La Terre Boit les Traîtres

Par Marcus V.Mafia

Juillet pèse sur la Louisiane. Le thermomètre affiche quarante degrés à l'ombre. Dans les champs de canne, l'air ne bouge pas. Lorenzo Moretti gît face contre terre. La serpe a tranché la carotide d'un seul coup. Le métal a mordu profond. Le sang sature l'humus noir. Il forme une flaque visqueuse so...

Le sang dans la canne

Juillet pèse sur la Louisiane. Le thermomètre affiche quarante degrés à l'ombre. Dans les champs de canne, l'air ne bouge pas. Lorenzo Moretti gît face contre terre. La serpe a tranché la carotide d'un seul coup. Le métal a mordu profond. Le sang sature l'humus noir. Il forme une flaque visqueuse sous le menton. Les mouches arrivent par centaines. Elles couvrent déjà la plaie béante. Le bourdonnement remplit l'espace entre les tiges hautes. L'odeur de fer et de sucre fermente sous le soleil. Dante Moretti descend de la berline noire. Ses chaussures vernies s'enfoncent dans la poussière. Son costume gris reste impeccable. Il ne transpire pas. Il marche vers le centre de la parcelle. Ses yeux scannent les rangées de canne. Il s'arrête à deux mètres du cadavre. Il ajuste ses boutons de manchette. La cicatrice sur sa tempe gauche blanchit sous l'effet de la chaleur. Il ne dit rien. Il observe la trajectoire des insectes sur la peau parcheminée du vieux. Un pick-up freine brutalement derrière la berline. La portière claque comme un coup de feu. Rocco Moretti sort du véhicule. Ses cent dix kilos font craquer le sol sec. Il porte un débardeur taché de graisse. Ses tatouages religieux brillent sur ses phalanges massives. Il tient un fusil à pompe à bout de bras. Il respire bruyamment. La sueur coule dans ses yeux. Il voit le corps. Il crache un jet de tabac brun sur le côté. Ses narines se dilatent. Ses muscles se contractent sous la peau brûlée par le soleil. L'arme du crime est restée dans le sillon. C'est une serpe de récolte standard. La lame est courbe. L'acier est rouillé sur le dos. Le tranchant luit sous le sang frais. Aucun signe de lutte. Lorenzo a été surpris par derrière. Le coup est chirurgical. Le tueur connaissait l'anatomie. Dante s'accroupit. Il ne touche pas l'arme. Il observe l'angle de l'entaille. La coupure est nette. Elle part de l'oreille gauche. Elle finit sous la mâchoire droite. Rocco s'approche du mort. Il donne un coup de pied dans la botte de Lorenzo. Le corps ne bouge pas. La rigidité n'est pas encore là. Rocco serre la crosse de son arme. Ses jointures blanchissent. Il regarde les buissons aux alentours. Son doigt caresse la détente. Il cherche une cible. Il n'y a que le vent dans les feuilles. Le vent est chaud. Il apporte l'odeur de la vase du bayou. Au loin, la demeure coloniale se dresse. La peinture blanche s'écaille par plaques. Les colonnes massives soutiennent le toit en pente. Les termites mangent le bois de l'intérieur. La structure survit par habitude. Le domaine Moretti s'étend sur des hectares. C'est un empire de bois et de coke. Aujourd'hui, l'empire n'a plus de tête. Le patriarche est devenu un engrais pour sa propre terre. Dante se relève. Il sort un mouchoir en soie. Il essuie une tache de poussière sur son revers. Ses gestes sont lents. Précis. Il regarde son frère cadet. Rocco transpire à grosses gouttes. La brute a faim de vengeance. Le calculateur pense déjà aux chiffres. La succession est ouverte. Le sang sur la terre est le premier acte d'un nouveau contrat. Le sang s'écoule encore. Il suit les rainures de la terre. La poussière devient boue. Une boue rouge et sombre. Lorenzo Moretti ne respire plus. Ses yeux sont ouverts sur le ciel bleu. Un bleu délavé par la canicule. Les pupilles sont fixes. La mort est un fait technique. Les mouches pondent déjà dans les orifices. Le cycle biologique ne perd pas de temps. Dante regarde sa montre. L'heure tourne. Les alliés vont apprendre la nouvelle. Les téléphones vont sonner dans toute la paroisse. Les contrats de bois de construction vont être contestés. Les cargaisons de coke dans le port vont attirer les convoitises. La famille est un organisme blessé. Elle va attirer les prédateurs. Rocco crache à nouveau. Il pointe son fusil vers le sol. Il veut charger le corps dans le pick-up. Dante lève une main. Il refuse. Il faut laisser le vieux ici. La police doit constater. Les experts doivent venir. Il faut jouer la comédie de la légalité. Dante connaît les procédures. Il connaît les juges. Il connaît le prix de chaque silence. La chaleur augmente encore. L'air devient solide. Il faut faire un effort pour respirer. Les poumons brûlent. Les deux frères se font face de chaque côté du cadavre. Ils ne se parlent pas. Les mots sont inutiles. La haine est un lien plus solide que le sang. Ils savent que le testament va changer les règles. Ils savent que Luca revient. L'intellectuel. Le fils prodigue. Celui qui a les mains propres. Dante se détourne. Il marche vers sa berline. Ses pas sont réguliers. Il ne regarde pas en arrière. Rocco reste près du corps. Il monte la garde. Il ressemble à un chien de chasse devant un gibier mort. Il attend un ordre qui ne viendra pas. Le père est mort. Le maître n'est plus là. La laisse est brisée. Le soleil atteint son zénith. Les ombres disparaissent. La lumière est crue. Elle ne pardonne rien. Elle expose les rides du vieux Lorenzo. Elle expose la rouille sur la serpe. Elle expose la trahison qui flotte dans l'air. La terre boit le sang. Elle est insatiable. Elle attend la suite de la famille Moretti. La guerre commence dans le silence de la canne à sucre. Elle finira dans la vase du bayou. Dante démarre le moteur. Le ronronnement de la machine est le seul bruit civilisé. Il enclenche la climatisation. Il ferme les vitres. Le monde extérieur disparaît derrière le verre teinté. Il est seul avec ses calculs. Il est seul avec son secret. La cicatrice sur sa tempe le démange. C'est le signe des grandes décisions. Rocco finit par s'asseoir sur le hayon de son pick-up. Il garde son fusil sur les genoux. Il regarde les mouches. Il regarde le sang qui sèche. Il attend que le monde explose. Il est prêt pour le carnage. Il aime l'odeur de la poudre. Il aime la sensation du recul dans l'épaule. Il est la brute nécessaire. Il est l'outil du chaos. La plantation Moretti attend ses nouveaux maîtres. Les termites continuent de ronger les colonnes. La peinture continue de tomber. Le domaine est une carcasse. Les frères sont les vautours. Le premier repas est servi. Le sang de Lorenzo est encore chaud. La terre est grasse. La récolte sera sanglante.

