Soren et l'Écho du Sablier Brisé
Par Studio Wonder — Jeunesse
## Chapitre 1 : L’Apprenti qui visait à côté
Il était une fois, au cœur de la cité de Chronopolis, un vacarme qui ne ressemblait à aucun autre. Ce n’était pas le fracas d’une forge, ni le tumulte d’un marché, mais un battement de cœur mécanique, un chant de cuivre et d’acier : le *Tic-Tac* universe...
L'Apprenti qui visait à côté
## Chapitre 1 : L’Apprenti qui visait à côté
Il était une fois, au cœur de la cité de Chronopolis, un vacarme qui ne ressemblait à aucun autre. Ce n’était pas le fracas d’une forge, ni le tumulte d’un marché, mais un battement de cœur mécanique, un chant de cuivre et d’acier : le *Tic-Tac* universel. Dans cette ville suspendue entre les nuages et les rouages, le temps n’était pas une idée abstraite, c’était une matière que l’on sculptait, que l’on huilait et que l’on polissait.
Et personne n’avait plus besoin de polissage que Soren.
Soren était un garçon de quatorze ans dont les jambes semblaient avoir été assemblées par un horloger distrait. Ses coudes heurtaient les étagères, ses pieds s’emmêlaient dans les tapis, et ses mains… ah, ses mains ! Maître Tempus disait souvent que Soren avait « dix pouces, et qu’aucun d’eux n’était d’accord avec les autres ». Pourtant, derrière ses lunettes perpétuellement de travers, les yeux de Soren pétillaient d’une curiosité insatiable pour les secrets des engrenages.
Ce matin-là, la lumière de l’aube filtrait à travers les vitraux de la Grande Cathédrale du Temps, projetant des éclats d’ambre et de saphir sur le monument suprême : le Grand Sablier Royal.
— Doucement, Soren ! gronda Maître Tempus, dont la barbe blanche semblait elle-même faite de fils d’argent tressés. Ce sablier contient le Sable d’Éternité. S’il s’arrête, la ville s’arrête. Si tu le rayes, c’est ma patience que tu brises.
Soren déglutit, serrant contre lui un chamois en peau de nuage et un flacon d’essence de lavande astrale.
— Je serai une ombre, Maître. Une plume. Une brise légère, promit-il en grimpant sur l’échelle de cuivre qui menait au sommet du dôme de verre.
Le Sablier était une merveille titanesque. À l’intérieur, des grains d’or pur coulaient dans un murmure de cascade soyeuse, marquant les secondes qui régissaient la vie de milliers d’habitants. En s'approchant, Soren vit son propre reflet déformé par la courbure du verre millénaire. Il commença à frotter, avec une délicatesse qu’il s’étonnait lui-même de posséder.
*Frotte, frotte. Tic, tac.*
L’odeur de la lavande et le balancement régulier des poids de l’horloge plongeaient Soren dans une sorte de transe. Il s’imaginait voyageur du temps, sautant de seconde en seconde. C’est alors qu’il la vit. Une petite mouche de cuivre, un minuscule automate de surveillance, s’était coincée dans un recoin de l’armature. Elle battait de l’aile désespérément.
— Oh, attends, petite chose, murmura Soren.
Il tendit la main, oubliant qu’il se tenait en équilibre précaire à six mètres du sol. Il visa la mouche, mais ses doigts rencontrèrent le vide. Son pied gauche, jaloux de l’attention portée à sa main, décida de glisser sur une goutte d’huile oubliée.
— Ouaaaah !
Le monde bascula. Dans un mouvement de panique digne d’un moulin à vent en pleine tempête, Soren chercha à se rattraper. Son bras heurta violemment le flacon d’essence, qui s’envola. Dans un réflexe désespéré, Soren plongea pour le rattraper. Il « visa » le flacon, mais comme d'habitude, il visa à côté.
Son coude s’enfonça de tout son poids contre la paroi du Grand Sablier.
*CRACK.*
Le son fut atroce. Un bruit sec, cristallin, qui sembla geler le sang dans les veines de Soren. Une fêlure en forme d’étoile venait d’apparaître sur le verre millénaire.
Le silence qui suivit fut plus terrifiant que n’importe quel cri. Le sable d’or, d’ordinaire si fluide, se mit à tressauter. Une lueur bleutée, électrique, commença à s’échapper de la fissure, crépitant comme un feu de joie maléfique.
— Soren ? appela la voix de Maître Tempus, tremblante d’une horreur soudaine. Qu’as-tu fait ?
Soren, toujours accroché à son échelle, fixait la cicatrice lumineuse sur le ventre du temps.
— Je… je voulais juste aider la mouche, balbutia-t-il, la voix étranglée.
À cet instant, le Grand Sablier émit un gémissement métallique. Un grain de sable, plus gros que les autres, s’échappa par la fêlure et resta suspendu dans les airs, vibrant. Puis un deuxième. Puis une cascade. Mais au lieu de tomber au sol, ils se mirent à flotter, créant une spirale d’or liquide autour de l’apprenti terrifié.
En bas, dans la rue, le bruit des calèches s'étouffa. Le chant des oiseaux se figea en une note unique et lancinante. L'Écho du Sablier Brisé venait de se réveiller, et pour Soren, les ennuis ne faisaient que commencer. Car en visant à côté, il venait d’ouvrir une porte que personne, en mille ans, n’avait osé entrouvrir.
Le Silence de Cristal
# Chapitre : Le Silence de Cristal
Le craquement ne fut pas celui d’un verre ordinaire. Ce n’était pas le bruit sec d’une bouteille qui se brise sur le pavé, mais un déchirement sourd, comme si le ciel lui-même venait de se fendre en deux.
Sous les yeux écarquillés de Soren, le Grand Sablier explosa.
Ce ne fut pas une projection d’éclats violents, mais une lente floraison de nacre et de lumière. Les parois millénaires se volatilisèrent en une fine poussière de diamants, libérant d’un coup tout le sable qu’elles emprisonnaient depuis l’aube des temps. Une onde de choc invisible, semblable à un frisson d'eau glacée, balaya la pièce, puis s’engouffra par les fenêtres ouvertes pour envahir la cité de Chronos.
Soren ferma les yeux, s’attendant à être projeté au bas de son échelle. Mais rien ne vint. Pas de vent, pas de choc. Juste un silence. Un silence si dense, si absolu, qu’il semblait peser sur ses épaules comme un manteau de laine.
