Dix Tombes Pour Onze Hommes

Par Sarah BernWestern

Le vent n'était plus un souffle, mais un râle de dément, une marée de poussière ocre qui s'engouffrait dans les moindres interstices des manteaux de basane et des foulards de soie crasseuse. Sous ce ciel de soufre, où le soleil n'était qu'une pièce d'or ternie et lointaine, onze silhouettes courbées...

Les Onze de Tucson

Le vent n'était plus un souffle, mais un râle de dément, une marée de poussière ocre qui s'engouffrait dans les moindres interstices des manteaux de basane et des foulards de soie crasseuse. Sous ce ciel de soufre, où le soleil n'était qu'une pièce d'or ternie et lointaine, onze silhouettes courbées sur leurs pommeaux avançaient comme des spectres à travers le linceul mouvant du désert. Les montures, des bêtes à l'échine saillante et aux naseaux obstrués par le sable, ne progressaient plus que par un instinct de survie que l'éperon ne parvenait plus à stimuler. Silas Thorne, le visage protégé par le rebord de son Stetson mangé par le sel, ouvrait la marche, ses yeux réduits à deux fentes injectées de sang. Dry Creek émergea de la tourmente non pas comme un refuge, mais comme le squelette blanchi d'un géant oublié. C'était une carcasse de bois gris, dont les planches, dévorées par les ans et le vent décapant, gémissaient sous l'assaut des rafales. Ici, la terre était pétrifiée, les puits taris depuis une éternité, et l'air lui-même semblait avoir le goût de la cendre. Les chevaux s'arrêtèrent d'eux-mêmes, les sabots frappant le sol durci avec un son mat, comme s'ils craignaient de réveiller les morts. « C’est ici ? » cracha Kid Vane, sa voix n’étant qu’un murmure écorché derrière son bandeau de lin. Il essuya d'un geste nerveux la poussière noire qui maculait le métal froid de ses revolvers. À vingt ans, il avait déjà le regard fixe de ceux qui ont trop souvent vu l'acier percer la chair. Silas ne répondit pas. Il fixa les bâtiments qui bordaient l'unique rue, des façades aveugles dont les enseignes effacées balançaient dans un grincement de potence. La tempête, au lieu de s'apaiser à l'abri des murs, semblait s'enrouler autour d'eux, créant un vortex de silence au cœur du tumulte. Ils mirent pied à terre devant le saloon, une bâtisse plus imposante que les autres, dont le fronton portait encore, en lettres de fer rouillé, le nom de "The Last Gasp". L'odeur les frappa avant même qu'ils ne puissent distinguer les détails : une senteur entêtante, anachronique, de résine fraîche et de sciure de bois. C'était l'odeur de la vie que l'on abat, celle des forêts lointaines que le désert n'aurait jamais dû connaître. Alignés avec une régularité de métronome sur le trottoir de planches, devant la double porte battante du saloon, dix objets attendaient. C'étaient des cercueils. Dix bières de pin blanc, impeccablement assemblées, dont le bois clair luisait sous la pellicule de poussière fine. Les clous de fer forgé brillaient comme des dents d'argent dans la pénombre. La résine perlait encore sur les flancs des boîtes, de grosses gouttes ambrées qui coulaient lentement, comme des larmes de sève. Ils étaient là, neufs, impitoyables, exhalant leur parfum de mort imminente dans cet univers de décomposition. Un silence de plomb s'abattit sur les onze hommes. Même le vent parut retenir son souffle. Les hors-la-loi, ces hommes qui avaient semé la terreur de Tucson jusqu'aux confins du territoire, restèrent pétrifiés, les mains suspendues au-dessus de leurs fontes. Leurs vêtements, lourds de la poussière du trajet, leurs visages marqués par la fatigue et le crime, offraient un contraste obscène avec la pureté du bois blond. « Dix... » murmura Miller, un colosse au crâne rasé dont les doigts tremblaient sur les rênes de son cheval. « Il y en a dix. » Il n'eut pas besoin de compter les hommes. Ils savaient. Ils étaient onze. Onze cavaliers sortis de l'enfer de Tucson, les sacoches encore pleines d'un or qui ne semblait plus peser rien du tout face à ces planches de sapin. Silas Thorne s'approcha du premier cercueil. Ses bottes firent crier le bois du trottoir. Il tendit une main gantée et effleura le couvercle poli. Le froid qui s'en dégageait n'était pas celui de l'hiver, mais celui du vide. Il n'y avait aucune inscription, aucune plaque, mais la taille de chaque boîte semblait avoir été mesurée avec une précision démoniaque. L'une était particulièrement longue, faite pour la stature de Miller. Une autre était plus frêle, presque enfantine dans ses proportions, semblant attendre le Kid. « C'est une plaisanterie de shérif, » gronda une voix à l'arrière du groupe. C'était "Black" Jack, un homme dont la barbe charbonneuse cachait mal une mâchoire contractée par la peur. « Quelqu'un nous a devancés. Quelqu'un veut nous faire perdre la tête. » Mais personne n'y croyait. La tempête de sable qui faisait rage au-delà des premières maisons était si dense qu'aucun homme n'aurait pu transporter ces bois ici sans être dévoré par les éléments. Et le bois était trop frais, trop vivant. Silas se détourna des cercueils et poussa la porte du saloon. Le bois gémit sur ses gonds de cuir séché. À l'intérieur, l'obscurité était épaisse, chargée d'une poussière qui dansait dans les rares rayons de lumière filtrant à travers les planches clouées des fenêtres. L'odeur ici était différente : un mélange de vieux whisky tourné, de sciure rance et de quelque chose de plus métallique, de plus froid. Le comptoir, une longue pièce de noyer sombre, était recouvert d'une couche de poussière si uniforme qu'on aurait dit du velours gris. Au centre, trônant comme une idole païenne, un unique Colt Single Action Army reposait sur un carré de soie noire. Le canon luit d'un éclat bleui, huileux, et le chien était armé, prêt à mordre. À côté de l'arme, un sablier mécanique d'une facture complexe, fait de laiton et de verre soufflé, laissait s'écouler un sable d'une blancheur de craie. Le crissement des grains tombant dans la fiole inférieure était le seul son audible dans la pièce, un compte à rebours minuscule et implacable. « Entrez, » dit Silas d'une voix qui n'était plus qu'un souffle de parchemin. Les dix autres s'engouffrèrent dans la salle, leurs éperons cliquetant sur le plancher comme des cloches de funérailles. Ils se répartirent autour du bar, évitant de se regarder, évitant surtout de regarder vers l'extérieur, là où les dix bières les attendaient sous la fureur du vent. Kid Vane s'approcha du comptoir, son regard fiévreux attiré par l'éclat du Colt. Il tendit la main, mais la voix de Silas l'arrêta net. « Ne touche à rien, petit. » « Pourquoi ? C’est juste un flingue. » « Ce n'est pas juste un flingue, » répliqua le Vieux, ses yeux fixés sur le sablier. « C’est une invitation. » Soudain, le vent à l'extérieur changea de ton. Il ne hurlait plus, il chantait. Une mélodie discordante, faite de sifflements dans les lattes de bois et de gémissements dans la cheminée de pierre. Et dans ce tumulte, une voix sembla s'élever, une voix qui ne semblait pas provenir de cordes vocales humaines, mais du frottement même des grains de sable contre les murs. *Onze hommes pour dix tombes.* Le murmure sembla vibrer dans la moelle de leurs os. Miller laissa échapper un cri étouffé et recula jusqu'à heurter une table branlante qui s'effondra dans un nuage de poussière. « Qui est là ? » hurla-t-il, dégainant son propre revolver et le pointant vers les chevrons du plafond où pendaient des toiles d'araignées lourdes de débris. « Sortez, fils de chien ! » Il n'y eut pas de réponse, si ce n'est le tintement cristallin du sablier. Le dernier grain de sable blanc tomba dans la fiole inférieure avec une finalité de couperet. Un déclic mécanique se fit entendre dans le silence oppressant. Le sablier se retourna de lui-même, entamant un nouveau cycle. Silas Thorne comprit alors, avec une clarté glaciale, la nature du lieu où ils venaient d'échouer. Dry Creek n'était pas une ville fantôme. C'était un tribunal. Un lieu de pesée pour les âmes chargées de plomb et de péchés. Les cercueils dehors n'étaient pas une menace, ils étaient une promesse. « On ne sortira pas d'ici, » dit-il, et pour la première fois, ses hommes virent une lueur de terreur pure dans ses yeux gris. « Pas tous. » Il regarda ses compagnons de route, ces hommes avec qui il avait partagé le sang, la sueur et la haine. Il vit la méfiance s'allumer dans leurs regards, la main de chacun se rapprocher imperceptiblement de la crosse de son arme. La solidarité de la bande, forgée dans les braquages et les cavales, s'effritait déjà sous le poids de l'arithmétique macabre. À l'extérieur, la tempête redoubla de violence, projetant des poignées de sable contre les cercueils de pin, dont le bois frais commençait déjà à se rayer, à se marquer, à prendre la couleur de la terre qui les attendait. Onze hommes restaient debout dans la pénombre du "Last Gasp", mais le destin, lui, n'avait commandé que dix boîtes. Le jeu du Juge venait de commencer.

La Loi du Juge

L'air à l'intérieur du saloon « Last Gasp » avait la consistance d'un linceul de laine humide, saturé d'une odeur de poussière rance et de kérosène froid. Silas Thorne franchit le seuil, ses bottes de cuir craquelé écrasant les débris de verre qui jonchaient le plancher de chêne vermoulu. Derrière lui, les dix autres s'engouffrèrent dans la pénombre, leurs silhouettes massives découpées par la lueur ocre et furieuse de la tempête de sable qui dévorait Dry Creek. Le vent hurlait contre les cloisons, un gémissement de bête blessée cherchant à s'introduire par les interstices des planches disjointes. Silas frotta une allumette contre sa cuisse. La flamme vacillante révéla un comptoir de acajou massif, dont le vernis s'écaillait comme une peau malade. Au centre de ce bois sombre, disposés avec une symétrie qui glaçait le sang, reposaient deux objets. Le premier était un Colt Single Action Army, son canon de sept pouces et demi d'un acier bleui si parfait qu'il semblait absorber la faible lumière de l'allumette. Sa crosse d'ivoire jauni portait les stigmates du temps, mais le mécanisme, à en juger par l'éclat de l'huile fine qui suintait des jointures, était entretenu avec une dévotion religieuse. À côté de l'arme, un sablier mécanique de cuivre et de verre trônait, ses engrenages internes cliquetant avec la régularité d'un cœur de métal. Le sable à l'intérieur n'était pas blond, mais d'un noir de jais, fin comme de la poudre à canon. « Regardez-moi ça, » murmura Kid Vane. Sa voix, d'ordinaire tranchante, n'était plus qu'un souffle de fièvre. Il s'approcha, ses mains de pianiste tachées de suie et de graisse de cheval tremblant légèrement. Il tendit les doigts vers le Colt, mais Silas lui saisit le poignet d'une main calleuse, dure comme un étau de forgeron. « Ne touche à rien, gamin, » gronda le Vieux. L'odeur de tabac froid et de suif qui émanait de Silas semblait plus pesante que d'habitude. Ses yeux gris, deux fentes de silex, balayèrent la salle. Les autres hommes restaient en retrait, une grappe de spectres en manteaux de toile cirée et chapeaux de feutre déformés par la pluie et le sel. On entendait le battement saccadé de leurs respirations, le frottement du lin contre les peaux irritées, et le cliquetis sinistre du sablier. Soudain, le mécanisme du sablier s'enclencha dans un gémissement de ressorts tendus. Le premier grain de sable noir tomba. Alors, la voix s'éleva. Elle ne semblait pas provenir d'une gorge humaine, mais des fondations mêmes de la bâtisse, du bois pourri des solives, du sol de terre battue sous le plancher. C'était un son sourd, une résonance de tombeau ouvert, à la fois lointaine et terriblement intime. « Onze hommes pour dix cercueils, » prononça la voix du Juge. « Onze âmes chargées du plomb de Tucson, onze consciences lestées par le sang des innocents. Le calcul de la providence est sans appel, messieurs. » Un silence de mort tomba sur l'assemblée. Même le vent dehors sembla retenir son souffle. Silas sentit une goutte de sueur froide glisser le long de sa cicatrice, une trace de glace sur son visage parcheminé. « Qui parle ? » hurla Blackwood, un colosse aux épaules de bœuf dont la main cherchait nerveusement la crosse de son propre revolver. « Montre-toi, charogne ! » La voix ignora l'insulte, poursuivant avec une lenteur de verdict : « Le sablier est le seul maître du temps qu'il vous reste. À chaque fois que le dernier grain rejoindra ses frères, un homme devra rejoindre le pin frais qui l'attend sur le porche. C'est le prix du sursis. C'est le tribut pour que les autres puissent empoigner la pelle et creuser. Car le salut, dans ce désert, se mérite à la force des bras et au sacrifice de la chair. » Kid Vane laissa échapper un rire nerveux, un son sec qui se brisa contre les murs. « On n'a qu'à sortir. On reprend les chevaux, on traverse la tempête. » « La tempête n'est pas de sable, petit, » reprit le Juge. « Elle est faite de vos regrets. Elle ne s'arrêtera que lorsque le compte sera bon. Dix tombes. Dix corps. Un seul d'entre vous verra l'aube se lever sur les ruines de Dry Creek. L'arme sur ce comptoir est l'instrument de votre justice. Elle ne manque jamais sa cible. Elle n'a besoin que d'une main pour la guider. » Silas Thorne regarda le Colt. Il en connaissait le poids, l'équilibre parfait. C'était une arme de duelliste, une arme faite pour ôter la vie avec une précision chirurgicale. Il vit le reflet de son propre visage dans l'acier poli du barillet : un vieil homme aux yeux hantés par la trahison de Tucson. Il savait que les autres commençaient à faire le même calcul que lui. Onze. Dix. L'arithmétique de la survie était une bête cruelle. « On ne va pas s'entretuer pour une voix dans les murs, » dit Silas d'une voix qu'il voulait ferme, mais qui trahissait une fêlure. « Ce n'est pas une voix, Silas, » répondit le Juge, et l'usage de son nom fit tressaillir le vieil outlaw. « C'est le miroir de votre propre finitude. Regardez le sablier. Le temps n'attend pas les pécheurs. » Le cliquetis des engrenages se fit plus rapide, plus insistant. Le sable noir s'écoulait désormais avec une fluidité de venin. Les hommes se décalèrent imperceptiblement, créant un espace entre eux, une distance de sécurité qui n'avait plus rien de fraternel. Les alliances scellées dans le sang des banques de l'Arizona s'évaporaient dans la chaleur étouffante du saloon. L'odeur du soufre commença à filtrer par les fentes du plancher, se mélangeant à la puanteur de la peur. Dehors, les cercueils de pin, frappés par les grains de sable, résonnaient comme des tambours de guerre. Dix boîtes de bois blond, attendant d'être remplies. « Qui sera le premier ? » demanda une voix parmi les bandits, une voix anonyme, déjà déshumanisée par la terreur. Silas Thorne posa sa main sur le comptoir, à quelques pouces du Colt. Il sentit le froid du métal irradier jusque dans ses os. Il regarda ses compagnons. Il vit la méfiance dans le regard de Kid Vane, la main de Blackwood qui se crispait sur sa ceinture, les yeux fuyants des autres qui cherchaient déjà une victime parmi leurs rangs. La solidarité n'était plus qu'un mot vide, une relique d'un monde qui n'existait plus. Ici, à Dry Creek, il n'y avait que le Juge, le sablier et l'inévitable décompte de la mort. Le sable noir continuait de tomber, marquant les secondes d'une agonie collective. Chaque grain était un clou supplémentaire enfoncé dans le couvercle de leur destinée. Silas Thorne comprit alors que le véritable enfer n'était pas la mort, mais l'attente, et le choix atroce que le Juge venait de déposer entre leurs mains souillées. Le silence revint, plus lourd qu'une pierre tombale, seulement troublé par le tic-tac mécanique du sablier qui dévorait leurs dernières chances de rédemption. La lumière de l'allumette finit par s'éteindre, plongeant le « Last Gasp » dans une obscurité où les hommes ne se distinguaient plus que par le blanc de leurs yeux, dilatés par l'horreur de ce qui allait suivre.