La boîte d'acajou

Le bureau de Lorenzo sent le tabac froid et la poussière. Maître Vaudreuil s'installe derrière le bureau en chêne. Sa chemise blanche est trempée sous les aisselles. Il pose une mallette en cuir sur le sous-main. Le fermoir claque dans le silence. Dante Moretti occupe le fauteuil de cuir face au notaire. Il lisse les revers de sa veste grise. Son visage est un masque de pierre. La cicatrice sur sa tempe luit sous la lampe. Rocco se tient debout près de la porte. Il pèse cent dix kilos. Ses bras croisés tendent le tissu de sa chemise noire. Il mâche un cure-dent en bois. Luca reste près de la fenêtre encrassée. Il observe les champs de canne à sucre. La chaleur fait vibrer l'horizon. Vaudreuil sort un document officiel. Le papier est épais. Il s'éclaircit la gorge. Le son ressemble à un froissement de gravier. Il ajuste ses lunettes sur son nez gras. Ses mains tremblent légèrement. Il commence la lecture. La voix est monocorde. Lorenzo Moretti lègue la demeure coloniale à Luca. Il lègue les scieries de la vallée à Luca. Il lègue les sociétés de transport à Luca. Il lègue les comptes offshore à Luca. L'empire Moretti appartient désormais au cadet. Luca ne bouge pas. Il fixe un point invisible sur la vitre. Dante ne cille pas. Ses doigts longs reposent sur ses genoux. Rocco décroise les bras. Il s'avance de deux pas. Le plancher craque sous son poids. Ses phalanges tatouées blanchissent. Il regarde le notaire. Vaudreuil baisse les yeux sur le dossier. Il n'a pas fini. Il y a un autre legs. Un legs pour les aînés. Le notaire plonge la main dans sa mallette. Il en sort un coffret en acajou sombre. Le bois est poli. Les ferrures sont en laiton. Il pose l'objet au centre du bureau. Le coffret semble absorber la lumière de la pièce. Vaudreuil recule son siège. Il veut mettre de la distance entre lui et la boîte. Dante tend le bras. Il soulève le couvercle avec lenteur. Les charnières ne font aucun bruit. L'odeur frappe la pièce en premier. C'est une odeur de boucherie oubliée au soleil. C'est une odeur de viande sucrée et de décomposition. Douze phalanges humaines reposent sur un lit de velours blanc. Le sang a séché. Il forme des taches brunes sur le tissu propre. Les coupes sont nettes. Un outil tranchant a sectionné l'os d'un seul coup. La peau est grise. Elle se rétracte autour des articulations. Dante observe les restes. Il identifie une bague en or sur le troisième doigt. C'est la chevalière de Silvio. Silvio gérait les docks. Il voit un tatouage de dé sur une autre phalange. C'est Rico. Rico surveillait les entrepôts de bois. Les douze lieutenants les plus fidèles sont mutilés. Le message est arithmétique. Six doigts pour Dante. Six doigts pour Rocco. La trahison est une équation simple. Rocco s'approche de la table. Il regarde le contenu du coffret. Sa respiration devient sifflante. Ses narines se dilatent. Il attrape une phalange entre le pouce et l'index. Il la repose. Il saisit une chaise en chêne massif par le dossier. Il la soulève au-dessus de sa tête. Il l'abat contre le mur avec une force brute. Le bois explose. Des éclats de vernis volent dans la pièce. Un morceau frappe le cadre du portrait de Lorenzo. Le verre se brise. Rocco frappe encore. Il réduit la chaise en petit bois. Ses muscles saillent sous sa chemise. Il ne crie pas. Il cogne. Vaudreuil se plaque contre les étagères de livres. Ses yeux sont exorbités. Luca se détourne de la fenêtre. Il regarde les débris sur le sol. Il regarde ses frères. Il voit la mort dans la pièce. Dante reste immobile dans son fauteuil. Il ne regarde pas Rocco. Il ne regarde pas le notaire. Il fixe le coffret en acajou. Il compte les phalanges une nouvelle fois. Le compte est juste. Dante se lève. Il referme le couvercle du coffret. Le clic du loquet est définitif. Il range la boîte sous son bras. Il ajuste sa veste. Il ne transpire toujours pas. Il se tourne vers Luca. Luca recule d'un pas. Dante ne dit rien. Il marche vers la sortie. Il évite les morceaux de la chaise brisée. Il passe devant Rocco. Rocco a les mains rouges. Il a des échardes dans la paume. Il ramasse son fusil à pompe contre le mur. Il suit Dante. Le notaire reste seul avec Luca. Vaudreuil range ses papiers d'un geste saccadé. Il veut partir. Il veut quitter la plantation. Luca regarde le bureau vide. L'odeur de chair morte stagne dans l'air chaud. Les mouches entrent par la porte ouverte. Elles tournent autour des taches brunes sur le velours resté sur le bureau. La guerre commence maintenant. La terre attend déjà sa part.

Le retour du bâtard

La Volvo grise s'arrête devant le perron. La poussière retombe lentement sur la carrosserie. Luca coupe le moteur. Le silence pèse sur la carcasse de métal. L'air affiche quarante degrés à l'ombre. L'humidité sature l'habitacle. Luca essuie ses lunettes avec le pan de sa chemise. Ses doigts tremblent. Il regarde ses mains. Elles sont blanches. Trop propres. Il ouvre la portière. La chaleur le frappe au visage. C'est une masse solide. Elle sent le magnolia pourri et le gasoil. Ses semelles de cuir s'enfoncent dans le gravier. La demeure coloniale se dresse devant lui. La peinture blanche s'écaille par plaques. Les termites rongent la base des colonnes. Le bois part en poussière sous le soleil de juillet. Dante attend sur la marche supérieure. Il porte un costume gris acier. Le tissu est impeccable. Dante ne transpire pas. Ses yeux sont des billes de verre. Il fixe la route. Il ne regarde pas son frère. Sa main droite pend le long de sa cuisse. Elle tient un objet lourd. Rocco sort de l'ombre du porche. Il pèse cent dix kilos. Sa chemise est trempée de sueur. Il porte un fusil à pompe en bandoulière. Les canons sont sciés. Ses phalanges tatouées serrent la crosse. Il crache un jet de tabac brun sur le bois. Le liquide tache la marche. Luca monte les degrés. Ses jambes sont lourdes. Il s'arrête à deux mètres de Dante. L'odeur du sucre fermenté monte des champs de canne. C'est une odeur de mort douceâtre. Dante tourne la tête. Sa cicatrice sur la tempe brille. Il tend le bras. Le Colt 1911 brille sous le zénith. Le bronzage de l'arme est noir. Dante présente la crosse. Luca ne bouge pas. "Prends-le", dit Dante. Sa voix est un rasoir sur du cuir. Luca tend la main. Ses doigts effleurent l'acier. Le métal est brûlant. Le soleil a chauffé la culasse. Le contact mord la peau de Luca. Il saisit la crosse en quadrillage. Le poids le surprend. C'est un kilo d'acier et de plomb. "Chargeur plein", dit Dante. "Une balle dans la chambre. Cran de sûreté engagé." Luca glisse l'arme à sa ceinture. Le canon frotte contre sa hanche. Le métal brûle son derme. Il sent le froid du pontet contre son ventre. Rocco s'approche. Il sent la graisse et la vieille sueur. Il pose une main massive sur l'épaule de Luca. Ses doigts sont des étaux de chair. "Papa t'attend dans le jardin", grogne Rocco. Ils contournent la maison. Le sol devient mou. La pelouse laisse place à la vase. Les racines des cyprès percent la terre comme des doigts noueux. Quatre hommes en noir portent le cercueil. Le chêne est sombre. L'humidité fait déjà gonfler les planches. Le bois craque sous la tension des cordes. Lorenzo Moretti est à l'intérieur. La serpe a ouvert sa gorge d'une oreille à l'autre. On a recousu la plaie avec du fil de pêche. Le cortège s'arrête devant un trou béant. L'eau stagne au fond de la fosse. Des insectes patinent sur la surface noire. Dante fait un signe de tête. Les porteurs lâchent les cordes. Le cercueil glisse dans la fange. Le choc produit un bruit de succion. L'eau boueuse éclabousse les chaussures vernies de Luca. Des bulles de gaz remontent à la surface. La terre boit le bois. Rocco ramasse une pelle. Il plonge le fer dans le tas de boue. Il jette la première pelletée sur le couvercle. Le bruit résonne comme un coup de feu dans le silence. Il tend l'outil à Luca. "À ton tour, l'étudiant." Luca prend la pelle. Le manche est rugueux. Il enfonce la lame dans la terre noire. Il soulève une masse lourde. La boue colle au métal. Il la dépose dans le trou. La fange recouvre la plaque de cuivre. Il recommence. Ses muscles brûlent. Ses lunettes glissent sur son nez. La sueur pique ses yeux. Dante surveille la lisière du bois. Il ne touche pas à la pelle. Il observe les ombres qui s'allongent. Les moustiques tournent autour de son visage. Une mouche se pose sur sa cicatrice. Il ne cille pas. Il reste de marbre. Le trou est comblé. La terre forme un dôme irrégulier. L'eau s'infiltre déjà dans les interstices. Dans une heure, le sol sera plat. La jungle reprendra sa place. Le bayou digère ses morts. "C'est fini", dit Dante. Il se détourne de la tombe. Il marche vers la demeure. Ses pas sont précis. Il ne regarde pas en arrière. Rocco crache une dernière fois sur la terre fraîche. Il suit l'aîné en caressant le canon de son fusil. Luca reste seul devant le monticule. Il essuie ses mains sur son pantalon. Les taches de boue ne partent pas. Il sent le poids du Colt contre son os iliaque. Le métal n'est plus brûlant. Il a pris la température de son corps. Le vent se lève. Il apporte l'odeur de la vase. Les alligators glissent dans l'eau noire du canal. Ils attendent. Luca remonte ses lunettes. Il regarde ses mains. Elles sont grises. Il fait un pas vers la maison. Il ne tremble plus. Sa main droite cherche la crosse du pistolet. Ses doigts se referment sur le métal. Le contact est naturel. Il marche vers le perron. Ses semelles ne s'enfoncent plus. Il évite les zones de boue. Il regarde les fenêtres de la plantation. Les rideaux bougent. Quelqu'un observe. Luca ne baisse pas les yeux. Il entre dans la maison. La porte claque derrière lui. Le verrou tourne. Le bruit est définitif.

