce que dans dix minutes, ce cimetière sera ton tombeau si tu ne cours pas assez vite.
Soudain, une détonation sourde déchira l'air. Lucciano fut projeté en arrière, sa poitrine explosant sous l'impact d'une balle de gros calibre. Un tir de précision. Longue distance.
Elias bascula derrière le caveau des Savastano. Le marbre vola en éclats sous une rafale de MAT 49.
— Elias ! cria une voix amplifiée par un mégaphone depuis l'entrée du cimetière. Rends le dossier et le carnet ! Tu ne sortiras pas de l'Ondina vivant !
Elias vérifia son chargeur. Sept balles de .45 ACP. Une éternité ou une seconde de vie, selon la précision. Il regarda le corps de Lucciano, dont le sang coulait doucement entre les lettres gravées d'un nom oublié.
Il ne pouvait pas remonter vers la ville. Il ne pouvait pas descendre vers la mer sans être une cible facile.
Il aperçut alors, à la lueur d'une fusée éclairante qui venait d'être lancée dans le ciel noir, une silhouette familière qui marchait calmement entre les tombes, protégée par une escouade de parachutistes en tenue camouflée.
C’était le Colonel de Vandières. L’homme qui l’avait formé. L’homme qui dirigeait Mistral.
— Elias, mon fils, cria de Vandières. Ne sois pas stupide. L’histoire est en marche. Ne te mets pas en travers de son chemin pour un vieux secret de famille.
Elias serra les dents. Il glissa le carnet dans sa chaussette et le dossier sous sa ceinture. Il ramassa la MAT 49 de Lucciano qui traînait au sol.
Il se souvenait d'une vieille galerie de drainage datant de l'époque génoise, cachée sous la chapelle du cimetière. Si elle n'était pas effondrée, elle débouchait directement dans les égouts qui se jetaient dans le vieux port.
Il se mit à courir sous la grêle de plomb. Les balles sifflaient à ses oreilles, arrachant des morceaux de croix et d'anges en pierre. Il atteignit la chapelle, défonça la porte en bois vermoulu et plongea dans l'obscurité des tréfonds.
Derrière lui, il entendit la voix de Vandières, glaciale :
— Grenades. Nettoyez-moi ce trou.
Elias s'enfonça dans le tunnel, l'odeur de la mort et du salpêtre l'enveloppant. Il courait à l'aveugle quand il sentit une vibration sous ses pieds. Ce n'était pas une grenade. C'était autre chose. Un grondement sourd venant du port.
Il s'arrêta un instant, le souffle court. À travers une bouche d'aération rouillée, il jeta un œil vers la mer.
Les silhouettes massives des navires de transport de troupe de la Marine Nationale se dessinaient sur l'horizon, tous feux éteints. L'invasion n'était pas prévue pour demain. Elle commençait ce soir.
Et il était le seul homme en France à savoir que le héros qui les menait était un monstre.
Soudain, une main gantée de cuir se plaqua sur sa bouche. Un canon froid se colla contre sa tempe.
— Ne fais pas un bruit, flic, murmura une voix de femme qu'il aurait reconnue entre mille. Si tu veux survivre au Crépuscule, c'est par ici.
Elias sentit le parfum de la violette. Anna. La fille de Savastano. Celle qu'il croyait morte depuis trois jours.
**À SUIVRE...**
L'Heure du Crépuscule
### CHAPITRE : L'HEURE DU CRÉPUSCULE
L’acier du canon contre sa tempe était la seule chose réelle dans un monde qui s’effondrait. Elias ne bougea pas. L’odeur de la violette, âcre et délicate, luttait contre la puanteur du salpêtre.
— Anna, souffla-t-il.
— Tais-toi, Elias. Marche.
Elle l’entraîna dans les boyaux sombres du tunnel de Bastia. Dehors, le grondement s’intensifiait. Ce n’était pas le tonnerre. C’était le chant des turbines des navires de la Marine Nationale. La flotte de Toulon entrait dans les eaux corses. Une armada silencieuse sous la lune noire.
Ils débouchèrent dans une ruelle derrière le vieux port. L’air de la nuit était lourd. Une odeur de maquis brûlé descendait des collines, poussée par un libeccio brûlant. Au loin, le vrombissement caractéristique d’un moteur de Citroën DS déchira le silence. Une patrouille.