Lorsqu’il rouvrit les paupières, le monde n’était plus qu’une peinture à l’huile dont la peinture n’aurait jamais séché.
— Maître Tempus ? murmura Soren, la gorge sèche.
À ses pieds, le vieux maître horloger était figé. Il ressemblait à une statue de cire d'un réalisme terrifiant. Une larme de panique, née quelques secondes plus tôt, était immobile sur sa joue, pareille à une perle de résine. Sa bouche restait ouverte sur un cri de reproche qui ne sortirait jamais.
Soren descendit l'échelle, ses pas ne produisant aucun son sur le parquet. Dans l'air, la poussière ne dansait plus ; chaque grain de lumière était suspendu, créant une brume scintillante et immobile. Plus étrange encore : la petite mouche, celle par qui tout avait commencé, était là, à quelques centimètres de son nez, les ailes déployées, prisonnière d’un cube d’air invisible.
— Oh non… qu’est-ce que j’ai fait ?
C’est alors qu’il le vit. Au milieu du désastre, un fragment du Sablier n'était pas tombé au sol. Un éclat de cristal, de la taille d'une amande, flottait à hauteur de sa poitrine. Il palpitait d'une lueur bleutée, rythmée comme un battement de cœur. Instinctivement, Soren tendit la main et referma ses doigts sur l'objet.
Une chaleur électrique lui parcourut le bras, lui redonnant soudain une sensation de réalité. Tant qu'il tenait cet éclat, il se sentait « vrai » au milieu de ce monde de porcelaine.
Il s'approcha de la fenêtre et ce qu'il vit lui coupa le souffle.
La rue en contrebas était un théâtre de statues. Un marchand de journaux s'était arrêté en plein élan, les feuilles de papier flottant autour de lui comme des oiseaux de carton blanc. Un chat, en plein saut entre deux toits, restait suspendu au-dessus du vide, défiant toutes les lois de la gravité. Plus loin, la grande fontaine de la place n’était plus qu’une sculpture de cristal figée : l’eau ne coulait plus, elle formait des stalactites de lumière immobile que le soleil de l’après-midi traversait sans les faire fondre.
Le monde était devenu un sanctuaire de cristal. Beau, immense, et terriblement mort.
— Il n'y a plus de tic-tac, réalisa Soren dans un souffle.
Le bourdonnement constant des mille horloges de l'atelier, ce cœur battant de la ville qui l'avait toujours rassuré, s'était éteint. Il n'y avait plus que le son de sa propre respiration, qui lui semblait maintenant aussi bruyante qu'un orage.
Il regarda l’éclat de cristal dans sa main. Une voix, ou peut-être juste une pensée qui ne lui appartenait pas, résonna dans son esprit : *L’Écho cherche son chemin. Le temps ne s’est pas arrêté, il s’est perdu.*
Soren comprit alors que le silence n'était pas un vide, mais une attente. S'il ne parvenait pas à réparer ce qu'il avait brisé, Maître Tempus, les oiseaux, le chat et le royaume tout entier resteraient à jamais les prisonniers d'un instant volé.
Une étincelle de détermination s'alluma dans ses yeux noisette. Il n'était peut-être qu'un apprenti maladroit, mais il était le seul habitant d'un monde immobile à posséder encore une ombre.
— D'accord, murmura-t-il à l'adresse de son maître pétrifié. Je vais arranger ça. Mais si je reviens, je parie que vous allez quand même me donner une corvée de nettoyage pour l'éternité.
Il glissa l'éclat magique dans sa sacoche, et alors qu'il franchissait le seuil de l'atelier, le cristal se mit à briller plus fort, projetant sur les murs figés des reflets de mondes qui n'existaient pas encore. L'aventure, la vraie, venait de commencer dans le silence absolu du temps brisé.
Un Éclat dans la Poche
### CHAPITRE : Un Éclat dans la Poche
Le monde, à l’extérieur de l’atelier de Maître Tempus, ressemblait à une peinture à l'huile dont le vernis n’aurait jamais séché. En franchissant le seuil, Soren s’arrêta net, le souffle court. Dans la rue pavée, une charrette de foin était inclinée dans un virage périlleux, ses roues suspendues à quelques centimètres du sol. Un chien de berger, figé en plein saut, flottait au-dessus d'une flaque d'eau dont les éclaboussures s’élevaient comme des diamants immobiles.
Le silence n’était pas un simple manque de bruit ; c’était une présence lourde, presque cotonneuse, qui pesait sur les tympans de Soren.
— C’est... c’est encore plus étrange que je ne le pensais, murmura-t-il.
Il porta la main à sa poche latérale. Une chaleur douce, semblable à celle d'un galet chauffé par le soleil d'été, émanait de l'éclat de verre qu'il y avait glissé. Intrigué, il sortit le fragment. Aussitôt, une bulle de lumière dorée se propagea autour de lui, s'étendant sur environ deux mètres.
Soren s’approcha d’une branche de glycine qui pendait d’un balcon. Les fleurs étaient pétrifiées, dures comme du cristal. Mais dès que la lumière de son éclat effleura les pétales mauves, la plante frémit. Elle se remit à balancer doucement sous une brise que lui seul semblait ressentir.
— Je comprends... murmura l’apprenti, les yeux écarquillés. C’est comme un petit morceau de « maintenant » que je transporte avec moi.
« *Un morceau de maintenant, oui. Mais un morceau bien fragile, petit voleur de secondes.* »
Soren sursauta et faillit lâcher le cristal. La voix n’était pas venue de l’air ambiant, mais directement de sa main. Elle ressemblait au tintement de mille clochettes de cristal se mélangeant au murmure d’un ruisseau.
— Qui est là ? demanda-t-il en pivotant sur lui-même, manquant de percuter un boulanger transformé en statue de sel.
« *Je suis l’Écho,* répondit la voix au creux du fragment. *Je suis ce qui reste de la musique du temps lorsque l’instrument est brisé. Tu as été bien maladroit, Soren.* »
Le garçon rougit violemment.
— Je ne voulais pas le casser ! C’était un accident... une maladresse avec le plumeau.
« *Les accidents sont les carrefours du destin,* reprit l’Écho avec une sagesse un brin agaçante. *Regarde l’éclat. Il brille car il se nourrit de ta détermination. Mais il s’éteindra, et avec lui, ta capacité à bouger dans ce monde figé. Tu deviendras une statue parmi les statues, un souvenir de chair dans un océan de poussière.* »
La gorge de Soren se serra. L’idée de rester bloqué pour l’éternité, le pied levé et l’expression idiote, lui donna un frisson de terreur.
