Un Pied en Boîte l'Autre au Crématorium

Par Dr. SarcasmeComédie

Regardez-moi cette file d’attente. On dirait une reconstitution historique de la chute de l’Empire romain, mais avec des vestes en simili-cuir et une odeur persistante de Baume du Tigre qui lutte courageusement contre le sillage de l’eau de Cologne bon marché. On est là, sous les néons agressifs de...

Le Videur ou le Soignant ?

Regardez-moi cette file d’attente. On dirait une reconstitution historique de la chute de l’Empire romain, mais avec des vestes en simili-cuir et une odeur persistante de Baume du Tigre qui lutte courageusement contre le sillage de l’eau de Cologne bon marché. On est là, sous les néons agressifs de « L’Alibi », une boîte de nuit dont le nom sonne de plus en plus comme une excuse judiciaire pour expliquer pourquoi on n’est pas encore au lit avec une tisane « Nuit Calme ». Le massacre a commencé. On avance à la vitesse d’un glacier en plein réchauffement climatique. Devant moi, il y a des jeunes de vingt ans qui ressemblent à des applications mobiles vivantes : lisses, rapides, et totalement dépourvus de mémoire vive. Et puis, il y a nous. Les rescapés. Les vétérans de la nuit qui ont connu l’époque où l’on fumait à l’intérieur et où le Red Bull était considéré comme une drogue de catégorie A. On arrive enfin devant la Montagne. Le videur. Un type dont le cou est plus large que mon avenir et dont le regard a la chaleur thermique d’un congélateur industriel. À ce stade, on ne parle plus de « physionomiste », on parle de médecin légiste par anticipation. Le mec ne cherche pas à savoir si vous êtes « cool » ou « sapé ». Il évalue votre taux de cholestérol à l’œil nu. Il regarde la ride du lion entre vos sourcils et il y lit votre historique de navigation Doctissimo. — Bonsoir, je lance, avec cette voix pleine d’une assurance factice, celle qu’on utilise pour convaincre son banquier que le découvert est une « stratégie d’investissement audacieuse ». Le colosse ne répond pas. Il me fixe. Je sens ses yeux scanner mes articulations. Je jure qu’il a entendu mon genou gauche craquer quand j’ai déplacé mon poids sur la jambe droite. Pour lui, ce n’est pas un bruit, c’est un diagnostic : *« Ménisque fissuré, 1984, probablement un accident de trampoline ou une tentative pathétique de breakdance au mariage de son cousin. »* — Pièce d’identité, grogne-t-il. Sa voix ressemble au bruit d’une bétonnière qui digère des gravats. Je sors mon permis de conduire. Le vieux modèle. Le rose. Celui qui ressemble à un parchemin de la mer Morte et qui prouve que j'ai passé mon examen sur une voiture qui fonctionnait probablement à la vapeur. Il le prend entre deux doigts énormes, comme s’il craignait que l’objet ne tombe en poussière sous l’effet de la réalité présente. Il regarde la photo. Il me regarde. Il regarde la photo. — C’est vous, ça ? demande-t-il avec un scepticisme qui frise l'insulte diplomatique. — Oui. C’était avant… avant la gestion du stress et l’invention du gluten, je tente de plaisanter. Rien. Pas un muscle ne bouge sur son visage. Le mec est une statue de l’Île de Pâques avec une oreillette. Il me rend le permis, mais il ne s’écarte pas. C’est là que le basculement s’opère. Normalement, à ce moment-là, il doit dire « C’est bon » ou « Tu rentres pas avec ces pompes ». Mais là, le regard change. Il passe de l’autorité régalienne à la sollicitude d’un aide-soignant en fin de garde dans une unité de soins palliatifs. — Et la Carte Vitale ? demande-t-il, d'un ton parfaitement neutre. Le monde s'arrête de tourner. Les basses de la techno à l’intérieur s'étouffent. Un jeune derrière moi ricane, un rire cristallin, le rire de quelqu’un qui a encore toutes ses dents de sagesse et aucun point de suture. — Pardon ? je bégaye. Ma Carte Vitale ? Pourquoi faire ? C’est une boîte de nuit, pas une coloscopie. — Procédure de sécurité, répond le Cerbère. Vu votre… profil aérodynamique, la direction veut s'assurer que si vous claquez une pile sur « I Will Survive », on est couverts pour le transport médicalisé. On prend plus de risques après 40 ans sans mise à jour du tiers-payant. C'est l'humiliation finale. Le moment où tu comprends que tu n'es plus un client, tu es un risque sanitaire. Je fouille dans mon portefeuille, fébrile. Je déplace les cartes de fidélité périmées de chez Picard, le ticket de pressing que j'ai oublié de réclamer en 2012, et je finis par extraire l'objet du délit. Le rectangle vert et jaune. La carte magique qui dit au monde : « J’ai mal au dos et j’aime le remboursement à 70% ». Il la prend. Il ne la regarde pas seulement, il la passe dans un petit terminal qu’il a sorti de sa poche. — Attendez, c’est un lecteur de carte ? Vous allez vraiment vérifier mes droits ? — Je vérifie surtout si vous avez l’option « rapatriement par hélicoptère en cas de lumbago foudroyant », dit-il sans ciller. Ah… je vois que vous n’avez pas fait votre rappel de vaccin contre le tétanos. C’est risqué. — Risqué ? Pourquoi ? — On a des structures métalliques sur le dancefloor. Si vous vous égratignez en essayant de faire un mouvement brusque, vous pourriez nous faire une crise de trismus en plein milieu du set de David Guetta. Ça ferait mauvais genre sur Instagram. Je sens mon ego se ratatiner comme un raisin sec oublié au soleil. Autour de moi, la foule s’impatiente. Les gamins de vingt ans nous regardent comme si nous étions une espèce en voie de disparition qu’on essaie de réintroduire de force dans son habitat naturel, mais qui n’a clairement plus les dents pour chasser la gazelle. — C’est bon, soupire-t-il enfin en me rendant ma puce de survie. Mais faites attention. Si vous sentez une oppression dans la poitrine ou si vous commencez à voir des points noirs qui ne sont pas des stroboscopes, vous demandez à l’infirmier. — Quel infirmier ? — Celui qui mixe. On l’appelle DJ Défibrillateur. Il a un master en cardiologie et un excellent sens du rythme. Il s’écarte. La porte s’ouvre. Un nuage de fumée artificielle m’envahit les narines, mais au lieu de l’odeur habituelle de la fête, je jure que je sens le désinfectant hospitalier. Je franchis le seuil. C’est le début du massacre, mais version gériatrie. À l’intérieur, la musique est tellement forte que je sens mon pacemaker (que je n’ai pas encore, mais qui semble se matérialiser par télépathie) se synchroniser sur le tempo. Le « physio » me lance un dernier conseil alors que je m'enfonce dans les ténèbres : — Et ne prenez pas de shots de tequila ! Avec vos statines, ça va vous transformer le foie en pâté de campagne ! Je ne réponds pas. Je marche vers le bar, fier, mais avec une prudence de sioux pour ne pas glisser sur une flaque de vodka-redbull, ce qui signifierait une fracture du col du fémur et une fin de soirée prématurée sous les projecteurs d’un SAMU. Dans ma poche, ma Carte Vitale semble palpiter. Elle est devenue mon pass VIP, mon totem, ma preuve que je suis encore en vie, même si c’est uniquement grâce à la sécurité sociale et à une volonté farouche de ne pas mourir avant d'avoir entendu le dernier remix de *Staying Alive*. Parce qu'au fond, c'est ça la boîte de nuit quand on a un pied au crématorium : c'est une lutte acharnée contre l'entropie, où chaque déhanché est un bras d'honneur à la science médicale, et où le videur n'est plus un obstacle, mais le dernier rempart entre toi et la réalité statistique de ton âge. Je commande un verre. — Un gin-tonic, je dis au barman. — Avec ou sans Doliprane ? demande le gamin avec un clin d'œil. Le massacre continue. Et franchement ? Je n'ai jamais eu autant hâte de passer à la caisse.

L'Outfit : Entre Balenciaga et Contention

S’habiller pour sortir, passé un certain cap de décrépitude biologique, n’est plus un acte de coquetterie. C’est une opération de génie civil. C’est une tentative désespérée de coffrage hydraulique visant à maintenir une structure dont les fondations crient « préavis de grève » à chaque battement de cœur. Regardez-moi. Enfin, ne me regardez pas trop près, vous pourriez voir les coutures qui hurlent. Le drame a commencé deux heures plus tôt, devant mon miroir, un accessoire que je soupçonne d'être de mèche avec l'industrie du Botox. Le dilemme était simple, mais d'une cruauté sans nom : comment concilier mon désir de ressembler à une égérie Balenciaga sous Xanax avec la réalité physiologique de mes mollets qui, depuis mardi, ont décidé de doubler de volume pour rendre hommage à l’industrie charcutière ? Le problème, voyez-vous, c’est le bas de contention. Le bas de contention, c’est l’anti-sexe tricoté. C’est le vêtement qui dit au monde : « Mon sang stagne, mais ma dignité aussi. » C’est une gaine d’une rigidité telle qu’on dirait qu’elle a été tissée par des nains de jardin revanchards avec des fils de fer barbelés. Et le pire, c’est la couleur. Ils appellent ça « Chair ». Quelle chair ? Celle d’un poulet déplumé qui a passé trois semaines dans un sous-sol humide ? Celle d'un cadavre de la morgue de Limoges un lundi de novembre ? C’est un beige si triste qu’il pourrait déprimer un clown professionnel. Enfiler ces trucs, c’est les Jeux Olympiques du troisième âge sans les médailles et avec beaucoup plus de sueur. On commence par la pointe du pied, on tire, on s’arc-boute, on manque de se péter une vertèbre, on utilise du talc comme si on préparait un cake pour vingt personnes, et finalement, après quarante minutes de combat rapproché, on ressemble à un saucisson de Lyon emballé dans du plastique industriel. Mais attention, un saucisson avec une circulation veineuse optimisée. Mon cardiologue est aux anges, mon miroir est en PLS. Une fois que les jambes sont saucissonnées, vient l’épreuve de force : le jean slim. Pourquoi le jean slim ? Parce que je suis dans le déni, pardi ! Parce que dans ma tête, j’ai toujours l'ossature d'un mannequin de chez Saint-Laurent, alors que mon métabolisme a muté vers celle d'un Barbapapa en fin de vie. Enfiler un jean slim par-dessus des bas de contention de classe 2, c’est comme essayer de faire rentrer un piano à queue dans une boîte d’allumettes. C’est de la physique quantique appliquée à la vanité. J’ai dû m’allonger sur le lit, les pieds en l’air, en utilisant une pince à épiler pour attraper le curseur de la braguette. J’ai bloqué ma respiration si longtemps que j’ai vu des lumières blanches, et je ne parle pas des spots de la boîte. J'ai vu mes ancêtres. Ils m'ont dit : « Lâche l'affaire, prends un jogging en velours, on est bien dedans. » J'ai tenu bon. J’ai tiré. *Zlac.* Le miracle a eu lieu. La fermeture a tenu. À cet instant précis, mes organes internes ont tous été déplacés vers mon thorax. Mon foie est désormais logé juste sous ma clavicule gauche et ma rate fait un selfie avec mes poumons, mais l’esthétique est sauve. Enfin, presque. Car c’est là qu'intervient le concept Balenciaga. Si vous n'êtes pas au courant des dernières tendances, sachez que le chic absolu aujourd'hui, c’est d’avoir l’air d’avoir survécu à un accident de moissonneuse-batteuse. Plus c’est moche, plus c’est cher. Plus ça ressemble à une erreur de la nature, plus c’est « edgy ». Et c’est là ma force. Mon corps est naturellement devenu « edgy ». Cette bosse bizarre à l’épaule ? C’est pas de l’arthrose, c’est de la structure asymétrique avant-gardiste. Ce teint grisâtre ? C’est le « Ghoul-Chic », le nouveau nude. Je me suis regardé dans la glace du club, entre deux flashs de stroboscope qui m'ont brièvement donné l'illusion d'être en 24 images par seconde (ce qui aide à masquer les tremblements). Le mélange entre le jean ultra-serré qui me coupe la digestion et le sweat-shirt oversized Balenciaga que j'ai acheté au prix d'une petite voiture d'occasion crée un contraste saisissant. On dirait un cornet de glace dont la boule est en train de fondre violemment. Je suis là, au bar, à commander mon gin-tonic au gamin qui me regarde comme si j'étais une pièce d'archéologie ayant échappé à son sarcophage. Il sourit avec ses dents trop blanches et sa peau qui n'a jamais connu le rasoir électrique. — Avec ou sans Doliprane ? il me demande. Petit con. Je pourrais lui expliquer que mon outfit coûte plus cher que ses trois prochaines années de loyer, mais il ne comprendrait pas. Il ne voit pas l'ingénierie sous-jacente. Il ne voit pas que sous ce denim impitoyable, mes bas de contention sont en train de livrer une guerre de tranchées contre l'entropie. Il ne sait pas que si je pète un bouton de mon jean, il y a un risque réel de décompression explosive qui pourrait défenestrer la moitié des VIP. Je me sens comme une installation d'art contemporain : "L'Homme-Presse". Je suis maintenu par des élastiques, des fermetures éclair et une volonté de fer de ne pas mourir avant le prochain drop de sneakers. Chaque mouvement est calculé. Si je me baisse trop vite pour ramasser mon téléphone, mon pantalon explose et mes bas de contention sont propulsés à travers la salle comme des confettis de chair. Si je danse trop fort sur *Stayin’ Alive*, mon cœur pourrait décider que, quitte à être comprimé, autant s’arrêter tout de suite pour voir si c’est plus spacieux de l’autre côté. — Garde la monnaie, je dis au barman en essayant de ne pas expirer trop fort, de peur de faire craquer une couture. Je me dirige vers la piste de danse. C'est le moment de vérité. Le moment où le style Balenciaga rencontre la réalité de la gériatrie. Je bouge. Enfin, je tente une oscillation latérale du bassin que j'espère interprétable comme une chorégraphie minimaliste berlinoise, alors qu'en réalité, c'est juste le maximum d'amplitude que mes bas de contention autorisent avant de sectionner mon artère fémorale. Autour de moi, les jeunes sautent partout comme des molécules de gaz sous pression. Moi, je suis un solide. Un solide en voie de liquéfaction, certes, mais un solide maintenu par le nylon et le lycra. C’est ça, le luxe moderne : c’est l’illusion de la forme sur le chaos du fond. C’est porter des vêtements de SDF millionnaire pour cacher qu’on a un pied qui ne répond plus et une hanche qui fait le bruit d’un moulin à café rouillé. Je croise mon reflet dans un miroir fumé derrière les bouteilles de vodka. Dans l'obscurité, avec l'effet de la fumée lourde, je pourrais presque passer pour quelqu'un de branché. Quelqu'un qui a choisi ce look "compressé-déstructuré" de manière intentionnelle. Quelqu'un qui n'est pas à deux doigts de l'embolie gazeuse. Soudain, une fille de vingt ans, vêtue d'un top qui ressemble à trois fils dentaires et de baskets qui pèsent le poids d'une enclume, s'approche de moi. Elle me regarde de haut en bas. Je retiens mon souffle (ce qui est facile, puisque mon jean s'en charge déjà). — J'adore ton style, me lance-t-elle par-dessus le volume assourdissant de la basse. C'est très... post-opératoire. C'est du Demna Gvasalia ? Je souris, un sourire qui, je le sens, fait craquer mon fond de teint anti-rides. — C'est du "Maintien Veineux Class 3", ma petite. Très limité. Très exclusif. Elle hoche la tête, impressionnée. Elle croit que c'est un nouveau designer japonais. Elle ne sait pas que ma tenue est en fait un dispositif médical d'urgence camouflé en hype parisienne. Je reprends une gorgée de gin. Le Doliprane commence à faire effet. La douleur dans mes mollets s'estompe, remplacée par une douce anesthésie qui me permet de tenter un moonwalk périlleux. Mon jean proteste. Un bruit sourd, comme un déchirement de voile en pleine mer, se fait entendre au niveau de mon entrejambe. C'est pas grave. Chez Balenciaga, les trous, ça rajoute 400 balles au prix de vente. Je suis dans le futur, les enfants. Un futur où la contention est le nouveau sexy et où la Carte Vitale est le seul accessoire qui compte vraiment. La soirée peut continuer. Tant que je reste debout, l'entropie ne gagnera pas. Ou du moins, elle devra passer par mes bas de contention d'abord, et croyez-moi, ils sont plus solides que ma volonté de vivre.

