Compte Tes Morts

Par Marcus V.Mafia

08:07. Les chiffres rouges du tableau de bord brûlent la rétine. Elias ouvre les yeux. Ses paupières collent. Une croûte de sommeil et de poussière. Sa bouche a le goût d'un cendrier froid. L'air dans le van est épais. Il sature les poumons. Ça sent le tabac brun et le fer. Le fer, c'est le sang. ...

08:07

08:07. Les chiffres rouges du tableau de bord brûlent la rétine. Elias ouvre les yeux. Ses paupières collent. Une croûte de sommeil et de poussière. Sa bouche a le goût d'un cendrier froid. L'air dans le van est épais. Il sature les poumons. Ça sent le tabac brun et le fer. Le fer, c'est le sang. Elias ne bouge pas la tête. Il évalue sa position. Son dos appuie contre la paroi en tôle. Ses fesses reposent sur la banquette en skaï déchiré. La mousse jaune dépasse par les fentes. Sa main droite est lourde. Ses doigts enserrent la crosse d'un Beretta 92FS. Le quadrillage du polymère marque sa peau. L'arme est chaude. Elle sort du feu. L'index repose sur le pontet. La sécurité est effacée. Elias sent le poids des quinze munitions dans le chargeur. Une se trouve dans la chambre. Le percuteur est armé. À sa droite, une masse pèse. Don Moretti occupe l'espace. Le parrain est affaissé. Son menton touche son sternum. Un trou de balle orne sa tempe droite. Les bords de la plaie sont noirs. Brûlés. De la matière grise s'est déposée sur son col en soie. Le sang a coulé le long de sa joue. Il a imbibé le revers de son costume sur mesure. La tache est sombre. Presque noire sous cette lumière. Moretti est mort. Ses yeux sont restés ouverts. Ils fixent le tapis de sol en caoutchouc. Une mouche se pose sur sa pupille gauche. Elle ne bouge pas. Moretti non plus. Le van tangue. Les suspensions sont fatiguées. Elles couinent à chaque bosse. Marco conduit. Elias voit sa nuque. Elle est large. Des plis de graisse débordent du col de sa chemise. La peau est luisante. Marco transpire. Ses mains serrent le volant à dix heures dix. Ses jointures sont blanches. Il porte un tatouage sur l'avant-bras droit. Une vierge Marie à l'encre bleue. Elle se tord quand il tourne le volant. Marco regarde le rétroviseur central. Ses yeux rencontrent ceux d'Elias. Marco détourne le regard. Il fixe la route. Ses épaules remontent vers ses oreilles. Il respire par la bouche. Un sifflement court. Elias observe le mouvement des essuie-glaces. Ils battent le rythme sur le pare-brise sec. *Clac-clac. Clac-clac.* Le caoutchouc est usé. Il laisse des traînées grises sur le verre. Dehors, la zone industrielle défile. Des hangars en tôle ondulée. Des clôtures en grillage galvanisé. Des herbes folles percent le bitume. Le ciel est une plaque de plomb. Aucune ombre au sol. Elias sent une vibration sous ses bottes. Le plancher du van tremble. Ce n'est pas le moteur. Le régime est stable. La vibration est régulière. Elle vient du châssis. Elias baisse les yeux sur ses mains. Ses ongles sont bordés de noir. De la calamine. Il se souvient du recul. Le choc dans le poignet. L'odeur de la poudre qui pique le nez. Il a tué Moretti. Il l'a fait il y a trois minutes. Ou peut-être il y a une éternité. Sa mémoire est un disque rayé. Les images sautent. Marco change de rapport. La boîte de vitesses craque. Le van ralentit. Ils approchent d'une intersection. Un panneau "Stop" rouillé penche sur le côté. Marco ne s'arrête pas. Il glisse. Ses yeux scannent les alentours. Il cherche quelque chose. Elias lève le Beretta. Il pointe le canon vers la nuque de Marco. Le chauffeur ne le voit pas. Il est trop occupé à surveiller les rétroviseurs extérieurs. L'odeur de sang devient plus forte. Elle est écœurante. Moretti glisse doucement vers la gauche. Son épaule cogne celle d'Elias. Le cadavre est mou. La rigidité n'est pas encore là. Elias repousse le corps du coude. Le poids est mort. Inerte. Une douille vide roule sur le sol. Elle tinte contre le métal. *Dring.* 08:08. Le chiffre change sur l'écran. Elias perçoit un bruit sec. Un déclic métallique sous ses pieds. C'est le son d'un relais qui s'active. Un aimant qui lâche. Ou un percuteur qui frappe. Marco écrase la pédale de droite. Le moteur hurle. Le van bondit en avant. Les pneus fument sur le goudron. Elias comprend. Il connaît ce bruit. Il a déjà entendu cette fréquence. La vibration sous le plancher s'arrête. Elle laisse place à un sifflement aigu. Très court. Marco hurle. Ce n'est pas un mot. C'est un son guttural. Un cri de bête. Il lâche le volant. Il plaque ses mains sur ses oreilles. Ses yeux sont exorbités. Les veines de son cou gonflent. Elias tente d'attraper la poignée de la portière latérale. Ses doigts glissent sur le plastique froid. Le loquet est enfoncé. Verrouillé. Un flash blanc envahit l'habitacle. La lumière est totale. Elle annule les formes. Elle efface le visage de Marco. Elle dissout le cadavre de Moretti. Elias ne voit plus ses mains. Il ne voit plus le Beretta. La chaleur arrive une fraction de seconde plus tard. C'est une vague solide. Elle frappe la poitrine d'Elias. Ses côtes craquent. L'air dans ses poumons se transforme en vapeur. Le plancher du van se déchire. Des morceaux de tôle chauffés au rouge traversent la mousse du siège. Ils entrent dans la chair. Elias ne ressent pas de douleur. Ses nerfs sont saturés. Le son suit. Une détonation sourde. Elle broie les tympans. Le monde bascule. Le van quitte le sol. Il entame une rotation. Elias est projeté contre le toit. Sa tête percute le métal. Un craquement sec. Les vitres explosent vers l'intérieur. Des milliers de diamants de verre labourent son visage. Le van retombe. Le choc est final. Le réservoir d'essence se déchire. Le liquide s'enflamme instantanément. Une boule de feu orange dévore l'oxygène. Elias est au centre du brasier. Ses vêtements fondent. Sa peau se rétracte. Ses yeux s'évaporent. Il n'y a plus de van. Plus de Marco. Plus de Moretti. Le noir. 08:07. Les chiffres rouges du tableau de bord brûlent la rétine. Elias ouvre les yeux. Ses paupières collent. Une croûte de sommeil et de poussière. Sa bouche a le goût d'un cendrier froid. L'air dans le van est épais. Il sature les poumons. Ça sent le tabac brun et le fer. Elias ne bouge pas. Il serre la crosse du Beretta 92FS. Le métal est froid. Son index repose sur le pontet. À sa droite, Don Moretti est affaissé. Un trou de balle orne sa tempe droite. Elias regarde sa main. Elle ne tremble pas. Il regarde la nuque de Marco. La sueur brille sur la peau grasse. Le cycle recommence. Elias expire lentement. Il arme le chien de son pistolet. Le clic est le seul son dans l'habitacle. Marco sursaute. Il regarde le rétroviseur. — Elias ? demande Marco. Sa voix est chevrotante. Elias ne répond pas. Il observe la route. Il cherche le panneau "Stop" rouillé. Il cherche la bombe sous ses pieds. Il a soixante secondes pour changer la fin. Le van tangue. Les suspensions couinent. 08:07:15. Elias pose le canon du Beretta contre la tempe de Moretti. Le cadavre est déjà froid. Elias regarde Marco. Le chauffeur évite son regard. Ses mains tremblent sur le volant. La vierge Marie sur son bras semble pleurer de l'encre. — Arrête le van, Marco, dit Elias. Sa voix est un rasoir. Elle ne contient aucune émotion. C'est un constat technique. — Quoi ? On peut pas s'arrêter ici, Elias. Les types de Greco nous attendent au port. Marco accélère. Le moteur monte en régime. Elias sent la vibration sous ses bottes. Elle commence maintenant. Le mécanisme est enclenché. Le compte à rebours est invisible, mais il est là. Sous le châssis. Entre le réservoir et la transmission. Elias déplace le canon. Il le pointe vers l'oreille droite de Marco. — Arrête le van. Maintenant. Marco regarde le flingue. Ses yeux se remplissent de larmes. Ce n'est pas de la tristesse. C'est de la terreur pure. Il ne freine pas. Il écrase la pédale. — Je peux pas, Elias. Si je m'arrête, ils me tuent. — Si tu ne t'arrêtes pas, tu es déjà mort. Elias appuie sur la détente. Le coup de feu remplit l'espace. La vitre latérale de Marco explose. Le chauffeur s'effondre sur le volant. Le van dévie vers la gauche. Il quitte la route. Il fonce vers un hangar en tôle. Elias se jette vers l'avant. Il attrape le volant. Il redresse la trajectoire. Ses mains sont couvertes du sang de Marco. C'est chaud. C'est gluant. Le van percute une pile de palettes en bois. Le choc est violent. Elias est projeté contre le tableau de bord. Son nez éclate. Le sang coule dans sa bouche. 08:07:45. Il reste quinze secondes. Elias rampe vers la portière arrière. Il tire sur la poignée. Elle résiste. Il frappe le verre avec la crosse du Beretta. Le verre de sécurité se fissure mais ne rompt pas. Il frappe encore. Une fois. Deux fois. Le sifflement commence. Sous le plancher. Précis. Mortel. Elias vide son chargeur dans la serrure de la porte arrière. Le bruit est assourdissant. La fumée remplit le van. Il épaule la porte. Elle s'ouvre dans un grincement de métal tordu. Il bascule dehors. Il roule sur le bitume. La peau de ses mains s'arrache sur le gravier. Il ne s'arrête pas. Il rampe. Il s'éloigne du van. Dix mètres. Quinze mètres. 08:08. Le flash blanc. L'onde de choc le rattrape. Elle le soulève comme une feuille de papier. Elias est projeté contre un muret en béton. Son épaule se déboîte. Il retombe lourdement. Derrière lui, le van est une torche. Les flammes montent à cinq mètres de haut. La carcasse de métal noirci crépite. Elias reste au sol. Il respire la poussière et la fumée. Ses oreilles sifflent. Il regarde sa montre. Le verre est brisé. Les aiguilles sont arrêtées. Il est vivant. Il regarde ses mains. Elles sont rouges. Il regarde le ciel gris. Il se lève. Il ramasse son Beretta dans la poussière. Il vérifie la chambre. Vide. Il marche vers l'ombre des hangars. Il ne se retourne pas. Le silence revient sur la zone industrielle. Seul le crépitement du brasier rompt le calme. Elias s'enfonce dans l'obscurité. Il compte ses morts. Un. Deux. Lui-même fera le troisième. Plus tard.