Le Premier Sacrifié

Le dernier filet de silice s’écoulait avec une lenteur de supplice, glissant dans l’étranglement du verre comme le sang s’échappe d’une carotide ouverte. Dans le silence sépulcral du saloon, le frottement des grains de sable contre les parois de l’ampoule mécanique résonnait comme un éboulement de falaise. Silas Thorne, les doigts crispés sur le bord du comptoir en acajou griffé, sentait l’odeur de son propre suif se mêler à la puanteur de la peur qui émanait de ses compagnons. Onze hommes, réduits à l’état de bêtes traquées, observaient l’instrument de leur arrêt de mort. L’air était saturé de poussière de craie et de l’âcre senteur du kérosène brûlé. À sa gauche, le Kid gardait une main immobile au-dessus de la crosse de son revolver, ses yeux dilatés par l’opium ne quittant pas le sablier. Plus loin, près de la porte dont les gonds gémissaient sous les assauts du vent, Elias Vance — un homme dont la bravoure s'était évaporée avec la première lueur du crépuscule — tremblait si fort que le métal de ses éperons cliquetait sur le plancher vermoulu. — Ça va s'arrêter, balbutia Vance, sa voix n'étant plus qu'un sifflement sec. On ne peut pas rester là à attendre que ce... que ce bidule décide qui de nous doit passer l'arme à gauche. Silas ne tourna pas la tête. Sa cicatrice, ce sillon livide qui lui barrait la lèvre, le lançait cruellement. — Tais-toi, Elias, gronda-le Vieux. Le Juge a posé les règles. Le temps est un créancier qui ne fait jamais grâce. — Au diable vos règles et votre Juge ! hurla Vance. L'homme bondit vers la double porte battante. Le bois gris, poli par des décennies de tempêtes, semblait l'appeler vers l'obscurité tourbillonnante du dehors. Il pensait sans doute que le désert, malgré sa fureur de sable et de sel, serait plus clément que le verdict de l'horloge. Il n'atteignit jamais le seuil. Un claquement sec, comme une branche de genévrier qui rompt sous le gel, déchira l'atmosphère. Une détonation unique, brutale, qui fit vibrer les verres ternis derrière le bar. La fumée bleue de la poudre noire s'éleva en volutes paresseuses, empestant le soufre. Elias Vance se figea, une main sur le loquet de bois. Un petit orifice sombre venait d'apparaître entre ses omoplates, maculant sa chemise de lin écru d'une tache de pourpre qui s'étendait avec la rapidité d'une encre sur un buvard. Il s'effondra, le visage contre les lattes disjointes, ses doigts griffant inutilement la poussière avant de s'immobiliser dans un dernier spasme. Le Kid rangea son Colt d'un geste fluide, presque élégant. La lueur fiévreuse de ses yeux ne s'était pas démentie. Il ne regarda même pas le corps. Son attention était rivée sur le sablier : le dernier grain venait de tomber. Dans un déclic métallique, le mécanisme se retourna de lui-même, entamant un nouveau décompte. — Le premier est servi, dit le Kid d'une voix dépourvue d'émotion. Dix places restantes dans le pin frais. Silas Thorne laissa échapper un soupir qui ressemblait à un râle. Il se détacha du comptoir, ses bottes de cuir craquant sous son poids. — Prenez-le, ordonna-t-il aux autres qui restaient pétrifiés, les visages blêmes sous la lueur des lampes à huile. On ne laisse pas la viande refroidir ici. Le Juge attend son dû. Quatre hommes s'approchèrent, les mouvements saccadés comme ceux de pantins désarticulés. Ils saisirent Vance par les membres. Le corps était encore chaud, sa souplesse contrastant avec la rigidité des cercueils qui les attendaient dehors. Ils franchirent le seuil, affrontant la morsure du vent. Dry Creek les accueillit avec une gifle de sable fin qui s'insinuait dans les yeux et les narines, goûtant le fer et la mort. Devant le saloon, alignés comme les dents d'un géant enterré, les dix cercueils de pin attendaient. Le bois était brut, exhalant une odeur de résine si forte qu'elle en devenait écœurante. La tempête hurlait entre les planches, un sifflement lugubre qui semblait porter les voix de ceux qu'ils avaient abattus à Tucson. Ils déposèrent Vance dans le premier coffre. Le bois craqua sous le poids du mort. Silas Thorne s'approcha, une pelle à la main, son manteau de voyage battant ses jambes comme les ailes d'un corbeau. Le sol de Dry Creek n'était qu'une croûte de roche et de caliche, une terre ingrate qui refusait de s'ouvrir. — Creusez, dit Silas, sa voix dominant le tumulte du vent. Le fer de la pelle heurta la pierre avec un bruit sourd, envoyant des étincelles éphémères dans la nuit. Chaque coup de boutoir résonnait dans la poitrine des hommes. La sueur, malgré le froid cinglant de la tempête, coulait sur leurs fronts, traçant des sillons de boue sur leurs visages parcheminés. Ils creusèrent avec la fureur du désespoir, arrachant à la terre des fragments de silex et de racines sèches. Le Kid, resté en retrait, observait la scène, une cigarette de maïs roulée au coin des lèvres. Il semblait étranger à la fatigue, une ombre parmi les ombres. Silas, lui, sentait chaque muscle de son vieux corps protester. Le manche en frêne de la pelle lui brûlait les paumes, mais il ne s'arrêtait pas. Il savait que le temps, là-bas, dans le saloon, continuait son œuvre de sape. Quand le trou fut assez profond pour engloutir le cercueil et la honte qui l'accompagnait, ils firent glisser la boîte de pin dans l'étreinte de la terre. Le choc du bois contre le fond de la fosse produisit un son mat, définitif. — Pas d'oraison ? demanda l'un des hommes, un nommé Miller, dont les mains tremblaient sur le manche de son outil. On ne va pas juste le recouvrir comme un chien crevé ? Silas leva ses yeux gris vers lui. Des yeux qui avaient vu trop de potences et trop de sang pour croire encore à la rédemption par le verbe. — Dieu a quitté ce comté bien avant que nous n'y posions le pied, Miller. Le Juge est le seul qui écoute, et il n'aime pas les sermons. Jetez la terre. Le bal des pelles reprit. Le bruit des mottes de terre frappant le couvercle de pin était celui d'un tambour funèbre. Petit à petit, la silhouette rectangulaire disparut sous le remblai rocailleux. La poussière soulevée par le vent s'empressait déjà de lisser la surface de la tombe, effaçant les traces de leur labeur, comme si le désert lui-même souhaitait digérer l'intrus au plus vite. Lorsqu'ils eurent terminé, les onze n'étaient plus que dix. Ils restèrent un instant debout autour du tumulus improvisé, les silhouettes courbées par le poids d'un péché invisible. Le vent semblait s'être apaisé, laissant place à un silence plus terrifiant encore que la tempête. Silas Thorne nettoya la lame de sa pelle contre sa botte. Il regarda les neuf cercueils restants, vides, leurs gueules de bois ouvertes vers le ciel noir. Ils semblaient l'observer, l'inviter à choisir déjà le prochain occupant. — Rentrons, dit-il enfin. Ils regagnèrent la chaleur fétide du "Last Gasp". À l'intérieur, le sablier trônait toujours sur le comptoir, imperturbable. Le sable de la partie supérieure s'était déjà vidé d'un tiers. Les grains tombaient, réguliers, impitoyables, marquant la cadence d'une agonie que rien ne semblait pouvoir détourner. Le Kid s'installa à une table, sortit un couteau de sa ceinture et commença à curer ses ongles avec une méticulosité de chirurgien. Les autres se dispersèrent dans l'ombre, évitant de se regarder, chacun calculant déjà la valeur de la vie de son voisin. La solidarité qui les avait unis lors de la chevauchée sauvage depuis Tucson s'était dissoute dans le sang d'Elias Vance. Silas Thorne retourna à sa place, au bout du bar. Il posa ses mains à plat sur le bois poisseux et ferma les yeux. Il pouvait sentir l'odeur du pin frais qui lui collait à la peau, une odeur de forêt et de mort qui ne le quitterait plus. Le tic-tac du sablier battait dans ses tempes comme un second cœur. Le premier acte était clos. La terre de Dry Creek avait reçu sa première offrande, mais Silas savait, au plus profond de ses entrailles, que le Juge était un collectionneur insatiable. Neuf cercueils attendaient encore sur le porche, et le sable, ce traître silencieux, continuait de couler.