— Ils sont là, dit Elias, retrouvant son souffle. Les navires. L’invasion a commencé. Savastano… ton père… il est derrière tout ça ?
Anna rangea son arme dans la gaine dissimulée sous sa veste de cuir. Ses yeux étaient deux fentes d’obsidienne.
— Mon père est un pion, Elias. Le « Héros » qui arrive sur ce navire-amiral, celui que la France attend comme un sauveur, c’est lui qui a tout orchestré. Et il veut le stylet.
— Le stylet de la collection Bonaparte. L’arme qui a tué le ministre.
— Elle n’est plus dans la cache du clan, murmura-t-elle. Elle est à la Villa Belvédère. Chez le Préfet.
Elias sentit un frisson le parcourir malgré la moiteur ambiante. La Villa Belvédère. Le gala de charité pour les orphelins de la guerre d’Algérie. Tout le gratin de l’île s’y trouvait. C’était le moment idéal. Le chaos parfait.
***
La montée vers les hauteurs de Bastia se fit dans une DS noire, feux éteints. Anna conduisait comme une possédée, enchaînant les lacets de la corniche. À chaque virage, le cliquetis métallique des MAT 49 que portaient les sentinelles aux check-points résonnait dans l'obscurité. La ville semblait retenir son souffle, baignée dans la lumière jaune et crue des néons des tripots clandestins du port.
Ils s’arrêtèrent à cinq cents mètres des grilles de la villa.
— Écoute-moi, Elias. Si tu entres, tu es seul. Le Préfet est protégé par le SDECE. Si on te chope, tu n’es plus un flic, tu es un terroriste.
Elias vérifia son chargeur. Neuf millimètres de certitude.
— J’ai besoin de cette arme, Anna. C’est la seule preuve que le meurtre n’était pas un acte politique, mais un rituel. Un sacrifice.
Il s’extirpa de la voiture. La chaleur était étouffante. Le parfum du maquis se mélangeait maintenant à l’odeur du tabac brun des cigarettes des gardes.
L’infiltration fut une question de timing et de chance. Elias connaissait les jardins. Il avait grandi dans l'ombre de ces murs alors que son père y jardinait. Il escalada le muret est, évitant les faisceaux des projecteurs qui balayaient la pelouse.
À travers les grandes baies vitrées de la salle de réception, il voyait les robes de soie et les uniformes impeccables. Un orchestre jouait du jazz, un son discordant avec la tension qui étranglait la ville. Le champagne coulait tandis qu'à quelques milles de là, les barges de débarquement abaissaient leurs rampes.
Il contourna la terrasse, se glissant vers l’aile ouest. Le bureau du Préfet.
La fenêtre était entrebâillée. Elias se glissa à l’intérieur. L’atmosphère changea instantanément. Ici, point de jazz, point de rires. Juste le silence épais des dossiers secrets et l’odeur de la cire d’abeille.
Il alluma sa lampe de poche, le faisceau étroit balayant les boiseries. Sur le bureau, une photo encadrée : le Préfet serrant la main du « Héros », l’Amiral de Valfort. Le monstre.
Son regard fut attiré par une vitrine en acajou, au centre de la pièce.
Il s’approcha, le cœur battant contre ses côtes comme un oiseau en cage. Sous le verre, posé sur un velours cramoisi, reposait l’objet. Un stylet génois du XVIIIe siècle, une lame triangulaire d'une finesse meurtrière, dont le pommeau d’argent représentait une tête de lion.
C’était l’arme. Le sang séché dans les rainures de la lame semblait encore frais sous la lumière de sa torche.
— Je t’ai eu, espèce d’enfoiré, murmura Elias.
Il sortit son kit de crochetage. Ses mains étaient moites. Le cliquetis du verrou fut un coup de tonnerre dans son esprit. Il souleva le verre.
C'est à cet instant que la radio sur le bureau s'alluma d'un coup. Une voix nasillarde, celle du speaker de Radio Corse, emplit la pièce :
*« … Nous interrompons nos programmes. Monsieur le Préfet s'exprime actuellement en direct depuis le Palais de Justice d'Ajaccio, où il vient d'inaugurer le nouveau mémorial. Je répète, le Préfet est à Ajaccio depuis 19 heures ce soir… »*
Elias se figea, la main à quelques centimètres du stylet.