Le Goût du Cuivre

08:07. Le chiffre rouge brûle la rétine. Elias ouvre les yeux. Il est assis sur la banquette arrière du van. Le moteur gronde sous ses pieds. L'odeur est la même. Tabac froid. Cuir usé. Sang frais. À sa gauche, Don Moretti est affalé. Le cadavre pèse lourd. Sa tête bascule au rythme des virages. Un trou de balle orne sa tempe droite. Le sang a cessé de couler. Il a la consistance du goudron. Elias baisse le regard sur sa main droite. Ses doigts serrent la crosse du Beretta 92FS. Le métal est froid. Le poids est familier. Quinze balles dans le chargeur. Une dans la chambre. Marco conduit. Sa nuque est large. Des plis de graisse débordent de son col. Il transpire. Une tache sombre s’élargit entre ses omoplates. Ses mains serrent le volant à dix heures dix. Les articulations sont blanches. Marco regarde le rétroviseur toutes les trois secondes. Ses yeux sont injectés de sang. Il ne dit rien. Elias ne dit rien. Le silence est un bloc de béton. Le van tourne à droite. Les pneus crissent sur le gravier. Elias sent le balancement du châssis. Il connaît ce virage. Il connaît la suite. Dans cinquante secondes, le monde s'arrêtera. Elias déplace son pied. Il sent une résistance. Sous le siège, la bombe magnétique attend son heure. Elle est fixée au réservoir. Un boîtier noir. Un récepteur radio. Un détonateur à mercure. Le dispositif est simple. Il est efficace. Marco change de rapport. La boîte de vitesses craque. Le chauffeur essuie son front avec sa manche. Le geste est saccadé. Elias observe la sueur couler le long de la tempe de Marco. C'est la sueur d'un homme qui compte les secondes. Marco sait. Il a touché l'argent. Il a ralenti à l'intersection précédente. Il a permis la pose de l'engin. Elias lève le Beretta. Il pose le canon contre la nuque de Marco. Le contact du métal fait tressaillir le chauffeur. Marco se fige. Le van dévie légèrement vers la gauche. — Redresse, dit Elias. Sa voix est un raclement de gravier. Elle est dépourvue d'émotion. Marco obéit. Il ramène le véhicule dans l'axe. Ses dents claquent. — Elias, écoute... commence Marco. — Tais-toi. Conduis. Elias regarde sa montre. 08:07 et trente secondes. Le temps s'écoule comme du sable noir. Il reste trente secondes de vie. Elias pourrait tirer. Il pourrait loger une balle de 9mm dans le cerveau de Marco. Cela ne changerait rien. La bombe ne se soucie pas des cadavres. Elle a une mission. Elle va l'accomplir. Elias retire le pistolet. Il le pose sur ses genoux. Il regarde par la vitre teintée. Les hangars défilent. Des carcasses de camions. Des piles de palettes. Un paysage de rouille et de poussière. Le ciel est une plaque de tôle grise. 08:07 et quarante-cinq secondes. Marco respire bruyamment. Il cherche de l'air. Il sait que le signal va tomber. Elias ferme les yeux. Il se concentre sur le goût du cuivre dans sa bouche. C'est le goût de la mort qui revient. Une saveur métallique. Acide. Persistante. 08:07 et cinquante-cinq secondes. Elias s'accroche à la poignée de la portière. Il sait que c'est inutile. La force de l'explosion brisera ses os avant qu'il ne puisse bouger. 08:08. Le flash blanc. Le bruit n'existe plus. Seule la pression compte. Elle arrive par le bas. Elle déchire le plancher. Elle broie les jambes d'Elias. Ses organes éclatent. Ses poumons se remplissent de feu. Le noir reprend ses droits. 08:07. Le chiffre rouge clignote. Elias respire. Ses poumons sont intacts. Ses jambes sont solides. Il est de retour dans la cage de métal. Moretti est là. Toujours mort. Toujours lourd. L'odeur de tabac est de retour. Marco conduit. Il transpire. Il regarde le rétroviseur. Le cycle est une boucle parfaite. Une cellule sans barreaux. Elias ne bouge pas. Il analyse. La première fois, il a tenté de sauter. La deuxième fois, il a interrogé Marco. La troisième fois, il a tiré. Le résultat est identique. Le feu gagne toujours à la fin. Il regarde le Beretta. Il vérifie le chien. Il est armé. Elias glisse l'arme dans son holster d'épaule. Il se penche vers l'avant. Il attrape Marco par le col. Il le tire violemment vers l'arrière. — Arrête le van, ordonne Elias. Marco hurle de surprise. Il pile. Les pneus fument sur le bitume. Le van s'immobilise dans un nuage de poussière. — Qu'est-ce que tu fais ? crie Marco. On doit bouger ! Ils vont nous tomber dessus ! Elias ne répond pas. Il ouvre la portière latérale. Il attrape le corps de Moretti. Il le pousse dehors. Le cadavre roule dans la poussière comme un sac de linge sale. Elias saute à son tour. — Sors de là, Marco. Maintenant. Marco reste pétrifié derrière son volant. Ses yeux font des va-et-vient entre Elias et la route. — On n'a pas le temps ! hurle Marco. Elias sort son arme. Il vise le pneu avant gauche. Il presse la détente. Le coup de feu déchire le silence de la zone industrielle. Le pneu éclate. Le van s'affaisse. Marco sort en trébuchant. Il lève les mains. Il tremble de tout son corps. — Tu es fou ! Ils vont nous tuer ! Elias regarde sa montre. 08:07 et quarante secondes. Il s'approche du van. Il s'accroupit. Il regarde sous le châssis. Le boîtier noir est là. Une diode rouge clignote. Le rythme s'accélère. Il n'y a pas de fil à couper. Pas de minuteur visible. C'est une commande à distance. Quelqu'un regarde. Quelqu'un attend que le van atteigne le point d'impact prévu. Elias se relève. Il regarde autour de lui. Les hangars sont silencieux. Trop silencieux. À deux cents mètres, un toit en tôle brille. Un reflet. Une optique de visée. — Ils nous observent, dit Elias. Marco recule. Il veut courir. — Elias, je n'ai pas eu le choix. Ils ont ma famille. Elias tourne la tête vers Marco. L'aveu ne provoque rien chez lui. Ni colère, ni pitié. C'est une information technique. Marco est le maillon faible. Il est le déclencheur. 08:07 et cinquante secondes. Elias saisit Marco par le bras. Il le traîne derrière un muret de béton. — Reste là. — Pourquoi tu fais ça ? demande Marco. On va mourir. — On est déjà morts, Marco. Tu ne t'en souviens juste pas. 08:08. L'explosion est différente cette fois. Elle est plus sourde. Le van n'est pas en mouvement. Le réservoir n'est pas sous pression. Mais la boule de feu est réelle. Elle monte vers le ciel gris. Des débris de métal retombent en pluie sur le gravier. Une portière atterrit à trois mètres d'eux. Elias attend. Il compte. Un. Deux. Trois. Le noir ne vient pas. Il regarde ses mains. Elles sont couvertes de poussière. Il regarde sa montre. 08:08 et dix secondes. Le cycle est brisé. Elias se lève. Son épaule le fait souffrir. Il sent une présence derrière lui. Il pivote. Marco n'est plus là. À sa place, un homme en costume gris. Il tient un fusil de précision. Le canon est dirigé vers le visage d'Elias. L'homme sourit. Il n'a pas de dents. Juste des gencives noires. — Mauvaise pioche, Elias. L'homme presse la détente. La balle de .308 traverse le crâne d'Elias. La cervelle repeint le muret de béton. 08:07. Le chiffre rouge clignote. Elias ouvre les yeux. Il est dans le van. Moretti est à côté de lui. Marco conduit. Il transpire. Elias serre les poings. Le goût du cuivre est plus fort. Il est plus amer. Le cycle n'est pas une cellule. C'est un labyrinthe. Chaque sortie mène à une nouvelle impasse. Chaque mort est une leçon. Il regarde le Beretta. Il retire le chargeur. Il vérifie les munitions. Des balles blindées. Il remet le chargeur en place. Le claquement est sec. Elias observe la nuque de Marco. Il connaît la sueur. Il connaît le virage. Il connaît le tireur sur le toit. Il doit changer les variables. Il doit réécrire l'équation. — Marco, dit Elias. Le chauffeur sursaute. Il regarde le miroir. — Oui ? — Ne ralentis pas à l'intersection. Accélère. Marco hésite. Ses mains se crispent sur le volant. — Mais le règlement dit que... — Accélère. Ou je te tue maintenant. Elias plaque le canon contre la tempe de Marco. Le chauffeur écrase l'accélérateur. Le moteur hurle. Le van bondit en avant. 08:07 et vingt secondes. Le van brûle le stop. Il traverse l'intersection à quatre-vingts kilomètres-heure. Elias regarde par la vitre arrière. Deux hommes sortent d'une berline noire garée dans l'ombre. Ils tiennent des télécommandes. Ils ont l'air surpris. Le van s'éloigne. La distance augmente. 08:07 et quarante secondes. — Tourne à gauche, ordonne Elias. — C'est un cul-de-sac ! crie Marco. — Tourne. Le van dérape. Il entre dans un hangar désaffecté. Elias ouvre la portière avant que le véhicule ne s'arrête. Il roule sur le sol en béton. Il se rétablit. Le van continue sa course. Il percute une pile de barils vides. Elias regarde sa montre. 08:07 et cinquante-huit secondes. Il se plaque derrière un pilier en acier. 08:08. L'explosion secoue le hangar. Le toit en tôle vibre. La poussière tombe du plafond. Le van est une carcasse fumante. Elias se lève. Il vérifie son arme. Il marche vers la sortie du hangar. Il évite les débris incandescents. Dehors, le silence est revenu. Elias observe le toit où se trouvait le tireur. Il n'y a personne. Il marche vers la berline noire qui approche. Elle roule lentement. Les vitres sont baissées. Elias lève son Beretta. Il ne vise pas les pneus. Il vise les visages. Il tire. Un. Deux. Trois. Les impacts sur le pare-brise forment des étoiles de verre. La berline fait une embardée et finit sa course dans un poteau électrique. Elias s'approche. Il regarde à l'intérieur. Les deux hommes sont morts. Leurs têtes reposent sur les airbags déployés. Il regarde sa montre. 08:09. Il est vivant. Il a dépassé la limite. Il sent une douleur fulgurante dans sa poitrine. Il baisse les yeux. Un point rouge danse sur sa chemise blanche. Un tir lointain retentit. Elias s'effondre. Il regarde le ciel gris. Il voit une silhouette sur un autre toit. Plus loin. Plus haut. Le sang coule sur le gravier. Il est chaud. Elias ferme les yeux. 08:07. Le chiffre rouge clignote. Elias ne soupire pas. Il n'a plus de souffle pour ça. Il regarde Moretti. Il regarde Marco. Il reprend le Beretta. Il compte ses morts. Il recommence.

La Morsure du Canon

08:07. Le cadran digital clignote sur le tableau de bord. Le rouge brûle la rétine. Elias ouvre les yeux. Ses poumons aspirent un air chargé de poussière. Le van tangue sur une chaussée déformée. Les suspensions grincent à chaque bosse. L’odeur est la même. Un mélange de tabac froid et de fer. Le fer, c’est le sang. À sa droite, Don Moretti occupe l’espace. Sa masse de cent vingt kilos s’affaisse contre la paroi. Le cuir du siège gémit sous le poids. Le parrain ne respire plus. Son visage est une cire grise. Une tache sombre macule le revers de sa veste en soie. Le liquide a imprégné les fibres. Il ne coule plus. Il fige. Elias baisse le regard sur sa main droite. Le Beretta 92FS est là. Le métal est froid contre sa paume. Il sent le quadrillage de la crosse. Son index repose le long du pontet. La sécurité est effacée. Le chien est armé. Il connaît cette arme. Il connaît son poids. Huit cent cinquante grammes à vide. Neuf cent soixante-quinze avec le chargeur plein. Il se penche vers le cadavre. Il ignore la nausée. Il observe le trou d'entrée. La tempe gauche est enfoncée. Les bords de la plaie sont nets. Brûlés. Le tir a été effectué à bout portant. Moins de dix centimètres. La poudre a tatoué la peau de Moretti. C’est une signature. Une exécution propre. Elias ferme les yeux une seconde. L’image revient. Elle percute son crâne. Le van était à l’arrêt. Un feu rouge. Moretti parlait de chiffres. De cargaisons de drogue. Elias a levé le bras. Il n’a pas hésité. Le silencieux a étouffé la détonation. Un bruit de bouchon de liège. Le corps du vieux a sursauté. Puis le silence. Il est le tueur. La boucle ne change pas ce fait. Marco conduit. Ses mains serrent le volant à dix heures dix. Ses phalanges sont blanches. La sueur perle sur sa nuque épaisse. Il regarde le rétroviseur toutes les trois secondes. Ses yeux sont injectés de sang. Il sait ce qu’il y a derrière lui. Il sait que le patron est mort. Il sait qu’Elias tient l’arme. « Marco. » Le chauffeur sursaute. Le van fait une embardée vers la gauche. Marco redresse la trajectoire. Ses épaules sont contractées. « Ouais, Elias ? » Sa voix tremble. C’est une vibration basse. Une peur animale. « Roule. Ne regarde pas derrière. » Elias examine le chargeur. Il presse le bouton d’éjection. Le boîtier en acier glisse dans sa main gauche. Il compte les balles par les orifices latéraux. Quatorze. Une balle manque. Celle dans la tempe de Moretti. Il réinsère le chargeur. Le clic métallique résonne dans l’habitacle étroit. Il regarde par la vitre teintée. Le paysage urbain défile. Des entrepôts en briques rouges. Des terrains vagues. Des grillages rouillés. Le ciel a la couleur du plomb. Il n’y a pas de soleil. Juste une lumière plate et grise. 08:08. Le temps s’écoule. Elias sent la vibration sous ses pieds. La bombe est là. Fixée au châssis. Un aimant puissant. Un détonateur relié à un récepteur GPS ou un minuteur. Il ne peut pas la voir. Il sait qu’elle attend. Elle attend le point d’impact. Elle attend la fin du compte à rebours. Il se souvient de la chaleur. La première fois, c’était une surprise. Une onde de choc qui brise les os. La deuxième fois, c’était une douleur familière. Le feu qui dévore la peau. Les poumons qui s’évaporent. Il doit changer le scénario. « Prends à droite à la prochaine, Marco. » « Le GPS dit tout droit, Elias. Le point de rendez-vous est… » « Prends à droite. Maintenant. » Elias plaque le canon du Beretta contre la nuque de Marco. Le contact du métal froid fait frissonner le chauffeur. Marco donne un coup de volant brusque. Les pneus crissent sur l’asphalte. Le van s’engage dans une ruelle étroite. Des poubelles volent. Le choc fait basculer le corps de Moretti sur Elias. Le poids est mortel. Elias repousse le cadavre. La tête du vieux bascule en arrière. La bouche est ouverte. Elle semble vouloir dire quelque chose. Elias voit les plombages dans le fond de la gorge. Il voit la mort de près. Elle sent le café et la décomposition précoce. Une berline noire apparaît dans le rétroviseur. Elle roule vite. Ses phares sont éteints. Les vitres sont opaques. Elias reconnaît la silhouette. C’est l’équipe de nettoyage des rivaux. Ils sont là pour finir le travail. Pour s’assurer que personne ne sort vivant du van. « Ils nous collent, Elias ! » hurle Marco. Marco écrase l’accélérateur. Le moteur hurle. Les rapports passent dans un fracas de pignons. Le van prend de la vitesse. Soixante. Quatre-vingt. Cent kilomètres heure dans une zone industrielle. Elias baisse sa vitre. Le vent s’engouffre dans l’habitacle. Il apporte l’odeur du gasoil et de la pluie acide. Il sort son buste. Il cale ses coudes contre le rebord de la portière. Il vise la berline. Le premier tir percute le capot. Une étincelle. Le deuxième tir brise le phare gauche. Le troisième tir cherche le conducteur. La berline ne dévie pas. Elle se rapproche. Un bras sort de la fenêtre passager. Un pistolet-mitrailleur MP5. Le canon crache des flammes brèves. Les impacts martèlent la carrosserie du van. Les vitres arrière volent en éclats. Des morceaux de verre sécurit se répandent sur le tapis de sol. Ils ressemblent à des diamants sales. Elias rentre à l’intérieur. Une balle a traversé le siège de Moretti. Le cuir crache de la mousse synthétique. « Ils vont nous avoir ! » Marco pleure presque. Elias regarde sa montre. 08:09. La bombe va sauter. Il le sent dans ses dents. Une électricité statique. Il regarde le sol du van. Il cherche une trappe. Il n’y en a pas. Il regarde Marco. Le chauffeur est complice. Il a ralenti à l’intersection lors de la première boucle. Il a permis la pose de la charge. Elias saisit Marco par le col de sa veste. Il le tire vers l’arrière. « Lâche le volant ! » « Quoi ? On va se planter ! » Elias frappe Marco avec la crosse du Beretta. Le coup atteint la tempe. Marco s’effondre sur le passage central. Elias attrape le volant. Il glisse sur le siège conducteur. Ses pieds cherchent les pédales. Il écrase le frein. Le van part en tête-à-queue. Les pneus fument. Le caoutchouc brûlé remplit l’espace. Le véhicule pivote à cent quatre-vingts degrés. La berline noire arrive à pleine vitesse. Elle percute le flanc du van. Le choc est brutal. Le métal se tord. Elias est projeté contre la portière. Son épaule craque. La douleur est nette. Clinique. Le van s’immobilise contre un mur de béton. La berline est encastrée dans la porte latérale. Elias regarde le chronomètre. 08:09 et cinquante secondes. Il rampe vers la porte arrière. Il pousse les battants. Ils sont coincés. Il tire deux balles dans le mécanisme de verrouillage. Il donne un coup de pied magistral. Les portes s’ouvrent sur le vide. Il saute. Son corps percute le bitume. Il roule. La peau de ses mains s’arrache sur le gravier. Il ne s’arrête pas. Il rampe derrière une benne à ordure en acier. 08:10. L’explosion soulève le van. Une boule de feu orange déchire la grisaille. L’onde de choc brise les fenêtres des entrepôts voisins. La chaleur est un mur. Les débris retombent comme une pluie de fer blanc. Un morceau de jante s’écrase à quelques centimètres de sa tête. Elias reste immobile. Il respire l’air brûlant. Ses oreilles sifflent. Un son aigu. Continu. Il regarde ses mains. Elles tremblent. C’est une réaction physiologique. L’adrénaline quitte le système. Il se lève. Ses jambes sont lourdes. Il regarde l’épave fumante. Moretti est incinéré. Marco aussi. La berline noire brûle avec eux. Il a survécu. Il regarde sa montre. 08:11. Le chiffre reste fixe. Le rouge ne clignote plus. Elias range son Beretta dans son holster d'épaule. Il ajuste sa veste. Il sent la cicatrice sur son arcade. Elle le démange. Il marche vers la sortie de la zone industrielle. Ses pas résonnent sur le sol mouillé. Il ne se retourne pas. Il sait ce qu’il a fait. Il a tué le patron. Il a tué ses complices. Il a tué ses poursuivants. Il compte ses morts. Le compte est bon. Le silence revient. Il est plus lourd que le bruit. Elias s'arrête au coin de la rue. Il sort un paquet de cigarettes froissé. Il en allume une. La fumée est âcre. Elle calme le tremblement. Il regarde le ciel. La pluie commence à tomber. Des gouttes froides. Elles lavent le sang sur ses mains. Il attend. Il ne sait pas quoi. La boucle est brisée. Le temps reprend sa marche. C’est une nouvelle prison. Il jette sa cigarette. Il marche vers l'ombre. 08:12.

