Saigner les Nébuleuses
Par Sarah Bern — Peplum
La chaleur n’était plus une simple sensation cutanée ; elle était devenue une présence solide, une chape de plomb invisible qui pesait sur les épaules du Primipile Valerius, s’immisçant entre les plaques de son segmentata de bronze et sa tunique de lin rêche, raidie par le sel des sueurs anciennes. ...
L'Odeur de la Rouille et de l'Encens
La chaleur n’était plus une simple sensation cutanée ; elle était devenue une présence solide, une chape de plomb invisible qui pesait sur les épaules du Primipile Valerius, s’immisçant entre les plaques de son segmentata de bronze et sa tunique de lin rêche, raidie par le sel des sueurs anciennes. À travers le cristal de quartz épais de la passerelle de commandement, la naine rouge de la bordure d’Aethelgard ne ressemblait plus à un astre, mais à une plaie béante dans le velours noir de l’éther, une chair de gaz sanglante que l’Empire s’apprêtait à recoudre par le vide.
Autour de la carène massive de l’*Invictus*, les siphons de captation, immenses trompes de laiton poli et de champs magnétiques, s’étiraient comme les membres d’un parasite divin. Le spectacle était d’une violence muette. Des lambeaux de plasma, d’un pourpre sombre et colérique, étaient arrachés à la photosphère de l’étoile moribonde pour être engouffrés dans les entrailles du navire. Là, dans les soutes pressurisées, des milliers d’esclaves-rameurs, enchaînés à des dynamos cyclopéennes, convertissaient cette agonie stellaire en une poussée brute, un sang de feu destiné à nourrir les artères de Rome.
L’air dans la cabine de commandement empestait l’ozone grillé, la myrrhe que l’on brûlait devant l’autel de l’Imperator et l’odeur rance de l’huile de graissage. Valerius posa ses mains calleuses sur le parapet de marbre veiné de fer qui bordait le pont. Ses doigts, noueux comme des racines d’olivier, se crispèrent. Sous le gantelet de sa main droite, le bronze de son bras artificiel commença à gémir. C’était un son ténu, un bourdonnement de frelon captif dans une urne de métal. Une vibration anormale, une dissonance qui ne provenait pas des moteurs, mais de la structure même de la prothèse, forgée jadis dans les forges de Vulcain sur Mars.
— Le débit s’accélère, Primipile, murmura un optio, le visage dissimulé derrière un masque respiratoire en forme de mufle de lion. Les réservoirs de la Dixième Légion saturent. Les nains de la guilde des ingénieurs craignent une rupture des joints de confinement si nous ne stabilisons pas le flux.
Valerius ne répondit pas immédiatement. Ses yeux, bordés de rides profondes creusées par le rayonnement des nébuleuses, fixaient le siphon central. Il voyait la naine rouge s’étioler, perdre sa superbe, devenir une scorie grise sous les assauts de la technologie impériale.
— Laissez-les craindre, finit-il par lâcher d’une voix qui grattait comme du gravier sous une roue de char. L’Empire a soif. On ne rationne pas le sang d’un dieu quand le maître de l’univers a décrété que la nuit devait être abolie.
Il sentit alors une secousse plus vive dans son bras de bronze. La vibration se propagea le long de son humérus, remontant jusqu’à sa clavicule, une décharge froide qui lui fit serrer les dents. Depuis qu’ils avaient pénétré dans ce quadrant, le métal semblait réagir à une fréquence inaudible, un appel venu des profondeurs du vide.
Un bruit de pas cadencés résonna sur les dalles de porphyre du pont. Un messager du Sénat, drapé dans une toge de soie synthétique dont les plis tombaient avec une rigidité statuaire, s’avança. Il tenait entre ses mains gantées de blanc un cylindre de transmission scellé du sceau de mercure de Cassian V. L’homme ne transpirait pas, malgré la fournaise ambiante ; il semblait fait du même marbre froid que les colonnades qui ornaient les couloirs de l’*Invictus*.
— Primipile Valerius, déclama le messager, sa voix amplifiée par un modulateur laryngé qui lui donnait un timbre d’outre-tombe. Par ordre de Sa Divinité, l’Idolâtre de Mercure, la Grande Extinction entre dans sa phase terminale. Le siphonnage des frontières est réputé suffisant.
Le messager brisa le sceau. Une projection holographique d’un bleu spectral s’éleva dans l’air vicié, dessinant la silhouette de l’Anneau de Saturne, hérissé de palais orbitaux et de temples dont les flèches semblaient vouloir percer la réalité elle-même.
— La Dixième Légion doit rompre le ban immédiatement. Vous ferez voile vers le centre de l’Empire. Le Colisée Galactique attend sa proie. L’Imperator exige que chaque goutte de plasma récoltée ici soit acheminée vers les pressoirs de l’Anneau. Le temps des conquêtes est révolu, Valerius. Le temps de la consommation commence.
Valerius fixa l’hologramme. Saturne. Le cœur du vice, là où le marbre ne survivait que s’il était baigné de sang. Il imaginait les sénateurs, la peau frottée d’huiles rares, s’abreuvant de la jeunesse éternelle volée aux astres, tandis que ses hommes mouraient de la peste de l'ozone dans les coursives sombres.
— Nous avons encore trois planètes à purger dans ce système, objecta Valerius, sa main de bronze s'agitant maintenant d'un spasme incontrôlable. Les colons de Triton attendent leur ration de lumière. Si nous partons maintenant, ils gèleront dans l’obscurité avant la fin du cycle.
Le messager inclina la tête, un mouvement lent, presque mécanique.
— Triton n’est plus qu’une note de bas de page dans les registres du cens, Primipile. La Grande Extinction ne souffre aucune exception. L’Empire ne respire que par l’agonie des astres. Que Triton meure pour que Rome demeure. C’est la volonté de Cassian.
Le Primipile sentit une amertume de bile monter dans sa gorge. Il regarda ses légionnaires postés aux stations de tir, des hommes dont les visages étaient marqués par la suie et les cicatrices de combats oubliés sur des mondes sans nom. Ils n’étaient plus des soldats, ils étaient les fossoyeurs de l’univers.
— Préparez le saut, ordonna-t-il à l’optio, sa voix dénuée de toute émotion. Désengagez les siphons. Laissez cette carcasse d’étoile à son destin.
Alors que les immenses mâchoires de bronze se rétractaient, libérant la naine rouge dont le noyau vacillait désormais comme une bougie en fin de mèche, une onde de choc invisible traversa le vaisseau. Ce n’était pas une explosion physique, mais une distorsion de la trame même de l’espace. Le bras de bronze de Valerius se cabra violemment. Sous la plaque de métal, les engrenages hurlèrent. Il tomba à genoux, saisissant son membre artificiel de sa main de chair.
À travers la structure de bronze, il ne sentait plus seulement le mouvement des pistons. Il percevait un murmure. Un gémissement de millions de voix, un chœur de souffrances millénaires piégées dans le métal. Le bras vibrait maintenant au rythme d’un cœur qui n’avait rien d’humain, un battement lourd, tellurique, qui semblait répondre aux pulsations du trou noir niché au centre du Colisée Galactique, vers lequel ils allaient maintenant être aspirés.
— Primipile ? s’inquiéta l’optio en s'approchant.
Valerius releva la tête. Sa peau était livide, ses yeux injectés de sang. La sueur coulait le long de son cou, traçant des sillons clairs dans la poussière grise qui recouvrait son visage.
— Ce n’est rien, grogna-t-il en se relevant avec peine, dissimulant son bras tremblant sous le pan de sa cape de pourpre élimée. Un simple rappel de la fragilité de la matière.
Il se tourna vers la baie vitrée. L’*Invictus* virait de bord, ses propulseurs crachant de longues traînées de feu ionique qui déchiraient le crépuscule stellaire. Derrière eux, la naine rouge s’éteignait, devenant une perle noire dans l’immensité. Devant eux, la route vers Saturne s’ouvrait comme un gosier béant, prêt à tout dévorer.
Valerius caressa machinalement le bronze froid de son avant-bras. Il savait, au plus profond de sa moelle, que la vibration ne s’arrêterait pas. Elle ne ferait que croître, jusqu’à ce que le marbre de l’Empire se brise, ou que le sang des astres ne suffise plus à étouffer le cri de la réalité que l’on broyait.
— En route vers l'Anneau, dit-il enfin, sa voix se perdant dans le grondement sourd des machines. Que les dieux nous pardonnent, s'il en reste encore pour nous entendre.
Le navire s'enfonça dans le vide, emportant avec lui le dernier éclat d'un soleil volé, tandis que dans l'ombre de la cale, le rythme des rames de lumière reprenait, lent, implacable, comme le métronome d'une apocalypse inévitable. Les chaînes de fer des esclaves tintaient contre le bronze, un son de cloche funèbre qui résonnait dans tout le vaisseau, marquant chaque lieue nous rapprochant du trône de mercure où l'Idolâtre attendait son offrande de ténèbres.
Le Sang de Mercure
Le silence qui régnait dans l’atrium de l’Imperator n’était pas une absence de bruit, mais une pesanteur, une masse solide de vide et d’ozone qui écrasait les poumons des rares serviteurs autorisés à fouler le pavé de basalte noir. Ici, à la cime de l’Anneau de Saturne, la lumière du soleil n’était plus qu’un souvenir blafard, une lueur de suif filtrée par des coupoles de cristal de roche épaisses de plusieurs coudées. Les colonnes doriques, taillées dans des astéroïdes de fer pur, s’élançaient vers une voûte où tourbillonnaient les poussières d’orichalque, vestiges des mondes broyés pour la gloire du trône.
Au centre de cette nef sépulcrale, Cassian V attendait.
Il était assis sur le Sella Curulis, un siège d’ivoire fossile dont les pieds s'enfonçaient dans une mare de sang coagulé, vestige des sacrifices de l'aube. L’Imperator ne bougeait pas. Sa peau, d’une blancheur de craie de l’Ombrie, semblait prête à se fissurer sous la moindre caresse de l’air pressurisé. Il était nu jusqu’à la taille, révélant une cage thoracique où les côtes avaient été remplacées par des lames de verre volcanique. À travers la transparence de son torse, on ne voyait ni cœur, ni poumons, mais un entrelacs de tubulures de cuivre et de conduits de soie synthétique où stagnait une substance terne, grise, presque morte.
— Le cycle s’achève, murmura-t-il, et sa voix résonna comme le frottement de deux plaques de métal dans le vide. La chair trahit. Le marbre demeure, mais la chair... elle s'effrite.
À ses côtés, la Vestale Livia Alpha s’avança. Elle portait une stola de lin si blanc qu'il paraissait irradier sa propre lumière, contrastant avec l'obscurité dévorante de la salle. Ses mains, gantées de peau de chevreau huilée, manipulaient un flacon de verre soufflé contenant le Sanguis Argenti — le mercure sacré, extrait des entrailles des géantes gazeuses et purifié par la souffrance de dix mille esclaves-alchimistes.