— Comment on répare ça ? Maître Tempus dit toujours qu'on ne peut pas recréer le temps.
« *On ne le recrée pas, on le tisse à nouveau,* expliqua l’Écho alors que des reflets bleutés dansaient à l’intérieur du verre. *Le Sablier du Monde n’était pas rempli de sable ordinaire. Il contenait les trois Sables Mères, les essences primordiales qui font battre le cœur de l’univers. Sans elles, le sablier que tu as brisé n’est qu’un vase vide.* »
Soren s’assit sur le bord d’une fontaine dont l’eau ressemblait à une sculpture de verre translucide.
— Et je suppose que ces sables ne se trouvent pas au marché du village ?
L’Écho laissa échapper un rire cristallin.
« *Hélas, non. Tu dois les retrouver. Le Sable de l’Aube, caché là où le premier rayon touche la terre sans jamais faiblir. Le Sable du Zénith, perdu dans les hauteurs où l’ombre n’existe pas. Et enfin, le Sable du Crépuscule, enfoui dans les racines des souvenirs oubliés.* »
Soren regarda ses bottes poussiéreuses, puis le fragment qui scintillait dans sa paume. Il n'était qu'un apprenti qui passait ses journées à classer des cadrans solaires et à polir des engrenages. Pourtant, la vibration du cristal dans sa poche lui donnait une sensation nouvelle : une étincelle de courage qui picotait jusqu'au bout de ses doigts.
— Trois sables, un monde à sauver et un maître à réveiller, résuma-t-il en se levant. Par où on commence ?
L’éclat magique projeta soudain un long rayon de lumière dorée vers les montagnes qui bordaient l'horizon nord. Là-bas, les nuages étaient figés dans une explosion de couleurs rosées, comme un incendie de barbe à papa.
« *Vers le Pic des Premières Lueurs,* chanta l’Écho. *Mais hâte-toi, Soren. Le temps ne coule plus, mais il s'évapore. Et quand il n'y en aura plus du tout, même ton éclat ne pourra plus te protéger.* »
Soren serra le fragment dans sa main, l'ajusta dans sa sacoche et prit une grande inspiration. Le silence du monde n'était plus terrifiant, il était devenu un défi. Un pas après l'autre, il s'élança sur la route immobile, seul point de mouvement dans un univers en apnée, vers l'aventure qui l'attendait.
Le Renard qui courait après demain
**CHAPITRE 2 : Le Renard qui courait après demain**
La route vers le Pic des Premières Lueurs ressemblait à une toile de maître sur laquelle le peintre aurait renversé un pot de lumière dorée. Soren marchait depuis ce qui lui semblait être des heures, bien que le concept d’heure n’ait plus vraiment de sens. Autour de lui, le monde était devenu une immense galerie de statues de verre. Une sauterelle restait suspendue en plein saut au-dessus d’un brin d’herbe, et une cascade, un peu plus loin, formait un rideau de cristal immobile, figé dans un fracas silencieux.
Alors qu’il s’approchait de la lisière de la Forêt des Minutes Suspendues, un bruit insolite brisa la monotonie du silence. Ce n’était pas le chant d’un oiseau, ni le souffle du vent, mais un cliquetis métallique, rapide et nerveux.
*Clic-clic... Vrrr... Tic-tac.*
Soren s’arrêta net, la main sur son fragment de cristal. Entre deux racines géantes d’un chêne pétrifié, une tache de couleur vive s’agitait. Ce n’était pas le roux terne d’un animal ordinaire, mais un éclat cuivré, miroitant sous la lumière immobile.
Une tête pointue apparut, munie d’oreilles en forme d’engrenages qui pivotaient avec un bruit de ressort bien huilé. Ses yeux étaient deux petites loupes de cristal d’un vert émeraude intense, parcourues de chiffres romains minuscules qui tournaient sans cesse.
— Par les ressorts de l’éternité ! s’exclama la créature d’une voix qui rappelait le tintement de clochettes d’argent. Un marcheur ! Un vrai ! Tu bouges comme si demain existait encore !
— Qui es-tu ? demanda Soren, les yeux écarquillés par l’émerveillement.
Le renard bondit sur une souche, sa queue — une succession de disques de laiton articulés — balayant l’air avec un sifflement mélodieux.
— On m’appelle Tic-Tac, répondit-il en humant l’air de son museau chromé. Je suis un renard-chroniqueur, ou un traqueur d’instants, si tu préfères. Je flaire les anomalies. Et toi, petit d’homme, tu sens le sable frais et l’espoir matinal. C’est délicieux, mais très imprudent !
Tic-Tac s’approcha de Soren et commença à tourner autour de lui à une vitesse vertigineuse, laissant derrière lui une fine traînée de vapeur bleue.
— Je vais au Pic des Premières Lueurs pour réparer le sablier, expliqua Soren en montrant la lueur dorée dans sa sacoche.
Le renard s’arrêta net, une patte mécanique levée. Ses yeux-loupes s’agrandirent.
— Réparer le temps ? Quelle idée audacieuse ! J'adore les causes perdues, elles sont tellement plus élégantes que les victoires faciles. Mais pour atteindre le Pic, tu dois traverser la Forêt des Minutes Suspendues. Et sans mon nez, tu finiras comme cette mésange là-bas : un bibelot dans le décor.
Soren regarda la forêt. Les arbres n’étaient plus du bois, mais une matière translucide, comme de l’ambre pétrifié. Les feuilles, restées en l’air au moment de leur chute, formaient un labyrinthe de lames tranchantes et immobiles.
— Pourquoi aurais-je besoin de ton aide ? demanda-t-il.
— Parce que dans cette forêt, le temps ne s'est pas juste arrêté, il s’est cassé en morceaux, expliqua Tic-Tac en trottinant déjà vers les premiers arbres. Il y a des flaques de « Passé-Décomposé » où l'on vieillit de cent ans en un pas, et des courants de « Futur-Improbable » qui peuvent te transformer en courant d'air. Moi seul peux flairer le passage.
Soren n'hésita pas longtemps. Le fragment de cristal contre sa hanche pulsait doucement, comme s'il approuvait cette alliance.
— Très bien, Tic-Tac. Montre-moi le chemin.