Le Piège Magnétique

08:07. Le cadran digital du tableau de bord brille. Elias ouvre les yeux. Ses pupilles se rétractent. La lumière du jour est grise. Elle traverse les vitres teintées du van. L’odeur arrive en premier. C’est une odeur de fer et de cuir. Le sang de Don Moretti imprègne la banquette. Le vieux est affalé contre la paroi. Sa tête bascule au rythme des nids-de-poule. Un trou de 9mm marque sa tempe droite. La soie de son costume est gâchée. Elias sent le poids du Beretta 92FS. L’arme est dans sa main droite. Le métal est froid. La crosse en polymère est moite. Il ne bouge pas. Il écoute. Le moteur du Mercedes Sprinter ronronne. Marco conduit. Sa nuque est large. Des gouttes de sueur perlent sur sa peau grasse. Ses mains serrent le volant à dix heures dix. Ses jointures sont blanches. Marco regarde le rétroviseur central. Ses yeux rencontrent ceux d’Elias. Marco détourne le regard. Il accélère. Le van vibre. Elias perçoit un son anormal. Ce n'est pas le moteur. C'est un sifflement haute fréquence. Il provient du plancher. Elias glisse de la banquette. Ses genoux percutent le métal nu. Il rampe sous le siège passager. L'espace est étroit. La poussière obstrue ses narines. Il écarte un tapis de sol en caoutchouc. Il le voit. Un boîtier noir est fixé au châssis. Quatre aimants au néodyme le maintiennent en place. Une diode rouge brille. Elle ne clignote pas. Elle est fixe. C'est un signal de verrouillage. Elias sort une lampe torche de sa poche. Le faisceau balaie l'engin. Il identifie les composants. Un récepteur GPS u-blox. Une batterie lithium-polymère. Deux onces de C4. Les fils sont gainés de téflon. Elias plaque son oreille contre le plancher. Le sifflement s'intensifie. Le GPS communique avec les satellites. L'engin attend une coordonnée précise. Elias regarde par la fenêtre. Le paysage défile. Des entrepôts en briques rouges. Des grillages rouillés. Des carcasses de camions. Il reconnaît la zone industrielle de l'Est. L'intersection de la rue des Usines approche. Marco freine brusquement. Le corps de Moretti glisse au sol. Le cadavre percute l'épaule d'Elias. Cent dix kilos de viande morte. Elias repousse le poids inerte. Il se concentre sur le boîtier. La diode passe au vert. Le GPS a trouvé sa cible. Elias regarde sa montre. 08:08. Le van tourne à droite. Les pneus crissent sur le bitume mouillé. Marco change de rapport. La boîte de vitesses craque. Elias observe le câblage. Le détonateur est relié à l'accéléromètre. Si le van s'arrête, la charge explose. Si le van atteint l'intersection, la charge explose. C'est un piège binaire. Elias remonte sur la banquette. Il pointe le Beretta sur la nuque de Marco. Le chauffeur sursaute. Le van fait une embardée. — Garde ta vitesse, dit Elias. Sa voix est un râpeux murmure. Marco tremble. Ses épaules se voûtent. — Elias, je n'ai pas eu le choix, bafouille Marco. — Tais-toi. Conduis. Elias observe le carrefour. Un feu tricolore passe au orange. Il reste cent mètres. Le boîtier sous le châssis émet un bip sonore. Le rythme est lent. Un bip par seconde. C'est le compte à rebours final. Le signal GPS est validé. Elias vérifie sa chambre. Une balle est engagée. Il baisse la vitre latérale. L'air froid s'engouffre dans l'habitacle. Il sent l'humidité de la pluie fine. Il regarde le rétroviseur extérieur. Une berline noire les suit à cinquante mètres. Les vitres sont opaques. Elias connaît cette voiture. C'est l'équipe de nettoyage du clan Greco. Ils attendent le spectacle. — Accélère, ordonne Elias. — On va mourir, Elias. Ils ont mis une bombe. — Je sais. Accélère encore. Marco écrase la pédale. Le Sprinter monte à quatre-vingts kilomètres-heure. Le bip s'accélère. Il devient strident. Elias calcule la distance. Cinquante mètres avant l'impact. Il range son arme. Il attrape la poignée de la porte coulissante. — Qu'est-ce que tu fais ? crie Marco. Elias ne répond pas. Il déverrouille la sécurité. Il regarde le boîtier sous ses pieds. La diode clignote maintenant. Elle est passée au jaune. Le déclencheur magnétique attend une variation de champ. La plaque d'égout au centre de l'intersection fera l'affaire. Trente mètres. Elias ouvre la porte. Le vent hurle. Il voit le bitume défiler. C'est un ruban gris et flou. Il prend une inspiration profonde. Ses muscles se tendent. Il regarde le cadavre de Moretti. Le vieux ne bougera plus. Vingt mètres. Le bip devient un son continu. Elias se jette dans le vide. Il se met en boule. Son épaule percute le goudron. La douleur est immédiate. Elle est vive. Elle est réelle. Il roule sur lui-même. Sa veste en laine se déchire. Sa peau s'arrache. Il finit sa course dans le caniveau. L'explosion survient une seconde plus tard. Le bruit est sourd. C'est un choc de basse fréquence. Le van se soulève. Le réservoir de carburant se fragmente. Une boule de feu orange déchire la grisaille. Des débris de métal volent dans l'air. Un pneu enflammé rebondit sur le trottoir. Le souffle de l'explosion plaque Elias au sol. La chaleur lui brûle la nuque. Le silence revient. Il est artificiel. Les oreilles d'Elias sifflent. Il se relève lentement. Ses articulations craquent. Il crache du sang. Il regarde l'épave. Le Mercedes Sprinter est un squelette noirci. Il repose sur le flanc. Des flammes lèchent la carrosserie. Marco est mort. Moretti est incinéré. La berline noire s'arrête à dix mètres. Les portières s'ouvrent. Deux hommes descendent. Ils portent des manteaux longs. Ils tiennent des pistolets-mitrailleurs MP5. Ils ne courent pas. Ils marchent avec assurance. Ils viennent vérifier les restes. Elias se plaque contre un muret de béton. Il sort son Beretta. Il vérifie l'alignement de ses organes de visée. Son bras gauche est engourdi. Il respire par le nez. Lentement. Le premier homme approche de l'épave. Il baisse son arme. Il regarde le bras calciné de Marco qui pend par la fenêtre. Il fait un signe de tête à son collègue. Elias sort de l'ombre. Il ne prend pas de pose. Il tire. La première balle atteint le premier homme à la gorge. Le sang gicle sur le bitume. L'homme lâche son MP5. Il porte ses mains à son cou. Il s'effondre. Le deuxième homme pivote. Il n'a pas le temps d'épauler. Elias tire deux fois. Les projectiles frappent le sternum. L'homme recule sous l'impact. Il tombe sur le dos. Ses jambes tressautent. Puis plus rien. Elias s'approche des corps. Il ramasse un chargeur plein au sol. Il range son Beretta. Il regarde sa montre. 08:10. Le temps s'écoule normalement. La boucle semble s'étirer. Elias marche vers la berline noire. Le moteur tourne encore. Il monte à la place du conducteur. L'intérieur sent le sapin désodorisant et le tabac. Il enclenche la première. Il regarde le rétroviseur. Son visage est couvert de suie. La cicatrice sur son arcade saigne. Il ne ressent pas la douleur. Il ressent le vide. Il quitte la zone industrielle. Il roule vers le centre-ville. La pluie redouble d'intensité. Les essuie-glaces battent le rappel. Il s'arrête à un feu rouge. Il regarde ses mains. Elles tremblent légèrement. Il serre le volant. Le cuir grince. Il regarde l'heure. 08:11. Le chiffre change. Le cycle est rompu. Elias n'est pas mort. Il n'est pas revenu au point de départ. Il est ici. Dans le présent. Il tourne à gauche. Il se dirige vers l'appartement de la planque. Il doit nettoyer ses plaies. Il doit préparer la suite. Le clan Greco va envoyer d'autres hommes. Ils vont compter les morts. Elias connaît le chiffre. Il est le seul survivant. Il gare la voiture dans une ruelle sombre. Il coupe le contact. Le silence s'installe. C'est un silence de plomb. Il sort du véhicule. Il marche vers l'entrée de l'immeuble. Ses pas résonnent sur le sol mouillé. Il ne se retourne pas. Il sait ce qu’il a fait. Il a tué le patron. Il a tué ses complices. Il a tué ses poursuivants. Il compte ses morts. Le compte est bon. Elias s'arrête au coin de la rue. Il sort un paquet de cigarettes froissé. Il en allume une. La fumée est âcre. Elle calme le tremblement. Il regarde le ciel. La pluie lave le sang sur ses mains. 08:12.

L'Hésitation de Marco

08:07. Le van sursaute sur un nid-de-poule. Elias ouvre les yeux. Ses paupières collent. Une odeur de fer imprègne l'habitacle. C’est l’odeur du sang frais. À sa droite, Don Moretti occupe l’espace. Le parrain est mort. Une balle de 9mm a traversé sa tempe droite. Le trou de sortie est une corolle de chair sombre. La cervelle a maculé le cuir beige du siège. Le sang s'écoule lentement sur le revers en soie du costume. Il forme une flaque sombre entre les jambes de l'obèse. Elias sent le poids du Beretta 92FS dans sa main droite. Le métal est froid. Le chargeur contient encore quatorze cartouches. Elias redresse le buste. Ses vertèbres craquent. Il regarde devant lui. La nuque de Marco est large. Elle est couverte d'une fine couche de sueur grasse. Le chauffeur serre le volant à s'en blanchir les phalanges. Le van roule à cinquante kilomètres par heure. Trop lent pour cette zone industrielle. Marco regarde le rétroviseur central. Ses yeux font l'aller-retour entre la route et le reflet d'Elias. Trois fois en dix secondes. C'est trop. Le moteur ronronne. C’est un diesel de deux litres. Le bruit est régulier. Elias observe le tatouage sur l'avant-bras droit de Marco. Une Vierge Marie à l'encre bleue. La peau tremble sous le dessin. Marco ajuste sa prise sur le volant. Il respire par la bouche. Ses épaules sont hautes. Il est en alerte. Il attend quelque chose. Elias lève le bras. Le mouvement est fluide. Il n'y a pas de hâte. Il pose le canon du Beretta sur la base du crâne de Marco. Le contact du métal sur la peau provoque un tressaillement immédiat. Le chauffeur se fige. Le van dévie légèrement vers la gauche. — Garde les mains sur le volant, dit Elias. Sa voix est un râpeux murmure. Elle ne trahit aucune émotion. C’est un outil de travail. — Elias, qu'est-ce que tu fais ? demande Marco. Sa voix monte dans les aigus. La sueur coule maintenant en filets dans son cou. Elle imprègne le col de sa chemise synthétique. — Tu regardes trop le rétro, Marco. — Je vérifie si on est suivis. C'est mon boulot. — On n'est pas suivis. Tu cherches un signal. Le van traverse une intersection. Le feu est au vert. Marco ne réaccélère pas. Il laisse le véhicule perdre de la vitesse. Le compteur descend à quarante. Elias appuie le canon plus fort. La peau se déforme autour du métal. — Pourquoi tu ralentis, Marco ? — Y’a un bruit dans le train avant. Je vérifie. — Tu mens. Elias regarde l'heure sur le tableau de bord. 08:07:35. Le temps s'écoule. Chaque seconde pèse un kilo de plomb. Sous le châssis, la bombe attend. Elias le sait. Il a déjà senti le souffle de l'explosion quatre fois. La chaleur. La douleur fulgurante. Puis le noir. Puis le réveil à 08:07. — Qui t'a payé ? demande Elias. — Personne. De quoi tu parles ? — Les Greco ? Les rivaux de la zone sud ? Marco ne répond pas. Ses yeux sont fixés sur le rétroviseur latéral gauche. Une berline noire apparaît au loin. Elle gagne du terrain. Marco lâche un soupir tremblant. Il commence à freiner. — Ils ont dit qu'ils te laisseraient partir, lâche Marco. Sa confession tombe comme un couperet. Elias ne cille pas. — Ils ont menti, dit Elias. — Ils ont ma famille, Elias. J'avais pas le choix. Le vieux était déjà mort. Tu l'as tué. J'ai juste accepté de ralentir ici. 08:07:48. Le van approche d'un mur de briques rouges. C’est un ancien entrepôt de stockage. Marco tourne le volant brusquement vers la droite. Il veut sauter du véhicule. Il déverrouille la portière. Elias presse la détente. Le coup de feu est assourdissant dans l'espace clos. La balle de 9mm perfore le crâne de Marco. Elle ressort par le front. Un jet de sang et de fragments osseux repeint le pare-brise. Le corps de Marco s'affaisse sur le volant. Le klaxon hurle. Un son continu. Strident. Le pied de Marco écrase l'accélérateur dans un spasme post-mortem. Le moteur hurle. Le van bondit en avant. Il quitte la chaussée. Les pneus crissent sur le gravier. Elias range le Beretta à sa ceinture. Il attrape le volant par le haut. Il essaie de redresser la trajectoire. Le cadavre de Moretti bascule sur lui. Le poids du mort l'écrase contre la portière. L'odeur de la poudre brûlée pique les narines d'Elias. Le van percute une pile de palettes en bois. Le bois éclate. Des débris volent. Le pare-brise se fissure en toile d'araignée. La visibilité est nulle. 08:07:55. Elias voit le décompte dans sa tête. Il sait où se trouve la bombe. Sous son siège. Un boîtier magnétique. Un récepteur radio. Un détonateur à mercure. Il attrape la poignée de la portière. Elle est bloquée par la déformation de la carrosserie. Il épaule la porte. Le métal résiste. Il frappe encore. Son épaule craque. La douleur est une information technique. Rien de plus. Le van heurte un pilier en béton. Le choc projette Elias vers l'avant. Sa tête frappe le tableau de bord. Le sang coule sur son arcade gauche. La cicatrice se rouvre. Il regarde la montre de Moretti. Une Rolex en or. L'aiguille des secondes approche du sommet. 08:07:58. Elias brise la vitre latérale avec la crosse du Beretta. Le verre sécurit explose en mille diamants. Il se jette par l'ouverture. Son corps roule sur le bitume rugueux. La peau de ses mains s'arrache. Le goudron brûle ses paumes. Il rampe. Il s'éloigne du van. Ses muscles hurlent. Il ignore la sensation. Il compte les mètres. Un. Deux. Trois. Le van finit sa course contre une citerne de gaz vide. 08:08:00. L'étincelle se produit. Le détonateur active la charge de C4. L'explosion est une gifle de chaleur. L'onde de choc soulève Elias du sol. Il vole sur deux mètres. Il retombe lourdement sur le ventre. L'air quitte ses poumons. Ses oreilles sifflent. Un son aigu. Permanent. Il tourne la tête. Le van est une carcasse de feu. Les flammes montent à cinq mètres de haut. La carrosserie fond. Le corps de Marco et celui de Moretti ne sont plus que du combustible. Elias reste immobile. Il regarde son poignet. Il n'a pas de montre. Il compte les battements de son cœur. Un. Deux. Trois. Il n'est pas mort. Il ne s'est pas réveillé à 08:07 dans le van. Le cycle est rompu. Elias se relève péniblement. Ses jambes tremblent. Il ramasse son Beretta. L'arme est couverte de poussière. Il essuie le canon sur son pantalon. Il vérifie la chambre. Une cartouche est engagée. Il regarde autour de lui. La zone industrielle est déserte. La fumée noire monte vers le ciel gris. Elle forme une colonne dense. On la verra de loin. Les secours arriveront dans six minutes. La police dans huit. Les hommes des Greco dans dix. Il doit bouger. Il marche vers l'ombre des entrepôts. Ses pas sont lourds. Chaque mouvement est une victoire sur la physique. Il ne ressent pas de joie. Il ne ressent pas de soulagement. Il identifie la menace suivante. Marco était le premier pion. Il y en aura d'autres. Le traître n'était qu'un exécutant. Le donneur d'ordre est encore en vie. Elias s'arrête près d'une flaque d'eau. Il regarde son reflet. Le sang couvre la moitié de son visage. Ses yeux sont vides. Ils ont vu la mort trop souvent en une matinée. Il plonge ses mains dans l'eau froide. Il frotte. Le rouge se dilue. L'eau devient sombre. Il nettoie la plaie de son arcade. Il ne grimace pas. Il sort un téléphone de sa poche intérieure. L'écran est fendu. Il fonctionne encore. Il compose un numéro. — C'est Elias, dit-il quand on décroche. — Tu devrais être mort, répond une voix grave. — Le compte n'est pas bon. Il raccroche. Il brise le téléphone sous son talon. Les composants électroniques s'écrasent dans la boue. Il reprend sa marche. Il s'enfonce dans le labyrinthe de béton. Il connaît la ville. Il connaît les planques. Il connaît les hommes qui vendent des informations. Il va les trouver. Il va les interroger. Il va les éliminer. C’est sa fonction. Le vent se lève. Il transporte l'odeur du caoutchouc brûlé. Elias ne se retourne pas. Le passé est une carcasse en flammes. Le présent est un chargeur plein. Il vérifie l'heure sur une horloge murale fixée à l'entrée d'une usine désaffectée. 08:12. Le temps avance enfin. Elias serre la crosse de son arme. Le nettoyage continue.