L'Arithmétique du Sang

Julian Ross ne croyait pas aux spectres, seulement aux dosages. Pour lui, le monde n’était qu’une suite d’équations chimiques, une balance oscillant entre le baume et le poison. Pourtant, alors qu’il dépliait un morceau de parchemin jauni sur une table dont le vernis s’écaillait comme une peau de lépreux, ses doigts, d’ordinaire si sûrs lorsqu’ils manipulaient le scalpel ou le pilon, trahissaient une légère saccade. Il lissa le papier du plat de la main, sentant sous sa paume le grain rugueux du bois mort. Autour de lui, l'air du saloon de Dry Creek était une mélasse de poussière en suspension et d'effluves de whisky frelaté, une atmosphère si dense qu'elle semblait vouloir étouffer la flamme vacillante de l’unique lampe à huile. D’un geste précis, il tira de sa besace de cuir une mine de plomb et commença à tracer les contours de leur prison. Le rectangle du saloon, la ligne brisée du porche, et ces dix traits verticaux, implacables, représentant les cercueils de pin alignés dehors comme les dents d'une mâchoire prête à se refermer. — Tu dessines notre arrêt de mort, l'Apothicaire ? La voix de Silas Thorne tomba comme un couperet. Le Vieux n'avait pas bougé de son siège au bout du comptoir, mais ses yeux, deux fentes de silex enchâssées dans un visage de cuir tanné, suivaient chaque mouvement de Julian. Thorne tenait une chique de tabac entre ses dents gâtées, et l'odeur de jus de mélasse noire qu'il recrachait par intermittence se mêlait à la puanteur du soufre qui s'engouffrait par les fentes des cloisons. — Je cherche la faille, Silas, répondit Julian sans lever les yeux, sa voix conservant le calme clinique d'un homme annonçant une gangrène. Tout mécanisme, fût-il l'œuvre d'un dément ou d'une puissance que nous ne saisissons pas encore, possède une logique. Le Juge parle, mais d'où ? Le sable coule, mais qu'est-ce qui actionne le rouage ? Si nous comprenons l'arithmétique de cet endroit, nous pourrons peut-être en fausser les comptes. Il pointa sa mine vers le sablier mécanique posé sur le bar. Le sable y tombait avec un chuintement de serpent, un écoulement régulier, mathématique, qui semblait dévorer les secondes de leur vie. Julian se leva, sa redingote de laine sombre balayant la poussière du sol. Il s'approcha de l'objet, observant les reflets du verre soufflé. Il n'y avait aucun fil, aucune conduite apparente. C'était un objet d'une pureté terrifiante. — Onze hommes, murmura Julian pour lui-même. Dix cercueils. L'équation est impaire. Le Juge n'attend pas un massacre désordonné, il attend une soustraction méthodique. Un homme par tour de cadran. Il se mit à arpenter la salle, comptant ses pas. Ses bottes de cuir souple craquaient sur le plancher vermoulu. Il mesura la distance entre les portes, sonda l'épaisseur des murs en bois de cèdre rongés par le sel. Il cherchait une trappe, un interphone rudimentaire, une chambre de compression, n'importe quoi qui expliquerait cette voix d'outre-tombe qui les avait glacés jusqu'à la moelle. Il passa près du Kid, qui continuait de curer ses ongles avec la pointe de son Bowie. Le jeune homme dégageait une odeur de menthe sauvage et de poudre noire, une fragrance de prédateur aux aguets. — Tu perds ton temps, Ross, lança le Kid sans lever les yeux, son regard fiévreux fixé sur une tache de sang séché au sol. On ne mesure pas le diable avec une règle d'arpenteur. On lui tire dessus ou on finit dans le trou. Et moi, je n'ai pas l'intention de tâter du sapin ce soir. Le Kid jeta un regard circulaire sur les autres survivants. L'atmosphère s'était chargée d'une électricité poisseuse. Dans les coins d'ombre du saloon, les hommes de la bande de Tucson s'observaient comme des loups pris au piège dans une bergerie vide. La méfiance était devenue une présence physique, un onzième passager invisible. On voyait les mains frôler les crosses des holsters, les regards se détourner brusquement dès qu'ils croisaient ceux d'un compagnon. La fraternité du crime, forgée dans la fureur des galops et le partage de l'or, s'effritait sous la pression de cette arithmétique sanglante. Julian s'arrêta devant la fenêtre condamnée par des planches. Par un interstice, il pouvait voir la tempête de sable au-dehors. Ce n'était pas une tempête ordinaire ; le sable semblait animé d'une volonté propre, tourbillonnant en colonnes cyclopéennes qui frappaient les murs avec la force de poings de géants. Dry Creek était isolée du reste de la Création, une île de bois pourri perdue dans un océan de silice hurlante. — Regardez-les, reprit Julian en désignant ses compagnons d'un geste de la main. La paranoïa est une toxine, Silas. Elle agit plus vite que l'arsenic. Si nous ne trouvons pas le levier de ce mécanisme, ils s'entretueront avant même que le sable n'ait fini de couler pour le prochain tour. Il retourna à sa carte, y inscrivant des annotations en latin, des calculs de probabilités basés sur l'emplacement de chacun dans la pièce. Il tentait de rationaliser l'irrationnel. Il analysait les réactions de chacun : la sueur rance sur le front de Miller, le tremblement imperceptible des mains de Dutch, le silence de mort de Silas. Soudain, Julian se figea. Il venait de remarquer quelque chose au pied du comptoir, là où le sablier était posé. Une légère accumulation de poussière, mais pas n'importe laquelle. Une fine pellicule de limaille de fer, disposée selon un motif géométrique précis, comme si un champ magnétique puissant émanait de sous le plancher. Il s'agenouilla, ignorant les regards suspicieux qui pesaient sur sa nuque. Il sortit un petit aimant de sa trousse d'apothicaire. La limaille réagit instantanément, s'orientant vers le nord avec une vigueur surnaturelle. — Silas, viens voir, chuchota Julian. Le Vieux se leva pesamment, ses articulations craquant comme du vieux cuir. Il se pencha au-dessus de l'épaule de l'apothicaire. — Qu'est-ce que c'est que tes sorcelleries ? grogna-t-il. — Ce n'est pas de la sorcellerie. C'est de l'ingénierie. Sous ce plancher, il y a quelque chose de massif. Quelque chose qui génère une force. Le Juge n'est peut-être pas un esprit, mais un homme utilisant les secrets de la physique pour nous briser. À cet instant, un craquement sinistre retentit. Ce n'était pas le vent. C'était le bruit d'un percuteur que l'on arme. Julian tourna la tête. Miller, un colosse au regard injecté de sang, pointait son revolver vers la poitrine de l'Apothicaire. — Tu complotes avec le Vieux, Ross ? rugit Miller, sa voix brisée par la terreur. Vous calculez qui sera le prochain, c'est ça ? Vous faites vos petites listes sur votre papier de malheur ! — Rentre ton fer, Miller, ordonna Silas d'une voix basse et menaçante. L'Apothicaire cherche une sortie. — Une sortie ? Ou une excuse pour me désigner ? On est onze, et il n'y a que dix boîtes ! Je ne serai pas celui qui reste debout pour creuser les tombes des autres ! Le Kid se leva d'un bond, son propre revolver déjà à la main, le chien armé. La tension monta d'un cran, l'air devenant presque irrespirable, saturé d'une odeur d'ozone et de peur. Julian sentit son cœur cogner contre ses côtes comme un oiseau en cage. Il leva ses mains vides, montrant ses paumes tachées d'encre et de plombagine. — Miller, écoute-moi, dit Julian d'une voix qu'il s'efforça de rendre monocorde. Si tu tires, tu déclenches le chaos. Le Juge gagnera par défaut. La logique veut que nous restions groupés. Si nous détruisons le mécanisme sous ce plancher, nous brisons la règle. L'arithmétique s'effondre si on retire la variable du temps. Miller hésitait, le canon de son arme tremblant légèrement. Ses yeux passaient de Julian au sablier, dont le niveau baissait inexorablement. Il ne restait plus qu'une mince couche de sable dans la partie supérieure. Quelques minutes, tout au plus. — Le temps presse, Miller, ajouta Julian. On peut soit s'entretuer pour savoir qui occupera le deuxième cercueil, soit arracher ces planches et voir ce qui se cache dans les entrailles de cette ville maudite. Pendant un instant, le silence fut total, seulement troublé par le sifflement du vent et le tic-tac imaginaire de leur fin imminente. Puis, Miller abaissa lentement son arme, mais la haine et la suspicion ne quittèrent pas son regard. Julian se tourna vers Silas. Le Vieux hocha la tête, un geste bref, lourd de conséquences. L'Apothicaire saisit un pied-de-biche qui traînait près de l'âtre et l'inséra entre deux planches de chêne noirci. Il pesa de tout son corps. Le bois hurla en cédant, révélant une obscurité béante sous le saloon, une obscurité qui exhalait une odeur de graisse de machine et de terre humide. Mais alors qu'il s'apprêtait à plonger son regard dans l'abîme, la voix du Juge résonna à nouveau, non pas du plafond, mais semblant émaner des murs eux-mêmes, une vibration qui fit vibrer les dents de Julian dans leurs gencives. — L'arithmétique est une science exacte, mes enfants. Mais vous oubliez toujours la retenue. Qui sera le prochain à équilibrer l'équation ? Le sablier laissa tomber son dernier grain de sable dans un silence de mort. Julian Ross regarda ses mains. Elles ne tremblaient plus. Il venait de comprendre que dans cette ville, la logique n'était pas un rempart, mais une arme entre les mains de leur bourreau. Et l'arithmétique du sang ne faisait que commencer.

Le Secret de Tucson

Le silence qui suivit la chute du dernier grain de sable ne fut pas une absence de bruit, mais une présence étouffante, une chape de plomb pesant sur les épaules de ces onze damnés. Dans l’ombre rance du saloon, où les volutes de fumée de tabac grisâtre stagnaient comme des spectres, l’air s’épaissit d’une odeur de sueur froide et de cuir mouillé. Silas « Le Vieux » Thorne, la main crispée sur le rebord du comptoir en chêne dont le vernis s’écaillait comme une peau de lépreux, sentit le regard de ses hommes peser sur lui plus lourdement que le ciel d’orage qui grondait au-dehors. Le Colt Single Action Army, posé sur le bois poisseux, semblait luire d’un éclat maléfique, captant la faible lueur des lampes à huile dont la mèche charbonneuse vacillait. Julian Ross, l’Apothicaire, redressa sa haute stature, ses doigts longs et tachés de réactifs chimiques effleurant le bord de sa redingote de laine noire. Il ne regardait pas l’arme, mais Silas. — L’arithmétique, Silas, murmura Julian d’une voix qui rappelait le froissement d’un vieux parchemin. Le Juge ne réclame pas une prière, il réclame un solde. Onze hommes pour dix boîtes de sapin. L’un d’entre nous est de trop dans cette équation de poussière. Ou peut-être... peut-être que l’un d’entre nous a déjà payé sa place en enfer avec la monnaie de la trahison. Un murmure sourd, semblable au grondement du tonnerre lointain, parcourut les rangs des bandits. Kid Vane, dont les mains de pianiste ne cessaient de tressaillir, s’approcha de la lumière. Ses yeux, dilatés par les vapeurs d'opium qu'il avait inhalées avant que la tempête ne les mure ici, brillaient d'une fièvre malsaine. Il passa une langue sèche sur ses lèvres gercées. — Tucson, cracha le Kid. On en revient toujours là, pas vrai ? À ce maudit matin où le soleil ressemblait à une pièce d’or rouge. On était censés entrer et sortir avant que le premier shérif n’ait fini de lacer ses bottes. Mais ils étaient là. Ils nous attendaient derrière les colonnes de la banque, leurs Winchesters déjà épaulées, l’huile de leurs canons sentant encore le propre. Silas ne cilla pas. Sa cicatrice, ce sillon livide qui barrait sa lèvre supérieure, semblait se creuser davantage sous l’effet de la lampe. Il exhalait une odeur de tabac de chique et de suif, celle d’un homme qui a passé trop de temps dans les selles de cuir et pas assez dans la grâce de Dieu. — La chance tourne, Kid, répondit Silas d'une voix de gravier. C’est le désert qui décide, pas les hommes. On a eu vent d’une patrouille, c’est tout. Un coup de malchance, comme cette tempête de sable qui nous ronge les os aujourd'hui. — La malchance n’a pas d’yeux bleus et ne porte pas d’insigne, Silas ! hurla soudain « Red » Miller en frappant du poing sur une table dont le bois vermoulu gémit. Les marshals savaient exactement par quelle ruelle on comptait s’éclipser. Ils savaient pour les chevaux de rechange près de la rivière Santa Cruz. Quelqu’un leur a vendu la mèche pour une poignée de dollars et une promesse de corde lâche. L’atmosphère devint électrique, saturée de l’odeur du soufre qui s’engouffrait par les fentes des volets clos. Les planches du plancher craquaient sous les pas nerveux des cavaliers. Ils n’étaient plus une bande, mais une meute de loups affamés s’observant dans la pénombre d’une tanière trop étroite. Julian Ross fit un pas de plus vers Silas, son ombre s’étirant démesurément sur le mur tapissé d’un papier peint floral en lambeaux. — Tu as toujours été un homme de prévoyance, Silas, dit l’Apothicaire avec une douceur venimeuse. Tu nous as guidés dans ce cul-de-sac de Dry Creek en jurant que c’était le seul refuge. Et maintenant, nous trouvons des cercueils qui nous attendent, faits de bois frais, encore pleins de résine. On dirait presque que quelqu’un a passé commande. Dis-moi, vieux renard, quel était le prix de notre peau à Tucson ? Était-ce assez pour te payer un linceul de soie ? Silas Thorne sentit son autorité s’effriter comme une pierre calcaire sous la pluie. Il chercha du regard un appui, mais ne rencontra que des yeux froids, des mains qui se rapprochaient des crosses en ivoire ou en bois de cerf. La paranoïa, ce poison plus lent que l’arsenic mais tout aussi sûr, coulait désormais dans leurs veines. — Vous délirez, tous autant que vous êtes, gronda Silas, tentant de raffermir son timbre. J’ai mangé la même poussière que vous. J’ai perdu mon propre frère dans cette fusillade, vous l’oubliez ? — Ton frère était un boulet, Silas, et tu n’as jamais aimé partager, répliqua le Kid en sortant un couteau de sa botte, faisant jouer la lame sous la lumière rousse. Tu nous as menés ici pour que le Juge termine le travail. Dix tombes. Une pour chacun d’entre nous, sauf pour celui qui a passé le pacte. Celui qui doit rester debout quand le sable aura tout recouvert. Le vent hurla plus fort au-dehors, secouant la bâtisse avec une violence tellurique. Un nuage de poussière fine s’infiltra par le plafond, saupoudrant les chapeaux de feutre d’une pellicule grise, comme si le temps lui-même essayait déjà de les enterrer vivants. Silas posa enfin la main sur le Colt Single Action Army. Le métal était froid, d’un froid surnaturel qui lui figea le sang. — Si vous croyez que je suis le traître, alors prenez cette arme et finissez-en, lança Silas, le défi brillant dans ses yeux flous. Mais sachez une chose : le Juge ne se contentera pas d’un seul cadavre si le cœur de celui qui tire est aussi noir que le mien. L’Apothicaire sourit, un sourire sans lèvres qui ne découvrait que des dents jaunies par le laudanum. — La vérité est une extraction difficile, Silas. Elle demande de la patience et les bons outils. Mais ce soir, le temps est notre scalpel. Regardez le sablier. Tous les regards se tournèrent vers l'objet posé près des cercueils, dans l'ombre du vestibule. Julian Ross s'en approcha, ses bottes de cuir fin crissant sur le sable qui jonchait le sol. D'un geste lent, presque liturgique, il retourna l'instrument de verre. Le premier grain de sable tomba dans le vide avec un bruit de condamnation. — Une heure, Silas. Une heure pour que tu nous dises comment les autorités ont su pour le coffre-fort de la Wells Fargo. Une heure pour nous expliquer pourquoi tu es le seul à ne pas avoir reçu de plomb dans la carcasse lors de la retraite. Sinon, nous ne choisirons pas qui ira dans la onzième tombe. Nous te découperons en onze morceaux pour que chacun d'entre nous puisse emporter une part de ta trahison. Silas Thorne regarda ses mains. Elles étaient tachées de terre, de sang séché et de la graisse noire des machines qu’il avait manipulées toute sa vie de hors-la-loi. Il sentit le poids du secret de Tucson remonter dans sa gorge comme une bile amère. Il revit l’ombre du marshal dans la ruelle, le hochement de tête discret, le sac de pièces d’or caché sous une pierre plate près du vieux cimetière espagnol. Il leva les yeux vers ses compagnons. Leurs visages, sculptés par la faim, la peur et la haine, n’étaient plus que des masques de tragédie antique. L’autorité du « Vieux » n’était plus qu’une relique. Ici, à Dry Creek, dans ce purgatoire de bois et de vent, il n’y avait plus de chef, seulement des proies. — Soit, murmura-t-il, sa voix s'éteignant presque sous le fracas des volets battant contre la pierre. Si vous voulez la vérité, vous l'aurez. Mais n'oubliez pas que dans ce désert, la vérité ne libère personne. Elle ne fait que creuser le trou un peu plus profond. Il s'assit lourdement sur un tabouret boiteux, le Colt toujours à portée de main, tandis que le sable continuait de couler, inexorable, marquant le compte à rebours de leur humanité finissante. L'odeur de la résine des cercueils semblait maintenant remplir toute la pièce, étouffante, promettant un repos que personne, dans ce saloon, ne méritait vraiment.

