Vivre au Crochet des Cons qui Regardent
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Regardez-moi bien. Non, plus près. Zoomez sur cette pommette. Vous voyez ce reflet satiné, ce fini « perle de rosée du matin » qui capte la lumière des projecteurs à 4000 euros l'unité ? Ce n’est pas de la génétique. Ce n'est pas le résultat d'une vie saine passée à boire de l'eau détox en lisant Ma...
La Redevance : L'Impôt de Solidarité avec mon Maquilleur
Regardez-moi bien. Non, plus près. Zoomez sur cette pommette. Vous voyez ce reflet satiné, ce fini « perle de rosée du matin » qui capte la lumière des projecteurs à 4000 euros l'unité ? Ce n’est pas de la génétique. Ce n'est pas le résultat d'une vie saine passée à boire de l'eau détox en lisant Marc-Aurèle. C'est du pognon. C'est votre pognon. C'est le fruit de votre labeur, de vos heures supplémentaires à l’usine de boulons ou de vos après-midis à remplir des tableurs Excel pour un patron qui ne connaît pas votre prénom.
Pendant que vous grelotez sous une couette en synthétique parce que le prix du kilowatt-heure vous donne des sueurs froides (les seules chaleurs que vous pouvez vous offrir), sachez que vous participez à une œuvre humanitaire d'une importance capitale : le lissage brésilien de mon brushing.
C’est le concept même de la Redevance. Enfin, on l’appelle « contribution à l’audiovisuel public », parce que « taxe sur la pauvreté pour financer la poudre de riz des nantis » ça passait mal aux tests marketing. Mais au fond, c’est un pacte de solidarité. Vous renoncez au confort élémentaire — comme l’eau chaude ou une alimentation non transformée — pour que, chaque soir à vingt heures, une créature surnaturelle à la peau lisse vienne vous expliquer, avec une empathie scriptée, que « la période est difficile pour les Français ».
Est-ce que vous réalisez le coût d’une telle mise en scène ? Un maquilleur de plateau de haut vol, c’est comme un ingénieur à la NASA, mais avec plus de pinceaux. On ne parle pas ici d’étaler un peu de Terracotta achetée chez Sephora pendant les soldes. On parle de restructuration faciale. Pour que mon visage ne ressemble pas à un sac plastique froissé après une nuit de débauche au champagne payé par vos impôts, il faut des couches de primer, de correcteur, de fond de teint HD, de fixateur, et une dose de spray fixant capable de boucher le trou de la couche d'ozone à lui seul.
Votre facture d'EDF a triplé ? Je compatis. Vraiment. Mais comprenez qu'une seule séance de « glow-up » avant mon entrée en plateau coûte environ l'équivalent de trois mois de chauffage pour un T3 à Limoges. C’est une question de priorités. Qu’est-ce qui est le plus important pour la nation ? Que Monsieur Dupont puisse se laver les fesses à 38 degrés, ou que la France puisse s’enorgueillir d’avoir un présentateur dont le front ne brille pas sous les néons ? La réponse est dans la question. L’élégance est un service public. La dignité visuelle de l’élite est le dernier rempart contre la barbarie. Si je commençais à ressembler à mon public — c’est-à-dire à un figurant de *The Walking Dead* qui aurait raté son casting — le pays s'effondrerait.
Imaginez l'angoisse. Vous rentrez chez vous, il fait 12 degrés dans votre salon, vous mangez des pâtes au sel parce que le beurre est devenu un produit de luxe, et vous allumez la télé. Si là, vous tombez sur un type qui a les cernes jusqu'aux genoux, les cheveux gras et le teint grisâtre de celui qui n'a pas vu la lumière du jour depuis le traité de Maastricht, vous allez déprimer. Vous allez vous dire : « Merde, même lui est dans la dèche ». Et là, c'est l'anarchie. Les gens descendent dans la rue. Les guillotines ressortent.
Alors que si je suis là, étincelant, les dents tellement blanches qu’elles pourraient servir de phares pour les paquebots en détresse, je vous envoie un message d’espoir. Je suis votre idéal. Je suis la preuve vivante que l’argent circule encore, même s'il fait un détour un peu brutal par ma loge maquillage au lieu de finir dans votre chaudière. Je suis votre délégué au bien-être par procuration. Quand vous payez votre redevance, vous n’achetez pas de l’information. Vous achetez le droit de regarder quelqu'un qui n'a pas vos problèmes. C'est du voyeurisme d'État, et c'est magnifique.
On me demande souvent : « Mais n’as-tu pas honte d’exhiber ce brushing parfait, ce tombé de veste impeccable, devant des gens qui ne peuvent plus s’acheter de viande ? »
Honte ? Mais mes chéris, c’est tout le contraire ! C’est un sacerdoce. Vous croyez que ça m’amuse, moi, de passer deux heures par jour à me faire tapoter le visage avec des éponges en silicone par un intermittent du spectacle qui sent l'eucalyptus ? Vous croyez que c’est agréable de porter une laque si puissante que si je m’approche d’une bougie, je transforme le studio en remake d’Hiroshima ?
Je le fais pour vous. Pour que vous ayez quelque chose de beau à regarder pendant que vous grelotez. Je suis votre fleur dans le désert. Votre oasis de fond de teint dans un océan de factures impayées.
Et puis, parlons franchement : l’eau chaude, c’est surfait. C’est une habitude de petit-bourgeois du vingtième siècle. La douche froide, c’est excellent pour la circulation, ça raffermit les tissus, ça donne un coup de fouet. En vous privant de chauffage, je vous aide à rester toniques. Tandis que moi, sous les projecteurs, je transpire. Je souffre de la chaleur pour vous. Les 2000 watts qui me frappent le cuir chevelu pour que mes mèches blondes (payées par la dotation publique) ressortent bien à l’écran, c’est une torture. Nous sommes dans une répartition équitable de la souffrance : vous avez le froid, j’ai le chaud. C’est ça, la cohésion sociale.
Parfois, je croise des gens dans la rue. Ils ont l’air hagard, ils tiennent des sacs de courses vides, ils ont le nez rouge de rhume permanent. Ils me regardent avec des yeux ronds, comme s'ils voyaient une apparition. Je leur fais un petit signe de la main, un geste gracieux, calculé, qui a été répété avec un coach en communication (également sur votre facture). Je vois bien ce qu’ils pensent : « Oh, regardez comme il est beau, comme il sent bon le luxe et l’impunité ». Et je vois une petite étincelle briller dans leurs yeux larmoyants. C’est la fierté. La fierté de savoir que leur argent est bien placé. Ils se disent : « Je n'ai peut-être pas de quoi payer ma taxe foncière, mais j'ai contribué à cette mèche rebelle qui retombe si divinement sur son sourcil gauche ».
C’est le miracle de la redevance : transformer la misère individuelle en splendeur collective.
D'ailleurs, pour la prochaine saison, on réfléchit à augmenter la taxe. On a besoin de nouvelles caméras 8K. Vous ne vous en rendez pas compte, mais la 4K commence à montrer les pores de ma peau. Et ça, c’est inacceptable. Le peuple ne doit pas savoir que j’ai des pores. Le peuple doit croire que je suis constitué de pixels de soie et de crème de caviar. Si vous voyez une ride, la confiance en l'institution est brisée. Si vous voyez un point noir, c'est la porte ouverte aux théories du complot. « Si le présentateur a un point noir, est-ce que le PIB est vraiment en hausse ? » Vous voyez le danger.
Alors, la prochaine fois que vous recevrez votre avis d'imposition, ne voyez pas ça comme une spoliation. Voyez ça comme un abonnement à un spectacle permanent où le personnage principal, c'est moi, et le décor, c'est votre dénuement qui met en valeur ma réussite. Posez votre chèque, éteignez votre radiateur, et admirez le travail de mon coiffeur. Il coûte une blinde, mais avouez que le résultat a plus de gueule que votre vieux chauffe-eau qui fuit, non ?
Allez, un petit effort. La solidarité, c'est maintenant. Et n'oubliez pas de sourire devant votre écran : on a installé des petits capteurs pour vérifier que vous appréciez mon teint. On ne voudrait pas que tout cet argent soit dépensé pour des ingrats.
Salaires de Stars, Budget de Nation : Le Smic est une Notion Abstraite
J'ai récemment dû demander à mon assistant personnel de me définir le concept de « Smic ». Il m'a répondu, avec cette petite hésitation gênée de celui qui a encore un compte au Crédit Agricole, que c’était le « Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance ». J’ai ri. De bon cœur. « De croissance » ? Pour qui ? Pour la taille des mites dans le porte-monnaie du boulanger ? J’ai d’abord cru que c’était une marque de yaourt bulgare ou, au mieux, une petite ville sinistrée du centre de la France où l’on fabrique des trombones. Quand il m’a donné le chiffre, j’ai cru à une erreur de virgule. J’ai pensé que c’était le budget hebdomadaire pour les lingettes rafraîchissantes du plateau, ou peut-être le prix d’une demi-douzaine de macarons chez Pierre Hermé quand on oublie de demander la remise « influenceur ».
Mais non. Des gens — de vrais gens, avec des chaussures à lacets et des abonnements Netflix — vivent avec ça pendant trente jours. C’est fascinant. C’est comme apprendre qu’il existe des poissons qui vivent sans lumière à 4000 mètres de profondeur : on admire la performance biologique, mais on n'a aucune envie de partager leur appartement.
Comprenez-moi bien : pour moi, le Smic est une notion abstraite, une sorte de concept métaphysique, comme l’infini ou la fidélité en politique. Dans mon monde, un « petit mois », c’est quand mon cachet ne me permet pas de racheter une île secondaire et que je dois me contenter d’une nouvelle Porsche. Pourtant, ma fiche de paie ressemble au budget défense d’un pays balte. Et pourquoi ? Parce que je possède un don rare, un talent que même les plus grands neurochirurgiens nous envient : je sais lire un texte qui défile sur une vitre sans avoir l'air d’un enfant de huit ans qui découvre le mot « anticonstitutionnellement ».
On appelle ça le « métier ». Mais le vrai terme, c'est « braquage légal avec option maquillage ».
Prenez un attaquant du PSG. Le type court quatre-vingt-dix minutes, se prend des coups de crampons dans les tibias, risque la rupture des croisés à chaque accélération et finit en sueur devant un public qui l’insulte dès qu’il rate un contrôle. C’est épuisant. Moi ? Je suis assis dans un fauteuil ergonomique qui coûte le prix de votre Twingo. Je ne transpire jamais — le maquilleur intervient à la moindre perle d’humidité pour tamponner mon front avec une éponge en soie de Licorne. Mon seul risque professionnel, c’est une conjonctivite à cause des projecteurs ou une entorse de la langue sur un nom de famille polonais. Et pourtant, à la fin du mois, mon virement bancaire a le même nombre de zéros qu’une dette de guerre.
Vous trouvez ça injuste ? C’est parce que vous ne comprenez pas la technicité de l’« Air Concerné ».
L’Air Concerné, c’est le sommet de l’évolution humaine. C’est cette capacité surnaturelle à annoncer une catastrophe humanitaire au Soudan avec une ride de sourcil exactement calibrée à 4,2 millimètres, tout en pensant très fort au fait que le chef de plateau a oublié de mettre des myrtilles bio dans ma loge. C’est un art total. Si je parais trop triste, vous changez de chaîne parce que c’est déprimant. Si je parais trop joyeux, Twitter demande ma démission pour insulte à la mémoire des victimes. Il faut être dans le « gris émotionnel de luxe ». Un mélange subtil de « Je compatis avec votre misère » et de « Mon tailleur est de chez Armani ».
Chaque millimètre de ce sourcil froncé coûte environ 15 000 euros à la production. C’est un investissement. Vous ne payez pas pour l’information — l’information est gratuite, elle traîne sur Google — vous payez pour que je l’enrobe dans une aura de prestige qui vous donne l’impression, à vous qui mangez des pâtes au beurre devant l’écran, de participer à un événement historique.
Imaginez l’effort psychologique : je dois vous parler de l’inflation, du prix de l’essence qui explose et de la difficulté de boucler les fins de mois, tout en portant à mon poignet une montre dont le seul remontoir pourrait financer une cantine scolaire pendant trois ans. C’est de la haute voltige. Je vous regarde droit dans les yeux, à travers la caméra, et je prends un ton grave pour dire : « Le pouvoir d’achat des Français est au plus bas. » À ce moment précis, je sais que mon chauffeur m’attend en bas avec le moteur allumé pour m’emmener dîner dans un endroit où l'on ne sert que des choses qui n'ont pas de prix sur la carte. Si ça, ce n'est pas du génie dramatique, je ne sais pas ce qu'il vous faut. Je mérite chaque centime, ne serait-ce que pour ne pas éclater de rire en prononçant le mot « sobriété énergétique ».