— Divin Cassian, dit-elle d’une voix monocorde, dépourvue de toute émotion humaine. Le fluide est prêt. Les astres ont rendu leur essence. La Dixième Légion a vidé les veines de Proxima pour que vos jours ne connaissent point de crépuscule.
Elle fit un signe aux deux Medicus qui attendaient dans l’ombre des colonnades. Ils s’approchèrent, leurs visages dissimulés derrière des masques de bronze à l'effigie de Janus. Dans leurs mains tremblantes, ils tenaient des aiguilles de diamant, longues et effilées comme des stylets d'assassin, reliées à des pompes hydrauliques qui exhalaient une vapeur froide.
L’Imperator ferma ses yeux sans pupilles. Il sentit la première pointe percer son derme de porcelaine, au niveau de la carotide. Puis une autre, dans le pli du coude, et une troisième, directement sous le sternum, là où le verre rejoignait l'os. Il n'y eut aucun cri. Seul le sifflement des pistons rompit la solennité du moment.
Le mercure iridescent commença à couler.
L’effet fut immédiat et brutal. Les veines de Cassian s’illuminèrent d’un éclat argenté, gonflant sous sa peau diaphane comme des vers de métal en pleine convulsion. La substance sacrée chassait les dernières impuretés organiques, le vieux sang rance et les humeurs fatiguées, pour les remplacer par la froideur éternelle du métal liquide. L’Imperator se cambra, ses doigts griffant les accoudoirs d’ivoire, tandis que son corps devenait le réceptacle d’une puissance géologique. Son visage perdit toute humanité pour devenir un masque de statue, figé dans une agonie sublime.
— Plus vite... gronda-t-il entre ses dents serrées, alors que des larmes de vif-argent roulaient sur ses joues. Je sens... la pesanteur des siècles qui m'oppresse. Je sens la décomposition des étoiles dans ma propre moelle. Livia... dites-moi que l'œuvre avance.
La Vestale s’agenouilla, le front contre le basalte froid.
— Le Colisée Galactique s’élève, Seigneur. Les anneaux de bronze entourent désormais la singularité. Les architectes ont scellé les premières presses hydrauliques. Le trou noir n'est plus une plaie dans le firmament, il est devenu votre enclume.
Cassian ouvrit les yeux. Ils n’étaient plus vides ; ils reflétaient désormais le tourbillon de mercure qui irriguait son cerveau. Il se leva, sa cuirasse de verre volcanique se refermant d’elle-même sur son torse, chaque plaque s’ajustant avec un cliquetis de précision horlogère. Le sang mercuriel pulsait désormais au rythme des marées de Saturne, une vibration sourde qui faisait trembler les coupes de vin sur les tables lointaines.
Il s’approcha de la grande baie vitrée qui donnait sur le vide. En bas, l'Anneau de Saturne n'était qu'une traînée de poussière d'or, mais plus loin, dans les ténèbres insondables du centre galactique, il devinait la structure. Une méga-structure de marbre et de fer, une cage monumentale bâtie autour de l'abîme.
— Ce n'est pas un monument, Livia, chuchota-t-il, posant sa main gantée de métal sur le cristal froid. C'est un pressoir. Nous allons broyer la réalité jusqu'à ce qu'elle nous rende son secret. Pourquoi se contenter de régner sur l'espace quand on peut soumettre le temps lui-même ? L'Empire ne doit pas seulement durer ; il doit devenir l'unique vérité du cosmos.
Il se tourna vers elle, son ombre s'étirant démesurément sur le sol de l'atrium, telle celle d'un dieu de l'ancien monde revenu réclamer son dû.
— Accélérez les cadences sur Triton. Si les mineurs meurent de fatigue, qu'on utilise leurs ossements pour stabiliser les fondations des tribunes. Si les soleils s'éteignent trop vite, qu'on en siphonne d'autres. Je veux que le Colisée soit prêt avant que mon nouveau sang ne commence à se figer.
Livia Alpha ne leva pas les yeux. Elle connaissait l'odeur de cette ambition : un mélange de poussière de marbre, d'ozone brûlé et de la sueur rance des esclaves qui, dans les cales des trirèmes, ramaient vers le néant.
— Les ordres sont transmis, César. La réalité commence déjà à gémir sous le poids de vos chaînes.
Cassian V ne répondit pas. Il fixa de nouveau le vide, là où les dernières lueurs d'une naine rouge s'éteignaient sous les pompes de sa flotte. Il était l'Idolâtre de Mercure, le gardien d'un empire de pierre et de sang, et dans ses veines, le métal hurlait sa soif de divinité. Le marbre de Rome s'étendait désormais jusqu'aux étoiles, mais pour qu'il reste blanc, il fallait que l'univers entier accepte de saigner dans l'ombre.
Il porta une main à sa gorge, là où l'aiguille avait laissé une cicatrice d'argent. La douleur était une compagne fidèle, la seule chose qui lui rappelait qu'il n'était pas encore tout à fait une statue. Pour l'instant.
Le Rythme des Rameurs
L’airain de l’*Invictus* gémissait sous la pression des courants stellaires, un râle de bête blessée qui résonnait jusque dans la moelle des os. Valerius, la main crispée sur le pommeau d’ivoire de son glaive, sentait la vibration monter depuis le pont de marbre veiné de noir vers ses jambières de cuir bouilli. Devant lui, la passerelle de commandement s’ouvrait comme une gueule de prédateur sur le gouffre de l’abîme. Le vide n’était pas noir ; il était d’un violet maladif, saturé par les émanations des nébuleuses que l’Empire siphonnait sans relâche.
— Primipile, le triérarque attend vos ordres pour l’engagement des rames gravitationnelles.
La voix du second était sèche, pareille au craquement d’un vieux parchemin. Valerius ne se retourna pas. Il observait les reflets de la lumière mourante sur sa cuirasse, cette *lorica segmentata* dont chaque plaque de fer avait été forgée dans le feu des soleils conquis. Il fit un pas, le bruit de ses caligae martelant le sol avec une régularité de métronome.
— Qu’on descende. Je veux voir le rythme de mes propres yeux avant que nous ne franchissions le seuil de l’horizon.
Le trajet vers les ponts inférieurs fut une descente aux enfers. À mesure que l’ascenseur de bronze s’enfonçait dans les entrailles de la trirème, l’odeur de l’encens impérial et de l’ozone purifié cédait la place à une puanteur de bête fauve, un mélange de sueur rance, d’urine et d’huile de graissage. Ici, les murs n’étaient plus de marbre, mais de plaques de fer brut suintantes d’humidité.
Lorsqu’il pénétra dans la cale, le bruit le frappa comme un bouclier en plein visage. *Boum. Boum. Boum.*
Le tambour de l’hortator, un colosse au torse zébré de cicatrices rituelles, battait la mesure sur une peau de tambour tendue, faite du cuir tanné de quelque rebelle oublié. À chaque coup, mille hommes, enchaînés par le cou à des traverses de bois de cèdre, poussaient les leviers de bronze qui actionnaient les pistons à flux stellaire. Ils n’étaient plus des hommes, mais des masses de muscles atrophiés et de peau brûlée par les radiations, leurs yeux blancs fixés sur un point invisible dans l’obscurité de la cale. Leurs hanches étaient couvertes de pagnes de lin gris, raidis par le sel et la crasse.
Valerius avança le long de la passerelle centrale, surplombant cette marée de souffrance. La chaleur était suffocante, une vapeur épaisse qui collait à sa toge de pourpre. Il vit un esclave, un gamin dont les côtes perçaient sous une peau translucide, s’effondrer sur son levier. Avant que le jeune homme ne puisse reprendre son souffle, le fouet d’un garde-chiourme, lesté de plomb, s’abattit sur son dos, arrachant une lanière de chair qui alla s’écraser contre le métal brûlant.
L’esclave ne cria pas. Il n’en avait plus la force. Il se redressa, les doigts ensanglantés agrippés au bronze, et reprit le mouvement. *Boum.*
— Est-ce là la fondation de notre gloire ? murmura Valerius pour lui-même, sa voix étouffée par le vacarme des pistons.
Il s’arrêta devant le poste de navigation, une alcôve de pierre où trônait l’astrolabe de cristal, l’instrument sacré qui dictait la route de l’*Invictus*. Un prêtre-géomètre, vêtu d’une robe de soie safran, y consultait des rouleaux de cire. Valerius s’approcha, écartant les gardes d’un geste impérieux de la main.
— Montre-moi les tables de trajectoire, ordonna-t-il.
Le prêtre hésita, ses doigts tremblants effleurant les sceaux de cire du Sénat.
— Seigneur Primipile, ces documents sont marqués du sceau de l’Imperator. Seul le regard de Cassian V peut…
Valerius saisit le prêtre par le col de sa robe, le soulevant de terre jusqu’à ce que leurs visages ne soient plus séparés que par quelques centimètres. L’odeur de la peur, une effluve aigre, émanait de l’homme d’Église.
— Je suis la voix de Rome sur ce navire, siffla Valerius. Et Rome veut voir où elle pose le pied.
Il arracha le rouleau des mains du prêtre et le déroula sur la table de pierre. Ses yeux parcoururent les lignes tracées à l’encre d’or, les constellations, les vecteurs de saut, les zones de récolte. Son doigt s’arrêta sur une zone de vide absolu, un secteur que les anciennes cartes appelaient le Berceau.
— Pourquoi dévions-nous de trois degrés vers le Septentrion galactique ? demanda-t-il, le front plissé par une inquiétude soudaine.
Le prêtre, lissant sa robe avec une dignité retrouvée mais précaire, baissa la tête.
— Ce sont les ordres du Palais, Seigneur. Nous devons éviter les résidus de poussière ancienne. Ils… ils encrassent les filtres des moteurs.
Valerius ne répondit pas. Il fixa la carte. Là, dans ce secteur prétendument vide, aurait dû se trouver le souvenir de la *Terra Prima*, la Terre des Anciens, le rocher originel dont les poètes chantaient encore la splendeur disparue sous les couches de marbre impérial. Mais sur ce parchemin officiel, l’emplacement était vierge. Pire, il avait été gratté, le vélin étant devenu si fin qu’on pouvait voir la pierre de la table à travers.
On n’évitait pas la poussière. On effaçait l’origine.
Il se tourna vers les rameurs. En bas, dans la fosse, le rythme s’accélérait. L’hortator frappait plus fort, ses muscles roulant sous sa peau huileuse. Les esclaves gémissaient en chœur, un son sourd, guttural, qui semblait provenir des entrailles mêmes de la création. À chaque poussée, les bobines de bronze derrière eux s’illuminaient d’une lumière bleue électrique, projetant des ombres déformées et monstrueuses sur les parois de la cale.
