Soie, Plomb et Sang de Famille

Par Sarah BernWestern

La poussière de Virginia City ne respectait point le deuil ; elle s’insinuait sous les linteaux de chêne, franchissait les seuils de marbre de Carrare et venait mourir en un voile grisâtre sur le cercueil de bois de rose. Dans le grand salon de La Fenice, l’air était une mélasse épaisse, saturée par...

Les Lys de la Fenice

La poussière de Virginia City ne respectait point le deuil ; elle s’insinuait sous les linteaux de chêne, franchissait les seuils de marbre de Carrare et venait mourir en un voile grisâtre sur le cercueil de bois de rose. Dans le grand salon de La Fenice, l’air était une mélasse épaisse, saturée par le parfum entêtant des lys flétris et l’odeur âcre de la cire d’abeille qui pleurait sur les candélabres de bronze. Giulia Moretti, figée dans une armure de soie noire et de crêpe de Chine, sentait la sueur perler entre ses omoplates, prisonnière d’un corset dont les baleines de baleine semblaient vouloir lui broyer les côtes. Sous le voile de dentelle de Burano qui masquait son visage, ses yeux ne quittaient pas la dépouille de son père, dont les traits, figés par la mort, conservaient une expression de surprise hébétée que seul le poison sait graver sur le masque des hommes. Le murmure de la liturgie latine, psalmodié par un prêtre dont la soutane de laine rèche exhalait une odeur de renfermé, se heurtait au fracas lointain des timbres des mines du Comstock. C’était le battement de cœur du Nevada, un martèlement sourd et mécanique qui rappelait aux vivants que la terre, là-bas, dévorait les hommes pour recracher de l’argent. Giulia lissa imperceptiblement le pli de sa jupe lourde. Dans la poche cachée de son jupon, le petit flacon de verre bleu, désormais vide, pesait plus lourd que le cadavre dans sa bière. Elle revoyait la main tremblante de son père saisissant la coupe de vin, l’éclat de l’opium au fond de ses prunelles dilatées, et ce moment de silence absolu lorsqu’elle avait regardé la vie s’éteindre, non par haine, mais par nécessité chirurgicale. Il aurait vendu la montagne pour une fumerie de San Francisco ; elle avait simplement clos le marché avant lui. À sa droite, l’oncle Lorenzo se tenait debout, une silhouette massive drapée dans une redingote de drap fin dont les boutons de jais brillaient comme des yeux de rongeur. Il ne priait pas. Son regard errait sur les moulures dorées du plafond, estimant sans doute le prix du pied carré de ce palais qu’il croyait déjà sien. Giulia percevait l’odeur de son oncle : un mélange de tabac de Virginie, de vieux cuir et cette arrogance poisseuse des hommes qui pensent que l'absence d'un patriarche crée un vide que seul un mâle peut combler. Lorenzo s'approcha, ses bottes de cuir souple grinçant sur le parquet de marqueterie. Il posa une main pesante sur l’épaule de la jeune femme, une main dont les ongles étaient soignés, mais dont la paume conservait la rudesse des spéculateurs de bas étage. — Une tragédie, Giulia, murmura-t-il d'une voix grasse, trop basse pour être sincère. Le cœur de ton père était comme ce désert : vaste, mais épuisé. Il est temps de songer à l'avenir. La Fenice ne peut rester sans maître alors que les vautours du Syndicat du Plomb tournoient au-dessus de nos cheminées. Giulia ne tressaillit pas. Elle tourna lentement la tête, le mouvement de son cou faisant crisser le col montant de sa robe, orné d'un camée de jais. À travers la résille de son voile, elle fixa les yeux de Lorenzo. Elle y vit la convoitise, cette faim insatiable pour les titres de propriété qui reposaient dans le coffre d'ébène de l'étude. — Mon père est encore chaud, mon oncle, répondit-elle, sa voix ayant la froideur d'une lame de stylet que l'on tire de son fourreau de velours. Et le Syndicat ne trouvera ici que de la pierre et du sang, s'il tente de franchir le perron avant que l'oraison ne soit achevée. Lorenzo laissa échapper un rire étouffé, un son sec comme un craquement de bois mort. Il se pencha davantage, l'odeur de son haleine chargée de brandy de pomme venant souiller l'air raréfié autour d'elle. — Tu parles comme une Moretti, mais tu oublies que tu n'es qu'une femme dans un pays de loups. J'ai déjà conféré avec les émissaires de Chicago. Ils offrent une sortie honorable. Une rente à Gênes, une villa sur la côte. Tu pourrais y porter tes soies sans avoir à racler la poussière de tes bottines