La Veuve Noire

La lampe à pétrole, suspendue à une poutre de chêne travaillée par les vers, balançait son cercle de lumière jaunâtre comme un pendu au bout de sa corde. Dans l’air saturé de poussière et d’une odeur de suif rance, le silence ne se contentait pas de régner ; il pesait, lourd comme une dalle de granit sur la poitrine des hommes. Silas Thorne, le dos voûté sous sa chemise de flanelle raidie par la sueur saline, fixait le Colt posé sur le bois poisseux du comptoir. Le métal bleu noir de l’arme semblait absorber la faible clarté, refusant de la rendre, tel un gouffre d’acier prêt à engloutir les dernières parcelles de leur raison. Clara McKenzie se tenait dans l’ombre, au bord de la zone éclairée. Sa robe de deuil, faite d’une soie autrefois somptueuse mais désormais dévorée par la fange et la morsure du désert, bruissait à peine lorsqu’elle se déplaçait. Elle n’était qu’une silhouette décharnée, un spectre de dentelle noire dont le visage, d’une pâleur de craie, ne trahissait aucune des terreurs qui tordaient les entrailles de ses compagnons. Elle observait les mains du Kid, ces mains de pianiste qui ne cessaient de tressaillir, cherchant instinctivement la crosse de son propre revolver, un mouvement de tic nerveux qui trahissait une âme déjà en lambeaux. — Le sable ne s’arrêtera pas, Silas, murmura-t-elle, sa voix glissant sur le vacarme du vent comme une lame de rasoir sur du parchemin. Il s’insinue sous les portes, il remplit nos poumons. Il prépare le lit de ceux qui vont s’y coucher. Le Kid leva les yeux, ses pupilles dilatées par l’opium et l’angoisse. Il passa une main tremblante dans ses cheveux poisseux, laissant une traînée de poudre noire sur son front. — Tais-toi, la veuve, cracha-t-il, bien que sa menace manquât de la vigueur habituelle. Le Vieux a dit qu’on négocierait. Le Juge… cette voix… c’est peut-être juste le vent dans les planches pourries. Clara s’approcha de lui, ses pas étouffés par la couche de sciure et de terre qui recouvrait le plancher. Elle posa une main gantée sur l’épaule du jeune homme. Le contact fit frissonner le Kid, non pas de désir, mais d’un froid soudain, celui que l’on ressent lorsqu’on effleure la pierre d’un tombeau en plein hiver. — Le vent ne cloue pas de cercueils, petit, souffla-t-elle à son oreille. Le vent ne connaît pas le nombre exact de nos péchés. Regarde Silas. Regarde l’homme que tu appelles ton mentor. Crois-tu vraiment qu’il partage tes prières ? Il compte les balles, Kid. Et il se demande laquelle porte ton nom pour que lui puisse voir l’aube. Silas Thorne ne bougea pas, mais la veine de sa tempe battit plus fort sous la peau parcheminée. Il savait que la femme distillait son venin, mais il se sentait impuissant à l’arrêter. La fatigue l’écrasait, une lassitude séculaire qui lui donnait l’impression que ses os étaient faits de plomb. — Ne l’écoute pas, Kid, grogna Silas sans quitter le Colt des yeux. Elle ne cherche qu’à nous diviser. Clara laissa échapper un rire sec, un son dépourvu de gaieté qui ressemblait au craquement d’un bois sec qu’on brise. Elle s’éloigna vers la fenêtre dont les carreaux, dépolis par le mitraillage incessant du sable, ne laissaient plus voir que le tourment ocre de l’extérieur. Elle savait ce que Silas cachait. Elle sentait l’odeur de la trahison de Tucson qui émanait de lui, plus forte encore que l’effluve de tabac froid et de cuir moisi. Elle se tourna vers un autre homme, un colosse nommé Miller, dont la main droite ne quittait plus la garde de son couteau de boucher. Miller était un homme simple, dirigé par ses appétits et sa peur. Elle s’approcha de lui et, d’un geste presque maternel, ajusta le col de sa veste en serge élimée. — Dix cercueils, Miller, murmura-t-elle assez haut pour être entendue de tous. Et nous sommes encore onze. Le calcul est d’une simplicité biblique, n’est-ce pas ? L’un d’entre nous est de trop pour la terre de Dry Creek. Ou peut-être est-ce l’inverse. Peut-être qu’un seul d’entre nous mérite de rester debout pour creuser les trous des autres. Silas a déjà fait ses choix par le passé. À Tucson, il a choisi l’or plutôt que vos vies. Qu’est-ce qui l’empêchera de choisir sa peau plutôt que la tienne ce soir ? Miller jeta un regard sombre vers Silas. La méfiance, cette vieille compagne des hors-la-loi, s’épanouissait maintenant comme une fleur vénéneuse dans l’espace confiné du saloon. Chaque craquement de la structure de bois, chaque gémissement des charnières de la porte battante semblait être un signal, le prélude d’une exécution. Clara McKenzie savourait l’instant. Sous le corset rigide qui lui sciait les côtes, son cœur battait avec une régularité métronomique, étrangement calme au milieu de cette tempête de haine naissante. Les hommes la voyaient comme une proie, une veuve éplorée emportée par la tourmente de leur cavale sanglante. Ils ignoraient tout de la lettre scellée à la cire noire qu’elle portait contre sa peau, ou de la promesse qu’elle avait faite devant l’autel d’une église incendiée, bien loin d’ici. Elle n’était pas une victime du sort. Elle était le sort lui-même. Le Juge n’avait pas besoin de se montrer. Il lui suffisait d’avoir un instrument capable de murmurer les vérités que personne ne voulait entendre. Clara se remémora le visage de son mari, un shérif de comté dont la vie s’était éteinte dans la poussière d’une rue anonyme, abattu par la bande de Thorne pour quelques sacs de dollars. Elle n’était pas venue à Dry Creek pour l’or, ni pour la survie. Elle était venue pour s’assurer que ce purgatoire soit leur terminus. Elle retourna vers le comptoir, contournant les cercueils alignés avec une grâce macabre. Elle caressa du bout des doigts le bois brut d’une des boîtes de pin. La résine collait à ses gants, une substance ambrée et odorante qui semblait vouloir l’unir à la mort. — Le sablier tourne, Silas, dit-elle en désignant l’engin mécanique posé près du Colt, dont le sable fin s’écoulait avec une régularité impitoyable. Le prochain tour sera celui du sang. Le Kid a les mains qui tremblent, Miller a la haine qui lui ronge le ventre, et toi… toi tu as le poids de tes mensonges. Qui sera le premier à offrir son corps pour remplir le vide qui nous attend dehors ? Le Kid se leva brusquement, renversant son tabouret. Le bruit fit l’effet d’un coup de canon dans la pièce. Il pointa un doigt accusateur vers le Vieux. — C’est vrai, Silas ? Pour Tucson ? C’est toi qui as fait venir les fédéraux ? Silas leva enfin les yeux. Son visage n’était plus qu’un masque de rides et de regrets, mais ses yeux brillaient d’une lueur sauvage, celle d’un loup acculé qui s’apprête à mordre. — À Tucson, Kid, on était déjà tous morts. J’ai juste essayé de sauver ce qui pouvait l’être. — Tu nous as vendus ! hurla Miller, se levant à son tour, sa main se crispant sur le manche de son couteau. Clara se retira doucement vers l'escalier qui menait aux chambres de l'étage, là où l'ombre était la plus dense. Elle observa la scène avec la distance d'un dramaturge regardant sa pièce se jouer sur les planches. La discorde était semée. Elle n'avait plus qu'à attendre que la moisson commence. Elle savait que le Colt sur le comptoir ne resterait pas longtemps orphelin. Dans le creux de sa main, cachée dans les plis de sa jupe, elle serrait une petite clé de fer, celle qui ouvrait la porte dérobée de la cave où elle avait, quelques heures plus tôt, saboté les dernières réserves d'eau de la bande. Elle ne craignait ni la soif, ni le sable, ni les balles. Elle habitait déjà ce royaume d'ombres depuis bien longtemps. Un éclair déchira le ciel de poussière au-dehors, illuminant brièvement le saloon d'une clarté livide. Pendant une fraction de seconde, Clara McKenzie n'apparut plus comme une femme, mais comme une entité de jais, un corbeau de mauvais augure perché sur les ruines de leur humanité. Elle vit le Kid faire un pas vers le comptoir, les yeux fixés sur l'arme. Elle vit Silas tendre la main, non pour s'expliquer, mais pour se saisir du fer. — Creusez, messieurs, murmura-t-elle pour elle-même alors que le premier cri de rage éclatait. Creusez donc. La terre de Dry Creek a faim, et je détesterais décevoir le Juge. Elle monta la première marche, disparaissant dans l'obscurité de l'étage, tandis que derrière elle, le premier coup de feu tonnait, brisant le dernier vestige de silence et signant l'arrêt de mort de ceux qui croyaient encore pouvoir négocier avec l'enfer. Elle ne se retourna pas. Elle savait que demain, au lever d'un soleil qu'ils ne verraient pas, il y aurait dix tombes de remplies, et que la onzième place resterait vacante, car le destin, tout comme elle, n'avait pas besoin de repos souterrain. Elle était la Veuve Noire, et son deuil était enfin terminé.