C’était un mensonge. Tout n’était qu’un immense mensonge de pierre et de lumière. Cassian V ne cherchait pas à préserver Rome ; il cherchait à la dévorer, à consommer jusqu'au dernier souvenir de ce qu'ils avaient été pour nourrir sa propre éternité de mercure. L'Imperator n'était pas un dieu, mais un parasite assis sur un trône de cadavres stellaires.
Valerius posa sa main sur le levier de commande de la passerelle. Le métal était froid, d’un froid qui semblait vouloir lui aspirer la vie. Il repensa aux palais de Saturne, à la pourpre, au vin frelaté de néon, et à la solitude de Cassian dans son armure de verre.
Soudain, le navire tressaillit. Un choc sourd, suivi d’une plainte stridente du métal.
— Primipile ! hurla le second depuis le haut de l’échelle. Nous entrons dans la zone de broyage du Colisée Galactique ! Les forces de marée augmentent !
Valerius regarda une dernière fois les esclaves. L’un d’eux, un vieillard dont les orbites étaient vides, leva la tête vers lui. Pendant un instant, leurs regards se croisèrent — le soldat de marbre et l’ombre de chair. Il y avait dans les yeux de l’esclave non pas de la haine, mais une attente insoutenable. L’attente de la fin.
— Maintenez la cadence ! ordonna Valerius, sa voix résonnant avec une autorité qu’il ne ressentait plus. Que personne ne lâche son poste, ou je vous ferai tous jeter dans les turbines !
Il remonta vers le pont supérieur, le cœur lourd comme un bloc de basalte. Le mensonge devait continuer, pour l’instant. Mais alors qu’il regagnait la passerelle, il sentit sous ses doigts la petite cicatrice qu'il portait au poignet, un souvenir d'une époque où il croyait encore que le sang versé servait à construire quelque chose de durable.
Dehors, le Colisée Galactique se dressait, une structure monstrueuse de fer et de gravité, entourant le trou noir central comme une couronne d'épines. Les étoiles alentour étaient étirées, déformées par la faim de la machine. Le navire commença sa plongée vers l'horizon des événements, là où le temps lui-même se brisait.
Valerius s'installa dans son siège de commandement, ses mains agrippant les accoudoirs de bronze sculptés en forme de têtes de louves. Il ferma les yeux un instant, imaginant l'odeur de la terre fraîche, d'une pluie qui ne serait pas acide, d'un soleil qui ne serait pas une proie.
— Triérarque, engagez le saut final, dit-il d'une voix qui ne tremblait pas. Menons cette carcasse jusqu'au bout de sa folie.
L’*Invictus* s’élança, porté par la sueur de mille damnés, s’enfonçant dans les ténèbres dorées où le marbre et le sang finiraient par ne faire plus qu’un.
Les Chants du Plasma
La voûte de la station *Aeterna* vibrait d’un bourdonnement sourd, une plainte de métal tourmenté qui remontait par la plante des pieds de Livia Alpha. Sous ses sandales de cuir bouilli, le sol de porphyre était parcouru de veines de givre, stigmates du froid absolu qui régnait de l’autre côté des cloisons de bronze. Dehors, l’œil cyclopéen de Jupiter bouillonnait, un océan de gaz ocre et de soufre en fusion où les éclairs, semblables à des lances d’argent divin, déchiraient l’opacité des nuées.
Livia ajusta sa stola de soie lourde, dont le bleu profond rappelait les mers disparues de la Vieille Terre. Ses doigts, fins et maculés de l’huile noire des engrenages, se posèrent sur le grand cadran d’airain qui commandait l’ouverture des valves stellaires. C’était une pièce d’orfèvrerie barbare, ornée de bas-reliefs représentant les Titans enchaînés par la foudre impériale. D’un geste lent, elle fit pivoter la roue dentée.
Le rugissement qui suivit ne fut pas celui d’une machine, mais celui d’une bête qu’on égorge.
À travers le cristal épais des oculi, elle vit le siphon s’animer. C’était une colonne de feu blanc, un pilier de lumière solide qui plongeait vers les profondeurs de la géante gazeuse pour en arracher la substance même. Le plasma, cette humeur vitale des astres que l’Empire buvait jusqu’à la lie, remontait dans les conduits avec une violence qui faisait tressaillir les fondations de la station.
C’est alors que le prodige se produisit, une fois de plus.
Livia ne se contentait pas de diriger la manœuvre ; elle écoutait. Elle portait à ses oreilles des conques de verre volcanique, reliées par des fils de cuivre aux résonateurs de la coque. Dans le fracas du siphon, une mélodie s’éleva. Ce n’était pas le chaos du vent ou la fureur de la foudre, mais une polyphonie de voix ténues, des sifflements harmoniques qui semblaient porter le deuil de mondes lointains. Chaque bouffée de plasma capturée par l’Empire charriait avec elle les derniers soupirs des peuples dont les soleils avaient été mis en coupe réglée. Elle entendait les prières des nébuleuses agonisantes, les chants de berceau de civilisations dont il ne restait plus que des cendres froides et des fréquences errantes dans le vide.
— Ils ne sont pas morts en silence, murmura-t-elle, sa propre voix étouffée par le vrombissement des turbines. Ils crient dans le sang de la lumière.
Elle se détourna du cadran principal. Un jeune scribe, vêtu d’une toge de lin gris, s’approcha pour noter les relevés de pression sur une tablette de cire. Livia le fixa de ses yeux cernés de khôl, une lueur de défi brûlant dans son regard. Le garçon baissa la tête, intimidé par l’autorité de la Grande Siphonnière, et s’éloigna en hâte, le bruit de ses caligae résonnant sur les dalles froides.
Une fois seule, elle se glissa derrière les lourdes draperies qui masquaient l’accès aux niveaux inférieurs, là où les esclaves-mécaniciens ne s’aventuraient jamais par crainte des radiations sacrées. Elle descendit un escalier en colimaçon, taillé dans la roche de fer, où l’air se faisait rare et l’odeur de l’ozone plus rance.
Au cœur de la tempête jupitérienne, dans une cavité secrète scellée par des verrous de plomb, Livia Alpha bâtissait son hérésie.
Elle l’appelait l’Arche de Lumière.
Ce n’était pas un navire de guerre, ni une trirème de transport, mais une structure de verre et de filaments d’or, suspendue au-dessus d’un puits gravitationnel détourné. Là, elle siphonnait en secret une infime fraction du plasma impérial. Le fluide sacré, au lieu d’alimenter les moteurs de saut de la Dixième Légion, venait nourrir une matrice de lumière pure.
L’Arche resplendissait d’un éclat insoutenable, une perle de clarté nichée dans les entrailles de la machine de mort. Livia s’approcha de la paroi transparente. Elle pouvait voir, à l’intérieur de cette sphère de cristal, des formes géométriques qui s’assemblaient d’elles-mêmes, mues par les fréquences qu’elle avait captées dans les chants du plasma. Elle n’utilisait pas les plans des architectes de l’Imperator, mais la mémoire sonore des mondes dévorés. Elle reconstruisait une réalité avec les débris des rêves d’autrui.
— Chaque goutte de lumière que je leur dérobe est une étoile qui ne s’éteindra pas tout à fait, pensa-t-elle en posant sa main contre le verre brûlant.
L’odeur du suif et de l’encens bon marché que les ouvriers brûlaient dans les sanctuaires de la station lui parvint, portée par un courant d’air chaud. Elle savait que le temps lui était compté. Les Prétoriens de l’Espace, avec leurs armures de bronze poli et leurs lances thermiques, finiraient par remarquer la baisse imperceptible de la pression dans les réservoirs de l’Empire. Ils viendraient pour elle, avec la bénédiction de Cassian V, pour purifier par le vide cette cellule de résistance lumineuse.
Elle s’assit sur un banc de bois brut, le dos contre la paroi vibrante de l’Arche. Ses mains tremblaient. Elle se remémora les jardins de son enfance sur les lunes de Mars, avant que les siphons ne transforment le ciel en un voile de poussière rouge et morte. Elle se rappelait le goût des figues fraîches et la fraîcheur de l’eau claire, des luxes désormais réservés à la noblesse de l’Anneau de Saturne.
Soudain, une vibration plus forte que les autres secoua la structure. Les chants du plasma changèrent de ton, passant d’un lamento mélancolique à un cri de guerre strident. Jupiter semblait répondre à l’outrage de l’Empire. Une tempête de protons, plus violente que toutes celles enregistrées par les augures, s’abattait sur la station.
Livia se leva, ses yeux reflétant l’incandescence de son œuvre. Elle commença à manipuler les leviers de dérivation avec une frénésie sacrée. Elle ne cherchait plus à se cacher. Elle ouvrit les vannes en grand, laissant le flux de plasma inonder la matrice de l’Arche. La lumière devint aveuglante, transformant la pièce de fer en un temple d’albâtre liquide.
— Entends-tu, Cassian ? s’écria-t-elle, sa voix portée par le tonnerre de la géante gazeuse. Entends-tu les âmes que tu as cru broyer ? Elles ne sont pas du marbre mort. Elles sont le feu qui te consumera.
Dehors, dans l’immensité de l’atmosphère tourmentée, l’Arche commença à se détacher de ses amarres de bronze. Elle flottait, telle une méduse de lumière au milieu des ténèbres, protégée par un bouclier de fréquences harmoniques que nulle arme impériale ne pouvait briser.
Livia Alpha, les cheveux dénoués et la toge battue par les vents de pression qui s’engouffraient par les conduits forcés, resta sur le seuil de sa création. Elle ne cherchait pas à fuir. Elle était le témoin. Elle était la prêtresse d’une aube qui n’appartenait plus à l’homme, mais aux astres eux-mêmes.
La station *Aeterna* gémissait sous l’effort, ses plaques de blindage se tordant comme du parchemin sous l’effet de la chaleur. Mais au cœur du désastre, l’Arche de Lumière brillait d’une pureté absolue, un phare d’espoir forgé dans la douleur des nébuleuses, attendant que le dernier soleil s’éteigne pour enfin embraser le vide.
L'Hérésie de Marbre
L'air du grand triclinium de l'Anneau de Saturne était saturé d'un mélange écœurant de nard précieux, de sueur d'esclaves et de l'ozone métallique craché par les régulateurs de pression. Sous la coupole de cristal de roche, immense lentille polie par des siècles de labeur servile, la planète géante déployait ses anneaux comme une plaie ouverte de poussière d'or et de glace, dont la lumière crue venait frapper les visages fardés des patriciens. Valerius, sanglé dans une cuirasse de bronze dont les gravures de gloire s'effaçaient sous les stigmates des combats stellaires, sentait le poids de son propre corps comme une insulte. Ses cothurnes de cuir bouilli foulaient un pavement de mosaïques représentant la chute de mondes lointains, des éclats de lapis-lazuli et de nacre qui crissaient sous ses pas de soldat.