La sobriété, c’est pour vous. C’est un concept charmant, très « rustique », comme le pain au levain ou les toilettes sèches. Pour moi, la seule sobriété acceptable, c’est celle de mon décor : épuré, minimaliste, mais avec des matériaux qui coûtent le PIB de la Creuse.
Parfois, je m’amuse à faire des calculs. Si on ramenait mon salaire horaire à la minute, je gagne l’équivalent d’un caddie plein chez Leclerc toutes les soixante secondes. Pendant que je vous dis « Bonsoir à tous », j'ai déjà gagné de quoi payer votre facture d'électricité annuelle. Le temps que je termine les titres, j'ai remboursé le crédit de votre cuisine intégrée. C’est un sentiment de puissance assez grisant. Je suis une sorte de divinité païenne que vous nourrissez avec votre temps de cerveau disponible. Chaque seconde que vous passez à regarder ma cravate est une pièce d'or qui tombe dans mon escarcelle.
On me dit souvent : « Mais n’avez-vous pas honte de gagner autant pour lire un prompteur ? » Honte ? Pourquoi ? Est-ce que le diamant a honte de coûter plus cher que le gravier ? Nous sommes dans une économie du spectacle, mes chéris. Le gravier, c'est vous. Vous êtes nombreux, vous êtes partout, vous servez de base. Le diamant, c'est moi. Je suis rare, je brille, et si vous me marchez dessus, c'est vous qui avez mal.
D’ailleurs, le salaire de star est une nécessité de sécurité publique. Imaginez si j’étais payé au Smic. Je serais obligé de prendre le métro. Vous imaginez ma tête, celle que vous voyez chaque soir en 4K avec un filtre de beauté, compressée entre une aisselle humide et un sac à dos Quechua ? La nation s'effondrerait. Le prestige de l’État tient à la brillance de mon brushing. Si le présentateur du journal ressemble à son public, alors le public se rend compte que l'information est aussi merdique que sa propre vie. Mon salaire est le dernier rempart contre l'anarchie. Je suis riche pour que vous puissiez croire que tout va bien, ou du moins, que quelqu'un, quelque part, s'en sort merveilleusement bien.
C’est une forme de philanthropie, quand on y réfléchit. Je suis votre idéal de réussite par procuration. Quand vous me voyez, vous ne voyez pas un homme qui lit des phrases écrites par d’autres, vous voyez la preuve vivante que l’argent existe encore et qu’il circule — bon, d'accord, il circule surtout vers mon compte aux Bahamas, mais il bouge ! C’est un signe de vitalité économique.
Alors, cher spectateur, quand tu sentiras cette petite pointe d’aigreur en entendant les rumeurs sur mes émoluments, rappelle-toi une chose : lire « Le chômage baisse de 0,1% » avec une conviction qui ferait passer un mensonge de vendeur de voitures d'occasion pour une vérité biblique, ça demande une absence totale de scrupules qui vaut bien quelques millions. On ne paye pas ma voix, on paye mon cynisme. Et croyez-moi, sur le marché actuel, le cynisme est une matière première bien plus précieuse que le gaz naturel.
Allez, remets une bûche dans la cheminée — ah non, c'est vrai, c'est trop cher. Contente-toi de te frotter les mains devant la chaleur de mon sourire cathodique. Ça ne coûte rien, et c’est tout ce que tu peux t'offrir. Bonsoir.
La Maison de la Radio : Le Plus Beau Spa de France
Franchir le seuil de la Maison de la Radio, ce n’est pas entrer dans un centre de production d’information, c’est pénétrer dans le premier centre de thalassothérapie financé par ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un abonnement à Basic-Fit. Bienvenue dans la « Maison Ronde », ce gigantesque donut architectural où le vide central n’est rien d’autre que la métaphore parfaite du contenu de nos émissions de 17 heures.
Regardez cette moquette. Touchez-la. Enfin non, ne la touchez pas, vous la saliriez avec vos mains chargées de graisse de moteur ou de désespoir social. Cette moquette est une œuvre d’art. On raconte qu’elle a été tissée avec les cheveux de vierges scandinaves nourries exclusivement au lait d'amande bio. L’épaisseur est telle que si un stagiaire tombe par terre, on ne retrouve son corps que trois mois plus tard, au moment du grand dépoussiérage bisannuel. Le prix au mètre carré ? Disons simplement que si l’on revendait le tapis du couloir menant au bureau de la direction, on pourrait racheter la Creuse, payer les dettes de tous les agriculteurs du département, et il resterait encore assez d’argent pour offrir un iPhone en or massif à chaque chômeur de Guéret.
Mais l’argent public, c’est comme la cellulite sur les cuisses d’une héritière : ça ne se voit que si on regarde de trop près, et de toute façon, c’est payé par les autres.
Le véritable génie de cet endroit, c’est son atmosphère. Avez-vous remarqué ce silence ? Ce n'est pas le silence du travail acharné, c’est le silence ouaté d’un spa de luxe à Courchevel. Ici, on ne parle pas, on « chuchote avec pertinence ». On ne court pas après l’info, on attend qu’elle vienne s’échouer sur les rivages de notre conscience de gauche caviar, entre deux gorgées d’un thé matcha dont le prix ferait suffoquer un smicard.
Les studios ? Parlons-en. Ce ne sont pas des lieux d’enregistrement, ce sont des caissons de privation sensorielle pour bourgeois en quête de sens. L’acoustique est si parfaite qu’on peut entendre le bruit de l’ego d’un chroniqueur de France Inter se dilater en temps réel. C’est un son très particulier, un genre de froissement de soie mélangé au bruit d'un bouchon de champagne qu'on fait sauter avec une condescendance polie. On y parle du « peuple » avec la même curiosité scientifique que si l'on étudiait une espèce de lémurien en voie de disparition, tout en s’assurant que la climatisation est réglée sur 22 degrés pile, car le progressisme, ça donne des bouffées de chaleur.
Le « service public », dans cette enceinte, prend une dimension mystique. C'est l'art de convaincre le contribuable qu'il est indispensable de financer des débats de trois heures sur « La place du genre dans la poterie moldave du XIVe siècle » pour sauver la démocratie. Et pendant que vous, cher spectateur, vous vous demandez si vous allez pouvoir remplir votre réservoir de diesel, nous, nous déambulons dans les couloirs circulaires — parce que la ligne droite, c'est trop agressif, trop phallique, trop « monde d'avant » — en planifiant notre prochain séminaire de réflexion sur la précarité, organisé bien sûr dans une villa à l'Île de Ré.
La cantine — pardon, le « foyer » — est le point culminant de cette visite guidée. Vous ne trouverez pas ici de mystérieux hachis parmentier à la viande de cheval de réforme. Non. On y sert des graines qui ont probablement plus de diplômes que vous. C’est un festival de quinoa équitable, de tofu déconstruit et de légumes « oubliés » (qu’on aurait d'ailleurs mieux fait d’oublier vu le goût de terre cuite). C’est le seul endroit au monde où l’on peut voir un journaliste qui gagne 8 000 euros par mois se plaindre de la qualité du sel de Guérande devant un buffet subventionné par la redevance d’une caissière de chez Lidl.
Et les gens ! Ah, la faune de la Maison Ronde... On y croise des créatures fascinantes. Des hommes en col roulé noir qui portent des lunettes de designer scandinave, dont la monture coûte le prix d'un rein au marché noir. Ils ont tous cet air fatigué, ce fardeau invisible sur les épaules. C’est dur, vous comprenez, de porter la vérité universelle toute la journée. C’est épuisant d’être le phare de la pensée dans un océan d’ignorance périurbaine. Parfois, pour se détendre entre deux « cartes blanches », ils vont au studio 104 pour écouter un orchestre philharmonique jouer une œuvre atonale que personne ne comprend, mais que tout le monde applaudit parce que ne pas aimer, ce serait avouer qu’on est un beauf qui regarde TF1.
La Maison de la Radio est une forteresse circulaire conçue pour que la réalité n’y pénètre jamais. Les murs sont si épais qu’ils bloquent non seulement les ondes parasites, mais aussi les cris de protestation, les bruits de la rue et les questions gênantes sur l'utilité réelle de la moitié des effectifs. C’est un écosystème fermé. Une bulle de savon dorée qui flotte au-dessus de Paris, alimentée par la vapeur d'eau de nos propres certitudes.
Parfois, je m’arrête au milieu d’un couloir, je ferme les yeux et je respire l’odeur de la moquette. Ça sent l'argent qui n'a pas besoin d'être gagné. Ça sent le confort protégé par décret ministériel. C’est une odeur enivrante, bien plus forte que n’importe quel parfum Chanel. C’est l’odeur de la pérennité aux frais de la princesse — ou plutôt, aux frais de celui qui regarde la princesse à travers sa lucarne de télévision en mangeant des pâtes au beurre.
Alors, quand vous passerez devant ce grand bâtiment en béton, ne voyez pas un bureau de radio. Voyez un temple de la relaxation intellectuelle. Voyez un spa où l’on se masse l’esprit avec des concepts fumeux pendant que vous vous massez les pieds après dix heures de service en salle. Et surtout, ne soyez pas jaloux. Il faut bien que quelqu’un se dévoue pour vivre dans le luxe afin de vous raconter, avec une compassion à peine feinte, à quel point votre vie est difficile. C’est ça, la magie du service public : on dépense votre argent avec une élégance que vous n’aurez jamais, et on vous demande de nous remercier pour le spectacle.
Allez, je vous laisse, j'ai un rendez-vous pour un gommage à l'argile de sémantique structurale. C'est offert par la maison. Votre maison. Enfin, celle que vous payez, mais où vous n'êtes pas invité. Bonne écoute !
Le Producteur Délégué : L'Homme qui ne Fait Rien pour Très Cher
Si vous avez déjà eu la curiosité malsaine de rester devant votre écran jusqu’à la fin d’une émission — juste après le moment où l’animateur vous a promis une « suite exceptionnelle » qui s’avère être un reportage sur la reproduction des acariens en milieu urbain — vous avez vu son nom. Il apparaît en dernier, dans une police de caractère légèrement plus grasse que celle des techniciens qui ont réellement transpiré, souvent précédé d’une mention qui sonne comme une promesse biblique : « Produit par ».
C’est lui. Le Producteur Délégué.
Dans la chaîne alimentaire de l’audiovisuel, le producteur délégué est l’équivalent du lion de mer : il est gras, il fait beaucoup de bruit pour rien, il passe l’essentiel de sa journée à se dorer la pilule sur des rochers payés par vos impôts, et tout le monde se demande à quoi il sert, à part à prouver que l’évolution a parfois de l’humour. Le titre est d’ailleurs un chef-d’œuvre de sémantique. « Délégué ». Tout est là. C’est un homme qui a délégué jusqu’à sa propre fonction respiratoire. S’il pouvait déléguer le fait de mâcher son saumon gravelax à un stagiaire sous-payé, il le ferait, mais il garde cette tâche pour lui par pur amour de l’art.
Le producteur délégué est la seule créature sur Terre capable de facturer quarante mille euros une « réflexion stratégique sur la verticalité du contenu » alors qu’en réalité, il a passé sa matinée à choisir entre trois nuances de beige pour le canapé du plateau. Et attention, pas n’importe quel beige. Un beige « engagé ». Un beige qui « raconte une histoire ». Un beige qui, au prix du mètre linéaire, pourrait rembourser la dette publique du Gabon.
Sa compétence principale ? L’ubiquité spatio-temporelle de l'inutile. Il est partout où l'on ne fait rien, et nulle part où l'on travaille.
Entrez dans son bureau. C’est un sanctuaire de la vacuité luxueuse. Il n’y a pas de papier sur le bureau — le papier, c’est pour ceux qui écrivent, et écrire est une activité de prolétaire intellectuel. On y trouve une pile de magazines d'architecture ouzbek, une lampe qui coûte le prix de votre voiture, et un diffuseur de parfum d’ambiance qui sent « la rosée du matin sur un scénario de Godard ».
