Balles de Suie sous un Ciel Brûlant

Par Sarah BernWestern

Le soleil du Kansas n'était pas un astre, mais une enclume chauffée à blanc, martelant l’immensité d’une plaine où la vie semblait avoir été biffée d'un trait de plume rageur. En ce mois d'août 1871, l'air n’était qu'une nappe de soufre immobile, un linceul invisible pesant sur les hautes herbes rou...

Les Moissonneurs de Dents

Le soleil du Kansas n'était pas un astre, mais une enclume chauffée à blanc, martelant l’immensité d’une plaine où la vie semblait avoir été biffée d'un trait de plume rageur. En ce mois d'août 1871, l'air n’était qu'une nappe de soufre immobile, un linceul invisible pesant sur les hautes herbes roussies qui craquaient sous le pas comme du verre brisé. Silas Vane enfonça sa bêche dans le flanc d’une butte herbeuse, un tumulus anonyme que la prairie avait tenté d’avaler en vain. Le fer heurta quelque chose de plus résistant qu’une racine : le bois pourri d’un cercueil de fortune ou, plus probablement, l’os d’un homme qui n’avait pas eu le loisir de s’offrir quatre planches. Silas ne s’arrêta pas. Il ne s’essuyait pas le front. La sueur traçait des sillons de boue grise sur son visage, une cartographie de la fatigue gravée dans une peau tannée par dix ans de bivouacs et de déroutes. Il creusait avec une précision de fossoyeur maniaque. Ici, près des méandres de la Pottawatomie, la terre gardait encore le goût métallique des escarmouches de 1856, ce « Bleeding Kansas » où les voisins s’égorgeaient pour un verset de la Bible ou une ligne de loi. Mais Silas ne cherchait pas de l’histoire. Il cherchait de la monnaie. Lorsqu’il dégagea enfin le crâne, celui-ci apparut comme une lune de craie souillée par le limon. C’était un jeune homme, à en juger par la dentition presque intacte. Silas s’agenouilla, l’odeur d’humus et de putréfaction ancienne lui montant aux narines — un parfum de caveau qu’il préférait à celui des villes. De sa poche de redingote, il tira une pince de maréchal-ferrant, de petites tenailles de précision dont les mors étaient polis par l’usage. Le crissement de l’acier contre l’émail résonna dans le silence oppressant de la plaine. Une incisive. Puis une molaire, couronnée d’un or pâle, presque terne sous cette lumière crue. Silas examina la pépite. Elle était petite, mais elle représentait deux jours de haricots et de tabac à chiquer. Il la fit rouler au creux de sa paume calleuse avant de la jeter dans une petite bourse en peau de daim. — Dors maintenant, soldat, murmura-t-il d'une voix qui n'était plus qu'un froissement de parchemin. Il ne prit pas la peine de reboucher le trou. Le vent s’en chargerait. Les loups aussi. Silas se redressa, sa silhouette de saule calciné découpant l’horizon. C’est alors qu’il le vit. À trois milles au nord, là où la piste des convois coupait le territoire, une colonne de fumée noire montait, droite et rigide, comme un clou planté dans le bleu délavé du ciel. Une fumée trop grasse pour être un simple feu de camp. C’était de la toile, du cuir et de la graisse de moyeu qui brûlaient. Silas siffla son cheval, un hongre à la robe couleur de cendre qui semblait n’avoir que la peau sur les os, et grimpa en selle. Son flanc gauche le brûla — la vieille marque au fer rouge, le « D » des déserteurs, lui rappelant sa propre trahison à chaque mouvement brusque. Il engagea sa monture au trot, évitant les cuvettes où la poussière s'accumulait comme de la farine. À mesure qu'il approchait, l'odeur changea. Le parfum sucré des herbes sèches fut dévoré par la puanteur de la charogne fraîche et du pétrole. Ce n'était pas une bataille. C'était une exécution géométrique. Trois chariots de colons méthodistes gisaient là, renversés comme des jouets brisés. Les bâches de percali, autrefois blanches comme des ailes d'ange, n'étaient plus que des lambeaux carbonisés flottant au gré d'une brise fétide. Silas mit pied à terre, le pommeau de son revolver LeMat bien calé sous la paume. Ses bottes écrasèrent un chapelet de bois dont les grains avaient éclaté sous la chaleur. Les corps étaient éparpillés selon une logique de panique. Des hommes en chemise de coton grossier, le visage enfoui dans la poussière, le dos criblé de plomb de chasse. Les assaillants n'avaient pas gaspillé de balles de fusil de précision ; ils avaient tiré à bout portant, avec la désinvolture de ceux qui nettoient une vermine. Silas s'arrêta devant un cadavre de femme. Elle serrait encore contre elle une Bible dont la reliure en cuir avait fondu. Ses yeux, fixés sur l'immensité vide, semblaient interroger un Dieu qui avait manifestement tourné le regard ailleurs. Ses oreilles avaient été tranchées. Pour les boucles d’argent, sans doute. — Des amateurs, grogna Silas. Des chiens de spéculateurs. Il reconnut la signature. Les milices des compagnies foncières ne prenaient pas de scalps — trop sauvage pour les investisseurs de l'Est — mais elles laissaient derrière elles un vide net, une terre prête pour le cadastre, une terre lavée de tout titre de propriété par le sang. Il commença son inspection, non par compassion, mais par habitude. Il y avait toujours quelque chose à glaner après un massacre. Une flasque de whisky, de la poudre sèche, ou peut-être une montre oubliée par des pillards trop pressés. Il s'approcha du chariot de tête, celui qui brûlait encore doucement. L'essieu était brisé. Sous la caisse, une ombre bougea. Silas se figea, le pouce armant le chien de son revolver. Le clic métallique parut aussi fort qu'un coup de canon dans le silence de mort. — Sors de là, ou je brûle ce qui reste de cette carcasse, lança-t-il, la voix dénuée d'émotion. Rien. Juste le crépitement du bois de chêne. Il se baissa, le genou dans la poussière grise. Sous le plancher carbonisé, entre deux coffres à outils fracassés, il vit une paire d'yeux. Ils étaient immenses, d'un brun de terre mouillée, dépourvus de larmes. Un visage de poupée de porcelaine écaillée par la suie apparut. Une enfant. Sept ans, peut-être moins. Elle portait une robe de percale bleue, désormais maculée de sang séché et de cendre, rendant le tissu rigide comme une armure de deuil. Elle ne tremblait pas. Elle regardait Silas avec une intensité qui le mit mal à l'aise, une lucidité de condamnée qui n’attendait plus la grâce. — Ils sont partis, dit Silas en abaissant son arme, sans pour autant la rengainer. Ta famille est au ciel, si on en croit leurs bouquins. Toi, t'es encore dans la poussière. Il lui tendit une main noire de terre de cimetière. L'enfant ne bougea pas. Elle fixait la main de Silas, puis remonta son regard vers la balafre qui lui barrait le visage. Elle semblait lire en lui comme dans les entrailles d’une bête ouverte. — Je ne suis pas un pasteur, gamine. Et je n'ai pas de pain pour les bouches inutiles. Sors de là. Elle rampa lentement. Ses mouvements étaient fluides, presque animaux. Une fois hors de l’ombre du chariot, elle se redressa. Elle était minuscule face à l’immensité dévorante du Kansas. Silas remarqua qu’elle tenait quelque chose dans sa main gauche : un petit morceau de plomb, une balle écrasée qu'elle avait dû ramasser dans le sang d'un des siens. Elle ne dit pas un mot. Ses lèvres étaient scellées par un silence qui n'était pas de la peur, mais une abdication de la parole devant l'horreur. Silas scruta l'horizon. Vers l'Est, la poussière commençait à se soulever de nouveau. Ce n'était pas le vent. C'était une troupe. Le Marshall Thorne et ses chiens, ou les miliciens revenant finir le travail. Le soleil déclinait, jetant des ombres interminables qui ressemblaient à des doigts noirs cherchant à saisir la plaine. — Ils vont revenir, dit Silas, plus pour lui-même que pour elle. Et s'ils te trouvent, ils feront de toi une preuve qu'il faudra enterrer. L'enfant fit un pas vers lui. Elle ne demanda rien. Elle se contenta de se placer dans son ombre, là où la chaleur était un peu moins cuisante. Silas jura entre ses dents. Sa main droite, celle qui avait arraché les dents d'un mort quelques heures plus tôt, tremblait imperceptiblement. Il n'avait jamais été un sauveur. Il était le charognard, celui qui passe après la fin de l'histoire pour ramasser les miettes. Mais dans le regard de cette gamine, il vit un reflet de sa propre damnation. Elle était le témoin muet d'un monde qui s'effondrait sous le poids du fer et de la cupidité. — Monte, ordonna-t-il en désignant son cheval. Il la saisit par la taille. Elle était légère comme une poignée de paille sèche. Il la hissa devant lui sur la selle de cuir usé. Elle se cala contre lui, son petit corps dégageant une odeur de lavande fanée et de fumée de soufre. — Ne fais pas de bruit. Si tu cries, je t'abandonne aux loups. Tu m'entends ? Elle ne répondit pas. Elle serra simplement ses petits doigts sur la corne de la selle. Silas lança son hongre au galop, fuyant les ruines fumantes du convoi. Derrière eux, le ciel passait du bleu au violet sanglant, un brasier céleste qui semblait vouloir consumer le monde entier. Silas Vane, le pilleur de tombes, s'enfonçait dans la nuit du Kansas avec une enfant muette pour seul bagage, conscient que chaque foulée de son cheval le rapprochait un peu plus d'une potence ou d'un abîme. Mais pour la première fois depuis Lawrence, depuis les incendies et les cris, il ne fuyait pas seulement ses propres fantômes. Il emportait l'un d'eux avec lui. Sous leurs pieds, la terre du Kansas, gorgée de sang et de promesses trahies, ne rendait aucun son. Les rails du chemin de fer, encore invisibles au loin, commençaient déjà à faire vibrer l'air d'une plainte métallique, le chant funèbre d'une ère qui s'éteignait dans la suie.

L'Héritage des Cendres

L’aube sur le Kansas n’était pas une promesse, mais une dénonciation. Elle rampait sur l’horizon avec la couleur livide d’une lèvre battue, révélant l’immensité chauve d’une terre où l’herbe à bison, rousse et sèche, semblait attendre l’étincelle finale. Silas Vane n’avait pas fermé l’œil. Il était assis sur un affleurement de calcaire, sa redingote de laine grise — un vestige des irréguliers de Quantrill dont les ourlets s'effilochaient comme des souvenirs honteux — rejetée sur ses épaules. À ses pieds, le hongre, une bête à la robe couleur de boue séchée, soufflait bruyamment, les naseaux encroûtés de poussière saline. L’enfant était là, à dix pas de lui. Elle ne dormait pas non plus. Elle était accroupie, une petite silhouette d’ombre vêtue d’une percaline bleue dont les fleurs imprimées disparaissaient sous les traînées de suie et les taches de sang séché — le sang des siens, transformé en une croûte noire et cassante. Elle ne pleurait pas. Les larmes, dans ce pays, étaient un luxe que l’évaporation punissait instantanément. Elle fixait Silas avec une intensité de rapace, ses doigts griffant mécaniquement la terre meuble. Silas cracha un filet de chique sombre. Le goût du tabac amer ne parvenait pas à masquer l'odeur de la gamine : un mélange de lavande rance, d'urine de peur et de ce parfum métallique propre aux charniers frais. — Tu ne trouveras rien à manger dans cette poussière, dit-il d'une voix qui grattait comme du papier de verre. Et moi, je n'ai pas de pain pour les bouches inutiles. Il se leva, ses articulations craquant sous le poids de quarante années de trahisons et de bivouacs précaires. Il s’approcha de son cheval, vérifia la sangle de la selle de cavalerie McClellan. Il avait l’intention de partir seul. L’enfant était un boulet, un témoin, une condamnation ambulante. Dans ce territoire où le général Sheridan prônait l’extermination pour faire place au progrès, une gamine muette ne pesait pas plus qu’une poignée de vent. Il monta en selle, les étriers de fer tintent sourdement. Il ne regarda pas derrière lui. Il lança le hongre au pas de charge vers l’ouest, là où les collines de silex commençaient à onduler comme les muscles d’une bête endormie. Il parcourut deux milles. Le soleil, désormais une pièce d'or chauffée au rouge, brûlait sa nuque. Puis, un pressentiment — cette vieille démangeaison à la base du crâne qui l’avait sauvé à Lawrence lorsque les balles de l'Union déchiraient l'air — le fit pivoter. Elle était là. À cinq cents yards en arrière, un point minuscule, une tache bleue obstinée dans l’immensité ocre. Elle courait, ses petites jambes battant la mesure d'une survie désespérée. Elle ne l'appelait pas. Elle se contentait de le suivre, avec cette résilience sauvage des coyotes blessés qui refusent de crever dans l'ombre. Silas jura, un blasphème étouffé par la poussière. Il arrêta sa monture. Lorsqu'elle arriva à sa hauteur, elle s'effondra, les poumons sifflants, mais ses mains se refermèrent immédiatement sur la botte de Silas. Ses ongles s’enfoncèrent dans le cuir craquelé avec une force de noyée. Il y avait dans son regard, non pas de la supplication, mais une exigence nihiliste. Elle savait qu’en dehors de lui, il n’y avait que les loups et les spéculateurs. — Espèce de petite vermine, grinça-t-il. Tu veux ta part de damnation ? Soit. Il la hissa d’un geste brusque, la calant devant lui. Ses mains étaient brûlantes de fièvre. Il ouvrit la besace de cuir qu’il avait arrachée au chariot de tête avant que les flammes ne dévorent tout. Jusqu'ici, il n’y avait cherché que de l’or ou de l’eau-de-vie. Mais sous un empilement de bibles de poche et de linge de corps en linsey-woolsey, ses doigts rencontrèrent le froid d'un étui en fer-blanc. Il l'ouvrit. À l'intérieur, pas de pièces, mais des documents officiels, scellés à la cire rouge, l’emblème de la *General Land Office*. Silas déploya le parchemin. Ses yeux, habitués à déchiffrer les cartes d'état-major et les visages des morts, parcoururent les lignes calligraphiées. C’était un acte de propriété pour une concession bordant le tracé prévu de l'Atchison, Topeka and Santa Fe Railway. Mais ce n'était pas le nom des colons méthodistes qui y figurait. Le document portait le tampon de la *Wichita Land & Cattle Co.*, une officine de prête-noms pour les barons du fer qui dévoraient la prairie. En bas, une mention manuscrite, datée de trois jours à peine : « Terrain libéré de toute entrave. Procédure de nettoyage finalisée le 12 juin 1871. » Le massacre n'était pas l'œuvre de pillards opportunistes. C'était un acte de chirurgie foncière. Le sang des dévots avait servi d'encre pour signer l'expansion du rail. Silas sentit un frisson courir le long de sa cicatrice. Il connaissait ce genre de jeu. Il en avait été l'instrument pendant la guerre, brûlant les fermes pour affamer l'ennemi. Mais ici, la guerre ne portait plus d'uniforme ; elle portait le costume de drap fin et l'haleine de la spéculation. — Ils ne voulaient pas vos âmes, petite, murmura-t-il en rangeant le document dans sa redingote. Ils voulaient le passage du charbon. Soudain, le hongre dressa les oreilles, les muscles de son encolure se tendant comme des cordes de piano. Silas sortit sa longue-vue en cuivre terni. Il balaya l'horizon est, là d'où ils venaient. La chaleur faisait onduler l'air, créant des mirages de lacs d'argent sur le sol calciné. Mais à travers le flou thermique, il vit une silhouette. Noire. Longiligne. Une silhouette qui ne chevauchait pas comme un homme de la frontière, mais avec une rectitude d'automate. L'éclat d'un verre optique brilla brièvement sous le soleil — le reflet d'un lorgnon ou d'une lunette de visée. — Thorne, souffla Silas. Il reconnut cette manière d'occuper l'espace, cette arrogance tranquille du prédateur légaliste. Le Marshall Elias Thorne était sur leur piste. Silas l'imaginait sans peine, ajustant son col en celluloïd malgré la fournaise, ses yeux vitreux cherchant à percer le voile de son glaucome naissant, une fiole de laudanum logée dans la poche de son gilet comme une seconde âme. Thorne ne cherchait pas la justice ; il cherchait l'ordre, cet ordre géométrique où chaque homme devait être soit à sa place dans le rang, soit au bout d'une corde. Le Marshall n’était qu'à deux milles. Un point noir sur une mer d'or brûlé. Silas sentit la gamine se raidir contre son torse. Elle avait vu, elle aussi. Elle ne tremblait pas, mais ses petits doigts se crispèrent sur le pommeau de la selle. — Il sent la mort, n’est-ce pas ? dit Silas pour lui-même. Il la sent mieux que les charognards. Il n'y avait nulle part où se cacher. La prairie était un billard immense où Dieu avait oublié de placer les bandes. Silas savait que s'il continuait plein ouest, Thorne finitait par les lasser, les épuisant jusqu'à ce que le hongre s'effondre. Il lui fallait un terrain accidenté, un endroit où le fer et la suie se mélangeaient à la terre. Il bifurqua vers le nord-ouest, en direction de la ligne de partage des eaux de la Smoky Hill River, là où les canyons de grès offraient des replis de terrain et où les chantiers mobiles du chemin de fer commençaient à grignoter la roche. C’était un pays de dynamiteurs, d’Irlandais ivres et de poussière noire. Un endroit où un homme sans passé et une enfant sans nom pourraient peut-être se fondre dans le vacarme du progrès. — Accroche-toi, l'Ombre, ordonna-t-il en éperonnant sa monture. Le hongre s'élança au galop, soulevant un panache de poussière qui s'étira derrière eux comme un linceul gris. Silas ne regarda plus en arrière, mais il sentait, au fond de ses poches, le poids mort de l'acte de propriété et, sur sa nuque, le regard invisible et glacé de Thorne. Le ciel, au-dessus d'eux, commençait à se charger de nuages de soufre, des cumulus lourds d'un orage qui ne viendrait jamais rafraîchir la terre, mais qui ne ferait que l'étouffer davantage sous un dôme de plomb chaud. Dans le lointain, un sifflement strident déchira le silence : le premier train d'essai de la saison, une bête de fer crachant une fumée grasse, annonçant que l'ancien monde était déjà mort et que les cendres dont ils étaient couverts n'étaient que le début de l'incendie.