Autour de lui, la décadence de Rome s'étalait avec la violence d'une hémorragie. Des sénateurs aux toges de soie pourpre, si fines qu'elles semblaient n'être que des ombres sur leur peau flasque, se gavaient de langues de rossignols synthétiques et de fruits de mer extraits des abysses d'Europe, encore palpitants de leur agonie glacée. Le vin, un millésime de Mars chargé de poussière d'oxyde de fer, coulait dans des cratères d'argent ciselé. Valerius chercha du regard la seule silhouette qui n'appartenait pas à cette mascarade de chair et de métal.
Il l'aperçut près d'une colonnade de porphyre dont les veines sombres semblaient palpiter au rythme des turbines de la station. Livia se tenait droite, drapée dans une palla de lin blanc qui tranchait avec l'obscénité chromatique de la cour. Ses yeux, sombres comme des puits de pétrole, ne reflétaient pas la lumière des lustres à plasma, mais semblaient l'absorber. Elle tenait un canthare de verre noir, ses doigts longs et effilés trahissant une tension que son visage de marbre s'efforçait de masquer sous un fard de stibium.
Le Primipile s'approcha, le cliquetis de ses ptéryges de cuir attirant quelques regards méprisants de la part des courtisans. Pour ces éphèbes poudrés, il n'était qu'un instrument de boucherie, un rempart de chair nécessaire mais malodorant.
— Le vin de l'Empire a le goût de la cendre ce soir, murmura Valerius en s'arrêtant à sa hauteur.
Livia ne détourna pas les yeux de l'immensité gazeuse qui bouillonnait sous leurs pieds.
— Ce n'est pas la cendre, soldat. C'est le goût du vide que l'on siphonne aux étoiles. Chaque gorgée que ces porcs avalent est un soleil que l'on éteint dans la périphérie.
Sa voix était un murmure rauque, une caresse de papier de verre. Elle fit un pas vers l'ombre de la colonne, l'invitant d'un mouvement de tête imperceptible à quitter la lumière crue des projecteurs. Là, dans le recoin où le froid de l'espace semblait suinter à travers les joints de la structure, elle se tourna vers lui. Son visage était à quelques pouces du sien ; il pouvait sentir l'odeur de l'encens de temple qui imprégnait ses cheveux, mêlée à la pointe âcre de l'ozone.
— Tu as vu les plans dans les archives du Grand Logistique, n'est-ce pas ? demanda-t-elle, ses yeux sondant les siens avec une acuité terrifiante.
Valerius hocha lentement la tête. Sa main, couturée de cicatrices reçues sur les lunes de Jupiter, se crispa sur le pommeau de son glaive.
— J'ai vu les chiffres, Livia. Les cargaisons de marbre blanc acheminées vers le Colisée Galactique. Les esclaves que l'on n'envoie plus dans les mines, mais que l'on jette par milliers dans les puits de gravité de la structure. On nous dit que c'est pour la gloire des jeux, pour le divertissement de la plèbe et l'apothéose de Cassian.
Livia laissa échapper un rire sans joie, un son sec qui se perdit dans le brouhaha des rires gras et de la musique discordante des lyres hydrauliques.
— Le divertissement est un linceul, Valerius. Ce que l'Imperator fait bâtir n'est pas un monument à la gloire de Rome. C'est une presse. Une machine hydraulique d'une magnitude que l'esprit humain peine à concevoir. Ils utilisent la masse du trou noir central comme un piston. Ils ne broient pas des hommes, ils broient la trame même de l'éther.
Valerius sentit un froid plus intense que celui du vide l'envahir. Il revit les schémas complexes, les vecteurs de force qui convergeaient vers le cœur de la méga-structure, les anneaux de bronze et de pierre qui devaient se refermer sur la réalité pour en extraire l'essence pure, le nectar de chronos qui permettrait à Cassian de figer le temps et de régner sur un univers pétrifié.
— Ils veulent arrêter le mouvement des astres, souffla le soldat. Faire de l'univers une statue de marbre immobile.
— Et nous sommes les éclats de pierre destinés à être balayés, répondit Livia. Si la machine s'active, la réalité se contractera. Ce ne sera pas une fin rapide, Valerius. Ce sera une agonie de siècles où chaque seconde sera étirée jusqu'à la rupture. L'éternité de Cassian sera notre enfer de compression.
Au centre de la salle, un automate de bronze, imitant la forme d'un éphèbe, s'avança pour verser du mercure dans une vasque de cristal devant le trône vide de l'Imperator. Le liquide argenté dansait, reflétant les visages déformés des convives. C'était le signe. L'orgie entrait dans sa phase sacrificielle.
— Nous ne pouvons pas laisser ce marbre s'édifier sur nos tombes, dit Valerius, sa voix retrouvant la fermeté du commandement. Mais je suis un homme de fer et de sang, Livia. Je ne sais que détruire.
— Alors détruisons l'illusion, répliqua-t-elle en sortant de sa palla un stylet d'obsidienne, une lame noire qui semblait boire la lumière ambiante. Un pacte, Primipile. Pas de ceux que l'on signe sur du parchemin que le feu dévore, mais un pacte de chair.
Elle saisit la main calleuse du soldat. Sans hésiter, elle pressa la pointe de l'obsidienne contre sa propre paume. Le sang, d'un rouge sombre, presque noir sous cette lumière artificielle, perla et coula le long de son poignet, mouillant le lin blanc de sa manche. Elle tendit la lame à Valerius.
Le soldat prit l'arme. La pierre était froide, d'une froideur minérale qui semblait dater de la naissance du monde. Il entama sa paume d'un geste sec, sentant la morsure familière de la douleur. Il ne cilla pas. Leurs mains se rejoignirent, les doigts s'entrelaçant, pressant les plaies l'une contre l'autre. La chaleur du sang de Livia se mêla à la sienne, un fluide vital et chaud dans cet environnement de métal et de glace.
— Par ce sang, murmura Valerius, je jure de briser le marbre impérial. Que mes os servent de leviers pour renverser leurs idoles.
— Par ce sang, répondit Livia, je jure de guider ta main. Que ma connaissance soit le poison qui ronge leurs fondations.
Ils restèrent ainsi, liés par cette étreinte sanglante, tandis qu'autour d'eux, la cour de Saturne sombrait dans une ivresse aveugle. Une esclave, dont le corps était entièrement peint à la feuille d'or, passa près d'eux en riant, ignorant que dans l'ombre de cette colonnade, deux êtres venaient de condamner l'Empire à la chute.
L'odeur du sang frais, métallique et entêtante, s'élevait maintenant au-dessus des parfums de la fête. C'était l'odeur de la réalité qui refusait de mourir, l'odeur de la sueur des mines de Triton qui s'invitait à la table des dieux. Valerius lâcha la main de Livia. Leurs paumes étaient marquées d'une cicatrice vermeille, un stigmate qui les condamnait autant qu'il les libérait.
— Le Colisée doit tomber, dit Livia en essuyant la lame d'obsidienne sur son vêtement, laissant une traînée de pourpre sur le lin. Avant que le piston ne s'abatte. Avant que le cri de l'univers ne soit étouffé par le silence du marbre.
Valerius rajusta sa cuirasse. Le bronze lui parut moins lourd, ou peut-être était-ce lui qui était devenu plus dense, investi d'une certitude granitique. Il jeta un dernier regard vers l'immensité de Saturne, dont les tempêtes hexagonales semblaient saluer leur hérésie. Dans les profondeurs de la station, le vrombissement des machines s'intensifiait, un battement de cœur mécanique qui comptait les heures restant à la lumière des hommes. Sans un mot de plus, il se détourna de la splendeur mourante du banquet et s'enfonça dans les coursives sombres, là où l'acier commençait à rouiller et où l'espoir commençait à saigner.
Le Soulèvement de Triton
L’air de Triton n’était qu’un poison rance, une soupe épaisse d’ozone et de silice qui râpait les bronches et s’insinuait sous les plaques de la lorica. Valerius sentait chaque grain de cette poussière abrasive s’accumuler dans les jointures de son armure, un crissement sinistre accompagnant chacun de ses pas sur le sol de basalte gelé. Au-dessus de lui, le dôme de verre et de fer de la colonie minière laissait entrevoir le disque monstrueux de Neptune, une perle de saphir malade suspendue dans un ciel d'encre, striée par les sillages incandescents des barges impériales qui emportaient, heure après heure, le tribut de gaz et de sang dû à Rome.
Le Primipile avançait, sa cape de laine pourpre traînant dans la fange industrielle. Derrière lui, une centurie de prétoriens, leurs visages dissimulés sous des masques de bronze à l’effigie de l’Imperator Cassian, marchaient au pas cadencé. Leurs sandales ferrées, les caligae de l’espace, martelaient le métal des passerelles avec une régularité de métronome funèbre. Ils étaient les ombres du marbre, les exécuteurs d’une volonté qui ne connaissait ni la fatigue ni la pitié.
— Ils refusent de descendre dans la faille de Prométhée, Primipile, cracha le décurion à ses côtés, sa voix déformée par le filtre de cuir bouilli qui lui servait de respirateur. Ils disent que les parois gémissent. Que le vide réclame son dû.
Valerius ne répondit pas. Ses yeux, cernés par des nuits de veille et de doutes, fixaient l’entrée de la mine. Là, dans l’ombre d’un portique monumental soutenu par des cariatides d’acier corrodé, s’entassaient les mineurs. C’étaient des spectres d’hommes, des carcasses de chair enveloppées de tuniques de lin grisâtre, durcies par la sueur et la poussière de cristal. Leurs mains, écorchées jusqu’à l’os, agrippaient des pics hydrauliques dont les réservoirs de vapeur fuyaient dans un sifflement de serpent.
L’odeur était insoutenable : un mélange de graisse rance, de corps mal lavés et de cette effluve métallique, presque sucrée, qui émanait des processeurs de fusion. C’était l’odeur de l’Empire en décomposition, une pourriture dissimulée sous les dorures du Sénat.
Un homme se détacha de la masse. Il était immense, le torse barré de cicatrices bleutées, stigmates des fouets électriques des surveillants. Ses yeux, brûlés par l’éclat des naines blanches qu’il avait aidé à dépecer, n’étaient plus que des fentes de nacre.
— Pas un pas de plus, soldat de verre ! hurla le mineur, sa voix résonnant contre les parois de la caverne. Nous avons donné nos fils aux légions et nos filles aux lupanars de Saturne. Nous avons vidé nos poumons pour vos saut de lumière. Mais nous n’irons pas plus bas. La terre tremble sous le poids de votre arrogance.