Ils s’enfoncèrent sous la canopée vitrifiée. L’ambiance changea instantanément. La lumière, filtrée par les feuilles de cristal, se décomposait en arcs-en-ciel qui dansaient sur le sol sans jamais bouger. C’était magnifique et terrifiant. On aurait dit que la forêt retenait son souffle, attendant un signal pour recommencer à vivre.
Soren devait faire attention où il posait les pieds. Tic-Tac, lui, avançait par petits bonds saccadés, s’arrêtant parfois pour renifler une bulle de temps qui flottait entre deux fougères.
— Attention ! lança le renard en bousculant Soren. Ne touche pas à cette bulle ! C’est une Minute de Colère Évaporée. Si tu la traverses, tu resteras furieux jusqu’à la fin des âges sans même savoir pourquoi.
Soren frissonna et contourna la sphère chatoyante. Plus ils s'enfonçaient dans les profondeurs boisées, plus le paysage devenait étrange. Les fleurs s'ouvraient et se fermaient en un cycle infini mais si lent que Soren ne le percevait que du coin de l'œil.
— On approche du cœur, murmura Tic-Tac, ses oreilles tournant frénétiquement. Je sens l'odeur du demain. C’est une odeur de pluie neuve et de pain chaud, tu sens ?
Soren ferma les yeux et inspira. Au milieu du parfum de poussière et de glace, une note de fraîcheur, une promesse de mouvement, venait flatter ses narines. Le courage qui lui picotait les doigts redoubla d'intensité. Avec Tic-Tac à ses côtés, la forêt n'était plus un piège, mais un puzzle géant qu'il lui tardait de résoudre.
— En avant, demain n'attend pas ! s'écria le renard avec un joyeux cliquetis, s'élançant entre les troncs de lumière.
Le Géant qui prenait son Temps
### Chapitre : Le Géant qui prenait son Temps
La forêt de lumière sembla soudain s’étirer, comme si l’espace lui-même devenait élastique. Soren et Tic-Tac débouchèrent dans une clairière immense, baignée d’une lueur d’ambre liquide. Au centre ne se trouvait pas une montagne, comme Soren l’avait d’abord cru, mais une forme colossale, pétrifiée dans une posture de méditation éternelle.
C’était un géant de basalte et de lichen, dont la barbe de cascades gelées tombait jusqu’à un sol parsemé de fleurs de verre. Sur ses genoux, larges comme des collines, reposait une vasque de pierre naturelle. À l’intérieur, une substance scintillait d’un éclat pur : le premier Sable Mère.
— Regarde, chuchota Soren, les yeux écarquillés. On dirait de la poussière d’étoile capturée dans un bol.
Il s’élança vers le géant, mais Tic-Tac l’arrêta net en plantant ses griffes de cuivre dans sa tunique.
— Doucement, petit d’homme ! grinça le renard, ses rouages cliquetant avec anxiété. Tu es face à Orok, le Gardien du Temps Long. Pour lui, une seconde est une année, et un battement de cœur dure tout un automne. Regarde ses yeux.
Soren leva la tête. Les paupières du géant étaient entrouvertes. Un mouvement presque imperceptible, une fraction de millimètre par minute, indiquait qu’il était en train de cligner des yeux.
— Il dort ? demanda Soren à voix basse.
— Il *est*, tout simplement, répondit Tic-Tac. Mais si tu entres dans son champ de vibration avec ta précipitation de mortel, tu seras pour lui comme un moustique agaçant. Un seul de ses gestes pour te chasser, même lent à tes yeux, pulvériserait cette clairière sous l’effet de sa masse. Pour prendre le Sable, tu dois devenir une pierre. Tu dois apprendre l’art du « presque rien ».
Soren déglutit. Il était habitué à courir, à grimper, à agir. L’immobilité lui semblait être une prison. Mais le Sable Mère, indispensable pour réparer le Sablier Brisé, l’attendait là-haut, dans la paume de ce titan.
Il fit un premier pas. Trop brusque. Sous son pied, une brindille craqua. Le son, pourtant léger, résonna comme un coup de tonnerre dans le silence surnaturel de la clairière. Orok émit un grondement sourd, un roulement de tambour souterrain qui fit vibrer les côtes de Soren.
— Patience, Soren, murmura Tic-Tac, s'asseyant sur son train arrière, ses yeux de verre brillant d'une lueur sage. Ne lutte pas contre le temps. Fond-toi dedans.
Soren ferma les yeux et inspira profondément. Il essaya d'imaginer que ses jambes étaient des racines s’enfonçant dans le terreau frais, que son sang coulait aussi lentement que de la sève en hiver. Il rouvrit les yeux et avança.
Chaque mouvement était une éternité. Lever le pied, le suspendre dans les airs, le reposer sans faire bouger un seul grain de poussière. Le monde autour de lui commença à changer. Il perçut des détails qu’il n’avait jamais vus : le déploiement d’une fougère qui s’ouvrait comme une main timide, le trajet d’une fourmi de cristal sur le mollet de pierre d’Orok.
Il mit ce qui lui sembla être des heures pour atteindre le pied du géant. L’air sentait le silex et la mousse ancienne. Soren commença l’ascension, utilisant les replis de la robe de pierre comme des marches. Chaque fois qu’il sentait l’impatience piquer ses doigts, il s’arrêtait, calant son souffle sur le rythme imperceptible du colosse.
Parvenu à la hauteur de la vasque, il vit le Sable Mère de près. Ce n’était pas juste du sable ; chaque grain était une minuscule horloge de lumière tournoyant sur elle-même. C’était la substance même des souvenirs du monde.
Alors qu’il tendait la main pour s’en saisir, une ombre immense commença à descendre sur lui. Orok achevait son clignement d’œil. La paupière de pierre, lourde de plusieurs tonnes, descendait lentement, menaçant de plonger la vasque dans l’obscurité.
— Vite… mais doucement, s’encouragea Soren dans un souffle.
Il ne plongea pas la main dans le tas. Il laissa les grains glisser entre ses doigts comme une caresse, les recueillant dans sa fiole de cristal avec la délicatesse d’un peintre maniant un pinceau de soie. À l’instant même où il rebouchait le flacon, la paupière d’Orok se ferma dans un déclic sourd qui fit trembler la forêt entière.
Le géant était désormais totalement endormi pour le prochain siècle.
Soren se laissa glisser le long des parois de basalte et retrouva le sol, les jambes tremblantes mais le cœur léger. Tic-Tac l’accueillit avec un petit jappement métallique de triomphe.
— Tu as réussi, Soren ! Tu as l’air plus grand, on dirait.