L'entrepôt des os

La tôle du hangar craque sous le soleil. Quarante degrés. L'air est épais. Il sent la résine de pin et l'huile de vidange. Au centre de la pièce, la scie circulaire tourne. Le moteur électrique hurle. La lame de soixante centimètres brille. Elle tranche le vide. La poussière de bois sature l'atmosphère. Elle se dépose sur les bras de Rocco. Elle colle à sa sueur. Bruno est à genoux sur le sol en béton. Ses mains sont liées derrière le dos. Le fil de fer galvanisé entame ses poignets. Ses doigts sont violets. Il regarde la sciure qui s'accumule devant lui. Ses lèvres tremblent. Aucun son ne sort. Le bruit de la machine déchire tout. Dante se tient près de l'établi. Son costume gris est impeccable. Il ne transpire pas. Il observe une mouche sur un tas de copeaux. La mouche frotte ses pattes. Dante lève les yeux vers Rocco. Il hoche la tête. Un mouvement de deux centimètres. Rocco empoigne son Remington 870. Le métal est chaud. Il fait un pas vers Bruno. Ses bottes écrasent des morceaux d'écorce. Il place le canon contre la nuque de l'homme. Le froid de l'acier fait sursauter le lieutenant. Bruno ferme les yeux. Ses épaules se contractent. — Regarde-moi, dit Rocco. Sa voix passe sous le cri de la scie. Bruno ne bouge pas. Rocco frappe le sommet du crâne avec la crosse. Le bruit est sourd. Un craquement d'os. Bruno bascule en avant. Son front tape le béton. Le sang coule immédiatement. Il est rouge vif. Il se mélange à la poussière jaune. Dante s'approche. Il évite les taches d'huile. Il s'arrête à un mètre. Il sort un carnet de sa poche intérieure. Il consulte une liste de noms. Il barre celui de Bruno avec un stylo à bille noir. Le trait est droit. Précis. — Il a vendu trois cargaisons aux Fontenot, dit Dante. Rocco crache par terre. Il recule de trois pas. Il épaule le fusil. Son index se pose sur la détente. Il expire lentement. Ses muscles se figent. — Pour l'exemple ? demande Rocco. Dante ne répond pas. Il regarde la lame circulaire. Elle vibre sur son axe. Rocco presse la détente. Le coup de feu sature l'espace. La décharge de chevrotine frappe Bruno dans le bas du dos. Le corps est projeté contre un tas de planches. Le bois sec résonne. Bruno ne crie pas. Ses poumons sont vides. La sciure boit le liquide sombre. Elle devient brune. Une odeur de poudre brûlée remplace celle du pin. Rocco actionne la pompe. La douille vide est éjectée. Elle tinte sur le sol. Le laiton brille sous les rayons de lumière. Rocco tire à nouveau. Le plomb déchire les muscles fessiers. Le corps de Bruno tressaute. Il n'est plus qu'un sac de viande. Dante compte les détonations. Une. Deux. Rocco continue. Il vide le magasin. Cinq coups au total. Le bruit est une agression. La fumée stagne sous le toit en tôle. Les particules de bois flottent dans le brouillard gris. Le silence revient. Seul le moteur de la scie continue son sifflement. Rocco pose le fusil sur l'établi. Il essuie son front avec son avant-bras tatoué. Il regarde ses mains. Elles tremblent légèrement. Il serre les poings. Dante s'avance vers le corps. Il ramasse les cinq douilles vides. Elles sont brûlantes. Il les glisse dans la poche de sa veste. Il ne veut laisser aucune trace de laiton. Il observe les impacts. Le mur de planches est criblé de trous. Le sang a giclé jusqu'à deux mètres de hauteur. — Nettoie ça, dit Dante. Il désigne la grande scie circulaire. Rocco saisit le corps par les chevilles. Il traîne Bruno vers la machine. Les talons du mort dessinent deux sillons dans la sciure. Rocco soulève le torse. Il approche le bras gauche de la lame en mouvement. Le contact est immédiat. L'acier mord la chair. Une pluie fine de rouge asperge le visage de Rocco. Il ne cille pas. La lame attaque l'os. Le son change. Il devient grave. Vibrant. Le bras tombe dans le bac à copeaux. Rocco recommence avec le bras droit. Puis les jambes. Dante observe le processus. Il vérifie sa montre. Quatre minutes. Il ajuste sa cravate devant un morceau de miroir brisé cloué au mur. Son reflet est calme. La cicatrice sur sa tempe est livide. — Brûle les restes dans l'incinérateur, ordonne Dante. Il se tourne vers la sortie. La lumière du jour est une agression blanche. La chaleur du dehors frappe son visage. Il marche vers la Cadillac garée sous les chênes. Les cigales hurlent dans les arbres. Le son est identique à celui de la scie. Rocco sort du hangar dix minutes plus tard. Ses vêtements sont tachés. Il porte un bidon d'essence vide. Il le jette dans le fossé. Il monte côté passager. L'habitacle est un four. Dante démarre. Il enclenche la climatisation au maximum. L'air froid sort des buses. Il souffle sur ses mains propres. Il engage la première. La voiture quitte la scierie. Les pneus crissent sur le gravier. — Luca est rentré, dit Rocco. Dante regarde la route. Elle est droite. Elle traverse les marais. — Luca est un Moretti, répond Dante. Il comprendra le prix du bois. Il touche les douilles dans sa poche. Le métal a refroidi. Il les sort et les lâche une par une par la fenêtre ouverte. Elles disparaissent dans les hautes herbes du bas-côté. Le plomb a parlé. La scierie est loin derrière. La fumée noire de l'incinérateur monte dans le ciel bleu. Elle est mince. Elle se perd dans l'immensité du bayou. La terre boit le sang. Le soleil finit le travail. Dante accélère. L'aiguille du compteur grimpe. Cent. Cent vingt. La Cadillac fend l'air lourd. Les champs de canne à sucre défilent. Ils forment un mur vert impénétrable. Rocco recharge son Remington. Le clic mécanique est le seul mot qui compte. La guerre est une question de logistique. Les traîtres sont des déchets organiques. Le feu règle les litiges. Dante tourne le volant. La voiture s'engage sur l'allée de la plantation. Les colonnes blanches apparaissent. Elles sont mangées par l'ombre des chênes. Luca attend sur le perron. Il est petit sous la structure coloniale. Dante coupe le moteur. Le silence tombe comme une chape de plomb. Il regarde son frère cadet à travers le pare-brise. — Descends, dit Dante. On a du travail.