La Danse de l'Arthrose

Le DJ lâche une ligne de basse si profonde qu’elle ne se contente pas de faire vibrer les murs ; elle réaccorde mes vertèbres une par une, comme un ostéopathe sourd qui travaillerait au marteau-piqueur. À ce stade de la nuit, avec trois gins dans le foie et assez de paracétamol pour assommer un poney de compétition, je me sens capable de tout. Même de bouger. Regardez-moi bien, vous les mômes de vingt ans qui ondulez comme des anguilles sous ecstasy avec la souplesse insolente de ceux qui n'ont jamais connu le prix d'une séance de kiné. Regardez la bête s’éveiller. Ce que vous prenez pour un début de danse contemporaine minimaliste est en fait une négociation diplomatique de haute voltige entre mon cerveau et mon nerf sciatique. Le concept est simple : la Danse de l’Arthrose. C'est un art martial où l’adversaire n'est pas l'autre, mais la gravité. Techniquement, mon déhanché ne relève pas de la chorégraphie, mais de la tectonique des plaques. On est sur un mouvement de subduction : ma hanche gauche tente de glisser sous ma hanche droite pendant que mes lombaires hurlent à l’attentat terroriste. Pour l’observateur non averti, je ressemble à une marionnette dont les fils auraient été emmêlés par un chaton psychopathe. Pour la petite en Class 3 qui me fixe avec une admiration terrifiée, je suis l’incarnation de la "vibe berlinoise". Elle croit que je déconstruis le mouvement. En réalité, je déconstruis mon squelette. Analysons la biomécanique du désastre. Le "Groove du Troisième Âge" repose sur trois piliers fondamentaux : la rigidité axiale, l’économie de cartilage et le regard vitreux de celui qui calcule mentalement le remboursement de sa prochaine prothèse. D'abord, il y a le « Pivot de la Peur ». Contrairement à Beyoncé qui peut faire pivoter son bassin sur 360 degrés sans que rien ne se détache, mon amplitude de mouvement est limitée par ce que les experts appellent "la rouille". Chaque rotation de plus de quatre degrés vers la gauche déclenche un bruit de crécelle médiévale dans ma colonne vertébrale. C’est un son sec, craquant, presque rythmique. Si le DJ est bon, il peut caler son BPM sur mes craquements de cervicales. C’est ça, le vrai sens du mot « organique ». Ensuite, parlons du jeu de jambes. Mon entrejambe est peut-être déchiré, mon jean Balenciaga imaginaire baille aux corneilles, mais mes bas de contention Class 3 maintiennent l’ensemble comme des tuteurs sur un vieux chêne pourri. Sans eux, mes mollets se seraient probablement transformés en flaques de flan sur le dancefloor. Là, ils sont gainés, compactés, prêts pour l’action. Je tente un pas de côté. Mon genou émet un signal de détresse en morse. *Ti-ti-ti-ta-ta-ta-ti-ti-ti*. SOS. J’ignore le signal. Je suis en pleine transe médicale. Vous voyez ce mouvement d’épaule ? Ce n’est pas un hommage au voguing. C’est juste mon épaule droite qui essaie de se remettre dans son axe après que j’ai tenté de lever le bras pour commander un autre verre. C’est une danse de la survie. Chaque spasme est une victoire sur l’entropie. Le public est fasciné. Dans ce club où tout le monde essaie d’être le plus fluide, le plus « liquid », ma rigidité cadavérique passe pour une déclaration politique. Je suis le monolithe au milieu de la mélasse. Je danse comme un homme qui a passé un pacte avec le diable, mais dont le diable est un rhumatologue aigri. « C’est tellement... déstructuré », me crie la petite à l’oreille, obligée de hurler par-dessus un remix techno de la Macarena (ou peut-être est-ce juste le bruit de mon sang qui cogne dans mes tempes). Je lui décoche un sourire carnassier, celui d’un loup qui vient de comprendre qu’il n’a plus besoin de courir pour chasser parce que la proie vient d’elle-même se jeter sur ses crocs en plastique. — C’est du "Post-Trauma Core", ma grande, je lui réponds en serrant les dents pour ne pas gémir quand ma L5 décide de changer de code postal. L'idée, c'est d'exprimer la fragilité de l'existence à travers une inflammation sévère des tissus mous. Elle boit mes paroles. Elle va probablement essayer de m’imiter, se faire un lumbago dans les cinq minutes, et finir la nuit aux urgences de Lariboisière. Je devrais l’avertir, mais le sadisme est le seul plaisir qui ne nécessite pas d’échauffement articulaire. Le rythme s'accélère. On passe sur de la psytrance à 150 BPM. C’est le moment critique. Le moment où le corps lâche ou où l’esprit s’envole. Pour moi, c’est le moment où le Doliprane atteint son pic plasmatique. Je me lance dans une série de mouvements saccadés qui ressemblent à un bug informatique dans une simulation de Sims. Mon bassin fait des cercles qui ne sont plus des cercles mais des polygones irréguliers. C’est le « Polygone de la Souffrance ». À chaque impulsion, je sens mes bas de contention vibrer. Ils sont ma seule armure. Ils compressent mes veines avec l'amour possessif d'un anaconda, empêchant mon sang de stagner dans mes chevilles et de me transformer en poteau télégraphique humain. C'est ça, le futur : l'alliance entre la pharmacopée lourde et le textile de compression. On n'a pas besoin de drogues de synthèse quand on a une mauvaise circulation sanguine et un enthousiasme déplacé. Regardez cette maîtrise : je parviens à simuler une chute de breakdance alors que je suis juste en train de perdre l'équilibre parce que mon oreille interne a décidé de prendre sa retraite anticipée. Le public applaudit. Un mec avec un bonnet en pleine canicule me checke. — Mec, ton style "Glitch-Gériatrique", c'est le futur. Je hoche la tête avec une dignité de pape sous morphine. Le futur, oui. Un futur où l'on ne danse plus pour séduire, mais pour vérifier que le système nerveux central répond encore aux stimuli de base. Un futur où "mettre le feu au dancefloor" signifie littéralement avoir une poussée de fièvre causée par une infection des articulations. Mon jean continue de se déchirer. Le trou à l'entrejambe s'agrandit, laissant entrevoir la maille beige et austère de ma contention. C'est obscène. C'est clinique. C'est la mode la plus pure qui soit, car elle ne cache rien de la déchéance. Je suis une œuvre d'art vivante, une installation intitulée "Nature morte sur 120 décibels". Je sens une goutte de sueur glacée couler le long de ma colonne. Ou alors c'est un disque qui vient de se faire la malle. Peu importe. La musique est trop forte pour avoir mal. C'est l'avantage des clubs : le bruit remplace l'anesthésie locale. Tant que les basses cognent, je ne sens pas la mort ramper le long de mes ischios-jambiers. Je lève les mains au ciel, un geste qui, normalement, devrait me valoir trois jours d'immobilisation totale et une cure de cortisone. Mais pas ce soir. Ce soir, je suis le roi de l'arthrose. Je suis le danseur de l'impossible, celui qui défie les lois de la biologie avec une arrogance que seuls le gin et l'ignorance du danger peuvent procurer. La petite essaie de suivre mon rythme. Elle tente de reproduire mon spasme de l'omoplate gauche. Elle n'y arrive pas. Il lui manque trente ans de mauvaises postures, de stress oxydatif et de mépris pour les légumes verts. On ne s'improvise pas épave, ma jolie. Ça demande du travail. Ça demande des années de caféine, de nuits blanches et de refus obstiné d'écouter son médecin généraliste. Je finis ma danse sur un dernier accord strident. Je m'arrête net. Le silence (enfin, le sifflement permanent dans mes oreilles) revient. Je suis immobile, figé comme une statue de sel dans un jean de créateur déchiré. Je ne bouge plus. Non pas par sens dramatique, mais parce que si je fais un millimètre de plus, mon corps va littéralement se désagréger en un tas de poussière et de fibres de compression. Je reste là, fier, le souffle court, le regard perdu vers le néon bleu du bar. J'ai gagné. J'ai dansé. L'entropie peut bien attendre demain matin. Pour l'instant, je suis encore debout. Et si je dois mourir ici, ce sera avec style, dans un spasme final que tout le monde prendra pour le dernier cri de la hype parisienne. Maintenant, il ne reste plus qu'un problème de taille : comment atteindre le bar sans appeler une ambulance ? C'est là que réside le vrai défi de la Danse de l'Arthrose. La chorégraphie est finie, mais le calvaire, lui, ne fait que commencer. Et croyez-moi, ma sortie de scène sera aussi spectaculaire qu'un accident de déambulateur sur une plaque de verglas. C'est ça, le Class 3. Le luxe de souffrir avec élégance.

Le Son : Hein ? Quoi ? Comment ?