— Je me sens surtout… calme, répondit le garçon en observant la fiole où le sable tourbillonnait joyeusement. Je ne savais pas que le silence pouvait être aussi plein.
Tic-Tac pointa son museau de cuivre vers l’horizon, là où les arbres semblaient se tordre comme des rubans de réglisse.
— Savoure ce calme, petit d’homme. Car là-bas, dans la Vallée des Échos, le temps ne fait pas que passer lentement. Il se répète. Et si nous ne sommes pas prudents, nous revivrons ce matin jusqu’à ce que nos noms soient oubliés.
Soren serra la fiole contre lui. Il avait le premier fragment du futur entre les mains, et pour la première fois, il sentait que le temps n'était plus son ennemi, mais un compagnon de voyage.
Le Labyrinthe des Souvenirs Flous
### Chapitre : Le Labyrinthe des Souvenirs Flous
L’air de la Vallée des Échos ne ressemblait à rien de connu. Il était épais, chargé d’une odeur de vieux livres et d’ozone, comme si l’orage s’apprêtait à éclater depuis un siècle sans jamais se décider. Soren et Tic-Tac s’engagèrent dans une faille entre deux collines de quartz avant de déboucher devant une arche naturelle. Au-delà, la lumière ne se contentait pas d’éclairer ; elle rebondissait, se fracturait et dansait.
— Bienvenue dans le Labyrinthe des Souvenirs Flous, grinça Tic-Tac en faisant cliqueter ses pattes de cuivre sur le sol vitrifié. Un conseil, Soren : ne crois pas tout ce que tu vois. Tes yeux ici sont de grands menteurs.
Soren fit un pas à l’intérieur. Les parois n’étaient pas de pierre, mais de miroirs d’argent liquide, ondulant comme la surface d’un lac. Partout, son reflet se multipliait à l’infini. Mais quelque chose ne tournait pas rond. Dans le premier miroir à sa gauche, il ne vit pas le garçon de douze ans aux cheveux ébouriffés qu’il connaissait. Il vit un jeune homme d’une vingtaine d’années, portant une armure de cuir étincelante et un regard dur, marqué par une longue cicatrice sur la joue.
— C’est… c’est moi ? chuchota Soren, fasciné.
— C’est un « peut-être », répondit Tic-Tac en trottinant devant lui. Ou un « aurait pu être ». Le temps ici est un kaléidoscope brisé.
Soren avança plus profondément dans le dédale. Chaque tournant lui offrait une nouvelle vision de lui-même. Dans une paroi, il se vit à quarante ans, le dos voûté sous le poids d’énormes sacs de sable, l’air épuisé, errant sans but. Dans une autre, il aperçut un vieillard assis sur un trône de glace, seul dans un monde pétrifié par l’hiver éternel.
Le doute commença à ramper dans son esprit comme une brume glaciale. Est-ce que c’était cela, l’avenir ? La guerre, la fatigue, la solitude ? Ses jambes devinrent lourdes. La peur de devenir cet homme triste et fatigué lui nouait l’estomac.
— Tic-Tac, je ne veux pas voir ça, souffla-t-il, la voix tremblante. Si c’est ce qui m’attend, à quoi bon continuer ?
Le petit chien mécanique s’arrêta et fit basculer sa tête sur le côté, ses engrenages émettant un sifflement désapprobateur.
— Tu écoutes le chant des sirènes de l’inquiétude, Soren ! Ces images ne sont que des ombres jetées par tes propres craintes. Le futur n’est pas un tunnel tout tracé, c’est un océan. Et là, au centre, il y a ce que tu es venu chercher.
Soren leva les yeux. Au bout d’un couloir où les miroirs semblaient hurler de mille voix silencieuses, il aperçut une lueur d’un bleu électrique. Le deuxième Sable Mère. Il reposait au sommet d’une colonne de cristal qui s’élevait du sol comme une stalagmite de lumière.
Mais pour l’atteindre, il devait traverser la « Galerie des Regrets à venir ». Les reflets devinrent plus agressifs. Des versions de lui-même sortaient presque des cadres, lui tendant des mains suppliantes, murmurant des échecs qu’il n’avait pas encore vécus. « Tu vas échouer », semblait dire le vieillard. « Le temps te brisera », grimaçait le guerrier blessé.
Soren ferma les yeux un instant. Il se rappela la chaleur de la première fiole contre son cœur et le calme qu’il avait ressenti dans la grotte de basalte. Le silence qu’il avait appris à aimer.
— Ce ne sont que des images, murmura-t-il pour lui-même. Le sable ne m’appartient pas encore, et demain n’est qu’un mot.
Il ouvrit les yeux, mais cette fois, il ne regarda plus les parois. Il fixa la lueur bleue au centre de la pièce. Il se mit à courir. Les miroirs se fissurèrent sur son passage, les reflets de ses futurs possibles éclatant en mille éclats de verre immatériel. Il ne ressentait plus la peur de vieillir ou de perdre son chemin ; il ne ressentait que le battement régulier de son propre cœur, ici et maintenant.
Il atteignit la colonne de cristal. Au sommet, dans une coupelle d'argent, tourbillonnait un sable d’un bleu profond, parsemé d’étincelles argentées. C’était le Sable du Présent, celui qui ancre chaque chose à sa place.
Soren plongea la main et saisit la poignée de poussière étoilée. Instantanément, les miroirs autour de lui devinrent flous, puis s'évaporèrent comme de la fumée. Les visions disparurent, laissant place à une grotte naturelle, simple et paisible, baignée par la douce lumière du Sable Mère.
Tic-Tac s’approcha en remuant sa queue de fer-blanc.
— Pas mal, petit d'homme. Tu as appris que l'avenir est un monstre qui n'a de dents que si on lui en dessine.
Soren versa délicatement le sable bleu dans une deuxième fiole. Il se sentait léger, comme si le poids des années qu'il craignait s'était envolé.
— On continue ? demanda-t-il avec un sourire confiant.
— Oh que oui, répondit Tic-Tac en pointant le fond de la grotte. Mais prépare tes oreilles. Le prochain fragment se cache là où le son devient solide. En route pour les Falaises du Grand Murmure !
L'Ombre du Sablier Brisé
**CHAPITRE : L’Ombre du Sablier Brisé**
Le chemin vers les Falaises du Grand Murmure ne ressemblait à aucun autre. Ici, l’air n’était plus invisible ; il ondulait comme une gelée translucide, vibrant au rythme d’un bourdonnement sourd qui faisait grésiller les dents de Soren.