La chaleur du bayou

Le soleil tape à la verticale sur le bassin de rétention. Quarante degrés à l'ombre des cyprès chauves. L'air est une masse solide et humide. Il pèse sur les poumons. L'eau du bayou a la couleur du café froid. Elle ne bouge pas. Les bulles de méthane crèvent la surface avec un bruit de succion. Une odeur de viande oubliée sature l'espace. Le premier corps remonte lentement. C'est un homme de main des Fontenot. Le gaz de putréfaction a gonflé son abdomen. Il ressemble à un ballon de cuir gris. La peau est tendue à rompre sous la pression interne. Elle craque. Le son est sec. Comme un vieux parchemin qu'on déchire. Les mouches arrivent par nuées noires. Elles pondent dans les orbites vides et les narines dilatées. Un deuxième cadavre émerge à dix mètres du bord. Il est lesté par des parpaings de ciment. Les cordes en nylon ont scié les chairs ramollies par l'eau. Le ventre est une outre de gaz fétide. La chaleur accélère la chimie de la mort. Les tissus se liquéfient. Le gras humain surnage en plaques irisées à la surface de la vase. Le marais rejette les intrus. Il ne veut pas de ce lest. À l'intérieur de l'entrepôt, l'ombre est une illusion. La tôle ondule sous l'effet de la chaleur. Luca tient le jet d'eau à pleine main. La pression fait vibrer le tuyau en caoutchouc noir. L'eau frappe le béton brut avec violence. Le sang séché résiste. Il forme des croûtes sombres et granuleuses sur le sol gris. Luca frotte avec un balai-brosse. Les poils de nylon grincent sur la pierre. La mousse du détergent devient rose. Puis elle vire au rouge vif. L'odeur de ferraille envahit ses narines. C'est l'odeur de l'hémoglobine oxydée. Il ne détourne pas les yeux. Ses doigts serrent le manche en bois de frêne. Le bois est rugueux. Il sent les échardes piquer sa paume. Il pousse l'eau sale vers le caniveau central. Le liquide s'écoule avec une lenteur visqueuse. Il rejoint les égouts. Il finit sa course dans la terre noire de la plantation. Dante entre dans le bâtiment. Ses chaussures en cuir italien claquent sur le béton humide. Il ne transpire pas. Son costume gris reste impeccable. Il pose un boîtier en plastique sur l'établi. À l'intérieur repose un Beretta 92FS. L'acier brille sous les tubes fluorescents. L'arme est une masse de métal froid. Dante démonte la culasse d'un geste sec. Il vérifie le ressort récupérateur. Il remonte l'ensemble. Le clic mécanique résonne dans le vide de l'entrepôt. Il pose l'arme devant Luca. — Prends-la, dit Dante. Luca lâche le balai. Il essuie ses mains mouillées sur son jean brut. Il s'approche de l'établi. Il saisit la crosse en polymère. Le poids tire immédiatement sur son poignet. Neuf cent cinquante grammes. Il sent l'équilibre de l'objet. Le métal est lisse et brûlant. Son index glisse sur le pontet. Ses doigts tremblent. C'est un mouvement rapide et incontrôlable. Les muscles de son avant-bras se contractent. Il serre les dents. Sa mâchoire craque. Ses entrailles se nouent. Un goût d'acide monte dans sa gorge. Il déglutit. Il ne vomit pas. Il maintient l'arme à hauteur de poitrine. Le canon pointe vers le mur de briques. Rocco apparaît dans l'encadrement de la porte. Il porte un débardeur taché de graisse. Ses phalanges tatouées brillent de sueur. Il tient un fusil à pompe Remington 870. Il observe son jeune frère avec un sourire fixe. Il crache un morceau de tabac chiqué sur le sol que Luca vient de nettoyer. — Il a les mains d'une femme, grogne Rocco. Dante ignore la remarque. Il fixe Luca. Ses yeux sont deux billes de verre dépoli. — Le poids va devenir une habitude, dit Dante. L'acier ne ment jamais. Les hommes, si. Luca sent la chaleur du métal contre sa peau. La sueur coule dans son dos. Elle trace un sillage froid malgré la température. Il regarde le chargeur. Quinze cartouches de neuf millimètres. Des ogives chemisées de cuivre. Elles attendent dans le noir du magasin. Luca engage le chargeur dans le puits. Le verrouillage produit un son métallique définitif. Il tire la culasse vers l'arrière. Le ressort résiste. Il force. La première cartouche monte dans la chambre. L'arme est prête. Le percuteur est armé. Dehors, le bruit d'une explosion sourde retentit. Un autre corps vient de céder sous la pression des gaz. Les oiseaux s'envolent des chênes en criant. Le silence revient aussitôt. Plus lourd qu'avant. Luca regarde ses mains. Elles ne tremblent plus. Le froid de l'acier a figé ses nerfs. Il sent la texture du quadrillage sur la crosse. Il enregistre la sensation. C'est une donnée technique. Un paramètre de survie. Dante désigne le fond de l'entrepôt. Une bâche bleue recouvre une forme allongée. Le sang a traversé le plastique. Il a formé une mare sombre qui stagne sur le béton. — Finis le nettoyage, ordonne Dante. Ensuite, on charge le camion. Luca repose le Beretta sur l'établi. Il reprend le balai-brosse. Il dirige le jet d'eau vers la mare de sang sous la bâche. Le liquide rouge se dilue. Il devient une traînée rose qui serpente vers le caniveau. Luca frotte avec régularité. Ses mouvements sont mécaniques. Il suit la ligne du béton. Il ne pense pas à l'homme sous la bâche. Il pense à la pression de l'eau. Il pense à la rugosité du manche. Il pense au poids de l'acier dans sa poche arrière. La chaleur augmente encore. La tôle de l'entrepôt craque sous la dilatation. L'odeur de la décomposition franchit le seuil. Elle se mélange à celle du détergent chimique. C'est une odeur de fin de monde. Rocco s'adosse à un pilier. Il nettoie ses ongles avec la pointe d'un couteau de chasse. La lame est longue de vingt centimètres. Elle reflète la lumière crue des néons. Dante consulte sa montre. Il ajuste ses boutons de manchette. Il regarde le travail de Luca. Le sol redevient gris. Les traces de violence disparaissent sous l'action du nylon et de la chimie. La logistique de la mort est une tâche ingrate. Elle demande de la rigueur. Elle demande de l'endurance. Luca s'arrête devant la bâche. Il soulève un coin du plastique. Le visage est méconnaissable. Les traits sont effacés par les impacts. Il n'y a plus d'humanité ici. Juste de la matière organique en transition. Luca laisse retomber la bâche. Il ne ressent rien. Son cœur bat à un rythme lent et régulier. Soixante pulsations par minute. Il reprend le jet d'eau. Il rince les derniers résidus. L'eau claire emporte les derniers secrets vers le marais. Le bayou attend. Il boit tout ce qu'on lui donne. Le sang, la sueur, les traîtres. La terre est saturée. Le soleil continue de brûler la canne à sucre. Les tiges vertes montent vers le ciel. Elles se nourrissent de ce qui pourrit en dessous. Le cycle est fermé. La guerre continue. Luca éteint le jet d'eau. Le silence revient. Il est total. Seul le bourdonnement des mouches persiste près des cadavres qui flottent dehors. Luca ramasse le Beretta. Il le glisse à sa ceinture. Le métal froid contre sa hanche est une ancre. Il est prêt pour la suite.