Le son n’est plus une onde. À ce stade de décibels, c’est une matière solide, un mur de briques invisibles qui vous percute le sternum à chaque temps. Pour les jeunes qui m'entourent, ces créatures androgynes en mesh transparent qui semblent se nourrir exclusivement de fumée de vapoteuse et de promesses électorales non tenues, c'est de la "vibe". Pour moi, c’est une séance de kinésithérapie invasive pratiquée par un marteau-piqueur sous ecstasy. Je suis toujours figé à deux mètres de la piste, dans cette posture de "gardien de musée ayant fait un AVC" que j'essaie de faire passer pour de l'assurance. Le problème, ce n'est plus mes articulations qui hurlent à la mort, c'est le caisson de basses situé juste à ma gauche. Il dégage une fréquence si basse qu’elle ne s’adresse plus à mes oreilles, mais directement à mon gros intestin. Je sens mes organes internes se réorganiser selon la playlist du DJ. Mon foie vient de passer derrière ma rate, et je suis à peu près certain que ma vésicule biliaire est en train de tenter une sortie par les voies naturelles pour échapper au remix de cette techno berlinoise qui ressemble au bruit d'une usine de traitement de déchets en pleine explosion nucléaire. Et puis, il y a la grande question. Celle qui hante tout clubber de plus de quarante-cinq ans dont la poitrine émet un cliquetis suspect : est-ce que c’est le DJ qui envoie du lourd, ou est-ce que c’est mon pacemaker qui est en train de faire une mise à jour forcée ? Parce que là, je ne sais plus. Le rythme est de 140 BPM. C’est exactement la fréquence à laquelle mon cardiologue m’a dit : « Monsieur, si vous atteignez ce chiffre, c’est que soit vous courez un marathon, soit vous êtes en train de rendre l'âme. » Or, je ne cours pas. Je suis immobile. Pourtant, ma cage thoracique vibre comme le capot d'une Twingo tuning sur un parking de supermarché. Il y a un duel à mort dans mon thorax : Medtronic contre Pioneer. Le dispositif médical essaie de réguler, la sono de 20 000 watts essaie de déréguler. C’est une bataille épique. Si le DJ lâche un "drop" un peu trop violent, je risque de me transformer en fontaine lumineuse humaine, court-circuité par l’ambition artistique d’un gamin de 22 ans qui porte un bob en moumoute. — HEIN ? QUOI ? Une gamine vient de me hurler quelque chose à l'oreille. Enfin, "hurler" est un mot faible. Elle a projeté ses cordes vocales dans mon conduit auditif avec la force d'un canon à eau de la gendarmerie. Je n'ai rien entendu. Rien. Le son est devenu une purée épaisse. C'est l'effet "aquarium" : j'ai l'impression d'être immergé dans du goudron chaud pendant qu'un géant tape sur un baril de pétrole avec une enclume. — QUOI ?! je hurle en retour, en postillonnant probablement sur son top en lycra à 150 euros. Elle me répète sa phrase. Je vois ses lèvres bouger. Elle a l'air enthousiaste. Elle a peut-être dit : « Le set est incroyable, n'est-ce pas ? » ou peut-être : « Vous avez une tache de vieillesse qui ressemble à la carte du Kazakhstan sur le front. » Impossible de savoir. Dans ce genre d'endroit, la communication verbale est une relique du passé, au même titre que le minitel ou la décence. On communique par spasmes, par hochements de tête frénétiques et par l'utilisation abusive de l'adverbe "trop". — C’EST TROP ! je crie, parce que c’est une réponse universelle qui fonctionne aussi bien pour la qualité du son que pour ma douleur sciatique. Elle sourit, lève son verre de kombucha-vodka et disparaît dans la brume artificielle. Elle a vingt ans. Ses oreilles sont encore neuves, fraîches, dotées de cils vibratiles qui ne demandent qu'à être massacrés. Les miennes, en revanche, ont rendu les armes depuis le concert de Metallica en 94. À l'intérieur de mon crâne, mes tympans sont comme de vieux élastiques de slip ayant séché trop longtemps au soleil : ils ne vibrent plus, ils craquellent. Le DJ, un type qui a l'air d'avoir été assemblé avec des morceaux de Lego et du mépris, décide que le moment est venu d'augmenter les infrabasses. C’est une erreur tactique pour ma survie. Vous savez, les infrasons, c'est ce que les éléphants utilisent pour communiquer à travers la savane. Là, c’est ce que le DJ utilise pour s'assurer que personne dans la salle ne puisse garder le contrôle de ses sphincters. La vibration est telle que mes dents commencent à s'entrechoquer. Je ne tremble pas de peur, je subis une résonance mécanique. Si ça continue, je vais entrer en "fréquence de résonance" comme le pont de Tacoma et m'effondrer sur moi-même dans un nuage de poussière d'os et de polyester. — COMMENT ? hurle un autre type à côté de moi, qui a l'air d'avoir mon âge mais qui essaie de compenser avec un perfecto en cuir trop serré qui lui donne l'air d'un boudin noir égaré. — J’AI DIT QUE JE CROIS QUE MON COEUR ESSAIE DE SORTIR PAR MA GORGE ! je réponds avec toute la dignité qu'il me reste. — AH OUAIS ! GRAVE ! IL EST GÉNIAL CE DJ ! On ne se comprend pas. C’est la tragédie de la boîte de nuit passé cinquante ans : on est des îles de solitude acoustique dans un océan de bruit blanc. On est là, côte à côte, victimes d'un même bombardement, mais incapables de partager notre agonie. C’est là que le drame se produit. Le "silence". Enfin, ce que le DJ appelle un silence : un moment où il coupe les basses pour laisser planer une nappe de synthétiseur éthérée avant le carnage final. C'est le moment le plus dangereux. Pourquoi ? Parce que c’est là qu'on se rend compte de l'étendue des dégâts. Dans ce calme relatif, mon acouphène prend le relais. Un sifflement cristallin, pur, presque mélodique. Un "BIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIP" en La mineur qui me rappelle que mes cellules ciliées sont en train de se suicider en masse, sautant du haut de ma cochlée comme des lemmings désespérés. C'est le son du crématorium qui préchauffe. C'est le bruit que fait le temps qui passe quand il décide de vous larder le cerveau avec des aiguilles à tricoter. Et au milieu de ce silence, mon pacemaker décide de reprendre le contrôle. Il donne deux petits coups secs. *Boum-Boum*. Un rythme de métronome, sage, ennuyeux, un rythme d'Ehpad à l'heure de la sieste. Il me dit : « Calme-toi, Jean-Pierre. Rappelle-toi qui on est. On est une personne qui regarde des documentaires sur la pêche à la mouche le dimanche après-midi. On n'est pas faits pour les infra-basses. » Mais le DJ n'est pas d'accord. Il lève les mains en l'air. La foule fait de même. Je lève aussi les mains, non pas par enthousiasme, mais parce que mes bras ont été projetés vers le haut par l'onde de choc du retour de la basse. *BOUM.* Le sol tremble. Le bar tremble. Mes prothèses dentaires (que je n'ai pas encore, mais que je sens poindre à l'horizon des cinq prochaines années) tremblent. À cet instant précis, je réalise que le son est la seule chose qui me maintient debout. Si la musique s'arrêtait brusquement, je m'effondrerais comme un château de cartes. Je suis tenu en lévitation par la pression acoustique. Je suis une particule de poussière dans un cyclone de décibels. Je regarde le bar, mon Graal, ma destination finale. Il est à trois mètres. Trois mètres de zone de guerre sonore. Je dois traverser le "no man's land" où les enceintes sont les plus puissantes. Si je survis à cette traversée, si mon cœur ne décide pas de se synchroniser définitivement sur le kick de la grosse caisse pour finir en explosion de confettis organiques, j'aurai mérité mon Gin-To. Le problème de la basse, c'est qu'elle vous rend honnête. On ne peut pas mentir quand on a les poumons qui tapent contre les côtes. On ne peut pas faire semblant d'être "cool" quand chaque vibration vous rappelle que votre squelette a la densité d'un biscuit Lu oublié dans un verre d'eau. On est là, on subit, et on se dit que, finalement, le silence du cimetière aura au moins l'avantage d'être reposant pour les oreilles. Mais pas tout de suite. Je fais un pas de plus. Un millimètre de progression vers le bar. Une jeune femme me bouscule, elle danse avec une ferveur chamanique. Elle me hurle quelque chose que je devine être : « Désolée ! » mais qui, à travers le filtre de mes tympans en lambeaux, sonne comme le cri d'une mouette aspirée par un réacteur d'avion. — HEIN ? je réponds, fidèle à mon personnage. — QUOI ? hurle-t-elle en riant. — COMMENT ? je conclus, en atteignant enfin le rebord du comptoir. Je m'y agrippe comme un naufragé à une bouée. Le barman s'approche. Il ne parle pas, il attend. Je ne parle pas, j'essaie de stabiliser mon rythme cardiaque. Il me regarde. Je le regarde. On se comprend sans mot. Dans ce chaos, le regard est la seule syntaxe qui ne soit pas brouillée par les hertz. Je pointe mon doigt vers une bouteille de gin. Il hoche la tête. Le son continue de marteler mon crâne, mais ici, au comptoir, je suis protégé par une sorte de barrière psychologique. Je suis au port. Mon pacemaker s'est calmé, il a accepté la défaite face au DJ. On va s'en sortir. On va boire, on va devenir sourds, et demain, quand ma femme me demandera si j'ai passé une bonne soirée, je pourrai lui répondre avec une sincérité absolue : — HEIN ? QUOI ? COMMENT ? Et ce sera, de loin, la réponse la plus intelligente de ma fin de carrière. Car au fond, dans ce monde de bruit et de fureur, le vrai luxe, ce n'est pas d'entendre. C'est d'avoir encore assez de batterie dans son stimulateur cardiaque pour apprécier le fait qu'on n'entend plus rien.

Boire ou Conduire son Déambulateur

Le premier trait de gin descend. Ce n’est pas une boisson, c’est un message diplomatique envoyé directement par les services secrets britanniques à mon œsophage, et le message est clair : « Nous allons tout brûler sur notre passage. » À l’instant précis où le liquide franchit la glotte, je sens la cloison nasale se liquéfier et mes amygdales battre en retraite. C’est le moment de vérité. Le moment où tu comprends que ton corps n’est plus un temple, mais un bâtiment classé, en péril, dont la toiture fuit et dont le système de tuyauterie a été installé sous la présidence de René Coty. On ne boit pas un gin-to à soixante-quinze piges comme on le descendait à vingt. À vingt ans, l’alcool est un carburant. À mon âge, c’est un solvant pour retirer la peinture de la réalité. Sauf que là, la réalité résiste, et mes parois gastriques hurlent au crime contre l’humanité. La première gorgée de Gin-Tonic, c’est l’invasion de la Pologne. La deuxième, c’est la débâcle. Regardez-les, ces gamins, autour de moi. Ils commandent des « Sex on the Beach » avec le naturel de ceux qui n’ont jamais entendu parler du concept de hernie hiatale. Pour eux, le mélange vodka-jus d’orange-grenadine est une promesse de copulation sur le sable fin. Pour moi, le simple nom de ce cocktail évoque une séance de kinésithérapie qui aurait mal tourné dans un bunker. « Sex on the Beach » ? À mon stade, le sexe sur une plage, c’est surtout l’assurance de retrouver du sable dans ma prothèse de hanche jusqu’à la Toussaint et de finir avec une sciatique carabinée avant même d’avoir déboutonné mon gilet de flanelle. Le barman me regarde, attendant sans doute que je lui demande une paille ou mon chemin vers les toilettes handicapés. Je sens le reflux monter. Une remontée acide si puissante qu’elle pourrait servir de combustible à une fusée SpaceX. C’est là qu’intervient la stratégie de survie. C’est là qu’on passe de la catégorie « fêtard » à la catégorie « survivant chimique ». Je sors de la poche intérieure de mon veston en tweed — le seul vêtement au monde qui peut contenir à la fois un pacemaker et une pharmacie de garde — le flacon salvateur. Le flacon rose. Le Graal des temps modernes : le Gaviscon. Écoutez bien, parce que c’est là que le génie gériatrique entre en scène. Le barman pensait me servir un cocktail ? Je vais lui montrer ce qu’est la vraie mixologie de l'extrême. Je verse le liquide visqueux, cette pâte rose bonbon qui a la texture d’une peinture pour plafond, directement dans le gin-to. Les glaçons s’entrechoquent. Le mélange prend une teinte pastel, un truc entre le milkshake radioactif et le ciment frais. Mesdames et messieurs, voici le « Gaviscon on the Rocks ». C’est le seul cocktail au monde qui ne vous donne pas la gueule de bois, mais qui vous recrépira l’estomac de l’intérieur avec la solidité d’un bunker de la ligne Maginot. À chaque gorgée, je sens une couche de plâtre protecteur tapisser mon conduit alimentaire. C’est comme si j’envoyais une équipe d’ouvriers du bâtiment éteindre l’incendie déclenché par le gin. Le gin attaque, le Gaviscon colmate. C’est une guerre de tranchées dans mon thorax. Mais le vrai défi, ce n’est pas de boire. C’est de conduire. Et quand je dis conduire, je ne parle pas de prendre le volant d’une berline allemande sur le périphérique. Non. Je parle de manœuvrer mon déambulateur dans la faune sauvage d’une boîte de nuit à 2 heures du matin. Le déambulateur, en milieu hostile, c’est à la fois un char d’assaut et une déclaration politique. Le mien est un modèle sport, avec des roues tout-terrain et un porte-gobelet customisé où repose mon cocktail rose. Dans cet enfer de néons et de basses qui font vibrer mes vertèbres comme des castagnettes, mon déambulateur est ma seule ancre. C’est mon périmètre de sécurité. Les jeunes dansent le « twerk » ou je ne sais quelle danse tribale consistant à se désarticuler le bassin ? Très bien. Moi, je pratique le « walker-drift ». Conduire son déambulateur avec un gramme cinq de gin-Gaviscon dans le sang, c’est un art. Il faut anticiper les trajectoires des filles en talons de douze centimètres qui tanguent comme des goélettes dans la tempête. Il faut éviter les flaques de bière qui pourraient faire déraper mes patins en caoutchouc. Et surtout, il faut garder sa dignité quand on reste coincé dans les câbles du DJ parce qu’on a voulu tenter un créneau entre un caisson de basse et une go-go danseuse. — Monsieur, vous ne pouvez pas rester là avec votre… véhicule, me lance un videur qui a le QI d’une huître sous stéroïdes et dont le cou est plus large que mon avenir. Je le regarde de haut (enfin, de là où je peux, mon dos étant ce qu’il est). Je prends une gorgée de mon mélange rose. Le plâtre fait effet. Je me sens invincible. — Ce n'est pas un véhicule, jeune homme. C’est un prolongement de ma volonté de fer. C’est une Bentley à quatre pattes. Et si vous continuez à me regarder comme si j’étais une pièce d’antiquité égarée, je vais vous rouler sur les orteils avec la précision d’un sniper de la Wehrmacht. Il hésite. Le videur, face à un vieux qui boit du rose dans un déambulateur, est désemparé. Il n'a pas été entraîné pour ça. Sa formation couvre les bagarres à coups de tessons de bouteille, pas les assauts à la canne tripode. Il recule. Victoire tactique. Je reprends ma route vers la piste de danse. Le Gaviscon a désormais formé une croûte protectrice si épaisse dans mon estomac que je pourrais probablement avaler du kérosène sans même roter. C’est ça, la vraie liberté. Les jeunes boivent pour s’oublier, pour dissoudre leurs angoisses de chômage et de ruptures Tinder. Moi, je bois pour défier la biologie. Chaque seconde passée debout dans cette boîte de nuit est un bras d’honneur à la faucheuse qui doit sûrement m’attendre sur le parking avec un bon de transport pour les pompes funèbres. Mais attention, il y a un code de la route. Boire ou conduire son déambulateur, il faut parfois choisir. Car après trois « Gaviscon on the Rocks », la vision se trouble. Non pas à cause de l’ivresse — le Gaviscon ralentit l’absorption de l’alcool, c’est de la science, les enfants — mais parce que mes lunettes sont couvertes de la buée de la sueur ambiante. Naviguer à l’aveugle avec quatre roues motrices dans une foule compacte, c’est comme essayer de faire passer un porte-avions dans le canal de l'Ourcq. Je croise une dame d’un certain âge — disons qu’elle a dû connaître la fin de la décolonisation — qui me regarde avec une lueur d’admiration. Elle aussi tient un verre. Elle aussi semble avoir un rapport complexe avec sa colonne vertébrale. On se fait un signe de tête. Un salut entre vétérans du reflux gastrique. On sait. On sait que demain, nos intestins ressembleront à un chantier de rénovation après un passage d’ouragan, mais pour l’instant, on est là. On occupe l’espace. Le DJ enchaîne sur un remix de Claude François. Erreur fatale. Les vieux se réveillent. C’est le signal. Je lance mon déambulateur en avant, je bloque les freins pour faire un pivot à 180 degrés, et je lève mon verre rose vers le plafond. — À la santé de mes brûlures d'estomac ! je hurle, même si personne ne m'entend par-dessus la musique. Parce qu'au fond, c’est ça le secret. Le luxe, ce n’est pas d'avoir vingt ans et de pouvoir boire n'importe quoi sans avoir l'impression d'avaler de l'acide de batterie. Le vrai luxe, c'est d'avoir soixante-quinze ans, d'avoir le système digestif en ruines, et de décider que ce soir, on va quand même s’offrir une soirée de débauche chimique, encadrée par l’industrie pharmaceutique. Je repars vers la sortie, slalome entre deux fêtards qui s’embrassent avec une vigueur que mes cervicales n'autoriseraient plus, et je sors dans la fraîcheur de la nuit. Mon déambulateur roule sur le trottoir avec un bruit rassurant de plastique et de métal. J’ai survécu. Le gin a été neutralisé. Mon œsophage est platré comme une villa en Corse. Demain, je prendrai une tisane. Demain, je retournerai à mes mots croisés et à mes rendez-vous chez l'urologue. Mais ce soir, j’ai conduit ma vie comme on conduit un char de carnaval : avec fracas, sans freins, et avec assez de Gaviscon dans le sang pour éteindre un incendie de forêt. C’est peut-être ça, l’élégance du naufrage : s'assurer qu'avant de couler, on a bien repeint la coque en rose bonbon.