Ajaccio ? C’était impossible. Ajaccio était à trois heures de route de Bastia. Le gala battait son plein dans la pièce voisine. Le Préfet était censé être l’hôte de cette soirée.
Soudain, la porte du bureau s'ouvrit avec une lenteur calculée.
Un homme entra. Il portait le smoking du gala, une coupe de cristal à la main. Il ressemblait au Préfet. Il avait la taille du Préfet. Mais quand il s'avança dans la zone de lumière projetée par le couloir, Elias sentit son sang se glacer.
L'homme n'avait pas de visage. Ou plutôt, son visage était un masque de cire, d'une perfection terrifiante, imitant les traits du haut fonctionnaire.
— L'alibi est la plus belle des formes d'art, n'est-ce pas, Elias ? dit l'homme d'une voix qui n'était pas celle du Préfet, mais une imitation métallique, sans âme.
Elias pointa son arme, mais son bras tremblait.
— Qui êtes-vous ?
L’inconnu but une gorgée de champagne, ignorant le canon du pistolet.
— Un simple serviteur du Crépuscule. Le Préfet est à Ajaccio, vu par des centaines de témoins. Le Préfet est aussi ici, recevant l'élite de l'île. La vérité est une notion qui va bientôt disparaître de ce pays.
Dehors, une sirène de brume hurla. Longue. Lugubre. Les navires étaient dans le port.
— Vous avez tué le ministre avec ce stylet, accusa Elias.
— Oh, le stylet ? Ce n'est qu'un symbole. Le vrai crime, c'est ce qui arrive ce soir. Et tu vas nous aider, Elias.
L’homme au masque de cire fit un geste vers la fenêtre. Au loin, sur la mer, une explosion illumina l’horizon. Un navire venait de sauter. Pas un navire de la Marine. Un pétrolier. L'incendie commença à teinter le ciel d'un orange apocalyptique.
— Le signal est donné, dit l'homme.
Elias sentit une piqûre brutale dans son cou. Il porta la main à sa nuque et sentit une fléchette. Sa vue commença à se troubler. Les visages, les lumières, tout se mélangeait dans un tourbillon jaune.
Il s'effondra sur le tapis persan. La dernière chose qu'il vit fut l'homme au masque se pencher sur lui.
— Ne t'inquiète pas, flic. Le monde de demain n'a pas besoin de vérité. Il a besoin de lions. Et les lions ont faim.
La porte du bureau se referma. Dans le silence, Elias entendit le bruit de bottes ferrées sur le gravier de la villa. La Légion ? Ou autre chose ?
Il voulut ramper vers le stylet, mais ses membres étaient de plomb. Son regard se fixa une dernière fois sur la lame. Dans le reflet de l'argent, il crut voir le visage d'Anna. Elle ne souriait pas.
Le noir l'envahit.
Au loin, Bastia brûlait.
**À SUIVRE...**
Le Sacrifice du Lion
# CHAPITRE : LE SACRIFICE DU LION
Le réveil fut une détonation sourde dans ses tempes.
Elias ouvrit les paupières. Sa vision était striée de filaments rouges. L’obscurité n’était pas totale, mais elle était épaisse, poisseuse, saturée par une odeur de tabac brun et de gazole mal raffiné. Il essaya de bouger ses mains. Le métal froid des menottes lui entama les poignets. Il était assis sur une chaise en bois, le dos droit, dans ce qui ressemblait à l’arrière-salle d’un tripot clandestin.
Au-dessus de lui, un néon défectueux grésillait. *Bzzzt. Bzzzt.* Un rythme de torture.
L’air était lourd. Une fragrance entêtante de maquis brûlé s’insinuait par les soupiraux, mélange de ciste et de lentisque carbonisés. Bastia ne dormait pas. Bastia agonisait sous les flammes du pétrolier.
— Tu as une constitution solide, flic. La dose aurait dû coucher un sanglier de cent kilos pendant douze heures.
La voix était calme. Mélodieuse. Trop familière.