La Fièvre du Kid

La fumée âcre du premier coup de feu stagnait sous le plafond bas du saloon, pareille à un linceul de grisaille que les courants d’air saumâtres ne parvenaient pas à dissiper. Au sol, le corps de l'Irlandais tressautait encore, une flaque sombre s'élargissant sous son gilet de laine bouillie, imbibant les lattes de bois dont le craquement semblait répondre aux râles d'agonie. Le silence qui suivit fut plus lourd que le plomb. Dix hommes restaient debout, le regard porté vers le comptoir où le Colt Single Action Army, cette idole de fer froid, luisait sous une couche de poussière millénaire. Le Kid recula d'un pas, ses bottes de cuir craquelé heurtant un crachoir en laiton qui tinta lugubrement. Ses pupilles, dilatées par les vapeurs de l'opium qu'il avait ingéré avant que la tempête ne se lève, n'étaient plus que deux puits d'ombre insondables. Pour lui, les parois du saloon ne semblaient plus faites de bois, mais de chair palpitante, et l’odeur du soufre qui montait des fentes du plancher lui brûlait les narines comme un fer rouge. Il sentait le métal de son propre revolver, à sa hanche, devenir brûlant, une extension de son bras nerveux. — Il nous regarde, Silas, croassa le Kid, sa voix n'étant plus qu'un sifflement de serpent. Le Juge... Il est dans les coins. Il attend qu'on finisse le travail. Silas Thorne ne bougea pas. Sa main calleuse, marquée par des décennies de rênes et de gâchettes, demeurait à quelques pouces du Colt solitaire posé sur le zinc. Son visage, ce parchemin de rides et de cicatrices, ne trahissait aucune émotion, mais l'odeur de suif et de tabac froid qui émanait de lui semblait s'épaissir. Il fixa le jeune homme avec une pitié glacée. — Tais-toi, Vane. L'opium te ronge la cervelle plus vite que la gangrène. Il n'y a ici que nous, la poussière et ces foutus cercueils qui attendent dehors. Dehors, derrière les battants dégingandés, le vent de sable hurlait une plainte inhumaine, projetant des grains de silice contre les parois de bois gris. Les dix cercueils de pin frais, alignés dans la rue principale de Dry Creek, exhalaient leur parfum de résine, une odeur de forêt primordiale qui jurait avec la désolation du désert. Le sablier mécanique posé près de l'arme, un assemblage de cuivre rouillé et de verre dépoli, laissait s'écouler son sable noir avec une régularité de métronome. Chaque grain qui tombait était un coup de glas. Caleb, un colosse aux mains tachées de graisse de chariot, fit un pas en avant, la main sur la crosse de son Smith & Wesson. — Le gamin a raison, Silas. On sent le roussi. C'est pas de la poussière, ça, c'est l'odeur des forges de l'enfer. Si on doit s'entretuer pour sortir d'ici, autant commencer par ceux qui ne tiennent plus debout. Le regard de Caleb glissa vers le Kid. Vane sentit une décharge électrique parcourir sa colonne vertébrale. La paranoïa, ce poison plus vif que l'alcaloïde du pavot, s'empara de son esprit. Il vit dans les yeux de Caleb non pas un compagnon de route, mais une bête affamée prête à le dévorer pour gagner une heure de vie supplémentaire. La pièce parut se rétrécir, les murs se rapprocher, et le tic-tac du sablier devint le battement de son propre cœur, assourdissant, frénétique. — Tu veux ma place dans la boîte de sapin, Caleb ? murmura le Kid. Viens la prendre. Viens voir si mes mains tremblent autant que tu le crois. — Kid, pose ton fer ! ordonna Silas, mais sa voix semblait venir de l'autre côté d'un canyon. Le Kid n'entendait plus que le sifflement du soufre. Il vit, ou crut voir, une ombre immense se dresser derrière Caleb, une silhouette drapée de noir dont le visage n'était qu'un vide absolu. Le Juge. Le Kid hurla, un cri de bête traquée, et son bras fut un éclair de vif-argent. Le premier coup de feu du Kid faucha Caleb en plein sternum. Le colosse fut projeté en arrière, renversant une table de jeu dont les jetons d'os s'éparpillèrent comme des dents arrachées. Mais le chaos ne s'arrêta pas là. Elias et Slim, deux frères qui n'avaient survécu à Tucson que par leur méfiance mutuelle, dégainèrent par réflexe, la peur leur dictant leurs mouvements. La pièce devint une fournaise de détonations et de cris. La poudre noire saturait l'air d'une fumée blanche et épaisse, transformant le saloon en un théâtre d'ombres où l'on ne distinguait plus les visages, seulement les éclairs orangés au bout des canons. Elias s'effondra, la gorge ouverte par une balle perdue de Slim. Ce dernier, réalisant son erreur, n'eut pas le temps de se repentir ; le Kid, dans une transe meurtrière, lui logea deux balles dans le ventre. Slim tomba à genoux, agrippant ses entrailles qui s'échappaient entre ses doigts comme des vers de terre, avant de s'écrouler face contre terre dans la poussière rousse. Le silence revint, plus terrible encore, haché par les quintes de toux des survivants. Silas Thorne était resté immobile, une statue de pierre au milieu de la tempête de plomb. Il n'avait pas tiré. Il regardait le Kid, qui tenait son revolver fumant, le bras ballant, les yeux révulsés. Autour d'eux, quatre nouveaux cadavres jonchaient le sol, rejoignant l'Irlandais dans le repos éternel. Le décompte était brutal. Onze hommes étaient entrés dans Dry Creek. L'Irlandais était tombé le premier. Caleb, Elias et Slim venaient de le suivre. Un autre, un nommé Miller, gisait dans un coin, le crâne fracassé par un éclat de bois ou une balle ricochée. Ils n'étaient plus que six. Six ombres hébétées dans la pénombre d'un saloon hanté. L'odeur du soufre était désormais insupportable, se mêlant à celle du sang chaud et de la poudre consumée. Le sable noir du sablier continuait de couler, imperturbable, marquant la fin d'un cycle. Le Kid laissa tomber son arme. Elle heurta le bois avec un bruit sourd, définitif. Il porta ses mains à son visage, frottant ses paumes contre ses joues creuses. L'effet de l'opium retombait, laissant place à une lucidité atroce, une descente aux enfers de l'esprit. — J'ai... j'ai vu le Juge, Silas. Il m'a dit que la terre avait faim. Silas Thorne s'approcha lentement du comptoir. Il ne regarda pas les corps. Il ne regarda pas le sang qui commençait à couler entre les interstices des planches, s'infiltrant vers les fondations de la ville morte. Il saisit le Colt Single Action Army, celui qui trônait sur le zinc. L'acier était froid, d'un froid qui semblait ne jamais avoir connu la chaleur d'un étui. — Le Juge n'a pas besoin de parler, Kid, dit Silas d'une voix d'outre-tombe. Il nous a donné des pelles et des cercueils. Il nous a donné une règle. Et on l'applique mieux que n'importe quel bourreau de l'Arizona. Il se tourna vers les autres survivants — trois hommes blêmes, les mains tremblantes, dont l'un pressait un linge sur une blessure légère à l'épaule. — Sortez-les, ordonna le Vieux. — Quoi ? bégaya l'un d'eux. — Sortez ces corps. Les cercueils n'attendent pas. On en a cinq à remplir maintenant. Et si on veut voir l'aube, il va falloir creuser plus vite que la mort. Les six hommes restants se mirent à l'ouvrage, traînant les dépouilles de leurs anciens frères d'armes sur le sol rugueux. Le bruit des talons traînant sur le bois et le frottement des vêtements sur la poussière étaient les seuls sons qui couvraient le hurlement du vent. Lorsqu'ils poussèrent les portes battantes, la tempête de sable les cingla au visage. La visibilité était nulle, un mur d'ocre et de gris, mais les cercueils de pin étaient là, immobiles, brillant d'une lueur surnaturelle dans l'obscurité prématurée. Ils en ouvrirent cinq. Le bois était sec, le lin à l'intérieur d'une blancheur insultante. Le Kid s'approcha du bord de la rue, là où le sol de Dry Creek semblait s'ouvrir sur un abîme de ténèbres. Il regarda ses mains. La poudre noire s'était incrustée sous ses ongles, se mêlant à la terre qu'il commençait déjà à soulever. L'odeur du soufre ne venait pas du saloon. Elle montait de la terre elle-même, comme si la ville entière reposait sur le toit de l'enfer. Six hommes. Cinq tombes fraîchement comblées. Et dans le silence de la tempête qui s'apaisait un instant, ils entendirent tous le même bruit : le grincement d'un onzième couvercle que l'on traînait sur le sol, quelque part dans les ruines de Dry Creek, attendant son tour. Le Kid s'effondra à genoux dans la poussière, ses doigts griffant le sol aride. Il n'y avait plus d'opium pour masquer la vérité. Il ne restait que le fer, le bois et le regret amer de ceux qui savent qu'ils ne sont déjà plus que des spectres en sursis.

L'Expérience de l'Apothicaire

L'air dans le saloon de Dry Creek possédait la consistance d'un linceul de laine grasse, saturé de l'âcre senteur du suif brûlé et de la charogne lointaine. Julian l'Apothicaire, les doigts jaunis par l'acide et le tabac, observait le balancier du sablier mécanique avec une dévotion de clerc. Le sable ne coulait pas ; il s'écoulait comme du sang noir, grain après grain, marquant l'inéluctable décomposition de leur sursis. Dans le creux de sa paume, une petite fiole de verre soufflé, d'un bleu cobalt si profond qu'il semblait contenir un morceau de ciel nocturne, captait les lueurs vacillantes des quinquets. Il ne restait que le silence, un silence épais, troublé seulement par le sifflement du vent qui s'engouffrait dans les jointures disjointes du bois mort. Silas Thorne, "Le Vieux", était affalé dans un fauteuil d'osier dont le tressage gémissait à chaque mouvement. Sa respiration était un râle de soufflet de forge encrassé. Julian le regardait, non pas comme un compagnon d'infortune, mais comme une équation biologique à résoudre. Pour que le compte soit juste, pour que l'équilibre du Juge soit préservé sans le fracas désordonné du plomb, il fallait une soustraction nette. Une purge clinique. Julian ouvrit sa sacoche de cuir craquelé. À l'intérieur, des rangées de flacons étiquetés d'une écriture cursive et serrée : *Aconit*, *Belladone*, *Digitaline*. Il choisit un flacon de teinture d'opium, qu'il mélangea avec une main d'une précision chirurgicale à une dose létale de strychnine. Le mélange était incolore, inodore, une mort invisible tapie dans le fond d'un verre d'étain. — Silas, murmura Julian, sa voix n'étant qu'un froissement de parchemin. La fièvre vous dévore le sang. Ce laudanum calmera le tremblement de vos mains avant que le sable ne s'épuise. Le Vieux leva ses yeux vitreux, deux billes d'agate sombre enchâssées dans un cuir tanné par le soleil de l'Arizona. Il regarda le verre, puis Julian. L'Apothicaire ne cilla pas. Il maintenait son masque d'impassibilité, celui-là même qu'il arborait lorsqu'il recousait les chairs déchirées après les escarmouches. Il croyait en la logique des éléments, en la suprématie de la chimie sur la fatalité. Si Silas mourait "naturellement" de ses blessures aggravées, le Juge accepterait-il ce tribut ? C'était sa théorie, son expérience finale. Silas tendit une main noueuse, saisit le récipient de métal. Le froid de l'étain sembla le faire tressaillir. — Tu as toujours été un homme de remèdes, Julian, grinça le vieillard. Un homme qui cherche l'ordre dans le chaos des tripes et des humeurs. Mais alors que Silas portait le breuvage à ses lèvres gercées, une rafale de vent plus violente que les autres fit battre les doubles portes du saloon. Un tourbillon de poussière ocre s'invita dans la pièce, éteignant l'une des lampes à huile. Dans la pénombre soudaine, le regard de Silas changea. Ce n'était plus l'œil d'un mourant, mais celui d'un loup qui sent le piège se refermer. D'un geste brusque, d'une vigueur insoupçonnée pour son âge, Thorne saisit le poignet de Julian. L'Apothicaire tenta de reculer, mais la poigne du Vieux était comme un étau de fer forgé. — Tu trembles, Julian, souffla Silas, son visage à quelques pouces de celui du savant. Pourquoi un homme de science tremblerait-il en offrant la paix à un ami ? — La fatigue... le sel... balbutia Julian, sentant la panique monter comme une marée acide dans sa gorge. — Goûte-le, ordonna Silas. Si c'est le repos que tu m'offres, partageons-le. Le silence se fit plus dense encore, si lourd qu'il semblait vouloir broyer les os des deux hommes. Les autres membres de la bande, tapis dans les ombres du fond de la salle, ne bougeaient pas. Ils regardaient, spectateurs de pierre, cette joute silencieuse entre la ruse et la force. Thorne força le bras de Julian, retournant le verre contre les lèvres de son propriétaire. Le métal heurta les dents de l'Apothicaire avec un tintement sinistre. Julian serra les mâchoires, mais Silas pressa un point nerveux sous son oreille, une technique de tortionnaire apprise dans les geôles du Mexique. La bouche de Julian s'ouvrit dans un spasme de douleur, et le liquide de cobalt s'y engouffra. Silas le relâcha. Julian s'effondra à genoux sur les lattes de bois poisseuses. Il savait exactement ce qui allait se passer. Il connaissait la pharmacocinétique de son propre poison. Il sentit d'abord un goût d'amertume métallique envahir son palais, puis une chaleur glacée descendre le long de son œsophage. — L'expérience... commence, parvint-il à articuler, ses yeux se fixant sur le sablier. La strychnine ne tarda pas. Les premières contractions saisirent ses muscles faciaux, étirant sa bouche en un rictus atroce, le *risus sardonicus* qu'il avait si souvent décrit dans ses carnets de médecine. Ses membres commencèrent à se raidir, ses vertèbres se cambrant sous l'effet de décharges électriques invisibles. Son corps n'était plus qu'un arc bandé jusqu'à la rupture. Le Juge semblait apprécier la scène. Le grincement des planches au-dessus de leurs têtes se fit plus rythmé, comme une marche funèbre cadencée. Julian, la face contre le sol, voyait la poussière et les débris de lin qui jonchaient le plancher. Il voyait les fourmis rouges s'agiter autour d'une tache de sang séché. Sa vision se fragmentait, chaque détail devenant d'une netteté insupportable avant de sombrer dans le noir. Il tenta de chercher son antidote dans sa sacoche, mais ses mains n'étaient plus que des griffes inutiles, figées dans une agonie de marbre. Il était le prisonnier de sa propre science, la victime de sa volonté de rationaliser l'irrationnel. La mort ne venait pas comme une amie, mais comme un processus méthodique de démolition. Ses poumons se bloquèrent. Le diaphragme, pétrifié, refusait d'aspirer l'air vicié du saloon. Julian l'Apothicaire mourut les yeux grands ouverts, fixés sur la dixième tombe qui, par la fenêtre brisée, semblait l'appeler. Son cadavre était une statue de douleur, une preuve biologique que dans l'enceinte de Dry Creek, même le savoir était une arme qui se retournait contre celui qui la forgeait. Silas se leva, ramassa le verre d'étain vide et le reposa sur le comptoir, à côté du Colt Single Action Army qui attendait, indifférent. Il ne regarda pas le corps recroquevillé à ses pieds. Il se tourna vers le sablier. Le dernier grain de sable tomba, rejoignant la masse informe du temps écoulé. Dehors, le bruit d'une pelle frappant la terre sèche résonna. Quelqu'un, ou quelque chose, commençait déjà à creuser pour accueillir le savant dans le ventre de la poussière. Le compte était bon pour ce tour-ci, mais l'odeur du soufre, elle, ne s'était pas dissipée. Elle s'était simplement ancrée un peu plus profondément dans la gorge des survivants.