Le producteur délégué ne travaille pas, il « déjeune ». C’est sa fonction biologique primaire. Le déjeuner est au producteur délégué ce que la chasse est au guépard : une question de survie, mais avec plus de beurre blanc. C’est là que se prennent les grandes décisions. C’est entre le plat de résistance bio-sourcé et le café équitable à douze euros que se décide l’avenir de votre soirée télévisée. C’est là qu’il lâche cette phrase historique qui justifie son salaire de ministre : « Et si on remplaçait le présentateur par quelqu’un de plus… transverse ? ».
Le mot « transverse » est l’outil préféré du producteur. C’est un mot magique. Ça ne veut rien dire, mais ça permet d’annuler un contrat de vingt personnes d’un simple mouvement de fourchette.
Mais ne vous y trompez pas, sa vie est un enfer de logistique fine. Car le producteur délégué est, avant tout, l’homme qui sait quel traiteur sert le meilleur champagne bio sans sulfites. C’est une expertise cruciale. Vous ne vous rendez pas compte de la pression qu’implique la gestion d’un buffet de lancement pour une série documentaire sur la vie des bergers dans le Larzac. Si les petits fours ne sont pas en harmonie avec la ligne éditoriale, c’est tout l’édifice de la culture française qui s’effondre. Imaginez : servir du mousseux industriel à une assemblée de cadres de France Télévisions ? C’est le licenciement immédiat, et c’est bien normal. On a une éthique, merde.
Quand il ne mange pas, le producteur délégué « valide ». C’est une activité intense qui consiste à regarder un travail fini, à froncer les sourcils de manière inspirée, et à dire : « C’est bien, mais il manque un truc. Un truc plus… disruptif. »
Le technicien, qui n’a pas dormi depuis trois jours pour monter le sujet, demande alors : « Disruptif comment ? »
Et là, le producteur délégué sort son arme secrète : le silence de génie. Il regarde le plafond, réajuste son écharpe en cachemire (qu’il porte même en intérieur, car l’air conditionné est l’ennemi de la pensée créative), et répond : « Tu sais de quoi je parle. Fais-moi une proposition. Je repasse après mon gommage. »
Et il repart, laissant derrière lui une traînée de parfum coûteux et une équipe au bord de l’AVC. C’est ça, la magie de la production. C’est l’art de s’approprier le talent des autres en leur expliquant que s’ils ont réussi, c’est grâce à la « vision globale » que vous avez insufflée en passant deux coups de fil depuis votre yacht (loué par la boîte de production, bien sûr, pour des raisons de « synergie maritime »).
Le producteur délégué est aussi un grand humaniste. Il adore « le public ». Il en parle tout le temps. « Le public veut du vrai », dit-il en s'essuyant les lèvres avec une serviette qui coûte votre loyer hebdomadaire. Pour lui, le public est une entité abstraite, une sorte de masse floue et un peu collante qu’il observe de loin, à travers les vitres teintées de sa berline allemande. Il est convaincu de comprendre vos besoins mieux que vous-même. Vous voulez de l’information ? Non, vous voulez de « l’infodivertissement narratif ». Vous voulez du sport ? Non, vous voulez une « expérience immersive axée sur l’humain ».
Et vous allez payer pour ça. Oh que oui.
Parce que le plus beau tour de magie de cet homme, ce n'est pas d'exister, c'est de se faire financer. C’est là que le concept de « vivre au crochet » prend tout son sens. Dans le privé, si vous ne produisez rien, vous finissez par vous faire repérer. Dans l’audiovisuel financé par la redevance ou les subventions, ne rien faire est une preuve de noblesse. Plus vous êtes inutile, plus vous êtes indispensable à l'équilibre du système. Le producteur délégué est le lubrifiant social qui permet à l’argent de glisser du compte en banque du contribuable vers les restaurants étoilés sans jamais rencontrer l’obstacle d’un résultat tangible.
Il est le garant de « l'exception culturelle ». Et l'exception, c'est lui. Il est exceptionnellement payé pour une contribution exceptionnellement invisible.
Parfois, pour se donner des airs de bosseur, il organise une « séance de brainstorming ». C’est un moment fascinant. Il réunit six créatifs payés au lance-pierres et leur demande d’avoir des idées « hors du cadre ». Pendant que les pauvres hères s'écharpent pour inventer un concept de jeu télévisé qui ne soit pas une insulte à l'intelligence humaine, le producteur délégué, lui, vérifie ses mails. Il a reçu une notification cruciale : sa livraison de caviar de citron est arrivée.
À la fin de la réunion, il se lève, ramasse les trois meilleures idées, les met dans son sac en cuir tanné par des vierges aveugles, et conclut : « On tient quelque chose. Je vais en parler à la chaîne. On va appeler ça : "Le Concept". C’est sobre. C’est nous. »
Deux mois plus tard, vous voyez l’émission à la télé. C’est nul. C’est bruyant. C’est vide. Mais dans le générique, le nom du producteur délégué brille, majestueux. Il a réussi son pari : il a transformé votre argent en néant, tout en prélevant une commission de 30 % pour « frais de structure ».
Alors la prochaine fois que vous recevrez votre avis d'imposition ou que vous subirez une coupure pub pour une assurance obsèques, ayez une pensée émue pour lui. Ne soyez pas aigris. Dites-vous que grâce à vous, un homme, quelque part dans un restaurant du 7ème arrondissement, est en train de renvoyer une bouteille de vin parce qu’elle manque de « rondeur sémantique ».
C’est votre contribution à l’art. C’est votre obole à la grande église de l’Inutilité Majestueuse. Et franchement, voir un type pareil ne rien faire avec autant de panache, n'est-ce pas le plus beau des spectacles ? C'est presque du génie. Le génie de celui qui a compris que dans un monde de cons qui regardent, le roi est celui qui sait se faire payer pour les regarder regarder.
Sur ce, je vous laisse. J'ai un Producteur Délégué qui m'attend. Il veut que je réécrive ce chapitre parce qu'il trouve que le mot "saumon" n'est pas assez "rupturiste". Il préférerait "esturgeon déconstruit". Et vous savez quoi ? Il a raison. Ça coûte plus cher.
Notes de Frais : Quand le Caviar Devient une Fourniture de Bureau
Le commun des mortels, celui qui pointe à l’usine ou qui s’excite sur un tableur Excel pour payer son crédit revolving, pense qu’une fourniture de bureau est un objet inanimé, généralement en plastique, qui sert à produire du travail. Quelle indigence intellectuelle. Quelle tristesse de l’esprit. Pour l’élite dont nous parlons, pour ce parasite de haut vol qui plane au-dessus de vos têtes en lâchant de temps en temps une petite fiente de mépris, la « fourniture de bureau » est un concept fluide, presque quantique. C’est un état d’esprit.
Le caviar, par exemple. Si vous le mangez chez vous, seul, devant une rediffusion de *Questions pour un champion*, c’est un luxe ostentatoire (et un signe de dépression nerveuse). Mais si vous le dégustez au Grand Véfour en expliquant à un stagiaire terrorisé que « la texture du grain rappelle la granularité du marché de l’audiovisuel en zone EMEA », alors là, mes amis, nous changeons de dimension. Ce n’est plus de l’esturgeon, c’est du consommable. C’est du toner pour l’âme. C’est une « aide à la réflexion stratégique ». Et comme toute aide à la réflexion, elle est déductible. Bienvenue dans l'art de la Note de Frais, cette littérature de fiction que personne ne lit, mais que tout le monde finance.
Prenons un cas d’école. Vous avez envie d’aller à Saint-Tropez. Pourquoi ? Parce que le rosé y est plus frais, que le sable y est plus blond et que vous avez une irrésistible envie de vérifier si votre mépris pour la plèbe est toujours intact après un hiver à Paris. Le problème : votre banquier a commencé à souligner vos découverts en rouge, une couleur qu’il juge sans doute « rupturiste » lui aussi. La solution : le Séminaire de Réflexion sur la Diversité.
Comment transformer un week-end de débauche au Byblos en acte militant pour la tolérance ? C’est ici que votre génie sémantique entre en jeu. Le billet de train (ou de jet, soyons sérieux, l’empreinte carbone est une notion de pauvre) devient un « déplacement impératif pour étude sociologique en milieu hétérogène ». Car oui, à Saint-Tropez, il y a des gens très différents : des Russes, des influenceuses Dubaïotes et même, parfois, un autochtone qui nettoie les piscines. Si ce n’est pas de la diversité, je ne sais pas ce qu’il vous faut.
Une fois sur place, chaque dépense doit être soigneusement requalifiée. La suite avec vue sur mer ? Un « laboratoire d’observation des flux migratoires saisonniers ». Le jéroboam de Château d’Esclans à 800 euros ? Une « dotation de fluides pour brainstorming collaboratif ». Et le pourboire de 200 euros laissé au voiturier pour qu’il ne raye pas votre Porsche de fonction ? Une « contribution directe au maintien de l’emploi local en zone de tension ».
Vous voyez le tableau ? Vous n’êtes pas en train de vous dorer la pilule. Vous êtes en mission. Vous êtes le Jean Moulin du cocktail de crevettes.
Le secret, chers auditeurs de ce naufrage magnifique, réside dans le flou. Un comptable, c’est comme un T-Rex : ça ne voit que ce qui bouge. Si vous lui présentez une facture claire avec écrit « Langoustines et Champagne », il va rugir. Mais si vous lui donnez un reçu griffonné avec la mention « Frais de représentation – Colloque : L’Invisibilisation des Minorités dans le Luxe Français », il va tamponner sans même lever les yeux de son sandwich jambon-beurre. Pourquoi ? Parce qu’il a peur. Il a peur de paraître inculte. Il a peur de passer pour le « con qui regarde » et qui ne comprend pas la portée intellectuelle de votre démarche.
J’ai connu un Producteur de flux — appelons-le Jean-Hubert, pour préserver son anonymat et parce qu’il porte sûrement des mocassins à glands — qui avait réussi à faire passer l’achat d’un cheval de polo sur sa société de production. Comment ? En le déclarant comme « Support de communication organique à haute mobilité ». Le cheval ne jouait pas au polo, non. Il incarnait « la noblesse du message audiovisuel ». Chaque sac d’avoine était facturé comme des « frais de maintenance de l’infrastructure de diffusion ». C’était sublime. Quand le fisc a fini par pointer son nez, Jean-Hubert a expliqué, avec une larme à l’œil, que le cheval était une métaphore vivante de la redevance télé : il coûte cher, il ne sert à rien, mais il a une belle crinière. Il a eu un non-lieu. Le génie, je vous dis.
Le séminaire sur la diversité à Saint-Tropez est le test ultime de votre capacité à parasiter le système avec élégance. Imaginez la scène. Vous êtes à la Voile Rouge (ou ce qu'il en reste dans votre imaginaire de parvenu). Vous portez un lin blanc tellement fin qu'on peut lire votre cynisme à travers. Autour de vous, vos collaborateurs — c’est-à-dire votre maîtresse et votre coach de Pilates — discutent de la « déconstruction du privilège blanc » en commandant une troisième assiette de truffes.
— « Tu penses qu'on est assez inclusifs, là ? » demande la coach en ajustant son bikini à 400 balles.
— « Absolument, répondrez-vous. Regarde, on a commandé du vin de Provence. On soutient l'agriculture régionale. C'est de l'éco-responsabilité sociale. Note ça en "frais d'audit environnemental". »
C’est là que le système atteint son apogée. Vous ne trichez pas. Vous réinventez la réalité. Vous offrez aux chiffres une chance de devenir de la poésie. Chaque ligne de votre note de frais est un vers d’un poème dédié à la crédulité humaine.
Et si d’aventure, un petit contrôleur tatillon vient vous demander pourquoi votre « Séminaire de Réflexion » s’est déroulé exclusivement entre 14h et 04h du matin dans des établissements qui servent de la vodka avec des cierges magiques, vous sortez la carte maîtresse : l’Immersif.
« Cher Monsieur, pour comprendre la diversité, il faut s’immerger dans toutes les couches de la société. Même les plus superficielles. Surtout les plus superficielles. C’est une étude sur le vide. Et le vide, Monsieur, c’est ce qu’il y a de plus difficile à cartographier. Ça demande énormément de ressources. Principalement des ressources liquides. »
Le contrôleur repartira, la tête basse, en s'excusant presque de ne pas avoir votre hauteur de vue. Il retournera à son bureau gris, dans sa banlieue grise, pour manger son yaourt nature devant les infos de 20h, pendant que vous, vous signerez la note de votre prochain « Atelier sur la Résilience Urbaine » (un voyage à Courchevel, parce que le froid, ça forge le caractère, et la résilience, c'est très tendance cet automne).