Elias releva la tête. Sofia était assise en face de lui, de l’autre côté d’une table en formica jonchée de cendriers pleins et de verres de pastis troubles. Elle ne portait plus sa robe de soirée. Elle arborait une veste de treillis cintrée, un pantalon noir et des bottes de cuir souple. Sur la table, posé avec une désinvolture glaçante, un pistolet-mitrailleur MAT 49, sa crosse repliée, le chargeur engagé.
Elias cracha un filet de sang.
— Ton père… le tireur dans la villa…
— Mon père était une relique, coupa-t-elle. Un lion édenté qui préférait les souvenirs aux territoires.
Elle alluma une Gauloise. La fumée bleue monta vers le néon.
— On ne dirige pas la Corse avec des poèmes et du respect pour le passé, Elias. On la dirige avec du levier.
Elias sentit un froid plus glacial que la drogue envahir ses veines. Tout s’alignait. Le pétrolier qui explose pour créer une diversion. La mort du vieux lion. Le chaos dans les rues.
— C’est toi, murmura-t-il. Ce n’était pas un attentat de la Légion ou des nationalistes. C’était un parricide.
Sofia sourit. Un sourire magnifique et vide.
— Un sacrifice. Pour que le clan survive, le vieux lion doit tomber. Mais il ne suffit pas de le tuer. Il faut que sa mort serve de fondation à l’Empire.
Elle sortit un dossier de cuir de sous la table. Elle le fit glisser vers lui. Elias ne pouvait pas le prendre, mais il vit l’en-tête de la Préfecture de Haute-Corse. Des photos. Des reçus. Des listes de noms.
— Le Préfet ? demanda Elias.
— Dans ma poche. Depuis des années, mon père fermait les yeux sur les réseaux de prostitution et l’héroïne qui transite par le port. Il appelait ça « l’honneur ». Moi, j’appelle ça une opportunité de chantage. Le Préfet a signé des autorisations de déchargement illégales. Il a couvert des exécutions sommaires ordonnées par les services spéciaux.
Elle tapota le dossier du bout de ses ongles laqués.
— Si ce dossier sort, le Préfet finit ses jours à Fresnes. S’il reste dans mon coffre, il devient mon employé le plus dévoué. La police, la gendarmerie, les douanes… Tout l’appareil d’État à mon service.
Dehors, un vrombissement caractéristique déchira le silence de la ruelle. Le râle hydraulique d’une Citroën DS. Puis un deuxième. Elias reconnut le son des moteurs 21ie. Les voitures de la haute administration. Ou des tueurs de la pègre.
Le cliquetis métallique des MAT 49 résonna derrière la porte. Les hommes de Sofia. Elias entendit les talons ferrés sur le pavé humide.
— Pourquoi me garder en vie ? demanda-t-il, sa voix s'affermissant.
— Parce que tu es le seul témoin « intègre ». Si tu valides la thèse de l’attentat terroriste, si tu témoignes que mon père est mort en héros face à des fanatiques, l’enquête sera bouclée en quarante-huit heures. Le Préfet te décorera. Tu seras un héros de la République.
— Et si je refuse ?
Sofia se leva. Elle contourna la table et se pencha vers lui. L’odeur de son parfum – jasmin et poudre à canon – l’étourdit. Elle posa la main sur sa joue, une caresse presque tendre, avant de lui saisir brutalement la mâchoire.
— Si tu refuses, tu es le coupable idéal. Un flic instable, amoureux d’une héritière, qui pète les plombs et assassine le patriarche dans un accès de folie. Les preuves sont déjà là. Ton arme de service a été retrouvée près du corps. Tes empreintes sont partout.
Elle se redressa et récupéra la MAT 49.
— Le monde de demain n’a pas besoin de vérité, Elias. Il a besoin d’ordre. Le mien.
Un homme entra dans la pièce. Grand, sec, le visage couturé de cicatrices. Il portait un brassard de la police, mais ses yeux racontaient une autre histoire. Celle des mercenaires.
— Les voitures sont prêtes, Mademoiselle. Le Préfet attend au Cap Corse.
— Bien. Chargez-le.
Elias fut soulevé comme un fétu de paille. Ses jambes ne répondaient qu’à moitié. On le traîna vers la sortie.