Le secret des Fontenot

Luca enfonce ses pieds dans la vase noire. L'eau tiède pénètre dans ses mocassins en cuir. La chaleur de juillet écrase la canne à sucre. L'air est épais. Il pèse dans les poumons. Luca avance vers le centre du marais. Les moustiques dessinent des cercles autour de son front. Il ne les chasse pas. Il garde les mains visibles. Ses doigts sont écartés. Il ne porte pas d'arme apparente. Le silence du bayou est une menace physique. À huit cents mètres, Dante Moretti est allongé. Il occupe le toit plat du hangar à sel. Une bâche de camouflage recouvre son corps. Le métal du fusil de précision est brûlant. Dante ne transpire pas. Son œil droit est collé à l'optique Leupold. Il ajuste la parallaxe. Le réticule se stabilise sur la nuque de Luca. Dante contrôle sa respiration. Il inspire pendant quatre secondes. Il bloque ses poumons. Le monde se résume à un cercle de verre. Luca atteint une clairière de bois mort. Les cyprès chauves ressemblent à des squelettes gris. Au centre, un homme attend. Il est assis sur une caisse de munitions. C'est le vieux Fontenot. Sa peau a la couleur du tabac séché. Il porte une chemise en flanelle malgré la canicule. Un fusil à pompe repose sur ses genoux. Ses mains sont noueuses. Elles ressemblent à des racines de palétuvier. Fontenot lève les yeux. Ses pupilles sont délavées par le temps. Luca s'arrête à cinq mètres de l'homme. La boue fait un bruit de succion sous ses pas. Il sent l'odeur de la vase et du soufre. Fontenot crache un jet de jus brun. Le liquide tache une souche d'arbre. Le vieil homme ne sourit pas. Il observe les lunettes de vue de Luca. Il observe ses mains blanches. "Tu ressembles à une proie", dit Fontenot. Sa voix gratte comme du papier de verre. Luca ne répond pas immédiatement. Il regarde le fusil à pompe. Le cran de sûreté est effacé. "Je cherche des réponses", dit Luca. Fontenot laisse échapper un rire sec. C'est un son sans joie. Il ressemble à un craquement de branche morte. "Les réponses sont dans la terre", répond le vieux. Sur le toit, Dante déplace le réticule. Il vise maintenant la bouche de Fontenot. Il voit les dents jaunes du vieillard. Il voit la salive sur ses lèvres. Dante pose l'index sur la queue de détente. La pression est de deux cents grammes. Il lui en faut cinq cents pour libérer le percuteur. La balle de calibre .308 voyage à huit cents mètres par seconde. Elle mettrait une seconde pour briser la mâchoire de Fontenot. Dante attend. Il veut entendre le secret. Fontenot pose son fusil au sol. Il fouille dans sa poche. Il sort un vieux briquet en argent. Il allume un cigare tordu. La fumée bleue stagne dans l'air humide. "Lorenzo Moretti était un homme fier", dit Fontenot. "Mais Lorenzo était un homme vide." Luca fronce les sourcils. Il sent une goutte de sueur couler dans son dos. Elle trace un sillage froid sur sa colonne vertébrale. "Il ne pouvait pas engendrer", continue Fontenot. "La nature l'avait puni." Luca serre les poings. Ses ongles s'enfoncent dans ses paumes. Il ne ressent pas la douleur. Il ressent le vide. "Ma mère m'a menti", dit Luca. Fontenot aspire une bouffée de cigare. Il rejette la fumée vers le ciel. "Ta mère voulait survivre", dit-il. "Elle est venue me voir un soir d'orage." Le vieil homme désigne Luca du bout de son cigare. "Le sang qui coule en toi est le mien." Luca recule d'un pas. Ses talons s'enfoncent davantage dans le limon. Il regarde ses mains. Il cherche une trace de ce nouvel héritage. Il ne voit que de la peau pâle. Il ne voit que les mains d'un étudiant. "Tu es un Fontenot", répète le vieillard. "Tu es le fils du marais." Dans la lunette, Dante voit le changement. Luca vacille. Ses épaules s'affaissent. Dante observe la réaction physique. C'est une décomposition instantanée. Il déplace le tir vers le cœur de Luca. La cible est facile. Elle est immobile. Dante pourrait éliminer le problème maintenant. Il pourrait effacer la souillure biologique. Il ne bouge pas. Le chaos est une opportunité commerciale. Un Moretti qui n'en est pas un est un levier. Fontenot se lève péniblement. Ses articulations craquent. Il s'approche de Luca. Il pose une main lourde sur son épaule. La main est couverte de cicatrices et de terre. Luca ne se dégage pas. Il reste de marbre. "Lorenzo t'a légué son empire pour nous détruire", dit Fontenot. "Il savait la vérité. Il voulait que ses frères te tuent." Luca lève les yeux vers le vieillard. "Il voulait une guerre totale", murmure Luca. "Il l'a eue", répond Fontenot. Un oiseau s'envole brusquement dans les fourrés. Le bruit des ailes est comme une série de détonations. Luca sursaute. Fontenot reste calme. Il ramasse son fusil à pompe. Il tourne le dos à Luca. Il s'enfonce dans la végétation dense. Il disparaît sans laisser de trace. Seule l'odeur du cigare persiste. Luca reste seul dans la clairière. Il regarde l'eau croupie. Des bulles de gaz remontent à la surface. Elles éclatent avec un bruit mou. Il pense à Dante. Il pense à Rocco. Il pense aux douze phalanges dans la boîte en acajou. Il comprend le plan de Lorenzo. Le vieux Moretti a transformé son héritier en cible. Il a transformé son fils adoptif en grenade. Sur le hangar, Dante verrouille la sécurité de son arme. Le clic métallique est net. Il démonte la lunette. Il range le fusil dans une housse en nylon noir. Il se redresse. Ses mouvements sont fluides. Il n'a pas de remords. Il n'a pas de colère. Il a des données. Il descend l'échelle de fer avec précaution. Ses bottes touchent le sol sans bruit. Luca ramasse une poignée de terre. Elle est noire et grasse. Il la serre dans son poing. Le jus de la vase coule entre ses doigts. Il frotte ses mains contre son pantalon coûteux. Il tache le tissu. Il accepte la souillure. Il se détourne de la clairière. Il marche vers la plantation. Ses pas sont plus lourds. Il ne regarde plus ses chaussures. Le soleil commence sa descente. Le ciel prend une teinte de viande crue. Les ombres s'allongent sur les champs de canne. La chaleur ne diminue pas. Elle change de nature. Elle devient nocturne. Elle devient étouffante. Dante monte dans son pick-up gris. Il démarre le moteur. Le bruit du diesel couvre les sons du marais. Il allume la climatisation au maximum. L'air froid frappe son visage. Il regarde le rétroviseur. Il ne voit que la poussière soulevée par ses pneus. Il pense à la boîte en acajou. Il pense aux phalanges. Il doit appeler Rocco. Le jeu a changé de règles. Luca sort du marais. Il atteint la route goudronnée. Ses vêtements sont ruinés. Il ressemble à un naufragé. Il voit la demeure coloniale au loin. Les colonnes blanches brillent dans le crépuscule. Elles ressemblent à des dents de prédateur. Luca marche vers la maison. Il ne tremble pas. Il sent le Beretta contre sa hanche. Le métal est sa seule certitude. La terre continue de boire. Elle boit la sueur de Luca. Elle boit l'huile du fusil de Dante. Elle attend le reste. Les traîtres sont nombreux. Le marais est vaste. La guerre n'est plus une question d'argent. C'est une question de biologie. Luca franchit le portail de la plantation. Les chiens n'aboient pas. Ils sentent l'odeur du marais sur lui. Ils reconnaissent leur maître. Ou ils reconnaissent la mort. Luca entre dans le hall. Le parquet craque sous ses pieds sales. Il laisse des traces de boue sur le tapis persan. Il s'arrête devant le portrait de Lorenzo Moretti. Il regarde l'homme qui n'est pas son père. Il sort son arme. Il vérifie la chambre. Une balle est engagée. Il range le pistolet. Il monte l'escalier vers le bureau. Le silence de la maison est total. Seul le bourdonnement des mouches persiste. La nuit tombe sur la Louisiane. Elle est noire comme le sang séché.