Le Pacte du Sang

Le silence qui suivit le trépas de l’Apothicaire possédait la consistance du goudron. Dans la pénombre du saloon, où les volutes de fumée de tabac bas de gamme s'enroulaient autour des poutres de chêne mangées par les vers, Silas Thorne sentit le poids de ses soixante années peser plus lourdement que le plomb de sa propre ceinture. Ses bottes, couvertes d'une croûte de boue séchée et de sel, craquèrent sur le plancher alors qu'il s'éloignait du cadavre encore chaud de Julian. L'odeur de la mort récente se mêlait à celle, plus ancienne, du bois imprégné de genièvre renversé et de sueur d'hommes traqués. Le "Kid" Vane était prostré dans l'angle mort de la salle, là où la lumière de l'unique lampe à huile ne parvenait qu'en reflets incertains. Ses mains, ces mains longues et fines de joueur de cartes ou de virtuose de la gâchette, tremblaient imperceptiblement. La nacre de ses revolvers brillait d'un éclat maladif. Silas l'observa un instant, notant la pâleur de ce visage de vingt ans, cette peau diaphane que la poussière de l'Arizona n'avait jamais réussi à tanner tout à fait. — Ramasse tes os, gamin, lâcha Silas d'une voix qui ressemblait au broyage de deux pierres de grès. Le sable n'attend pas que l'on ait fini de pleurer les savants. Le Kid leva les yeux. Ses pupilles, dilatées par l'usage répété de la teinture d'opium qu'il gardait dans une fiole de verre bleu au fond de sa besace, semblaient dévorer l'iris. — Il n'y a plus de science ici, Silas. Juste des trous dans la terre et ce sifflement... Tu l'entends ? Le vent ne chante pas, il récite nos noms. Silas s'approcha du comptoir. Le Colt Single Action Army, l’instrument du Juge, reposait là, immobile, comme un serpent de fer attendant son heure. Thorne ne le toucha pas. Il préféra sortir une chique de tabac, la glissant sous sa lèvre supérieure déformée par la cicatrice. Le jus amer envahit sa bouche, lui rappelant qu'il était encore de ce monde, un monde de chair et de bile, loin des spectres qui semblaient hanter les pensées du jeune homme. — Écoute-moi bien, Vane. Onze hommes sont arrivés. Deux sont déjà sous la terre ou en passe d'y être. Le compte à rebours de cette horloge de malheur ne s'arrêtera pas parce que tu as le cœur qui flanche. On a besoin d'un pacte. Un vrai. Pas celui des voleurs de chevaux qui se trahissent pour une poignée de dollars à Tucson. Le Kid laissa échapper un rire nerveux, un son sec qui mourut aussitôt dans l'air vicié. — Un pacte ? Entre nous ? On est des loups dans une cage de pin, Silas. Le premier qui dort finit dans la fosse. C'est la règle de ce trou à rats. Silas fit un pas de plus, entrant dans le cercle de lumière rousse. Il posa ses mains calleuses sur le bois poisseux de la table devant le Kid. L'odeur de suif et de cuir vieux qui émanait du vieil homme sembla envelopper le jeune hors-la-loi. — Il y a une raison pour laquelle je t'ai gardé près de moi depuis les collines de l'Arkansas, commença Silas, sa voix descendant d'un octave, devenant un murmure de confessionnal. Une raison pour laquelle j'ai pansé tes plaies et que j'ai partagé ma dernière outre d'eau quand la milice nous serrait de près dans le désert de Sonora. Le Kid fronça les sourcils, l'agitation de ses mains se calmant brusquement sous l'effet d'une tension nouvelle. — Tu m'as pris sous ton aile parce que je tire plus vite que mon ombre et que je ne pose pas de questions, rétorqua-t-il, bien que l'assurance manquât à son ton. — Non, dit Silas. Je t'ai pris parce que le sang qui bat contre tes tempes en ce moment même, ce sang qui te donne cette fièvre et ce talent maudit, c'est le mien. Le silence qui suivit ne fut rompu que par le grattement d'un rat dans les cloisons et le hurlement lointain de la tempête de sable qui flagellait les murs de Dry Creek. Le Kid resta immobile, la bouche entrouverte, comme si l'air était devenu trop épais pour être respiré. Ses doigts se crispèrent sur le lin de son pantalon. — Tu mens, finit-il par cracher, mais ses yeux trahissaient une terreur plus profonde que celle de la mort. Tu sors ça de ton sac de ruses pour que je ne te loge pas une balle entre les deux yeux quand le sablier sera vide. Silas ne cilla pas. Il plongea sa main dans sa chemise de flanelle crasseuse et en sortit un médaillon d'étain terni, dont la chaîne était brisée. Il le jeta sur la table. L'objet glissa avec un tintement métallique avant de s'arrêter devant le Kid. — Regarde l'intérieur, gamin. La femme à la robe de percaline. Ta mère, Mary-Ann. Elle est morte de la phtisie dans une cabane de mineur pendant que je purgeais ma peine à Yuma. Je ne savais pas pour toi. Pas avant que je ne voie ton visage à Fort Smith, il y a trois ans. Tu as ses yeux, mais tu as mon âme noire. Le Kid saisit le médaillon d'une main tremblante. Il l'ouvrit d'un coup d'ongle. Le portrait miniature, rongé par l'humidité, montrait effectivement une femme aux traits fins, dont la tristesse semblait avoir été capturée pour l'éternité. Le jeune homme ferma les yeux, et une larme traça un sillon propre sur sa joue couverte de poussière. — Pourquoi me dire ça maintenant ? hoqueta-t-il. Ici, dans ce purgatoire ? — Parce qu'on est les seuls à pouvoir se faire confiance, dit Silas en se penchant davantage, son visage parcheminé n'étant plus qu'à quelques pouces de celui de son fils. Les autres... le Mexicain, le colosse muet, le joueur de La Nouvelle-Orléans... ils vont s'entredéchirer. Si on forme un bloc, si on décide qui sera le prochain à nourrir la terre, on peut s'en sortir. À deux, on contrôle le Colt. À deux, on survit à Dry Creek. Le Kid releva la tête. La révélation, loin de lui apporter la force que Silas espérait, semblait l'avoir brisé de l'intérieur. Son regard n'était plus seulement fiévreux, il était hanté. Il regarda ses propres mains, ces mains de pianiste qu'il avait tant vantées, et il y vit pour la première fois les griffes du vieil homme. — Ton sang... murmura le Kid. C'est pour ça que j'ai ce vide dans la poitrine ? C'est pour ça que je ne ressens rien quand j'appuie sur la détente, sinon ce goût de cendre ? Je suis né d'une charogne. — Tu es né d'un homme qui sait ce qu'il faut faire pour ne pas crever ! rugit Silas, perdant patience. Le Kid se leva brusquement, renversant sa chaise qui alla se fracasser contre le buffet. Il recula vers la fenêtre obstruée par les planches, ses yeux errant frénétiquement du médaillon à Silas, puis au Colt sur le comptoir. — Tu ne cherches pas un fils, Silas. Tu cherches un bouclier. Tu veux que je tue pour toi jusqu'à ce qu'il ne reste plus que nous deux, et là, tu espères que le Juge sera satisfait. Mais regarde ce qu'on est ! Regarde cet endroit ! Il désigna d'un geste erratique les cercueils que l'on devinait par les interstices du bois, alignés dehors comme les dents d'une mâchoire géante. — Si je suis ton fils, alors je suis déjà damné. Ton héritage, c'est cette poussière et ces tombes. Tu m'as donné la vie pour que je puisse la perdre dans un trou de rat pour tes beaux yeux ? Silas vit l'alliance lui échapper. Il vit la folie gagner le Kid, une folie froide, lucide, celle de ceux qui n'ont plus rien à perdre parce qu'ils viennent de découvrir qu'ils n'ont jamais rien possédé, pas même leur propre identité. — Kid, calme-toi. On va s'en sortir. Pose tes mains sur la table. Mais le Kid Vane ne l'écoutait plus. Il rangea lentement le médaillon dans sa poche, un geste d'une solennité effrayante. Son visage s'était figé en un masque de marbre livide. — Le pacte est signé, Silas, dit-il d'une voix monocorde, dépourvue de toute émotion humaine. Mais pas celui que tu crois. Si je suis ton sang, alors je sais exactement ce que tu penses. Tu penses déjà au tour d'après. Tu penses au moment où il n'y aura plus assez d'étrangers à sacrifier. Le Kid se tourna vers le sablier. Le sable continuait de couler, imperturbable, chaque grain étant un battement de cœur en moins pour les survivants de Dry Creek. L'odeur de soufre sembla s'intensifier, étouffante, comme si le Juge lui-même s'était approché pour écouter leur dispute. Silas Thorne resta seul au milieu du saloon, les mains vides, sentant pour la première fois le froid de la terre l'envahir par les pieds. Il avait voulu forger une arme ; il n'avait réussi qu'à aiguiser la lame qui, tôt ou tard, lui trancherait la gorge. Dehors, le bruit de la pelle s'arrêta brusquement. La dixième tombe était prête. Elle attendait son hôte, et dans l'ombre du couloir, Silas vit le Kid vérifier l'amorce de son revolver, le regard fixé sur la porte, là où l'obscurité était la plus dense.

Le Crépuscule des Traîtres

Le sable ne frappait plus aux cloisons ; il s’insinuait désormais par les jointures du bois sec, coulant en filets fins et silencieux comme le grain d’un sablier brisé. Dans l’air vicié du saloon, une brume d’ocre suspendue transformait la lueur de l’unique lampe à huile en un halo de soufre, une clarté malade qui peinait à mordre sur l’ombre envahissante. Ils n’étaient plus que quatre. Quatre spectres aux visages pétris de crasse et de terreur, dont les silhouettes se découpaient contre le zinc poisseux du comptoir. Silas Thorne, le dos voûté sous le poids d’un siècle de crimes, sentait la morsure du froid monter de ses bottes éculées jusqu’à ses hanches. À ses côtés, le Kid Vane maintenait son revolver à la main, le pouce caressant le chien de l’arme avec une régularité de métronome, ses yeux dilatés par les vapeurs d’opium cherchant un ennemi que les murs ne parvenaient plus à contenir. Elias, une brute dont la chemise en lin était raidie par le sang séché, et le vieux Dutch, dont les mains tremblaient si fort que le métal de son fusil tintait contre le bois, complétaient ce carré de condamnés. Le vent, au-dehors, ne hurlait plus ; il gémissait, une plainte d’outre-tombe qui semblait scander le nom des morts laissés dans la poussière de Dry Creek. Silas fixa le sablier mécanique posé sur la table de jeu. Les derniers grains de silice s'écoulaient, inexorables, marquant la fin de la trêve. La dixième tombe, creusée dans le sol gelé de la cour, attendait sa part de viande. « On ne sortira pas d'ici, Silas, » murmura Elias, sa voix n’étant plus qu’un râle caverneux. « Le Juge ne veut pas de notre or. Il veut la moelle de nos os. » Silas ne répondit pas immédiatement. Il sortit une chique de tabac de sa poche de gilet, la porta à ses lèvres avec une lenteur calculée. Le goût de la mélasse et de la nicotine ne parvint pas à masquer l’amertume du fer qui lui emplissait la bouche. Il regarda le Kid, ce gamin qu'il avait façonné à son image, une lame effilée prête à frapper. Le garçon avait le regard fixe, perdu dans les replis de la tempête qui s'invitait dans la pièce. Un courant d'air fit vaciller la flamme de la lampe, projetant des ombres monstrueuses sur les murs tapissés de papier peint en lambeaux. « Tucson était un piège, » lâcha soudain Silas. Le mot tomba comme une pierre dans un puits sans fond. Le Kid tourna lentement la tête, son visage de porcelaine craquelée par la sueur. Le silence qui suivit fut plus lourd que le sable qui s’accumulait contre les portes. Dutch cessa de trembler, ses yeux chassieux ancrés dans ceux du Vieux. « Qu’est-ce que tu racontes, Silas ? » demanda le Kid, sa voix étrangement douce, presque enfantine. Thorne soupira, un bruit de vieux soufflet de forge. Il sentit le poids du Colt Single Action Army sur le comptoir, cette relique de mort qui semblait irradier une chaleur maléfique. Il se revit à Tucson, dans l’ombre des écuries, parlant à cet homme de loi dont l’insigne de fer brillait sous la lune. Il revit le visage de ses compagnons tombés sous les balles de la milice, un massacre qu’il avait orchestré pour que le partage soit plus maigre, pour que sa propre part soit royale. « La milice ne nous attendait pas par hasard, » reprit Silas, ses doigts caressant la cicatrice qui lui barrait la lèvre. « J'ai laissé un mot au shérif. Une simple missive, déposée sous une pierre à l'entrée de la passe. Onze hommes, c'était trop de bouches à nourrir. Trop de mains pour tenir le sac. Je pensais qu'ils en nettoieraient la moitié, que le reste s'éparpillerait comme de la paille au vent. » Un craquement sinistre retentit. Ce n'était pas le vent. C'était Elias qui serrait la crosse de son fusil, ses jointures blanchissant sous la pression. L'air dans le saloon devint soudain irrespirable, saturé de l'odeur du soufre et de la trahison la plus noire. « Tu nous as vendus, » souffla Dutch, une larme traçant un sillon de propreté sur sa joue parcheminée. « Pour de l'argent de sang. On a mangé la même poussière, on a dormi sous la même couverture de laine, et tu nous as vendus comme du bétail à l'abattoir. » Silas redressa les épaules, une lueur de défi brillant encore dans ses prunelles délavées. « J'ai fait ce qu'un loup fait pour survivre quand l'hiver approche. Mais le Juge… le Juge n'était pas prévu. Ce trou perdu, cette tempête qui ne finit jamais… C'est Tucson qui nous rattrape. Chaque pelletée de terre que vous avez jetée aujourd'hui, c'était pour enterrer un morceau de mon mensonge. Mais la terre refuse de se refermer. » Le Kid Vane se leva. Ses mouvements étaient fluides, dépourvus de l'hésitation qui rongeait les autres. Il fit un pas vers Silas, ses bottes grinçant sur le plancher couvert de sable. L'odeur de menthe sauvage qui émanait de lui semblait soudain être celle des fleurs que l'on dépose sur un cercueil. « Tu étais mon père, Silas, » dit le Kid. « Tu m’as appris à charger, à viser, à ne jamais cligner des yeux. Tu m’as dit que l’honneur était une invention de poètes pour les hommes qui ont peur de mourir. » « Je t'ai appris la vérité, Kid, » répliqua Silas, sa main glissant imperceptiblement vers le revolver sur le comptoir. « Et la vérité, c'est qu'il n'y a de place dans cette tombe que pour dix. On est onze à être partis de Tucson. L'un de nous n'appartient plus à ce monde. » La tempête choisit cet instant pour forcer l’entrée. La porte double du saloon vola en éclats sous la poussée d'une rafale furieuse, projetant un nuage de poussière aveuglant au cœur de la pièce. Les lampes s'éteignirent dans un dernier sursaut de clarté rousse. L'obscurité fut totale, peuplée seulement par le hurlement du vent et le fracas des verres brisés. Puis, le tonnerre de la poudre noire déchira la nuit. Un éclair de feu jaillit du canon du Kid. Le plomb heurta la poitrine d'Elias, qui s'effondra en arrière, fracassant une table de jeu dans un bruit de bois sec. Dutch hurla, un cri de bête blessée, et fit feu au hasard dans la pénombre, la décharge de son fusil de chasse illuminant brièvement les visages crispés par la haine. Silas avait plongé derrière le comptoir, le corps perclus de douleurs, mais l'instinct de survie guidant ses gestes avec une précision millimétrée. Il sentit le bois du comptoir éclater au-dessus de sa tête sous les tirs répétés du Kid. « Viens, mon fils ! » hurla Silas, sa voix se mêlant au chaos. « Viens chercher ton héritage ! » Il se redressa, le Colt à la main. Dans la lueur intermittente des éclairs de chaleur qui zébraient le ciel de Dry Creek, il vit le Kid, immobile au milieu du salon, les bras ballants, rechargeant son arme avec une sérénité terrifiante. Dutch gisait à ses pieds, une flaque sombre s'étendant rapidement sous son corps. Il ne restait plus que le Vieux et l'Enfant. Silas pressa la détente. Le recul de l'arme lui remonta dans l'épaule, une sensation familière, presque réconfortante. La balle siffla à l'oreille du Kid, allant se loger dans le piano désaccordé qui rendit une note funèbre. Le Kid ne bougea pas. Il leva son propre canon, ses yeux cherchant ceux de son mentor à travers les volutes de fumée âcre. « Dix tombes, Silas, » dit le Kid d'une voix qui dominait le tumulte de la tempête. « Et nous sommes encore deux debout. Le Juge attend sa dîme. » Silas Thorne sentit une pointe de fierté glacée traverser son cœur de pierre. Il avait bien formé le garçon. Trop bien. Il jeta un coup d'œil au sablier sur la table renversée. Le dernier grain de sable venait de tomber. Le temps était révolu. Il se leva de toute sa hauteur, abandonnant l'abri dérisoire du zinc. Il ne portait plus le poids de Tucson, ni celui de la trahison. Il n'était plus qu'un homme de chair et de sang, debout face à son destin dans un village de fantômes. Il arma le chien de son revolver, le clic métallique résonnant comme une sentence définitive. « Alors, finissons-en, gamin, » gronda-t-il. Les deux tirs partirent simultanément, une unique détonation qui sembla fendre le ciel de Dry Creek. Silas sentit un choc brutal au milieu de la poitrine, une brûlure intense qui lui coupa le souffle. Il recula d'un pas, ses talons butant contre le bord d'une lame de plancher. Le Kid, lui, fut projeté contre le mur du fond, son corps glissant lentement jusqu'au sol, laissant une trace de pourpre sur le papier peint jauni. Le silence retomba sur le saloon, un silence épais, seulement troublé par le sifflement du vent qui s'engouffrait par la porte béante. Silas Thorne tomba à genoux. Ses mains, autrefois si sûres, tâtonnèrent sa chemise, rencontrant une humidité chaude et poisseuse. Il regarda vers la sortie. Dehors, la tempête semblait s'apaiser, les tourbillons de sable se déposant doucement sur le sol de la rue principale. À travers la poussière qui retombait, il vit les cercueils alignés. Ils étaient là, dix boîtes de pin frais, exhalant leur odeur de résine. Le soleil commençait à poindre à l'horizon, une lueur blafarde qui n'apportait aucune chaleur. Silas s'allongea sur le bois brut du plancher, ses yeux se voilant d'un gris de cendre. Il comprit alors, dans un dernier éclair de lucidité, que le Juge n'avait jamais réclamé de sacrifice. Il avait simplement attendu que les hommes fassent ce qu'ils savaient faire de mieux : s'entretuer pour des ombres. Il ne restait plus personne pour tenir la pelle. Le vent, dans un ultime souffle, commença à recouvrir les corps d'un linceul de poussière dorée, effaçant les traces des onze cavaliers de Tucson, ne laissant derrière lui que le bois gris de Dry Creek et le silence éternel du désert.