La Ruelle des Abattoirs

08:07. Le cadran digital du tableau de bord clignote. Elias ouvre les yeux. Il est à l'arrière du van. L'odeur de tabac froid sature l'air. À sa droite, Don Moretti occupe l'espace. Le corps est massif. La soie de son costume est imbibée de sang. Le trou dans sa tempe est net. Le sang a cessé de couler. Elias sent le poids du Beretta 92FS dans sa main droite. Le métal est froid contre sa paume. Le chien est armé. Marco tient le volant. Ses mains tremblent. Ses jointures sont blanches. Il regarde le rétroviseur toutes les trois secondes. La sueur perle sur sa nuque épaisse. Le van tangue dans un virage serré. Les pneus hurlent sur le bitume humide. Elias connaît ce virage. Il connaît cette odeur. Il connaît cette mort. Elias regarde sa montre. 08:07:12. Il a quarante-huit secondes. Il glisse vers la porte latérale. Il ne regarde pas Marco. Marco est déjà un mort en sursis. Elias déverrouille le loquet. Le clic métallique est couvert par le ronflement du moteur. Il actionne la poignée. Le vent s'engouffre dans l'habitacle. L'air sent la pluie et le gasoil. — Qu'est-ce que tu fous ? hurle Marco. Elias ne répond pas. Il observe le défilé des murs de briques. La Ruelle des Abattoirs approche. C'est un goulot d'étranglement. Les murs sont hauts. Les issues sont rares. C'est ici que le piège se referme. 08:07:25. Une étincelle brille sur le toit à gauche. Un impact sec claque contre la carrosserie. Puis un deuxième. Le verre de la vitre arrière vole en éclats. Des balles de 5.56 mm. Des fusils d'assaut. Les tireurs sont postés en hauteur. Ils surplombent la trajectoire du van. Elias s'accroupit sur le seuil de la porte ouverte. Il voit les ombres sur les rebords des toits. Trois silhouettes. Ils attendent le passage exact au-dessus de la plaque d'égout. Marco écrase la pédale de frein. Le van dérape. Le traître joue sa partition. Il veut immobiliser le véhicule sur la zone d'impact. Elias lève son Beretta. Il ne vise pas les tireurs. Il vise les pneus d'une berline garée sur le trottoir. Deux détonations. Le véhicule s'affaisse. Le van percute l'aile avant de la berline. Le choc est violent. Elias est projeté contre la paroi métallique. Son arcade sourcilière frappe un montant. La cicatrice se rouvre. Le sang coule dans son œil gauche. Il ne cligne pas des yeux. 08:07:40. Le van est bloqué. Marco essaie de passer la marche arrière. Les roues patinent sur le bitume gras. Elias saute. Ses semelles frappent l'asphalte. Il roule sur le côté. La douleur irradie dans son épaule gauche. Il ignore la sensation. Il se rétablit derrière une benne à ordures. L'acier de la benne résonne sous les impacts des tireurs. Il regarde sous le châssis du van. La bombe magnétique est là. Une diode rouge clignote. Le rythme s'accélère. 08:07:50. Elias change de chargeur. Le geste est fluide. Il éjecte le vide. Il insère le plein. Il arme la culasse. Un clic sec. Il sort de son abri. Il tire une salve de trois coups vers le premier toit. Le tireur recule. Elias court vers l'entrée d'un entrepôt désaffecté. Ses poumons brûlent. L'air est chargé de poussière de béton. Marco hurle encore. Il abandonne le volant. Il tente de sortir par la porte conducteur. Une balle lui traverse la gorge. Il s'effondre sur le bitume. Son sang rejoint celui de Moretti. 08:07:58. Elias franchit le seuil de l'entrepôt. Il plonge derrière un pilier de béton. Il plaque ses mains sur ses oreilles. Il ouvre la bouche pour équilibrer la pression. L'explosion survient. Le sol tremble. Une onde de choc invisible frappe le pilier. Le bruit déchire l'air. C'est un rugissement de métal et de feu. Le réservoir du van explose à son tour. Une boule de feu orange monte entre les murs de la ruelle. Des débris de verre et de carrosserie pleuvent sur le sol. Une portière retombe à quelques mètres d'Elias. Elle est tordue. La peinture est calcinée. Le silence revient. Il est lourd. Il est saturé par le crépitement des flammes. Elias se lève. Il essuie le sang sur son arcade avec sa manche. Son costume est couvert de poussière grise. Il vérifie sa montre. 08:08:15. Le temps continue de s'écouler. La boucle est rompue pour cette séquence. Il avance dans les décombres. Il marche sur des éclats de pare-brise. Ses chaussures crissent. Il atteint le corps de Marco. Le chauffeur est mort. Elias fouille ses poches. Il trouve un téléphone satellite. Il vérifie les derniers appels. Un numéro unique. Pas de nom. Un bruit de pas résonne au fond de la ruelle. Elias se plaque contre un mur. Il vérifie son angle de tir. Deux hommes approchent. Ils portent des vestes tactiques noires. Ils tiennent des pistolets-mitrailleurs MP5. Ils ne parlent pas. Ils progressent par bonds. Ils vérifient les cadavres. Elias ajuste sa visée. Il respire lentement. Il bloque sa respiration. Le premier homme s'approche de la carcasse fumante du van. Il baisse son arme pour regarder à l'intérieur. Elias presse la détente. Une balle dans la nuque. L'homme bascule en avant. Le second tireur pivote. Il arrose la zone au hasard. Les balles de 9mm labourent le crépi du mur. Elias glisse au sol. Il tire deux fois. La première balle frappe le genou du tireur. L'homme tombe. La seconde balle trouve le front. Le corps s'immobilise. Elias se lève. Il récupère un MP5 au sol. Il vérifie le sélecteur de tir. Rafale de trois. Il récupère deux chargeurs supplémentaires. Il les glisse dans sa ceinture. Il regarde vers le haut de la ruelle. Les tireurs des toits ont disparu. Ils vont descendre par les escaliers de service. Ils vont essayer de le cerner. Elias connaît ce bâtiment. C'était un abattoir de porcs. Il y a des sous-sols. Il y a des tunnels de drainage. Il s'enfonce dans l'obscurité de l'entrepôt. L'odeur de viande putréfiée est tenace. Elle sature les murs. Il trouve une trappe en fer. Il la soulève. Une échelle descend dans le noir. Il descend. Ses mains glissent sur le métal rouillé. Il touche le fond. Il y a dix centimètres d'eau stagnante. L'eau est noire. Elle reflète la faible lumière d'en haut. Il progresse dans le tunnel. Le plafond est bas. Il doit se courber. Le bruit de ses pas dans l'eau résonne contre les parois circulaires. Il s'arrête. Il écoute. En haut, des voix. Des ordres brefs. Ils ont trouvé les corps. Ils savent qu'il est vivant. — Il est descendu, dit une voix. — Bloquez les sorties sud, répond une autre. Elias continue sa marche. Il connaît la sortie. Elle débouche sur le canal, deux cents mètres plus loin. Il vérifie son chargeur. Il lui reste dix-huit balles dans le Beretta. Trente dans le MP5. Il sent une vibration dans sa poche. Le téléphone de Marco. Elias s'arrête. Il sort l'appareil. L'écran affiche un message texte. "Le nettoyeur est encore debout. Finissez-en." Elias range le téléphone. Il ne ressent rien. Ni colère, ni peur. Juste une nécessité technique. Il doit éliminer les obstacles. Il doit remonter la chaîne. Il arrive à une intersection. Le tunnel se divise en trois. Il choisit celui du milieu. Le courant est plus fort. L'eau devient plus claire. Il voit la lumière du jour au bout du conduit. Une grille de fer barre la sortie. Il s'approche de la grille. Elle est verrouillée par une chaîne épaisse. La rouille a rongé les maillons. Elias utilise la crosse du MP5. Il frappe trois coups violents. La chaîne cède. Il pousse la grille. Elle grince sur ses gonds. Il sort sur le quai du canal. Le vent frais lui fouette le visage. Il est 08:14. Une voiture noire attend sur le pont, cinquante mètres plus haut. Une berline allemande. Les vitres sont teintées. Le moteur tourne. Elias reconnaît la silhouette du conducteur à travers le pare-brise. C'est Victor. Le bras droit de Moretti. L'homme qui a organisé le convoi. Elias lève son MP5. Il ajuste la mire sur le conducteur. Il ne tire pas encore. Il attend que Victor le voie. Il veut que le traître comprenne. Victor engage la première. Les pneus crissent. La berline fonce vers Elias. Elias ne bouge pas. Il attend le dernier moment. Il vise le bloc moteur. Il vide le chargeur du MP5. Les balles perforent le capot. De la vapeur s'échappe. Le moteur ratatouille. La voiture dévie de sa trajectoire. Elle percute une borne en pierre. L'airbag se déploie dans un bruit d'explosion étouffé. Elias lâche le pistolet-mitrailleur vide. Il sort son Beretta. Il marche vers la voiture accidentée. Ses pas sont réguliers. Son souffle est calme. Il arrive à la hauteur de la portière conducteur. Victor lutte avec l'airbag. Son nez est cassé. Le sang macule le sac de nylon blanc. Il lève les yeux. Il voit Elias. — Elias, attends... bafouille Victor. Elias ne répond pas. Il n'y a pas de dialogue possible. Le compte n'est pas bon. Il pointe le canon sur la tempe de Victor. — 08:15, dit Elias. Il presse la détente. Le coup de feu claque sous le pont. Les oiseaux s'envolent. Elias range son arme. Il regarde le corps de Victor. Il regarde sa montre. Le temps avance. La boucle est morte. Il se détourne du canal. Il marche vers le centre-ville. Il a un autre nom sur sa liste. Le nettoyage continue.