Paranoïa et rouille

Rocco vide la bouteille de Bourbon. Le verre cogne contre ses dents. Il regarde le garde. L'homme s'appelle Miller. Il est attaché à une chaise en fer. Ses poignets saignent. La corde coupe la peau. Rocco pose la bouteille sur l'établi. Il ramasse une pince monseigneur. Le métal est froid. La sueur de Rocco tombe sur le béton. Il respire fort. Ses poumons sifflent dans l'air épais. Il frappe Miller au visage. Le nez craque. Un bruit de bois sec. Miller crache une dent. Elle roule sur le sol poisseux. Rocco sourit. Ses dents sont jaunes. Il veut des noms. Miller ne parle pas. Il gémit. Rocco saisit l'index de Miller. Il serre la pince. Le cartilage cède. Miller hurle. Le cri traverse les murs de bois. Il se perd dans la vase du bayou. Personne n'écoute. Les alligators ne jugent pas. Au premier étage, Dante Moretti est assis. Le bureau sent la cire et le tabac froid. Il tient le testament falsifié. Le papier est épais. Les mots sont des mensonges. Il craque une allumette. Le soufre pique les narines. La flamme dévore le coin de la feuille. Le feu est bleu puis orange. Dante regarde les cendres tomber dans le cendrier en cristal. Son visage reste de marbre. La cicatrice sur sa tempe brille sous la lampe. Elle ne transpire pas. Il ferme les yeux. Il voit les douze phalanges dans la boîte en acajou. Elles sont alignées sur le velours noir. La peau est grise. Les ongles sont arrachés. C'est un message. Il connaît l'expéditeur. Il a lui-même ordonné la récolte. La paranoïa est un outil de gestion. L'escalier grince. Luca est là. Dante pose sa main sur son Beretta. Le métal est chaud contre sa paume. Il attend. La porte s'ouvre. Luca entre dans la pièce. Ses lunettes sont embuées par l'humidité. Ses mains sont propres. Trop propres. Il regarde Dante. Dante ne bouge pas. En bas, un nouveau cri déchire le silence. Rocco s'amuse avec Miller. Luca tressaille. Ses épaules se contractent. Dante range l'arme. Il désigne le cendrier du menton. Le testament n'existe plus. Luca comprend. Il ne dit rien. Sa gorge est sèche. Il s'assoit en face de son frère. Le cuir du fauteuil soupire. Dehors, la chaleur écrase la plantation. Quarante degrés à l'ombre des chênes. La peinture blanche des colonnes tombe en lambeaux. Les termites rongent les fondations. La structure meurt en silence. Les gardes patrouillent près de la clôture. Ils tiennent des fusils à pompe. Ils ne se regardent pas. Ils cherchent le traître parmi eux. La confiance est une denrée épuisée. Un garde s'arrête. Il essuie son front avec un chiffon sale. Il regarde la forêt de canne à sucre. Les tiges sont hautes. Elles cachent les hommes et les serpes. La terre est meuble. Elle attend son dû. Rocco monte les marches. Ses bottes laissent des traces de sang sur le parquet. Il entre dans le bureau sans frapper. Il sent la sueur et le fer. Il regarde Luca avec mépris. Il voit un étranger. Il voit le fils d'un Fontenot. Il ne le sait pas encore. Il le sent. Son instinct est une bête sauvage. Il pose ses mains massives sur le bureau de Dante. Ses phalanges tatouées sont rouges. Il veut tuer Miller. Miller n'a rien dit. Miller ne sait rien. Dante secoue la tête. Il veut que Miller vive. Un homme brisé est un exemple. Un cadavre est un déchet. Dante se lève. Il marche vers la fenêtre. Il regarde le bayou. L'eau est noire. Elle ne reflète pas la lune. Il pense à Lorenzo. Le vieux est mort dans la canne. La gorge ouverte. Le sang a nourri les racines. Dante a payé pour ça. Il a payé pour le silence. Il a payé pour le pouvoir. Maintenant, le pouvoir s'effrite. Les alliés s'évaporent comme la brume matinale. Les Fontenot attendent aux frontières du domaine. Ils sentent l'odeur de la charogne. Ils attendent que les Moretti s'entretuent. Luca prend la parole. Sa voix est basse. Elle manque de timbre. Il parle de chiffres. Il parle de comptes bancaires. Il parle de la scierie. Dante ne l'écoute pas. Il regarde une mouche se poser sur le cendrier. Elle marche sur les cendres du testament. Elle frotte ses pattes. Dante l'écrase de son pouce. Un geste lent. Précis. Il essuie le résidu noir sur son pantalon gris. La guerre est biologique. C'est une question de survie des cellules. Rocco crache par terre. Il n'aime pas les chiffres. Il aime le bruit des os qui cassent. Il sort son couteau. Il commence à curer ses ongles. La lame est effilée. Elle capte la lumière de la lampe. Il regarde Luca. Il imagine la lame sous le menton de son frère. Il imagine le sang couler sur les mains propres de l'intellectuel. La haine est un moteur puissant. Elle fait vibrer ses muscles. Le téléphone sonne. Le bruit est strident. Il coupe la tension. Dante décroche. Il écoute. Il ne répond pas. Il raccroche après dix secondes. Son visage se durcit. Les corps remontent dans le bayou. Le gaz des ventres les fait flotter. La police a trouvé trois hommes près du pont de la Trinité. Des lieutenants de Rocco. Les phalanges manquaient. Le message est reçu. La boîte en acajou n'était que le début. Dante regarde ses frères. Le clan se fissure. La rouille est partout. Elle ronge les cœurs. Elle ronge les armes. Il sort une boîte de cartouches du tiroir. Il les pose sur la table. Le cuivre brille. Douze balles. Une pour chaque phalange. Une pour chaque traître. La liste est longue. La nuit sera courte. Rocco ramasse son fusil. Il vérifie le mécanisme. Le clic-clac du métal est le seul langage qu'il maîtrise. Il sort de la pièce. Il redescend vers la cave. Miller l'attend. Miller va mourir maintenant. Dante ne l'arrête pas. Luca reste immobile. Il regarde ses mains. Elles ne sont plus propres. La poussière des cendres les recouvre. Il fait partie du marais désormais. La terre boit. Elle boit le sang de Miller qui coule dans le drain de la cave. Elle boit les larmes de Luca qui ne coulent pas. Elle boit l'ambition de Dante. La plantation Moretti est un tombeau à ciel ouvert. Les chiens se remettent à hurler dans le lointain. Ils sentent la fin. Ils sentent le prédateur. Les Fontenot avancent dans l'ombre. La canne à sucre ondule sous la brise chaude. Elle murmure des noms de morts. Dante éteint la lampe. Le bureau est plongé dans le noir. Seule la cicatrice sur sa tempe semble encore visible. Il attend le premier coup de feu. Il sait qu'il viendra de l'intérieur. La trahison est une maladie familiale. Elle se transmet par le sang. Elle se soigne par le plomb. Le marais récupère toujours ses biens. Les Moretti sont des locataires en retard de loyer. La terre demande son paiement. Elle le veut maintenant.