La Morsure du Laudanum

La fiole de cristal, aux arêtes émoussées par le frottement incessant contre le satin de sa poche de gilet, tinta contre ses dents comme un glas de verre. Elias Thorne renversa la tête, laissant le liquide ambré — un miel de pavot noir et d’alcool rectifié — couler au fond de sa gorge. L’amertume était une vieille compagne, une morsure familière qui, en quelques battements de cœur, déliait les nœuds d’acier enserrant ses globes oculaires. Le monde, jusqu’alors réduit à un tunnel de brume laiteuse et de silhouettes déformées par le halo du glaucome, retrouva une netteté factice. Le ciel du Kansas, d’un bleu de cobalt si intense qu’il en devenait insultant, se stabilisa au-dessus des herbes sèches. Mais ce n’était qu’un répit. Thorne le savait. Chaque dose de laudanum était un pacte avec l’obscurité, une extension de bail pour une vision qui, bientôt, se refermerait comme le diaphragme d’un appareil photographique oublié dans le noir. — Marshall ? La voix était un râle, un gargouillis de poumons noyés dans leur propre sang. Thorne rangea la fiole d’un geste précis, ajusta les revers de sa redingote Brooks Brothers — un drap noir si fin que la poussière de la piste semblait n’y trouver aucune prise — et posa son regard sur l’homme étendu à ses pieds. C’était un survivant. Ou ce qu’il en restait. Une carcasse de colon méthodiste, déposée à l’ombre d’un chariot calciné dont les roues, pointées vers le zénith, ressemblaient aux côtes d’un léviathan échoué. L’homme avait le ventre ouvert par une lame de cavalerie ; les mouches bleues, ivres de sucre et de putréfaction, y célébraient déjà une liturgie vrombissante. Thorne s’accroupit, ignorant l’odeur de tripe rance. Il dégageait un parfum discordant d’eau de Cologne à la bergamote, une fragrance de salon de Philadelphie qui flottait au-dessus de ce charnier comme un mensonge élégant. — Votre nom est Ezekiel Miller, n’est-ce pas ? murmura Thorne. Sa voix était un baryton poli, dénué de toute inflexion compassionnelle. Un outil de géomètre. L’homme hocha faiblement la tête. Une écume rosâtre bulle à la commissure de ses lèvres. — Ils… ils ont tout pris. Les titres… les titres de propriété. — Je ne m’intéresse pas au papier, Miller. Le papier est une fiction que les vivants utilisent pour se rassurer. Ce qui m’intéresse, c’est le prédateur qui est passé après la meute. Un homme seul. Une silhouette de saule brûlé. Thorne sortit de sa poche une montre à gousset, pressa le ressort. Le cliquetis mécanique résonna dans le silence oppressant de la plaine. Onze heures quatorze. La chaleur commençait à faire onduler l’horizon, transformant les herbes hautes en une mer de mercure. — Il… il a pris la petite, souffla Miller. Sarah… Il l’a emmenée. — Il ne l’a pas prise, Miller. Il l’a ramassée. Comme on ramasse un rebut de fonderie. Le Marshall se pencha davantage. Le halo revenait déjà, une frange irisée aux bords de son champ de vision. Il devait faire vite. Il posa sa main gantée de cuir de chevreau sur le front brûlant du mourant. Le geste aurait pu passer pour une bénédiction, s’il n’y avait eu cette pression latente, ce rappel que la Loi est un poids avant d’être un bouclier. — Cet homme, Miller. Silas Vane. Il portait une odeur, n’est-ce pas ? Pas celle du sang. Une odeur qui rappelle les chantiers de l’Est. La créosote. La poix. Miller écarquilla les yeux. Ses pupilles se rétractaient, cherchant la lumière que Thorne lui volait en l’ombrageant de sa stature cadavérique. — Oui… La mort… il sentait la mort ancienne. Il creusait… il cherchait l’or dans les bouches. Thorne se redressa, sa silhouette noire se découpant contre le disque blanc du soleil. Un mépris souverain tordit ses lèvres fines. Un déterreur de cadavres. Un charognard de champs de bataille qui, par un caprice de la Providence, se retrouvait dépositaire d’un enfant et d’un acte de propriété convoité par les puissants de ce siècle de fer. — Vous pouvez mourir, Miller. La loi a fini de vous interroger. Thorne s’éloigna sans un regard pour le dernier souffle qui s’échappait du colon dans un sifflement de soufflet percé. Il rejoignit son cheval, un étalon noir à la robe luisante, dont les naseaux frémissaient devant l’odeur du sang. À la selle était arrimé un étui de cuir contenant un fusil Sharps à lunette, une arme de précision capable d’abattre un homme à six cents yards avant même que le bruit de la détonation n’atteigne ses oreilles. Le Marshall monta en selle avec une souplesse de prédateur. Il sentait la morsure du laudanum s’estomper, remplacée par une acidité gastrique qui lui brûlait l’œsophage. Sa vision se brouillait à nouveau, les bords du monde s’effilochaient comme une tapisserie mangée par les mites. Il tourna la tête vers le nord-ouest, là où la Smoky Hill River serpentait dans les replis du grès. Il ne voyait plus les détails des rochers, mais il percevait la structure du paysage : une géométrie de chaos qu’il se devait de rectifier. Le vent lui apporta une effluve lointaine, presque imperceptible pour un homme commun, mais exacerbée chez lui par la perte de son sens principal. Une pointe chimique, grasse, âcre. La créosote. Silas Vane ne fuyait pas seulement vers les canyons. Il fuyait vers le bruit, vers les dynamiteurs et les rails de l’Union Pacific. Il cherchait à noyer son odeur de fossoyeur dans la suie industrielle du progrès. — Vous ne vous cachez pas dans le vacarme, Vane, murmura-t-il pour lui-même, ses yeux fixant un point invisible dans le lointain. Vous ne faites que souligner le silence de votre crime. Thorne éperonna sa monture. Le cheval s’élança dans un galop cadencé, martelant la terre craquelée. Derrière lui, le Marshall laissait une traînée de poussière fine, une écriture grise sur le sol ocre, comme si la Loi elle-même dessinait le linceul de ceux qu’elle poursuivait. Il traversa ce qui restait du convoi. Des cadavres gisaient dans des postures de marionnettes brisées, les yeux mangés par les corbeaux. Thorne ne les voyait plus que comme des taches sombres, des obstacles à la ligne droite de sa volonté. Il s'en fichait. Pour lui, ces gens étaient déjà des fantômes avant que les balles ne les touchent ; ils étaient les scories d’une expansion qu’il servait sans l’aimer. Au bout de quelques miles, il s’arrêta net au bord d’une crête. En contrebas, la rivière brillait comme une lame de rasoir oubliée dans l’herbe. Plus loin, des colonnes de fumée noire s’élevaient, rigides, vers le ciel de soufre. Les chantiers mobiles. Le rail. La cicatrice de fer qui découpait le continent. Thorne porta la main à son gilet. Ses doigts tremblaient légèrement. Le manque. La fiole était presque vide. Il ne lui restait de quoi tenir que deux jours, trois au plus, avant que l’obscurité totale ne l’engloutisse, ou que le sevrage ne transforme ses nerfs en fils de fer barbelé chauffés au rouge. Il sortit une petite boîte en argent, y préleva une pincée de tabac imprégné d’opium et la plaça sous sa langue. La brûlure fut immédiate, une décharge électrique qui remonta jusqu’à son cerveau. Le paysage reprit ses teintes de cuivre et de cendre. Il vit alors, au loin, un panache de poussière plus ténu que les autres. Un seul cavalier. Un hongre qui peinait, portant un homme et un petit paquet sombre. — Je vous vois, Vane, souffla Thorne, et pour la première fois, un sourire mince, dépourvu de joie, fendit son visage de statue. Je vous vois avec les yeux de Dieu, et Dieu est un juge aveugle. Il relâcha les rênes. L’étalon plongea dans la pente, soulevant des nuées de sauterelles qui venaient s’écraser contre le drap noir du Marshall. Thorne ne clignait pas des paupières, malgré la poussière qui s’engouffrait sous ses globes malades. Il n’avait plus besoin de voir le chemin. Il n’avait qu’à suivre l’odeur de la fin des temps qui émanait de l’homme qu’il traquait, cette puanteur de créosote et de péché qui, sous le ciel brûlant du Kansas, était la seule boussole qui vaille. L'orage grondait enfin dans le lointain, un roulement de tonnerre sec qui ne promettait aucune pluie, juste plus de chaleur, plus de suie, et le fracas imminent du fer contre le fer. Thorne s’enfonça dans la fournaise, silhouette de jais dans un monde de poussière, emportant avec lui le poids d’une justice qui ressemblait de plus en plus à une exécution.

Mud-Creek : La Ville de Poix

L’horizon n’était plus qu’une suture mal cousue entre le soufre du ciel et l’ocre de la terre. Mud-Creek apparut au détour d’une ravine, non pas comme une cité, mais comme une suppuration du paysage. C’était une ville-champignon, l’une de ces excroissances nées de la progression maniaque du Kansas Pacific Railway, un agglomérat de tentes en toile de voile raidies par la crasse et de bâtisses en pin vert qui pleuraient encore leur résine. L’air y était saturé de l’odeur de la créosote, ce parfum âcre qui imprégnait les traverses de chemin de fer, mêlé aux effluves de suif rance et de crottin séché. Silas Vane tira sur les rênes de sa haridelle. La bête, dont les flancs battaient comme un soufflet percé, s’arrêta dans un nuage de poussière fine, presque impalpable, qui collait aux visages comme une sueur solide. Derrière lui, sur le troussequin, l’Ombre restait immobile, ses petites mains agrippées à la redingote de Silas, si frêles qu’on aurait dit des pattes de passereau prises dans une toile d’araignée. — On ne reste pas, murmura Silas, la voix éraillée par des lieues de silence. On prend le plomb, le sel, et on s’arrache de ce cloaque. L’enfant ne répondit pas. Elle ne répondait jamais. Elle se contentait de fixer le chaos de Mud-Creek avec ses yeux de verre sombre, des yeux qui semblaient avoir déjà tout brûlé à l’intérieur. Ils s’engagèrent dans l’artère principale, une saignée de boue noire pétrifiée par la chaleur que les locaux appelaient la « Main ». Des hommes aux visages mangés par la barbe et la petite vérole s’arrêtaient pour les regarder passer. C’étaient des « gandy dancers », des poseurs de rails, des parieurs, des parias dont les rêves s’étaient fracassés contre l’enclume de l’Ouest. Le vacarme était incessant : le martèlement lointain des marteaux-pilons, le sifflement d’une locomotive de manœuvre rejetant son fiel de vapeur blanche, et le brouhaha des saloons qui crachaient des accords de piano désaccordés. Silas s’arrêta devant une échoppe dont l’enseigne, une planche de cèdre fendue, portait l’inscription : *« Grew & Son – Dry Goods & Assaying »*. Il mit pied à terre, ses bottes de cuir craquelé s’enfonçant dans la croûte de poussière. Il aida l’enfant à descendre. Elle resta dans son ombre, minuscule silhouette en percaline grise, tandis qu’il poussait la porte battante. À l’intérieur, l’ombre était une bénédiction moite. L’air sentait le café vert, le tabac de Virginie et le métal froid. Derrière un comptoir de chêne marqué par les ronds de bouteilles, un homme au crâne poli comme un galet et aux lunettes d’acier examinait une balance de précision. — Je n’achète plus de peaux de bison, lança l’homme sans lever les yeux. Trop de mites, pas assez de profit. — Je ne vends pas de fourrures, répondit Silas. Il posa sur le comptoir une petite bourse en peau de daim. Le bruit qu’elle fit en retombant était mat, pesant. Grew leva les yeux, ses pupilles dilatées par la pénombre. Il ouvrit le cordon de cuir et déversa le contenu sur le velours noir du plateau de pesée. Une douzaine de couronnes dentaires, arrachées à la pince, certaines encore tachées d’un sang noirci, fossilisé. De l’or de vingt-quatre carats, récupéré dans les charniers de Wilson’s Creek et les fosses communes des escarmouches sans nom. — De l’or de cimetière, grinça le marchand en approchant une loupe de son œil. C’est du travail de charognard, Vane. Je reconnais ta manière. Tu as toujours aimé fouiller dans la gueule des morts. — L’argent n’a pas d’odeur, Grew. Pas même celle de la tombe. Donne-moi trois boîtes de .44, un sac de farine, du sel et de la viande séchée. Et une couverture neuve. Celle-là est pleine de poux de guerre. Le marchand pesa les trophées en silence. Le fléau de la balance oscillait comme un pendule de condamné. — Tu es généreux aujourd’hui, Silas. Ou pressé. Il y a un avis de recherche qui circule. On parle d’un Marshall avec des yeux de spectre qui remonte la piste depuis Topeka. Silas ne cilla pas. Il sentit seulement une tension familière courir le long de sa colonne vertébrale, comme si le fer rouge de sa désertion s’était remis à chauffer. — Le Marshall peut attendre. Prépare le sac. Alors que Grew s’affairait dans l’arrière-boutique, Silas sentit un courant d’air froid. La porte s’était ouverte. Trois hommes entrèrent. Ils portaient les manteaux de toile cirée typiques des régulateurs de la compagnie foncière, des hommes dont le métier consistait à « nettoyer » les titres de propriété à coups de Winchester. Le meneur, un colosse à la mâchoire prognathe nommé Caleb, s’arrêta net en voyant la petite fille assise sur un baril de saumure. Il y eut un silence, épais comme de la poix. Caleb sortit un cure-dent de sa bouche, le fit rouler entre ses lèvres gercées, et fixa Silas. — Dis-moi, l’ami. C’est une drôle de marchandise que tu trimballes là. On dirait bien l’une des brebis égarées du convoi des méthodistes. Ceux qui ont eu l’impolitesse de mourir sur des terres qui ne leur appartenaient plus. Silas ne bougea pas une main vers son holster. Il resta immobile, les bras ballants, mais ses doigts se recourbèrent légèrement. — C’est une enfant, c’est tout. Elle ne parle pas. Elle n’a rien vu. Caleb eut un rire gras qui sentait le genièvre. — Ce n’est pas ce que dit le papier. La gamine est l’unique héritière de la parcelle 42. Un joli carré de prairie où le chemin de fer a prévu d’installer son dépôt de charbon. Elle vaut plus cher que ton sac de couronnes d’or, charognard. Beaucoup plus cher. Le colosse fit un pas vers l’enfant. L’Ombre ne recula pas. Elle se contenta de lever ses yeux vides vers lui, une petite poupée de chiffon face à un prédateur. La violence ne fut pas une explosion, mais une transition fluide. Silas n’était plus un homme brisé, il était redevenu l’irrégulier du Missouri, la lame noire de la guérilla. Avant que Caleb n’ait pu poser une main sur l’épaule de la petite, Silas saisit un flacon de vitriol sur l’étagère derrière lui et l’écrasa sur le comptoir. Le verre vola en éclats, mais Silas gardait le goulot brisé, une rose de cristal tranchante comme un rasoir. D’un mouvement de hanche, il dégaina son Colt Navy 1851 — un vieux modèle à percussion, mais entretenu avec une dévotion religieuse — et logea une balle dans le genou du deuxième homme avant même que celui-ci ne sorte son arme. Le fracas de la détonation, confiné entre les murs de bois, fut assourdissant. Caleb recula, cherchant son revolver, mais Silas était déjà sur lui. Il ne tira pas. Il utilisa la crosse de son arme comme une masse, percutant la tempe du colosse avec un bruit sec d’os craqué. Caleb s’effondra dans un amoncellement de boîtes de conserve, son sang rouge vif maculant les étiquettes de pêches au sirop. Le troisième homme, un gamin à peine sorti de l’adolescence, resta figé, les mains en l’air, tremblant comme une feuille de tremble dans un orage de novembre. — Ramasse tes ordures et sors, ordonna Silas d’une voix d’outre-tombe. Si je te revois, je te découpe pour en faire de l’appât à coyotes. Grew réapparut, un sac de jute à la main, le visage blême. Il déposa les provisions sur le comptoir, évitant de regarder le sang qui serpentait sur son plancher. — Prends ça et tire-toi, Silas. Ils vont revenir. Ils sont vingt à Mud-Creek sous la solde de la Compagnie. Silas empoigna le sac d’une main et la main de l’enfant de l’autre. Il sortit de la boutique sans un regard en arrière. Dehors, la lumière déclinante donnait à la ville des reflets de cuivre oxydé. L’orage que le Marshall Thorne attendait dans le chapitre précédent commençait à peser sur les poitrines. L’air était électrique, chargé d’une menace qui ne venait pas seulement des hommes. Ils remontèrent en selle. Silas sentit le poids de la révélation : l’enfant n’était pas un fardeau fortuit, elle était une clé de terre et de sang. Il n’était plus seulement un déserteur en fuite ; il était devenu le gardien d’un titre de propriété vivant dans un monde qui ne respectait que la loi du feu. Alors qu’ils quittaient Mud-Creek, les premiers éclairs zébrèrent le ciel de jais vers l’est. Silas se retourna une dernière fois. Au loin, à la lisière de la plaine, il crut voir une silhouette noire, immobile sur un cheval blanc de poussière. Un spectre qui ne craignait ni l’orage, ni la nuit. — Accroche-toi, murmura-t-il à l’Ombre. Le galop de la haridelle se perdit dans le premier grondement du tonnerre, tandis que Mud-Creek, avec ses lumières de lanternes à pétrole, ressemblait à une plaie ouverte que la nuit s’apprêtait à dévorer. Silas Vane s’enfonçait dans les ténèbres, conscient que désormais, chaque mille parcouru serait payé au prix du fer, et que le ciel brûlant du Kansas n’offrirait plus aucune ombre, sinon celle de la potence.