La ruelle était baignée dans une lumière jaune, celle des vieux néons de Bastia qui luttaient contre l’aube naissante. Trois Citroën DS noires attendaient, moteurs tournants. Des silhouettes armées montaient la garde, les doigts sur les détentes des mitraillettes.
L’air était saturé de cendres. Au loin, le pétrolier continuait de brûler, transformant l’horizon en un enfer de cobalt et de soufre.
On jeta Elias sur la banquette arrière de la DS de tête. Le confort des suspensions hydropneumatiques contrastait violemment avec la brutalité de la situation. Sofia s’installa à côté de lui. Elle fit signe au chauffeur de démarrer.
La voiture s’élança sur la route de corniche, prenant les virages avec cette souplesse surnaturelle propre aux Citroën. Elias regardait défiler les falaises sombres. Il sentait la pointe du pistolet-mitrailleur contre ses côtes.
— On va où ?
— Au sommet, Elias. Là où les lions décident de qui doit vivre.
Soudain, la voiture pila. Les pneus crissèrent sur le bitume.
Un barrage. Mais pas celui de la police.
Au milieu de la route, une silhouette solitaire se tenait sous la lueur des phares. Un homme vêtu d’un long manteau de cuir, tenant un fusil de précision à lunette. Ce n’était pas un homme de Sofia. Ce n’était pas non plus un gendarme.
Sofia se figea. Pour la première fois, Elias vit une ombre de doute dans son regard d’acier.
— Qui est-ce ? demanda-t-elle, plus pour elle-même.
Le chauffeur enclencha la marche arrière, mais un choc violent secoua l'arrière du véhicule. Une deuxième DS venait de les percuter, bloquant toute retraite.
Des portières claquèrent. Dans le silence de la nuit corse, une voix rauque s’éleva, amplifiée par un mégaphone de fortune :
— Le vieux lion est mort, mais la meute n'a pas fini de chasser. Sofia, tu as oublié un détail. Ton père n'était pas le seul à avoir un dossier.
Elias vit le canon du fusil de précision se stabiliser. Le point rouge d'un viseur laser dansa sur le pare-brise, avant de se fixer précisément sur le front de Sofia.
Elle ne bougea pas. Elle resserra sa prise sur sa MAT 49.
— Elias, murmura-t-elle sans le quitter des yeux, si tu veux survivre à cette minute, prie pour que je sache encore viser.
La vitre latérale explosa en mille morceaux de cristal.
**À SUIVRE...**
Le Sel sur la Plaie
# LE CRÉPUSCULE DES LIONS
## CHAPITRE : LE SEL SUR LA PLAIE
Le verre ne tomba pas. Il explosa.
Une pluie de diamants coupants s'abattit sur le cuir de la banquette. Le sifflement de la balle de .308 Winchester avait précédé le fracas. Elias sentit le souffle de l'impact frôler son oreille gauche. Un avertissement. Un centimètre de plus, et le cerveau de Sofia aurait tapissé le tableau de bord en ronce de noyer de la DS.
L'odeur de la poudre se mélangea instantanément à celle, entêtante et sauvage, du maquis brûlé par le soleil de la journée. Un parfum de terre chaude, de ciste et de lentisque, désormais souillé par le froid de l’acier.
— Sortez du véhicule. Lentement, ordonna la voix au mégaphone.
Sofia ne cilla pas. Le point rouge du laser marquait son front comme une troisième pupille, écarlate et fatale. Elle pressa la MAT 49 contre sa hanche. Le cliquetis métallique de la culasse qu’elle arma résonna dans l’habitacle comme un arrêt de mort.
— Elias, murmura-t-elle, sa voix n'était qu'un souffle de glace. Dans la boîte à gants. Le dossier bleu. Prends-le.
Elias s’exécuta, ses doigts tâtonnant dans l'obscurité. Il sentit le papier glacé, l'odeur du tabac brun qui imprégnait les documents. Dehors, les phares directionnels des Citroën DS en embuscade coupaient la nuit, balayant la route de corniche de leurs larges faisceaux jaunes, typiques de cette année 1974. On aurait dit des yeux de prédateurs marins tapis dans les abysses corses.
— Sofia, ils sont trop nombreux, lâcha Elias. C’est fini.