N’ayez aucun remords. Ces gens qui vous regardent, ces contribuables qui s’indignent derrière leur écran, ce sont eux les véritables complices. Ils adorent ça. Ils veulent savoir que quelque part, un type est assez brillant, assez audacieux, assez monstrueusement égoïste pour transformer une bouteille de Cristal Roederer en « fourniture de bureau indispensable au bon fonctionnement du service ». Ça leur donne un sujet de conversation à la machine à café. Ça leur donne une raison de se lever le matin : la haine de l’autre est le moteur de leur existence. Vous êtes leur carburant. Vous êtes leur star.
Dites-vous bien une chose : le monde est une gigantesque note de frais que Dieu a oublié de vérifier. Tant que le tampon « Validé » est humide, continuez de commander du caviar. Si on vous pose des questions, dites que c’est pour tester la résistance des œufs face à la pression sociale.
Sur ce, je dois vous laisser. Je viens de recevoir une livraison de « papier de luxe pour imprimante haute définition ». C’est curieux, ça ressemble à des draps en soie de chez Hermès. Mais le bon de livraison est formel : c’est du consommable. Et mon lit a un besoin urgent de mise à jour logicielle. À bientôt, les gueux. On se voit à la plage, j’y organise une « conférence sur la réfraction de la lumière sur les surfaces dorées ». Apportez votre crème solaire, c’est déductible si vous écrivez « écran de protection contre l’agressivité visuelle » sur le ticket.
Le Mépris en Prime Time : On vous Adore (mais Payez et Taisez-vous)
Posez ce paquet de chips premier prix et essuyez-vous les doigts sur votre canapé en velours côtelé, j’ai une révélation à vous faire. Regardez-moi bien. Enfin, regardez l’objectif de la caméra 4K qui me filme, car mes yeux sont actuellement protégés par des verres filtrants qui coûtent le prix de votre Twingo, destinés à m’épargner la lumière bleue et, accessoirement, l’éclat trop vif de votre médiocrité.
Bienvenue dans mon loft. Ne vous en faites pas pour la moquette, elle est en laine de vigogne albinos, elle ne craint pas votre regard envieux, elle est habituée à être piétinée par des gens qui ont un code PIN à six chiffres sur leur cave à vin. Aujourd’hui, nous allons aborder la discipline reine de la survie moderne : la proximité simulée. Ou, pour le dire avec la poésie de mon conseiller fiscal : comment leur chier à la gueule en leur faisant croire que c’est de la pluie de bénédictions.
Le secret pour parler au « petit peuple » quand on vit dans un bocal de verre suspendu au-dessus du smog urbain, c’est la Sincérité Désarmante. C’est un muscle. Il faut le travailler. Il faut être capable de dire « Je vous comprends, je suis comme vous » sans que votre Rolex ne se mette à rire de façon audible.
L’autre jour, j’étais sur un plateau télé — vous savez, cet endroit où l’on maquille la vérité avec la même truelle que celle utilisée pour masquer les cernes des présentateurs cocaïnés. Le sujet ? « La fin du mois et le prix du beurre ». Un grand classique, indémodable, comme le cancer ou les chaussettes blanches. En face de moi, une dame avec un gilet jaune fluorescent (très mauvais pour le teint, j’ai failli faire une crise d’épilepsie chromatique) m’expliquait qu’elle devait choisir entre chauffer sa maison et nourrir ses gosses.
Je l’ai regardée avec mes yeux « Spécial Empathie ». C’est un regard que j’ai bossé devant mon miroir en écoutant la bande-originale de *La Liste de Schindler*. J’ai posé ma main sur mon cœur — juste au-dessus de ma chemise sur mesure à 600 balles — et j’ai dit : « Madame, je sais ce que c’est. Moi aussi, ce matin, j’ai eu une panne d’eau chaude dans ma salle de sport privée. La vulnérabilité est universelle. »
Le silence qui a suivi n’était pas de l’incompréhension, c’était de la sidération. Et la sidération, mes amis, c’est le terreau de l’audimat. Tant qu’ils sont bouche bée, ils ne peuvent pas mordre. Ils absorbent votre arrogance comme une éponge absorbe du champagne renversé sur un yacht : avec une sorte de gratitude désespérée.
Pour parler au peuple, il faut utiliser des mots de « base ». Ne dites pas « optimisation fiscale », dites « système injuste ». Ne dites pas « je m’enrichis sur votre temps de cerveau disponible », dites « je crée du lien ». C’est le lexique du berger qui explique aux moutons que la tonte, c’est juste une coupe de cheveux estivale gratuite pour leur confort personnel.
La clé, c’est de transformer votre luxe en une sorte de sacerdoce. Je ne vis pas dans un loft à 4 millions d’euros par plaisir, voyez-vous. Non. Je le fais pour vous montrer que c’est possible. Je suis votre phare. Votre motivation. Je suis le poster de motivation « Hang in there » avec le petit chat, sauf que le chat porte un costume Armani et qu’il possède des parts dans une mine de lithium au Congo.
Si je n’étalais pas ma réussite avec cette insolence décomplexée, que vous resterait-il pour nourrir vos fantasmes de loto ? Rien. Vous seriez obligés de vous regarder dans la glace sans le filtre Instagram de mes vacances aux Maldives. Je suis un service public, merde ! Payez votre redevance mentale et remerciez-moi de ne pas vous facturer l’oxygène que je respire au-dessus de votre niveau de pollution.
Le « petit peuple » adore qu’on lui parle de « valeurs ». C’est un mot magique. Ça ne coûte rien, ça ne se mange pas, mais ça remplit le vide entre deux publicités pour des yaourts qui font faire caca. Quand je suis à l’antenne, je sature l’espace de « dignité », de « mérite » et de « solidarité ». C’est mon triptyque gagnant. Je leur dis que la vraie richesse est intérieure. C’est tellement plus pratique. Si la richesse est intérieure, ils n’ont pas besoin de la mienne, n’est-ce pas ? C’est une forme de recyclage spirituel : je garde l’or, je leur laisse la lumière divine. 100% de marge, zéro stock.
Parfois, un stagiaire un peu trop frais, qui croit encore que le journalisme sert à informer, me demande en coulisses : « Mais vous n’avez pas honte ? ». Je le regarde avec la tendresse qu’on réserve aux animaux qui vont bientôt être euthanasiés. « Honte de quoi, mon petit ? De gagner en une minute ce que ton père a mis trente ans à épargner pour se payer une coloscopie ? La honte est une taxe sur les pauvres. Les riches ont remplacé la conscience par un abonnement premium à l’indifférence. »
Il faut comprendre la psychologie du gueux : il ne veut pas vous guillotiner, il veut être invité à votre table. Alors, de temps en temps, je jette une miette. Je fais un tweet sur la « beauté des choses simples » en prenant en photo un verre de cristal rempli d’eau de source des Alpes (livrée par hélicoptère, mais l’eau est simple, elle n’a pas de paillettes d’or dedans, c’est mon côté ascète). Les commentaires pleuvent : « Quel homme humble », « Il a su rester proche des réalités ». Bien sûr que je suis proche des réalités. Je les regarde à travers mes jumelles Swarovski depuis mon balcon. C’est une perspective très précise.
Et puis, il y a le direct. Le Prime Time. Ce moment sacré où l’on communie dans la bêtise cathodique. Je m’adresse à vous, là, derrière l’écran, avec ce ton de confidence, comme si on était ensemble au bistrot. Mais un bistrot où la bière coûte 45 euros et où on ne sert pas de cacahuètes parce que c’est vulgaire.
« Je vous aime », je lance ça à la caméra. Et c’est vrai ! Je vous aime comme un parasite aime son hôte. Sans vous, je devrais travailler. Vous imaginez l’horreur ? Pointer ? Avoir un patron qui s’appelle « Monsieur Bernard » et qui sent le tabac froid ? Non, je préfère être mon propre patron et vous avoir comme actionnaires passifs de ma vanité.
Le plus drôle, c’est quand je vous explique comment économiser. Moi, dont la facture d’électricité pour chauffer ma piscine intérieure équivaut au PIB d’un petit pays d’Afrique, je vous donne des « astuces anti-crise ». « Éteignez vos multiprises », « achetez des marques distributeurs ». C’est mon moment de comédie préféré. C’est comme si un vampire donnait des conseils pour soigner une anémie. Et vous notez ! Vous prenez des notes sur vos petits carnets à spirales en vous disant que, décidément, je suis un bon bougre.
La sincérité désarmante, c’est l’arme absolue parce qu’elle annule la critique. Si je vous dis « Oui, je suis riche, oui je m’en fous de vos problèmes, mais regardez comme ma cravate est bien nouée », vous êtes désarçonnés. L’honnêteté du cynisme est la seule forme de vérité que vous supportez encore, car elle vous évite de réfléchir à votre propre complicité. Vous regardez, donc vous payez. Vous payez, donc j’existe. C’est un contrat de mariage où je suis celui qui dépense la dot et vous celle qui fait la vaisselle en espérant que je vais remarquer que vous avez mis du rouge à lèvres.
Bon, je vous laisse, mon livreur de truffes vient de sonner à l’interphone vidéo haute définition. Je vais devoir abréger cette séquence d’empathie, l’odeur du champignon à 3000 euros le kilo commence à saturer l’air filtré de mon salon et ça me donne des envies de mépris encore plus féroces.
Restez connectés, ne changez pas de chaîne. Surtout, continuez à croire que si vous travaillez dur et que vous éteignez vos veilles de téléviseurs, vous finirez par vous asseoir à côté de moi. C’est le plus beau mensonge que je vous ai jamais vendu, et le pire, c’est que vous en redemandez.
Allez, sans rancune, les gueux. On se retrouve après la pub pour une leçon sur comment « s’épanouir dans la sobriété heureuse » tout en portant des chaussures en cuir de crocodile de luxe. N’oubliez pas de liker, de partager et de payer votre abonnement. Le mépris, ça coûte cher en entretien, et ma piscine ne va pas se remplir de champagne toute seule.
La Grève : Le Seul Moment où le Programme est Écoutable
C’est un phénomène qui devrait normalement me pousser au suicide professionnel, ou au moins à une remise en question existentielle profonde si j’avais encore une once d’éthique, mais comme mon amour-propre est aussi blindé que le coffre-fort de mon agent, je préfère en rire depuis ma terrasse chauffée. Avez-vous déjà remarqué ce qui se passe quand les techniciens de la chaîne décident de croiser les bras ? Quand le syndicat Sud-Rail de l’audiovisuel décide que, pour une sombre histoire de tickets resto ou de temps de parole de l’extrême-gauche, il est temps de couper le sifflet aux génies de mon espèce ?
Il se passe un miracle. Un événement biblique, une épiphanie médiatique que personne n’ose nommer : l’audience grimpe. Ou, au pire, elle se stabilise dans une béatitude que mes émissions « premium » n'atteindront jamais.
Le concept est fascinant. On remplace mon émission culturelle à trois millions d’euros le plateau — celle où j’invite des philosophes à col roulé qui s'écoutent parler du « vide post-moderne » pendant que vous vous demandez si vous avez assez de batterie pour finir votre partie de Candy Crush — par une boucle musicale de secours. Un disque rayé de lounge-jazz ascendant ascenseur, ou une playlist de trois chansons de variété française tombées dans le domaine public, le tout sur une image fixe représentant une mire de couleur ou une photo pixélisée de la Tour Eiffel.
Et là, c’est le drame pour mon ego : vous restez. Mieux que ça, vous respirez.
La playlist de grève, c’est le seul moment de la journée où la télévision arrête de vous agresser les neurones à coups de jingles épileptiques et de chroniqueurs payés à la saillie méchante. C’est le seul moment où le service public, ou même la chaîne privée la plus vulgaire, remplit enfin sa mission originelle : vous foutre une paix royale. Vous êtes là, devant votre écran, à écouter une version bossa-nova de *La Foule* d'Édith Piaf jouée au synthétiseur Bontempi, et vous vous dites : « Tiens, c’est pas si mal, finalement. On n'entend plus ce connard. »
Ce « connard », c’est moi. Et le pire, c’est que je vous comprends.
Imaginez l’ironie du sort. Nous passons des mois à concevoir des concepts « disruptifs », à recruter des « talents » dont le seul mérite est d’avoir plus de dents que de vocabulaire, à peaufiner des éclairages qui effacent mes cernes de cocaïnomane mondain, tout ça pour que le public préfère un silence entrecoupé de flûte de pan. C’est l’ultime camouflet de la plèbe. Le technicien en grève, avec sa merguez et son gilet rouge, est en train de faire une meilleure programmation musicale que mon directeur d'antenne qui palpe 15k par mois.