Le Doigt du Mort

L’obscurité dans la grange n’était pas un vide, mais une matière épaisse, une suie impalpable qui se déposait sur les poumons. Dehors, le Kansas ne pleuvait pas ; il se vidait de son sang noir. Les éclairs, de grandes balafres de magnésium, déshabillaient par intermittence la carcasse de l’édifice, révélant des chevrons de chêne tordus comme les côtes d’une bête échouée. À chaque détonation du tonnerre, la structure gémissait, le bois travaillant sous la morsure du vent avec un bruit de vieux cuir que l’on déchire. Silas Vane était assis contre un montant de la porte charretière, le dos calé contre le bois vermoulu. Sa redingote, lourde de deux gallons d'eau croupie, pesait sur ses épaules comme une chape de plomb. Il ne bougeait pas. Seule la lueur erratique de sa pipe, dont le tabac mouillé grésillait avec une amertume de goudron, trahissait sa présence. Ses yeux, deux fentes d’agate sombre, surveillaient l'étalon qui s'ébrouait dans un coin, la vapeur s'échappant de ses naseaux dans le froid soudain de l'orage. L’enfant — l’Ombre — s’était recroquevillée dans un tas de foin mangé par les rats. Elle n’avait pas émis un son depuis Mud-Creek. Silas la regardait sans paraître le faire. Elle était une tache plus sombre dans le gris, une présence spectrale qui semblait absorber la lumière plutôt que la refléter. C’est alors qu’il la vit. Elle avait glissé ses petites mains dans les replis de la redingote que Silas avait jetée au sol pour la faire sécher. Ses doigts fins, agiles comme des pattes d’araignée, avaient déniché la bourse de soie. Silas voulut hurler, mais sa gorge était un désert de sel. Le tabac s'éteignit. La petite dénoua le cordon de passementerie effiloché. La bourse était d’un vert émeraude passé, une relique de salon sudiste égarée dans ce charnier à ciel ouvert. Elle renversa le contenu sur la paume de sa main. Dans la lueur d’un éclair qui dura une éternité de seconde, les objets apparurent : trois phalanges desséchées, d'une couleur de parchemin bouilli, les ongles encore fixés par une corne jaunâtre. Les doigts d’un homme de l’Union, coupés net à la jointure. Le silence qui suivit fut plus assourdissant que le tonnerre. Silas sentit le froid de Lawrence remonter le long de sa colonne vertébrale. 21 août 1863. L’odeur n’était plus celle de la pluie, mais celle de la résine de pin qui brûle et de la graisse humaine qui siffle dans les décombres. Il revit Quantrill, le visage mangé par une exaltation christique, ordonner de « tuer tout ce qui porte un pantalon ». Silas se revit, jeune, la main tremblante, brandissant son Bowie au-dessus de cet officier qui suppliait dans la boue de la rue principale. Il n’avait pas voulu la montre en or, ni le cheval. Il avait voulu une preuve. Une preuve que l’horreur était réelle, qu’il y avait participé, qu’il n’était plus l’homme qu’il était le matin même. — Repose ça, murmura-t-il. Sa voix était un râle de gravier. L’enfant ne bougea pas. Elle fixait les restes momifiés avec une curiosité dénuée de dégoût, une familiarité atroce qui glaça Silas. Elle avait vu pire. Elle avait vu le fer des miliciens déchirer le ventre des mères. Elle savait que la chair n’est qu’une enveloppe que l’on déchire pour voir ce qu’il y a dessous : le néant. Elle leva les yeux vers lui. Dans l’obscurité, ses pupilles étaient si dilatées qu’elles semblaient avoir dévoré l’iris. Elle tendit la main, non pour rendre la bourse, mais pour lui montrer quelque chose. Sa propre main. Sur l’avant-bras de la petite, une entaille profonde, reçue sans doute en traversant les fourrés de ronces lors de leur fuite, s’était infectée. La plaie était boursouflée, d’un rouge violacé, exsudant un pus jaunâtre qui luisait faiblement. La fièvre commençait à marquer ses traits, creusant ses joues de porcelaine. Silas se redressa, ses articulations craquant comme du bois mort. Le souvenir de Lawrence reflua, chassé par l’instinct brutal de la survie. Il ne pouvait pas la laisser mourir. Pas encore. Elle était son titre de propriété, sa seule monnaie d’échange contre un destin qu’il n’osait plus nommer. — Viens ici, ordonna-t-il. Il s’approcha d’elle, s’agenouillant dans la paille. Il sortit de sa poche une corne à poudre en laiton, un reliquat de son service dans la cavalerie. Il dévissa le bouchon avec ses dents. L’odeur du soufre et du salpêtre emplit l’espace, une fragrance de champ de bataille qui semblait apaiser Silas. C’était une odeur qu’il comprenait. Il saisit le bras de l’enfant. Elle ne tressaillit pas. Sa peau était brûlante, une étuve sous ses doigts calleux. — Ça va mordre, petite. Plus fort que les chiens de Thorne. Il versa une pincée généreuse de poudre noire directement dans la plaie béante. Le mélange de charbon et de nitrates s’agglutina à l’humidité de l’infection. Silas sortit un briquet à silex de sa poche de gilet. Il regarda l’enfant une dernière fois. Elle le fixait avec une intensité de prédateur, ses doigts serrant toujours la bourse de soie verte. Il frappa le silex. Une gerbe d'étincelles tomba. Un sifflement sec. Puis une fulgurance aveuglante. Le flash de la poudre embrasa la pénombre de la grange, projetant sur les murs des ombres gigantesques et distordues. Une fumée âcre, lourde, monta vers les poutres. L’odeur de la chair grillée remplaça celle de la poussière. L’enfant n’avait pas crié. Elle avait seulement fermé les yeux, sa mâchoire contractée jusqu’à ce que les tendons de son cou ressortent comme des cordes de violon. Une unique larme, épaisse et lente, traça un sillon de propreté sur sa joue barbouillée de suie. Silas rangea sa corne à poudre. Ses mains tremblaient, un spasme incontrôlable qu'il s'efforça de dissimuler en les enfouissant dans ses poches. L'acte de cautérisation avait réveillé en lui une soif ancienne, un besoin de violence qui ne trouvait plus d'exutoire. — Pourquoi tu ne cries pas ? demanda-t-il, presque furieux. Crie, bordel. Dis quelque chose. Elle rouvrit les yeux. Elle fixa la plaie désormais carbonisée, un cratère noir et sec sur sa peau blanche. Lentement, elle ramassa les doigts de l'officier qui avaient roulé dans la paille. Elle les remit un à un dans la bourse de soie avec une précaution de sacristain. Elle resserra le cordon et, d'un geste d'une solennité troublante, elle tendit l'objet à Silas. Lorsqu'il prit la bourse, ses doigts effleurèrent ceux de l'enfant. Le contraste fut un choc électrique : la mort desséchée dans le sac, et cette vie brûlante, féroce, qui battait sous la peau de la petite. — Ils sont à toi, n'est-ce pas ? murmura-t-il, ne sachant plus s'il parlait des doigts ou des péchés qu'ils représentaient. Il rangea le trophée dans sa redingote. L'orage à l'extérieur perdait de sa superbe, le tonnerre s'éloignant vers l'ouest comme un grondement de train fantôme. La pluie était devenue un clapotis monotone sur le toit de bardeaux. Silas retourna s'asseoir contre son montant de bois. Il se sentait vidé, une outre sèche. Il ferma les yeux, mais l'image de la poudre s'enflammant dans la chair restait imprimée sur ses rétines. Il revit le Marshall Thorne, avec ses yeux voilés par le laudanum, arpentant les rues de Mud-Creek. Thorne n'était pas un homme, c'était un principe. La Géométrie contre le Chaos. Et Silas était le chaos personnifié, une erreur dans l'équation de la conquête de l'Ouest. — Dors, dit-il sans ouvrir les yeux. On part avant l'aube. Si la terre est trop grasse, on abandonnera les chevaux et on marchera vers le Kansas Pacific. Le rail ne ment pas, lui. Il va tout droit. L'enfant ne répondit pas. Elle s'allongea dans le foin, son bras blessé replié contre sa poitrine. Silas l'écouta respirer. C'était un son fragile, un rythme irrégulier qui luttait contre le silence de la plaine. Il resta ainsi, une sentinelle de plomb dans une nuit de soufre. Il savait que Thorne n'était pas loin. Il l'imaginait, quelque part dans l'obscurité, versant ses gouttes de laudanum dans un gobelet d'étain, les yeux fixés sur l'horizon, attendant que la lumière revienne pour recommencer à tracer sa ligne droite à travers les méandres de la trahison de Silas. Dans la poche de Silas, les phalanges du mort pesaient un poids absurde. Elles étaient les ancres qui le retenaient au passé, alors que tout, autour de lui, n'était que fuite et dissolution. Le ciel du Kansas, lavé par l'orage, allait bientôt virer au gris de l'acier, puis au rouge de la plaie. Et sous ce ciel, il n'y aurait nulle part où se cacher pour un homme qui portait ses démons dans une bourse de soie. Le silence revint, seulement troublé par le craquement d'une poutre et le soupir de l'enfant qui sombrait enfin dans un sommeil hanté. Silas Vane, l'exhumateur de cadavres, le gardien de l'Ombre, attendit le jour comme on attend le bourreau : avec une lassitude qui ressemblait étrangement à de la paix.

La Géométrie du Gibet

La boue de Mud-Creek n’avait pas de nom dans les registres du cadastre, mais elle possédait une consistance de goudron frais et une odeur de venaison rance qui s’accrochait aux essieux des chariots comme une malédiction. C’était un agglomérat de baraquements en pin vert, suant encore leur résine, jetés à la hâte le long d’une déviation de la Kansas Pacific. Ici, l’air ne circulait pas ; il stagnait, chargé des miasmes de l’abattoir à ciel ouvert et de la fumée âcre des foyers de charbon de terre. Le Marshall Elias Thorne entra dans ce cloaque au zénith, alors qu’un soleil de plomb transformait la plaine environnante en un miroir d’argent brûlé. Il chevauchait un étalon noir dont la robe était mouchetée de sel et de poussière. Thorne ne regardait pas les hommes qui s’écartaient sur son passage ; il regardait le monde à travers un voile de mousseline grise, une cataracte de lumière laiteuse qui transformait les silhouettes en spectres vacillants. Dans sa poche de gilet, le flacon de laudanum cliquetait contre sa montre à gousset, un métronome de verre pour sa douleur sourde. Il s’arrêta devant une structure de madriers qui servait de quai de déchargement et de saloon improvisé. L'enseigne, un morceau de cuir cloué, portait un nom déjà effacé par le vent : *The Iron Way*. — Ezra Pynchon, dit Thorne. Sa voix n’était pas forte, mais elle possédait la sécheresse du bois mort que l’on casse. Un homme sortit de l’ombre du porche. Il était gras, vêtu d’un tablier de cuir de boucher taché de sang ancien et de graisse de machine. Ses yeux fuyants cherchèrent une issue dans la géométrie parfaite des rails qui s'étiraient derrière le Marshall, mais il n'y avait là que le vide. — Marshall, bégaya Pynchon en essuyant ses mains calleuses sur ses hanches. Vous arrivez avec la poussière. On n'attendait personne de la loi avant le passage du convoi de matériel de lundi. Thorne descendit de selle avec une raideur d'automate. Chaque mouvement était un calcul, une lutte contre le vertige qui menaçait de l'engloutir. Il s'approcha de Pynchon jusqu'à ce que l'odeur de la bergamote et du laudanum étouffe les relents de suif du receleur. — Le temps ne m’intéresse pas, Ezra. Ni les convois. Je cherche un homme qui voyage avec une ombre. Un charognard qui porte une redingote de l'Union volée sur un cadavre. Il est passé ici. Il t'a vendu du plomb ou de l'or dentaire contre des chevaux de remonte. Pynchon déglutit. La pomme d'Adam de l'homme dansait sous la peau grasse de son cou. — Je... je vois passer beaucoup de monde, Marshall. C'est le progrès, vous comprenez ? Le rail amène de tout. Des bons, des moins bons. Thorne tendit une main gantée de chevreau noir et saisit le revers du tablier de Pynchon. Il le tira vers lui, obligeant le receleur à plonger son regard dans ses propres yeux vitreux, deux orbes de nacre où la pupille n'était plus qu'une tête d'épingle perdue dans un brouillard d'opium. — Ne me parle pas du progrès, Ezra. Le progrès est une ligne droite tracée dans le sang des imbéciles. Je suis cette ligne. Et sur cette ligne, il n'y a pas de place pour les caches de receleurs. Où est Silas Vane ? — Il... il est parti vers le sud-ouest, lâcha Pynchon dans un souffle fétide. Hier, à la tombée. Il a pris deux mules. Une petite fille était avec lui. Elle ne disait rien. Elle avait des yeux de loup battu. Thorne relâcha sa prise. Il sembla s'intéresser soudainement à la structure du quai, touchant le bois, évaluant la solidité d'une poutre transversale qui surplombait la boue. — Le sud-ouest, répéta Thorne. Vers les territoires indiens. Là où la terre n'est pas encore cadastrée. Là où le chaos persiste. Il se tourna vers ses deux adjoints, des hommes aux visages de cuir tanné, qui attendaient en retrait, la main basse sur leurs holsters. — Préparez la corde, dit-il simplement. Un silence de sépulcre tomba sur Mud-Creek. Les quelques ouvriers du rail et les parieurs qui s'étaient rassemblés s'immobilisèrent, leurs visages figés dans une expression de terreur hébétée. — Marshall ! hurla Pynchon, les bras levés. Je vous ai dit ce que vous vouliez ! Je suis un citoyen ! J'ai payé ma licence pour ce comptoir ! Thorne ne le regardait déjà plus. Il avait sorti son flacon et en versait trois gouttes brunes dans un gobelet d'étain qu'il venait de ramasser sur une table de jeu. Il but le mélange d'un trait, les yeux fermés, savourant l'étreinte glacée de la drogue qui venait apaiser les battements furieux de ses tempes. — La licence, Ezra, n'est pas un sauf-conduit pour la trahison, murmura Thorne sans rouvrir les yeux. Tu as aidé un déserteur. Un homme qui profane les tombes de ceux qui ont bâti cette nation par leur sacrifice. Tu as nourri la bête. En faisant cela, tu es devenu un obstacle à la clarté. Les adjoints s'emparèrent de Pynchon. L'homme se débattit, une masse de viande flasque et hurlante, mais le professionnalisme des hommes de loi était une machine bien huilée. Ils l'entraînèrent vers la poutre que Thorne avait désignée. Un ouvrier, espérant sans doute une indulgence future, apporta une caisse de transport de matériel marquée au pochoir de l'emblème de la *Kansas Pacific*. — Ce n'est pas la justice ! glapit Pynchon, la corde frottant déjà contre son cou graisseux. On a droit à un procès ! Le juge de circuit passe dans un mois ! Thorne s'approcha lentement. La lumière diminuait dans son esprit, mais la silhouette de Pynchon se détachait maintenant avec une netteté cruelle, un point noir dans un univers de grisaille. — Le procès est une cérémonie pour les temps de paix, Ezra. Nous sommes en pleine reconstruction. Et reconstruire signifie d'abord assainir les fondations. Le rail que vous posez ici ne supporte pas les virages. Ma loi non plus. Il fit un signe de tête. L'un des adjoints d'un coup de botte sec, chassa la caisse. Le craquement ne fut pas celui d'une branche, mais celui d'une armature qui cède. Le poids de Pynchon fit gémir la poutre transversale. Ses jambes s'agitèrent dans une danse convulsive, les talons tambourinant un instant contre le bois du quai, avant que le corps ne se fige dans une raideur obscène. Le silence qui suivit fut plus lourd que le bruit de la chute. Thorne resta là, immobile, le visage levé vers le ciel de soufre. Il sentait la chaleur du soleil sur sa peau, mais dans ses yeux, les ombres gagnaient du terrain. Il imaginait Silas Vane, quelque part dans l'immensité de la prairie, emportant avec lui les reliques d'un monde agonisant. Vane était le désordre. Vane était la cicatrice que Thorne devait refermer. — Marshall, dit l'un des adjoints en essuyant la sueur de son front. On part ? Thorne remit son chapeau, ajustant les bords avec une précision maniaque. — On part. Brûlez ce comptoir. — Marshall ? Le feu pourrait se propager aux stocks de traverses de la compagnie... Thorne monta en selle, sa silhouette se fondant déjà dans le halo de lumière qui dévorait l'horizon. — Le feu est un purificateur, dit-il sans se retourner. La compagnie comprendra. On ne bâtit rien de pérenne sur un sol infecté. Alors qu'ils s'éloignaient de Mud-Creek, les premières flammes commençaient à lécher les madriers du quai. Derrière eux, le corps de Pynchon oscillait lentement au bout de sa corde, une boussole de chair indiquant le néant. Le Marshall Elias Thorne ne regardait pas derrière lui. Il suivait la ligne droite, la géométrie impitoyable de sa propre folie, vers le sud-ouest, là où le ciel et la terre se confondaient dans une même brûlure. Dans sa poche, le flacon était presque vide. Mais devant lui, dans la brume laiteuse de sa vision, il voyait enfin la fin du monde. Et c'était une vision d'une beauté terrifiante, un horizon de fer et de cendre où plus rien, absolument rien, ne pourrait plus jamais bouger.