L'Impasse de Clara

Le percuteur du Colt Single Action frappa l’amorce dans un claquement sec, une détonation sourde qui déchira le silence poisseux du saloon. La fumée âcre, lourde de salpêtre et de soufre, stagna un instant dans l’air raréfié avant de s’étirer comme un spectre vers les solives mangées par les vers. Elias, le dernier des comparses de Tucson, s’effondra sans un cri, ses genoux heurtant le plancher avec le bruit mat d’un sac de grain que l’on décharge. Une tache sombre, d’un rouge presque noir sous la lueur vacillante de la lampe à huile, s’élargit rapidement sur sa chemise de flanelle grise, là où le plomb avait trouvé son chemin à travers les côtes. Clara ne cilla pas. Elle tenait l’arme à deux mains, les doigts crispés sur la crosse d’ébène, le canon encore fumant pointé vers les deux ombres qui demeuraient de l’autre côté du comptoir. Dehors, la tempête de sable griffait les parois de bois de Dry Creek avec une rage méthodique, envoyant des sifflements de poussière s'infiltrer par les fentes des volets clos. Silas « Le Vieux » Thorne ne bougea pas d'un pouce. Ses mains, tavelées par l'âge et la morsure du soleil, reposaient à plat sur le bois poisseux de bière éventée. Son visage, ce parchemin de rides et de cicatrices où la pitié n'avait jamais trouvé à se loger, semblait sculpté dans la pierre des mesas. Seule la veine battant à sa tempe trahissait le tumulte qui l'habitait. À ses côtés, le Kid Vane tremblait. Ses mains de pianiste, d'ordinaire si précises, s'agitaient convulsivement, cherchant un appui qu'elles ne trouvaient plus. Ses yeux, dilatés par le manque d'opium et la terreur pure, passaient du cadavre fumant d'Elias au visage de marbre de la femme qui leur faisait face. — Tu l’as tué, murmura le Kid, sa voix n'étant plus qu'un souffle éraillé. Tu l’as tué sans qu’il ait eu le temps de toucher sa ferraille. Clara fit un pas en avant. La semelle de ses bottes de cuir craquela sur le sable qui jonchait le sol. Sa robe de lin, autrefois d'un bleu modeste, n'était plus qu'une loque grise, imprégnée de la poussière du désert et de la sueur des jours de fuite. Mais son port de tête était celui d'une reine de douleur. — Il n'y a plus de place pour les duels de foire, Kid, dit-elle, et sa voix avait la froideur de l'acier que l'on trempe. Le Juge a parlé. Le sable monte. Les cercueils attendent sous la lune de soufre. Il n'en reste qu'un à remplir avant que le compte ne soit bon. Silas leva lentement les yeux. Il chercha dans le regard de Clara une once de la peur qu'il avait l'habitude de voir chez les proies, mais il n'y trouva qu'un abîme. — Qui es-tu, petite ? demanda-t-il d'un ton monocorde, celui qu'il utilisait pour négocier la vie d'un homme ou le prix d'un cheval. Tu n’es pas la traînée que nous avons ramassée à la frontière. Tu manies cette pièce de fer comme si elle était née dans ta paume. Clara esquissa un sourire qui ne gagna pas ses yeux, une simple crispation de ses lèvres gercées. — Vous m'avez appelée Clara. C'était un nom commode pour vos nuits de bivouac. Mais à Tucson, on m'appelait différemment. On m'appelait la fille du pasteur Miller. Celui que vous avez forcé à s'agenouiller dans la poussière de la rue principale, devant les portes de la banque, simplement parce qu'il refusait de vous laisser passer sans une prière pour vos âmes damnées. Le silence qui suivit fut plus lourd que le vent. Silas parut se tasser sur lui-même. Le souvenir de Tucson, cette journée de sang et de feu, remontait à la surface comme un noyé que le fleuve recrache. Il revit le vieil homme en habit noir, sa Bible à la main, et la décharge de son propre fusil qui avait éparpillé les versets dans la boue. — Le pasteur, répéta Silas. Un homme de bien. Mais les hommes de bien n'ont rien à faire dans une banque quand le plomb commence à pleuvoir. — Mon père n'était pas dans la banque, Silas. Il était sur votre chemin. Et vous l'avez abattu comme on abat un chien galeux pour le plaisir d'entendre le coup partir. Vous avez pillé, vous avez brûlé, et vous êtes partis en riant, laissant derrière vous des veuves et des orphelins. Mais les orphelins grandissent, Silas. Et certains apprennent à charger un barillet avant d'apprendre à coudre un ourlet. Le Kid Vane laissa échapper un gémissement étouffé. Il tenta de porter la main à son holster, mais le canon du Colt se braqua instantanément sur son front. — Ne fais pas ça, Kid. Tes doigts tremblent trop. Tu ne toucherais même pas le mur du saloon. L'opium t'a mangé la moelle. Tu n'es plus qu'une ombre qui attend son trou. Clara se tourna de nouveau vers Silas. Elle sentait le poids de l'arme, cette extension de sa propre haine, vibrer dans son bras. — Le Juge... ce n'est pas une voix dans la tempête, Silas. Ce n'est pas une entité qui hante ce tas de bois mort qu'est Dry Creek. Le Juge, c'est moi. C'est moi qui ai glissé ce pistolet sur le comptoir. C'est moi qui ai compté les cercueils. C'est moi qui vous ai menés ici, en semant les indices de votre propre perte, en vous murmurant à l'oreille que ce chemin était celui du salut alors qu'il menait à l'abattoir. Silas Thorne laissa échapper un rire sec, une toux de vieux corbeau. — Tu nous as suivis pendant des lieues... Tu as partagé notre pain, notre poussière, nos injures... Tout ça pour cette mise en scène ? Pour dix cercueils de pin et une ville fantôme ? — Pour la justice, Silas. Pas celle des tribunaux où l'on achète les jurés avec l'or de Tucson. La justice du désert. Celle qui veut que l'on meure dans la solitude, face à ses propres démons, en sachant exactement pourquoi le ciel vous tombe sur la tête. Regarde-les, Silas. Elle désigna de la main libre les fenêtres, au-delà desquelles les dix boîtes de bois brut attendaient dans la rue principale, alignées comme les dents d'un squelette. — Un pour Elias. Un pour Miller. Un pour chacun de ceux que vous avez sacrifiés pour votre butin de sang. Et il en restera un. Un seul. Pour l'un de vous deux. Car le Juge a décidé que sur onze hommes, dix tombes suffiraient. Le dernier devra vivre avec l'odeur de la charogne pour le restant de ses jours, seul dans ce désert, sans un sou, sans un cheval, avec pour seule compagnie le souvenir de ce qu'il a fait. Le Kid Vane s'effondra à genoux, les mains jointes comme pour une supplique qu'il n'avait jamais apprise. — Je n'ai pas tiré sur le pasteur ! C'était Silas ! C'était lui ! Je n'ai fait que tenir les chevaux ! Clara le regarda avec un mépris souverain. — Tu as tenu les chevaux, Kid. Et tu as empoché ta part. Dans ce monde, le sang tache aussi bien les mains de celui qui tient la bride que celles de celui qui presse la détente. Elle arma le chien du Colt. Le bruit métallique résonna dans la pièce comme le glas d'une église en ruine. L'air semblait se charger d'électricité statique, faisant se dresser les poils sur les bras des deux hommes. L'odeur de la résine des cercueils, portée par un courant d'air, devint soudainement entêtante, presque suffocante. — Le sablier est vide, Silas, déclara-t-elle. Le Juge demande son dû. Silas Thorne redressa les épaules. Malgré la crasse et le crime, il restait en lui une sorte de dignité sauvage, celle des prédateurs qui acceptent la fin de leur règne. Il plongea son regard dans celui de Clara, cherchant une faille, un doute, mais il ne vit que le reflet de sa propre damnation. — Alors finissons-en, petite Miller. Mais sache une chose : même en nous enterrant ici, tu n'effaceras pas ce qui a été fait. Tu porteras Tucson en toi aussi longtemps que nous porterons la terre de Dry Creek sur nos poitrines. Clara ne répondit pas. Elle pressa la détente. Le flash de la poudre illumina le saloon d'une clarté spectrale. Le corps du Kid fut projeté en arrière, renversant une table avant de s'immobiliser dans un enchevêtrement de jambes et de bois brisé. Il ne restait plus que Silas et Clara, face à face, dans le silence qui retombait, seulement troublé par le râle d'agonie du jeune homme et le sifflement persistant de la tempête au-dehors. Clara posa l'arme sur le comptoir, entre elle et le vieil homme. — Il reste une balle, Silas. Et un seul cercueil vide dehors. Elle fit un pas vers la sortie, sa silhouette se découpant contre la lueur blafarde qui commençait à filtrer à travers les planches. — Le Juge a fini son œuvre. À toi de décider qui de vous deux mérite la dernière demeure. Elle poussa la porte battante. Le sable s'engouffra dans la pièce, recouvrant déjà les morts d'un linceul de poussière dorée. Silas Thorne resta seul, les yeux fixés sur le Colt, tandis que le vent hurlait le nom des disparus dans les rues désertes de Dry Creek.