Le « Disque de Secours », c’est l’anti-matière de la télévision moderne. Il n’y a pas de publicité (puisque les régies sont en PLS), pas de placement de produit pour des compléments alimentaires à base de bave d'escargot, pas de débat stérile sur le port du burkini dans les piscines municipales de l'espace. Il n’y a que… de la musique de hall d'hôtel. Et vous adorez ça. Vous la laissez en fond sonore pendant que vous repassez vos chemises ou que vous engueulez vos gosses. C'est devenu votre « safe space ». La grève est le seul moment où la télé devient enfin un service d'utilité publique : un bruit blanc qui couvre le vide de vos existences sans essayer de vous vendre une assurance obsèques.
J’ai consulté les rapports d’audience Médiamétrie lors de la dernière grève générale. C’est à pleurer de rire. À 20h15, au lieu de subir mon éditorial cinglant sur la « nécessaire résilience des classes moyennes face à l’inflation » (écrit depuis mon duplex de 200m²), les gens sont restés devant une boucle de 4 minutes de jazz-fusion moldave. Le pic d’audience a eu lieu à 20h22, précisément au moment où le technicien a dû faire une fausse manip et qu’on a entendu un bruit de micro qui tombe et un type jurer en arrière-plan. Les réseaux sociaux se sont enflammés : « Enfin du vrai ! », « Quelle authenticité ! », « Ça change des discours formatés ! ».
Vous êtes tellement désespérés par le spectacle permanent de notre suffisance que le moindre pet foireux d’un intermittent du spectacle en grève vous semble être une performance de l’Art Contemporain.
Et parlons de ces « émissions culturelles » que je vous sers le reste de l'année. Vous savez, celles où je reçois un écrivain dont le livre s'appelle *Le Cri de la Mouette au Petit Matin* et qui nous explique pendant quarante minutes que « l'écriture est un acte de résistance face à la finitude ». On sait tous les deux que vous ne lirez jamais ce bouquin. On sait tous les deux que je ne l’ai pas lu non plus (mon assistant m’a fait une fiche de trois lignes, et j'ai surtout regardé les photos de l'auteur pour voir s'il était assez télégénique). On est dans un simulacre de savoir, une partouze de vanité où chacun fait semblant d'être intelligent pour que vous, de l'autre côté du verre, vous vous sentiez un peu moins bêtes par osmose.
Mais quand la grève arrive, le masque tombe. Plus besoin de faire semblant. La playlist de secours, elle, ne prétend rien. Elle est honnête dans sa médiocrité. Elle ne cherche pas à vous élever, elle cherche juste à boucher le trou. Elle est le McDo de l'oreille : c’est gras, c’est répétitif, mais ça ne vous demande aucun effort de mastication intellectuelle. Et Dieu sait que vous détestez mâcher.
J’ai un ami producteur qui, après avoir vu les courbes d'audience d'une journée de grève, a sérieusement suggéré en comité de direction de supprimer tous les animateurs — moi compris — et de ne diffuser que des images de feu de cheminée avec du Chopin en boucle. Il a failli être licencié pour « réalisme excessif ». On ne peut pas laisser la vérité éclater à ce point : si on vous laissait le choix entre un expert en géopolitique et une vidéo de chatons qui tombent d'un canapé sur fond de Vivaldi, les experts finiraient tous au Pôle Emploi en moins d'une semaine.
La vérité, chers téléspectateurs, c’est que nous sommes les parasites de votre temps de cerveau disponible, mais le parasite a besoin de faire du bruit pour justifier sa ponction. La musique de grève, c’est le silence de la tique qui a fini de pomper. C’est apaisant, n’est-ce pas ? De ne plus m’entendre vous dire quoi penser, quoi acheter, ou pour qui voter ? De ne plus subir mon sourire ultra-bright qui vous rappelle à chaque seconde que vous, vous avez des dents jaunes et un crédit sur 25 ans ?
Parfois, je m'imagine à la place du programmateur de secours. Le type est dans un sous-sol aveugle, entouré de machines qui clignotent, il boit un café lyophilisé dégueulasse et il choisit au hasard « Piste 14 - Ambiance Détente Tropicale ». À ce moment précis, il a plus de pouvoir sur votre bien-être psychologique que n'importe quel Premier Ministre. Il est le dealer de votre tranquillité. Il appuie sur "Play" et, instantanément, la tension artérielle de la France chute de trois points. Les gens arrêtent de tweeter des insultes, ils s'assoient, ils regardent la mire, et ils flottent.
C’est le syndrome de Stockholm de la télécommande. Vous adorez que nous vous prenions en otage avec nos programmes débiles, mais vous ressentez une joie indicible quand vos geôliers font grève.
Alors, profitez-en. La prochaine fois que vous verrez ce bandeau défiler en bas de l’écran — *« En raison d’un mouvement social, nous ne sommes pas en mesure de diffuser votre programme habituel »* — ne soupirez pas de déception. Souriez. C’est un cadeau qu’on vous fait. C’est le seul moment de la semaine où le contenu de votre téléviseur est à la hauteur de votre intelligence : c’est-à-dire qu’il ne demande rien, ne propose rien, et se contente d’exister sans vous insulter.
Mais rassurez-vous, les négociations syndicales finissent toujours par aboutir. On finit toujours par leur lâcher leurs 0,5 % d'augmentation et leur prime de panier. Pourquoi ? Parce que le système a besoin que je revienne. On ne peut pas laisser les gens trop longtemps devant une playlist de secours. Vous pourriez finir par réaliser que vous n’avez pas besoin de nous. Vous pourriez finir par éteindre la télé et, je ne sais pas, parler à votre conjoint ? Lire un vrai livre ? Sortir marcher ?
Quelle horreur. Le chaos social commence par une playlist de grève réussie.
Heureusement pour mon compte en banque, la musique s'arrêtera demain. Je serai de retour, poudré, arrogant, prêt à vous servir votre dose quotidienne de mépris culturel emballé dans du papier cadeau. Vous râlerez, vous direz que je suis insupportable, que la télé c’était mieux quand il n’y avait que de la flûte de pan hier après-midi... mais vous regarderez.
Parce qu'au fond, la musique de secours vous rappelle trop le vide de votre propre existence. Et ça, c’est encore plus terrifiant que de m’écouter parler.
Allez, je vous laisse, mon livreur de truffes s’impatiente et le disque de secours de mon salon est une version originale de 1954 que vous ne pourriez même pas vous offrir avec dix ans d'épargne. Je vais l'écouter en pensant à vous, qui attendez avec impatience que je revienne vous insulter dès la fin du conflit social.
Restez devant l'image fixe, les gueux. C’est encore là que vous êtes les plus dignes.
Chauffeurs Privés : Parce que le Métro, c'est pour les Téléspectateurs
Imaginez un instant, si vous en avez la force cérébrale entre deux épisodes de télé-réalité, que je doive poser ma main — une main soignée, hydratée au lait de licorne et habituée à ne signer que des contrats à six chiffres — sur une barre de métal graisseuse dans la ligne 13. Rien que d’y penser, j’ai une éruption cutanée qui remonte le long de mon avant-bras gauche. C’est ce que mon dermatologue de l’avenue Montaigne appelle « l’urticaire prolétarienne foudroyante ». C’est une pathologie très sérieuse qui frappe l’élite dès que le taux d’humidité humaine par mètre carré dépasse le seuil de tolérance de la décence.
Le métro, pour un cadre de l’audiovisuel ou une tête d’affiche de mon calibre, n'est pas un moyen de transport. C’est un concept abstrait, une sorte de zone de non-droit souterraine où l’on entasse les figurants de la vraie vie en attendant qu’ils rentrent chez eux pour allumer leur poste et nous regarder briller. C’est une fosse septique à ambitions déçues, parfumée au kebab froid et à la pluie acide.
Pour vous, le RER B est une fatalité, un chemin de croix quotidien entre votre banlieue grise et votre open-space grisâtre. Pour moi, c’est un décor de film d'horreur de série B. Quand je vois les images de bousculades sur les quais à la télévision (pendant que je réajuste ma cravate en loge), j’ai la même réaction que devant un documentaire animalier sur les gnous traversant une rivière infestée de crocodiles : c’est fascinant de sauvagerie, un peu triste, mais je suis surtout soulagé d’être du bon côté de l’écran.
Le chauffeur privé n’est pas un luxe, mes chers amis à Navigo. C’est une mesure d’hygiène publique. C’est un cordon sanitaire mobile qui sépare mon génie de votre promiscuité.
Ma journée commence là, dans le cuir « pleine fleur » d’une berline allemande qui sent le succès et le désodorisant au bois de santal. Mon chauffeur, appelons-le Thierry — parce qu’ils s’appellent tous Thierry ou Jean-Claude dans mon imaginaire, par pur souci de simplification hiérarchique — est mon gardien du temple. Thierry est un expert en évitement. Il connaît les rues de Paris comme un chirurgien connaît l’anatomie d’un patient fortuné. Il sait éviter les artères bouchées par vos manifestations pour le pouvoir d’achat, ces moments gênants où vous essayez de nous expliquer que la vie est chère alors que le prix du caviar Beluga n’a pratiquement pas bougé cette année.
À l’arrière, je suis dans un caisson d’isolation sensorielle. Les vitres teintées sont une invention divine. Elles me permettent de vous voir sans que vous ne puissiez me voir. C’est le privilège ultime du voyeur médiatique : je vous observe courir sous la flotte, vos parapluies bas de gamme se retournant au moindre coup de vent, vos visages marqués par la fatigue de ceux qui doivent *vraiment* travailler pour vivre. Et là, je ressens une bouffée de gratitude. Si vous n’étiez pas aussi misérables dans les transports en commun, vous n’auriez pas autant besoin de la dose de rêve frelaté que je vous injecte chaque soir entre deux pages de pub pour des yaourts qui aident à digérer votre propre existence.
L’idée même de toucher un ticket de métro me terrifie. Ce petit bout de carton magnétique est probablement porteur de toutes les maladies de la pauvreté : la mélancolie, l’épargne salariale et l’envie de voter. Mon système immunitaire, habitué aux buffets des cocktails de lancement et à l'air filtré des plateaux climatisés, s'effondrerait instantanément. Un jour, par pur défi narcissique, j’ai approché une station de métro à moins de dix mètres. J’ai immédiatement senti mes sinus s’enflammer. L’odeur… cette odeur de freinage d’urgence mêlée à la sueur de ceux qui ont peur d’être en retard pour un pointage. C’est une attaque chimique.
Et puis, il y a la faune. Les usagers.
Vous avez remarqué comme vous avez tous l’air d’avoir été dessinés par un caricaturiste dépressif ? Ce mélange de fatigue grise et de résignation. Dans le métro, personne ne sourit, sauf les fous et les pickpockets. Et moi, je ne peux pas être mêlé à ça. Ma fonction sociale est de vous faire croire que le monde est coloré, dynamique et plein de promesses (si vous achetez les produits de mes annonceurs). Je ne peux pas arriver sur un plateau de télévision en ayant l’odeur d’un wagon de la ligne 4. Ce serait une trahison. Le public veut que je sois pur, que je sois l’incarnation d’une vie qu’il ne possédera jamais. Si je sens le métro, je redeviens l’un des vôtres, et personne ne veut regarder un miroir qui pue le tunnel.
Le chauffeur privé est aussi un rempart contre la réalité. Parfois, Thierry fait l’erreur de laisser la fenêtre entrouverte à un feu rouge. C’est là que le monde réel tente de s’engouffrer. Le bruit d’un marteau-piqueur, l’insulte d’un cycliste en leggings qui se prend pour le sauveur de la planète, ou pire, le regard d’un piéton qui me reconnaît. Ce regard est un mélange de haine pure et d’admiration servile. « Oh, c’est le type de la télé ! » semble-t-il dire, alors qu’il s’apprête à traverser sous la pluie pour aller prendre son bus. Je remonte la vitre électriquement. Le bruit sourd du joint d’étanchéité qui se referme est le plus beau son du monde. C’est le son de la ségrégation réussie.