L'Océan de Big Bluestem

L’immensité n’était plus une direction, mais une submersion. Dès que Silas Vane eut quitté l’ornière poudreuse de la piste de Santa Fe pour s’enfoncer vers l’ouest, le monde connu — celui des poteaux télégraphiques et des gares en bois de pin suintant la résine — s’effaça sous une houle de chlorophylle et de silice. Ici, le *Big Bluestem*, cette herbe bleue des grandes prairies, dressait ses tiges rigides à plus de sept pieds de haut, transformant la plaine en un labyrinthe mouvant, un océan végétal où le ciel n’était plus qu’une étroite bande de cobalt incandescent. La chaleur n'était pas un état de l'air ; c'était une masse solide, un linçul de plomb chauffé à blanc qui pesait sur les épaules. Silas avançait, le corps incliné, sa redingote de laine grise accrochant les barbes rugueuses des graminées. Chaque mouvement était une négociation avec la résistance des tiges. À ses côtés, ou plutôt dans son sillage immédiat, l’enfant — l’Ombre — glissait sans un bruit. Elle portait sa robe de percaline délavée comme une seconde peau de poussière, ses petits pieds enserrés dans des bottines de cuir craquelé qui ne semblaient plus toucher le sol. Silas s'arrêta brusquement. Le silence de la prairie n'était jamais absolu : c'était un tissu de stridulations d'orthoptères et de froissements secs. Il se retourna, ses yeux brûlés par le sel de la sueur cherchant le regard de la petite. — Regarde, murmura-t-il. Sa voix, érodée par le tabac et les nuits sans sommeil, n'était qu'un râle de cuir sec. Il désigna du doigt la traînée qu'ils venaient de laisser. Les tiges de bluestem, brisées ou simplement fléchies, indiquaient leur passage comme une flèche pointée vers leurs poitrines. Dans cet univers, la survie n'était pas une question de vitesse, mais de géométrie. Il s'accroupit, ignorant la douleur lancinante dans sa hanche, là où le plomb de l'Union avait jadis labouré sa chair. Il ramassa une poignée de terre, un limon noir et fertile, qu'il frotta entre ses paumes calleuses avant d'en barbouiller le visage de l'enfant. Elle ne cilla pas. Elle acceptait la souillure comme un sacrement. — On ne marche pas contre l'herbe, petite. On se fond en elle. Si tu casses la tige, tu cries ton nom au Marshall. Si tu la courbes sans la rompre, elle se redressera derrière toi comme si Dieu n'avait jamais rien vu. Il lui montra le geste. Un mouvement de côté, le pied glissant parallèlement aux racines, évitant le cœur des touffes. C’était une danse de prédateur, un art appris dans les fourrés du Missouri alors qu’il traquait les fourriers de Jayhawkers. Il s'agissait de devenir un fantôme dans la trame du monde. L'odeur était partout : un parfum entêtant de foin séché, de terre chaude et de cette note métallique, presque électrique, qui précède les orages de fin d'été. Silas sentait l'étui de son Colt Dragoon peser contre sa cuisse, un contrepoids de fer dans un univers de fibres. Il savait que Thorne était derrière. Il imaginait l’élégance funèbre du Marshall, ses narines palpitant sous l’effet du laudanum, cherchant dans l’air la trace de leur décomposition. Thorne ne suivait pas des empreintes ; il suivait une idée du péché. Vers le milieu de l'après-midi, la lumière changea de consistance. Elle devint ambrée, épaisse comme du miel de sarrasin. Les ombres des herbes s'étirèrent, créant des stries noires sur le visage de l'enfant. Ils atteignirent une dépression du terrain, un *wallow* où les bisons s'étaient jadis vautrés. Là, l'herbe était plus courte, piétinée par des siècles de sabots disparus. Silas fit signe de s'arrêter. L'Ombre s'assit d'un coup, ses petites mains posées sur ses genoux. Ses yeux, deux billes d'obsidienne dans un masque de suie, ne quittaient pas le visage de Vane. Il sortit de sa besace un morceau de lard rance et une miche de pain de maïs dure comme de la brique. Il utilisa son couteau de chasse, une lame de Sheffield dont le manche en cerf était poli par l'usage, pour tailler des copeaux de viande qu'il lui tendit. — Mange. Le corps est une chaudière. Si tu ne l'alimentes pas, elle s'éteint au moment où tu as besoin de vapeur. Elle prit la nourriture. Ses mouvements étaient saccadés, précis. Silas l'observait, une étrange amertume lui montant à la gorge. Elle était le produit pur de cette terre de sang ; elle n'avait pas connu le confort des parloirs de l'Est ou la tiédeur des églises. Elle était née dans le fracas des chariots et le sifflement des flèches, et maintenant, elle apprenait la survie auprès d'un charognard qui déterrait les morts pour leurs dents d'or. Soudain, le vent tourna. Un souffle chaud, venu du sud-ouest, fit onduler l'océan de Big Bluestem. Le bruit fut celui d'une immense vague se brisant sur un rivage invisible. Silas se figea, la main sur la crosse de son revolver. Son instinct, affûté par des années de guérilla, lui hurlait que le silence avait changé de texture. À un mille de là, peut-être moins, une colonne de fumée s'élevait, fine et noire. Mud-Creek brûlait. Thorne avait allumé son fanal. — Il ne cherche plus à nous capturer, murmura Silas pour lui-même, ses yeux se réduisant à deux fentes. Il veut purger la plaine. Il regarda la petite. Elle semblait avoir compris. Dans son mutisme, elle possédait une acuité animale que Silas n'avait croisée que chez les éclaireurs pawnees. Elle se leva, ramassant un petit sac de billes de verre — son seul trésor, sauvé du massacre — et le serra contre son cœur. — On va devoir marcher la nuit, dit Silas. L'herbe refroidit, elle devient cassante. Il faudra être plus légère qu'une chouette. Il se releva péniblement, ses articulations craquant comme du bois mort. Il prit le temps de replacer les tiges d'herbe là où ils s'étaient assis, effaçant l'empreinte de leurs corps avec une patience de bénédictin. Il ne restait rien, sinon une légère perturbation dans le balancement naturel des tiges. Alors qu'ils reprenaient leur marche, le soleil commença sa lente agonie derrière l'horizon. Le ciel passa de l'ocre au pourpre, puis à un violet funèbre qui semblait imbiber la prairie. C'était l'heure où les loups de prairie commençaient leurs lamentations, des cris qui déchiraient le velours de l'air. Silas sentit la fatigue l'envahir, une lassitude qui venait de plus loin que ses muscles. C'était la fatigue d'une âme qui avait trop vu de villes brûler et trop de fosses se remplir. Mais chaque fois qu'il baissait les yeux, il voyait la silhouette frêle de l'enfant qui le suivait, imitant son pas, glissant entre les tiges de bluestem avec une grâce spectrale. Elle devenait l'herbe. Elle devenait la nuit. Ils s'enfoncèrent plus profondément dans le territoire non cadastré, là où les cartes de Washington n'étaient que des vœux pieux. Ici, la seule loi était celle de la photosynthèse et de la prédation. Le fer des rails, que Silas imaginait comme une cicatrice de métal quelques milles plus au nord, semblait appartenir à un autre siècle, à une autre planète. Dans l'obscurité grandissante, Silas sortit de sa poche la bourse de soie contenant les trophées de Lawrence. Il sentit les os secs à travers le tissu. C'était son lest, sa part d'ombre. Il faillit la jeter dans l'herbe haute, la laisser disparaître à jamais dans ce labyrinthe vert. Mais sa main se referma sur la soie. On ne se débarrasse pas de ses démons en les jetant dans la prairie ; on les emmène avec soi jusqu'au bout du voyage, pour qu'ils témoignent le moment venu. — On ne s'arrête plus, dit-il, plus pour lui-même que pour elle. L'Ombre hocha la tête. Elle ne craignait pas le noir. Pour elle, le jour était le temps des fusils et des cris. La nuit était un manteau, une protection. Ils devinrent deux points noirs perdus dans une immensité de vagues végétales sous un ciel qui commençait à se piquer d'étoiles froides. Derrière eux, l'incendie de Mud-Creek n'était plus qu'une lueur incertaine, un souvenir de feu dans un monde qui redevenait sauvage. Devant eux, l'Océan de Big Bluestem s'étendait à l'infini, un territoire sans pardon où chaque tige d'herbe était une sentinelle, et chaque souffle de vent, une menace. Silas Vane, le charognard, et l'enfant sans nom continuaient leur dérive vers le néant, prédateurs silencieux dans une prairie qui ne garderait aucune trace de leur passage, sinon le frisson d'une brise là où aucun vent ne soufflait.

Les Serpents de Fer

L’air n’avait plus le goût de l’herbe rase. Il s’était chargé d’une âcreté nouvelle, un mélange de suie grasse, de pin brûlé et de cette odeur métallique, électrique, qui annonce l’orage ou la fin d’un monde. Avant même que l’horizon ne se déchire, Silas l’entendit : un martèlement sourd, cadencé, comme le pouls d’un géant fiévreux caché sous la croûte du Kansas. C’était le chant des *Gandy Dancers*, le rythme des masses de fer s’abattant sur les tirefonds. Ils atteignirent la crête de la colline alors que le soleil, une hostie sanglante, s’enfonçait dans les fumées de houille. En contrebas, la prairie n'était plus. Elle avait été éventrée, scalpée sur des milles. Une balafre de terre ocre, rectiligne et impitoyable, tranchait le vert tendre du Big Bluestem. Sur cette plaie ouverte, le Grand Serpent de Fer étirait ses vertèbres de bois et ses côtes d’acier. — Regarde, murmura Silas, la voix éraillée par la poussière. C’est le progrès. Ça mange la terre et ça recrache de l’argent. L’Ombre ne répondit pas. Ses grands yeux sombres reflétaient l’éclat des brasiers qui ponctuaient le chantier. Des centaines d’hommes, silhouettes de boue et de sueur, s’agitaient dans une chorégraphie de damnés. Il y avait là des Irlandais aux visages rubiconds marqués par la petite vérole, des anciens esclaves dont le dos portait les mêmes stries que le ballast, et des vétérans des deux camps, unis désormais par la seule nécessité de ne pas crever de faim. Le campement de la compagnie ferroviaire s’étalait comme une pustule au bord de la voie. Des tentes en toile de tente grise, noircies par les étincelles des locomotives, des baraquements de planches crues où l’on vendait du poison baptisé whisky et des femmes dont le rire sonnait comme du verre pilé. L’odeur était insoutenable : un relent de latrines à ciel ouvert, de viande de bison avariée et de créosote. Silas resserra sa main sur le canon de son fusil. Ses chevaux étaient à bout de souffle, leurs flancs battants comme des soufflets crevés. Il lui en fallait d'autres. Des bêtes de trait ou des montures de garde, peu importait, tant qu’elles avaient encore du feu dans les jarrets. — Reste près de moi, dit-il à l’enfant. Si ça tourne au vinaigre, tu cours vers le nord. Tu ne te retournes pas. Tu entends ? Le nord, là où les étoiles ne bougent pas. Ils descendirent la pente, se coulant dans les ombres longues que jetaient les piles de traverses empilées. Silas se déplaçait avec la souplesse d’un coyote, chaque muscle de son corps de saule calciné tendu vers une seule direction : les corrals improvisés derrière les écuries de la compagnie. Le chantier était une cacophonie de ferraille et d’imprécations. À la lueur des lampes à huile, des hommes s’escrimaient encore à niveler le remblai. Plus loin, une locomotive de construction, une *4-4-0 American* crachotante, haletait dans un nuage de vapeur rousse, sa cloche de bronze sonnant un glas inutile dans l’immensité. Ils atteignirent le parc aux chevaux. Une dizaine de bêtes, des mustangs massifs et des chevaux de selle marqués du sceau de la compagnie, somnolaient derrière une clôture de cordes. Silas repéra un bai brun à l'encolure puissante. Il s'approcha, le mouvement fluide, la main tendue pour apaiser l'animal. C’est alors que l’odeur du laudanum, ou peut-être celle du tabac bon marché, le frappa. — Tu t'es gouré de pâturage, le charognard. La voix était grasse, chargée de mépris. Un homme sortit de l'ombre d'un wagon de fret. Il portait un plastron de cuir de garde de convoi et un chapeau de feutre déformé. Dans sa main droite, un revolver *Remington* brillait d'un éclat froid. Ils étaient deux. Le second, un colosse au cou de taureau, émergea de l'autre côté, bloquant toute retraite vers la colline. Silas ne bougea pas un cil. Son pouce caressa le chien de son arme, restée dans son étui de selle sur le vieux cheval fatigué qu'il tenait par la bride. — Je ne cherche pas la bagarre, dit Silas, sa voix descendant d'une octave, devenant un grondement sourd. Je veux juste échanger contre de l'or. — On prend l'or et on garde les chevaux, ricana le premier. Et on verra ce qu'on fait de la petite. Elle a l'air propre. Ça changera des traînées du camp. L'insulte n'eut pas le temps de s'éteindre. Silas, avec une vitesse née des embuscades dans les fourrés du Missouri, lâcha la bride et plongea. Il ne chercha pas son arme, trop loin. Il percuta le premier garde à l'estomac, le souffle de l'homme s'échappant dans un hoquet de surprise. Ils roulèrent dans la poussière de houille, une mêlée de membres et de jurons. Le second garde, le colosse, se jeta dans la mêlée. Il ne tira pas, craignant de toucher son partenaire, mais utilisa la crosse de son fusil comme une massue. Le coup frappa l'épaule de Silas. Un craquement sec. Silas hurla, une douleur blanche explosant dans son cerveau. Il lâcha prise. Le colosse le saisit par la gorge. Ses doigts étaient comme des tenailles de forgeron. Il souleva Silas, dont les bottes griffaient inutilement le sol. L'air ne passait plus. Le visage de Silas devint pourpre, les veines de son front saillant sous la peau parcheminée. Sa vue se brouilla. Les lumières du chantier devinrent des trainées de feu filant vers le néant. — Crève, chien de déserteur, grogna l'étrangleur. Silas vit, dans un dernier éclair de conscience, l'autre garde se relever, ramassant son revolver, le visage déformé par la rage. C'était la fin. Une fosse commune sous les rails, anonyme, sans croix ni prière. Soudain, le poids sur sa gorge disparut. Un cri, mais pas un cri humain. Un bruit d'air expulsé violemment, comme un soufflet que l'on crève. Silas s'effondra au sol, aspirant l'air à pleins poumons, ses mains tremblantes massant son cou meurtri. À travers le voile de ses larmes de douleur, il vit l'Ombre. Elle était debout derrière le colosse. Le géant était tombé à genoux, ses mains cherchant désespérément son propre dos. Entre ses omoplates, le manche en bois de cerf du couteau de Silas — celui qu'il utilisait d'ordinaire pour arracher les dents d'or — était planté jusqu'à la garde. Le sang ne coulait pas encore, il imbibait la chemise de flanelle épaisse, formant une tache noire qui s'élargissait avec une rapidité terrifiante. L'enfant ne bougeait pas. Son visage était d'une pâleur de craie, ses yeux immenses, fixes, dénués de toute expression. Elle n'avait pas cillé. Elle avait frappé avec la précision chirurgicale d'un prédateur né de la nécessité. Le premier garde, hébété, leva son arme vers la petite. — Espèce de sale... Silas ne lui laissa pas le temps de finir. Ignorant la douleur de son épaule, il roula sur le côté, saisit le revolver qui était tombé dans la poussière et fit feu. Le coup de tonnerre déchira le vacarme du chantier. La balle de .44 cueillit le garde en plein front, faisant voler son chapeau de feutre dans un nuage de pulpe rouge. L'homme bascula en arrière, mort avant d'avoir touché la terre. Le silence retomba brutalement autour du corral, un silence relatif, découpé par les bruits lointains de la locomotive. Silas se releva avec peine. Son épaule le brûlait comme si on y avait appliqué un fer rouge. Il regarda le colosse qui agonisait dans un râle de gorge, le nez dans la poussière noire. Puis il regarda l'enfant. Elle n'avait pas bougé. Ses mains pendaient le long de son corps, souillées d'une fine éclaboussure de sang. Elle ne tremblait pas. C'était cela le plus terrifiant : son absence totale de séisme intérieur. Le monde l'avait brisée il y a longtemps ; elle ne faisait que rendre la monnaie de sa pièce à l'obscurité. — Viens, dit Silas d'une voix qui n'était plus qu'un souffle. Il s'approcha du cadavre du géant, posa son pied sur l'épaule de l'homme et, d'un coup sec, arracha le couteau de la chair. Le bruit de succion le fit grimacer. Il essuya la lame sur le pantalon du mort et la tendit à l'enfant. Elle ne la prit pas. Elle le regarda, et pour la première fois, Silas vit une fissure dans ce masque de porcelaine. Un abîme de solitude. — Prends-le, ordonna-t-il, plus doucement. C'est à toi, maintenant. On n'a plus le temps pour les regrets. Le fer arrive, et il n'a pas d'âme. Elle finit par saisir le manche, le glissant dans la ceinture de sa robe de percaline avec une gestuelle d'automate. Silas ne perdit pas une seconde de plus. Il trancha les cordes du corral, s'empara de deux des chevaux les plus robustes, des bêtes nerveuses qui sentaient l'odeur du sang et de la poudre. Il hissa l'enfant sur l'un d'eux, monta sur l'autre en étouffant un gémissement de douleur, et éperonna violemment sa monture. Ils jaillirent de l'ombre du campement juste au moment où les premières alertes retentissaient derrière eux. Des cris, des sifflets de vapeur, des coups de feu tirés au hasard dans la nuit. Ils galopèrent vers le nord, s'enfonçant à nouveau dans l'océan d'herbe. Derrière eux, le chantier ferroviaire n'était plus qu'une ligne de feux de bivouac, une constellation terrestre qui marquait la progression de la bête. Sous le ciel de soufre, Silas sentait le poids de la bourse de soie contre sa hanche, et celui du couteau à la ceinture de l'enfant. Ils étaient désormais deux prédateurs, deux spectres fuyant une civilisation qui se construisait sur des cadavres. Le Kansas respirait autour d'eux, un soupir immense et désolé. Les serpents de fer pouvaient bien déchirer la terre, ils ne pourraient jamais combler le vide qui s'était installé dans les yeux de l'Ombre. Silas le savait : on ne guérit pas du premier homme qu'on tue. On apprend juste à vivre avec le froid que cela laisse dans le ventre. Et tandis qu'ils s'enfonçaient dans l'obscurité protectrice, la lune, voilée par les fumées du progrès, ressemblait à une pièce d'argent ternie jetée sur le linceul de la prairie.