L'embuscade de la jetée

La planche de chêne gémit sous le poids de Rocco. Cent dix kilos de muscles et de graisse. La sueur sature son maillot de corps. Il tient son Remington 870 par la poignée pistolet. Le canon pointe vers les roseaux. L'air stagne à quarante degrés. L'humidité colle les vêtements à la peau. Dante observe la scène depuis le balcon de la remise. Il ajuste sa veste de costume gris acier. Il ne transpire pas. Sa cicatrice sur la tempe gauche reste blanche. Il regarde sa montre. Il est vingt-deux heures douze. Rocco avance sur la jetée. Le bois est glissant. Le limon recouvre les traverses. Une odeur de poisson mort monte du bayou. Rocco s'arrête. Il renifle l'air. Il sent l'huile de moteur et le tabac froid. Les Fontenot sont là. Ils attendent dans l'ombre des souches de cyprès. Un héron s'envole brusquement vers le nord. Le battement d'ailes rompt le silence. Le premier coup de feu claque à gauche. Une décharge de calibre douze. La chevrotine déchire l'air. Elle frappe l'épaule droite de Rocco. Le choc le projette en arrière. Le tissu de sa chemise explose. Des lambeaux de chair rouge tapissent le bois gris. Rocco ne lâche pas son arme. Il tombe sur un genou. Il hurle un juron guttural. Le sang coule le long de son bras tatoué. Il imbibe les lettres gravées sur ses phalanges. Dante ne bouge pas. Il appuie ses mains sur la rambarde. Ses doigts sont immobiles. Il observe la trajectoire des tirs. Deux autres détonations suivent. Les flammes de départ percent l'obscurité des joncs. Les balles de gros calibre ricochent sur les piliers métalliques. Le métal tinte. Rocco pivote sur lui-même. Il presse la détente de son Remington. Le recul secoue son corps massif. Il tire dans la vase. Une colonne d'eau noire s'élève à trois mètres. Luca est accroupi derrière un tronc de cyprès. Il se trouve à vingt mètres de la jetée. Ses mains serrent l'écorce rugueuse. La sève colle à ses paumes. Ses lunettes glissent sur l'arête de son nez. Il ne les remonte pas. Il regarde ses frères. Il voit le sang de Rocco briller sous la lune. Il voit la silhouette rigide de Dante sur le balcon. Luca respire par la bouche. Le bruit de sa propre respiration lui semble assourdissant. Il ne bouge pas. Il observe la destruction de sa lignée. Rocco recharge son fusil. Le mouvement de pompe est mécanique. Il éjecte une douille vide. Elle tinte sur le bois avant de tomber dans l'eau. Un cercle se forme à la surface. Rocco tire à nouveau. Il vise les éclairs des fusils adverses. Une silhouette s'effondre dans les hautes herbes. Un cri bref. Puis le silence revient. Rocco essaie de se relever. Sa jambe gauche tremble. Le sang sature son pantalon. Une nouvelle salve part des roseaux. Les Fontenot utilisent des fusils de chasse semi-automatiques. Le rythme est soutenu. Le bois de la jetée vole en éclats. Rocco reçoit des échardes dans le visage. Il ferme un œil. Il rampe vers un tas de caisses vides. Les clous rouillés griffent son ventre. Il laisse une traînée sombre derrière lui. La terre boit le liquide chaud. Dante sort un briquet de sa poche. Il ne l'allume pas. Il le fait basculer entre ses doigts. Il regarde Rocco agoniser lentement. C'est le plan. Les Fontenot éliminent la brute. Dante éliminera les Fontenot plus tard. Le testament falsifié fera le reste. Luca restera le seul héritier légal. Un héritier fragile. Un héritier facile à manipuler. Dante sourit intérieurement. Ses muscles faciaux ne bougent pas. Un tireur sort des joncs. Il porte une salopette de travail sombre. Son visage est masqué par un foulard. Il avance dans la vase jusqu'aux genoux. Il épaule son arme. Il vise la tête de Rocco. Rocco lève son fusil. Son bras droit ne répond plus. L'arme est trop lourde. Elle glisse de ses doigts. Elle tombe dans le limon avec un bruit sourd. Rocco regarde le tireur. Il montre ses dents gâtées. Il n'appelle pas à l'aide. Luca voit le tireur. Il voit le doigt du Fontenot sur la détente. Luca ramasse une pierre. Il la serre fort. Il ne la jette pas. Il reste dans l'ombre. Il choisit la survie. Il choisit le silence. Il regarde le prédateur s'approcher de sa proie. La hiérarchie du marais est simple. Le plus fort mange le plus faible. Le plus malin regarde les deux autres mourir. Le coup de grâce ne vient pas. Une sirène de police retentit au loin. Le son est faible mais distinct. Les Fontenot s'arrêtent. Ils communiquent par sifflements. Le tireur dans la vase recule. Il disparaît dans la végétation dense. Les moteurs de hors-bord démarrent derrière la digue. Le bruit s'éloigne vers le sud. Le calme revient sur la plantation. Seul le râle de Rocco trouble l'air. Dante range son briquet. Il descend l'escalier de la remise. Ses pas sont légers. Il marche sur le sol sec. Il arrive au bord de la jetée. Il regarde son frère. Rocco est étendu sur le côté. Son épaule est un trou béant. L'os blanc est visible. Dante ne se penche pas. Il ne propose pas de bandage. Il observe le travail des Fontenot. "Tu es encore vivant, Rocco," dit Dante. Sa voix est monocorde. Elle n'exprime aucune émotion. Rocco crache du sang. Il essaie de parler. Seuls des bulles rouges sortent de sa bouche. Dante tourne les yeux vers le cyprès où Luca est caché. Il sait que le cadet est là. Il sent sa présence. "Sors de là, Luca," ordonne Dante. Luca se lève. Ses jambes sont lourdes. Il sort de l'ombre. Ses vêtements sont tachés de boue et de sève. Il s'approche de la jetée. Il regarde Rocco. Il regarde Dante. Il voit la différence entre les deux hommes. L'un est une bête blessée. L'autre est un scalpel. Luca ajuste ses lunettes. Ses mains ne tremblent plus. "Il a besoin d'un médecin," dit Luca. Dante regarde l'horizon. Les premières lueurs de l'aube grisent le ciel. La chaleur ne diminue pas. "Le marais n'a pas de médecin," répond Dante. "Il n'a que des fossoyeurs." Dante sort un pistolet de sa ceinture. Un Beretta 92FS. Il vérifie le chargeur. Le métal clique. Il tend l'arme à Luca. La crosse est froide. Luca regarde l'objet. Il comprend le test. Il comprend le prix de l'héritage. "Fais-le," dit Dante. "Termine le travail des Fontenot." Rocco lève les yeux vers Luca. Il y a une lueur de reconnaissance dans son regard. Une lueur de défi. Luca prend le pistolet. Le poids de l'arme le surprend. Il lève le bras. Le canon tremble légèrement. Il vise le front de son frère. Le tatouage religieux entre les deux yeux de Rocco semble le fixer. Le doigt de Luca se pose sur la détente. Il sent la résistance du mécanisme. Il respire une dernière fois l'odeur de la canne à sucre. Il presse. Le coup part. Le recul est sec. La tête de Rocco bascule en arrière. Le corps s'immobilise. Le sang cesse de couler. Dante récupère son arme. Il la range sans un mot. Il fait demi-tour vers la maison coloniale. Luca reste sur la jetée. Il regarde ses mains. Elles sont sales. La terre a bu le sang de Rocco. Elle attend maintenant la suite. Luca marche derrière Dante. Il ne se retourne pas. Le chapitre des frères est clos. Le chapitre du marais commence.

La fin des Moretti

La chaleur pesait sur la nuque comme un sac de plomb. Quarante degrés à l'ombre des magnolias. L'air était une soupe épaisse de poussière et d'humidité. Dante Moretti marchait sur le gravier de l'allée. Ses chaussures en cuir italien craquaient avec régularité. Son costume gris acier restait impeccable. Il ne transpirait pas. La cicatrice de brûlure sur sa tempe gauche luisait sous le soleil de juillet. Luca marchait trois pas derrière. Ses mains tremblaient. Il essuya ses paumes sur son jean. Ses lunettes glissaient sur l'arête de son nez. La demeure coloniale se dressait au bout de l'allée. Les colonnes blanches perdaient leur peinture par plaques entières. Le bois dessous était gris, spongieux, malade. Des milliers de termites creusaient des galeries invisibles dans la structure. On entendait presque leur mastication dans le silence de l'après-midi. L'odeur de la canne à sucre brûlée montait du sud. Elle se mélangeait à la puanteur de la vase stagnante du bayou. Dante s'arrêta devant le perron. Il se tourna vers son frère. Il sortit un étui en argent de sa poche intérieure. Il sélectionna un cigare. Ses gestes étaient lents, mécaniques. Il coupa l'extrémité avec un coupe-cigare en inox. L'acier brilla un court instant. Il alluma le tabac. La fumée bleue monta verticalement dans l'air immobile. « Lorenzo est mort ici, » dit Dante. Sa voix était un râpe sur du métal. Il désigna le sol du bout de sa chaussure. La terre était sombre à cet endroit. Luca regarda ses propres pieds. Il ne dit rien. Ses poumons brûlaient. « La serpe a tranché la carotide, » continua Dante. « Un travail de pro. Net. Rapide. » Il tira une bouffée. Ses yeux froids fixaient l'horizon de canne à sucre. « Les Fontenot n'y sont pour rien, Luca. Ils n'ont pas le cran. Ils n'ont pas la discipline. » Luca releva la tête. Ses yeux clignèrent derrière ses verres épais. « Qui alors ? » demanda Luca. Dante sourit. C’était un simple étirement de lèvres sans chaleur. Il sortit un papier plié de sa poche. Le testament. Il le déplia avec soin. Le papier craqua. « J'ai écrit ce document, » dit Dante. « J'ai imité la signature du vieux. C'était facile. Sa main tremblait à la fin. » Il lâcha le papier. La feuille tomba lentement sur le gravier. « Je t'ai tout donné, Luca. L'empire. Le bois. La coke. Tout. » Luca serra les poings. Ses ongles s'enfoncèrent dans sa chair. « Pourquoi ? » « Pour la paranoïa, » répondit Dante. « Pour que Rocco devienne fou. Pour que les lieutenants s'entretuent. Pour nettoyer la maison. » Dante jeta son cigare. Il l'écrasa du talon. « Et pour Lorenzo. J'ai payé le type à la serpe. Cinquante mille dollars. C'était le prix de la retraite du vieux. » Le silence revint, plus lourd qu'avant. Un bourdonnement de mouches s'éleva près d'une colonne. Elles tournaient autour d'un reste de viande laissé par un chien. Dante déboutonna sa veste. Il laissa apparaître la crosse de son Glock 17. Le polymère noir absorbait la lumière. « Tu es le dernier, Luca. Le fils du rival. Le sang des Fontenot dans une peau de Moretti. » Dante posa sa main sur la crosse. Ses doigts se refermèrent sur le grip quadrillé. « Le marais n'aime pas les mélanges. » Luca plongea la main sous sa veste. Son mouvement était désordonné. Ses doigts rencontrèrent le métal froid du pistolet qu'il portait à la ceinture. Il sortit l'arme. C'était un geste instinctif, dépourvu de grâce. Dante fut plus rapide. Il dégaina. Le canon du Glock s'aligna sur la poitrine de Luca. « Ton bras tremble, » observa Dante. Luca sentit une goutte de sueur couler dans son dos. Ses muscles étaient contractés. Sa vision se brouillait sur les bords. Il stabilisa son poignet avec sa main gauche. Le guidon de son arme se fixa sur la cicatrice de Dante. « Fais-le, » dit Dante. « Montre que tu as appris quelque chose. » Les termites continuaient de ronger les colonnes. Un morceau de plâtre tomba du plafond du perron. Il éclata sur le sol dans un bruit sec. Luca pressa la détente. Le mécanisme s'enclencha. Le percuteur frappa l'amorce. La poudre détonna dans la chambre. La balle de 9mm quitta le canon à trois cent cinquante mètres par seconde. Le recul secoua l'épaule de Luca. Le bruit déchira le calme de la plantation. La balle frappa Dante au milieu du front. L'impact projeta sa tête vers l'arrière. La pression hydrostatique fit exploser la boîte crânienne. Un mélange de matière grise, de sang et d'esquilles osseuses repeignit les pétales blancs d'un magnolia géant. Les fleurs devinrent rouges et visqueuses. Le corps de Dante bascula. Il heurta le sol avec un bruit sourd de sac de sable. Ses jambes tressaillirent deux fois. Puis plus rien. Ses yeux restèrent ouverts, fixant le ciel bleu délavé. Le sang s'écoulait dans la poussière. La terre sèche buvait le liquide avec avidité. Luca baissa son arme. La fumée s'échappait encore du canon. L'odeur de la poudre brûlée piquait ses narines. Il regarda ses mains. Elles ne tremblaient plus. Elles étaient couvertes de minuscules gouttelettes rouges. Il s'approcha du corps. Il ramassa le testament sur le gravier. Il le déchira en petits morceaux. Les fragments de papier s'envolèrent dans une brise légère. Ils ressemblaient à des insectes blancs. Luca se tourna vers la maison. Les colonnes blanches semblaient plus fragiles. La demeure Moretti penchait vers le sol. Les fondations pourrissaient dans l'eau du bayou. Il rangea son pistolet. Il marcha vers la voiture garée plus loin. Ses pas étaient lourds. Derrière lui, les mouches quittèrent la viande avariée. Elles se posèrent sur le visage de Dante. Le soleil continuait de cogner. La canne à sucre ondulait sous le vent. Le marais attendait la suite. La terre avait fini de boire.