Le Stroboscope : Diagnostic gratuit

Je suis revenu. J’ai craqué. À peine le pied posé sur le bitume, une sorte de nostalgie perverse pour les acouphènes m'a tiré par les bretelles. On ne quitte pas le Titanic alors que l'orchestre entame encore son meilleur morceau, même si l'orchestre en question est un gamin de vingt ans nommé DJ Kétamine qui appuie sur "Play" avec le mépris d'un employé de chez Pôle Emploi. Je suis donc rentré à nouveau dans la boîte, non pas pour la musique — cette agression sonore qui ressemble à un lave-linge en train d'exterminer une famille de couverts en inox — mais pour l'examen médical. Parce qu’on ne vous le dit jamais assez dans les brochures de la Sécurité Sociale, mais une boîte de nuit, c’est avant tout un centre de dépistage gratuit pour les pathologies lourdes. Pourquoi attendre six mois pour un rendez-vous chez un neurologue à 120 balles la consultation quand on peut s’offrir une expertise complète pour le prix d’un vestiaire et d’un gin-tonic frelaté ? Je me suis posté stratégiquement au centre de la piste, là où le stroboscope frappe avec la régularité d'une exécution capitale. Le stroboscope, c'est le grand juge. C'est le hachoir à réalité. Pour les jeunes, c'est une aide à la débauche, un truc qui donne l'impression que leurs mouvements saccadés ont un sens artistique. Pour moi, c'est un électroencéphalogramme de combat. À mon âge, fixer un stroboscope, c’est comme jouer à la roulette russe avec ses neurones restants. Si au bout de trente secondes de flashs blancs à s'en décoller la rétine, je n'ai pas commencé à baver sur mon pull en cachemire ou à mimer une crise de grand mal au milieu des influenceuses, c'est que mon cerveau tient encore le choc. C’est le test ultime de la connectivité synaptique : si l'étincelle ne fait pas sauter les plombs, on est reparti pour une année de mots croisés niveau "expert". Je restais là, les pieds ancrés dans le sol collant, le regard braqué sur cette mitrailleuse à photons. Chaque flash découpait le temps en rondelles. Un coup je vois une gamine en crop-top faire un selfie, un coup je vois le néant, un coup je vois la même gamine, mais avec un air de dégoût en remarquant le vieillard immobile qui la fixe comme une statue de sel sous acide. « Ça va, Papy ? Tu fais un reboot ? » me lance un grand échalas dont la sueur brille plus que son avenir. Je ne lui ai pas répondu. Je n'avais pas le temps. J'étais trop occupé à analyser la fréquence. C’est une science, messieurs-dames. À 15 hertz, on est dans la zone de confort. À 20 hertz, on commence à tester la solidité de la membrane. Si mes yeux ne se révulsent pas pour aller inspecter l'intérieur de mon crâne, c'est que je n'ai pas d'épilepsie latente. Diagnostic : négatif. Coût : zéro euro. Prends ça, la médecine conventionnelle. Mais le vrai spectacle, le moment de grâce absolue, c’est quand la "Lumière Noire" — cet éclairage ultraviolet qui transforme la moindre poussière en comète — a pris le relais. C’est là que le diagnostic devient esthétique. Vous n'avez aucune idée de l'aspect de vos prothèses dentaires avant d'être exposé aux UV d'une boîte de nuit de province. C’est le moment de vérité pour le travail de mon dentiste, le Dr. Lelièvre, un homme qui m’a facturé le prix d’une berline allemande pour me refaire le sourire. J'ai ouvert la bouche en grand, face au miroir du bar, sous les néons violets. Mesdames et messieurs, ce fut une épiphanie. Mes dents ne se contentaient pas de briller : elles étaient radioactives. J’avais l’air d’avoir avalé une barre d’uranium enrichi ou d’avoir fusionné avec un Predator. Dans le noir, mon râtelier émettait une lueur bleuâtre si intense qu'elle aurait pu servir de phare pour un Boeing en perdition. C’était magnifique. C’était terrifiant. On aurait dit que mon squelette essayait de s'échapper par ma bouche en criant "Regardez-moi, je suis propre !". À côté de moi, les dents naturelles des jeunes avaient l'air de vieux dominos jaunis par le temps et le tabac de contrebande. Le contraste était cruel. Moi, le débris, le naufragé du troisième âge, je possédais la seule partie de mon corps capable de rivaliser avec les lasers du DJ. J’avais une mâchoire de super-héros Marvel, une dentition de néon, un sourire capable de percer le brouillard d'une boîte de nuit enfumée. J’ai alors entrepris une petite expérience sociale. Je me suis mis à sourire à tout le monde. Pas un petit sourire poli, non. Un sourire carnassier, total, une exposition maximale de ma porcelaine fluorescente. L'effet a été immédiat. Un groupe de fêtards a reculé, sans doute persuadé d'avoir affaire à une entité surnaturelle ou à un bug dans la matrice. Une fille a lâché son cocktail. Il faut dire qu'un vieil homme qui brille de l'intérieur avec l'intensité d'une centrale nucléaire, ça pose des questions. Est-ce un effet spécial ? Est-ce que le Gaviscon mélangé au gin provoque une bioluminescence spontanée ? Est-ce que c’est ça, le transhumanisme : devenir une guirlande de Noël avant d'être incinéré ? « Monsieur, vous… vous allez bien ? » m'a demandé la serveuse, les yeux rivés sur mon phare buccal. « Je vérifie l’étanchéité de mes implants, ma petite. Et je vous confirme que pour le prix, ils pourraient au moins faire une option clignotante pour les traversées de piétons la nuit. » Elle a fait un pas en arrière, me rangeant définitivement dans la catégorie "Vieux fou dangereux sous influence médicamenteuse". Elle n'avait pas tort, mais elle n'avait pas raison non plus. Elle ne voyait pas l'élégance de la démarche. Elle voyait un homme en fin de course, là où je voyais un test de résistance neurologique réussi et une validation esthétique de mes investissements dentaires. Le stroboscope a repris de plus belle. Flash. Flash. Flash. C’est là que j’ai réalisé la supériorité de ma condition. Les jeunes autour de moi utilisaient la lumière pour oublier qu’ils allaient vieillir. Moi, j’utilisais la lumière pour prouver que j’étais encore là, avec mes pièces détachées, mon cœur qui bat la chamade comme une techno minimale et mes dents qui brillent comme des diamants synthétiques. Le diagnostic était formel : le système électrique tenait bon, le châssis grinçait mais ne rompait pas, et la carrosserie, bien que cabossée, avait encore de sacrés reflets sous les UV. Alors, j'ai fait ce que tout homme de soixante-quinze ans en pleine possession de ses moyens cliniques aurait fait : j'ai levé mon verre de gin tiède vers le plafond, j'ai offert mon plus beau sourire de Tchernobyl à la foule hébétée, et j'ai esquissé un pas de danse. Oh, rien de bien méchant, juste une sorte de déhanchement qui rappelait un peu le mouvement d'une grue de chantier rouillée, mais avec la conviction d'un dieu grec. Sous le stroboscope, mes mouvements hachés me donnaient l'air d'être partout à la fois. Un fantôme fluorescent. Une anomalie temporelle entre le bingo du dimanche et la rave party du samedi soir. Si c’est ça, avoir un pied au crématorium, alors je compte bien faire une démonstration de claquettes sur le couvercle du cercueil, tant que les lumières brillent et que mes dents illuminent le chemin. Je suis sorti de là trois heures plus tard, les yeux injectés de sang et le moral au zénith. Le soleil commençait à se lever, rendant à mes dents leur aspect normal, d'un blanc trop parfait pour être honnête. Le monde redevenait plat, gris, sans flashs. Mais au fond de moi, je savais. Mon cerveau avait survécu à l'orage, et mon dentiste était un génie de l'optique. Demain, j'irai voir mon urologue. Mais je lui demanderai d'éteindre la lumière. Juste pour voir s'il y a d'autres surprises qui brillent dans le noir. À mon âge, on ne finit pas de se découvrir, surtout quand on décide de faire de sa propre décrépitude un spectacle sons et lumières.

La Drague : De Séducteur à Prédateur (malgré lui)