— Rien n'est jamais fini chez nous, répondit-elle. On change juste de fosse commune.
Elle ouvrit la portière brusquement. La lumière de courtoisie éclaira son visage pâle, ses traits tirés, l’héritière d’un empire de sang qui refusait de s’effondrer. Elle descendit, les mains hautes, mais la MAT 49 pendait au bout de sa sangle, prête à cracher ses neuf millimètres.
Elias suivit. L'air nocturne était moite, lourd, chargé de l'humidité de la mer toute proche. En contrebas, les vagues s'écrasaient contre les falaises de schiste noir.
Face à eux, une silhouette se détacha de l’ombre des pins laricio. Un homme en trench-coat, une cigarette de caporal au bec. La lueur orange de la braise éclaira brièvement un visage buriné par les embruns et les secrets d'État. Derrière lui, quatre hommes en costume sombre, les visages mangés par les ombres, armés de pistolets-mitrailleurs MAS 38.
— Le Préfet vous salue, Sofia, dit l'homme. Il m'a demandé de récupérer ce qui appartient à la France. Et d'enterrer ce qui appartient au passé.
Sofia esquissa un sourire méprisant.
— Le Préfet ? Ce petit fonctionnaire qui tremblait devant mon père ? Il veut le dossier pour savoir quels ministres étaient sur notre liste de paie ?
— Il veut le dossier pour s'assurer que vous n'en ferez pas usage. La meute a changé de chef. Savastano était un lion de l'ancien monde. Aujourd'hui, nous sommes à l'heure des hyènes.
Elias sentit une vibration dans sa poche. Son propre revolver de service, un Manurhin MR 73, lui brûlait la cuisse. Il regarda Sofia, puis l’homme en face. Quelque chose ne collait pas. Les détails techniques de l'embuscade, la précision chirurgicale du sniper, l'absence de renforts de police... Ce n'était pas une arrestation. C'était une exécution.
Soudain, l'homme au trench-coat fit un signe de tête. Le sniper déplaça son viseur. Le point rouge glissa du front de Sofia pour se fixer sur la poitrine d'Elias.
— Elias, mon petit, dit l'homme d'une voix presque paternelle. Finis le travail. Le Préfet a été clair. Tu récupères le dossier, tu élimines la dernière des Savastano, et ta carrière à Paris est assurée. Le meurtre de ton père sera vengé officiellement.
Elias resta figé. *Le meurtre de ton père.*
— Mon père a été tué dans son tripot à Bastia par un homme de main de Savastano, répliqua Elias, la gorge nouée. C’est pour ça que je suis ici.
Sofia tourna la tête vers lui, un éclat étrange dans les yeux.
— Ton père ? Tu parles de ce flic qui t'a élevé ? Le pauvre bougre qui n'arrivait pas à boucler ses fins de mois sous la lumière jaune des néons du port ?
Elle rit, un rire sec, sans joie.
— Elias, regarde bien la pièce de monnaie que tu as trouvée dans la gorge du "Vieux Lion" après son exécution. Regarde-la bien.
Elias sortit l'objet de sa poche. Une pièce d'or de vingt francs, un Louis d'or, marquée d'une entaille profonde en forme de croix de Malte. Il l'avait prélevée sur le cadavre de Savastano, pensant que c'était la signature d'un tueur rival. Un outrage. Une insulte.
— Ce n'est pas une insulte, Elias, reprit Sofia, sa voix devenant d'une douceur cruelle. C’est *l'obole*. Chez les Savastano, on ne met pas une pièce dans la bouche des ennemis. On la met dans celle des nôtres pour qu'ils puissent payer le passeur. C'est une tradition de sang. On ne marque que la lignée directe.
Le monde d'Elias vacilla. Le vrombissement des moteurs de DS sembla s'intensifier, un bourdonnement sourd qui lui broyait les tempes.
— Mon père... murmura-t-il.
— Savastano était ton père, Elias. Ma mère n'était qu'une de ses nombreuses conquêtes, mais tu étais le fils de l'ombre. Le "plan B". Celui qu'on place chez l'ennemi pour qu'il revienne un jour servir la famille sans le savoir. Le flic que tu croyais être ton père n'était qu'un baby-sitter payé par le Vieux.