La terre boit tout

Rocco Moretti s'enfonce dans la vase noire. Le liquide monte jusqu'à ses oreilles. Ses doigts griffent la boue grasse. Il ne trouve aucune prise. Le sang s'échappe de son abdomen par saccades régulières. La plaie est large de quatre centimètres. Les bords de la déchirure sont violets. Le liquide rouge se mélange à l'eau croupie. Rocco ouvre la bouche. Un hoquet expulse une bulle de gaz fétide. Ses dents sont tachées de brun. Les tatouages sur ses phalanges disparaissent sous le limon. "DEUS" s'efface en premier. "IRA" suit lentement. Luca Moretti se tient sur la berge solide. Ses chaussures en cuir italien sont ruinées. La boue a séché sur le bout carré. Il tient le fusil à pompe de Rocco par le canon. L'acier est brûlant sous le soleil de juillet. La température affiche quarante degrés à l'ombre. Ici, il n'y a pas d'ombre. Luca balance l'arme vers le centre du bras d'eau. Le fusil décrit une courbe parfaite. Il frappe la surface avec un bruit sourd. Des cercles concentriques se propagent sur l'eau huileuse. L'arme coule instantanément. Elle rejoint le fond tapissé de branches mortes. Rocco émet un sifflement pulmonaire. Ses yeux roulent vers l'arrière. On ne voit plus que le blanc des globes. Les vaisseaux sanguins ont éclaté sous la pression. Son visage gonfle déjà sous l'effet de la chaleur. La sueur coule sur le front de Luca. Elle pique ses yeux derrière ses verres correcteurs. Il retire ses lunettes. Il essuie les verres avec le pan de sa chemise blanche. Le tissu est trempé. Il remet ses lunettes. Le monde redevient net. La carcasse de son frère n'est plus qu'une forme sombre dans le marais. Luca ramasse le pistolet automatique de Dante. Le métal luit. Il retire le chargeur. Les cartouches de neuf millimètres tombent une à une dans la vase. Elles s'enfoncent sans bruit. Il tire la culasse en arrière. La dernière balle est éjectée dans les hautes herbes. Luca jette la carcasse de l'arme. Puis il jette le chargeur. Il n'y a plus de munitions. Il n'y a plus de percuteurs. L'empire Moretti est une pile de ferraille inutile. Les scieries sont vides. Les hangars de stockage ne contiennent que de la poussière. Les camions de bois sont immobilisés sur les bas-côtés des routes départementales. Le silence pèse sur le Bayou Noir. Les insectes ont cessé de striduler. Seul le bourdonnement des mouches charbonneuses persiste. Elles se rassemblent déjà sur la nuque de Rocco. Elles cherchent les orifices. Elles pondent dans la chair encore chaude. La décomposition commence avant même l'arrêt du cœur. La chaleur accélère les processus chimiques. Les tissus se ramollissent. Les gaz s'accumulent dans les intestins. Le ventre de Rocco commence à tendre la toile de son maillot de corps. À vingt mètres, une ride apparaît sur l'eau. Une tête plate émerge. Les narines de l'alligator affleurent. Ses yeux jaunes fixent la masse de viande sur la rive. L'animal ne bouge pas. Il attend. Un deuxième prédateur glisse entre les racines de cyprès. Ils sentent l'hémoglobine à des kilomètres. Le courant est inexistant. L'odeur stagne dans l'air saturé d'humidité. La terre boit le sang qui reste sur l'herbe. Le sol est une éponge avide. Il absorbe les traîtres et les rois. Il ne fait aucune distinction de rang. Luca se détourne. Il marche vers la piste de terre battue. Ses pas sont lourds dans le silence. Il ne regarde pas en arrière. Il connaît la fin de l'histoire. Les mâchoires vont se refermer sur les membres. Les os vont craquer comme du bois sec. Le marais va digérer les muscles, les tatouages et les secrets. Dans trois jours, il ne restera rien. Quelques lambeaux de tissu coincés dans les racines. Une boucle de ceinture oxydée au fond du limon. La plantation est loin derrière les arbres. Les colonnes blanches pourrissent. Les termites mangent les fondations depuis des décennies. L'argent de la coke n'a jamais suffi à stopper la moisissure. Le bois de construction était une façade de carton-pâte. Lorenzo est mort pour du vide. Dante est mort pour une illusion. Rocco meurt pour un morceau de boue. Luca est le seul vivant. Il possède tout et il n'a rien. Ses mains sont propres en apparence. Sous les ongles, la crasse du bayou est incrustée. Il atteint la voiture. La carrosserie noire est une fournaise. Il ouvre la portière. L'air intérieur brûle ses poumons. Il démarre le moteur. Le bruit du V8 déchire le calme du marais. Les oiseaux s'envolent des branches de chênes verts. Luca passe la première. Les pneus patinent sur le gravier. Il laisse derrière lui une traînée de poussière grise. La poussière retombe lentement sur la végétation. Elle recouvre tout d'un linceul minéral. Dans le rétroviseur, le bayou disparaît. La ligne d'horizon tremble sous l'effet de la réfraction thermique. La route est droite. Elle mène vers le nord. Loin de la canne à sucre. Loin de l'odeur de la vase. Luca appuie sur l'accélérateur. Le compteur grimpe. Cent. Cent vingt. Cent quarante. Le paysage devient flou. Les arbres se transforment en une muraille verte continue. Derrière lui, le premier alligator sort de l'eau. Ses griffes s'enfoncent dans l'épaule de Rocco. Le corps bascule entièrement dans le canal. Un bouillonnement trouble la surface. Puis plus rien. L'eau redevient un miroir sombre. Elle reflète le ciel blanc. Le soleil continue de frapper. La terre a fini de boire. Le silence revient sur le Bayou Noir.
Fusianima
La Terre Boit les Traîtres
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Marcus V

La Terre Boit les Traîtres

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Juillet pèse sur la Louisiane. Le thermomètre affiche quarante degrés à l'ombre. Dans les champs de canne, l'air ne bouge pas. Lorenzo Moretti gît face contre terre. La serpe a tranché la carotide d'un seul coup. Le métal a mordu profond. Le sang sature l'humus noir. Il forme une flaque visqueuse so...

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