Valerius s’arrêta à dix pas de l’homme. Il sentait le poids de son bras gauche, cette prothèse de bronze massif, articulée par des pistons de vapeur et des fils de cuivre, qui remplaçait le membre qu’il avait perdu lors du siège des Lunes de Jupiter. Le métal était froid, d’une froideur absolue qui semblait pomper la chaleur de son propre cœur.
— Le décret est clair, dit Valerius, et sa voix, bien que calme, portait l’autorité de vingt ans de conquêtes. Le marbre de l’Anneau a besoin d’énergie. Si les moteurs s’éteignent, Rome s’éteint. Et si Rome s’éteint, le chaos dévorera jusqu’à vos tombes.
— Alors laissons-le nous dévorer ! répondit le géant en levant son pic. Mieux vaut le silence du vide que le cri de vos fouets !
Un murmure monta de la foule des esclaves, un grondement sourd, tellurique, qui fit vibrer les plaques de bronze des prétoriens. Les soldats levèrent leurs pilums pneumatiques, le doigt sur la détente de laiton. L’instant était suspendu, une goutte de sang prête à tomber dans une coupe de fiel. Valerius vit une enfant, blottie contre les jambes d’une femme au visage de pierre. La petite tenait une poupée faite de chiffons et de fils de fer. Ses yeux étaient de la même couleur que les tempêtes de Saturne : un gris désolé, sans espoir.
Le Primipile baissa les yeux vers sa main de bronze. Il y vit le sceau impérial gravé sur le poignet : l’aigle enserrant un trou noir, symbole de la domination absolue sur la lumière et l’ombre. Ce sceau était le verrou qui maintenait l’univers dans sa prison de marbre. Il se souvint des paroles de Livia, de la cicatrice vermeille sur sa paume, de l’odeur de l’obsidienne. "Le Colisée doit tomber."
— Primipile ? interrogea le décurion, l’impatience pointant sous son masque. Donnez l’ordre. Purgeons cette vermine.
Valerius inspira profondément. L’air acide lui brûla la gorge, mais pour la première fois depuis des éons, il se sentit vivant. Il ne voyait plus des rebelles, mais les fondations mêmes de l’édifice qu’il avait passé sa vie à protéger. Des fondations qui craquaient.
Il s’avança lentement vers le grand pilier central de la mine, là où était apposé le Sceau de l’Exarque, une plaque d’or et d’adamantium haute comme un homme, garantissant la propriété de l’Imperator sur chaque gramme de matière extraite de Triton. C’était le symbole sacré, l’idole devant laquelle tout homme devait se courber sous peine de décapitation.
Les prétoriens restèrent immobiles, interdits. Les mineurs retinrent leur souffle.
Valerius leva son bras de bronze. Les pistons sifflèrent, libérant une pression accumulée depuis des décennies de servitude. Il concentra toute sa haine, toute sa lassitude, toute la force de ses ancêtres qui avaient autrefois labouré la terre d’Italie avant que les étoiles ne deviennent leur tombeau.
Le coup partit avec le fracas d’une foudre captive.
Le bronze heurta l’or. Le métal impérial, censé être indestructible, se fissura sous l’impact de la prothèse habitée par une rage antique. Une onde de choc parcourut la galerie, soulevant une poussière de diamant. Le sceau vola en éclats, des fragments d’or retombant dans la boue comme des larmes de soleil.
Un silence de mort tomba sur la mine. Valerius se tourna vers ses hommes, son bras fumant, le métal chauffé à blanc par l’effort.
— Je ne suis plus le chien de Cassian, dit-il, sa voix vibrant d’une puissance nouvelle, une puissance qui ne venait pas de son grade, mais de sa trahison. Je suis Valerius, fils d’un monde qui se souvient encore de l’odeur du blé sous la pluie.
Il arracha son manteau de pourpre, le laissant tomber sur le sol souillé. Puis, d’un geste lent, il retira son casque crêté de crin de cheval, révélant un visage marqué par les sillons de la guerre, mais illuminé par une clarté sauvage.
— Ce fer n’est pas à lui, cria-t-il en désignant les machines. Ce sang n’est pas à lui. Triton n’est pas une province de Rome. C’est le premier bastion de l’Homme !
Le géant mineur laissa tomber son pic et s’agenouilla, non par soumission, mais par reconnaissance. Derrière lui, mille voix s’élevèrent, un cri qui déchira l’atmosphère ténue de la lune, un rugissement de bêtes brisant leurs chaînes.
Le décurion, hurlant de rage, pointa son pilum vers Valerius.
— Traître ! Tu brûleras dans les forges de Mercure !
Mais avant qu’il ne puisse presser la détente, Valerius fut sur lui. La main de bronze saisit le canon de l’arme et le broya comme s’il s’agissait de parchemin. De son autre main, il tira son glaive d’acier noir et, d’un mouvement fluide, décapita le masque de bronze. Le corps du prétorien s’effondra, son sang bouillonnant dans le froid de Triton, une vapeur rouge s’élevant vers les voûtes de pierre.
— Aux armes ! hurla Valerius en levant son épée vers le disque de Neptune. Brisez les sceaux ! Éteignez les fours ! Que l’Imperator sache que la nuit arrive, et que nous sommes l’ombre qui le dévorera !
La mine s’embrasa. Ce n’était plus une révolte, c’était une marée. Les esclaves se ruèrent sur les prétoriens, utilisant leurs outils, leurs dents, leurs ongles. Le bronze se heurta au fer, le cri des mourants se mêla au sifflement des turbines que l’on sabotait. Valerius, au centre de la mêlée, frappait avec la précision d’un artisan de la mort, son bras de bronze fauchant les rangs de ceux qui, l’instant d’avant, étaient ses frères d’armes.
Dans le lointain, sur les écrans de contrôle de la station, les alarmes commencèrent à hurler, des points rouges s’allumant sur la carte de l’Empire comme autant de plaies ouvertes. La Grande Extinction venait de trouver son premier obstacle : la volonté d’un homme fatigué de voir les étoiles saigner.
Valerius regarda vers le haut. Dans le ciel noir, une trirème impériale virait de bord, ses canons de plasma s’orientant vers la mine. Il sourit, un sourire amer et fier, tandis que la poussière abrasive de Triton, désormais mêlée de sang, tourbillonnait autour de lui comme une neige de fin du monde.
La Nuit des Vestales
L’air dans les appartements privés de l’Imperator, suspendus au-dessus des gouffres gazeux de Saturne, possédait la lourdeur moite d’un sépulcre et l’âcreté métallique d’une forge. Sous les voûtes de porphyre sombre, le silence n’était troublé que par le bourdonnement sourd des turbines de sustentation, un râle de titan captif qui faisait vibrer les dalles de marbre veinées de mica. Cassian V avançait avec la lenteur d’une idole de pierre. À chaque pas, le mercure iridescent qui irriguait ses veines semblait peser dans ses membres, une marée d'argent liquide pulsant sous une peau si fine qu’elle en devenait translucide, pareille à du parchemin mouillé. Sa cuirasse de verre volcanique, d’un noir de jais, capturait les reflets mourants des géantes gazeuses visibles à travers les baies d’observation. Il ne respirait pas tant qu’il n’aspirait l’essence même de la pièce, une atmosphère saturée d’ozone et de myrrhe synthétique.
Devant lui, Livia se tenait droite, drapée dans une stola de lin d’une blancheur insultante au milieu de cette pénombre saturée de pourpre. Ses mains, pourtant fines, portaient encore les traces d’une huile noire, une graisse de machine qu’elle n’avait pas eu le temps de laver totalement. Au centre de la pièce, flottant au-dessus d’un socle de bronze ciselé, l’hologramme de la carte stellaire de l’Empire vacillait. Les veines de plasma, ces artères de feu qui alimentaient les cités-mondes, y apparaissaient normalement comme des fleuves d’or pur. Mais là, dans le quadrant de la Bordure Extérieure, une dérivation irrégulière, une ponction clandestine, brillait d’une lueur bleutée, un vol de lumière dont l’Imperator venait de remonter la trace jusqu’aux doigts de la Vestale.
— Le plasma est le sang des dieux, Livia, murmura Cassian. Sa voix n’était qu’un froissement de métal, un écho venu d’un larynx pétrifié. Détourner cette sève, c’est commettre un déicide. Tu as puisé dans les réserves de la Dixième Légion pour nourrir un fantôme. Pour qui brûle cette flamme que tu as dérobée au Sénat ?
Livia ne cilla pas. Ses yeux, d’un vert profond comme les forêts oubliées de la Vieille Terre, soutinrent le regard sans pupille de l’Idolâtre. Elle sentait la chaleur du socle de bronze, le rayonnement de la trahison qu’elle avait orchestrée.
— L’Empire meurt de froid sous tes ordres, César, répondit-elle, et sa voix résonna avec la clarté d’un glas d’argent. Tu éteins les soleils pour polir ton propre mausolée. Ce plasma n’est pas un sacrilège ; c’est une offrande à l’avenir.
Un rictus déforma le visage de craie de Cassian. D’un geste lent, il leva une main dont les articulations cliquetèrent imperceptiblement. Au sol, les dalles s’entrouvrirent dans un gémissement de vérins hydrauliques. Une structure commença à s’élever, un treillis de verre volcanique encore brûlant, dont les parois exhalaient une vapeur de soufre. C’était une cage, une cellule de géométrie brutale, conçue pour étouffer non seulement le corps, mais aussi l’esprit. La chaleur qui s’en dégageait fit onduler l’air, transformant la silhouette de la Vestale en un mirage tremblant.
— Tu seras la gardienne de ton propre silence, décréta l’Imperator. Dans ce verre, le temps ne s’écoule plus. Tu y resteras, telle une mouche dans l’ambre, jusqu’à ce que le dernier astre se soit refroidi dans la paume de ma main.
Les Prétoriens, dont les armures de bronze martelé semblaient absorber la lumière, s’avancèrent pour la saisir. Mais Livia avait déjà glissé sa main sous les plis de sa stola. Elle en sortit un stylet de cristal de roche, une relique dont la pointe scintillait d’une énergie résiduelle. Ce n’était pas une arme, mais un transmetteur, un vestige des âges où l’homme parlait encore aux machines sans avoir besoin de prières. Avant que les gantelets de fer ne se referment sur ses poignets, elle abattit le stylet sur le socle de bronze de la carte stellaire.
Le choc produisit un sifflement strident, une décharge d’électricité statique qui fit se dresser les poils sur les bras des gardes. Une onde de choc invisible parcourut la pièce, faisant vaciller les flammes des lampes à huile suspendues aux chaînes d’or. Cassian recula d’un pas, ses yeux de mercure s’écarquillant sous l’effet d’une surprise qui ressemblait à de la fureur.