Économie de Plomb

08:07. Les chiffres rouges du tableau de bord clignotent. Elias ouvre les yeux. Ses pupilles se rétractent. La lumière du matin est une agression. Le van Ford Transit cahote sur le pavé. L’odeur est immédiate. Un mélange de tabac froid et de cuivre. Le cuivre, c’est le sang. À sa droite, Don Moretti ne respire plus. Le vieux parrain est affalé contre la portière. Une tache sombre s’élargit sur son revers en soie. Le trou d’entrée est net. Tempe droite. Elias sent le poids du Beretta 92FS dans sa main. Le métal est chaud. La culasse est verrouillée. Il connaît ce moment. Il l’a vécu six fois. Marco est au volant. Sa nuque est une masse de chair rouge. Ses épaules touchent presque ses oreilles. Ses mains broient le cuir du volant. Marco regarde le rétroviseur toutes les trois secondes. Il transpire. La sueur imprègne sa chemise bon marché. Elias ne dit rien. Il vérifie l’état de son arme. Il tire la culasse de quelques millimètres. Une cartouche de 9mm Parabellum brille dans la chambre. Le chargeur est plein. Quinze balles. Elias insère le chargeur. Le clic métallique résonne dans l'habitacle étroit. Le van tourne à gauche. Rue de la République. Elias connaît la suite. Il se redresse sur le siège en skaï déchiré. Ses muscles sont raides. La cicatrice sur son arcade le démange. Il ne se gratte pas. Il observe l’extérieur. Les vitres teintées filtrent la réalité. Les passants sont des ombres floues. Le moteur du Transit émet un sifflement aigu. La courroie de distribution est fatiguée. — Marco, dit Elias. Sa voix est un râpeux murmure. Marco sursaute. Le van dévie de dix centimètres. — Elias ? Putain, t’es réveillé ? On est mal, Elias. Le Vieux est... — Tais-toi. Conduis. Elias regarde sa montre. 08:07:15. Le premier impact arrive dans cinq secondes. Il glisse sa main gauche vers la poignée de la porte latérale. Il déverrouille le cran de sûreté. Le premier coup de feu claque. Le pare-brise explose. Un impact circulaire apparaît juste devant le visage de Marco. Le verre de sécurité se transforme en mille diamants opaques. Marco hurle. Il lâche le volant pour se protéger le visage. Le van zigzague. — Garde la trajectoire ! ordonne Elias. Il coulisse la porte latérale. Le vent s'engouffre dans le van. Le bruit du moteur devient assourdissant. Elias se penche vers l'extérieur. Son corps est une charnière. Il voit le premier tireur. Deuxième étage. Balcon en fer forgé. L'homme épaule un fusil de précision. Elias lève le Beretta. Il aligne le guidon et le cran de mire. Il bloque sa respiration. Son index presse la détente. Le Beretta crache une flamme brève. Le recul remonte dans son bras. Elias ne cille pas. La balle de 9mm traverse la poitrine du tireur. L'homme bascule. Son fusil tombe sur le trottoir. Le corps suit. Un bruit sourd sur le bitume. Cible un éliminée. Elias pivote vers l'arrière. Une berline noire colle au pare-chocs du van. Un homme sort par le toit ouvrant. Il tient un pistolet-mitrailleur. Elias analyse la distance. Vingt mètres. Le van tangue. Marco pleure maintenant. Des sanglots nerveux. — Ils vont nous tuer, Elias ! Ils sont partout ! — Accélère, Marco. Passe la quatrième. Elias tire trois fois sur la berline. Les impacts marquent le capot. Le tireur se baisse. Elias change d'angle. Il voit la deuxième cible. Un homme derrière une benne à ordures bleue. Il attend le passage du van. Elias tire deux balles rapides. La première percute le métal bleu. La seconde trouve la gorge. L'homme lâche son arme. Ses mains montent à son cou. Il s'effondre dans les détritus. Cible deux éliminée. Le van approche de l'intersection de la rue d'Aubagne. Elias regarde sa montre. 08:07:42. Le temps se contracte. Il sent une vibration sous ses bottes. Une fréquence basse. Régulière. C'est la bombe. Elle est fixée au châssis, juste sous le réservoir. Un aimant industriel et quatre kilos de C4. Le détonateur est lié à un capteur GPS. L'intersection est la zone de déclenchement. Elias doit atteindre le boîtier. Il se jette au sol, entre les sièges. Le cadavre de Moretti bascule sur lui. Le poids est mort. Le sang du parrain poisse sa veste. Elias repousse le corps avec son épaule. Il arrache le tapis de sol en caoutchouc. Ses doigts cherchent la trappe d'entretien. La tôle est brûlante. Un troisième tireur apparaît. Il est sur un scooter. Il remonte la file de voitures à gauche. Il sort un Glock. Elias est au sol. Il ne peut pas viser correctement. Il tire à travers la carrosserie fine du van. Trois coups. Les trous de sortie déchirent le métal. Le scooter dérape. Le conducteur perd l'équilibre. Il finit sa course sous les roues d'un camion de livraison. Cible trois éliminée. 08:07:50. Elias trouve la trappe. Il l'arrache. Il voit le bitume défiler à soixante kilomètres heure. Le boîtier noir est là. Il est fixé à la traverse. Une diode rouge clignote. Le rythme est frénétique. Elias tend le bras. Ses doigts frôlent le plastique froid. Le van percute un nid-de-poule. Le choc manque de lui briser le poignet. — Marco ! Freine ! hurle Elias. Marco ne répond pas. Ses yeux sont fixes. Il regarde le feu passer au rouge à l'intersection. Il écrase l'accélérateur. C'est sa mission. Il a touché l'argent pour ça. Elias comprend. La trahison n'est pas une hypothèse. C'est une certitude. Elias pointe le Beretta vers l'avant. Il vise le dossier du siège conducteur. Il tire. La balle traverse le rembourrage et la colonne vertébrale de Marco. Le chauffeur s'affaisse sur le volant. Le van dévie violemment vers la droite. Il percute une rangée de potelets en fonte. Le métal hurle contre le métal. Elias tente d'attraper le boîtier de la bombe une dernière fois. Ses doigts se referment sur les fils électriques. Il tire de toutes ses forces. Les câbles résistent. La gaine plastique lui entaille la paume. Le sang glisse sur le détonateur. Le van entre dans l'intersection. Le capteur GPS valide les coordonnées. Le circuit se ferme. Le courant atteint l'amorce. Elias voit la lumière blanche. Elle ne vient pas du ciel. Elle vient du plancher. La chaleur est instantanée. Elle dépasse les mille degrés. L'acier du van se vaporise. Les poumons d'Elias se remplissent de feu. Ses tympans éclatent. La douleur est une ligne droite qui s'arrête net. Le noir absolu. 08:07. Les chiffres rouges du tableau de bord clignotent. Elias ouvre les yeux. Ses pupilles se rétractent. La lumière du matin est une agression. Le van Ford Transit cahote sur le pavé. L’odeur est immédiate. Un mélange de tabac froid et de cuivre. Elias ne bouge pas. Il regarde sa main droite. Elle tremble légèrement. Il serre le poing sur la crosse du Beretta. Septième boucle. Il regarde Marco. La nuque est toujours aussi rouge. Elias ne perd pas de temps. Il ne vérifie pas son arme. Il sait qu'elle est chargée. Il sait où sont les tireurs. Il sait que Marco va mourir. Il lève le Beretta. Il le place contre l'appui-tête de Marco. — Change de route, Marco, dit Elias. Sa voix est plus froide que le canon de l'arme. Marco regarde le rétroviseur. Ses yeux rencontrent ceux d'Elias. Il voit la mort. Il voit la répétition du carnage. — Elias, je... — Tourne à droite. Maintenant. Marco donne un coup de volant désespéré. Les pneus crissent. Le van s'engage dans une ruelle étroite. Le premier tireur sur le balcon manque sa cible. La balle de fusil de précision percute un lampadaire. Le chronomètre continue de tourner. 08:07:20. Elias se penche vers le plancher. Il doit arracher cette bombe avant que le GPS ne comprenne le changement d'itinéraire. Le nettoyage n'est pas fini. Le compte des morts vient de recommencer.

Mémoire de la Douleur

08:07:21. Le van tangue violemment. L'épaule gauche d'Elias percute la paroi métallique. Le choc est sec. Il ne grimace pas. La douleur est une information. Rien de plus. Il glisse sur le plancher poisseux. Le sang de Moretti a la texture du sirop. Il imprègne le bas de son pantalon. Elias s'en moque. Il atteint la trappe de visite sous la banquette. Ses doigts trouvent le loquet. Il tire. L'acier grince. La bombe est là. Un boîtier rectangulaire. Quatre aimants au néodyme. Un récepteur radio. Un détonateur à pression. Le voyant clignote. Rythme : une impulsion par seconde. Elias sort un couteau de sa manche. Lame courte. Acier brossé. Il insère la pointe sous le premier aimant. Il fait levier. Le métal résiste. Marco hurle à l'avant. — Ils reviennent ! Elias ! Ils sont derrière ! Elias ne répond pas. Il se concentre sur la tension de son poignet. L'aimant lâche. *Clac.* Un sur quatre. 08:07:35. Une rafale de 9mm traverse la lunette arrière. Le verre explose. Les débris tombent sur le cadavre de Moretti. Le corps absorbe les impacts. Le cuir du siège se déchire. Elias reste bas. Il attaque le deuxième aimant. Sa main gauche est stable. Sa main droite exerce une pression constante. Le levier fonctionne. Deux sur quatre. 08:07:42. Le van prend un virage à quatre-vingts degrés. Elias bascule contre le cadavre. Le bras de Moretti retombe sur son cou. C'est un poids froid. Elias repousse le membre sans émotion. Il se repositionne. Le troisième aimant est coincé par la rouille. Il frappe le manche du couteau avec la paume. Le choc résonne dans son bras. L'aimant saute. Trois sur quatre. 08:07:50. Il reste dix-sept secondes. La sueur brûle ses yeux. Il ne cligne pas. Il voit le fil rouge. Il voit le fil noir. Il connaît le montage. Il l'a vu lors de la sixième boucle. Il a explosé à cause du fil bleu. Cette fois, il ignore le bleu. Il sectionne le rouge. Le voyant passe au fixe. Le compte à rebours interne continue. Il le sent dans ses tempes. *Boum. Boum. Boum.* Quatrième aimant. Il force. Le couteau plie. L'acier gémit. L'aimant cède enfin. Elias saisit le boîtier. Il pèse deux kilos. Il rampe vers la porte latérale. Il déverrouille la poignée. Le vent s'engouffre dans l'habitacle. L'odeur de gasoil et de mort s'évacue. Une moto surgit à gauche. Le passager épaule un fusil à pompe. Elias ne panique pas. Il calcule la distance. Dix mètres. Il lance la bombe. Le boîtier vole dans les rayons de la roue avant. Le motard n'a pas le temps de freiner. 08:08:07. L'explosion est brève. Une boule de feu orange. La moto se fragmente. Le réservoir ajoute du carburant au brasier. Le van est secoué par l'onde de choc. Elias referme la porte. Il s'assoit contre la paroi. Il regarde sa montre. 08:08:12. Il a gagné cinq secondes sur la mort. Sa respiration est lente. Son cœur ralentit. Il recharge son Beretta. Le clic du chargeur est le seul bruit dans le van. Marco pleure. Ses mains tremblent sur le volant. — On est vivants, Elias. On est vivants. Elias regarde la nuque de Marco. Il voit le tatouage de la vierge. Il sait que Marco a menti. Il sait que Marco a ralenti à l'intersection. La fatigue mentale est une chape de plomb. Chaque souvenir est une cicatrice. Il se souvient de la sensation du feu. Il se souvient de l'odeur de sa propre chair. Huit fois. Il a brûlé huit fois. Il se lève. Il s'approche du siège passager. Il pose la main sur l'épaule de Marco. Le chauffeur sursaute. — Elias ? — Continue de rouler. — Où ça ? — Vers le port. Elias regarde par la vitre brisée. La ville défile. Les gens marchent sur les trottoirs. Ils ne savent pas. Ils vivent dans une ligne droite. Elias vit dans un cercle. Il sort un carnet de sa poche intérieure. Il coche une case. Huitième tentative. Objectif un : Neutraliser la bombe. Succès. Objectif deux : Identifier les poursuivants. En cours. Il range le carnet. Il vérifie l'état du cadavre. Moretti ne bougera plus. Le sang s'est arrêté de couler. La coagulation est complète. Elias ramasse une douille au sol. Il l'observe. Le laiton brille sous la lumière crue. Il la jette par la fenêtre. Un détail inutile. Il doit épurer ses mouvements. Chaque geste doit être une sentence. Il ferme les yeux trois secondes. Il voit le schéma des rues. Il anticipe le prochain barrage. Ils seront au carrefour de la 5ème. Deux voitures noires. Quatre hommes. Armes automatiques. Il lui faut une grenade. Il sait où en trouver une. Il l'a vue dans la boucle trois. Dans le coffre de la voiture de patrouille. Il doit provoquer un accident. Il doit être précis. Il regarde Marco. Le traître est utile pour l'instant. Il le tuera plus tard. À 08:15. C'est l'heure prévue. Elias ajuste son veston. Il lisse les plis. Il est un professionnel. Le temps est son outil. La mort est son habitude. Il attend le prochain choc. Le van accélère. Le moteur hurle. Elias compte. Un. Deux. Trois. Le carnage continue. 08:09:45. Le premier barrage apparaît. Une berline noire bloque la chaussée. Deux hommes en kevlar sortent. Ils portent des HK MP5. Elias ne baisse pas la tête. Il analyse la posture des tireurs. Le premier est gaucher. Il appuie la crosse contre son épaule. Le second est plus grand. Il vise les pneus. — Accélère, Marco, dit Elias. — Ils vont nous allumer ! — Accélère. Marco écrase la pédale. Le moteur du van proteste. Les balles commencent à percuter le pare-brise. Le verre feuilleté se fissure en étoile. Elias sort son Beretta. Il vise le réservoir de la berline. Il tire deux fois. Le métal tinte. Il manque sa cible de trois centimètres. Il corrige son angle. Troisième tir. Une étincelle. L'essence s'enflamme. La berline devient un brasier. Les tireurs plongent sur le côté. Le van passe dans un nuage de fumée noire. L'odeur de pneu brûlé remplit l'habitacle. Elias vérifie son chargeur. Douze balles. Il en aura besoin de six pour le prochain virage. Il regarde ses mains. Elles ne tremblent pas. Elles sont sèches. Il devient la machine. Il devient le cycle. La fatigue mentale s'efface derrière la procédure. Il n'est plus Elias. Il est le nettoyeur. Il compte les morts. Il attend la suite. 08:11:00. Le port est en vue. Les grues se découpent sur le ciel gris. Le vent souffle plus fort. Marco transpire à grosses gouttes. Sa chemise est trempée. — On y est presque, Elias. — Non, dit Elias. Il sait ce qui arrive à 08:12. Le camion-citerne. Il arrive par la gauche. Il ne s'arrêtera pas. Il doit changer de rapport maintenant. Il saisit le levier de vitesse. Il force le passage en troisième. Le van ralentit brusquement. Le camion-citerne passe devant eux. Le souffle du mastodonte fait vibrer la carrosserie. Marco hurle de terreur. Elias regarde sa montre. 08:12:05. Obstacle évité. Il note l'information mentalement. La boucle se fragilise. Il commence à voir les failles. Il commence à voir la sortie. Mais le prix est élevé. Il sent une douleur sourde dans sa nuque. La cicatrice de l'arcade le démange. Il ne se gratte pas. Il reste immobile. Il attend le signal. Le signal du traître. 08:13:30. Le téléphone de Marco vibre. Il ne décroche pas. Elias observe le mouvement de sa main. Marco veut le prendre. Il hésite. Il sait qu'Elias regarde. — Réponds, Marco. — C'est rien, Elias. Une pub. — Réponds. Haut-parleur. Marco obéit. Ses doigts sont maladroits. La voix au bout du fil est rauque. — Il est mort ? Marco regarde Elias. Il voit le canon du Beretta. — Oui, répond Marco. Il est mort. — Et le nettoyeur ? Elias fait signe de la tête. — Mort aussi, dit Marco. — Bien. On se voit au quai 14. La communication coupe. Elias range son arme. Il sait qui est au bout du fil. C'est le fils Moretti. Le cycle devient clair. La trahison est familiale. Le sang appelle le sang. Elias se rassoit. Il regarde le cadavre du Don. Le vieil homme semble sourire. Une grimace de mort. Elias ferme les yeux. Il prépare la suite. Le quai 14 sera un abattoir. Il a besoin de plus de munitions. Il a besoin de temps. Mais le temps est une boucle. Et la boucle arrive à sa fin. 08:14:50. Le van s'arrête. Le moteur hoquète et meurt. Le silence s'installe. Un silence lourd. Marco ne bouge plus. Il fixe le volant. — Elias ? — Oui. — Je suis désolé. Elias ne répond pas. Il n'accepte pas les excuses. Il n'accepte que les résultats. Il lève son arme. Il vise la base du crâne. Il presse la détente. Le coup part. Le corps de Marco s'affaisse. La vierge sur son bras est couverte de rouge. 08:15:00. Elias descend du van. Il marche vers le quai 14. Ses pas résonnent sur le béton. Il ne court pas. Il ne se cache pas. Il est prêt. Le compte des morts continue. Il est le seul à tenir les comptes. Il est le seul à se souvenir. Il est Elias. Il est le nettoyeur. La boucle est presque brisée. Il le sent. Le prochain tir sera le dernier. Ou le premier de la neuvième boucle. Il n'a pas de préférence. Il fait juste son travail.