La Dernière Balle

La poussière n'était plus une simple gêne ; elle était devenue une substance solide, un mur mouvant de grains de quartz et de terre rousse qui dévorait les silhouettes et étouffait les râles. Silas Thorne franchit le seuil du saloon, ses bottes de cuir craquelé s'enfonçant dans le sable qui envahissait déjà le perron. Le bois gris des cercueils, alignés comme les dents d'un mort, luisait d'une lueur huileuse sous les assauts de la tempête. Dix boîtes de pin. Dix promesses de repos que le vent semblait vouloir arracher au sol. Au milieu de la rue principale, là où les ornières des chariots avaient disparu sous le linceul ocre, le Kid l'attendait. Le jeune homme n'était plus qu'une ombre dégingandée, un spectre vêtu d'une chemise de lin dont les lambeaux fouettaient l'air comme des lanières de cuir. Son visage, jadis lisse, était maculé de poudre noire et de sang séché, ses yeux dilatés par l'opium brillant d'un éclat fiévreux, presque mystique. Il tenait le Colt Single Action Army à bout de bras, le métal sombre de l'arme semblant absorber la faible clarté du jour déclinant. Silas s'arrêta à dix pas. L'odeur du suif et du tabac froid qui émanait de son manteau de grosse toile se mêlait au parfum de résine fraîche s'échappant des planches de sapin. Il sentait le poids de ses soixante années peser sur ses vertèbres comme une besace remplie de pierres. Sa cicatrice, ce sillon livide qui barrait sa lèvre, le brûlait. — Il ne reste qu’une balle, Silas, hurla le Kid pour couvrir le sifflement du vent. Une seule balle pour clore le grand livre des comptes. Le Vieux ne répondit pas immédiatement. Il observa les mains du Kid, ces mains de pianiste qu'il avait lui-même exercées au maniement de la ferraille dans les canyons de l'Arizona. Elles ne tremblaient pas. L'opium avait figé les nerfs du garçon dans une stase mortelle. Clara se tenait en retrait, sous l'auvent branlant de l'épicerie, sa robe de serge noire battue par les bourrasques. Elle ressemblait à une Parque, une divinité de carrefour observant deux chiens s'entre-déchirer pour un os déjà sec. — Tu n'as jamais su lire l'heure, petit, finit par dire Silas d'une voix qui grattait comme du papier de verre. Le Juge ne veut pas d'un vainqueur. Il veut un dernier acte. — Le Juge est un mensonge que les lâches se racontent pour ne pas regarder le diable en face ! répliqua le Kid. Regarde-les, Silas ! Regarde tes frères de sang ! Ils pourrissent dans le pin parce qu'ils ont cru en toi. Parce qu'ils ont cru que le Vieux les mènerait vers l'or, pas vers la fosse ! Silas fit un pas de côté, le sable crissant sous ses talons éperonnés. Ses doigts calleux frôlèrent la crosse en noyer de son propre revolver, mais il ne dégaina pas. Il voyait au-delà du Kid, au-delà des façades décrépies de Dry Creek. Il voyait la fatalité, cette vieille amante qui l'escortait depuis les plaines du Texas. — Tucson était une erreur, murmura Silas, et ses mots furent emportés par une rafale chargée de sel. Mais te laisser vivre serait un péché plus grand encore. Le Kid esquissa un sourire qui n'était qu'une grimace de douleur. Il leva le chien du Colt. Le déclic métallique résonna avec une netteté terrifiante dans le tumulte de la tempête, un son sec, définitif, comme une branche qui rompt sous le givre. — Tu m'as appris à ne jamais hésiter, Silas. Tu m'as dit que la pitié était un luxe de boutiquier. Le temps parut se dilater, s'étirer comme une peau de tambour sous le soleil. Silas Thorne vit le doigt du Kid se crisper sur la détente. Il vit l'étincelle de l'amorce, une fleur de soufre et de feu qui déchira le voile de poussière. Le choc fut sourd, une pression immense au centre de sa poitrine, là où le lin de sa chemise était le plus usé. Il ne sentit pas la douleur tout de suite, seulement une chaleur soudaine, presque réconfortante, qui se répandait dans ses poumons. Ses genoux heurtèrent le sol avec un bruit de bois mort. Le Vieux bascula en arrière, sa tête frappant le flanc de l'un des cercueils vides. Le choc fit résonner le pin, un son creux qui semblait appeler son occupant. Dans son regard qui se ternissait, le ciel de Dry Creek n'était plus qu'un tourbillon de cendres. Le Kid s'approcha lentement, la fumée s'échappant encore du canon de son arme. Il s'arrêta au-dessus du corps de Silas, son ombre s'étendant sur le vieil homme comme un linceul. Le silence retomba brusquement sur la ville, un silence plus lourd que le vent, plus étouffant que le sable. La tempête venait de s'apaiser, laissant derrière elle une clarté spectrale. — C'est fini, Silas, souffla le Kid, la voix brisée. Je sors d'ici. Il se tourna vers Clara, cherchant dans son regard une absolution ou une trace de triomphe. Mais la femme restait immobile, les bras croisés sur sa poitrine, ses yeux d'un gris d'orage fixés sur les rangées de cercueils. — Regarde bien, Kid, dit-elle d'une voix dénuée de toute émotion. Le jeune homme baissa les yeux. Il y avait dix cercueils devant le saloon. Neuf étaient déjà occupés par les membres de leur bande, leurs corps raidis, recouverts d'une fine pellicule de poussière. Le dixième, celui contre lequel Silas Thorne venait de rendre l'âme, attendait son occupant. Le Kid compta de nouveau. Onze hommes étaient arrivés à Dry Creek. Silas gisait là, le sang imbibant le sable, prêt à rejoindre ses compagnons dans la terre ingrate. Neuf dans les boîtes, un au sol. Dix tombes. Le Kid sentit un froid polaire envahir ses membres, malgré la chaleur de l'air saturé de soufre. Il regarda l'horizon, là où la route quittait la ville. Le sable s'y élevait en colonnes infranchissables, un rempart de poussière qui semblait monter jusqu'au firmament. Aucun chemin ne menait hors de Dry Creek. La ville n'était pas une étape, c'était un terminus. — Où est ma place, Clara ? demanda-t-il, sa main tremblant enfin, le Colt lui échappant des doigts pour tomber dans la poussière. — Tu as gagné, Kid, répondit-elle en se détournant pour s'enfoncer dans l'ombre des bâtiments en ruine. Tu es le dernier. Et le dernier n'a pas besoin de cercueil. Il a besoin d'une pelle. Le Kid regarda ses mains, ces mains de pianiste désormais noires de poudre et de sang. Il comprit alors la nature de sa victoire. Le Juge ne lui avait pas accordé la vie ; il lui avait accordé la corvée. Il était le fossoyeur de ses propres péchés, condamné à creuser dans ce sol de pierre et de sel jusqu'à ce que ses ongles s'arrachent et que son cœur s'arrête de battre. Il s'effondra à côté de Silas, saisissant une poignée de terre aride. Les dix cercueils l'entouraient, sentinelles de bois immuables. Il n'y avait plus de butin, plus de chevaux, plus de rêve de frontière. Il n'y avait que l'odeur de la résine, le goût du sang dans sa bouche et l'immensité d'un purgatoire où le soleil ne se lèverait plus jamais tout à fait. Le Kid leva les yeux vers le ciel de plomb. Un rire sec, semblable au craquement d'un parchemin, s'échappa de ses lèvres brûlées. Il ramassa la pelle qui reposait contre le dernier cercueil. Le métal était froid, d'un froid d'outre-tombe. Il commença à creuser. Chaque pelletée de terre rejetée dans le vent était un écho de sa propre condamnation, une note solitaire dans la symphonie de désolation qui enveloppait désormais Dry Creek pour l'éternité.

La Onzième Tombe

Le dernier grain de sable s’écoula dans un silence si dense qu’il semblait figer la poussière en suspension dans l’air vicié du saloon. Le cliquetis métallique du mécanisme, un bruit sec de rouage grippé, marqua la fin de l’échéance avec la précision d’un couperet de guillotine. Kid Vane, les doigts crispés sur la crosse de nacre du Colt Single Action Army, sentit le froid du métal migrer jusque dans ses os, une morsure plus vive que le vent coulis qui s'engouffrait par les planches disjointes de la façade. Face à lui, Clara ne bougeait plus. Sa robe de cotonnade grise, autrefois d’un bleu d’azur mais désormais délavée par le sel et la sueur, pendait sur ses épaules comme un linceul prématuré. Ses yeux, deux orbes de verre brûlés par la fièvre, ne reflétaient plus que l’alignement funèbre qui les attendait au-dehors. Dix cercueils de pin brut, dont la résine poisseuse exhalait une odeur de forêt morte, reposaient sur la terre battue de la grand-rue, tels les dents d’une mâchoire prête à se refermer. Dix boîtes pour onze âmes. Le compte était une insulte à la logique, un blasphème mathématique jeté à la figure de leur survie. « C'est fini, Kid », murmura Clara, et sa voix n'était plus qu'un froissement de parchemin ancien. Elle fit un pas vers le porche, ses bottines de cuir craquelé soulevant un nuage de silice fine. « Le Juge a cessé de compter les secondes. Il attend désormais les corps. » Le Kid la suivit, le pas lourd, ses éperons de fer ne rendant qu’un tintement sourd, étouffé par l'épaisse couche de poussière alcaline qui recouvrait Dry Creek. Dehors, le ciel n'était qu'une voûte d'étain, un plafond de plomb où le soleil, disque blafard et malade, refusait de percer. La tempête de sable s'était apaisée pour laisser place à une immobilité surnaturelle, une stase où même les mouches semblaient avoir renoncé à leur festin sur les charognes éparses. Ils s'arrêtèrent devant les fosses. Silas Thorne occupait la première, son visage parcheminé figé dans une grimace de mépris éternel, la cicatrice de sa lèvre supérieure brillant d'un éclat cireux sous la lumière rase. Les neuf autres cercueils étaient clos, leurs couvercles de bois vert suintant une sève amère qui se mêlait à l'odeur de soufre flottant dans l'air. Dix tombes. Dix hommes rendus à la poussière. Le Kid abaissa le chien du revolver. Le clic fut une détonation dans ce monde de mutisme. Clara se tourna vers lui, une étrange sérénité lissant ses traits ravagés par l'opium et la terreur. Elle écarta les pans de son châle de laine, offrant sa poitrine au canon de l'arme. « Il n'y a pas de place pour moi dans le pin, Kid », dit-elle avec un sourire qui n'était qu'une fente sombre dans son visage de craie. « Mais il n'y en a pas non plus pour toi. Regarde bien les couvercles. » Vane baissa les yeux. Sur chaque cercueil, gravés dans le bois avec une violence chirurgicale, des noms apparaissaient, des lettres qui semblaient sourdre de la fibre même du végétal. Silas. Miller. Blackwood. Les frères Gault. Tous étaient là. Le dixième portait le nom de Clara. Un vertige s'empara du Kid. Ses mains, autrefois si sûres lorsqu'il s'agissait de délier les bourses ou de presser la détente, se mirent à trembler. L'air devint une soupe fétide de salpêtre et de décomposition. Si Clara était la dixième, si le compte s'arrêtait à elle, quel sort restait-il pour le onzième ? « Le Juge est un architecte économe », reprit Clara, sa voix semblant venir de partout et de nulle part, portée par un souffle qui ne faisait pas bouger un seul de ses cheveux. « Il ne gaspille pas le bois pour ceux qui n'ont plus droit au repos. Regarde tes mains, Kid. Regarde ce que tu es devenu dans ce cul-de-sac de l'enfer. » Le Kid baissa les yeux sur ses propres membres. La peau de ses mains n'était plus que du cuir tanné, durci, presque minéral. Sous ses ongles noirs, la terre de Dry Creek s'était logée si profondément qu'elle semblait faire partie de sa chair. Il n'avait plus faim. Il n'avait plus soif. Même le manque d'opium, cette brûlure constante qui lui dévorait les entrailles depuis Tucson, s'était éteint pour laisser place à un vide abyssal, un néant de plomb. Clara s'approcha de lui, mais elle ne marchait pas ; elle glissait sur le sol de sel comme une ombre sur un mur de chaux. Elle posa une main sur le canon du Colt et le dirigea vers son propre cœur. « Tire, Kid. Libère la dixième place. C'est le prix de ta fonction. » Il pressa la détente. Le coup partit, une flamme orangée déchirant la pénombre, mais il n'y eut pas de sang. Clara s'effondra dans son cercueil comme une poupée de son, ses membres se logeant avec une souplesse contre-nature dans l'étroite boîte de pin. Le couvercle se rabattit de lui-même, un claquement de bois sec qui scella le destin de la dernière âme. Le Kid resta seul au milieu de la rue déserte. Le silence revint, plus impitoyable encore, seulement troublé par le grattement d'une pelle contre le sol de pierre. Il baissa les yeux vers ses pieds. Une pelle de fer, au manche de frêne poli par des décennies d'usage, reposait contre sa botte. Il comprit alors l'ironie finale, le châtiment forgé dans le fer et le regret. Les dix cercueils n'étaient pas une fin, mais une charge. Il n'y avait pas de sortie de Dry Creek, pas de frontière à franchir, pas de butin à dépenser sous les cieux cléments de la Californie. Le onzième homme n'était pas un survivant. Il était le gardien. Le fossoyeur éternel de ses propres péchés et de ceux de sa race. Il ramassa l'outil. Le métal était froid, d'un froid qui n'appartenait pas au monde des vivants. Il s'approcha de la première fosse, celle de Silas, et commença à jeter la première pelletée de terre. Le sol de sel et de pierre résistait, chaque coup de fer arrachant une étincelle et un gémissement à la terre aride. Il creuserait. Il enterrerait Silas. Puis Miller. Puis les autres. Et quand le dernier grain de poussière recouvrirait le cercueil de Clara, le sablier se retournerait de lui-même. La tempête se lèverait à nouveau à l'horizon, ramenant avec elle onze autres cavaliers, onze autres damnés fuyant un autre Tucson, porteurs de nouvelles trahisons et de nouveaux regrets. Et il serait là pour les accueillir, la pelle à la main, l'ombre d'un homme devenu le monument de sa propre déchéance. Le Kid leva les yeux vers le ciel d'étain. Il n'y avait plus de larmes dans ses conduits lacrymaux, seulement du sel. Un rire sec, semblable au craquement d'un vieux cuir sous le soleil, s'échappa de sa gorge nouée. Il n'avait pas besoin de cercueil, car Dry Creek tout entière était sa tombe, une fosse à ciel ouvert dont il était le seul prisonnier et l'unique serviteur. Il frappa à nouveau le sol. Le fer s'enfonça dans la croûte saline avec un bruit de déchirement. La corvée commençait. Elle ne finirait jamais. Sous le regard invisible du Juge, le onzième homme continuait de creuser, silhouette solitaire perdue dans l'immensité d'un purgatoire où le soleil ne se lèverait plus jamais tout à fait, condamné à errer éternellement entre les rangées de pin frais, fossoyeur de l'oubli dans une cité de poussière.
Fusianima
Dix Tombes Pour Onze Hommes
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Sarah Bern

Dix Tombes Pour Onze Hommes

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Le vent n'était plus un souffle, mais un râle de dément, une marée de poussière ocre qui s'engouffrait dans les moindres interstices des manteaux de basane et des foulards de soie crasseuse. Sous ce ciel de soufre, où le soleil n'était qu'une pièce d'or ternie et lointaine, onze silhouettes courbées...

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