Sur la carte holographique, les coordonnées d’un point aveugle, situé au-delà des zones cartographiées, s’allumèrent brusquement en un rouge sanglant. L’Arche de Lumière. Le signal, une suite de fréquences harmoniques codées dans la structure même du plasma détourné, fut projeté à travers le vide, bondissant de relais en relais, de station orbitale en station orbitale, perçant les tempêtes électromagnétiques de la ceinture d’astéroïdes.
Livia sourit tandis que les parois de verre volcanique se refermaient sur elle. La chaleur était désormais insoutenable, l’odeur de la pierre fondue lui brûlait les poumons, mais elle voyait, dans le reflet de la cage, le signal qui s’échappait vers les confins du système, vers la poussière abrasive de Triton où un homme fatigué attendait un signe.
— Valerius le recevra, souffla-t-elle, alors que le verre se scellait dans un bruit de succion pneumatique.
L’Imperator s’approcha de la paroi translucide. Derrière le cristal sombre, le visage de Livia se figeait déjà, ses traits devenant une icône de marbre blanc prisonnière des ténèbres. Cassian posa sa main gantée sur la surface brûlante. Il sentait la vibration du signal qui s’éteignait, la neutralisation brutale de ses capteurs par les systèmes de défense de la cellule, mais il savait qu’il était trop tard. Le message était dans le vide, une flèche de lumière décochée dans la nuit éternelle.
Il se tourna vers ses officiers, son manteau de pourpre balayant le sol avec un bruit de feuilles mortes.
— Préparez les trirèmes de classe Dominus, ordonna-t-il, et sa voix semblait provenir du fond d'un puits asséché. Si la lumière veut nous échapper, nous irons la traquer jusqu’au cœur du néant. Que l’on sature l’éther de nos foudres. Je ne veux plus une seule étoile qui brille sans mon consentement.
Il quitta la salle sans un regard de plus pour la cage où la Vestale n'était plus qu'une ombre pétrifiée. Dehors, sur les anneaux de Saturne, les chantiers navals s'embrasèrent d'une activité fébrile, des milliers d'esclaves-rameurs étant fouettés vers les cales pour préparer la chasse finale. L'odeur de la sueur, du fer et de l'agonie commença à monter vers les palais, tandis que dans le lointain, un unique point de lumière, faible mais obstiné, continuait sa course vers l'immensité du vide.
Vers la Gorge du Monde
L’étrave de l’*Invictus*, un éperon de bronze noirci par les foudres de mille batailles, fendait l’éther avec la lourdeur d’un sarcophage traîné sur du gravier. À l'intérieur des ponts pressurisés, l’air était saturé d’une odeur de sueur rance, d’huile de lin et d’ozone brûlé. Valerius, le Primipile, sentait le poids de la Gorge du Monde écraser ses vieux os à mesure que le navire plongeait vers le puits gravitationnel. Sa cuirasse de cuir bouilli et de fer grinçait à chaque mouvement, et sous ses pieds, les vibrations des soutes lui parvenaient comme les battements de cœur d’un titan agonisant. Là, dans les entrailles de la trirème, des milliers d’esclaves-rameurs, enchaînés à leurs bancs de bois de cèdre, tiraient sur les leviers hydrauliques au rythme d’un tambour de guerre qui résonnait dans la structure même du vaisseau. Chaque coup de boutoir des pistons injectait de la vapeur de mercure dans les fourneaux, arrachant à la carcasse de l’*Invictus* un gémissement de métal supplicié.
— Centurion, l’horizon se tord, grogna un officier dont le visage, balafré par des éclats de verre volcanique, luisait d’une sueur jaunâtre sous la lueur des lampes à huile.
Valerius ne répondit pas. Il fixa l’immensité qui s’ouvrait devant eux. Le Colisée Galactique n’était plus une simple rumeur colportée par les marchands de poussière de Triton. C’était une monstruosité d’obsidienne et d’os broyés, une couronne de marbre impérial ceignant le néant absolu. Autour du trou noir, la lumière des étoiles siphonnées s’enroulait en rubans de feu agonisant, des teintes de pourpre et d’or malade qui brûlaient la rétine. Le temps lui-même semblait s’étirer comme une peau de parchemin trop tendue ; les mouvements des hommes sur le pont devenaient lents, hiératiques, comme s’ils marchaient au fond d’un océan de poix.
Soudain, le vide s’embrasa. Des éclairs de lumière crue, d’un blanc insoutenable, déchirèrent les ténèbres. La garde prétorienne, montée sur des galères d’or pur dont les voiles solaires ressemblaient à des ailes d’anges déchus, émergeait de l’ombre des anneaux de débris. La Dixième Légion engageait le combat.
— Par les mânes de mes pères, murmura Valerius en saisissant la garde de son glaive. Ils préfèrent éteindre l’univers plutôt que de perdre leurs privilèges de marbre.
Les premières salves de javelots de plasma percutèrent le flanc gauche de l’*Invictus*. Le navire tressaillit violemment. Dans les cales, les cris des rameurs furent instantanément étouffés par le fracas des cloisons qui cédaient. Le bois craquait, le bronze se tordait sous la chaleur, et l’air s’échappait dans un sifflement de mort. Valerius vit une trirème impériale, la *Splendeur de Cassian*, virer de bord pour présenter ses batteries de balistes stellaires. Les cordages de fibres synthétiques, gros comme des troncs d’arbres, cinglaient l’espace tandis que des blocs de matière dense étaient projetés contre les rebelles.
L’espace autour d’eux n’était plus qu’un charnier de métal et de chair congelée. Les lois de la géométrie commençaient à s’effondrer. Valerius vit, avec une horreur glacée, les trajectoires des navires se courber selon des angles impossibles. Un vaisseau prétorien, pris dans une distorsion temporelle, sembla vieillir de mille ans en une seconde, son or se ternissant, ses marbres s’effritant en poussière cosmique, avant d’être aspiré, silencieux, vers la singularité centrale.
— Maintenez le cap ! hurla Valerius, sa voix luttant contre le bourdonnement métallique qui envahissait ses oreilles. Vers la presse ! Vers le cœur de leur machine !
L’*Invictus* fonçait désormais dans la zone d’influence directe du Colisée. La gravité était devenue une main de géant pressant les poumons des hommes contre leurs côtes. Sur le podium de commandement, les officiers crachaient du sang, leurs capillaires éclatant sous la pression. Les couleurs viraient au noir et blanc, puis au négatif, alors que le décalage vers le rouge de la lumière atteignait son paroxysme.
À travers les hublots de cristal épais, Valerius vit la structure du Colisée de plus près. Ce n'était pas un édifice pour les jeux, mais un pressoir. Des bras de fer de plusieurs lieues de long s'agitaient dans le vide, capturant les dernières étincelles des soleils mourants pour les broyer contre l'horizon des événements, transformant la réalité en une soupe de particules dont l'Imperator se nourrissait pour maintenir sa forme de mercure. L'odeur de l'encens brûlé dans les chapelles du bord se mêlait à celle du fer chaud.
Une secousse plus brutale que les autres projeta Valerius au sol. Le pont était jonché de débris de marbre arrachés aux colonnades décoratives. Il se releva avec peine, s'appuyant sur un pilier dont la pierre était froide comme un cadavre. Devant lui, la flotte de la Dixième Légion formait un rempart de boucliers d'énergie, une phalange de lumière tentant de barrer la route au navire rebelle.
— Ils croient encore à l'ordre, cracha Valerius en essuyant le sang qui coulait de son nez. Ils croient que le marbre est éternel.
Il fit signe au maître des machines, un homme dont le corps était à moitié fusionné avec les engrenages de bronze de la propulsion.
— Surchargez les fourneaux. Donnez-leur tout le sang de Triton s'il le faut. Nous allons percer ce mur de vanité.
Le tambour dans les cales accéléra, devenant un roulement frénétique, une danse de mort pour ceux qui n'avaient jamais vu la lumière d'un vrai soleil. L’*Invictus* commença à luire d'une aura bleutée, la friction de l'éther contre ses flancs créant des flammes de feu de Saint-Elme. Les navires prétoriens tentèrent de s'écarter, mais la gravité du trou noir les trahissait, les enchaînant à leur destin de débris.
Dans un ultime effort, le navire rebelle percuta la ligne impériale. Le choc fut silencieux dans le vide, mais Valerius le ressentit dans ses dents, dans son âme. Le métal hurlait, les membrures de l’*Invictus* se courbaient jusqu'au point de rupture. Il vit passer, à quelques coudées, le visage pétrifié d'un Prétorien derrière son casque d'or, les yeux écarquillés par la réalisation que l'Empire n'était plus qu'une illusion de pierre face à la faim du néant.
L'obscurité devint totale, seulement troublée par les reflets irisés du mercure qui commençait à suinter des jointures du pont, signe que l'influence de Cassian V s'étendait même ici. Le navire entrait dans l'ombre du Colisée, là où la lumière ne pouvait plus s'échapper. Valerius ferma les yeux un instant, sentant le souffle froid de l'éternité sur sa nuque. Le voyage vers la Gorge du Monde ne faisait que commencer, et déjà, le sang des étoiles tachait sa toge de poussière.
La Presse de la Réalité
Le gémissement du bronze tourmenté s’engouffra dans les poumons de Valerius, une vibration sourde qui lui sciait les vertèbres. À travers les hublots de cristal de roche de l’*Invictus*, le spectacle du Colisée ne relevait plus de l’architecture, mais de la pathologie divine. Cette couronne de basalte et d’obsidienne, vaste comme une province, enserrait la singularité centrale dans une étreinte de geôlier. Autour de l’édifice, la réalité commençait à se plisser. Valerius vit une trirème de la Troisième Légion, un colosse de chêne pétrifié et de fer, se replier sur elle-même. Les membrures craquèrent comme des joncs secs ; les ponts se superposèrent dans un silence de tombeau, broyant les légionnaires en une fine pulpe de pourpre et de métal avant que le navire ne soit réduit à la minceur d’une feuille de parchemin, puis à rien.
« Rythme de combat ! » hurla Valerius, sa voix éraillée par la suie et le mépris. « Que les rameurs s’enchaînent à leurs bancs ! Si nous devons être écrasés, que ce soit les mains sur le bois ! »
L'air dans la cale pressurisée empestait l'ozone et l'huile rance. Les esclaves, le torse luisant d'une sueur qui ne s'évaporait plus, tiraient sur les leviers de commande avec la fureur des damnés. L’*Invictus* plongeait vers la structure centrale, une aiguille de marbre blanc qui s'élançait depuis le bord de l'abîme. La "Presse" était en marche. Ce n'était pas un simple mouvement mécanique, mais une contraction de l'existence même. Le temps s'étirait, visqueux, chaque seconde pesant le poids d'un siècle sur les épaules du Primipile. Il sentit le mercure dans l’air — cette émanation fétide de l’Imperator — lui piquer les yeux.