Le Crépuscule des Glaucomes

Le flacon de laudanum tinta contre le col d'étain de sa gourde, un tintement cristallin qui résonna dans le crâne d'Elias Thorne comme le glas d'une chapelle de campagne. La pluie n'était pas tombée depuis des semaines sur ce coin de Kansas, mais pour le Marshall, le monde n'était plus qu'une vaste étendue de mousseline humide. Le ciel, autrefois d'un bleu d'acier, s'était mué en une calotte de plomb laiteux où le soleil ne perçait que sous la forme d'une tache diffuse, une hostie sanglante flottant dans un océan de cataractes. Il pressa ses tempes de ses doigts gantés de chevreau noir. La douleur était une aiguille de tapissier s'enfonçant derrière ses globes oculaires, là où le nerf optique se mourait, étranglé par la pression interne. Le glaucome ne lui volait pas seulement la vue ; il lui volait la rectitude. Pour un homme qui avait bâti sa vie sur la géométrie implacable de la Loi, cette déformation du réel était une hérésie. — Marshall ? La voix de Deputy Miller, à quelques pas, lui parvint comme à travers une épaisseur de tourbe. Thorne tourna la tête. Miller n'était plus qu'une colonne d'ombre mouvante, un spectre délavé sur le fond ocre de la prairie. — Les traces bifurquent vers le ravin de Cottonwood, Marshall. La petite jument du fugitif a perdu un fer. On gagne du terrain. Thorne ne répondit pas. Il fixa ce qu'il pensait être l'horizon. Les hautes herbes, des *big bluestems* de six pieds de haut, ondulaient comme les vagues d'un Styx végétal. Dans son champ de vision rétréci — ce tunnel d'obscurité qui se refermait chaque jour davantage — il crut voir des silhouettes s'agiter. Était-ce Silas Vane ? Ce charognard de guerre, ce déserteur qui puait la terre grasse et le péché ? Ou bien n'était-ce que les spasmes de sa propre rétine, ces phosphènes qui dansaient comme des feux follets ? Il ajusta son chapeau de feutre, le bord rigide lui offrant un semblant de cadre, une limite artificielle à son univers déliquescent. Il sentait l'odeur de sa propre peur : un mélange de bergamote rance et de sueur froide. — Nous ne perdons pas le fil, Miller, croassa-t-il, sa voix froissée par le manque de sommeil et l'opium. Vane est une infection. Et une infection finit toujours par suppurer là où on l'attend. Ils chevauchèrent jusqu'au crépuscule. Pour Thorne, le crépuscule n'était qu'un épaississement de la vase. Les contrastes s'accentuaient de manière grotesque. Les ombres s'étiraient, démesurées, semblables à des doigts de géants griffant la terre. Chaque buisson de sauge devenait une menace, chaque affleurement rocheux, le profil d'un fusilier. Soudain, une lueur. Une ponctuation orangée dans le gris universel. — Là-bas, murmura Miller en retenant sa monture. Une halte. À l'abri du renfoncement. C’est eux, Marshall. Ils ont fait un feu. L'imprudence des damnés. Thorne sentit une décharge d'adrénaline brûler ses veines, plus puissante que n'importe quel opiacé. Il sortit sa lunette de cuivre, mais l'instrument ne fit qu'amplifier le flou, transformant le bivouac en une nébuleuse de soufre. Il la rangea d'un geste sec. Il n'avait plus besoin de voir avec précision. Il lui suffisait de frapper au centre de la tache. — Silence, ordonna Thorne. On approche à pied. Le vent vient du nord, il portera le bruit de nos éperons vers le ravin. Ils mirent pied à terre. Le sol était un tapis de paille craquante. Thorne avançait, une main sur la crosse de sa Winchester 1866, l'autre tendue devant lui comme un aveugle cherchant le rebord d'un précipice. Ses bottes de cuir fin s'enfonçaient dans la poussière fine, cette cendre du Kansas qui semblait vouloir engloutir les vivants avant même qu'ils ne soient cadavres. À cinquante yards, les formes se précisèrent, tout en restant oniriques. Une bâche tendue entre deux roues de chariot — ou peut-être était-ce le squelette d'un bivouac de fortune. Une silhouette haute, vêtue de ce qui semblait être une redingote grise, s'affairait près des braises. Et à côté, une forme plus petite, recroquevillée, l'Ombre. L'obsession de Thorne rugit dans ses tempes. Il voyait Silas Vane partout. Il voyait l'homme qui avait survécu à l'enfer de Lawrence, l'homme qui portait le deuil de la nation sous ses ongles. — Marshall, attendez... commença Miller d'un ton incertain. Je ne suis pas sûr que... — Tais-toi, Miller. La Loi ne doute pas. Thorne épaula sa carabine. Dans le cercle de sa vision tubulaire, la silhouette haute se redressa. Elle tenait quelque chose de long, un fusil ? Une hache ? Pour Thorne, tout instrument était une arme de rébellion. Le monde se divisa en deux : le cercle de lumière blafarde au centre, et le néant noir tout autour. Il fit feu. Le recul de l'arme lui envoya une décharge dans l'épaule, mais il ne cilla pas. Le coup de tonnerre déchira le silence de la prairie. La silhouette haute bascula en arrière avec un cri étouffé, un son qui ne ressemblait pas au grognement de Silas Vane, mais à une plainte de bois sec qui se brise. — Feu à volonté ! hurla Thorne, sa propre voix lui paraissant lointaine, déconnectée de son corps. Miller hésita une fraction de seconde, puis, emporté par la discipline et la panique de son supérieur, ouvrit le feu. Le bivouac devint un enfer de détonations et de fumée âcre. Thorne tirait méthodiquement, chaque flash de poudre illuminant brièvement le voile de ses yeux comme des éclairs de chaleur. Il vit la petite forme bouger, tenter de fuir vers l'obscurité. — L'enfant ! Ne la laissez pas s'échapper ! Il réarma le levier de sa Winchester, le métal cliquetant avec une précision horlogère. Il visa la tache mouvante, ce spectre de percaline qui courait. Il tira une fois. Manqué. Il tira une seconde fois. La forme s'effondra, roulant dans la poussière comme un oiseau aux ailes brisées. Le silence retomba, plus lourd qu'avant, seulement troublé par le crépitement du feu de camp et le gémissement d'un cheval blessé quelque part dans l'ombre. Thorne avança, son revolver Colt à la main, prêt à achever les blessés. Ses yeux le brûlaient, des larmes de sel et de laudanum coulant sur ses joues parcheminées. Il voulait voir son trophée. Il voulait voir le visage de Vane figé dans la surprise de la mort. Il s'arrêta devant le premier corps. La lumière du feu, qui mourait peu à peu, éclaira la scène avec une cruauté que même ses glaucomes ne purent atténuer. Ce n'était pas une redingote grise. C'était une chemise de coton grossier, boutonnée jusqu'au cou par une main pieuse. L'homme n'était pas Silas Vane. C'était un colon, un pionnier au visage émacié par la faim et l'espoir, les mains calleuses non pas de tenir un sabre, mais d'avoir poussé la charrue. Une Bible, dont la couverture de cuir noir était désormais déchirée par une balle de .44, gisait à ses côtés. Thorne sentit un froid polaire envahir ses viscères. Il se tourna vers la petite forme, un peu plus loin. C'était une fillette. Elle ne devait pas avoir plus de six ans. Sa robe de percaline bleue était maculée d'un rubis s'élargissant rapidement sur sa poitrine. Ses yeux étaient grands ouverts, fixant ce ciel de soufre qu'elle ne verrait plus jamais changer. Elle ne ressemblait en rien à l'Ombre que Silas Vane traînait derrière lui. Elle n'était que le dommage collatéral d'une vision en ruines. — Marshall... murmura Miller, sa voix brisée. Marshall, ce sont des colons. Une famille de méthodistes. Regardez... la charrette est là-bas, dans le creux. Thorne ne regarda pas la charrette. Il regardait ses propres mains. À travers le brouillard de ses yeux, elles paraissaient rouges, d'un rouge vibrant, électrisant, la seule couleur que son glaucome ne parvenait pas à ternir. — Le désordre, murmura Thorne pour lui-même, sa voix n'étant plus qu'un sifflement d'air dans ses poumons rétractés. Le chaos doit être réduit. Il se redressa, sa silhouette de corbeau se découpant contre les dernières lueurs du foyer. Sa folie, nourrie par les vapeurs d'opium et la terreur de la cécité, opéra une transmutation finale. Il ne vit pas le massacre d'innocents. Il vit un test. Un sacrifice nécessaire sur l'autel de sa traque. — Ce sont des complices, Miller, dit-il d'un ton soudainement calme, d'une froideur chirurgicale. Ils cachaient Vane. Ils l'ont aidé. La Loi ne fait pas de distinction entre le bras qui frappe et la main qui nourrit le coupable. Miller recula d'un pas, son visage pâle comme une lune de craie. — Marshall, ils n'avaient même pas d'armes. L'homme tenait un livre de psaumes. Thorne se tourna vers son adjoint. Dans l'obscurité, les yeux du Marshall semblaient être deux billes de verre poli, dépourvues de pupilles, reflétant le vide immense des plaines. — Le livre est une arme quand il sert de bouclier à un déserteur. Ramassez les douilles. Nous reprenons la route à l'aube. Vane n'est pas loin. Je sens son odeur. Elle est la même que celle de ce sang. Il s'éloigna du feu, s'enfonçant de nouveau dans son tunnel d'ombres. À chaque pas, le monde se rétrécissait un peu plus. Les bords de sa vision s'effilochaient, dévorés par le noir. Il ne voyait plus le ciel, ni les herbes, ni même le sol sous ses pieds. Il ne voyait plus qu'un point unique, une étincelle de haine pure au bout d'un couloir de ténèbres. Silas Vane. Thorne sortit son flacon de laudanum et en but une longue gorgée, directement au goulot. Le liquide amer coula dans sa gorge comme du plomb fondu. Pour un instant, la douleur derrière ses yeux s'apaisa, remplacée par une euphorie glaciale. Il était le Marshall Elias Thorne. Il était la Lumière, même si le monde entier décidait de s'éteindre. Et dans le crépuscule de ses glaucomes, il comprit que pour attraper un monstre, il ne fallait plus s'encombrer de la vue des hommes. Il fallait apprendre à voir comme les morts : par le froid, par le silence, et par la certitude absolue que rien, jamais, ne serait pardonné. Derrière lui, Miller restait immobile près du corps de la fillette, tandis que le vent du Kansas se levait, charriant avec lui le parfum de la pluie qui ne viendrait pas, et le cri étouffé d'une terre qui avait fini d'espérer.