Le Salaire du Traître

08:07:00. Elias ouvre les yeux. Le plafond du van est gris. Des taches d'humidité dessinent des continents sales. L'odeur de tabac froid sature l'air. À sa droite, Don Moretti est immobile. Le cadavre pèse lourd contre la portière. Une balle de neuf millimètres a traversé sa tempe. Le sang a maculé le revers en soie de son costume. Le liquide est sombre. Presque noir. Il ne coule plus. Elias sent le Beretta 92FS dans sa main droite. L'acier est froid. La crosse quadrillée marque sa paume. Le van tangue sur une chaussée déformée. Les suspensions grincent à chaque nid-de-poule. Marco conduit. Sa nuque est large. Une couche de sueur brille sur sa peau grasse. Ses mains serrent le volant à dix heures dix. Ses phalanges sont blanches. Il regarde le rétroviseur central toutes les quatre secondes. Ses yeux sont injectés de sang. Il sait ce qui se trouve sous le châssis. Il sait que la bombe magnétique compte les secondes. Il a touché l'argent pour ralentir. Il a touché l'argent pour mourir avec les autres. Elias se redresse lentement. Ses muscles sont raides. La cicatrice sur son arcade le brûle. Il ne regarde pas Moretti. Il fixe l'arrière du crâne de Marco. Le chauffeur ne l'a pas entendu bouger. Le moteur diesel gronde sourdement. Le van entre dans la zone industrielle. Les entrepôts de briques rouges défilent. Elias inverse sa prise sur le Beretta. Il saisit l'arme par le canon. Le poids de la culasse bascule vers l'avant. Il se lève à demi. Il projette son bras. La crosse percute la mâchoire de Marco. Le son est sec. Un craquement d'os broyé remplit l'habitacle. La tête de Marco bascule violemment sur le côté. Sa mâchoire inférieure se décroche. Elle pend désormais selon un angle impossible. Du sang et des éclats de dents giclent sur le pare-brise. Marco lâche un gémissement étouffé. Ses mains quittent le volant. Le van dévie vers la gauche. Les pneus mordent le bas-côté. La carrosserie racle un grillage métallique. Le bruit est strident. Des étincelles jaillissent dans le rétroviseur. Elias enjambe la console centrale. Il pousse le corps de Marco vers la portière. Le chauffeur est un poids mort. Sa jambe droite est coincée sous la colonne de direction. Elias tire sur le col de sa veste. Il le balance sur le siège passager, par-dessus Moretti. Les deux corps s'entassent dans un amas de chair et de tissu cher. Elias saisit le volant. Il redresse la trajectoire d'un coup sec. Le van revient sur le bitume. Il écrase la pédale de frein. Le nez du véhicule plonge. Les pneus hurlent leur agonie. La gomme brûlée dégage une fumée âcre. Elias passe la marche arrière. La boîte de vitesses craque. Il recule de dix mètres. Il braque à fond. Au bout de la ligne droite, deux berlines noires apparaissent. Elles barrent la route. Des hommes en sortent. Ils portent des vestes tactiques sombres. Ils épaulent des fusils d'assaut. Elias identifie les modèles. HK416. Le clan rival a mis les moyens. Ils n'attendent pas. Le premier tir percute le phare gauche. Le verre explose. Elias baisse la tête. Une rafale traverse le pare-brise. Les impacts dessinent une ligne de trous nets. Le verre feuilleté se fissure en une toile d'araignée blanche. Elias vérifie sa montre. 08:07:32. Il reste vingt-huit secondes. La bombe est réglée sur la position GPS exacte du carrefour. Il doit franchir le barrage. Il doit sortir de la zone d'impact. Il engage la première. Il écrase l'accélérateur. Le moteur hurle. Le van bondit en avant. Il reprend le Beretta de la main droite. Il arme la culasse. Le clic métallique confirme la chambre pleine. Il vise à travers les trous du pare-brise. Il tire trois fois. Le recul tape dans son poignet. Le premier tireur en face recule. Une tache rouge s'élargit sur son épaule. Il lâche son arme. Elias ne s'arrête pas. Il tire encore. Le deuxième homme prend une balle dans le sternum. Il s'effondre entre les deux berlines. Le van percute la première voiture noire. Le choc est frontal. L'airbag de Marco se déploie dans un bruit d'explosion. Le sac blanc étouffe le chauffeur agonisant. Elias est projeté contre le volant. Sa poitrine cogne la colonne de direction. Il ignore la douleur. Il maintient la pression sur la pédale. Le van pousse la berline. Le métal hurle. Les pare-chocs s'imbriquent. Les roues arrière du van patinent sur le goudron. La fumée des pneus envahit l'habitacle. 08:07:48. Douze secondes. Le van finit par décaler la berline. L'ouverture est étroite. Elias s'y engouffre. Le flanc du van racle la portière de la voiture rivale. Le rétroviseur droit est arraché. Il est libre. Il passe la deuxième. Puis la troisième. Le compteur grimpe. Quarante. Soixante. Quatre-vingts. Il regarde le rétroviseur gauche. Les tireurs restants se relèvent. Ils courent vers leurs véhicules. Ils n'ont pas compris. Ils sont dans la zone. Elias dépasse le panneau de sortie de la zone industrielle. 08:07:59. Elias crispe ses doigts sur le volant. Il contracte ses muscles. Il attend le choc. 08:08:00. L'explosion se produit derrière lui. Une onde de choc invisible frappe l'arrière du van. La vitre arrière vole en éclats. Le véhicule est soulevé du sol pendant une fraction de seconde. Elias lutte pour garder le contrôle. Le van retombe lourdement. Une boule de feu orange illumine le ciel dans le miroir. Les deux berlines noires ont disparu dans le brasier. Le souffle a balayé les tireurs comme des fétus de paille. Elias ne ralentit pas. Il continue de rouler. Le moteur hoquète. De la vapeur s'échappe du capot déformé. Il regarde Marco. Le chauffeur a les yeux ouverts. Il fixe le plafond à travers le sac de l'airbag dégonflé. Sa mâchoire pend toujours. Il ne respire plus. Le choc de l'accident a brisé ses cervicales. Elias tourne à droite dans une ruelle borgne. Il coupe le contact. Le silence revient. Il est lourd. Il est épais. Elias pose le Beretta sur le siège. Il regarde ses mains. Elles ne tremblent pas. Il sort un paquet de cigarettes de sa poche. Il en allume une. La fumée est grise. Elle se mélange à la vapeur du radiateur. Il regarde sa montre. 08:09:12. Le temps continue de s'écouler. La boucle est brisée. Il n'est pas mort. Il descend du van. Ses bottes craquent sur le verre brisé. Il marche vers le nord. Il ne se retourne pas. Le compte des morts est juste. Il reste le dernier.

Impact Clinique

08:07:00. Le moteur du van gronde. Elias sent la vibration dans ses talons. Marco serre le volant à deux mains. Ses phalanges sont blanches. La sueur perle sur sa nuque épaisse. Le cadavre de Moretti bascule vers la gauche. Sa tête frappe la vitre teintée. Le bruit est sourd. Elias vérifie son Beretta 92FS. Le métal est froid contre sa paume. Le chargeur est plein. Quinze balles de neuf millimètres Parabellum. Une se trouve déjà dans la chambre. Elias relève la sécurité avec le pouce. Le clic est net. Le van franchit l'intersection de la rue Vaugirard. Marco regarde le rétroviseur toutes les trois secondes. Ses yeux sont injectés de sang. Il respire par la bouche. L'odeur de fer sature l'habitacle. Le sang de Moretti imprègne le tapis de sol. Le liquide est visqueux. Il est sombre. Une berline noire surgit à l'angle mort. Elle coupe la trajectoire du van. C'est une BMW série 5 blindée. Elle se place en travers de la chaussée. Marco écrase la pédale de frein. Les pneus hurlent sur le bitume chaud. La gomme laisse des traces noires. La fumée monte des passages de roues. Elias ne crie pas. Il lâche son arme sur le siège. Il saisit Moretti par le revers du costume. Le tissu en soie glisse entre ses doigts. Il raffermit sa prise sur les épaules. Il tire les cent vingt kilos vers lui. Le corps est une masse inerte. Il est flasque. Elias bascule le cadavre sur ses genoux. Il s'en sert comme d'un bouclier. Il plaque son visage contre le dos du mort. L'odeur du parfum de luxe se mélange au sang. Le choc est frontal. Le métal se plie dans un fracas strident. Le pare-chocs du van s'encastre dans la berline. L'énergie cinétique projette Elias vers l'avant. Le corps de Moretti absorbe l'impact contre le tableau de bord. Les os du thorax du mort craquent. Le pare-brise explose en mille morceaux. Les éclats de verre volent dans l'air. Ils brillent comme des diamants sous le soleil. Un fragment coupe la joue d'Elias. Il ne sent pas la douleur. Le sac gonflable de Marco se déploie. Un bruit d'explosion sourde. La poudre blanche envahit l'habitacle. Le van s'immobilise dans un sifflement de vapeur. Le radiateur est percé. Le liquide de refroidissement coule sur la route. Marco est assommé contre l'airbag. Ses bras pendent le long du corps. Les portières de la berline s'ouvrent. Deux hommes descendent du véhicule. Ils portent des vestes tactiques noires. Ils tiennent des fusils d'assaut HK MP5. Le premier tireur épaule son arme. Il vise le pare-brise du van. La première rafale commence. Le bruit est une succession de claquements secs. Les balles percent le verre feuilleté. Elles frappent le cadavre de Moretti. Elias sent les secousses dans ses bras. Chaque projectile transfère son énergie dans la viande. Le cuir du costume de Moretti éclate. Le rembourrage de l'épaulette vole en lambeaux. Une balle traverse le cou du mort. Elle finit sa course dans le montant de la portière. Le métal tinte. Elias reste accroupi derrière le corps. Il compte les détonations. Vingt-deux impacts. Le premier tireur s'arrête pour changer de chargeur. Le second contourne le van par la droite. Ses bottes crissent sur le verre brisé. Elias récupère son Beretta au sol. Il glisse son bras sous l'aisselle de Moretti. Il ne regarde pas. Il tire au jugé vers la silhouette de droite. Trois coups rapides. Le recul est sec dans son poignet. Les douilles tombent sur le cadavre. Un cri retentit à l'extérieur. La silhouette s'effondre contre la carrosserie. Elias repousse le corps de Moretti. Le cadavre glisse sur le sol du van. Il laisse une traînée rouge sur le plastique. Elias ouvre la portière coulissante. Il roule sur le bitume. Le goudron écorche ses paumes. Il se rétablit derrière la roue arrière. Le pneu est chaud. L'odeur de caoutchouc brûlé est forte. Le premier tireur reprend le feu. Il arrose le bas du van. Les balles ricochent sur le goudron. Des éclats de pierre frappent le visage d'Elias. Il garde les yeux ouverts. Il observe les pieds du tireur sous le châssis. Des chaussures de sport grises. Elias s'allonge sur le ventre. Il aligne ses organes de visée. Il vise la cheville gauche. Il presse la détente. La balle de neuf millimètres brise le tibia. L'homme s'écroule en hurlant. Son fusil tape le sol. Le coup part tout seul dans le réservoir de la berline. Elias se lève d'un bond. Il contourne l'arrière du van. Il voit le tireur au sol. L'homme essaie de ramper vers son arme. Elias marche vers lui. Son pas est régulier. Il ne court pas. Il pointe le Beretta vers le sommet du crâne. Il tire une fois. Le corps du tireur a un spasme. Puis il s'immobilise. Elias se retourne vers la berline. Le second tireur est assis contre la roue. Il tient son ventre à deux mains. Le sang coule entre ses doigts. Il regarde Elias avec des yeux ronds. Sa bouche s'ouvre mais aucun son ne sort. Elias s'approche à deux mètres. Il voit la marque du gilet pare-balles sous la veste. Sa balle est passée juste au-dessus. Elle a sectionné l'artère fémorale. La flaque sous l'homme s'élargit rapidement. Elias regarde sa montre. 08:07:42. Il reste dix-huit secondes. Il se dirige vers l'avant du van. Il attrape Marco par les cheveux. Il le tire hors de l'habitacle. Le chauffeur gémit. Il n'est pas conscient. Elias le traîne sur le trottoir. Il le lâche derrière un muret de briques. Il retourne vers le van. Il saisit la mallette noire sur le siège passager. Elle est intacte. Il regarde le dessous du châssis. Le boîtier noir est là. Une diode rouge clignote. Le rythme s'accélère. Le détonateur est armé. Elias s'éloigne en courant. Il franchit le muret. Il se plaque au sol. Il ouvre la bouche pour protéger ses tympans. L'explosion survient à 08:08:00. Une boule de feu orange déchire le van. Le souffle brise les vitres des immeubles voisins. Des débris de métal retombent en pluie. Une portière atterrit à dix mètres d'Elias. La chaleur est intense. Elle brûle les poils de ses avant-bras. Elias se relève. Il époussette son costume. La poussière grise recouvre le tissu sombre. Il regarde le brasier. Le van n'est plus qu'une carcasse noire. Le corps de Moretti brûle à l'intérieur. L'odeur de viande grillée remplace celle du sang. Marco reprend connaissance. Il tousse. Il crache du sang sur ses chaussures. Il regarde Elias. Il regarde le van en flammes. Ses lèvres tremblent. Elias ne dit rien. Il range son Beretta dans son holster d'épaule. Il vérifie le contenu de la mallette. Les documents sont là. Les liasses de billets sont sèches. Elias saisit Marco par le bras. Il le force à se lever. Le chauffeur titube. Ses jambes sont en coton. Elias le pousse vers une ruelle adjacente. Ils doivent quitter la zone. La police arrivera dans trois minutes. Les sirènes hurlent déjà au loin. Elias marche d'un pas ferme. Il ne boite pas. Sa cicatrice à l'arcade le démange. Il ne la touche pas. Il regarde sa montre. 08:08:45. Le temps s'écoule normalement. Le cycle est rompu. Le compte des morts est exact. Trois assaillants. Un parrain. Un traître à venir. Elias s'arrête devant une berline grise garée dans l'ombre. Il sort une clé de sa poche. Il déverrouille les portières. Il fait monter Marco à l'arrière. Il s'installe au volant. Il démarre le moteur. Le bruit est régulier. Il passe la première. Il quitte la ruelle sans faire crisser les pneus. Il se fond dans la circulation. Il est un fantôme parmi les vivants. Le travail est terminé.