L'homme au trench-coat jeta sa cigarette. Elle décrivit une courbe incandescente avant de s'écraser au sol.
— Assez discuté. Elias, tire. Ou le sniper s'occupera de vous deux. Le Préfet n'aime pas les héritiers, qu'ils portent un insigne ou une mitraillette.
Elias comprit tout en une fraction de seconde. Le Préfet ne l'avait pas envoyé pour infiltrer la pègre corse. Il l'avait envoyé pour faire le ménage. Un fils de Savastano infiltré dans la police était un levier puissant, mais un fils de Savastano conscient de ses origines était une menace nucléaire. Le Préfet l'avait utilisé comme un scalpel pour inciser la famille de l'intérieur, pour lui faire porter le coup de grâce à sa propre sœur.
Le sel sur la plaie.
Il n'était pas le héros d'un thriller policier. Il était l'instrument d'un fratricide organisé par l'État.
— Sofia... commença-t-il.
— Tire, Elias, dit-elle en pointant sa MAT 49 vers les hommes du Préfet. Tire sur moi et deviens leur esclave, ou tire sur eux et meurs avec moi. Dans les deux cas, le Vieux Lion a gagné. Il nous a légué sa mort.
Elias leva son Manurhin. Le canon était lourd. L'acier froid contre sa paume semblait vibrer de la colère de ses ancêtres. Il regarda Sofia. Il vit ses propres yeux dans les siens. Le même acier. La même obstination.
Il se tourna vers l'homme au trench-coat.
— Le Préfet vous a menti, dit Elias d'une voix méconnaissable. Je ne suis pas un flic de Paris.
Il arma le chien de son revolver. Le "clic" fut le son le plus pur de sa vie.
— Je suis un Savastano.
À cet instant, un flash aveuglant déchira la nuit. Ce n'était pas le sniper. C'était une explosion provenant de la première DS. Le réservoir de liquide hydraulique LHM, hautement inflammable sous pression, venait d'être touché par une grenade lancée depuis les fourrés.
Des cris déchirèrent l'obscurité. La meute n'était pas seule dans le maquis.
— Les cousins de Sartène, hurla Sofia en se jetant au sol.
Elias n'eut pas le temps de réfléchir. Il plongea derrière le bloc moteur de leur DS alors qu'une pluie de plomb s'abattait sur la route. Dans le chaos, il vit l'homme au trench-coat s'effondrer, la gorge ouverte par une rafale invisible.
Le dossier bleu glissa sur le bitume, s'ouvrant pour libérer des photographies. Elias en saisit une au vol avant que le vent de la corniche ne l'emporte.
C'était une photo en noir et blanc, prise trente ans plus tôt. On y voyait le Préfet, jeune officier, souriant aux côtés de Savastano. Entre eux, un petit garçon jouait avec une pièce de monnaie.
Elias regarda la photo, puis la pièce dans sa main. La croix de Malte. Le sel brûlait sa peau. Il comprit que la guerre ne faisait que commencer, mais qu'il venait de détruire la seule famille qu'il lui restait en voulant la protéger.
Un bruit de rotor se fit entendre au loin, venant de la mer. Des hélicoptères de la Gendarmerie.
— Elias ! Viens ! cria Sofia depuis le bord de la falaise, désignant un sentier de chèvres qui plongeait vers les calanques.
Il s'apprêta à la rejoindre quand un choc sourd le projeta contre la carrosserie de la voiture. Une douleur fulgurante lui transperça l'épaule. Il s'écroula, le goût du sang et du tabac brun dans la bouche.
Il leva les yeux. Sofia était debout, au bord du gouffre. Elle ne le regardait pas. Elle regardait le dossier qui brûlait au milieu de la route.
— Pardonne-moi, Elias, lança-t-elle par-dessus le fracas des pales. Mais il ne peut y avoir qu'un seul Lion.
Elle sauta dans le vide.
Elias resta seul, cloué au sol, alors que les projecteurs des hélicoptères balayaient la route, transformant la corniche en une scène de théâtre macabre. Il serra la pièce dans son poing.
Il n'était plus un flic. Il n'était plus un fils.
Il était le sel sur la plaie de la République.
Et la République arrivait pour refermer la cicatrice.
**À SUIVRE...**