Le Pacte du Sang

Le soleil de septembre sur le Kansas n'était plus une bénédiction, mais une sentence. Il pesait sur la prairie comme une chape de plomb fondu, transformant les hautes herbes en une mer d'aiguilles jaunies qui crissaient sous le passage des bottes de Silas. L’air vibrait, saturé d’une odeur de poussière alcaline et de sauge amère. Dans ce paysage d’os blancs et de terre crevassée, l’ombre était une denrée plus précieuse que l’or dentaire que Silas gardait dans sa besace de cuir gras. Ils avaient trouvé refuge dans le creux d'un arroyo asséché, une balafre dans la plaine où quelques peupliers du Canada, rachitiques et agonisants, tentaient encore de puiser une humidité inexistante. Silas s’assit contre une paroi de calcaire friable, sentant la chaleur du roc traverser sa redingote de laine grise. Il sortit son couteau et commença à curer la terre sous ses ongles, un geste machinal, une tentative dérisoire de retirer le deuil de la terre qui semblait vouloir l'avaler tout entier. À quelques pas, l’Ombre était accroupie. La petite fille, dont la robe de percaline n’était plus qu’un lambeau de grisaille, fixait un bousier poussant sa bille de fiente avec une concentration effrayante. Elle ne bougeait pas, ne cillait pas. Elle était devenue une extension de la roche, une excroissance de la désolation ambiante. Silas leva les yeux vers l’horizon, là où le ciel et la terre se confondaient dans un flou de chaleur. Thorne était là-bas. Il ne le voyait pas, mais il sentait la morsure de ce regard glauque. Le Marshall était comme la gangrène : il progressait lentement, silencieusement, mais sa présence était une certitude mathématique. Le temps des fuites éperdues touchait à sa fin. La géométrie du gibet, dont Thorne était l'architecte, se refermait sur eux. — Viens ici, dit Silas. Sa voix sonna comme le froissement de deux pierres ponces. L’enfant tourna la tête. Ses yeux, immenses dans son visage émacié, ne reflétaient aucune peur, seulement une vacuité insondable. Elle se leva, ses articulations craquant légèrement, et s’approcha de lui avec la grâce spectrale d'un faon blessé. Silas plongea la main sous sa redingote et en sortit son revolver, un Remington New Model Army, conversion 1863. L’acier bleui était piqué de sel par endroits, mais le mécanisme restait fluide, entretenu avec une dévotion quasi religieuse. Il le déposa sur ses genoux. L’arme paraissait monstrueuse, une enclume de mort face à la frêle silhouette de la petite. — Le Marshall ne s’arrêtera pas, murmura Silas, plus pour lui-même que pour elle. Il a la loi pour boussole et le laudanum pour sang. Il ne voit plus le monde, il ne voit que des péchés à racheter par la corde. Et nous sommes son plus gros fardeau. Il prit la main de l’enfant. Elle était froide malgré la fournaise, une main de morte en devenir. Il referma les petits doigts sur la crosse de noyer. Le poids de l’arme fit basculer le poignet de la petite vers le sol. — Tiens-le. Non, pas comme un jouet. Comme si ta vie en dépendait, parce que c’est le cas. Le pouce sur le chien. L'index hors du pontet jusqu'au moment où tu décides de briser le monde. Il se plaça derrière elle, ses bras de saule calciné entourant la petite épaule. Il l’aida à lever le canon vers un crâne de bison qui blanchissait à trente pieds de là, vestige d’un massacre oublié par les chasseurs de peaux. — Écoute-moi bien, l'Ombre. Dans ces plaines, le Bon Dieu a pris sa retraite le jour où le premier rail a été posé. Il n'y a plus de prières, seulement le vent. Et le vent ne choisit pas qui il emporte. Dans ce monde, on est soit le loup, soit la carcasse. Et Thorne... Thorne est un loup qui croit porter l'étoile de Dieu. Il guida son doigt sur la détente. Le métal était brûlant. — Tu ne vises pas le crâne. Tu ne regardes pas l'os. Tu regardes l'espace juste entre ses orbites vides. Tu dois vouloir que cet espace disparaisse. Tu ne tires pas sur un homme, tu tires sur l'ombre qui veut te dévorer. Si tu trembles, la terre t'emporte. Si tu doutes, le plomb t'oublie. Le chien recula dans un clic mécanique, sec et définitif. L’air autour d’eux sembla se figer. Silas sentait le cœur de la petite battre contre son avant-bras, un battement rapide, erratique, comme celui d’un oiseau pris au piège dans une grange en feu. — Ne respire plus, ordonna-t-il. Sois la pierre. Il lâcha prise. La petite tenait l'arme à deux mains, les bras tendus, tremblants sous l'effort de soulever les trois livres d'acier et de plomb. Elle fixait le crâne de bison. Dans cet instant, elle n'était plus une enfant de sept ans, mais un petit soldat de l'apocalypse, une créature façonnée par la suie et le sang des convois massacrés. Le coup partit. L'explosion déchira le silence de l'arroyo comme une déchirure dans une toile de lin. Une fumée âcre, lourde d'odeur de soufre et de salpêtre, enveloppa leurs visages. Le recul fit reculer la petite d'un pas, mais elle ne tomba pas. Elle resta plantée là, le bras encore levé, les yeux écarquillés à travers le nuage bleuâtre. Le crâne de bison était intact. La balle s'était perdue dans le calcaire, soulevant une gerbe de poussière blanche. Silas ne dit rien. Il reprit l'arme, ouvrit le barillet pour éjecter la douille fumante. L'odeur de la poudre noire lui rappela Lawrence, les cris des femmes, l'odeur du chaume brûlé et cette sensation de vide absolu qu'on éprouve quand on réalise que le mal n'est pas une entité extérieure, mais une composante de l'air que l'on respire. — Recommence, dit-il simplement. Il lui tendit une autre cartouche. Ses mains étaient noires de suie. La petite le regarda. Pour la première fois, Silas vit autre chose que de la vacuité dans ses prunelles. Il vit une étincelle, une reconnaissance sauvage. Elle comprit que ce qu'il lui donnait n'était pas une leçon, mais un sacrement. Un baptême de fer pour une terre qui ne connaissait plus l'eau bénite. Pendant des heures, sous le soleil qui déclinait lentement vers une teinte de sang séché, ils répétèrent le geste. Charger, viser, expirer, tirer. L'épaule de l'enfant devait être couverte de bleus sous son calicot sale. Ses mains étaient brûlées par la chaleur du canon. Mais elle ne se plaignit pas. Elle ne produisit pas un son. Elle devenait l'arme. Vers le crépuscule, alors que les ombres s'étiraient sur la prairie comme des doigts de spectres, elle toucha le crâne. Un éclat d'os vola en éclats. Silas hocha la tête, une satisfaction amère crispant ses traits. Il s'assit de nouveau et commença à préparer un maigre repas de café clair et de viande séchée. Le silence revint, plus lourd qu'avant, chargé du poids des munitions consommées. — Thorne sera là demain, ou après-demain, dit Silas en tisonnant les quelques branches de bois de grève qu'il avait réussi à rassembler. Il suit les tombes que je laisse derrière moi. Il croit que je suis le diable parce que j'arrache l'or des morts. Il ne comprend pas que les morts n'en ont plus besoin, alors que les vivants... les vivants ont besoin de cartouches. Il tendit une tasse de fer blanc à la petite. Elle ne la prit pas tout de suite. Elle le fixait avec une intensité qui le mit mal à l'aise. Silas Vane, l'homme qui avait survécu aux charges de cavalerie et aux fièvres des marais, se sentit soudain nu sous le regard d'une enfant muette. — Je ne pourrai pas te protéger éternellement, l'Ombre. Un jour, la poussière gagnera. Ce jour-là, souviens-toi de ce que l'acier t'a appris. Ne cherche pas la rédemption. C'est un mot de prêtre pour les gens qui ont le ventre plein. Ici, la seule chose qui compte, c'est de rester debout quand tout le reste est couché. Il but une gorgée de café, le liquide brûlant lui arrachant une grimace. Il pensait à sa bourse de soie, aux doigts sectionnés de l'officier de l'Union. Il pensait à la folie qui le guettait, au bord de son propre tunnel d'ombres. Thorne et lui étaient les deux faces d'une même pièce de monnaie jetée dans la boue. Soudain, une main petite et calleuse se posa sur son poignet. Silas sursauta. La petite ne l'avait jamais touché de sa propre initiative. Elle s'approcha de lui, son visage si près du sien qu'il pouvait sentir l'odeur de la poudre qui imprégnait sa peau. Ses lèvres bougèrent, un mouvement presque imperceptible, comme si elles désapprenaient des années de mutisme forcé. Un son sortit de sa gorge. Un son rauque, brisé, qui semblait venir de très loin, des profondeurs d'un puits oublié. — Silas. Le nom flotta dans l'air froid de la nuit naissante. Ce n'était pas un cri, ni un appel. C'était une constatation. Une ancre jetée dans le chaos de son existence de charognard. Silas resta pétrifié. Le nom, prononcé par cette voix enfantine et dévastée, sonna plus fort que toutes les décharges de Remington. Pour la première fois depuis Lawrence, depuis le fer rouge des déserteurs, Silas Vane sentit quelque chose se fissurer sous sa redingote de laine grise. Ce n'était pas de la pitié, ni de l'amour — ces sentiments étaient morts dans les incendies du Missouri. C'était une charge. Une responsabilité plus lourde que tous les cercueils qu'il avait pillés. Il posa sa main rugueuse sur la tête de la petite, un geste maladroit, presque effrayé. — Oui, murmura-t-il. Silas. C'est tout ce qu'il reste. Au loin, sur la ligne de crête, un loup hurla. Silas leva les yeux. Il savait que Thorne écoutait ce cri. Il savait que le Marshall, dans son délire de laudanum, interprétait ce hurlement comme un signe de la Providence. Mais Silas regarda la petite, qui tenait maintenant le revolver contre son cœur comme une poupée de chiffon, et il comprit que la Providence n'avait rien à voir là-dedans. Il n'y avait plus que le pacte. Le pacte du sang et de la suie. Sous le ciel brûlant du Kansas, deux ombres s'apprêtaient à affronter la lumière aveugle d'un Marshall qui avait oublié comment voir les hommes, à force de traquer les monstres. Silas rechargea le barillet dans un silence de cathédrale. Demain, la terre boirait encore. Mais ce ne serait pas celle des cimetières. Ce serait celle de la route. Et cette fois, il ne creuserait pas pour l'or. Il creuserait pour la survie. — Dors, dit-il. L'aube vient vite. Et Thorne avec elle. L'enfant s'allongea dans la poussière, le Remington à portée de main, et ferma les yeux. Silas resta éveillé, fixant les braises mourantes, sentant le poids du monde sur ses épaules de saule calciné, tandis que le vent du Kansas continuait de souffler, indifférent aux pactes des hommes et aux noms murmurés dans l'obscurité.

La Plaine des Os

L’horizon n’était plus une ligne, mais une incandescence liquide où le ciel et la terre se consumaient dans un même blanc d’os. Ici, dans cette dépression alcaline que les cartographes de l’Union nommaient avec un mépris géologique le « Plateau des Morts-Hic », la géométrie du monde s’était effondrée. Sous les bottes de Silas, dont le cuir craquelé laissait filtrer une poussière fine comme de la cendre de crématorium, le sol ne rendait plus le son de la terre, mais le craquement sec, rythmique, d'un immense charnier à ciel ouvert. Ils marchaient depuis l’aube sur un lit de fémurs et de côtes de bisons. Des millions de carcasses, dépouillées de leur peau par les tanneurs de Dodge City, blanchies par les étés féroces, s’étendaient à perte de vue. C’était une mer de calcium pétrifié, une architecture du vide où chaque vertèbre semblait dresser un réquisitoire contre le soleil. La petite marchait dans son sillage, un spectre de percaline grise dont les bords étaient désormais raides de sel. Elle avait enroulé un lambeau de chemise autour de son nez pour filtrer l’air brûlant, mais ses yeux — deux fentes de jais dans un masque de poussière — restaient fixés sur les omoplates de Silas. Elle ne bronchait pas. Elle portait le Remington de .44 avec une solennité de bedeau, le doigt n'effleurant jamais la détente, mais la crosse toujours prête à être calée contre son épaule d'oiseau. — Ne regarde pas le soleil, murmura Silas. Sa propre voix lui fit l’effet d’un râpe à bois frottant contre de la pierre sèche. Garde tes yeux sur mes talons. Si tu vois de l’eau, c’est que le diable te ment. L'enfant ne répondit pas. Elle savait déjà que dans ce désert, la vérité était une denrée qui s'évaporait avant d'atteindre les lèvres. Vers midi, la chaleur atteignit un paroxysme sensoriel. L’air devint visqueux. Silas commença à percevoir des distorsions dans le silence. Ce n’était pas le sifflement du vent, mais le murmure des régiments disparus. Il vit, à une centaine de toises sur sa droite, une ligne de cavaliers drapés de manteaux de poussière. Ils ne chevauchaient pas des chevaux, mais des carcasses de bisons réanimées, leurs orbites vides fixées sur le nord. Silas reconnut la silhouette de Bloody Bill Anderson, le front étoilé par la balle qui l’avait emporté, agitant un sabre de lumière noire. — C’est pas vrai, grogna Silas pour lui-même, sentant la sueur piquer la cicatrice qui lui barrait le visage. C’est le sel. Juste le sel. Il ferma les paupières, mais l’image persistait, gravée sur ses rétines par le soufre du ciel. Il revit Lawrence. Pas la ville de 1863, mais une Lawrence de cauchemar transplantée au milieu de cette plaine d’os. Les maisons de bois brûlaient sans flammes, dégageant une fumée de phosphore. Il entendait les cris des femmes, un son cristallin qui se brisait contre les côtes des bisons morts. Un officier de l’Union, le buste ouvert par une mitraille, marchait à ses côtés, lui tendant une gourde pleine de sang bouillant. — Bois, Silas, chuchota le fantôme. C’est la seule communion qu’on t’a laissée. Silas trébucha contre un crâne massif. L’impact le ramena brutalement au présent. Il tomba à genoux, les mains s'enfonçant dans la poussière d'alcali qui lui brûla les écorchures. Il haletait, le cœur battant comme un bélier contre ses côtes. Une petite main, étonnamment fraîche malgré la fournaise, se posa sur sa nuque. L'enfant était là. Elle ne disait rien, mais son poids était une ancre. Elle ne voyait pas les cavaliers de l'Apocalypse ; elle ne voyait qu'un homme brisé au milieu d'un désert blanc. Elle sortit une gourde de fer-blanc, le dernier reste d'eau croupie mélangée à un peu de vinaigre pour couper la soif. Elle l'approcha des lèvres de Silas. Il but une gorgée. Le liquide avait le goût de la rouille et de la survie. Il regarda l’enfant. Elle avait le visage de toutes les innocences qu'il avait piétinées, et pourtant, elle était la seule raison pour laquelle il ne se laissait pas dévorer par les mirages. Soudain, le vent tourna. Il ne portait pas l’odeur de la charogne — les os étaient secs depuis trop longtemps pour puer. Il ne portait pas non plus l’odeur de l’ozone annonciateur d’orage. C’était une note discordante, élégante et fétide à la fois. Un parfum de bergamote, de lavande de barbier et, sous-jacente, la puanteur douceâtre du laudanum. Une odeur de ville, de bureau de Marshall, d'apothicaire de la côte Est. Silas se redressa d'un bond, la main sur la crosse de son propre revolver. Il huma l'air, les narines frémissantes comme celles d'un coyote. — Thorne, souffla-t-il. Le Marshall n’était pas visible. Le terrain était plat, mais les ondulations de chaleur créaient des zones d'ombre optique, des poches de néant où un homme et un cheval pouvaient se tapir à moins d'un mile sans être décelés. Mais l'odeur était là, portée par une rafale thermique. Elias Thorne était proche, si proche que Silas pouvait presque entendre le cliquetis de ses éperons d’argent et le grattement de la plume du greffier dans son cerveau malade. — Il nous sent, Silas ? demanda l'enfant. C'était la première fois qu'elle parlait depuis trois jours. Sa voix était une petite cloche fêlée. — Il ne nous sent pas, répondit Silas, les yeux plissés vers l'horizon vibrant. Il nous calcule. Il sait où le sel s'arrête et où la gorge commence. Il ne traque pas un homme, il traque un péché, et le péché ne perd jamais sa trace. Il saisit le bras de la petite et la releva. La tendresse n'avait plus cours. Seule la vélocité comptait. — On doit atteindre les Black Buttes avant le crépuscule. Si on reste sur le plat quand la lune montera, il nous tirera comme des canards dans une mare. Sa vue baisse, mais il tire à l'oreille, et le sel dénonce chaque pas. Ils reprirent leur marche, plus rapide cette fois. Le paysage devenait surréaliste. Des tas d'ossements, hauts de dix pieds, avaient été érigés par des ramasseurs de passage, comme des cairns païens marquant la route vers un enfer plus profond. À mesure que l'après-midi déclinait, les ombres des os s'allongeaient, dessinant sur le sol des hiéroglyphes noirs que Silas n'osait pas déchiffrer. Le Marshall Thorne, quelque part derrière eux, était une présence métaphysique. Silas l'imaginait, son costume noir couvert d'une pellicule de sel blanc, ressemblant à un prêtre de la désolation. Il l'imaginait versant ses gouttes d'opium dans une coupe d'argent, ses yeux glauques fixés sur les traces de pas que Silas laissait malgré lui. Thorne ne cherchait pas la justice, il cherchait la fin du livre. Le soleil commença sa descente, se transformant en un globe de sang coagulé. Le ciel passa du blanc au violet chirurgical. C’est à ce moment-là que Silas l’entendit. Pas un coup de feu. Pas un cri. Juste le son d’un violon. Une mélodie ténue, grinçante, qui flottait sur le désert de sel. Une valse de Vienne, incongrue, monstrueuse. Thorne avait emporté avec lui un phonographe ou, plus probablement, son adjoint maniaque jouait pour calmer les nerfs de son maître. La musique semblait rebondir sur les crânes de bisons, amplifiée par l'acoustique de la mort. — Il se moque de nous, murmura Silas, sentant une rage froide lui monter à la gorge. Il joue l'entrée au bal. Il regarda la petite. Elle tremblait, non pas de peur, mais de fatigue. Ses jambes fléchissaient. Silas ne réfléchit pas. Il la saisit, la jucha sur ses épaules, ses propres muscles hurlant de douleur. Le poids de l'enfant était celui d'une plume, mais pour un homme qui portait déjà le poids de mille cadavres, c'était le grain de sable qui menace de briser la colonne. — Accroche-toi, petite. On ne meurt pas en musique. Pas cette musique-là. Il accéléra le pas, foulant les os avec une fureur renouvelée. Le sel volait autour d'eux, créant un halo spectral dans la lumière mourante. La mélodie du violon s'étirait, se tordait dans l'air saturé de chaleur, devenant un ricanement de bois et de crin. Soudain, le sol changea. Le blanc fit place au gris, puis au rouge sombre. Ils venaient de quitter la plaine de sel pour entrer dans les contreforts des Buttes. Le sol était jonché de roches volcaniques, tranchantes comme des lames de rasoir. Silas s'engouffra dans une faille étroite, un canyon de grès qui semblait avoir été ouvert par un coup de hache divin. Là, dans l'ombre bleue des parois, il déposa l'enfant. Il s'adossa à la roche, sa poitrine soulevant sa redingote en lambeaux comme un soufflet de forge. L'odeur de bergamote s'était estompée, remplacée par celle, métallique, de la pierre froide. — On est à l'abri ? demanda-t-elle dans un souffle. Silas sortit son couteau de chasse, une lame de Sheffield dont l'acier brillait d'un éclat maléfique. Il commença à gratter le sel qui s'était accumulé sur ses bottes, le regard fixe, halluciné. — Dans ce pays, personne n'est à l'abri, petite. Thorne est juste de l'autre côté du vent. Il attend que la lune soit assez haute pour que mes cicatrices brillent dans le noir. Il leva les yeux vers le ruban de ciel qui s'assombrissait au-dessus de la faille. Les premières étoiles apparaissaient, froides et indifférentes. Silas savait que cette nuit, les fantômes ne seraient pas les siens. Ils seraient réels, armés de Winchester et de mandats d'arrêt écrits à l'encre de laudanum. Il rechargea son barillet. Le cliquetis du métal dans le silence du canyon sonna comme une ponctuation finale. La Plaine des Os était derrière eux, mais elle avait laissé une trace indélébile dans son âme : il comprenait enfin que dans ce désert, on ne survivait pas en devenant un homme, mais en devenant un débris parmi les débris. — Dors, dit-il à nouveau, mais sa voix n'était plus qu'un sifflement. Je vais monter la garde. Si tu entends le violon, ne te réveille pas. C’est juste le diable qui accorde ses cordes pour le dernier acte. L'enfant ferma les yeux, sa main serrant toujours la crosse du Remington. Silas, lui, resta debout, une ombre parmi les ombres, sentant le froid de la pierre s'insinuer dans sa chair, attendant que le parfum de la bergamote vienne déchirer la nuit.