Le choc de l’abordage fut une symphonie de déchirements. L’éperon de l’*Invictus*, forgé dans les forges de Vulcain sous les vents de soufre, s’enfonça dans la paroi du Colisée. Le marbre impérial éclata en une pluie de diamants mortels. Valerius fut projeté contre son pupitre, la lorica segmentata lui broyant les côtes. Il ne prit pas le temps de reprendre son souffle. Il dégaina son gladius de fer noir, une lame qui n'avait jamais connu le poli des parades.
« À moi ! » éructa-t-il en s'élançant dans la brèche.
Derrière lui, ses vétérans, des hommes dont les visages étaient des cartes de cicatrices tracées par les astres, s'engouffrèrent dans les couloirs du Colisée. L'intérieur de la méga-structure était un cauchemar de géométrie sacrée. Des colonnades infinies se perdaient dans des ciels de plomb, et le sol, fait de plaques de bronze gravées de l'histoire de l'Empire, vibrait sous l'action de la presse hydraulique. À chaque pulsation de la machine, le plafond semblait s'abaisser d'un empan, menaçant de transformer ces galeries en un sépulcre plat.
Ils rencontrèrent la Garde Prétorienne au détour d'un péristyle baigné d'une lumière d'ambre. Ces hommes n'étaient plus des soldats, mais des statues de chair habitées par le mercure de Cassian. Leurs armures d'or, ciselées de scènes de conquêtes stellaires, ne reflétaient aucune émotion. Ils avançaient avec la régularité d'un mécanisme d'horlogerie, leurs lances à pointe de plasma crépitant dans l'air raréfié.
Le premier choc fut brutal. Un Prétorien abattit sa hampe, vaporisant l'épaule d'un rebelle dans une odeur de viande brûlée. Valerius glissa sous la garde du géant, sentant la chaleur de l'éclair frôler son casque. Il plongea son glaive dans le défaut de la cuirasse, au défaut de la hanche. Au lieu de sang, une substance argentée et bouillante jaillit, tachant sa tunique de lin. Le Prétorien ne tomba pas immédiatement ; il continua de frapper, une automate privé de douleur, jusqu'à ce que Valerius lui sectionne les tendons du jarret.
« Avancez ! » ordonna le Primipile, enjambant le corps convulsé. « Vers le cœur de la meule ! »
Plus ils progressaient, plus la distorsion devenait insupportable. Les sons arrivaient avec retard, ou se répétaient en échos déformés. Valerius voyait ses propres mains se dédoubler. L'espace-temps, broyé par la masse du trou noir captif, se comportait comme une étoffe que l'on tord. Il vit, dans une salle adjacente dont les murs s'écroulaient, des esclaves-scribes continuer de noter les comptes de l'Empire, ignorant que leurs corps s'étiraient comme de la cire chaude, leurs membres devenant des fils infinis avant de disparaître dans les interstices des dalles.
Enfin, ils atteignirent le Tabularium Central. C’était une nef immense, dont la voûte était soutenue par des cariatides géantes sculptées dans le sel des comètes. Au centre, suspendue au-dessus d'un puits de ténèbres pures, Livia était enchaînée à une stèle de verre. Elle n'était plus qu'une silhouette frêle dans cette cathédrale de la démesure, sa toge blanche déchirée, ses cheveux sombres flottant dans l'absence de pesanteur qui régnait ici.
Autour d'elle, les pistons de la Presse — des piliers de granite de la taille de montagnes — s'abaissaient avec une lenteur implacable. Le bruit était celui de la fin du monde : un craquement sourd, organique, comme si les os de l'univers se brisaient les uns après les autres.
« Livia ! » cria Valerius, mais sa voix fut étouffée par la densité de l'air.
Il s'élança sur la passerelle de bronze qui menait à la stèle. Le métal sous ses pieds était brûlant. À chaque pas, il avait l'impression de soulever des enclumes. L'influence de Cassian V imprégnait les lieux ; une brume de mercure flottait au-dessus de l'abîme, formant des visages hurlants qui se dissolvaient aussitôt.
Soudain, une ombre se détacha d'un pilier. Ce n'était pas un soldat, mais une émanation de l'Imperator lui-même, une projection de sa volonté de fer et de mercure. La forme n'avait pas de visage, seulement un masque de verre noir où dansaient les reflets des étoiles mourantes.
« Valerius, » murmura la chose, et le son résonna directement dans le crâne du Primipile, plus froid que le vide entre les galaxies. « Pourquoi lutter contre la perfection de la pierre ? L'Empire est éternel parce qu'il ne change plus. Je pétrifie le chaos. Je donne à l'agonie la noblesse du marbre. »
Valerius cracha un mélange de sang et de bile. Ses doigts se serrèrent sur la poignée de son glaive, sentant le cuir usé, la seule chose réelle dans ce palais de mirages.
« Ton marbre pue la charogne, César, » grogna-t-il.
Il se jeta en avant, mais la créature de verre était fluide. Chaque coup de Valerius traversait une vapeur irisée. La Presse accélérait son mouvement. Le plafond du Tabularium n'était plus qu'à quelques toises des têtes des rebelles. Les cariatides commençaient à se fissurer, leurs visages de sel pleurant des traînées de poussière stellaire.
Valerius comprit qu'il ne pourrait pas vaincre l'ombre par le fer. Ses yeux se portèrent sur les chaînes de Livia, reliées au mécanisme de synchronisation de la Presse. Si le cycle était rompu, la machine s'autodétruirait sous sa propre pression. Il ignora l'ombre qui lui griffait le dos, déchirant sa peau et son armure, et se jeta vers le levier de régulation, une barre de fer forgée à l'ancienne, anachronique au milieu de cette débauche de forces cosmiques.
Il y mit toute sa haine, tout le poids de ses années de servitude, toute la poussière des mines de Triton qu'il avait respirée. Ses muscles hurlèrent, ses tendons furent sur le point de rompre. Dans un dernier effort, alors que le plafond touchait presque la pointe de son casque, il fit basculer le levier.
Le temps s'arrêta. Un silence absolu, terrifiant, enveloppa le Colisée. Puis, le cri. Un hurlement qui ne venait pas d'une gorge humaine, mais du métal lui-même. Les pistons s'arrêtèrent, vibrèrent, et commencèrent à reculer avec une violence inouïe. L'énergie accumulée chercha une issue, se propageant dans les structures de bronze comme un poison.
Valerius rampa vers Livia, tranchant ses liens d'un geste désespéré. Il la prit dans ses bras, sentant son cœur battre contre sa poitrine, un rythme fragile mais bien vivant au milieu du fracas des mondes qui s'effondrent. Autour d'eux, le Colisée Galactique commençait à se désagréger, les blocs de marbre de plusieurs tonnes étant aspirés par la Gorge du Monde, tandis que l'ombre de Cassian V s'évanouissait dans un dernier ricanement de mercure.
La poussière et l'ozone obscurcirent sa vue, et tandis que le sol se dérobait sous ses sandales, Valerius serra la jeune femme contre lui, attendant que le néant les réclame ou que les dieux, s'il en restait, leur accordent un dernier sursis dans les décombres de l'éternité.
Le Crépuscule de l'Idolâtre
L’air dans la chambre de singularité n'était plus une substance que l'on respire, mais un poids qui écrasait les poumons, saturé d’une odeur de foudre et de vieux sang. Valerius sentait le cuir de ses ptéryges, trempé de sueur et de poussière de marbre, peser sur ses hanches comme une armure de plomb. Ses sandales de cuir brut glissaient sur le sol d'obsidienne, là où des filets de mercure s'écoulaient déjà des articulations de l’Imperator. Face à lui, Cassian V ne ressemblait plus à un homme, ni même à un dieu, mais à une idole brisée dont les soudures lâchaient sous la pression de l’abîme.
Le Primipile serra la poignée d’ivoire de son glaive, une arme dont la lame de bronze, forgée dans les feux d'une naine blanche, vibrait d'une lueur bleutée. Il cracha une salive épaisse, chargée du goût métallique de l'ozone.
— Ton empire n'est qu'une nécropole de verre, Cassian, gronda Valerius. Sa voix, éraillée par les hurlements des champs de bataille stellaires, résonna contre les parois de bronze de la chambre.
L’Idolâtre de Mercure ne répondit pas immédiatement. Il fit un pas, et le bruit fut celui d'une cloche fêlée que l'on traîne sur de la pierre. Sa cuirasse de verre volcanique, injectée de ce sang argenté et toxique, se fissurait sous l’effet des marées gravitationnelles du trou noir qui rugissait derrière le voile de l'atrium. Dans ses yeux sans pupilles, Valerius ne vit pas la peur, mais une lassitude millénaire, une érosion de l'âme si profonde qu'elle en devenait terrifiante.
— Le marbre... murmura Cassian, et le son semblait provenir d'un mécanisme de rouages grippés au fond de sa gorge. Le marbre ne survit que s'il est baigné de sang, Valerius. Tu as versé le tien pour moi sur mille mondes. Tu devrais comprendre la beauté de la pétrification.
L'Imperator leva un bras, et le mouvement fut d'une lenteur onctueuse. Une lame de mercure solide jaillit de son avant-bras, s'étirant comme une langue de serpent métallique. Sans un cri, Valerius chargea. Il n'y avait plus de tactique, plus de finesse de centurion ; c'était la collision de deux époques, le choc du vieux bronze contre la technologie impie du futur.
Le premier coup de Cassian faucha l'air avec un sifflement de vapeur. Valerius plongea, sentant la chaleur de la lame frôler sa nuque, et frappa de bas en haut. Son glaive rencontra la hanche de l'Imperator. Le verre vola en éclats noirs, révélant non pas de la chair, mais un enchevêtrement de fils d'or et de pistons de nacre qui s'agitaient comme des entrailles mécaniques. Un liquide iridescent jaillit de la plaie, tachant la tunique de lin du soldat, brûlant sa peau comme de l'acide.
Cassian ne tressaillit pas. Il saisit Valerius à la gorge. Ses doigts étaient froids, d'une dureté minérale. Le Primipile sentit ses vertèbres craquer. Il leva son arme et l'abattit de toutes ses forces sur le plastron de l'Idolâtre. Le choc fut tel que le bras de Valerius s'engourdit instantanément, mais la cuirasse de verre explosa.
Le spectacle qui s'offrit alors à lui fit vaciller sa raison. Sous la parure impériale, il n'y avait plus rien d'humain. La cage thoracique de Cassian était un dôme de cristal abritant un noyau de singularité miniature, une étoile morte capturée dans un réseau de filaments de silicium. Des pompes de bronze, marquées de runes pré-impériales interdites, battaient un rythme irrégulier, injectant le mercure dans des conduits de chair synthétique. L’Imperator n’était qu’une relique animée, un automate de chair et d’étoiles mourantes dont le cœur était la source même de la dévastation galactique.
— Regarde... l'éternité... hoqueta Cassian, tandis que le mercure s'échappait de sa poitrine en bouillonnant.