— Reste bien dans mes pattes, petit d’homme ! cria Tic-Tac pour couvrir le vacarme des ondes. Ici, le son est si dense qu’on pourrait y sculpter des statues. Si tu te perds dans un écho, tu finiras en courant d'air !
Soren serra les deux fioles contre sa poitrine. Le sable bleu du Présent et le sable doré du Passé brillaient à travers le verre, comme deux petits cœurs battant à l’unisson. Mais alors qu’ils atteignaient le premier plateau rocheux, une fraîcheur soudaine, glaciale et contre-nature, envahit l’atmosphère. Les murmures des falaises se turent brusquement, remplacés par un silence si lourd qu'il semblait vouloir écraser le sol.
— Quelque chose ne va pas, murmura Soren, les poils des bras hérissés.
De l’autre côté du gouffre, une tache d’encre commença à couler du ciel. Ce n’était pas une ombre ordinaire. C’était une déchirure dans la réalité, une silhouette mouvante faite de fumée noire et de rouages brisés qui grinçaient. C’était l'Anomalie, une entité née du chaos temporel, un monstre de vide qui n'avait qu'un seul but : figer le monde dans un instant éternel et sans vie.
— Rendez-moi… les fragments… siffla l’Ombre d’une voix qui ressemblait à des milliers de verres brisés. Je vais arrêter… cette horloge… qui vous tue… Plus de futur… plus de douleur… seulement le sommeil.
D’un geste fluide, l’entité projeta une onde de ténèbres vers Soren. Le temps se figea autour de Tic-Tac, qui resta bloqué en l'air, la gueule ouverte, telle une figurine de métal dans une vitrine.
— Tic-Tac ! hurla Soren.
L’Ombre s’avançait, étirant ses doigts de brume vers les fioles. Soren sentit la panique monter, mais une chaleur émana de sa propre poitrine. C’était son *éclat*, cette petite étincelle de courage que le Gardien lui avait décrite. Il comprit soudain : il ne pouvait pas battre l’Ombre par la force, mais il pouvait jouer avec les règles qu’elle essayait de briser.
Il plongea ses doigts dans l’éclat de sa poche et murmura :
— Un pas en arrière, trois secondes de lumière.
Alors que l’Ombre s’apprêtait à saisir le sable du Présent, Soren claqua des doigts. Un dôme de lumière argentée explosa. Le monde vacilla.
*Zip !*
Soren se retrouva cinq mètres en arrière, trois secondes plus tôt. L’Ombre, surprise, frappa le vide.
— Trop lent ! provoqua Soren, bien que ses jambes tremblent.
L’entité rugit, un son qui déchira les nuages, et se jeta de nouveau sur lui. Soren recommença. Il créa une boucle, puis une autre. Il dansait entre les secondes, devenant un mirage insaisissable. À chaque fois que l’Ombre pensait le tenir, Soren activait son éclat, redémarrant la scène pour se placer juste hors de portée.
— Tu ne peux pas… fuir… pour toujours ! cracha l’Anomalie, ses mouvements devenant frénétiques.
— Je ne fuis pas, répondit Soren en esquivant une nouvelle attaque. Je te montre que le temps ne peut pas être mis en cage !
Soren remarqua alors que l’Ombre s’épuisait. À force de poursuivre Soren dans ces petites boucles temporelles, l’entité se prenait dans ses propres fils de ténèbres. Profitant d’une énième répétition, Soren ne recula pas. Il utilisa l’éclat pour créer une boucle "miroir".
L’Ombre plongea vers lui, mais se heurta à une barrière de temps pur. Elle resta coincée dans un cycle absurde : elle avançait, touchait le bouclier, et reculait instantanément à son point de départ. En boucle. Encore et encore. Un disque rayé dans la symphonie de l’univers.
Soren en profita pour courir vers Tic-Tac. En touchant le chien de fer-blanc avec une pincée de sable bleu, il brisa le sort de pétrification.
— Par mes ressorts ! jappa Tic-Tac en retombant sur ses pattes. J’ai raté quoi ? On a gagné ?
— Elle est coincée pour quelques minutes, souffla Soren, le visage en sueur mais les yeux pétillants. Mais la boucle ne tiendra pas éternellement. Regarde !
Au loin, l’Ombre s’agitait comme un insecte prisonnier de l’ambre, cherchant à briser le cercle de lumière qui la forçait à revivre la même seconde.
— Vite ! reprit Tic-Tac. Si elle se libère, elle sera furieuse. Le Grand Murmure nous attend. On doit trouver le troisième fragment avant que le silence ne revienne la chercher !
Soren jeta un dernier regard à l’entité sombre, un vestige d’un temps qui ne voulait pas grandir, puis il tourna le dos à l’ombre pour s’élancer vers les cimes musicales des falaises. Son cœur battait la mesure d’un futur qu’il était désormais prêt à affronter.
Le Sommet du Pic des Âges
**CHAPITRE : LE SOMMET DU PIC DES ÂGES**
L’ascension fut une symphonie de halètements et de cliquetis métalliques. À mesure que Soren et Tic-Tac grimpaient les flancs du Pic des Âges, l’air se raréfiait, remplacé par une vapeur chaude au parfum de cannelle et de fer brûlé. Ce n’était pas une montagne ordinaire ; c’était un monument à la mécanique universelle. Des tuyaux de cuivre géants serpentaient entre les roches, crachant des bouffées de vapeur rythmées comme la respiration d’un géant endormi.
— Mes circuits chauffent ! s’exclama Tic-Tac, dont la queue en ressort vibrait frénétiquement. Si on ne trouve pas ce sable bientôt, je vais finir en fondue de fer-blanc !
Soren ne répondit pas. Il fixait le sommet, où le cratère du volcan ne crachait pas de la lave, mais une lumière liquide, un or fusionnel qui semblait couler à l’envers, remontant vers les nuages. C’était la Forge de l’Instant, l’endroit exact où le Temps prenait forme physique.
Lorsqu’ils atteignirent enfin le rebord du cratère, le spectacle les cloua sur place. Au centre d’un lac de lumière mouvante, une unique stalagmite de cristal s’élançait vers le ciel. À sa pointe, une perle de sable blanc, si brillante qu’elle semblait percer la rétine, oscillait en équilibre précaire. C’était le troisième fragment : le Sable du Présent.
— Le voilà ! s’écria Soren en s’élançant.