Il arrive un stade de l’existence où le miroir ne vous regarde plus avec admiration, ni même avec politesse. Il vous regarde avec une forme de pitié technique, comme un mécanicien observe une Peugeot 205 qui a fait trois fois le tour du compteur et dont le châssis tient grâce à de la rouille solidaire. C’est à ce moment précis, généralement entre deux rendez-vous pour une coloscopie et l’achat compulsif d’une crème anti-âge à base de bave d’escargot dépressif, que l’on commet l’erreur fatale : on croit qu’on a encore « le truc ». Le « truc », c’est ce fluide invisible, cette aura de prédateur de velours qui, jadis, faisait tomber les défenses et les soutiens-gorge dans un rayon de huit kilomètres. Sauf qu’avec le temps, le fluide s’est évaporé pour laisser place à une odeur de camphre et à un charisme de meuble Louis-Philippe en fin de brocante. Le problème, voyez-vous, c’est que dans ma tête, je suis encore le loup des dancefloors, le James Bond de la MJC, l’homme dont le clin d'œil pouvait déclencher des tempêtes hormonales. Dans la réalité, mon clin d'œil ressemble désormais à un début d'accident vasculaire cérébral ou à une tentative désespérée de mon canal lacrymal pour expulser une poussière invisible. Hier, j’étais assis à la terrasse du « Petit Zinc », savourant mon café noir (sans sucre, parce que le diabète guette comme un huissier à la porte de ma prostate). Le soleil de midi frappait mes nouvelles dents, celles que mon dentiste a conçues pour briller même en cas d'éclipse totale. Je me sentais bien. Je portais ma veste en lin italien — celle qui me donne l’air d’un milliardaire en exil ou d'un retraité qui a confondu sa penderie avec celle de son fils. En face de moi, à trois tables, il y avait cette jeune femme. Une apparition. Le genre de créature qui ne connaît pas le mot « arthrose » et pour qui le « gluten » est le seul ennemi valable dans la vie. Elle lisait un livre. Un vrai livre, en papier, pas une tablette. Un signe, me dis-je. Un signe du destin. J’ai décidé de passer à l’attaque. Enfin, l'attaque... disons une manœuvre d'approche lente, type porte-avions en fin de vie. Le plan était simple : capter son regard, maintenir une tension électrique pendant exactement 1,5 seconde, et décocher le Clin d'Œil. Pas celui qui dit « je veux t’épouser », non, celui qui murmure « je sais où sont cachés les meilleurs millésimes et j’ai encore assez de souffle pour te faire oublier ton prénom ». Elle a levé les yeux. Nos regards se sont croisés. C’était le moment. J’ai contracté l’orbicularis oculi avec la précision d’un sniper de l’amour. Sauf que ma paupière a eu un raté. Au lieu du battement soyeux d'une aile de papillon, j'ai produit une sorte de spasme violent, un affaissement tectonique de la partie droite de mon visage. Ma pommette est remontée trop haut, écrasant mes pattes d'oie qui se sont entrechoquées dans un bruit de parchemin froissé. Pour elle, je n’étais pas un séducteur. J’étais un homme en train de faire une crise d'épilepsie partielle ou un pervers qui essayait de déchiffrer le code de sa carte bleue à travers son sac à main. Elle n’a pas rougi. Elle n’a pas baissé les yeux avec une moue timide. Elle a froncé les sourcils, a marqué une pause dramatique, puis s’est levée. Elle est venue vers moi. Dans ma tête, les trompettes de la victoire ont commencé à sonner. « Ça marche ! » me suis-je hurlé intérieurement. « Le vieux lion a encore des griffes ! Prépare le Viagra, mon gars, ce soir on sort l’artillerie lourde ! » Elle s’est penchée vers moi. Elle sentait la fleur d’oranger et l’insolence de la jeunesse. Elle a posé une main compatissante sur mon épaule — une main beaucoup trop douce, beaucoup trop maternelle. — Monsieur ? Tout va bien ? Vous cherchez quelqu'un ? Ma voix, que je voulais grave et caverneuse comme celle de Barry White, a décidé de m’offrir un timbre de flûte à bec mal accordée. — Non, non, tout va bien, très chère. Je profitais juste de la lumière... et de la vue. J’ai tenté un sourire. Erreur. Avec mes dents fluorescentes de la veille, j’ai dû l’éblouir au second degré. Elle a eu un mouvement de recul, comme si elle venait de voir un phare de voiture s'allumer dans une crypte. — Ah... d'accord, a-t-elle dit, la voix chargée d'une pitié si épaisse qu'on aurait pu la tartiner sur une biscotte. C’est juste que vous aviez l’air... égaré. Vous n'avez pas perdu votre petit-fils ? Je l’ai vu courir près de la fontaine tout à l’heure, le petit blond en short bleu ? Le silence qui a suivi aurait pu refroidir un réacteur nucléaire. Le petit-fils. Elle ne voyait pas un homme. Elle voyait une balise GPS pour progéniture égarée. Elle voyait un vestige, un totem de la sécurité sociale, un gardien de square bénévole. Pour elle, mon clin d'œil n'était pas un signal érotique, c’était un tic nerveux dû à la sénilité ou un message codé pour dire : « Au secours, j'ai oublié où j'ai garé mon déambulateur ». — Je n'ai pas de petit-fils, ai-je répondu avec la dignité d'un empereur déchu dont on vient de piquer la couronne. — Oh, pardon ! a-t-elle repris, encore plus gênée. C’est que vous aviez cet air... enfin, comme si vous attendiez que quelqu’un vienne vous chercher. Vous voulez que j’appelle un taxi ? Ou... la résidence ? « La résidence ». Elle a osé. Elle a prononcé le mot qui commence par R et qui finit par « soupe à 18h et extinction des feux après Des chiffres et des lettres ». C’est là que le basculement s’opère. C’est là que vous passez, sans transition, du statut de « Séducteur » à celui de « Prédateur malgré lui ». Parce que si vous insistez, si vous essayez de lui dire qu'elle est charmante, vous n'êtes plus un homme galant. Vous devenez le « Vieux Dégoûtant ». Le « Pervers Pépère ». Celui dont on parle le soir au dîner en disant : « Oh mon Dieu, j’ai croisé un vieux dément à la terrasse, il a essayé de me draguer avec ses dents qui brillent, j’ai cru qu’il allait me mordre ou me léguer sa collection de timbres ». Dans notre société, un homme de mon âge qui fait un clin d'œil à une femme de moins de quarante ans ne fait pas de la drague : il commet un outrage à la pudeur visuelle. On tolère que nous existions, à condition que nous restions sagement assis sur des bancs à nourrir des pigeons ou à râler contre le prix du beurre. Mais l’acte de séduction ? C’est une agression. C’est comme si un fossile de diplodocus essayait de s’inscrire sur Tinder. C’est anachronique, c’est sale, et ça demande une logistique médicale beaucoup trop complexe. Je l’ai regardée s’éloigner. Elle marchait avec cette assurance de ceux qui ont encore tous leurs ménisques d'origine. Elle a rejoint un type de son âge, un grand escogriffe en baskets éthiques qui devait probablement penser que le 20ème siècle était une série Netflix de science-fiction. Je suis resté seul avec mon café froid. J'ai sorti mon téléphone. J'ai ouvert l'appareil photo en mode selfie. Mon visage était là. Un champ de mines de souvenirs cutanés. Mon œil droit, celui du crime, pleurait un peu. À cause du vent, sans doute. Ou à cause de la réalisation brutale que mon pouvoir de séduction est désormais limité aux infirmières spécialisées dans le soin des escarres. Mais je ne m’avoue pas vaincu. Non. Si je suis un prédateur malgré moi, autant l’être avec panache. Demain, je retournerai à cette terrasse. Mais je changerai de stratégie. Je ne ferai plus de clin d'œil. Je ferai semblant de ne pas arriver à ouvrir ma bouteille de Badoit. La vulnérabilité, c’est le nouveau sexy chez les octogénaires. On ne drague plus avec ses muscles, on drague avec sa fragilité. — Mademoiselle, pourriez-vous m'aider ? Mes mains tremblent un peu... c'est le poids des médailles de guerre, vous comprenez... Mensonge total. Je n’ai jamais fait d'autre guerre que celle contre les remontées acides après un cassoulet trop épicé. Mais qu’importe. Si elle me demande si j'ai perdu mon petit-fils, je lui répondrai que non, je l'ai mangé. Parce qu'à mon âge, on a le droit d'être fou. C'est même la seule liberté qu'il nous reste avant que le crématorium ne décide de transformer nos dernières illusions en une fine poussière grise, idéale pour le jardinage. En attendant, j'ai fini mon café. J'ai payé avec un billet de 50 euros, juste pour voir la serveuse galérer avec la monnaie. C'est ça, ma nouvelle forme de domination masculine : l'obstruction monétaire. Je suis peut-être un prédateur périmé, mais je compte bien rester indigeste jusqu'au bout.

Le Carré VIP (Very Incontinent People)

Entrer dans une boîte de nuit après soixante-quinze ans, c’est un peu comme tenter une expédition sur Mars avec un déambulateur et un sac d’urines : c’est techniquement possible, mais tout le monde se demande ce que vous foutez là, à commencer par vos propres sphincters. À 23h00, j’étais encore le roi de la piste. Enfin, j'étais "le roi" dans la mesure où je parvenais à balancer mon bassin de gauche à droite sans déclencher une alerte sismique au centre de géologie local. Je faisais ce qu’on appelle du "slow-motion funk", une technique de danse révolutionnaire qui consiste à bouger si peu que les vigiles vérifient régulièrement si vous n'êtes pas décédé debout, comme un vieux séquoia foudroyé par la house music. Mais à 23h15 précises, le drame est survenu. Le tsunami biologique. La grève générale des articulations. Mes genoux, ces traîtres qui m’accompagnent depuis la fin de la Quatrième République, ont décidé de rendre l’âme simultanément. Un bruit de craquement sec, semblable à une branche de céleri qu’on brise dans un silence de cathédrale, a résonné dans mon fémur. La sentence est tombée : l’horizontalité ou la mort. C’est là que le génie du capitalisme nocturne entre en scène. Pour le commun des mortels, le "Carré VIP" est un espace réservé aux fils de pub, aux influenceuses qui mangent des glaçons pour rester sveltes et aux footballeurs de troisième division. Pour nous, les "Very Incontinent People", c’est une unité de soins palliatifs avec des néons roses. C’est le seul endroit de la boîte où l'on trouve ce luxe ultime, ce Graal absolu, cette denrée plus rare que l’honnêteté chez un assureur : une surface plane pour poser son cul. Le serveur, un éphèbe de vingt-deux ans dont le taux de graisse corporelle est inférieur à celui d’un haricot vert, s’approche avec le menu. — Une bouteille de Vodka Grey Goose, Monsieur ? 500 euros. Je le regarde. Il me regarde. Il voit mes varices qui dessinent la carte du réseau ferroviaire transsibérien sur mes mollets. Il sait que je ne suis pas là pour l’ivresse. Personne ne paie 500 balles pour 70 centilitres de désinfectant à patates. On paie la location immobilière du canapé en skaï. À 500 euros la bouteille, si on divise par le temps qu’il me reste à vivre avant que mon cœur ne décide de prendre sa retraite définitive, on est sur un loyer plus cher qu’un triplex à Monaco. Mais j'ai sorti la carte Gold. Avec un geste de seigneur, j'ai validé la transaction. 500 euros pour avoir le droit de m’asseoir. C’est le prix de la dignité orthopédique. C’est le tarif syndical pour éviter que mes rotules ne finissent en chapelure sur le dancefloor. Une fois assis, le Carré VIP change de fonction. Ce n’est plus un lieu de fête, c’est un poste d’observation cynique. De là, je contemple la jeunesse qui s’agite en contrebas. Regardez-les, ces petits cons verticaux. Ils sautent, ils transpirent, ils s’entrechoquent comme des molécules dans une casserole d’eau bouillante. Ils croient qu’ils sont immortels parce qu’ils arrivent encore à digérer un kebab à trois heures du matin sans avoir besoin d’un défibrillateur. Ils ne savent pas que dans quarante ans, ils paieront le prix d’une petite citadine d’occasion juste pour pouvoir reposer leurs lombaires pendant quarante-cinq minutes. Ma bouteille arrive. Elle est escortée par trois serveuses portant des cierges magiques qui crachent des étincelles. C’est ridicule. On dirait une procession religieuse pour la canonisation d’un alcoolique. À mon âge, les étincelles près du visage, c’est risqué : si j’ai oublié de mettre ma crème hydratante anti-rides, je risque de m’enflammer comme un vieux parchemin. — Vous voulez des softs avec ça, Monsieur ? — Apportez-moi un verre d’eau tiède et, si vous avez, un peu de compote de pruneaux. C’est pour faire passer mon Lipitor. Le gamin a buggé. Son cerveau de millénial n’est pas programmé pour traiter la demande "Vodka-Pruneau". Il pense sans doute que c’est un nouveau cocktail underground venu de Berlin. Je le laisse dans son ignorance. Je sers un doigt de vodka dans un verre rempli de glaçons, non pas pour le boire, mais pour l’appliquer sur ma cheville gauche qui commence à gonfler. Voilà l'usage réel du Carré VIP : c’est une infirmerie de luxe. À côté de moi, il y a une jeune femme dont la robe est si courte qu’on peut lire ses pensées les plus intimes. Elle me regarde avec un mélange de pitié et de curiosité, comme si j’étais un dinosaure qui aurait survécu à l’astéroïde mais qui aurait quand même un peu mal aux dents. — Vous célébrez quelque chose ? me demande-t-elle, la voix couverte par un remix immonde d’une chanson que j’aimais bien quand j'avais encore toutes mes dents. — Oui, je fête le fait que mon testament est à jour et que je n’ai pas encore fait d’AVC ce soir. Et vous ? — Oh, c’est l’anniversaire de Tiffany ! Tiffany est en train de vomir dans son sac à main de marque à deux mètres de là. La jeunesse est d'une poésie rafraîchissante. Moi, je reste digne. Je suis le gardien du temple de l’atrophie musculaire. Je sirote ma vodka tiède en observant ma montre. 23h45. Le moment critique. Celui où la vessie envoie un signal d’alerte rouge, comparable à l’alarme d’une centrale nucléaire dont on aurait perdu les clés. Le problème, c'est que se lever du canapé VIP après y avoir été "moulé" pendant trente minutes demande une logistique digne du débarquement de Normandie. Il faut anticiper l’inertie, calculer l’angle de poussée sur les accoudoirs, et surtout, s'assurer que le bas du dos ne va pas rester collé au skaï. C’est là toute l’ironie du concept de "Very Incontinent People". On paie une fortune pour s’asseoir, mais on passe la moitié de la soirée à planifier comment on va réussir à se relever pour aller pisser sans perdre un poumon en chemin. Les gens pensent que le Carré VIP est un lieu d'exclusion sociale. C'est faux. C'est un centre de tri. En bas, sur la piste, c'est la sélection naturelle : seuls les plus souples survivent. En haut, c'est l'euthanasie financière. On nous plume avec le sourire parce qu'on est les seuls à avoir assez d'épargne-retraite pour transformer un canapé moisi en sanctuaire de la sédentarité. Vers minuit et demi, l’effet de la vodka commence à se mélanger avec mes bêtabloquants. C’est une sensation intéressante. J’ai l’impression d’être un astronaute en train de dériver dans le vide intersidéral, mais avec une prostate qui me rappelle constamment la loi de la gravité. La musique est devenue un bruit blanc, un battement de cœur synthétique qui essaie de synchroniser le mien. Un groupe de jeunes mecs, des "bro-scientists" avec des pectoraux gonflés à l'hélium, essaie d'entrer dans notre périmètre sacré. Le vigile les repousse. — C'est privé, les gars. Ils me regardent, moi, le vieux débris avec ma bouteille entamée et mon regard de poisson frit. Ils ne comprennent pas. Ils se disent : "Pourquoi ce fossile a le droit de squatter le meilleur spot de la boîte ?" Ils ne comprennent pas que je ne suis pas un client. Je suis un investisseur. J'ai acheté la paix sociale. J'ai acheté le silence de mes nerfs sciatiques. À leur âge, on veut être vu. À mon âge, on veut juste ne pas être bousculé par quelqu'un qui sent la sueur et le désespoir hormonal. La serveuse revient. — Tout se passe bien, Monsieur ? Vous avez besoin de quelque chose ? — Oui, dites-moi... Est-ce que vous avez un service de voiturier qui pourrait m'amener directement du canapé jusqu'à mon taxi ? Parce que je crains que le trajet jusqu'à la sortie ne nécessite une assistance respiratoire. Elle sourit. Elle croit que je plaisante. C’est ça qui est merveilleux avec le grand âge : on peut dire les vérités les plus atroces sur notre décrépitude physique et tout le monde pense que c’est de l’humour de second degré. Finalement, j’ai quitté le Carré VIP à une heure du matin. C'est l'heure où la boîte commence vraiment à vivre pour les autres, et c'est l'heure où mon corps commence vraiment à mourir pour moi. J'ai laissé la bouteille de vodka aux trois quarts pleine sur la table. Un cadeau pour les charognards de vingt ans qui se jetteront dessus dès que mon dos sera tourné. En sortant, j'ai croisé le bouncer. Il m'a fait un petit signe de tête respectueux. On ne salue pas l'homme, on salue le courage d'avoir claqué 500 balles pour un meuble. Je suis sorti dans la fraîcheur de la nuit, mes genoux grinçant à chaque pas comme une vieille porte de manoir hanté. Je n’ai peut-être plus de cartilage, mais j'ai encore mon honneur. J’ai été VIP. Pas "Very Important", non. "Very Impotent". Mais au moins, j’étais assis pendant que le reste du monde s’usait les talons. Et ça, dans une société qui court après sa propre ombre, c’est la forme ultime de la rébellion. Demain, j'irai au crématorium pour choisir mon urne. J'espère qu'ils ont un Carré VIP là-bas aussi. Pour 500 balles, j'aimerais bien qu'on me pose sur une étagère avec une vue sur le jardin, et surtout, surtout, un petit coussin pour mes restes. On ne se refait pas.