Certains de mes confrères, plus démagos ou en pleine crise de « proximité », essaient parfois de faire croire qu’ils sont comme vous. Ils se font prendre en photo une fois par an dans le métro, avec un sourire crispé de otage qui essaie d'envoyer un signal de détresse avec ses paupières. « Regardez, je suis proche du peuple ! » Non, mon vieux, tu es juste en train de faire un safari dans le tiers-monde urbain. Tu as pris trois gardes du corps en civil pour t’assurer qu’aucun « fan » ne vienne t’étouffer avec ses problèmes de fin de mois.
Moi, j’assume. Mon arrogance est mon armure. Mon mépris est mon oxygène.
Le métro, c’est pour les téléspectateurs, car c’est là que se cultive le manque. C’est dans l’inconfort de la promiscuité, dans l’attente interminable d’une rame qui n’arrive pas, que vous forgez cette frustration magnifique qui vous rend si réceptifs à mes conneries. Plus votre trajet est un enfer, plus ma présence à l'écran doit être un paradis de pacotille. Vous avez besoin de voir mes dents blanches et mon costume parfaitement coupé pour oublier que vous avez le coude de votre voisin dans les côtes et que quelqu’un vient de renverser son café tiède sur vos chaussures de soldes.
Et puis, soyons honnêtes, si nous prenions les transports comme vous, qui ferait rêver qui ? Si je devais me battre pour une place assise, je n’aurais plus l’énergie de vous mépriser avec classe. Je serais aigri de la mauvaise manière. Je serais aigri comme un comptable, pas comme une idole.
Alors, demain matin, quand vous descendrez dans votre boyau de béton, que vous sentirez le courant d'air froid vous fouetter le visage et que vous vous accrocherez à cette barre de métal pleine de germes, ayez une pensée pour moi. Je serai à ce moment précis dans un bouchon sur les quais de Seine, confortablement installé dans mon cocon de cuir, en train de regarder par la fenêtre les gouttes de pluie glisser sur la carrosserie. Je serai peut-être en train de choisir quelle insulte sera la plus percutante pour l'émission de ce soir, ou simplement en train de m'admirer dans le miroir de courtoisie.
Sachez que mon bien-être est financé par votre temps de cerveau disponible. Chaque seconde que vous passez à subir le métro est une seconde où vous rêvez d'évasion. Et l'évasion, c'est moi qui la vends.
Thierry vient de mettre la climatisation sur 21 degrés. C'est la température exacte de la supériorité sociale. Allez, circulez les gueux, il y a une rame qui arrive. Ne la ratez pas, vous seriez en retard pour payer ma prochaine berline.
L'Entre-Soi : Le Grand Tournoi de Tennis des Copains d'Abord
Bienvenue dans le saint des saints, là où le maquillage cache non seulement les cernes de nos nuits trop courtes au Montana, mais aussi l’absence totale de conviction derrière nos envolées lyriques. Vous nous voyez à l’écran, les traits tirés par une fausse inquiétude, débattant du « déchirement du tissu social » ou de la « fin de la civilisation occidentale ». Vous vous dites : « Oh, regardez comme ils souffrent pour nous ! ». Détrompez-vous, bande de naïfs. Nous ne souffrons pas. Nous jouons au tennis.
Le plateau de télévision est notre court central. Les projecteurs nous chauffent le cuir chevelu comme un soleil de juillet à Roland-Garros. Sauf que nos balles sont des punchlines prémâchées par des assistants payés au lance-pierre, et que nos raquettes sont des égos tellement hypertrophiés qu'ils ont besoin de leur propre code postal.
Prenez l’invitation. C’est la première étape du tournoi. Ça commence par un SMS à 10h30 : « Dis, mon vieux, j’ai un créneau sur le "Grand Naufrage" ce soir. On parle de la paupérisation des classes moyennes. Ça te dit de venir dire que c’est la faute à l’Europe/aux riches/aux pauvres/aux trottinettes ? ». Je réponds : « Seulement si tu me laisses placer mon bouquin sur la déliquescence de l’âme française ». Deal. On s’adore. On se déteste devant les caméras parce que c’est ce que vous achetez, mais dès que le voyant rouge s’éteint, on se demande si le vernissage de jeudi sera aussi ennuyeux que le précédent.
C’est le principe de l’invitation circulaire : je t’invite pour que tu m’invites afin que nous puissions, ensemble, expliquer à des gens qui gagnent le SMIC que la vie est une vallée de larmes. C’est une forme de consanguinité intellectuelle, mais avec de meilleures coupes de cheveux.
Le rituel commence toujours en loge maquillage. C’est là que la magie opère. On y croise Balthazar, l'éditorialiste qui a un avis sur tout, du prix du blé en Ukraine à la psychologie des influenceuses Dubaïotes. Balthazar est en train de se faire poudrer le nez pour ne pas briller — la seule chose qu’on ne nous pardonne pas à la télé, c'est de briller par la sueur, jamais par l'absence d'idée.
— « Alors Balthazar, prêt pour le match ? » je lance en enfilant ma chemise de combat à 300 euros.
— « Oh, tu sais, je vais faire le coup du "déclinisme constructif". Ça marche toujours. Et toi ? »
— « Moi, je vais jouer la carte de l’indignation outrée. Je vais taper sur la table à 20h12 précise. Ça booste les audiences de fin de premier quart d'heure. »
Puis, vient le moment crucial. L'instant de vérité. La commande de sushis.
On ne peut pas décemment expliquer que le monde s’écroule le ventre vide. Alors, pendant que le stagiaire — une espèce de larve humaine en CDD qui rêve de devenir nous et qu’on traite avec le mépris qu’on réserve aux meubles Ikea — nous apporte la carte, on discute de l’effondrement de la biodiversité.
— « Non, pas de thon rouge pour moi, c’est une espèce protégée, c’est immoral », décrète une chroniqueuse dont le sac à main en crocodile a coûté le PIB du Laos. « Prends-moi plutôt un plateau de California Rolls saumon-avocat. Et n’oublie pas le gingembre, j’ai besoin d’énergie pour hurler contre la mondialisation sauvage. »
Et voilà le tableau : quatre ou cinq "experts" en tout, attablés autour d'une boîte en plastique noir, baguettes en main, trempant du riz vinaigré dans de la sauce soja sucrée en préparant les phrases qui vont vous faire peur ce soir. On commande pour deux cents euros de sushis — facturés à la chaîne, donc à vous — tout en peaufinant nos arguments sur la nécessaire sobriété énergétique. C'est ça, le génie français : savoir apprécier la finesse d'un sashimi de sériole tout en préparant un plaidoyer pour le retour à la bougie pour les autres.
Le tournoi commence. Le générique retentit. C’est une musique anxiogène, un truc qui suggère que si vous ne restez pas, vous allez rater l’apocalypse.
L’animateur, qui a le sourire d’un requin sous cocaïne, lance la première balle : « Le pays est au bord du gouffre, les Français n’en peuvent plus ! Qu’en pensez-vous ? »
C’est le service. Je monte au filet. Je prends mon air le plus sombre, celui que j’appelle « Le Regard du Prophète en Col roulé ».
— « Voyez-vous, c’est une insulte à l’intelligence des citoyens ! » je m’exclame.
Balthazar renvoie la balle :
— « Je vous trouve bien péremptoire ! C’est une analyse de comptoir ! »
Magnifique revers de la main gauche. Le public adore. Sur Twitter, les "cons qui regardent" s’écharpent déjà. Certains disent que je suis un génie, d'autres que je suis une ordure. Peu importe, tant qu'ils orthographient mon nom correctement. Chaque insulte est une goutte de nectar qui vient nourrir mon futur contrat d'édition.
On s’engueule. On se coupe la parole. On fait des moues dédaigneuses. On utilise des mots compliqués comme « paradigme », « systémique » ou « disruption » pour que vous vous sentiez assez stupides pour ne pas éteindre votre poste. Si vous compreniez qu’on ne dit rien, vous iriez lire un livre ou, pire, parler à vos voisins. Mais tant que vous restez hypnotisés par notre ballet de faux-semblants, la monnaie tombe.
À 20h45, coup de théâtre : la pause publicitaire.
Le voyant s’éteint. Le silence retombe instantanément, comme une nappe de brouillard.
— « Pas mal, ta sortie sur l’aliénation numérique, Balthazar. Très percutant », je dis en vérifiant mes notifications sur mon iPhone 15 Pro Max.
— « Merci. Dis, tu me passes le wasabi ? Il en reste un peu. Et au fait, tu as vu ma chronique dans l’Hebdo ce matin ? »
— « Géniale. J’ai rien compris, donc c’était forcément brillant. On se voit chez le ministre demain soir ? »
— « Bien sûr. Il paraît que le traiteur est exceptionnel. »
Retour plateau. On reprend nos masques de tragédie grecque. On finit le tournoi par une "conclusion" qui n'en est pas une, un truc flou du genre : « L'avenir est incertain, mais il est de notre devoir de rester vigilants ». C’est la balle de match. On se serre la main virtuellement, on range nos raquettes, et on sort du studio en se demandant si on n'a pas laissé trop de sauce soja sur nos fiches.
Vous, derrière votre écran, vous éteignez la télé avec une boule au ventre. Vous vous sentez mal, inquiets, un peu plus aigris qu’il y a une heure. Mission accomplie. On vous a vendu de l’angoisse, et vous l’avez bue jusqu’à la lie. Vous avez l’impression d’avoir participé à un débat démocratique, alors que vous avez juste regardé deux types s’échanger des politesses mondaines déguisées en coups de poing.
On sort du bâtiment. La berline de Thierry m'attend devant. La pluie recommence à tomber, mais je m'en fiche, je suis dans la zone VIP de l'existence. Je regarde par la vitre et je vois un type, l'air hagard, qui sort du métro avec un sac de courses qui fuit. Il me reconnaît. Il me fait un petit signe de la main, un mélange de respect et de soumission. Il pense probablement : « Lui, il sait ce qui se passe, il nous défend ».
Pauvre type. S'il savait que mon seul vrai combat de la soirée, c'était d'obtenir un supplément gingembre sans payer le supplément de deux euros, il irait probablement brûler le studio. Mais il ne le fera pas. Il rentre chez lui pour regarder la rediffusion.
Le grand tournoi de tennis ne s'arrête jamais. Demain, c'est Balthazar qui m'invite sur son plateau. On parlera de la solitude urbaine. J'ai déjà prévu ma réplique : « La ville est devenue un désert affectif ». C'est bidon, c'est creux, mais ça se marie très bien avec des makis au thon épicé.
Allez, dormez bien les gueux. L’élite veille sur vous, entre deux sushis et une séance de maquillage. Et n’oubliez pas : si vous vous sentez seuls, c’est parce que vous n’êtes pas invités au tournoi. Mais continuez de regarder, votre temps de cerveau est notre seule véritable monnaie d’échange. On a besoin de vous pour payer le saumon. Label rouge, s'il vous plaît. On a quand même une éthique.
Le Concept de 'Mission de Service Public' : Le Paravent Magique
S’il y a un terme qui, dans le dictionnaire de la malhonnêteté intellectuelle, mérite une dorure à la feuille d’or et un autel en marbre de Carrare, c’est bien celui-là : « La Mission de Service Public ». C’est le mot-valise, le mot-bouclier, le mot-suaire. C’est la pommade miraculeuse que l’on passe sur l’anus du contribuable pour que la sodomie budgétaire glisse avec la fluidité d’un bobsleigh sur une piste olympique.
Quand vous entendez « Service Public », vous, le plébéien qui galère à obtenir un rendez-vous chez l’ophtalmo avant la prochaine éclipse solaire, vous imaginez des pompiers héroïques, des infirmières qui ne dorment plus ou des profs qui essaient d’apprendre la syntaxe à des gamins qui communiquent par onomatopées. Erreur de débutant. Dans mon monde, le « Service Public », c’est le nom de code pour désigner le droit inaliénable de dépenser le PIB d’un petit pays africain pour filmer un type en lin beige qui regarde pousser des bégonias.
L’autre jour, j’étais en réunion avec les Grands Ordonnateurs du Budget de la chaîne. L’objectif : valider le financement de notre nouveau fleuron, « Les Racines de l’Identité : Murmures de Pétales ». Le concept ? Un animateur payé le prix d’un Rafale se promène dans des jardins suspendus en murmurant des évidences botaniques sur fond de musique de spa.
Le devis est tombé sur la table comme une enclume dans une mare de champagne : quarante-huit millions d’euros pour la première saison.
À ce prix-là, le type en face de moi, un commissaire aux comptes qui a l’air d’avoir été sculpté dans un bloc de glace fiscale, a eu un petit hoquet.