— Attention, petit ! glapit Tic-Tac en le retenant par le bas de sa tunique. Regarde bien avant de sauter !
Soren s’arrêta net. Il remarqua alors que l’espace autour de la perle était strié de filaments invisibles, des lignes de faille temporelles aussi tranchantes que des rasoirs de diamant. Le moindre mouvement brusque, la moindre vibration parasite, et le fragment se volatiliserait dans un paradoxe.
Soren sentit une goutte de sueur glisser le long de sa tempe. Il se revit, quelques jours plus tôt, dans l’atelier de son grand-père. Il se revit trébucher, renverser le Sablier Brisé par simple précipitation, par cette envie maladroite de vouloir tout attraper tout de suite. Sa maladresse n’était pas un manque d’adresse, comprit-il soudain, c’était un manque de patience.
— Je ne peux pas courir, murmura-t-il pour lui-même. Je dois devenir l’aiguille d’une montre.
Il s’avança sur une étroite corniche de verre qui menait au centre du cratère. Chaque pas était un défi. Sous ses pieds, le sol vibrait au rythme du cœur du monde : *Tic. Tac. Tic. Tac.*
Soren ferma les yeux une seconde pour caler sa propre respiration sur ce battement. Il devait être d'une précision chirurgicale. Il tendit la main, ses doigts tremblants d'abord, puis se stabilisant à mesure qu'il entrait dans une transe de concentration.
Les filaments temporels sifflaient autour de lui, découpant des lambeaux d'air. Soren ne regardait plus la perle de sable comme un trésor à saisir, mais comme un mécanisme délicat à réparer. Il fit glisser sa main entre deux lignes de faille, bougeant d'un millimètre par seconde. Ses muscles brûlaient, son bras semblait peser une tonne, mais son esprit était d'un calme olympien.
— Doucement… chuchota Tic-Tac, qui s'était caché les yeux avec ses pattes de métal.
Soren atteignit enfin la pointe de cristal. La perle de sable blanc vibrait contre sa paume, dégageant une chaleur réconfortante. Au moment où ses doigts se refermèrent sur elle, le temps sembla se figer tout à fait. Les vapeurs s'arrêtèrent, le ronflement du volcan se tut.
Dans ce silence absolu, Soren ne ressentit aucune précipitation. Il retira sa main avec une grâce fluide, un mouvement parfait que même le plus grand maître horloger de Chronosia aurait envié.
Lorsqu'il revint sur la terre ferme, le fragment brillant au creux de sa main, le volcan poussa un long soupir de vapeur bleutée.
— Par tous les engrenages du destin, tu l'as fait ! jappa Tic-Tac en sautant de joie, faisant tinter sa carcasse. Tu as bougé comme un véritable artisan du temps !
Soren regarda la perle blanche, puis les deux autres fragments qu’il portait dans sa sacoche. Le bleu du passé, le doré du futur, et maintenant le blanc pur du présent. La triade était complète.
— Je comprends maintenant, dit Soren d'une voix posée. On ne rattrape pas le temps en courant après. On le maîtrise en habitant chaque seconde.
Mais au loin, un grondement sourd déchira l'air. L'Ombre s'était libérée de sa boucle. Le ciel s'obscurcit, virant au violet menaçant.
— Vite ! s'alarma le chien de fer-blanc. Elle arrive, et elle a faim de siècles ! Il est temps de rentrer à l'Atelier pour refaire le monde !
Soren serra ses trésors contre son cœur. Le plus dur restait à faire : réparer le Sablier Brisé avant que l'éternité ne s'efface. Mais cette fois, il savait qu'il ne tremblerait pas.
Le Grand Tic-Tac Final
Voici le chapitre final de l'aventure de Soren.
***
# CHAPITRE : Le Grand Tic-Tac Final
La course contre l’oubli avait commencé. Sous un ciel de lavande sombre, où les nuages s’étiraient comme des griffes de fumée, Soren et Tic-Tac s’élancèrent vers le cœur de Chronopolis. Derrière eux, l’Ombre n’était plus une simple silhouette ; elle était devenue une tempête d’encre, un vide vorace qui effaçait les pavés et les maisons sur son passage.
— Mes engrenages crient grâce ! haleta le chien de fer-blanc, ses pattes métalliques martelant le sol dans un rythme saccadé. Mais on y est, Soren ! Regarde !
L’Atelier des Siècles se dressait devant eux, une tour immense en forme de balancier. À l’intérieur, le silence était terrifiant. Au centre de la salle voûtée trônait le Sablier Brisé. Il ressemblait à un géant de verre décapité, ses parois de cristal jonchant le socle de bronze comme des larmes gelées.
Soren s’approcha. Ses mains ne tremblaient plus. Il ouvrit sa sacoche et en sortit les trois trésors.
— Le bleu pour ce qui fut, murmura-t-il en déposant la perle azur.
— Le doré pour ce qui sera, continua-t-il avec le fragment scintillant.
— Et le blanc… pour ce que nous vivons ici et maintenant.
L’Ombre percuta les vitraux de la tour. Le verre explosa dans un fracas de tonnerre. Une nappe de noirceur s'engouffra dans la pièce, étouffant les rares lueurs de l'atelier. Le froid devint polaire. Soren sentit le souffle glacé du néant sur sa nuque.
— Vite, l’artisan ! aboya Tic-Tac en se jetant courageusement entre le garçon et la pénombre. Le temps nous file entre les boulons !
Soren ferma les yeux. Il ne voyait plus l’Ombre. Il ne voyait plus la menace. Il se concentra sur la sensation des sables dans ses paumes. Il les réunit au centre du socle vide. Soudain, une chaleur intense émana de ses mains. La magie du présent fit office de lien, soudant les éclats de cristal par la simple force de sa volonté.
— Fusionne ! ordonna Soren.
Un vrombissement sourd fit vibrer le sol, un grondement de moteur cosmique qui semblait provenir des entrailles de la terre. Les trois sables commencèrent à tourbillonner dans un ballet hypnotique, créant une spirale d'une clarté aveuglante. Le bleu, l'or et le blanc se mélangèrent pour devenir une lumière pure, une quintessence de temps liquide.
L’Ombre poussa un hurlement strident, un cri de métal froissé, avant d’être aspirée par l’éclat. Dans un dernier effort, Soren plaça la dernière pièce du dôme de cristal.
*Cling.*
Le sablier était entier. Un silence absolu tomba sur Chronopolis. Puis, un son unique, profond, puissant, résonna à travers tout l’univers.