Valerius, le visage couvert de sueur et de suie, enfonça son glaive au centre du noyau. Le bronze s'enfonça dans la lumière interdite. Un hurlement déchira l'espace, un cri qui ne sortait pas d'une bouche, mais qui semblait émaner des tréfonds de la réalité elle-même. La lame de Valerius commença à fondre, le métal coulant sur ses doigts, mais il ne lâcha pas. Il poussa, hurlant de douleur et de rage, enfonçant son bras jusqu'au coude dans la poitrine déshonorée de son souverain.
Le corps de Cassian se cabra. Des arcs électriques d'un violet sombre jaillirent de ses yeux, balayant la chambre, pulvérisant les statues de marbre des anciens Césars qui bordaient le péristyle. Les colonnes de porphyre se mirent à vibrer, puis à se liquéfier sous l'intensité de la décharge. L'odeur de la chair brûlée se mêla à celle de l'encens rance qui flottait dans les plis des tentures de pourpre.
Puis, le silence. Un silence de tombeau.
L'Imperator s'effondra sur les genoux, sa carcasse de verre et de métal s'affaissant comme une armure vide. Sa tête bascula en arrière, révélant une dernière fois ce visage de craie, désormais figé dans un masque d'agonie sublime. Le mercure ne coulait plus ; il s'évaporait en une brume toxique qui masquait les décombres de la salle.
Valerius recula, son bras droit n'étant plus qu'une plaie vive et noire. Il haletait, chaque inspiration lui brûlant la gorge. Mais le repos fut de courte durée. Au cœur du cadavre de Cassian, le noyau de singularité, libéré de sa prison technologique, commença à s'étendre. Une sphère de néant pur, d'un noir plus profond que le vide entre les galaxies, se mit à gonfler, dévorant le corps du tyran, puis le trône, puis le sol.
La structure entière du Colisée Galactique gémit. C'était le son d'un continent qui se brise. Les vibrations montaient du sol, secouant les os de Valerius, menaçant de le jeter à terre. Il vit les grandes baies vitrées qui donnaient sur l'Anneau de Saturne se fissurer. À l'extérieur, les trirèmes de bronze de la garde impériale dérivaient, prises dans les remous gravitationnels de la chambre qui s'effondrait sur elle-même.
— Livia... murmura-t-il, les lèvres gercées.
Il se détourna du cadavre qui se transformait en un puits sans fond. Il devait courir, franchir les galeries de marbre qui s'émiettaient, éviter les chutes de blocs de pierre de taille qui s'écrasaient dans un fracas de tonnerre. Derrière lui, la décharge d'énergie croissait, une onde de choc de lumière blanche et froide qui balayait tout sur son passage, effaçant les fresques, les richesses, et les crimes de trois siècles de règne absolu.
Le Primipile atteignit le seuil de la chambre au moment où les voûtes cédaient. Il se jeta en avant, roulant sur le tapis de pourpre déchiré, tandis que derrière lui, le sanctuaire de l'Idolâtre disparaissait dans un éclat aveuglant. La décharge le rattrapa, une chaleur insoutenable qui semblait vouloir arracher son âme de sa carcasse de vieux soldat. Il sentit le sol se dérober, la gravité s'inverser, et pendant un instant suspendu dans le temps, il vit l'Empire tout entier — ses palais de cristal, ses mines d'esclaves, ses légions de bronze — vaciller au bord du néant, aussi fragile qu'une bulle de savon sur une mer de sang.
La poussière l'engloutit, épaisse, étouffante, chargée du goût de la fin d'un monde. Valerius ferma les yeux, sa main valide cherchant encore, dans les ténèbres, le froid rassurant du fer, tandis que le dernier soleil de Rome s'éteignait dans un murmure d'ozone et de cendres.
Une Poignée de Terre dans le Vide
Le râle du Colisée n'était pas celui d'une bête, mais celui d'une montagne de fer s'effondrant sous son propre poids d'orgueil. Sous les pieds de Valerius, le pont de bronze de la nef impériale vibra d'une fréquence si basse qu'elle sembla vouloir déchausser ses dents. Le Primipile se redressa avec peine, sa main calleuse agrippée à une console de marbre veiné d'or, dont les circuits de cuivre crépitaient comme des nids de frelons en colère. L'air, jadis saturé de l'encens précieux de l'Idolâtre, n'était plus qu'un mélange âcre d'ozone, de sueur rance et de cette odeur métallique, sèche, que dégage le vide lorsqu'il s'apprête à tout engloutir.
À travers les larges baies d'obsidienne polie, le spectacle du désastre se déployait avec une lenteur de tragédie antique. Le Colisée Galactique, cette structure cyclopéenne qui étranglait le trou noir central, se disloquait. Les anneaux de soutènement, larges comme des provinces, se tordaient, le métal hurlant dans le silence du vide. Des pans entiers de gradins orbitaux, où des milliers de patriciens avaient applaudi l'agonie des mondes, se détachaient pour être aspirés dans le gosier d'ébène de la singularité. C'était une pluie de décombres, de statues colossales et de toges de pourpre, une procession de fantômes de pierre dérivant vers l'oubli.
Une onde de choc, invisible et implacable, balaya le secteur. Valerius vit les feux de propulsion des trirèmes de la Dixième Légion vaciller, puis s'éteindre les uns après les autres, comme des bougies mouchées par un souffle divin. Les moteurs de saut, nourris par le siphonnage des astres, venaient de rendre l'âme. Le silence qui suivit fut plus terrifiant que le fracas de l'effondrement. C'était le silence d'un Empire qui avait oublié comment respirer sans dévorer la lumière des autres.
— Primipile !
La voix de Livia lui parvint, étouffée par le vrombissement des systèmes de secours. Elle se tenait au seuil du hangar de lancement, sa silhouette frêle enveloppée dans une stola de lin blanc, maculée de poussière et de sang. Derrière elle, l'Arche de Lumière — un vaisseau de transport aux lignes épurées, dépourvu des fioritures baroques de la flotte impériale — émettait un faible rayonnement bleuté. C'était le dernier espoir, une graine jetée dans un champ de cendres.
Valerius ne bougea pas. Il sentait le poids de sa lorica squamata, chaque écaille de bronze pesant une éternité de campagnes sanglantes, de sièges interminables et de trahisons nécessaires. Ses articulations criaient sous l'effort, et la cicatrice qui lui barrait la joue le lançait, réveillée par le froid qui commençait à ramper sur les parois de la nef.
— Partez, Livia, ordonna-t-il, sa voix n'étant plus qu'un grognement de cuir tanné. L'onde de choc a brisé les amarres. Si vous n'allumez pas les brasiers maintenant, le courant gravitationnel vous emportera avec nous.
— Valerius, venez ! Nous avons de la place pour un soldat de plus. Pour un homme de plus !
Il esquissa un sourire amer, un mouvement qui ne fit que souligner la lassitude de ses traits. Il regarda ses mains, couvertes de la poussière grise des mines de Triton, cette poussière abrasive qui s'insinuait partout, sous les ongles, dans les poumons, jusque dans les rêves. Il appartenait à ce monde qui mourait. Il était le fer, il était la pierre, il était le sang versé pour un trône de mercure qui s'évaporait.
— Quelqu'un doit rester pour stabiliser la décharge du réacteur, mentit-il avec l'assurance de ceux qui ont déjà accepté leur propre épitaphe. Sans cela, l'Arche sera pulvérisée avant d'avoir franchi le premier saut.
Livia hésita, ses yeux reflétant l'éclat agonisant des soleils qu'ils avaient éteints. Puis, comprenant l'inflexibilité du vieux loup, elle s'inclina, un geste d'une noblesse que Rome avait oubliée depuis des siècles. Elle disparut dans les entrailles de l'Arche. Quelques instants plus tard, les moteurs de la petite nef s'embrasèrent, une lueur pure, presque fragile, qui s'arracha de la carcasse de la trirème impériale. Valerius regarda l'Arche s'éloigner, un point de lumière vacillant au milieu des ténèbres absolues, emportant avec elle les derniers survivants, les derniers lambeaux d'humanité qui n'avaient pas été pétrifiés dans le marbre du Sénat.
Désormais seul, le Primipile s'assit lourdement sur le sol de pierre froide. La gravité artificielle défaillait, le rendant étrangement léger, comme s'il s'apprêtait à s'envoler. Il défit d'une main tremblante le fermoir de son médaillon de bronze, un objet fruste, sans valeur pour les collecteurs d'impôts, mais dont le poids sur sa poitrine l'avait maintenu sain d'esprit pendant quarante ans de guerre.
Il l'ouvrit. À l'intérieur ne se trouvaient ni portrait, ni relique sacrée, mais une pincée de terre brune, sèche, craquelée. C'était la terre d'une province lointaine, d'une ferme dont il ne se rappelait plus le nom, d'un monde qui n'était plus qu'une scorie froide depuis longtemps.
Il plongea ses doigts dans la poussière. Elle était granuleuse, réelle. Elle sentait la pluie sur le calcaire, l'humus des forêts de chênes, le travail des bœufs sous le joug. C'était la seule chose que l'Empire n'avait pas réussi à transformer en cristal ou en métal.
Soudain, une secousse plus violente que les autres déchira la coque de la nef. L'air s'échappa dans un sifflement de serpent, emportant avec lui les derniers lambeaux de chaleur. Valerius ne chercha pas son casque. Il ne chercha pas à lutter. Il ouvrit simplement la paume de sa main.
La terre de son enfance s'éleva dans l'air raréfié. Les petits grains de poussière, portés par le souffle du vide, se mirent à flotter, tourbillonnant autour de lui comme une constellation miniature. Chaque grain reflétait l'éclat mourant des nébuleuses, transformant cette poignée de boue en une galaxie de souvenirs.
Valerius observa la terre s'éparpiller. Il vit un grain se poser sur son gant de cuir usé, un autre dériver vers les étoiles. Il n'y avait plus de Rome. Plus de Sénat. Plus de légions. Il n'y avait que ce vieil homme et sa terre, retournant au grand silence d'où tout était venu.
Le froid l'enveloppa, une étreinte de marbre et de givre. Ses poumons brûlaient, mais ses yeux restaient fixés sur la danse des particules brunes. Elles semblaient tracer des chemins invisibles dans le vide, des routes que les futurs navigateurs ne connaîtraient jamais.
Le Colisée finit par céder totalement. Dans un ultime spasme de géométrie brisée, la méga-structure s'effondra sur la singularité. Une onde de vide absolu se propagea, effaçant le bruit, la lumière, et jusqu'à la sensation du temps.
Valerius ferma les yeux. La dernière chose qu'il sentit fut la rugosité d'un grain de terre contre son pouce, une petite aspérité, une imperfection sublime dans cet univers de perfection glacée. Puis, le silence de Rome devint le silence des astres.