Le Selfie de l'Horreur

C’est arrivé sur le trottoir, juste entre le néon clignotant du « Pulse » et le caniveau où l’espoir de ma jeunesse achevait de se dissoudre dans une flaque de bière tiède. J’ai eu ce réflexe de junkie du numérique, ce tic nerveux qui nous pousse à vérifier si le monde existe encore à travers un écran de six pouces. Je voulais commander un Uber, une de ces voitures de fonction pour naufragés de la nuit, afin de ramener ma carcasse en kit vers mon appartement. Mais mon pouce a glissé. Une erreur de millimètre. Une faute de frappe biologique. L’application ne s’est pas ouverte. À la place, c’est l’appareil photo qui s’est déclenché. Et pas la caméra arrière, celle qui capture le monde avec une certaine indulgence, non. La caméra frontale. Celle qu’on appelle « le mode selfie » mais qui, à quatre heures du matin, devrait légalement s’appeler « le mode autopsie ». Le choc a été plus violent qu’un head-on avec un semi-remorque. Sous l’éclairage des néons bleus de la boîte – un bleu électrique, chirurgical, le genre de lumière qu’on utilise dans les toilettes publiques pour empêcher les héroïnomane de trouver leurs veines – mon visage est apparu. Enfin, « visage » est un terme généreux. Ce que j’ai vu à l’écran tenait davantage de l'assiette de charcuterie oubliée trois semaines sur un radiateur ou du figurant non-payé dans la saison 12 de *The Walking Dead*. Vous connaissez ce moment ? Ce quart de seconde où votre cerveau refuse de traiter l’information ? On se dit : « Tiens, qui est ce vieillard livide et boursouflé qui me regarde avec des yeux de mérou dépressif ? Et pourquoi porte-t-il la même chemise que moi ? ». Puis, la réalité vous tombe dessus avec le poids d’une pierre tombale en granit : c’est toi. C’est le "Toi" de maintenant. Le "Toi" que le miroir de la salle de bain, avec sa lumière jaune et complice, te cache soigneusement chaque matin depuis dix ans. La caméra frontale est une balance. Elle ne ment pas. Elle n’a pas d’empathie. Elle utilise un grand-angle qui transforme ton nez en péninsule et tes oreilles en paraboles satellites. Et sous ce néon bleu, ma peau n’était plus rose ou beige. Elle était d’une teinte translucide, vaguement violacée, révélant un réseau de capillaires qui ressemblait à la carte du métro de Londres redessinée par un parkinsonien. J’ai réalisé à cet instant précis que la thanatopraxie n’est pas un métier, c’est une nécessité esthétique. Mes poches sous les yeux n’étaient plus des poches. C’étaient des valises cabine, format Samsonite, prêtes à être enregistrées pour un vol sans retour vers l’Ehpad. Elles étaient tellement lourdes qu’elles semblaient tirer mes sourcils vers le bas, me donnant l’air de quelqu’un qui vient d’apprendre simultanément la mort de son chat et la faillite de son fonds de pension. Et cette contre-plongée… Ah, la contre-plongée. C’est le point de vue préféré de la Faucheuse. Elle vous regarde toujours d’en bas, depuis la fosse. En tenant le téléphone à hauteur de ceinture, j’ai découvert l’existence de mon troisième menton. Pas le deuxième, le troisième. Le premier pendait mollement, le deuxième essayait de le rattraper, et le troisième semblait vouloir explorer ma trachée pour y installer un campement de base. L’ensemble formait une sorte de cascade de chair flasque qui aurait fasciné n'importe quel étudiant en biologie spécialisé dans les mollusques abyssaux. Je me suis regardé, fasciné par l’horreur, comme on regarde un accident de train au ralenti. Le néon bleu donnait à mes dents une teinte grise de pierre tombale et faisait ressortir chaque pore de ma peau avec une précision 4K insultante. On aurait dit que j’avais été exhumé il y a dix minutes pour les besoins d’une reconstitution judiciaire. « Putain », ai-je murmuré. Même ma voix semblait sortir d’un tombeau. C’est là que j’ai compris pourquoi les jeunes passent des heures sur Instagram à lisser leurs traits. Ce n’est pas de la vanité, c’est de la légitime défense. Ils savent. Ils savent que si on laisse la technologie capturer la vérité, l’humanité s’arrête de se reproduire demain matin. Si les premiers hommes avaient eu des caméras frontales au lieu de peintures rupestres, on serait encore en train de pleurer dans des grottes au lieu d’inventer la roue. Une gamine de vingt ans est sortie de la boîte à ce moment-là. Elle a sorti son propre téléphone, a incliné la tête à 45 degrés – l’angle exact pour masquer le manque d’âme – a fait une moue de canard (la fameuse *duckface*, qui est en fait une tentative désespérée de retendre les muscles du cou avant qu’ils ne s'effondrent) et a pris une photo. Elle avait l'air d'une fée sous ecstasy. Moi, j'avais l'air d'un cadavre qu'on aurait oublié de congeler. La différence entre nous ? Elle a le filtre "Valencia". Moi, j'ai le filtre "Cimetière du Père-Lachaise, division des indigents". Je me suis dit qu'il y avait un concept à creuser pour mon futur séjour au crématorium. Pourquoi s’arrêter au choix de l’urne ? Il faudrait proposer un service de "Post-Production Funéraire". Un écran LCD sur la stèle qui diffuserait un selfie permanent, mais filtré. Très filtré. Un filtre qui te redonne du collagène, qui efface les excès de vodka, et qui te donne l’air d'avoir trente ans pour l'éternité, même si à l'intérieur de la boîte, tu n'es plus qu'une poignée de cendres et deux couronnes dentaires. L’Uber est enfin arrivé. Le chauffeur, un type qui avait l'air d'avoir vu plus de misère humaine en une nuit que la Croix-Rouge en dix ans, a jeté un œil à mon visage par la vitre baissée, puis à la photo de mon profil sur l'application. Sur la photo, j'avais quarante-deux ans, des cheveux, et une lueur d'espoir dans le regard. Sur le trottoir, j'étais une pub vivante pour une crème anti-rides qui aurait échoué à tous les tests cliniques. Il a hésité à déverrouiller les portières. J’ai vu le doute dans ses yeux. Il se demandait s’il transportait un client ou s’il participait à un transfert d'organe clandestin. — C'est bien vous, Monsieur ? a-t-il demandé, la voix tremblante. — C'est ce qu'il en reste, ai-je répondu en grimpant à l'arrière. Roulez. Et par pitié, n'allumez pas le plafonnier. Je ne suis pas encore prêt pour le jugement dernier. Alors que la voiture s'éloignait, je voyais encore le reflet de mon visage dans la vitre teintée. Avec la vitesse, les traits s'étiraient un peu, ce qui me donnait un lifting gratuit mais terrifiant. Je me suis calé dans le cuir du siège, fermant les yeux pour échapper à cette agression visuelle. Demain, au crématorium, je serai exigeant. Si l'urne n'a pas un fini mat qui absorbe la lumière et flatte le teint, je refuse de monter dedans. On ne peut peut-être pas emmener son argent dans la tombe, mais on devrait au moins pouvoir y emmener un bon éclairage. C'est une question de dignité. On est VIP ou on ne l'est pas. Et même en cendres, je refuse de ressembler à un figurant de série Z. Je mérite le filtre "Éternité Radieuse". Au prix où ils facturent le gaz, c'est bien la moindre des choses.

L'Escale Technique aux Toilettes

La vessie d’un homme de soixante ans est une entité capricieuse, une sorte de dictateur déchu qui aurait gardé le contrôle sur le bouton rouge mais qui souffrirait d’Alzheimer. Elle ne demande pas, elle exige. Elle n'envoie pas de préavis, elle déclenche l'alarme nucléaire pour une simple fuite de robinet. Alors, quand vous êtes dans une boîte de nuit où les basses vous massent les viscères avec la subtilité d’un marteau-piqueur pneumatique, la communication entre mon cerveau et mon urètre ressemble à un standard téléphonique en plein après-midi de grève à la SNCF. C’est la panique. Je me suis extrait du cuir de la banquette avec la grâce d’un phoque échoué tentant de regagner l’océan. Pour les gamins de vingt ans qui m’entouraient, mon départ précipité vers les limbes du sous-sol n’avait qu’une seule interprétation possible : le vieux est un toxico. Ils me regardaient avec cette lueur d'admiration stupide, persuadés que j’allais m’enfiler une ligne de la taille d'un rail de TGV pour tenir jusqu'à l'aube. Si seulement. À mon âge, la seule poudre que je manipule avec régularité, c’est le bicarbonate de soude pour mes remontées acides. Dans le couloir qui mène aux sanitaires, j’ai croisé un videur qui ressemblait à un frigo américain avec des sourcils. Il m’a fait un petit clin d’œil complice. — Encore, monsieur ? Vous avez une sacrée descente. — Si tu savais, mon grand, ai-je grogné en pressant le pas. C’est pas la descente qui m’inquiète, c’est le débit de sortie. Entrer dans les toilettes d’une boîte de nuit à deux heures du matin, c’est comme pénétrer dans une zone de guerre chimique où l’on aurait vaporisé du parfum bon marché pour couvrir l’odeur de la défaite humaine. C’est le sanctuaire des confidences alcoolisées et des deals de seconde zone. Mais pour moi, c’était l’Escale Technique. Le pèlerinage. Ma Mecque de porcelaine que je visite toutes les vingt minutes, avec la régularité d'un coucou suisse détraqué. Je me suis posté devant l’urinoir, encadré par deux types qui auraient pu être mes petits-fils s’ils n’avaient pas eu les pupilles dilatées comme des soucoupes volantes. L'un d'eux, un grand échalas avec une chemise ouverte jusqu'au nombril, me fixait avec une intensité dérangeante. — Putain, mec, t’es une légende, a-t-il murmuré entre deux reniflements. T’en es à ton cinquième passage. Tu tournes à quoi ? De la pure colombienne ? De la MD ? J'ai soupiré, fixant le carreau de faïence blanc devant moi comme si j'attendais qu'il me révèle le sens de la vie. — Je tourne à la Tamsulosine, gamin. Un cocktail explosif de 0,4 milligramme qui essaie de convaincre ma prostate que nous ne sommes pas en état de siège. C’est beaucoup moins récréatif que ce que tu t’imagines, mais l’effet de "rush" quand ça sort enfin est comparable à une symphonie de Beethoven. Il a froncé les sourcils, cherchant probablement sur Google Maps dans sa tête où se situait la Tamsulosine, avant de retourner à son occupation principale : essayer de se souvenir de son propre nom de famille. Le problème de la prostate, voyez-vous, c’est qu’elle se prend pour un videur de club sélect. Elle bloque l'entrée, elle fait sa difficile, elle examine chaque goutte de pisse avec le dédain d'une baronne face à un sans-abri. On est là, debout, les mains crispées sur le rebord froid de l’urinoir, à attendre une libération qui tarde à venir. On fait des petits calculs mentaux, on récite les capitales de l'Europe, on essaie de visualiser les chutes du Niagara, mais rien n'y fait. Le sphincter fait de la résistance. C’est le syndrome de la bouteille de ketchup : tu tapes, tu secoues, et quand ça finit par sortir, t'en as partout sauf là où tu voulais. Autour de moi, le ballet des narines aspirantes continuait. "Slurp, snif, ahhhh." Les jeunes pensent que la vie nocturne est une question d'excès, de fête et de débauche. Ils ne réalisent pas que, passé un certain cap, la débauche consiste à réussir à vider sa vessie en moins de trois minutes sans avoir besoin d'un massage prostatique effectué par un urologue aux doigts froids. Soudain, le miracle. Le barrage a cédé. Un filet d'urine, timide, hésitant, comme un premier de la classe appelé au tableau. J'ai fermé les yeux de gratitude. Si le paradis existe, il ne ressemble pas à des nuages et des harpes, il ressemble à un débit constant de 15 millilitres par seconde. C’est ça, la vraie victoire VIP. Oubliez les bouteilles de champagne à mille balles avec des cierges magiques qui vous brûlent les sourcils. La vraie richesse, c'est un canal urinaire dégagé. Mais la tragédie de l'homme mûr, c'est la "goutte de la trahison". Vous connaissez ce moment. Vous pensez avoir terminé. Vous vous secouez avec la vigueur d'un shaker à cocktail, vous remontez la braguette avec la certitude d'un travail bien fait, et au moment précis où vous faites le premier pas pour sortir, *ploc*. La petite goutte résiduelle, celle qui a attendu que vous soyez bien vulnérable, s'écrase dans votre caleçon avec la précision d'un sniper d'élite. Je suis sorti de la cabine de pilotage, le visage marqué par l'effort de guerre. Je me suis arrêté devant le miroir, celui-là même qui, plus tôt dans la voiture, m'avait promis un lifting gratuit. Sous les néons blafards des chiottes, je ressemblais surtout à un figurant de *Walking Dead* qui aurait essayé de se maquiller avec de la cendre de cigarette. Mes cernes avaient leurs propres cernes. Ma peau avait la texture d'un vieux sac à main oublié dans un grenier humide. Un jeune, les narines encore poudrées de blanc, s'est calé à côté de moi pour ajuster sa mèche. — Ça va, l’ancien ? T’as l’air d’avoir pris cher. C’est de la bonne, hein ? Je l’ai dévisagé, un sourire acide aux lèvres. — Écoute-moi bien, petit scarabée. Profite de tes érections matinales et de ton jet d'urine capable de percer une plaque de tôle. Parce qu'un jour, ton seul shoot d'adrénaline, ce sera de ne pas te pisser dessus avant d'avoir atteint le code secret du parking. On ne vieillit pas, on se délite par étapes. La première étape, c'est quand tu commences à fréquenter les toilettes pour l'usage prévu par l'architecte, et non pour y faire des trucs illégaux. Il m'a regardé avec effroi, comme si je venais de lui prédire la fin du monde. Et d'une certaine manière, c'était le cas. Son monde à lui, c'est l'invincibilité. Le mien, c'est la maintenance préventive. Je suis ressorti dans le fracas de la salle, fendant la foule des corps transpirants. Je me sentais léger, pour les vingt prochaines minutes du moins. C’est ça, la vie de VIP au crépuscule : un cycle sans fin de remplissage et de vidange, une course contre la montre entre le bar et la porcelaine. Je savais que dans exactement dix-huit minutes, mon "videur interne" allait à nouveau croiser les bras et me dire : "Désolé monsieur, c'est complet, personne ne sort." Je me suis réinstallé sur ma banquette, reprenant mon air de vieux loup de mer de la nuit, mystérieux et fatigué. Un autre gamin est passé devant moi et m'a lancé un "Respect, monsieur" en pointant mon nez. J'ai réalisé qu'une petite goutte d'eau — enfin, j'espère que c'était de l'eau — perlait au bout de ma narine suite à mon passage au lavabo. J'ai décidé de ne pas l'essuyer. Dans cet aquarium de vanité, on peut transformer n'importe quelle déchéance biologique en une posture de rockstar défoncée. Si je dois finir au crématorium, autant que ce soit avec l'étiquette d'un type qui a brûlé la chandelle par les deux bouts, plutôt que celle d'un homme qui a simplement passé sa vie à surveiller le niveau de sa cuve. Mais pour l'instant, je vais juste savourer ce court répit. Le prochain pèlerinage est pour bientôt, et je n'ai pas encore décidé quel pays j'allais réciter pour faire passer le temps devant la faïence. Peut-être les départements d'outre-mer. C'est plus long. Ça correspond mieux à mon nouveau rythme de croisière.