**TIC.**
Une onde de choc dorée partit du sablier. Elle traversa les murs de l'atelier, balaya la place de la ville, s'étendit aux montagnes et aux océans. Là où la lumière passait, les couleurs revenaient, vibrantes et chaudes.
**TAC.**
Le mécanisme se remit en marche. Dans les rues de la cité, la boulangère qui était restée figée, la main levée vers son étal, termina son mouvement et sourit au soleil qui perçait les nuages. Le chat sur le toit reprit sa toilette. Les horloges de la ville se mirent à chanter à l’unisson, un carillon de victoire qui faisait danser les poussières de bronze dans l’air.
Soren s’appuya contre le socle, épuisé mais le cœur léger. Le sablier fonctionnait à nouveau, les grains de sable s’écoulant avec une régularité apaisante.
— On dirait que nous avons gagné quelques siècles de plus, mon petit humain, dit Tic-Tac en se frottant contre ses jambes, sa carcasse vibrant d'un ronronnement métallique satisfait.
Soren regarda par la fenêtre. Chronopolis s'éveillait comme si elle sortait d'une simple sieste. Les gens riaient, les marchands criaient, et le vent portait l'odeur du pain chaud et de la pluie d'été.
— On n’a pas seulement réparé une horloge, Tic-Tac, dit Soren en observant l'éclat blanc du présent qui brillait plus fort que les autres au cœur du verre. On a appris à écouter la musique de chaque seconde.
Le garçon sortit de l'atelier, prêt à vivre chaque instant de cette nouvelle éternité, tandis que dans son dos, le Grand Sablier continuait son travail, veillant sur le monde un battement à la fois.
On ne rattrape pas le temps, on le vit
### CHAPITRE : On ne rattrape pas le temps, on le vit
Le soleil de Chronopolis ne se contentait pas de briller ; il semblait couler sur les toits de cuivre comme du miel chaud. Soren descendit les marches de marbre de la Grande Tour, sentant chaque muscle de son corps vibrer d’une fatigue étrangement délicieuse. À son côté, Tic-Tac trottinait, ses coussinets en laiton cliquetant joyeusement sur le pavé.
— Regarde-les, Soren, ronronna le chat mécanique en agitant sa queue en forme de ressort. On dirait des toupies qui ont retrouvé leur élan !
La cité, autrefois figée dans une grisaille de poussière et de regrets, avait explosé de couleurs. Les marchands de souvenirs ne vendaient plus de vieilles montres arrêtées, mais des cerfs-volants qui dessinaient des arabesques dans l'azur. Partout, les habitants dansaient. Ce n’était pas une fête ordinaire ; c’était le premier souffle d’un monde qui avait failli s’étouffer.
Une petite fille courut vers Soren et lui tendit une fleur de cristal qui captait la lumière pour la transformer en mini-arc-en-ciel.
— Merci, Monsieur l’Horloger ! s’écria-t-elle avant de disparaître dans la foule.
Soren resta un instant interdit, la fleur brillant au creux de sa paume.
— « Monsieur l’Horloger »… murmura-t-il. Ça sonne bizarrement, tu ne trouves pas ?
Tic-Tac s’arrêta et le fixa de ses yeux de saphir changeants.
— Tu n’es plus le garçon qui a cassé le sablier par mégarde, Soren. Tu es celui qui a compris que les morceaux brisés font partie de l’histoire. Tu es le nouveau Gardien. Et un Gardien, ça a de sacrées responsabilités, surtout celle de ne pas oublier de s’amuser.
Ils arrivèrent sur la Place des Millénaires. Au centre, une immense table avait été dressée, couverte de tartes aux fruits dont l’odeur sucrée chatouillait les narines et de fontaines de limonade pétillante. Le Maître des Rouages, un vieil homme à la barbe si longue qu’il devait la porter sur son épaule, s’approcha de Soren. Il ne portait plus son visage sévère, mais un sourire gravé de mille rides de sagesse.
— Soren, dit-il d'une voix qui résonnait comme un carillon de bronze. Tu as cherché pendant tout ton voyage à réparer tes erreurs, à revenir en arrière pour effacer le moment où tes mains ont tremblé.
Soren baissa la tête, se souvenant de la culpabilité qui lui avait pesé sur le cœur comme une enclume.
— Je voulais que tout redevienne comme avant, admit-il.
Le vieil homme posa une main calleuse sur l'épaule du garçon.
— C’est là que résidait ton erreur. Le temps n’est pas une ligne droite que l’on gomme et que l’on réécrit. C’est un fleuve. Si tu essaies de remonter le courant, tu t’épuises. Si tu te laisses porter en admirant le paysage, tu deviens libre.
Soren regarda le Grand Sablier au sommet de la tour. Les grains de sable ne lui semblaient plus être des secondes qui s’échappaient, mais des pépites d’or qui s'accumulaient pour construire son avenir. Il comprit enfin le secret que les rouages murmuraient depuis le début.
— **On ne rattrape pas le temps, Tic-Tac, dit Soren avec une clarté nouvelle. On le vit.** Chaque seconde que j'ai perdue à m'inquiéter était une seconde que je ne savourais pas. Mes erreurs ne sont pas des taches sur le verre, ce sont les gravures qui rendent mon sablier unique.
Le chat mécanique fit un bond périlleux et atterrit sur l'épaule de Soren.
— Très philosophique ! Maintenant, est-ce qu'on peut vivre le temps en mangeant une part de cette tarte aux prunes ? Mon mécanisme de gourmandise est en train de surchauffer.
Soren éclata de rire, un rire franc qui sembla faire scintiller les cadrans de toute la ville. Il accepta une part de tarte, s’assit sur le rebord d’une fontaine et observa le balai merveilleux de la vie qui reprenait ses droits. Il y avait de la magie dans le mouvement d'un balancier, de l'aventure dans le tic-tac d'une montre à gousset, et une éternité de bonheur dans le simple fait d'être là, ici et maintenant.
Soren n'était plus le prisonnier du passé. Il était le maître du présent. Et tandis que les feux d’artifice commençaient à éclater dans le ciel de Chronopolis, transformant la nuit en un jardin de lumières éphémères, le jeune Gardien ferma les yeux une seconde, juste pour savourer le battement de son propre cœur.
Le voyage était terminé, mais l'histoire, elle, venait de commencer. Chaque seconde était une page blanche, et Soren tenait enfin la plume.