La Seconde Manquante

08:07:45. Le métal grince contre l'asphalte. L'habitacle du van est un piège d'acier tordu. Elias ouvre les yeux. Une ligne de sang chaud barre son champ de vision. Le liquide coule de son arcade gauche. Il goûte le fer sur ses lèvres. L'air est saturé de vapeur de radiateur. Il y a aussi l'odeur lourde du sang de Don Moretti. Le parrain est affalé contre la portière droite. Sa tête penche selon un angle impossible. La balle de 9mm a laissé un cratère sombre derrière l'oreille. Elias bouge sa main droite. Ses doigts rencontrent la crosse du Beretta 92FS. Le métal est froid. Il lâche l'arme sur le tapis de sol. Il a besoin de ses deux mains pour ramper. Il tente une inspiration profonde. Sa cage thoracique émet un craquement sec. La cinquième côte à gauche est brisée. La pointe de l'os presse contre la plèvre. La douleur est une information technique. Il l'enregistre dans son cortex. Il ne la traite pas comme une souffrance. Il regarde par la vitre latérale pulvérisée. Le bitume est à trente centimètres. La bombe magnétique bipe sous le châssis. Le son est électronique. Il est régulier. Il indique une mise à feu imminente. Elias saisit le montant de la porte. Le métal tranchant entame la chair de sa paume. Il tire son torse vers l'extérieur. Ses jambes sont des masses inertes. Elles pèsent comme des sacs de sable. Il les traîne sur le revêtement synthétique imbibé d'huile. Le cadavre de Moretti bloque le passage. Cent kilos de viande morte font obstacle. Elias appuie sa botte contre l'épaule du mort. Il pousse de toutes ses forces. Le corps glisse de quelques centimètres sur le cuir ensanglanté. L'espace est suffisant pour passer. Elias s'extrait de la carcasse. Ses genoux frappent le sol avec un bruit sourd. Le choc résonne dans sa colonne vertébrale. Il est dehors. Il regarde sa montre. 08:07:50. Il reste dix secondes avant l'expansion thermique. Le détonateur clignote sous le réservoir d'essence. C'est un modèle à déclenchement par pression atmosphérique et minuterie. La diode rouge passe du clignotement à la fixité. La zone de sécurité est derrière un muret de béton. Distance : cinq mètres. Elias commence sa progression. Il utilise ses avant-bras comme des leviers. Le tissu de son costume sombre se déchire sur le goudron. Le gravier entre dans ses plaies ouvertes. Chaque mouvement réduit son volume pulmonaire. Il respire par petites saccades. L'air extérieur est chargé de particules de suie. Il avance de soixante centimètres. Il regarde à nouveau son poignet. 08:07:52. Le bip change de fréquence. Il passe à quatre battements par seconde. Elias fixe le muret de béton gris. Le béton est brut. Il présente des fissures verticales et des traces de mousse. C'est son seul point de mire. Il plante ses ongles dans les interstices de l'asphalte. Il tire son poids vers l'avant. Son épaule droite émet un claquement sec. Il ignore le signal de luxation. Il gagne un mètre supplémentaire. Il reste trois mètres. Le temps se dilate dans son esprit. Il voit une douille de 9mm rouler sur le sol. Le laiton brille sous la lumière crue du matin. Il voit une flaque d'essence s'étendre sous le van. Le liquide irisé atteint le boîtier de la bombe. Le bip devient un sifflement continu. 08:07:55. Cinq secondes avant la fin du cycle. Elias mobilise ses fibres musculaires restantes. Il contracte ses muscles dorsaux. Il propulse son corps vers l'avant. Ses mains atteignent la base du muret. Le béton est froid et rugueux. Il agrippe l'arête vive de la structure. Il hisse son torse par-dessus la bordure. Ses jambes pendent encore dans la zone de létalité. Il doit les ramener immédiatement. Il donne une impulsion violente avec son bassin. La douleur irradie jusqu'à la base de son crâne. Ses pieds franchissent la ligne de sécurité. 08:07:58. Il se roule sur le flanc. Il plaque son dos contre la paroi de béton. Il ferme les paupières. Il ouvre grand la bouche pour équilibrer la pression. Il bloque sa respiration. 08:07:59. Le silence dure une fraction de seconde. Puis le monde se déchire. L'onde de choc frappe le muret de plein fouet. La structure vibre violemment contre ses vertèbres. Une vague de chaleur intense passe au-dessus de lui. C'est un souffle de fournaise à mille degrés. Le bruit est une détonation sourde qui écrase les tympans. Des débris de métal et de verre pleuvent sur le secteur. Ils tintent sur le sol comme des pièces de monnaie. Une portière calcinée s'écrase à deux mètres de lui. Elias reste immobile. Il attend la fin de la retombée des matériaux. La fumée noire envahit la rue étroite. Elle sent le caoutchouc brûlé et la polymère fondu. Elias ouvre les yeux. Le ciel est un voile de gris sale. Il regarde sa montre. 08:08:05. Le cadran indique que le temps continue sa course. Il est vivant. Il effectue un diagnostic rapide de ses membres. Ses doigts répondent aux commandes nerveuses. Ses pieds pivotent sur leurs axes. La côte cassée limite sa capacité d'effort. Il crache un mélange de salive épaisse et de sang. Il doit se redresser. Le traître n'est pas loin. Marco doit être à l'angle de la rue suivante. Elias appuie ses paumes sur le sol jonché de débris. Il se lève avec une lenteur calculée. Le décor tangue de gauche à droite. Il stabilise sa vision en fixant un point à l'horizon. Il regarde la carcasse du van. Ce n'est plus qu'un squelette de métal noirci. Le corps de Don Moretti est consumé par les flammes. Le contrat est techniquement clos. Elias fouille la poche intérieure de sa veste. Il sort un chargeur de rechange. Il récupère son Beretta dans les décombres proches. Il insère le magasin dans le puits de l'arme. Le clic métallique est net. Il arme la culasse. Le son est une ponctuation finale. Il est prêt pour la suite. Il marche vers l'ombre des bâtiments industriels. Chaque pas est un calcul de trajectoire. Chaque respiration est un coût métabolique. Il ne regarde pas en arrière. Le passé est une carcasse en feu. Il avance vers le prochain nom sur sa liste. Le compte des morts n'est pas encore juste.

L'Extraction

08h07. Les paupières d'Elias se soulèvent. La rétine brûle sous la lumière crue. L'habitacle du van sent le tabac froid. L'odeur du fer domine le reste. C'est le sang de Don Moretti. Le cadavre pèse contre l'épaule droite d'Elias. La soie du costume est poisseuse. Le Beretta 92FS est dans sa main droite. Le métal noir est à la température ambiante. Quinze balles dans le chargeur. Une balle dans la chambre. Elias ne bouge pas la tête. Il observe le rétroviseur latéral. Le paysage industriel défile à soixante kilomètres heure. Les entrepôts de briques grises se succèdent. Marco est au volant. Sa nuque est large et humide. Le chauffeur ajuste sa prise sur le cuir. Ses doigts pianotent sur le cercle noir. C'est un signe de nervosité. Marco regarde le miroir central toutes les quatre secondes. Il attend l'intersection de la rue des Noyers. Elias connaît ce timing par cœur. La boucle est une horloge suisse. Le détonateur magnétique est fixé sous le châssis. Il s'activera au passage de la balise radio. Elias débloque la sûreté du Beretta. Le clic est inaudible sous le bruit du moteur. Il ajuste sa position sur le siège en cuir. Ses muscles sont des câbles d'acier tendus. Il inspire l'air chargé de particules de poussière. Le van approche de la zone d'impact. L'angle de la rue est à cinquante mètres. Marco ralentit imperceptiblement. Le traître prépare sa sortie. Elias lève le bras droit. Le mouvement est rectiligne et précis. Le canon pointe l'épaule droite de Marco. Elias presse la détente. L'amorce percute le percuteur. La poudre brûle dans l'étui de laiton. Le projectile de 9mm sort du canon. Le bruit sature l'espace clos du van. La balle traverse le dossier du siège. Elle pénètre le deltoïde de Marco. Le sang gicle sur le tableau de bord. Marco hurle un son guttural. Son bras droit tombe, inutile. Le van dévie brusquement vers la gauche. Elias ne lâche pas son arme. Il saisit le volant de la main gauche. Il maintient la trajectoire vers le centre de la chaussée. Marco écrase la pédale de frein par réflexe. Les pneus hurlent sur l'asphalte chaud. La gomme laisse des traces noires sur le sol. Elias baisse la vitre électrique côté passager. Le mécanisme ronronne pendant deux secondes. L'air extérieur s'engouffre dans la cabine. Il sent la poussière et le gasoil. Elias se penche vers l'extérieur. Il vise le pneu avant droit du van. Il tire trois fois en succession rapide. Les détonations se perdent dans le vacarme du freinage. Le premier projectile ricoche sur la jante. Le deuxième déchire le flanc du pneu. L'air sous pression s'échappe dans un sifflement. Le caoutchouc se fragmente en lambeaux noirs. Le van perd son équilibre structurel. Le moyeu en acier percute le bitume. Des gerbes d'étincelles jaillissent sous le châssis. Le véhicule entame une rotation forcée. La force centrifuge plaque le corps de Moretti contre Elias. Le cadavre est un poids mort de cent kilos. Elias utilise ce poids pour stabiliser son buste. Le van pivote à cent quatre-vingts degrés. Le nez du véhicule fait face à la direction d'origine. Le détonateur magnétique passe au-dessus de la balise. L'angle est modifié de trente degrés. Le signal radio est trop faible pour le récepteur. La bombe ne saute pas. Le van s'arrête dans un fracas de métal froissé. Il percute une rangée de poubelles métalliques. Le silence revient brusquement. Seul le tic-tac du moteur chaud subsiste. Marco gémit sur son siège. Sa main gauche comprime sa blessure à l'épaule. Le liquide rouge sature sa chemise blanche. Elias range le Beretta dans son holster d'épaule. Il ouvre la portière latérale coulissante. Le rail grince sous l'effort. Il descend sur le bitume jonché de débris. Ses chaussures de cuir craquent sur le verre brisé. Il contourne le véhicule par l'arrière. Il ouvre la portière conducteur. Marco lève des yeux vitreux vers lui. La douleur paralyse ses fonctions motrices. Elias le saisit par le col de sa veste. Il l'extrait de la cabine avec force. Le corps de Marco tombe sur le sol. Il rampe sur quelques centimètres. Elias pose son pied sur le dos du chauffeur. Il exerce une pression constante sur les vertèbres. Il regarde sa montre. 08h08. La boucle est brisée pour cette séquence. Elias observe les environs. Une berline noire approche à grande vitesse. Ce sont les assaillants du clan rival. Ils viennent vérifier le travail de la bombe. Elias sort un deuxième chargeur de sa poche. Il vérifie l'alignement des cartouches. Le métal brille sous le soleil matinal. Il insère le magasin dans le puits de l'arme. Le verrou de culasse claque avec netteté. Il se place en couverture derrière le bloc moteur du van. Le métal est un bouclier thermique efficace. La berline noire freine à vingt mètres. Quatre portières s'ouvrent simultanément. Des hommes en vestes de cuir sortent. Ils tiennent des pistolets-mitrailleurs compacts. Elias ne ressent aucune émotion. Il analyse les cibles de gauche à droite. Le premier homme a une cicatrice sur le menton. Le deuxième porte des lunettes de soleil. Le troisième est plus jeune, nerveux. Le quatrième reste près de la voiture. Elias ajuste sa visée sur le premier tireur. Il attend que l'homme épaule son arme. Le canon du Beretta est immobile. Elias presse la détente. La balle frappe le tireur au centre du sternum. L'homme bascule en arrière sous l'impact. Ses doigts crispés lâchent une rafale dans le ciel. Les autres assaillants se mettent à couvert. Le plomb percute la carrosserie du van. Le bruit est celui d'une grêle métallique. Elias reste bas, près de la roue avant. Il compte les tirs adverses. Ils gaspillent leurs munitions dans le vide. Elias attend une ouverture dans la cadence. Le tireur aux lunettes de soleil se penche. Elias tire deux fois. Une balle dans le cou. Une balle dans la mâchoire. L'homme s'effondre sans un cri. Le sang repeint le goudron de la rue. Marco essaie de se relever derrière Elias. Le nettoyeur lui assène un coup de crosse. Le crâne de Marco produit un son sec. Le chauffeur retombe dans l'inconscience. Elias a besoin de lui vivant pour l'interrogatoire. Il doit connaître le nom du commanditaire. Le troisième assaillant tente une approche par le flanc. Il court entre deux bennes à ordures. Elias anticipe le mouvement. Il tire à travers le plastique de la benne. La balle traverse la paroi et le foie du fuyard. L'homme s'écroule en se tenant le ventre. Il ne se relèvera pas. Le quatrième homme remonte dans la berline. Il enclenche la marche arrière dans un crissement. Elias vise le réservoir de carburant. Il tire le reste du chargeur. Les impacts se succèdent sur la tôle. L'essence se répand sur la chaussée. Une étincelle provoque l'inflammation des vapeurs. Une boule de feu orange sature le champ de vision. L'onde de choc brise les vitres des entrepôts voisins. Elias se protège le visage avec son avant-bras. La chaleur est une morsure sur sa peau. Il attend que les flammes se stabilisent. La berline est un brasier immobile. Le quatrième homme ne sortira pas. Elias recharge son arme une nouvelle fois. Il attrape Marco par les pieds. Il le traîne vers l'ombre d'un hangar ouvert. Le corps du traître laisse une traînée rouge. Elias s'arrête à l'abri des regards. Il fouille les poches de Marco. Il trouve un téléphone jetable et une clé. Il range les objets dans sa propre veste. Il regarde le van au loin. Le corps de Moretti est toujours à l'intérieur. Le contrat est rempli. La survie est acquise. Pour l'instant. Elias s'assoit sur une caisse en bois. Il attend que le tremblement de ses mains cesse. C'est une réaction physiologique normale. Il ne l'analyse pas. Il observe le sang sur ses manchettes. Le cycle est rompu. La réalité reprend ses droits. Le compte des morts est exact.