— « Dites donc, avec quarante-huit millions, on finance un hôpital régional complet, avec service d’oncologie, deux scanners de dernière génération et une cafétéria qui sert du vrai café. »
C’est là que le « Paravent Magique » entre en scène. J’ai redressé mon col de chemise à huit cents balles, j’ai pris mon air de tragédien grec qui vient de voir sa mère se faire dévorer par un sphinx, et j’ai lâché la bombe :
— « Un hôpital, cher ami ? Vous parlez de soigner les corps. Mais moi, je vous parle de soigner l’âme de la Nation. Nous ne faisons pas une émission de jardinage. Nous remplissons une Mission de Service Public. Nous retissons le lien social entre l’homme et la terre nourricière dans une ère de dématérialisation brutale. C’est une œuvre de résilience civilisationnelle. »
Et paf. « Résilience civilisationnelle ». Ça, c’est le genre de combo qui, dans une administration française, vaut un « Triple 7 » sur une machine à sous. Le mec en face a cligné des yeux. Il a vu l’hôpital s’évaporer pour laisser place à une image floue d’un géranium filmé en 8K par un drone de l’armée. Parce que voyez-vous, la Mission de Service Public a cette propriété physique unique : elle transforme l’inutile en indispensable et le gaspillage en sacerdoce.
On a donc validé le budget.
Il faut comprendre ce qu’on achète avec votre pognon, chers amis qui regardez la télé entre deux factures de chauffage. Pourquoi ça coûte le prix d’un service de réanimation ? D’abord, il y a le « Sens ». On ne peut pas juste poser une caméra devant un rosier. Il faut de l’esthétique républicaine. Ça implique une équipe de quarante-deux personnes, dont un « Consultant en Lumière Naturelle » qui ne travaille que si les rayons du soleil frappent la feuille de rosée avec un angle de quarante-deux degrés, symbolisant la droiture des institutions.
Il y a aussi les déplacements. On ne filme pas le jardin d’André, à Châteauroux. Non, pour la Mission de Service Public, il faut aller voir comment les moines tibétains taillent leurs bonsaïs, parce que « le rayonnement culturel de la France passe par le dialogue des cultures horticoles ». Hop, douze billets en business class, trois semaines au George V local, et une note de frais de sushis qui ferait pâlir d’envie un empereur de la période Edo.
Et puis, il y a l’animateur. Jean-Hubert de la Motte-Fauché. Un homme qui n’a jamais eu de terre sous les ongles de sa vie, mais qui sait porter le pull en cachemire noué sur les épaules avec une conviction qui frise l’extase mystique. Jean-Hubert, c’est le visage de la France qui contemple son nombril végétal. Son salaire ? Une insulte à la décence. Mais si vous protestez, on vous sort le Paravent : « Vous voulez vraiment brader la culture ? Vous voulez une télévision à l’américaine, vulgaire, financée par la publicité pour des couches-culottes ? Le Service Public est le dernier rempart contre la barbarie commerciale ! »
C’est l’argument ultime. Si tu n’es pas d’accord pour que l’on crame le budget d’une maternité pour voir Jean-Hubert caresser une fougère mâle, c’est que tu es un fasciste inculte qui rêve de voir le Louvre transformé en parking pour SUV. C’est le chantage à la noblesse. On vous fait les poches, mais on le fait avec un exemplaire de la Pléiade sous le bras, alors ça compte pas comme un vol, ça compte comme une « contribution au rayonnement de l’esprit ».
Pendant que l’hôpital de votre ville ferme son service d’urgences par manque de personnel, nous, on peaufine le générique. Douze secondes d’animation 3D qui ont coûté le prix de trois ambulances. Pourquoi ? Parce que le citoyen a besoin de s’évader. Si on lui montre la réalité, il va finir par se poser des questions, ou pire, par sortir dans la rue. Tandis qu’avec un documentaire sur l’influence du cycle lunaire sur la pousse des poireaux en biodynamie, on l’anesthésie avec élégance. C’est une forme de santé publique, finalement : on évite les AVC de colère en plongeant le peuple dans un coma de douceur chlorophylienne.
Le plus drôle, c’est quand on invite les « experts » sur le plateau. Des sociologues du jardinage qui vous expliquent que « la plantation d’une graine est un acte politique de résistance face à l’immédiateté numérique ». On paie ces types avec des jetons de présence qui pourraient nourrir une famille de quatre personnes pendant un mois. Mais attention, c’est de la Pédagogie. Et la pédagogie, ça n’a pas de prix. Surtout quand c’est vous qui payez.
Je me souviens d’une discussion avec un technicien, un petit gars un peu trop lucide qui n’avait pas encore compris les règles du jeu.
— « Monsieur, pourquoi on loue une grue de cinéma de douze mètres juste pour filmer un escargot sur une laitue ? On pourrait le faire avec un iPhone, non ? »
Je l’ai regardé avec une pitié infinie.
— « Mon petit, si on le fait avec un iPhone, ça coûte cinquante balles. Si ça coûte cinquante balles, les gens vont se rendre compte que n’importe quel connard peut le faire. Et s’ils s’en rendent compte, ils vont demander où est passé le reste du budget. On a besoin de cette grue pour justifier l’existence de la structure. La démesure, c’est la preuve de la qualité. L’escargot doit avoir l’air d’un acteur de chez Marvel. C’est ça, l’ambition du Service Public. »
On est les rois de la cosmétique budgétaire. On repeint le vide en doré. On appelle ça « l’Exception Culturelle ». C’est le privilège de pouvoir être incompétent, dispendieux et arrogant, tout en étant persuadé d’être un saint laïc.
Le soir, quand je rentre chez moi, je passe devant un hôpital. Je vois les tentes des gens qui attendent, les brancards dans les couloirs, le personnel en burn-out qui fume des clopes nerveuses. Je baisse la vitre de ma berline de fonction (financée par la redevance, merci encore) et je respire l’air frais. Je me sens serein. Je me dis qu’au moins, demain, à 20h50, ces gens pourront oublier leur cancer et leur manque de soins en regardant un reportage de 90 minutes sur « Le Secret des Allées du Luxembourg ».
Ils n’ont peut-être plus de scanner, mais ils ont de la 4K. Ils n’ont peut-être plus de lits, mais ils ont des panoramas sur les jardins à la française. On ne soigne pas leur tumeur, mais on leur explique comment soigner le mildiou sur leurs tomates de balcon. C’est ça, le vrai progrès. C’est ça, la magie du Paravent.
Allez, ne soyez pas fâchés. Dites-vous bien que si votre argent ne finissait pas dans nos lentilles de caméras et nos buffets de homard, il serait probablement gaspillé par un fonctionnaire quelconque dans un truc ennuyeux comme des ponts ou des écoles. Au moins, avec nous, vous avez des jolies images. C’est le prix à payer pour vivre dans une nation civilisée.
Et si vous trouvez ça cher, n’oubliez pas : c’est pour votre bien. On vous éduque. On vous élève. On vous cultive. Et comme toute culture, ça nécessite beaucoup d’engrais. Sauf que l’engrais, ici, c’est votre temps de cerveau et votre compte en banque. Mais regardez comme cette rose est belle sous cet éclairage à dix mille euros l’heure. Vous ne sentez pas déjà que vous allez mieux ?
Allez, fermez-la et regardez les fleurs. La Mission continue. On a une facture de caviar à faire passer en « frais de documentation botanique ». C’est ça, l’éthique du Service Public. On ne rigole pas avec la qualité. Label rouge, je vous ai dit. Toujours.
Les Consultants : Payer des Gens pour nous Dire qu'on est Géniaux
Vous avez déjà eu cette petite étincelle au fond des yeux, ce frisson dans l’échine quand vous proposez une idée tellement débile qu’un stagiaire sous caféine n’oserait pas la noter sur un post-it ? Ce genre d’idée qui, si elle était émise par un citoyen normal, lui vaudrait un internement d’office ou, au mieux, un rire gras de la part de son banquier ? Nous, au sommet de la chaîne alimentaire du Service Public et de la Haute Direction, on appelle ça une « intuition stratégique ». Mais comme on est des gens civilisés, et surtout terrifiés par l’idée d’assumer nos propres conneries, on ne peut pas juste foncer dans le mur tout seuls. Il nous faut un témoin. Un complice. Un type en costume cintré qui nous regarde droit dans les yeux et nous dit, pour la modique somme de trois mille euros la demi-heure : « Monsieur le Directeur, votre idée de transformer les bibliothèques municipales en centres de cryogénie pour hamsters n'est pas seulement brillante, elle est *disruptive*. »
Bienvenue dans le monde merveilleux du conseil. L’art suprême de payer des gens pour qu’ils vous rappellent votre propre prénom avec un accent américain et une police de caractère Helvetica.
Il faut comprendre la psychologie de l’élite. Prendre une décision, c’est risqué. C’est salissant. C’est s’exposer à ce truc dégoûtant qu’on appelle la « responsabilité ». Or, la responsabilité, c’est comme le gluten : on a découvert récemment que c’était très mauvais pour la santé des décideurs. Alors, quand on a une idée foireuse — disons, par exemple, dépenser douze millions d'euros pour refaire le logo d’un ministère qui ressemble déjà à un pâté de foie — on appelle les renforts. On appelle Kevin.
Kevin a 24 ans. Kevin sort d’une école de commerce dont les frais de scolarité pourraient éponger la dette souveraine du Tchad. Kevin n’a jamais tenu un marteau, n'a jamais géré une équipe de plus de deux personnes (son chat et son livreur Deliveroo), mais Kevin possède une arme de destruction massive : PowerPoint.
Quand Kevin entre dans la salle de réunion, l'air devient plus pur. Il apporte avec lui une odeur de pressing et de certitude absolue. Il ne vient pas pour « travailler » au sens vulgaire du terme. Il vient pour « auditer ». Pour « benchmarker ». Pour « délivrer une vision ». En clair, il vient écouter ce que vous avez envie d’entendre, le passer dans une moulinette de jargon anglo-saxon, et vous le revendre sous forme de 250 diapositives bleues avec des flèches qui pointent toutes vers le haut. C’est le principe du miroir magique, mais le miroir coûte le prix d’un Airbus.
« Alors, Kevin, est-ce que mon projet de péages urbains pour les poussettes est viable ? »
Kevin fronce les sourcils. C’est la phase d’analyse. Il tripote son menton comme s’il résolvait la conjecture de Poincaré.
« Monsieur le Ministre, je vois une opportunité de *monétisation de la mobilité douce* avec une *scalabilité holistique*. »
Traduction : « C’est débile, mais si on met des graphiques en 3D, personne n’osera dire que c’est con de peur de passer pour un plouc qui ne comprend pas la modernité. »
C'est là que réside le génie du système. Le consultant n'est pas là pour vous donner la vérité. La vérité, c’est gratuit, et tout le monde s’en fout. Le consultant est un bouclier humain en cachemire. Si le projet de péage pour poussettes déclenche une guerre civile, vous pouvez toujours sortir le rapport de 400 pages et dire : « Mais regardez ! Le cabinet *Global Insight & Synergy Partners* a validé le business plan ! » Et voilà. La responsabilité s’évapore. On ne peut pas blâmer un dirigeant d’avoir suivi l’avis d’experts qui facturent le prix d’un rein par jour. C’est le principe de l’infaillibilité par la facture. Plus c’est cher, plus c’est vrai.
Regardez ces graphiques. Admirez la beauté de la « courbe en J ». Observez ce camembert où la part du lion est réservée à la « synergie organisationnelle ». Vous ne comprenez rien ? C’est normal. Si vous compreniez, vous n’auriez pas besoin de payer. Le consultant est un prêtre de l’ère moderne. Il parle une langue morte (le management-speak) pour invoquer des forces invisibles (la croissance) en échange d’offrandes rituelles (votre pognon).
Et Dieu sait que nous sommes généreux avec les offrandes. On a des cabinets pour tout. On a des consultants pour nous dire comment économiser du papier (coût de l’étude : le prix d’une forêt de séquoias). On a des consultants pour nous dire comment motiver les troupes (coût : la suppression de tous les bonus des troupes). On a même des consultants pour nous aider à choisir d'autres consultants. C’est l’homéopathie de la finance : on dilue l’intelligence jusqu’à ce qu’il ne reste que le prix, mais le patient se sent tellement considéré qu'il finit par croire qu'il va mieux.