Minuit : Le Carrosse redevient Civière

C’est à cet instant précis, celui où la petite aiguille chevauche la grande sur le cadran de ma montre à affichage analogique — parce que le numérique, c’est pour les gens qui ont encore un futur — que le charme rompt. Jusqu’ici, je faisais illusion. J’étais le dandy spectral, le survivant des dancefloors, l’homme qui murmure à l’oreille des enceintes. Et puis, le DJ, un gamin qui porte probablement des couches culottées en Kevlar et dont le prénom contient plus de consonnes que de voyelles, a décidé d'abattre sa carte maîtresse : le remix techno-industriel d’un bruit de perceuse pneumatique couplé à des cris de dauphins sous électrochocs. Le "kick" est tombé. Boum. Pas un "boum" de boîte de nuit, non. Un "boum" de diagnostic médical. Une déflagration qui vient percuter ma cage thoracique avec la subtilité d’un huissier de justice venant saisir les meubles. À 128 battements par minute, mon cœur ne suit plus la cadence, il essaie juste de comprendre s’il doit appeler les pompiers ou s’auto-déclarer en faillite personnelle. On nous a menti sur Cendrillon. Le carrosse qui redevient citrouille, c’est une métaphore de débutant. La réalité est bien plus chirurgicale : à minuit, le carrosse redevient une civière. Mes articulations, qui jusqu’ici maintenaient une neutralité toute helvétique, viennent de déclarer la guerre ouverte. Ma cheville gauche émet un petit craquement sec, un code Morse qui signifie en substance : « Si tu ne t’assois pas dans les trente secondes, je divorce de ton tibia ». Regardez-les, ces invertébrés de vingt ans. Ils swinguent avec une élasticité obscène, leurs colonnes vertébrales ressemblent à des spaghettis al dente, alors que la mienne a désormais la souplesse d’un rail de chemin de fer rouillé. Pour eux, cette musique est une invitation à l’extase ; pour moi, c’est un interrogatoire de la Gestapo sous acide. Les stroboscopes ne sont plus des artifices de fête, ce sont des déclencheurs de crises d’épilepsie larvées qui me font regretter de ne pas avoir souscrit à une assurance dépendance dès la fin de mon CM2. C’est là que l’épiphanie domestique me frappe. Au milieu de cette mare de sueur, d’hormones compressées et de Gin-To à quinze euros qui goûte le lave-glace, une vision mystique m’apparaît : mon canapé. Pas n’importe quel canapé. Celui avec le plaid en polaire qui peluche un peu, celui qui garde l’empreinte de mes fesses comme un saint suaire de la paresse. D’un coup, mon corps ne réclame plus de l'adrénaline, il hurle pour une tisane. Une "Nuit Calme". Un mélange de verveine et de tilleul qui te promet une léthargie proche du coma hydraulique. Je me surprends à fantasmer sur le bruit de la bouilloire — ce sifflement progressif, rassurant, organique — avec plus de ferveur qu’un ado devant un site pornographique. Dans ma tête, le DJ a été remplacé par Véronique Genest. Oui, Julie Lescaut. Je veux un épisode de 1998, un truc avec un générique au saxophone qui sent bon la France qui a peur mais qui dîne à 19h15. Je veux voir Julie résoudre un crime impliquant un trafic de lecteurs de cassettes dans le 92, pendant que je lutte contre le sommeil en sentant la chaleur d'un radiateur en fonte contre mes mollets. C'est une mutation génétique instantanée. Il y a dix minutes, je me voyais encore en Keith Richards du pauvre, prêt à finir la nuit dans un caniveau avec panache. Maintenant, je suis un expert comptable en fin de droits qui s’inquiète du prix du kilowattheure. Le type à côté de moi, dont la mâchoire inférieure semble vouloir partir en exploration indépendante vers son oreille droite, me hurle : « C’EST ÉNORME, LE SON, NON ? ». Je le regarde avec la pitié qu'on réserve aux condamnés à mort. Pauvre enfant. Il croit qu'il s'amuse. Il ne sait pas que dans deux heures, son cartilage entamera une procédure de licenciement économique. « OUAIS, C’EST GÉNIAL ! » je lui réponds, tout en vérifiant discrètement sur l’application de mon téléphone si je n'ai pas oublié de programmer l'enregistrement du documentaire sur la reproduction des bulots sur Arte. L’exagération est mon dernier rempart. Pour ne pas sombrer dans la déprime totale de l’homme qui réalise qu’il préfère le silence d’un cimetière à la playlist d’un festival berlinois, je transforme mon inconfort en une posture intellectuelle. Je ne suis pas fatigué, non. Je suis en "retrait méditatif". Je n'ai pas mal au dos, je subis la "pression atmosphérique de la médiocrité ambiante". Mais le corps, lui, ne ment pas. Mon genou vient d'envoyer un signal d'alerte rouge. Une douleur lancinante, précise, qui me rappelle que l'homme n'a pas été conçu pour rester debout devant un caisson de basses à une heure où même les boulangers commencent à regretter leur choix de carrière. La métamorphose est complète. Je sens mon sang s'épaissir, devenir une sorte de soupe de légumes moulinés. Mes pupilles, agressées par les néons bleus, ne cherchent plus le contact visuel avec une hypothétique partenaire de débauche, elles cherchent la sortie de secours. La sortie de secours. Le Graal. Le portail magique vers le monde des gens qui portent des pyjamas en flanelle. Il y a une dignité pathétique à sortir d'une boîte de nuit à minuit cinq. On croise ceux qui arrivent, les "vrais" fêtards, ceux qui ont encore de la dopamine en stock et des disques intervertébraux fonctionnels. Ils vous regardent comme si vous étiez un déserteur. Je les regarde comme si j'étais un vétéran revenant de l'enfer, les yeux injectés de fatigue, la démarche de John Wayne après une infection urinaire. Dans l'aquarium de vanité, comme je l'appelais plus tôt, je ne suis plus le prédateur. Je suis le poisson rouge qui a besoin qu'on change son eau et qu'on éteigne la lumière. La petite goutte d'eau au bout de mon nez ? Elle a gelé. Ou alors c'est mon cerveau qui fond et qui s'échappe par la voie la plus courte. Je me dirige vers le vestiaire. C’est le moment du dernier affrontement : récupérer sa veste. Le préposé au vestiaire, un type qui a l'air d'avoir été sculpté dans du chewing-gum usagé, me rend mon manteau avec un petit sourire narquois. Il sait. Il voit la défaite dans mon regard. Il voit que je ne vais pas dans un after clandestin, mais que je vais probablement passer vingt minutes à chercher mes clés devant ma porte parce que ma vue de près a décidé de prendre sa retraite anticipée sans me prévenir. Une fois dehors, l'air frais me percute. C'est le réveil du condamné. Le silence de la rue est la plus belle symphonie que j'ai entendue de la soirée. Je marche vers ma voiture — ou vers le premier taxi qui acceptera de transporter un vestige archéologique — en pensant à cette tisane. Verveine-Menthe ? Ou allons-y franchement, soyons fous : Camomille. Avec un sucre. Parce qu'à mon âge, l'audace, c'est de risquer un pic glycémique avant d'aller ronfler devant une rediffusion de "Faites entrer l'accusé". Le carrosse est bel et bien devenu une civière, et vous savez quoi ? Elle est sacrément confortable, cette civière. On peut y allonger ses jambes, fermer les yeux, et oublier que le monde continue de tourner, de vibrer et de transpirer sans nous. Demain, j'aurai mal partout, je me sentirai comme si j'avais été passé à la centrifugeuse par un gang de motards, mais pour l'instant, mon seul objectif est d'atteindre le stade de la position fœtale. Le crématorium attendra. Julie Lescaut, elle, n'attend pas. Elle m'attend sur l'écran cathodique de mes rêves, prête à m'emmener dans un monde où les seuls kicks que l'on reçoit sont ceux des suspects dans les salles d'interrogatoire, et non ceux d'un DJ qui se prend pour un prophète de la tôle froissée. Rideau. Éteignez les stroboscopes. Apportez-moi mes pantoufles. La rockstar est rentrée à l'hospice.

Le Lendemain : Gueule de Bois ou Coma ?