L'Embuscade du Ciel de Soufre

L’air n’était plus de l’air ; c’était une meule de grès broyée, une pulpe abrasive qui s’engouffrait dans les bronches avec la persistance d’un remords. Le ciel de l’après-midi s’était d’abord mué en un cuivre malade avant de s’effondrer dans un ocre de soufre, une teinte bilieuse qui effaçait les reliefs du canyon. Silas Vane sentit le changement de pression dans ses tympans, un bourdonnement sourd qui accompagnait la montée de la bourrasque. La poussière du Kansas, cette terre de sang et de silice, se soulevait pour reprendre ses droits sur les vivants. — Mets ton foulard sur ton nez, l’Ombre. Double-le. Ne respire que par le tissu. La petite s’exécuta sans un bruit. Ses yeux, deux fentes d’agate sombre au-dessus du coton élimé, ne lâchaient pas Silas. Elle s’était tapie contre la paroi de calcaire, là où l’érosion avait creusé une légère alcôve. Silas, lui, restait accroupi, son revolver Richards-Mason posé sur son genou, le pouce caressant le chien d’un mouvement machinal. L’odeur arriva avant le son. Ce n’était pas encore la bergamote, mais l’ozone, ce parfum métallique qui précède la foudre, mêlé à la puanteur sèche de la terre calcinée. Puis, entre deux rafales qui faisaient gémir les armoises, une note discordante glissa. Un effluve suave, écœurant de raffinement urbain, perça le mur de poussière. Thorne était là. Silas se redressa, ses articulations craquant comme du vieux bois. La visibilité n’excédait pas cinq yards. Le monde s’était réduit à un cercle mouvant de particules fauves. Il ne voyait plus la sortie du canyon, seulement ce voile de soufre qui semblait bouillir. — Silas… La voix de Thorne n’était qu’un souffle, mais elle semblait porter la certitude du gibet. Elle ne venait d’aucune direction précise, diffractée par les parois rocheuses et le hurlement du vent. — Silas Vane, irrégulier du Missouri, pilleur de sépultures, déserteur devant Dieu et les hommes. La géométrie de la Loi est une ligne droite, Silas. Elle finit toujours par rattraper la courbe des lâches. Silas ne répondit pas. Il fit signe à l’enfant de ne pas bouger, de s’enfoncer plus profondément dans la faille. Il glissa le long de la paroi, ses doigts effleurant la pierre froide. Il savait que Thorne ne voyait pas mieux que lui. Le glaucome du Marshall devait transformer ce chaos ocre en une soupe de ténèbres jaunâtres. C’était un duel d’aveugles dans un athanor à ciel ouvert. Un premier coup de feu déchira le rideau de poussière. Le claquement sec d’une Winchester. La balle vint s’écraser contre le calcaire, à quelques pouces de l’épaule de Silas, projetant des éclats de roche qui lui cinglèrent la joue. Il ne riposta pas. Il attendait de voir l’éclat du départ de feu, le seul phare possible dans cet océan de particules. — Je sens ton odeur, Silas, reprit Thorne, sa voix plus proche, presque intime. Celle de la terre remuée. Celle des dents en or que tu arraches aux morts. Tu pues le sacrilège. Une nouvelle rafale de vent, plus violente, fit basculer l’univers. Un tourbillon de poussière s’engouffra dans la faille, aveuglant Silas. Il ferma les yeux une seconde, s’en remettant à son ouïe de prédateur. Il entendit le froissement d’un drap de laine fin — le costume de Thorne — et le cliquetis d’un éperon. Il fit volte-face et pressa la détente. L’éclair de son revolver illumina brièvement le brouillard de soufre. Une silhouette noire, immense et déguindée, se découpa dans le chaos. Thorne. Le Marshall était debout, sa silhouette de Brooks Brothers flottant autour de lui comme des ailes de corbeau. Il tenait sa Winchester à la hanche, le visage couvert d’un masque de soie noire, ses yeux vitreux cachés derrière des lunettes teintées. Thorne tira à son tour. Le plomb de .44 fusa à travers la poussière. Silas sentit un choc immense, un coup de boutoir qui le projeta contre la paroi. Une douleur incandescente, une brûlure de fer rouge, s’engouffra dans son flanc gauche. Il tomba à genoux, le souffle coupé. Sa main gauche alla d’instinct vers la plaie. Ses doigts rencontrèrent un liquide chaud et visqueux qui se mêlait immédiatement à la poussière pour former une boue noire. L’endroit exact. Sous la onzième côte. Là où, dix ans plus tôt, les prévôts de l'Union l’avaient marqué au fer pour avoir fui les flammes de Lawrence. Le passé venait de mordre au même endroit que la trahison. — Ah… Silas. Tu as gémi. Thorne avançait, sa silhouette se précisant à mesure qu’il réduisait l’écart. Il marchait avec une lenteur rituelle, sa main actionnant le levier de sa carabine avec la précision d’une horlogerie suisse. Le vent semblait hurler de plaisir autour d’eux. — C’est une blessure sainte, n’est-ce pas ? murmura le Marshall. Elle te rappelle que la chair n’oublie rien. Silas serra les dents si fort que l’émail de ses propres dents craqua. La douleur n’était plus une sensation, c’était un paysage. Il voyait des champs de coton en feu, des visages de soldats décomposés, le regard de l’enfant qui l’attendait dans l’ombre. Il ne pouvait pas mourir ici, pas dans cette poussière anonyme. Il utilisa la paroi pour se redresser, chaque mouvement lui arrachant un grognement étouffé. Il voyait Thorne, à peine à trois pas, une ombre de jais dans le ciel d’ocre. Le Marshall leva sa Winchester, ajustant son tir malgré ses yeux mourants. — Au nom de la République, Silas Vane… — La République est morte dans les cendres de Lawrence, Thorne ! cracha Silas, sa voix chargée de sang. Il ne visa pas Thorne. Il visa le bidon de kérosène qu’il avait laissé près de la mule, un yard derrière le Marshall, en prévision du campement. Le coup de feu de Silas fut un hurlement de métal. L’explosion ne fut pas une flamme claire, mais un déchirement orangé dans le brouillard de poussière. Le kérosène s’enflamma, transformant la poussière environnante en une pluie de feu. Thorne, surpris par la déflagration et le souffle chaud, bascula en arrière, ses lunettes de protection sautant de son visage. Silas n’attendit pas. Il se jeta en avant, ignorant la morsure dans son flanc. Il percuta Thorne avec la violence d’un animal acculé. Les deux hommes roulèrent dans la poussière siffleuse. L’odeur de laudanum et de bergamote était maintenant étouffante, mêlée à celle de la chair brûlée par l’explosion. Thorne était d’une force insoupçonnée, une force de fanatique alimentée par l’opium. Ses mains, gantées de peau de chevreau, cherchaient la gorge de Silas. — Tu… n’es… qu’un… cadavre… en sursis ! haleta le Marshall. Silas sentit la conscience lui échapper. Le sang coulait librement de son flanc, abreuvant la terre assoiffée du Kansas. Dans un dernier effort de volonté, il sortit son couteau de Sheffield. Il ne chercha pas le cœur, il chercha la main. La lame trancha le cuir et le nerf. Thorne poussa un cri qui ne ressemblait plus à rien d’humain, un hurlement qui fut immédiatement emporté par la tempête. Le Marshall lâcha prise, reculant dans le rideau de soufre, tenant son poignet mutilé. Silas se releva péniblement, son revolver pointé vers l’obscurité mouvante. — Thorne ! cria-t-il dans le vent. Ce n’est pas aujourd’hui que le ciel se fermera sur moi ! Il n’y eut pas de réponse, seulement le sifflement des particules contre les rochers. Silas resta immobile un instant, son corps secoué par des tremblements stertoreux. La poussière s’insinuait dans sa plaie, chaque grain de sable agissant comme un acide. Il se retourna vers la faille. L’Ombre était là, debout, sa petite silhouette épargnée par le chaos. Elle tenait le Remington à deux mains, prête à tirer sur n’importe quelle ombre qui s’approcherait. En voyant Silas, elle ne bougea pas, mais ses yeux s’agrandirent devant la tache noire qui s’étendait sur sa redingote. Silas s’approcha d’elle, titubant. Il s’effondra à ses pieds, le dos contre la pierre. Le ciel au-dessus d’eux commençait à virer au violet, signe que la tempête de poussière se dissipait pour laisser place à une nuit de gel. — Aide-moi… petite, murmura-t-il. L’enfant s’agenouilla. Ses mains de sept ans, d’une étrange assurance, écartèrent les pans de la veste de Silas. La chemise de coton était collée à la peau, saturée de sang et de terre. La marque du déserteur, ce "D" infâme brûlé dans sa chair, était méconnaissable, déchirée par le plomb de Thorne. Elle ne dit rien. Elle sortit une petite flasque d’alcool fort de la besace de Silas. Elle le regarda une seconde, une question muette dans les yeux. Silas hocha la tête, serrant un morceau de cuir entre ses dents. Quand le liquide brûlant frappa la plaie, Silas vit les étoiles, même à travers le plafond de poussière. Il vit le visage de sa mère, les plaines du Missouri avant la guerre, et le reflet de l’or qu’il avait volé aux morts. Tout se mélangeait dans une synesthésie de douleur et de lumière. Puis, le silence revint. La tempête était passée, laissant le canyon recouvert d’un linceul de poussière rousse. Silas respirait par saccades, la tête renversée contre le calcaire. L’enfant avait déchiré sa propre robe de percaline pour confectionner un bandage de fortune. — Il est toujours là-bas, dit Silas d’une voix qui n’était plus qu’un râle. Il ne mourra pas d’une coupure à la main. Un homme comme Thorne est nourri par la haine. C’est le meilleur des conservateurs. Il leva les yeux vers le ciel. Les nuages de soufre s’étiraient, révélant une lune gibbeuse, froide, qui jetait une lumière d’argent sur la Plaine des Os. — On doit bouger. Si on reste ici, on gèle ou on se fait cueillir au petit jour. Il essaya de se lever, mais ses jambes se dérobèrent. L’enfant glissa son épaule sous son bras. Un poids plume, mais une volonté d’acier. Ensemble, la silhouette immense et brisée de l’ancien guérillero et la petite ombre muette commencèrent leur lente progression vers l’ouest. Derrière eux, dans le lointain, un loup hurla. Ou peut-être était-ce Thorne, hurlant sa rage contre le ciel de soufre, sa vue désormais totalement perdue dans les ténèbres du Kansas, mais son âme plus que jamais fixée sur la trace sanglante que Silas laissait derrière lui, une ponctuation de rouge sur le tapis d’ocre de la prairie. Le chapitre de leur vie s'écrivait désormais en lettres de limaille et de sang, sous un Dieu qui, définitivement, avait cessé d'écouter les prières pour ne plus entendre que le cliquetis des percuteurs.