Le Couloir du Néant

08h07. Le van Mercedes Sprinter dérape sur l'asphalte. La pluie sature le bitume de la zone portuaire. L'adhérence est nulle. Marco braque le volant à fond vers la gauche. Les pneus hurlent contre la surface mouillée. Elias bascule contre la paroi métallique. Son épaule gauche absorbe le choc. Le cadavre de Don Moretti glisse sur le plancher. Le corps de cent dix kilos percute les jambes d'Elias. Le sang du parrain macule le bas de son pantalon. L'odeur de fer envahit l'habitacle clos. Elias serre la crosse de son Beretta 92FS. Le métal est froid. Le chargeur contient quinze munitions de neuf millimètres. Il glisse sa main libre sous le siège passager. Ses doigts rencontrent une surface métallique lisse. C'est le boîtier de la bombe magnétique. L'aimant néodyme résiste à la traction. Elias contracte ses biceps. Il tire d'un coup sec. Le boîtier se détache du châssis. Le détonateur émet un cliquetis mécanique régulier. La diode rouge clignote sur le dessus. Il reste trente-quatre secondes avant l'expansion des gaz. Le van se stabilise en crabe. La portière latérale droite a disparu. Elle a été arrachée lors du premier impact contre le muret. Le vent s'engouffre dans la cellule arrière. La pluie cingle le visage d'Elias. Il voit la route défiler à quatre-vingts kilomètres heure. Derrière eux, une Audi A8 noire maintient la distance. Les phares au xénon percent le rideau d'eau. Le conducteur de l'Audi accélère. Le moteur V8 gronde dans le lointain. Une main sort par la fenêtre passager de la berline. Elle tient un pistolet-mitrailleur MP5. Les premières détonations claquent. Les projectiles perforent la carrosserie du Sprinter. Le métal gémit sous les impacts. Le verre de la lunette arrière explose en mille morceaux. Elias se plaque contre le sol. Il rampe vers l'ouverture béante de la portière. Marco transpire. La sueur coule le long de sa nuque épaisse. Ses mains tremblent sur le cuir du volant. Il regarde le rétroviseur toutes les deux secondes. Ses pupilles sont dilatées. "Ils nous collent, Elias !" La voix de Marco est haute. Elle manque de timbre. Elias ne répond pas. Il observe le boîtier explosif dans sa main droite. Le C4 est logé dans une coque en plastique ABS. Le poids total est de huit cents grammes. C'est suffisant pour sectionner un essieu. Elias calcule la trajectoire. La route forme une courbe légère vers la droite. Le van est en surrégime. Le compte-tours flirte avec la zone rouge. Elias s'accroupit au bord du vide. Le vent plaque ses cheveux contre son crâne. Il voit les pneus de l'Audi mordre la ligne blanche. La berline tente un dépassement par la droite. C'est le moment. Elias arme son bras. Il utilise le mouvement de balancier du van. Il lance la bombe vers le bitume. Le boîtier frappe le sol à trois mètres derrière le van. Il rebondit deux fois sur l'eau. L'aimant accroche la surface métallique d'une plaque d'égout. La bombe s'immobilise. L'Audi arrive à son niveau une seconde plus tard. Le châssis de la berline passe exactement au-dessus de l'engin. Elias se jette vers l'avant. Il attrape le dossier du siège conducteur. Il hurle l'ordre. "Écrase ! Maintenant !" Marco enfonce la pédale d'accélérateur au plancher. Le moteur rugit. Le Sprinter bondit vers l'avant. L'explosion survient à 08h08. La détonation est sourde. Elle déplace une masse d'air importante. L'onde de choc frappe l'arrière du van. Le véhicule tangue violemment. Dans le rétroviseur, Elias voit une boule de feu orange. Le réservoir de l'Audi a été percé. L'essence s'enflamme instantanément. La berline de deux tonnes s'élève dans les airs. Elle effectue un soleil complet. Le toit frappe le bitume en premier. La carcasse glisse sur cinquante mètres dans un nuage d'étincelles. Le feu dévore l'habitacle. Personne ne sort. Elias lâche le siège. Il retombe sur les genoux. Ses oreilles sifflent. C'est un acouphène transitoire. Il regarde sa montre. 08h08 et douze secondes. Le cycle continue. Il n'est pas mort. Le van s'éloigne de la zone de combat. La vitesse diminue progressivement. Marco respire bruyamment. Il a les mains crispées sur le volant. "On les a eus", dit Marco. Elias ne confirme pas. Il observe le cadavre de Moretti. Le sang a cessé de couler. La plaie à la tempe est nette. C'est un orifice d'entrée de calibre neuf millimètres. Elias range son arme dans son holster d'épaule. Le cuir grince sous le mouvement. Il sort un paquet de cigarettes de sa veste. Il en allume une. La fumée est grise. Elle stagne dans l'air humide. Le van s'engage dans une ruelle étroite. Les murs de briques rouges défilent. L'obscurité revient. Elias vérifie le chargement à l'arrière. Trois sacs de sport noirs. Ils contiennent les preuves du transfert. Il regarde Marco. Le chauffeur évite son regard. La trahison a une odeur. C'est celle de la sueur froide et de la peur. Elias sait que le prochain virage est crucial. La boucle n'est pas brisée. Elle s'est juste élargie. Il recharge son Beretta. Le clic du chargeur est le seul son dans l'habitacle. Le ressort est ferme. La première balle monte dans la chambre. Elias attend le prochain impact. Il observe l'aiguille des secondes. Elle avance. Le temps est un décompte. Le van continue sa course vers le néant.

08:09

Le van franchit l'intersection de la 4ème rue. Marco écrase l'accélérateur. Le moteur hurle dans les tours. Le châssis vibre violemment. Elias cale son dos contre la paroi métallique. Il sent le froid de l'acier à travers son costume. Ses doigts serrent la crosse du Beretta. Le quadrillage du plastique marque sa paume. Il regarde le cadavre de Moretti. Le corps bascule avec l'inertie du virage. La tête du vieux roule sur son épaule. Un filet de sang noir s'échappe de sa tempe. Il tache le cuir du siège. L'odeur de la mort est lourde. Elle se mélange à celle du gasoil. Elias lève son bras gauche. Il fixe le cadran de sa montre. L'aiguille des secondes avance par saccades. 08:07:45. Le temps est une lame. Marco transpire. Des gouttes coulent le long de sa nuque grasse. Elles imbibent le col de sa chemise. Le chauffeur regarde le rétroviseur toutes les deux secondes. Ses yeux sont injectés de sang. Ses mains tremblent sur le volant. Elias voit le tatouage de la vierge sur son avant-bras. L'encre est délavée. La peau est moite. Le van s'engage dans la zone industrielle. Les entrepôts défilent. Ce sont des blocs de béton gris. Les fenêtres sont brisées. Elias connaît ce décor. Il l'a vu mourir vingt fois. Il sait où se trouve la bombe. Elle est fixée sous son siège. Un aimant industriel. Quatre kilos de C4. Un détonateur à distance. 08:07:55. Elias glisse sa main sous l'assise. Il sent le boîtier froid. Les fils sont rugueux. Il tire sur le câblage. Ses muscles se tendent. Le métal résiste. Il force. Un craquement sec retentit. Le boîtier se détache. Elias rampe vers les portes arrière. Il déverrouille le loquet. Le vent s'engouffre dans l'habitacle. Il est chargé de poussière et de sel. Le bruit du moteur devient assourdissant. Elias regarde la route. Le bitume défile à quatre-vingts kilomètres heure. Il voit les fissures dans l'asphalte. Il voit les débris de verre. Il lâche la bombe. Le boîtier rebondit sur la chaussée. Il produit des étincelles. Il roule vers le caniveau. Elias referme la porte. Il verrouille le loquet. Il retourne s'asseoir. 08:08:00. L'explosion se produit. Le sol tremble. Une onde de choc frappe l'arrière du van. Le métal se tord. Les vitres volent en éclats. Des milliers de diamants de verre saturent l'air. Elias baisse la tête. Il protège sa nuque avec ses bras. Le bruit est un coup de marteau géant. Il vide les poumons. Il écrase les tympans. Un sifflement aigu remplace le silence. Le van fait une embardée. Marco hurle. Elias ne l'entend pas. Il voit seulement sa bouche ouverte. Ses dents sont jaunes. Le chauffeur redresse la trajectoire. Le véhicule racle un muret de briques. Des gerbes d'étincelles illuminent l'intérieur. Le van finit sa course dans une impasse. Il s'arrête brutalement. Le moteur cale. Un nuage de fumée noire s'élève du capot. Le silence revient. Il est épais. Elias reste immobile. Il compte ses membres. Ses jambes répondent. Ses bras aussi. Il ouvre les yeux. La poussière flotte dans les rayons de lumière. Elle danse au-dessus du cadavre de Moretti. Le vieux n'a pas bougé. Il est toujours mort. Marco est affalé sur le volant. Le klaxon hurle une note unique et continue. Le sang de Marco coule sur le tableau de bord. Il est rouge vif. Il est chaud. Elias regarde sa montre. Le verre est fêlé. Une ligne traverse le cadran. L'aiguille des secondes continue de tourner. Elle franchit le chiffre douze. 08:08:05. Elias retient son souffle. Il attend le flash blanc. Il attend le réveil dans le van en marche. Il attend le début de la boucle. Rien ne se passe. Le klaxon continue son bruit monotone. Une goutte d'eau tombe d'un tuyau percé au plafond de l'impasse. Ploc. Le son est net. Elias regarde ses mains. Elles tremblent. Il sort une cigarette de sa poche. Elle est écrasée. Il la porte à ses lèvres. Il cherche son briquet. Ses mouvements sont lents. Il est engourdi. Il regarde par la vitre brisée. Le ciel est bas. Il est de la couleur du plomb. La fumée de l'explosion monte encore au loin. Elle forme un pilier noir contre le gris. Elias regarde à nouveau sa montre. 08:08:30. Le temps ne s'arrête pas. Le cycle est rompu. La cellule de béton s'est ouverte. Elias ressent une douleur vive dans son flanc droit. Il pose sa main sur sa veste. Le tissu est trempé. Il écarte le pan de son costume. Un éclat de métal est planté dans sa chair. C'est un morceau du châssis. Il est enfoncé profondément. Le sang sature sa chemise blanche. Il devient sombre. Il devient lourd. Elias ne retire pas l'éclat. Il sait ce qui arrive quand on retire le bouchon. Il s'adosse au siège. Il aspire la fumée de sa cigarette. Le tabac brûle sa gorge. C'est une sensation réelle. Ce n'est pas un souvenir. Il sent le poids de son corps. Il sent la gravité. 08:08:50. Il regarde Marco. Le chauffeur ne bouge plus. La vierge sur son bras est couverte de suie. Elias pense à la trahison. Il pense à l'argent des rivaux. Cela n'a plus d'importance. Marco est une carcasse. Moretti est une carcasse. Elias est une carcasse qui fuit. Il regarde l'aiguille. Elle approche du sommet. 08:08:58. 08:08:59. 08:09:00. Le monde reste en place. La ruelle est toujours là. La douleur est toujours là. Elias lâche sa cigarette. Elle tombe dans la flaque de sang à ses pieds. Elle s'éteint avec un petit grésillement. Il ferme les yeux. Il écoute son cœur. Le rythme est irrégulier. Il ralentit. Le sang coule sur le plancher du van. Il s'écoule par la fente de la porte. Il dessine une ligne sur le bitume. C'est un flux continu. Il ne s'arrêtera pas. Il ne reviendra pas en arrière. Elias sourit. Ses lèvres sont sèches. Elles se fendent. Il sent le froid gagner ses pieds. Puis ses genoux. C'est un froid définitif. Ce n'est pas le froid de la boucle. C'est le froid de la fin. Il n'y a plus de chargeur. Il n'y a plus de décompte. Il n'y a plus que l'hémorragie. Elias laisse sa tête retomber contre la paroi. Il regarde le plafond du van. La peinture s'écaille. Il voit des formes dans la rouille. Il voit des paysages. Il voit le néant. 08:09:15. Le sang continue de couler. La montre continue de tourner. Elias ne regarde plus. Il n'a plus besoin de savoir l'heure. Il a fini son travail. Il a nettoyé la boucle. Il a payé sa dette. Le silence devient total. Le klaxon s'arrête. La batterie est vide. Elias aussi. Sa main lâche le Beretta. L'arme glisse sur le métal. Elle produit un son sourd. Puis plus rien. Le sang s'arrête de couler quand le cœur s'arrête de battre. 08:09:30. La scène est fixe. Un van détruit. Trois morts. Une impasse grise. Le temps avance sans Elias. La boucle est morte. Elias est libre.
Fusianima
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08:07. Les chiffres rouges du tableau de bord brûlent la rétine. Elias ouvre les yeux. Ses paupières collent. Une croûte de sommeil et de poussière. Sa bouche a le goût d'un cendrier froid. L'air dans le van est épais. Il sature les poumons. Ça sent le tabac brun et le fer. Le fer, c'est le sang. ...

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