Il est 11h42. À cet instant précis, je ne suis plus un être humain doué de raison, mais un échantillon géologique. Une strate sédimentaire composée de résidus de gin bas de gamme, de sueur rance et de désillusions métaphysiques. Si l’on m’analysait au carbone 14, le scientifique s’écrierait : « Incroyable, c’est une momie, et apparemment, elle a essayé de faire un moonwalk sur du David Guetta avant de s’éteindre. » Ouvrir les yeux est une erreur tactique. C’est une déclaration de guerre à ma propre boîte crânienne. La lumière qui filtre à travers les volets n’est pas une douce caresse matinale ; c’est un interrogatoire de la Stasi. Chaque photon est un petit pointeau laser qui vient perforer ma rétine pour aller graver « Espèce de vieux débris » au fond de mon cortex. À vingt ans, le réveil était une formalité, un simple redémarrage système. À mon âge, c’est une tentative de réanimation sur un patient déjà déclaré cliniquement mort par le SAMU. Tentons un inventaire. Les pieds ? Présents, mais semblent appartenir à un Hobbit ayant marché pieds nus sur des Lego. Les genoux ? Ils émettent un bruit de biscottes qu’on écrase dans un sac plastique à chaque micro-mouvement. Le foie ? Oh, le foie… Il n’est plus là. Il a fait ses valises au milieu de la nuit, laissant un mot sur la table de chevet : « Débrouille-toi, j’ai demandé l’asile politique en Suisse. » Je sens mon sang circuler, et j'ai l'impression qu'on a remplacé mes globules rouges par de la grenaille de plomb et du vinaigre balsamique. Le problème, voyez-vous, c’est que la gueule de bois est devenue un processus administratif. Ce n'est plus une simple déshydratation cérébrale, c’est un dossier de surendettement métabolique. Autrefois, on remboursait la dette avec un cheeseburger et deux heures de sieste. Aujourd'hui, mon corps exige des intérêts usuriers. Pour une soirée terminée à 3 heures du matin, je dois désormais sacrifier trois trimestres de cotisation retraite. C’est la loi de Murphy appliquée à la gériatrie festive : le temps de récupération est inversement proportionnel à la quantité de cartilage restant dans tes vertèbres. Je parlais de coma dans le titre ? On y est presque. C’est ce stade intermédiaire où ton cerveau refuse de charger le système d’exploitation « Dignité.exe ». Tu restes là, fixé sur une tache au plafond, en te demandant si la mort est une option plus confortable que d'aller chercher un verre d'eau. Parce que le verre d'eau, mes amis, c'est l'Everest. C'est une expédition de la dernière chance. Atteindre la cuisine demande une planification logistique digne du débarquement en Normandie. Il faut pivoter le bassin (crac), extraire une jambe de la couette (re-crac), et espérer que l'oreille interne ne décide pas que le sol est en fait le mur de gauche. Et puis, il y a le miroir. Le passage obligé. L’instant de vérité où tu te rends compte que le concept de « charme de la maturité » est une invention de publicitaires pour vendre des crèmes à base de bave d'escargot. Le reflet qui me fixe n’est pas celui d’un fêtard, mais celui d’un témoin oculaire d’une catastrophe nucléaire. J’ai des poches sous les yeux tellement profondes que je pourrais y ranger mes courses de la semaine. Ma peau a la texture d’un vieux sac en kraft oublié sous la pluie, et mes cheveux… disons simplement qu’ils ont décidé de vivre leur propre vie, dans une direction qui évoque le nid de pie d’un galion après une tempête de force 10. « Pourquoi ? » murmure-t-on alors à son propre reflet, tout en essayant de se souvenir si l'on a vraiment essayé d'expliquer la physique quantique au videur de la boîte de nuit. « Pourquoi cette pulsion de mort déguisée en joie de vivre ? » La réponse est simple : l'espoir. L'espoir idiot que, juste pour une nuit, la biologie allait nous oublier. On pensait que si on dansait assez vite, la faucheuse ne verrait pas nos varices. Erreur. La faucheuse adore le disco. Elle attend juste que les basses s’arrêtent pour te présenter la facture, et elle n'accepte pas les chèques-déjeuner. À ce stade de la journée, je réalise que ma vie sociale est désormais soumise à un audit de la Sécurité Sociale. Hier soir, j'étais une rockstar (en tout cas, dans ma tête, entre deux spasmes lombaires). Ce matin, je suis un coût pour la collectivité. Je calcule mentalement le ratio plaisir/souffrance. Hier soir : 4 heures de délire éthylique à hurler des paroles de chansons dont je ne connais que le refrain. Aujourd’hui : 14 heures de survie en milieu hostile (mon appartement), 4 grammes de paracétamol, et une incapacité totale à regarder mon téléphone par peur d'y découvrir des selfies compromettants avec un palmier en plastique. Le diagnostic est sans appel : le coma administratif. Je ne suis pas simplement « fatigué ». Je suis en maintenance prolongée. Mon système immunitaire a envoyé un préavis de grève. Mon estomac traite chaque gorgée d'eau minérale comme une tentative d'assassinat. Et le pire, c'est ce petit sifflement dans les oreilles, ce résidu de sonomètre qui me rappelle que le DJ avait 22 ans, qu'il portait un casque à 600 euros, et qu'il n'en avait strictement rien à foutre que mes tympans soient nés sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing. Alors on s'allonge de nouveau. On se dit que la position fœtale est, après tout, la seule position politique viable passé un certain âge. On attend que les cellules se régénèrent, ce qui, à ce rythme, devrait prendre environ jusqu'à la prochaine élection présidentielle. On regarde le plafond. On écoute le silence, qui est devenu mon genre musical préféré. Julie Lescaut ? Même elle me semble trop énergique à cet instant. Je vais plutôt opter pour un documentaire sur la vie des lichens ou la formation des stalagmites. Quelque chose qui respecte mon nouveau rythme biologique : celui d'un fossile en cours de fossilisation. Et le plus tragique dans tout ça ? C'est que dans trois mois, quand la douleur sera devenue un lointain souvenir et que mon foie aura fini de bouder, je recommencerai. Je remettrai mes chaussures à semelles compensées (pour le confort orthopédique, bien sûr), je lisserai mes trois cheveux restants, et j'irai de nouveau défier les lois de la sélection naturelle. Parce qu'au fond, quitte à finir au crématorium, autant y arriver un peu grillé, bien mariné, et avec une gueule de bois qui prouve qu'on a au moins essayé de ne pas partir en silence. Mais pour l'instant, si vous m'excusez, j'ai une date importante avec une compresse d'eau froide et mon propre gémissement d'agonie. C'est une activité à plein temps qui ne compte pas pour la retraite, mais qui demande un engagement total. Rideau. Laissez-moi décomposer en paix.

Le Crématorium : Le Seul Club où on finit Cendrillon

Regardez-vous bien en face dans le miroir des toilettes du Macumba, entre deux remontées gastriques de vodka-redbull et une coulée de sueur qui ressemble étrangement à du liquide de refroidissement pour moteur diesel. Vous voyez cette lueur d’agonie dans vos pupilles ? Ce petit éclat de « pourquoi suis-je encore debout alors que mes vertèbres hurlent au crime contre l’humanité » ? C’est précisément là, dans cette chaleur moite et saturée d’hormones périmées, que la frontière entre la piste de danse et le four crématoire devient aussi fine qu’un string en lurex. Au fond, nous nous mentons. Nous passons nos samedis soir à faire des répétitions générales pour nos propres obsèques, avec juste un peu plus de basses et moins de chrysanthèmes. Réfléchissez-y deux secondes, si votre cerveau n'est pas encore totalement liquéfié par la techno minimale. Le concept est rigoureusement le même. D’un côté, vous avez le « Macumba Club » ; de l’autre, le « Crématorium des Jonquilles ». Dans les deux cas, on vous demande de faire la queue, on vous filtre à l’entrée, et à la fin, il ne reste de vous qu’un souvenir flou et une vague odeur de grillé. La seule différence notable, c’est que le videur du crématorium est généralement plus poli et qu’il ne vous demandera pas d’enlever vos baskets pour entrer dans le grand néant. Quoique, pour ce que vous allez en faire là-bas... Parlons de la température. Le club, c’est cet espace confiné où trois cents bipèdes en manque de reconnaissance s’agitent dans une atmosphère à quarante degrés Celsius. C'est une sorte de rôtissoire géante où l’on s’auto-arrose de son propre jus de stress. On appelle ça « l’ambiance ». Moi, j’appelle ça une phase de préchauffage. Le crématorium, c’est juste le thermostat poussé à fond, le stade ultime de la soirée « All Inclusive ». Au club, on finit en nage ; au four, on finit en cendres. C’est une progression logique, une simple montée en puissance thermodynamique. Dans les deux cas, vous finissez par vous évaporer, c’est juste une question de rapidité moléculaire. Et cette obsession pour la fumée ? Les boîtes de nuit dépensent des fortunes dans des machines à brouillard pour qu’on ne voie pas la gueule de bois de notre voisin ou l’état de délabrement de notre propre dignité. On danse dans le flou, dans une brume artificielle qui pique les yeux. Au crématorium, la fumée est plus authentique, plus bio, disons. C’est vous, mais sous forme gazeuse. C’est votre dernière apparition en public : un nuage grisâtre qui s’échappe par la cheminée. C’est le "ghosting" ultime. Vous quittez la fête sans dire au revoir, et pour le coup, personne ne pourra vous envoyer un SMS incendiaire le lendemain pour vous demander pourquoi vous êtes parti comme une lâche. Vous *êtes* l'incendie. Le parallèle "Cendrillon" est d'ailleurs d'une justesse chirurgicale. Cendrillon, c’est la meuf qui va en boîte, qui perd une pompe et qui finit par épouser un mec riche. Mais étymologiquement, mes chers amis de la déchéance, Cendrillon, c’est celle qui manipule les cendres. Elle est l’égérie du foyer, la sainte patronne de ce qui reste quand tout a brûlé. En boîte, à minuit, votre carrosse redevient une citrouille et vos chaussures de marque redeviennent des instruments de torture médiévaux. Au crématorium, c’est la même chose, mais sans le prince charmant pour vous ramasser la godasse. À la place, on récupère éventuellement votre prothèse de hanche en titane – le seul truc qui n’aura pas fondu dans la bacchanale thermique. C’est votre dernier bijou, votre ultime accessoire de mode : un morceau de métal stérile dans un vase en céramique moche. Glamour, n’est-ce pas ? Et que dire de la playlist ? En boîte, on subit le dernier hit électro-trash qui martèle votre crâne comme un marteau-piqueur sous amphétamines. Au crématorium, on vous passe souvent du Mozart ou, si votre famille a vraiment mauvais goût, une version acoustique de "Hallelujah" qui donne envie de se réveiller juste pour s'immoler une deuxième fois. Mais dans les deux endroits, le son est fait pour vous empêcher de réfléchir. On ne réfléchit pas quand on danse sur du David Guetta, et on ne réfléchit pas quand on est dans un cercueil en chêne massif (option poignées dorées). Le silence éternel est juste le "chill-out" après une vie de brouhaha inutile. Le personnel, lui aussi, présente des similitudes troublantes. Le DJ et le maître de cérémonie ? Même combat. Ils gèrent le rythme, ils décident quand ça monte et quand ça descend. Le DJ envoie les lasers, le croque-mort envoie les gerbes de fleurs. L’un vous fait lever les bras, l’autre vous les croise sur la poitrine. C’est une chorégraphie, une mise en scène du vide. On fait semblant d’être vivants sur le dancefloor, on fait semblant d’être importants dans le salon funéraire. Au final, on est tous sur la liste VIP de la Grande Faucheuse, et croyez-moi, elle ne prend pas de réservations pour les tables : c'est premier arrivé, premier incinéré. Il y a cette idée fascinante que la boîte de nuit est un lieu de "consommation". On y consomme des verres, de la musique, des rencontres d'une nuit qui ont le goût du plastique chaud. Le crématorium est le lieu de la consommation finale. On y consomme l'individu. C'est le recyclage ultime. On passe de l'état de "client chiant qui veut une coupe gratuite" à celui de "matière minérale inoffensive". C'est un soulagement pour tout le monde, surtout pour votre banquier et votre foie. D'ailleurs, si on poussait le concept HAHA ENGINE jusqu'au bout, on inventerait la "Boîte-Orium". Un concept hybride. Au rez-de-chaussée, on danse. Au sous-sol, on brûle. On utiliserait la chaleur humaine du dancefloor pour alimenter les fours, et la fumée des fours pour alimenter la machine à brouillard. Circuit court. Écologie. "Viens mourir là où tu as vécu, on s'occupe de la playlist." Imaginez le slogan : "Le Crématorium : Le seul club où la sortie est définitive, mais où le vestiaire est gratuit." On y verrait des octogénaires en paillettes s'effondrer sur "I Will Survive" et glisser directement sur un tapis roulant vers leur destin de poussière d'étoile rance. Ce serait honnête. Ce serait sincère. On arrêterait de se mentir avec des crèmes anti-rides et des pilules de magnésium. On accepterait que chaque déhanchement sur "Staying Alive" est une insulte statistique à la mortalité. Parce que c’est ça, le vrai sujet. La chaleur. On cherche la chaleur du contact humain dans l'obscurité stroboscopique pour oublier que le froid nous attend. On s'agglutine, on se frotte, on s'entrechoque comme des atomes en panique dans un accélérateur de particules de banlieue. On veut transpirer, on veut brûler de l'intérieur, parce qu'on sait qu'un jour, ce sera de l'extérieur que ça se passera. On cherche les cendres avant l'heure. On veut finir "Cendrillon", mais sans la robe de bal, juste avec le souvenir d'avoir été, un instant, un truc qui brillait avant de devenir gris. Alors, la prochaine fois que vous sentirez l'odeur de la sueur mélangée au parfum bon marché sur une piste de danse à 4 heures du matin, ne faites pas la fine bouche. Inspirez profondément. C’est l’odeur de la vie qui s’entraîne à devenir un tas de carbone. C’est l’odeur du barbecue humain. On est tous des brochettes en sursis, attendant que le Grand DJ là-haut tourne le bouton du thermostat vers le rouge. Finir en cendres ? Bien sûr. Mais l'important, c'est d'avoir été bien mariné avant. D'avoir bien macéré dans le gin, d'avoir été fumé par les cigarettes des autres, d'avoir été attendri par les échecs sentimentaux et les chutes sur le carrelage gras. On ne veut pas donner au crématorium une viande fraîche et sans saveur. On veut leur livrer un produit fini, une relique bien cuite, un truc qui a du goût. Rien n'est plus triste qu'une cendre de mec qui n'a jamais fait la fête. C'est une cendre fade, une poussière de bibliothèque, un truc qui ne raconte rien. Moi, je veux que mes cendres sentent encore un peu la tequila et le regret. Je veux que celui qui dispersera mes restes se dise : « Purée, même mort, il a encore la gueule de bois. » C'est ça, la vraie magie de Cendrillon. On part de rien, on brille un soir sous les projecteurs, et à minuit, paf, on retourne à la poussière. Le cycle est bouclé. La boîte et le four, c’est la même boîte, c’est juste que l’une a des enceintes JBL et l’autre a une isolation thermique de haute performance. Dans les deux cas, on y entre avec des espoirs de grandeur et on en ressort un peu plus léger, que ce soit du portefeuille ou de l'âme. Alors, servez-moi un dernier verre, montez le son de cette infâme soupe auditive, et laissez-moi danser jusqu'à ce que mes articulations fassent le bruit d'un sac de noix concassées. Si je dois finir en poussière, je veux que ce soit une poussière d'étoile filante qui a percuté un bar à shots de plein fouet. Rideau. Chauffez le four, j’arrive. Mais laissez-moi finir ce gin-tonic, je déteste gaspiller, c'est mauvais pour le karma et ça pollue l'urne.
Fusianima
Un Pied en Boîte l'Autre au Crématorium
★ HOT
Dr Sarcasme

Un Pied en Boîte l'Autre au Crématorium

NOTE
0 avis
PAGES
71
≈ 7h de lecture
CHAPITRES
13
progression inline
LECTURES
0
cette année

Regardez-moi cette file d’attente. On dirait une reconstitution historique de la chute de l’Empire romain, mais avec des vestes en simili-cuir et une odeur persistante de Baume du Tigre qui lutte courageusement contre le sillage de l’eau de Cologne bon marché. On est là, sous les néons agressifs de...

Dans le même univers