chaque soir. Signe les cessions après l'inhumation, et je t'épargnerai les détails sordides de la liquidation. Giulia sentit une chaleur glaciale se diffuser dans ses veines. Elle regarda les mains de son oncle, des mains qui n'avaient jamais tenu une pioche, ni même chargé un revolver, mais qui s'apprêtaient à dépecer l'empire que son grand-père avait arraché au schiste et à la roche. Elle songea aux galeries sombres, à des centaines de pieds sous leurs talons, où des hommes aux poumons rongés par la silice mouraient pour que ce salon puisse exister. Elle était la gardienne de cette misère dorée. — Vous parlez de liquidation comme si vous étiez le bourreau, Lorenzo. Mais vous n'êtes que le fossoyeur. Elle se dégagea de son étreinte avec une lenteur calculée, chaque mouvement soulignant la rigidité de sa posture. Elle s'avança vers le cercueil, ignorant les murmures des quelques notables de Virginia City présents — des hommes en redingotes sombres, aux visages tannée par le vent des hautes plaines, qui observaient cette scène avec une curiosité prédatrice. Elle tendit une main gantée de dentelle noire et toucha le bois froid de la bière. — Mon père n'était pas un homme sage, dit-elle assez haut pour que le silence se fige autour d'elle, interrompant les litanies du prêtre. Il aimait les songes et les vapeurs. Mais il m'a appris une chose : dans le Nevada, on ne possède que ce que l'on est prêt à défendre par le fer. Elle se tourna vers l'assemblée, soulevant son voile pour révéler un visage d'une pâleur de porcelaine, où seuls ses yeux brûlaient d'un éclat fiévreux. La lumière des cierges dansait dans ses prunelles sombres. Lorenzo fit un pas en avant, le visage empourpré par l'affront, mais il s'arrêta net lorsqu'il croisa le regard de Giulia. Ce n'était pas le regard d'une orpheline éplorée, mais celui d'une reine qui vient d'ordonner une exécution. — Le Syndicat du Plomb n'aura rien, reprit-elle, sa voix portant désormais dans chaque recoin de la pièce, vibrant contre les boiseries de noyer. Ni les mines, ni La Fenice, ni même la poussière de nos chemins. Je suis l'héritière du Comstock. Si vous cherchez un maître, Lorenzo, regardez-moi bien. Car je suis la dernière chose que vous verrez avant que l'ombre ne recouvre cette famille. Un courant d'air soudain fit vaciller les flammes des bougies, projetant des ombres monstrueuses sur les murs tendus de damas cramoisi. L'odeur de l'encens parut s'effacer devant celle de l'orage qui montait sur les sommets de la Sierra. Le prêtre, dérouté, laissa tomber son goupillon qui heurta le sol avec un bruit sourd, comme un glas. Giulia ne détourna pas les yeux. Elle sentait le poids du secret dans ses entrailles, cette certitude que le poison qui avait tué son père n'était que le premier acte d'une tragédie qu'elle dirigerait jusqu'au bout. Elle vit la main de Lorenzo se crisper sur le pommeau de sa canne, ses jointures blanchissant sous l'effort de ne pas frapper. Il comprit à cet instant que le salon de marbre était devenu un champ de bataille, et que la soie des robes de Giulia était plus impénétrable que n'importe quelle armure de cuir. Le service reprit dans une atmosphère de plomb, mais le cœur n'y était plus. Les invités s'écartaient sur son passage lorsqu'elle se dirigea vers la sortie, ses talons martelant le marbre avec une régularité de métronome. Elle franchit les grandes portes-fenêtres qui ouvraient sur la terrasse. Dehors, le soleil déclinait, embrasant le désert d'une lumière de sang et de cuivre. Virginia City s'étalait à ses pieds, une plaie ouverte dans le flanc de la montagne, grouillante, sale et magnifique. Elle retira un gant, révélant une main fine dont les doigts étaient tachés d'une légère trace jaunâtre — le résidu de la manipulation des sels d'arsenic. Elle frotta ses doigts contre la pierre chaude de la balustrade, laissant la poussière du Nevada effacer la preuve de son crime, tandis que dans l'ombre du vestibule, Lorenzo l'observait, déjà en train de compter ses alliés et de fourbir ses trahisons. La guerre de la soie et du plomb venait de commencer, et Giulia Moretti savait que pour régner sur ce royaume de scories, elle devrait devenir plus impitoyable que le désert lui-même. Elle inspira profondément l'air brûlant, le goût de la terre et du métal emplissant ses poumons, et pour la première fois depuis la mort de son père, elle sourit.