Tenez, l'autre jour, on a commandé une étude sur « l’optimisation du flux de caféine en milieu administratif ». Montant : 450 000 euros. Résultat du rapport après six mois d’immersion de trois juniors de chez *Boston-Machin* : « Il faut mettre les machines à café plus près des bureaux. »
Génial ! On n'y aurait jamais pensé ! On a applaudi. On a fait une conférence de presse. On a imprimé le rapport sur du papier glacé qui a coûté 50 000 balles de plus. Pourquoi ? Parce que si c’est la secrétaire qui le dit, c’est une plainte de syndicaliste. Si c’est un gamin en costume qui a fait un stage à Singapour qui le dit dans un PowerPoint intitulé « Coffee-Flow Reengineering », c’est une révolution structurelle.
Vous, derrière vos écrans, vous vous dites sûrement : « Mais pourquoi ils ne gardent pas l’argent pour construire des hôpitaux ou des routes ? »
Ah, pauvres fous. Vous n’avez donc rien compris ? Une route, ça se voit. Un hôpital, ça se gère. C’est concret. C’est dangereux. Si le plafond tombe, c’est de la faute de quelqu’un. Alors qu'un rapport de cabinet de conseil, ça ne s’effondre jamais. Ça finit dans un tiroir, ou mieux, ça sert de base à une *deuxième* étude pour comprendre pourquoi la première n’a pas été appliquée. C’est l’économie circulaire du vent. C’est le mouvement perpétuel de l’argent public vers les poches de gens qui sont trop intelligents pour travailler vraiment, mais trop fiers pour ne pas porter de cravate.
D'ailleurs, si vous trouvez que j'exagère, c'est probablement que vous n'avez pas encore consulté le rapport que j'ai moi-même commandé sur "Le Ressenti de l'Hyperbole dans la Littérature Polémique". Il fait 600 pages. Il conclut que je suis un génie et que je devrais être payé plus. C'est écrit en bleu marine, avec une flèche qui part de mon nombril et qui monte vers la lune. C'est donc incontestable.
Et puis, avouez-le : vous adorez ça. Vous adorez savoir que vos impôts financent des séminaires dans des châteaux où des experts en "Change Management" expliquent à des fonctionnaires dépressifs comment "embrasser le chaos". Ça donne un côté chic à votre ruine. C'est la différence entre un clochard et un client de luxe : le clochard perd son argent, le client de luxe investit dans un "audit de dépréciation de ses actifs".
Alors la prochaine fois que vous verrez passer une réforme qui n’a ni queue ni tête, avec un nom anglais ridicule comme « France Future-Proof 2030 », ne cherchez pas le sens. Cherchez la facture du cabinet de conseil. Et inclinez-vous devant la beauté du geste. Parce qu'il faut un talent fou pour vider les caisses d'un État en utilisant uniquement des puces de numérotation et des icônes "flat design".
Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, j'ai rendez-vous avec une équipe de "Data Evangelists". Ils vont m'expliquer, pour le prix de votre loyer annuel, que si je ferme les yeux très fort, la réalité finit par s'adapter à mes désirs. C'est ce qu'ils appellent la "Flexibilité Cognitive".
Moi, j'appelle ça le bonheur. Et le bonheur, ça n'a pas de prix. Enfin si, mais c'est vous qui régalez. On n'allait tout de même pas utiliser notre propre argent pour se faire cirer les pompes intellectuelles, si ? Ce serait vulgaire. Allez, circulez, il n'y a rien à voir, à part ce magnifique graphique en escalier qui prouve que tout va bien. C’est Kevin qui l’a dit. Et Kevin a eu 18/20 à son mémoire sur "L'Agilité des Structures Pyramidales". Alors, hein. Taisez-vous. Admirez la courbe. C'est de l'art. C'est du conseil. C'est votre fin de mois qui s'envole en confettis de luxe.
Et devinez quoi ? Le prochain chapitre sur la gestion des crises coûte encore plus cher. On a dû engager des spécialistes en "Communication de Résilience Post-Vérité". Ils nous ont conseillé de vous dire que si vous n'êtes pas contents, c'est que vous manquez de "Mindset de Croissance".
Payez. Souriez. Validez. La slide suivante arrive, et elle est encore plus bleue que la précédente.
Le Départ avec Fracas (et un Gros Chèque)
On a souvent dit que la sortie de scène est plus importante que l'entrée. C’est faux. Ce qui compte, c’est le montant du pourboire que vous laissez à la réalité avant de lui claquer la porte au nez. Et par « pourboire », j’entends bien sûr l’intégralité des réserves de cash-flow de l'entreprise, converties en un chèque de départ si épais qu'il pourrait servir de cale pour un yacht de quarante mètres.
La scène se passe un mardi. Un mardi de grisaille, le genre de jour où les gens normaux pensent à leur mutuelle ou à la cuisson de leurs pâtes. Moi, j’ai décidé que c’était le jour de ma « rupture épistémologique avec le bon goût ». Pour faire simple : j’ai chié dans la colle, mais avec une telle élégance, une telle maestria dans l’absurde, que le conseil d’administration a hésité entre appeler la police ou m’offrir une rétrospective au centre Pompidou.
Tout a commencé quand j'ai utilisé le budget « Innovation et Bien-être » pour installer un aquarium géant rempli exclusivement de piranhas végétariens dans le hall d’accueil. Pourquoi ? Parce que c’était une métaphore de notre management : des dents longues, beaucoup de remue-ménage, mais une incapacité totale à mordre dans le moindre projet concret. Quand le PDG m’a demandé pourquoi les poissons mouraient de faim devant des feuilles de laitue à 40 euros le kilo, je lui ai répondu avec mon plus beau sourire de consultant : « Jean-Claude, c’est une question de Mindset de Croissance Négative. Si les poissons ne s’adaptent pas à la salade, c’est qu’ils n’ont pas compris l’agilité du marché du tofu. »
C’était la goutte d’eau. Ou plutôt, le piranha de trop.
L’entretien de licenciement pour « faute de goût caractérisée et mise en péril de la dignité corporative » s’est tenu dans le bureau 402, celui où l’on vous annonce que votre carrière est finie mais que, par souci de conformité légale, on va devoir vous couvrir d’or pour que vous ne racontiez pas à la presse que le Directeur Financier porte des couches pour adultes pendant les audits.
Regardez bien la tête de la DRH. On l’appellera Muriel. Muriel a un brushing qui a coûté le PIB du Laos et un regard qui pourrait cryogéniser un mammouth. Elle pose le dossier sur la table. Un dossier bien gras, rempli de mes exploits : les notes de frais pour des cours de « Yoga pour Bonsaïs », les mails envoyés à 3 heures du matin contenant uniquement des GIFs de loutres qui mangent du pop-corn, et ce fameux PowerPoint où j’avais remplacé tous les chiffres de croissance par des photos de mes dernières vacances à Gstaad.
— « Vous comprenez bien que nous ne pouvons plus collaborer », siffle Muriel.
C’est là que le génie entre en jeu. C’est là que vous, public qui payez vos impôts et vos factures d’électricité, vous devez prendre des notes. Le secret, ce n’est pas de nier. C’est de surenchérir.
— « Muriel, je vous arrête. Je ne quitte pas cette boîte. Je procède à une extraction stratégique de mes talents. Et vu que mon contrat contient une clause de "Protection de l'Intégrité Créative" rédigée par un stagiaire sous acide que j'ai moi-même recruté l'an dernier, vous me devez techniquement trois ans de salaire, la voiture de fonction, et les jetons de présence au comité de direction jusqu'en 2032. »
Elle a blêmi. La pauvre. Elle a cru que le droit du travail servait à protéger les travailleurs. Quelle naïveté. Le droit du travail, à ce niveau de la pyramide, sert uniquement à graisser les gonds de la porte de sortie pour que le fracas du départ ressemble au doux murmure d'un virement SEPA à six zéros.
— « On ne peut pas vous donner tout ça », bafouille-t-elle.
— « Alors je reste. Et demain, je remplace la machine à café par un distributeur de Kombucha au placenta de chèvre. Et je ferai une conférence de presse pour expliquer que c'est l'idée du PDG pour "booster la vitalité mitochondriale des équipes". »
Le silence qui a suivi était délicieux. C’était le bruit de la panique institutionnelle. Ils ont calculé. Dans leur petite tête de comptables apeurés, le calcul était simple : vaut-il mieux me payer pour que je disparaisse sur une île déserte avec mes névroses et mon insolence, ou me garder et voir l'action de l'entreprise s'effondrer parce que j'ai décidé de repeindre le siège social en rose fuchsia pour « déconstruire le patriarcat architectural » ?
Ils ont choisi le chèque. Évidemment.
C’est là que le "Fracas" intervient. On ne part pas en rasant les murs. On part avec la fanfare. J'ai exigé que le chèque me soit remis en mains propres sur le parking, devant tout le monde, dans une enveloppe parfumée au musc.
Pendant que Kevin (rappelez-vous de Kevin, le génie du graphique en escalier) me regardait avec des yeux ronds comme des soucoupes, je suis sorti du bâtiment avec mon carton sous le bras. À l'intérieur ? Rien du tout. Juste une photo dédicacée de moi-même.
Je me suis arrêté au milieu de l'open space. Un silence de cathédrale s'est installé. Les gens ont arrêté de simuler une activité cérébrale sur leur double écran.
— « Mes chers amis, mes chers cons qui regardent », ai-je lancé, la voix vibrant d'un faux trémolo dramatique. « Je vous quitte. Non pas parce que je n'ai plus de slides à vous vendre, mais parce que j'ai atteint le sommet de l'Everest du mépris. On m'a licencié pour faute de goût. Mais le goût, c'est comme l'argent : quand on en a trop, ça finit par incommoder les petits. Je pars avec de quoi acheter vos vies, vos rêves de RTT et sans doute quelques-uns de vos enfants si je décide de me lancer dans l'élevage de domestiques. »
J'ai vu Jean-Claude, le PDG, observer la scène depuis sa tour d'ivoire vitrée. Il avait l'air d'un homme qui vient de réaliser qu'il a payé un terroriste pour qu'il n'utilise pas la bombe, sans réaliser que le terroriste n'avait jamais eu de bombe, juste un briquet et beaucoup de bagout.
— « Adieu ! » ai-je crié en jetant une poignée de confettis (faits avec les factures d'électricité de l'entreprise que j'avais passées à la déchiqueteuse). « Gardez votre agilité ! Gardez vos structures pyramidales ! Moi, je vais pratiquer la résilience post-vérité sur une plage où le seul graphique que je verrai sera celui de la marée ! »
Je suis monté dans ma Tesla de fonction (que je garde jusqu'à la fin du mois, c'est dans l'accord). J'ai baissé la vitre.
— « Au fait Kevin ! »
Le gamin s'est approché, tremblant de respect mal placé.
— « Ton mémoire sur l'agilité... j'ai oublié de te dire. La conclusion était nulle. Mais ne t'inquiète pas, dans dix ans, c'est toi qui seras à ma place. Il te suffit juste d'apprendre à mentir sans cligner des yeux. Paye-toi un miroir, ça coûte moins cher qu'un MBA. »
Et je suis parti. Dans un crissement de pneus électrique, le bruit du futur qui s'enfuit avec la caisse.
Le soir même, j’ai vérifié mon compte en banque. Le chiffre était là. Long, majestueux, avec cette arrogance propre aux sommes qu’on n'a pas gagnées à la sueur de son front, mais à la force de son cynisme. C’était beau. C’était de l’art contemporain financier.
Vous vous demandez sans doute si j’ai des remords ? Est-ce que je me sens mal de vivre au crochet d’un système que je méprise, tout en insultant ceux qui le font tourner ?
Posez-vous plutôt cette question : si on vous offrait trois millions pour être insupportable pendant une heure et partir ensuite, est-ce que vous prendriez le temps de réfléchir à votre éthique, ou est-ce que vous demanderiez si le stylo pour signer le contrat est en or massif ?
Voilà. On est d'accord.
Maintenant, installez-vous confortablement. Le prochain chapitre va traiter de ma reconversion en « Coach en Minimalisme de Luxe ». Ça va coûter une blinde, et je ne vais rien vous apprendre, à part comment jeter vos meubles pour les remplacer par du vide qui coûte 5000 euros le mètre cube.
Mais vous allez adorer. Parce que vous adorez regarder. Et moi ? Moi, j’adore que vous payiez la place de ciné. Souriez, la slide suivante est une photo de l'océan, et elle est d'un bleu... mais d'un bleu ! C'est le bleu de votre compte en banque qui se vide dans le mien.
C'est ça, la magie du conseil. C'est ça, la beauté du fracas.