Le Jugement du Plomb

La carcasse de l’église de Saint-Jude se dressait contre l’horizon comme le squelette d’un léviathan échoué dans une mer de poussière. Ce n’était plus qu’un agglomérat de poutres de pin calcinées, de briques éclatées par le gel et de vitraux dont les éclats de plomb fondus pendaient comme des larmes de métal froid. Le vent du Kansas, ce souffle de forge qui ne s’arrête jamais, s’engouffrait dans la nef dévastée, arrachant aux boiseries un gémissement de violoncelle désaccordé. Silas Vane s'écroula contre ce qui restait de l'autel, un bloc de chêne noirci où l'on devinait encore les scarifications du feu. Son flanc n'était plus qu'une brûlure liquide. La percaline de l'enfant, jadis d'un bleu d'azur délavé, était désormais une croûte de pourpre sombre collée à sa chair. Il sentait l’odeur de la gangrène qui commençait son œuvre, un relent doucereux de viande gâtée luttant contre l'âcreté de la suie. — Reste là, murmura-t-il, la voix sablée de gravats. Dans le confessionnal. Ne bouge pas, même si le ciel s’effondre. L’Ombre ne répondit pas. Ses yeux, immenses orbites de nuit dans un visage de craie, se fixèrent sur Silas une dernière fois avant qu’elle ne se glisse dans la boîte de bois vermoulu. Elle ne pleurait pas ; les enfants des Plaines de l'Os avaient tari leurs glandes lacrymales bien avant d'apprendre à lire. Silas dégaina son Colt Army 1860. Le métal était froid, une extension de son propre squelette de fer. Il vérifia le barillet. Trois chambres chargées. Trois jugements. Il posa ses doigts sur la petite bourse de soie qu'il portait à la ceinture. À l'intérieur, les os desséchés des doigts de l'officier de l'Union s'entrechoquèrent avec un bruit de dés lancés sur une table de tripot. Son passé. Ses péchés. Sa monnaie d'échange avec le diable. Soudain, le vent changea de direction, apportant avec lui une effluve discordante : la bergamote et l'opium. Thorne était là. Le Marshall n’entra pas avec fracas. Il apparut dans l’encadrement de la porte absente comme une apparition de goudron. Son costume Brooks Brothers était en loques, blanchi par la poussière de route, mais il conservait une verticalité effrayante. Ses yeux, voilés par laiteuse opacité du glaucome, fixaient le vide, mais sa tête pivotait avec une précision de rapace, humant l'air, écoutant les battements de cœur invisibles. — Je sens ton sang, Silas, lança Thorne d’une voix monocorde, une voix de juge prononçant une sentence dans une salle d’audience déserte. Il a l’odeur de la défaite. Une odeur de fer et de terre mouillée. Tu es au bout de ton arpent. Silas ne bougea pas un muscle. Il savait que Thorne ne voyait plus que des ombres mouvantes, des taches floues dans un monde de brouillard. Le Marshall survivait par le son et par cette intuition féroce que donne la certitude d’être le bras de la Providence. — Vous sentez aussi votre propre fin, Thorne ? répliqua Silas, serrant les dents contre la douleur qui lui mordait les côtes. Ce laudanum… ça ne calme plus les spectres, n'est-ce pas ? Ça ne fait que les rendre plus nets. Thorne fit un pas dans la nef. Le bois craqua sous ses bottes de cuir fin. Il tenait son Remington .44 bas sur la hanche, le pouce caressant le chien avec une tendresse de calligraphe. — La loi n'a pas besoin de vue, Silas. Elle a besoin d'équilibre. Tu es une irrégularité dans la géométrie de ce pays. Un gribouillage de sang sur une page blanche. Je suis la gomme, rien de plus. Le Marshall s’arrêta. Il pencha la tête. Le silence dans l’église devint une présence physique, une chape de plomb. On entendait seulement le sifflement du vent dans les chevrons et le tic-tac imaginaire d'une horloge dont les rouages auraient été broyés par l'histoire. Thorne arma son revolver. Le déclic métallique résonna comme un coup de tonnerre. — Où est la petite ? demanda Thorne. Je sens son effroi. C’est un parfum de percaline neuve et de sueur d’oiseau. Elle est ici, n’est-ce pas ? Silas comprit que le Marshall allait bientôt localiser le confessionnal. Thorne n'était plus un homme, c'était un instrument de mesure réglé sur la fréquence de la peur. Silas glissa sa main libre dans la bourse de soie. Il en sortit les phalanges jaunies. C’était tout ce qui lui restait de son identité d’homme de guerre, de ses nuits de pillage et de sa folie. Il lança les osselets vers la droite, contre un amas de bancs renversés. Le cliquetis des os sur le bois sec fut sec, précis. Instantanément, Thorne pivota et fit feu. La détonation déchira l'espace, une langue de feu orange éclairant les ruines. La balle de plomb pulvérisa un montant de chêne à dix pieds de Silas. Silas ne perdit pas une seconde. Il se redressa, ignorant le cri de sa blessure, et arma son Colt. Mais alors qu’il allait presser la détente, Thorne, guidé par le bruit du mécanisme de Silas, corrigea sa position avec une vitesse surnaturelle. — Trop lent, guérillero, cracha Thorne. Une seconde balle siffla, labourant l'épaule de Silas. Le choc le projeta contre l'autel. Son arme lui échappa des mains, glissant sur le sol couvert de cendres. Thorne s'avança, son visage cadavérique éclairé par un rayon de lune qui perçait le toit en lambeaux. Il rechargeait son arme avec une gestuelle mécanique, presque liturgique. L'odeur du soufre de la poudre noire se mélangeait désormais à celle du laudanum. — À genoux, Silas Vane. Que l'on finisse cette transaction. Silas, le souffle court, sentait la vie s'échapper de lui comme l'eau d'une gourde percée. Il regarda le confessionnal. Il vit, dans l'entrebâillement, la main minuscule de l'Ombre qui serrait le bois. Elle ne devait pas mourir ici. Pas pour Thorne. Pas pour les spectres de Lawrence. Il rampa, non pas vers son arme, mais vers une lourde chaîne de fer qui pendait autrefois pour soutenir un encensoir. Il l'empoigna et, dans un ultime effort, la fit tinter contre une colonne de pierre. Thorne fit feu deux fois. Les balles de .44 ricochèrent sur la pierre, projetant des étincelles de silex. — Tu joues avec les échos, Silas ? ria Thorne, d'un rire sans joie, un râle de gorge. Mais le son finit toujours par revenir à sa source. Le Marshall se rapprocha, à moins de cinq pas. Il pointait son arme directement vers la poitrine de Silas, guidé par le sifflement de sa respiration laborieuse. — Adieu, fils du Missouri. Mais Silas ne regardait plus le canon du revolver. Il regardait Thorne, ce vieillard magnifique et monstrueux, ce vestige d'un monde qui voulait tout régenter par la corde et le fer. Silas plongea sa main dans la poussière d'autel et en ramassa une poignée qu'il projeta au visage de Thorne. Le Marshall, surpris, eut le réflexe de fermer ses yeux déjà morts. Dans ce bref instant de confusion, Silas ne chercha pas son arme. Il se jeta sur les jambes de Thorne. Les deux hommes s'écroulèrent dans un fracas de drap et d'os. Ils roulèrent dans la cendre. Silas sentait la maigreur de Thorne, une structure de bois sec. Le Marshall frappait au hasard avec la crosse de son revolver, brisant les dents de Silas, lui fendant le cuir chevelu. Silas, lui, cherchait une seule chose : le cou. Ses mains calleuses, noires de la terre des tombes, se refermèrent sur la gorge de Thorne. Le Marshall lâcha son arme et griffa les bras de Silas, ses ongles laissant des sillons sanglants sur sa peau parcheminée. — La loi… hoqueta Thorne, ses yeux révulsés cherchant une lumière que le ciel ne lui donnerait plus. — La loi est morte à Lawrence, Thorne, murmura Silas, serrant de toutes ses forces restantes. Ici, il n'y a que le vent. Il y eut un craquement sourd, celui d'un cartilage qui cède. Thorne tressauta une dernière fois, ses jambes battant la poussière, puis il s'immobilisa. Sa tête retomba sur le côté, ses yeux fixes pointés vers les étoiles froides du Kansas. Silas resta allongé sur le corps du Marshall pendant ce qui lui sembla une éternité. Le silence revint, plus lourd qu'avant. Il essaya de se relever, mais son flanc n'était plus qu'une absence de sensation, un vide glacé qui s'étendait jusqu'à son cœur. Il roula sur le dos, à côté de son ennemi. Le sang de Silas et celui de Thorne se rejoignaient dans la poussière, formant une flaque noire et visqueuse sous la lune. — Petite… appela-t-il. L’Ombre sortit du confessionnal. Elle s’approcha avec une lenteur de spectre, ses pieds nus ne faisant aucun bruit sur le sol calciné. Elle s’arrêta au-dessus de lui. Silas tendit la main, mais il ne pouvait plus la lever. — Regarde-moi, dit-il. Elle plongea ses yeux dans les siens. Pour la première fois, Silas y vit non pas de la peur, mais une reconnaissance. Elle était la gardienne de sa fin. — Dans ma poche… le papier de Homestead… pour la vallée de la Neosho. Prends-le. Cours vers l'Ouest. Ne regarde jamais derrière toi. Les hommes comme moi… et comme lui… on appartient à la terre. Pas à l'avenir. L'enfant glissa sa main dans la redingote de Silas et en sortit le document froissé, taché de sang. Elle le serra contre son cœur. Silas sentit le froid monter de ses pieds. La nef de l'église semblait s'élargir, les colonnes devenir des arbres d'une forêt de suie. Il n'y avait plus de douleur, seulement une grande fatigue, une lassitude de siècles. — Va, murmura-t-il. L'Ombre hésita une seconde. Elle se pencha et posa ses lèvres froides sur le front de Silas, un baiser de percaline et de cendre. Puis, elle se retourna et courut vers la sortie. Sa silhouette fut bientôt absorbée par l'immensité de la prairie, une petite tache sombre disparaissant sous le ciel de soufre. Silas Vane resta seul dans la cathédrale de bois mort. Il sentit la présence de l'officier de l'Union, de ses frères d'armes, des morts de Lawrence. Ils l'attendaient dans les hautes herbes, là où le vent ne souffle plus. Il ferma les yeux. Le Marshall Elias Thorne et Silas Vane gisaient là, deux pôles d'un monde qui s'éteignait, tandis qu'au loin, le premier sifflet d'une locomotive déchirait le silence de la nuit, annonçant un siècle de fer où le sang des hommes ne serait plus qu'une note de bas de page dans le grand livre de la spéculation. Sous le ciel brûlant du Kansas, les tombes continuaient de se creuser, mais pour une fois, Silas n'aurait pas à porter la pelle. Il était devenu le champ de bataille.

L'Horizon Sans Dieu

L’air dans la carcasse de l’église Saint-Jude n’était plus qu’un mélange de poussière de plâtre, de soufre rance et de l’odeur ferreuse, presque sucrée, du sang qui s’échappait de la hanche de Silas. Le silence qui suivit le dernier râle d’Elias Thorne fut plus lourd que le vacarme des détonations. Le Marshall gisait à quelques pas, une poupée de drap noir désarticulée, ses yeux vitreux fixant un plafond qui n’existait plus, là où les chevrons calcinés griffaient un ciel d'un orange de forge. Silas Vane tenta d’inspirer. Sa poitrine fit le bruit d’un soufflet de forge percé. Chaque mouvement lui arrachait un grognement qu’il étouffait entre ses dents gâtées. Il ne regarda pas Thorne. Il ne regardait plus les morts ; il les avait trop longtemps dépouillés pour leur accorder encore une once de curiosité. Son regard était ancré sur l’Ombre. La petite fille se tenait au milieu de la nef dévastée. Sa robe de percaline, autrefois d'un bleu délavé, n'était plus qu'une loque grise, raidie par la boue des plaines. Elle ne tremblait pas. Elle avait ce calme terrible des enfants qui ont vu le diable en face et qui ont trouvé qu'il manquait de superbe. — Viens ici, murmura Silas. Sa voix n'était qu'un raclement de gravier dans un gosier desséché. Elle s'approcha, ses petits souliers de cuir craquelé glissant sur les débris de vitraux. Silas s’appuya contre l’autel de chêne fendu. Sa main droite, celle qui tenait encore le Colt Navy au canon brûlant, tremblait imperceptiblement. De la gauche, il fouilla dans les replis de sa redingote de laine, là où le tissu était poisseux de son propre sang. Il en sortit une lourde bourse de cuir brut, fermée par un lacet de tendon, et un rouleau de parchemins froissés, maculés de traces digitales rougeâtres. Les titres de propriété. La "Loi du Homestead" transformée en arrêt de mort, puis en promesse. — Écoute-moi, petite. Pas de larmes. La terre ici, elle boit le sang, pas l’eau salée. Il ouvrit la bourse. À l'intérieur, l'or dentaire qu'il avait arraché aux mâchoires des morts de Wilson's Creek et de Pea Ridge brillait d'un éclat obscène sous la lumière mourante. C’était le poids de sa vie : des morceaux de sourires éteints, fondus en une masse informe de métal jaune. — C’est pour toi. Pour après. Pour l’endroit où le fer ne s’arrête pas. Il lui glissa la bourse dans les mains. Elle était lourde pour ses bras frêles, mais elle la serra contre sa poitrine comme si c’était un nouveau-né. Silas prit ensuite les papiers. Il les plia avec une lenteur cérémonielle, ignorant la douleur qui lui labourait le flanc comme un soc de charrue rouillé. — Ces titres… ils disent que tu possèdes un morceau de ce monde. Ne les donne à personne. Ni aux hommes en costume, ni aux hommes avec une étoile. Tu vas vers l’Ouest. Tu suis la ligne des poteaux télégraphiques. Quand tu verras les collines qui ne finissent pas, tu chercheras le nom de "Sutter". Il s'interrompit, pris d'une quinte de toux qui ramena une écume rosâtre à la commissure de ses lèvres. L'Ombre tendit une main vers sa balafre, ce sillon creusé par le sabre qui lui barrait le visage, mais il recula la tête. Il ne voulait pas de sa pitié. Il n'en avait que faire. — Allez. Dehors. Cendre est attaché au poteau de la clôture. C’est un bon cheval. Il a plus d’âme que la plupart des chrétiens que j’ai croisés. Il te portera jusqu’à ce que le ciel change de couleur. Il l'aida à se lever, ses mains calleuses laissant des empreintes de suie sur ses épaules. Ils marchèrent lentement vers la sortie, Silas traînant sa jambe, laissant derrière lui une traînée sombre sur le bois mort de l’église. Dehors, le Kansas s'étalait à l'infini. Le vent de fin d'après-midi agitait les hautes herbes, la *Big Bluestem*, qui ondulaient comme une mer de cuivre. L'odeur de l'orage approchait, un mélange d'ozone et de terre mouillée. Le cheval, une bête à la robe grise comme la fumée, s'ébroua en les voyant approcher. Silas souleva l'enfant. Il sentit la légèreté de son corps, presque rien, un souffle. Il l'installa sur la selle de cuir usé, ajusta les étriers de fortune qu'il avait bricolés la veille. — Ne te retourne pas, petite. Jamais. Derrière toi, il n’y a que des charognards et des spectres. Regarde devant, là où le soleil tombe. C’est là que se cachent les vivants. L'Ombre baissa les yeux vers lui. Pour la première fois, ses lèvres remuèrent, mais aucun son ne sortit. Elle se pencha, attrapa le bord de la redingote de Silas, et pressa son visage contre le tissu rêche qui sentait le tabac, la poudre et la fin des temps. Puis, elle se redressa, saisit les rênes avec une détermination de pionnière. Silas donna une claque sourde sur la croupe du cheval. — Va ! L'animal s'élança dans un galop saccadé. Silas resta debout, une main pressée sur sa plaie, l'autre faisant écran au-dessus de ses yeux. Il regarda la silhouette de l'enfant et du cheval diminuer, devenir une simple ponctuation dans l'immensité de la prairie, une tache d'encre sur un horizon de soufre. Elle ne se retourna pas. Elle avait appris sa leçon. Quand elle ne fut plus qu'un point vibrant dans le mirage de chaleur, Silas sentit ses genoux se dérober. Il ne tomba pas ; il s'affaissa, avec la dignité d'un vieil arbre que l'on finit d'abattre. Il rampa vers un petit monticule, à l'ombre d'une pierre tombale anonyme, un bloc de calcaire brut dont les inscriptions avaient été effacées par trente ans de tempêtes de poussière. Il s'assit, le dos contre la pierre. Le froid montait désormais de ses membres, une gelée noire qui semblait vouloir pétrifier son sang. Il fouilla dans sa poche et en sortit un dernier cigarillo, tordu et humide. Il frotta une allumette contre la pierre tombale. La petite flamme vacilla, puis prit, éclairant un instant ses traits parcheminés, ses yeux enfoncés où brillait encore une lueur de défi. Il aspira la fumée âcre, la garda longtemps dans ses poumons, avant de la rejeter vers le ciel brûlant. — Eh bien, Thorne, murmura-t-il pour personne, on dirait que c’est toi qui as gagné la course au silence. Le Marshall était mort à l’intérieur de l’église, seul avec sa loi et son opium. Silas, lui, mourait avec le vent. Il ferma les yeux un instant. Il revit Lawrence en flammes. Il revit le visage de l'officier de l'Union dont il gardait les doigts dans une bourse de soie — un trophée devenu un fardeau, une ancre qui l'avait tiré vers le fond pendant des années. Il sentit dans sa poche la bourse de soie. Il la sortit et, d'un geste lent, l'enfouit dans la terre meuble à ses pieds. Qu'ils restent ici, avec le reste des péchés de ce siècle. Un bruit lointain déchira le silence. Ce n'était ni le vent, ni le cri d'un coyote. C'était un sifflement long, aigu, mécanique. À quelques milles de là, la locomotive de la *Kansas Pacific* crachait sa vapeur noire, perçant la plaine de son œil de fer. Le progrès arrivait, avec ses rails qui ressemblaient à des points de suture sur la peau de la terre, avec ses banquiers en haut-de-forme et ses villes préfabriquées. Silas sourit, une grimace douloureuse. Il appartenait à l'époque de la suie et du plomb. Le monde qui venait n'aurait pas de place pour les irréguliers du Missouri, pour les déserteurs au flanc marqué, pour les hommes qui savaient lire l'avenir dans les entrailles des chevaux. Le soleil toucha l'horizon. Le ciel passa du soufre au pourpre, puis au violet profond, une couleur de deuil royal. La douleur s'était muée en une grande lassitude, un coton chaud qui enveloppait ses pensées. Silas ne sentait plus ses jambes. Il ne sentait plus le froid du calcaire contre son dos. Il revit l'Ombre, chevauchant vers l'Ouest. Il l'imaginait adulte, possédant cette terre qu'il avait volée pour elle, lisant des livres sous une véranda, loin du bruit des revolvers. C'était une pensée étrange, presque étrangère. Une rédemption, peut-être ? Non, Silas ne croyait pas à ces mots-là. C’était juste un échange. Une vie pour une vie. Une fin pour un commencement. Sa cigarette s'échappa de ses doigts et tomba dans l'herbe sèche. Une minuscule spirale de fumée s'éleva, puis s'éteignit. Silas Vane pencha la tête sur le côté. Son regard s'accrocha à la première étoile, cette lueur froide qui se fichait de la misère des hommes. Il pensa à la petite bourse de soie enterrée sous lui, aux dents d'or qui allaient maintenant nourrir une enfant muette, et il trouva que l'ordre des choses, pour une fois, n'était pas tout à fait absurde. Le vent souffla plus fort, couchant l'herbe autour de lui comme des milliers de mains se joignant pour une prière. Le Kansas devint une mer d'ombre. Silas ne bougeait plus. Sa redingote grise se fondait dans la pierre, son corps devenait une excroissance du sol, une nouvelle cicatrice sur ce territoire qui n'en manquait pas. Au loin, le train hurla une seconde fois, un cri de triomphe métallique qui saluait la naissance d'un empire de fer sur le cadavre d'un monde de poussière. Mais Silas n'entendait plus rien. Il était enfin devenu le champ de bataille, et sur ce champ-là, le silence était définitif. Sous le ciel qui n'était plus brûlant mais constellé d'un froid éternel, la prairie reprit ses droits, effaçant les traces de sang sous le balancement régulier des herbes hautes, là où Dieu, s'il avait jamais été présent, n'avait laissé que le vent pour seule réponse.
Fusianima
Balles de Suie sous un Ciel Brûlant
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Sarah Bern

Balles de Suie sous un Ciel Brûlant

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Le soleil du Kansas n'était pas un astre, mais une enclume chauffée à blanc, martelant l’immensité d’une plaine où la vie semblait avoir été biffée d'un trait de plume rageur. En ce mois d'août 1871, l'air n’était qu'une nappe de soufre immobile, un linceul invisible pesant sur les hautes herbes rou...

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