La Signature de l'Oncle

L’épaisse porte de chêne rouvrier, sculptée de chimères et de pampres par un artisan de Gênes, s’ouvrit avec un gémissement sourd, comme si le bois lui-même peinait à supporter l’atmosphère délétère du cabinet de travail. Giulia franchit le seuil, le froissement de sa robe de taffetas noir, lourd de jais, résonnant contre les boiseries sombres. L’air y était saturé d’une odeur rance : un mélange de tabac de Virginie, de vieux papiers et de cette pointe métallique, presque sanguine, qui remontait des mines par les soupiraux de la demeure. Lorenzo Moretti était assis derrière un bureau massif dont le plateau de marbre vert de Carrare semblait une île de froideur dans la fournaise du Nevada. Il ne leva pas les yeux. Il tenait entre ses doigts boudinés un coupe-papier en argent, dont il suivait nerveusement les ciselures. Le soleil de l’après-midi, filtré par des rideaux de velours cramoisi, jetait sur son visage des ombres qui accentuaient la mollesse de ses traits et la brillance de la sueur sur son front dégarni. — Assieds-toi, Giulia, dit-il d’une voix que l’on aurait pu croire assurée, si elle n’avait été trahie par un léger sifflement dans les bronches. Elle ne s’exécuta pas. Elle resta debout, hiératique, les mains croisées devant son corset qui l’enserrait comme une armure de baleines et de soie. Ses doigts, encore hantés par la sensation de la poussière d’arsenic qu’elle avait essuyée sur la terrasse, picotaient. Elle observait son oncle avec une curiosité clinique, celle d'un entomologiste devant un coléoptère se débattant dans la poix. — Le deuil nous frappe, poursuivit Lorenzo en levant enfin un regard fuyant. Ton père... mon pauvre frère... a laissé un vide que le désert ne saurait combler. Mais le nom des Moretti ne doit pas s’éteindre dans la poussière de cette cité de perdition. Nous avons des devoirs. Envers notre lignée, et envers ceux qui assurent notre prospérité. Giulia nota l’éclat d’un buvard neuf sur le bureau. Un document y reposait, couvert d’une écriture cursive et serrée, scellé d’une cire d’un rouge si sombre qu’elle paraissait noire. — Tes devoirs semblent singulièrement liés à l'encre et au papier, mon oncle, répondit-elle d’un ton dont la sécheresse fit tressaillir l’homme. Lorenzo se racla la gorge, un bruit de gravier remué au fond d’un puits. Il se leva, contourna le bureau avec une lenteur calculée, ses bottines de cuir fin craquant sur le parquet de cèdre. — Le Syndicat du Plomb a manifesté des intentions... charitables. Le Baron von Stahl souhaite cimenter notre alliance. Virginia City change, Giulia. Les filons s'épuisent ou s'enfoncent si profondément que le coût de l'extraction dévore nos bénéfices. Nous avons besoin de capitaux, de protection. Le Baron propose une union. Ton union. Le silence qui suivit fut seulement troublé par le martèlement lointain des bocards dans la vallée, ce rythme cardiaque de la terre que l'on éventrait sans relâche. Giulia sentit un froid polaire envahir sa poitrine, malgré la chaleur étouffante de la pièce. Elle imagina la main gantée de Von Stahl, un homme dont la cruauté n’avait d’égale que la fortune, se poser sur son épaule. — Une alliance ? Ou une vente aux enchères ? demanda-t-elle, son regard d’acier ne quittant pas celui de son oncle. — Une nécessité ! explosa Lorenzo, perdant soudain sa contenance. Les dettes de ton père ne se sont pas envolées avec son dernier souffle ! Les créanciers de Sonora, ces chiens de Mexicains à qui il a emprunté pour financer ses folies de collectionneur d'art, ne se satisferont pas de larmes. Ils veulent du métal, Giulia. Ou du sang. Il retourna brusquement vers le bureau et pointa du doigt le document scellé. — J’ai déjà apposé mon sceau en tant que tuteur intérimaire. Le Baron apporte la dot qui effacera l’ardoise des Moretti auprès des cartels du Sud. En échange, il prend la direction des opérations au filon Comstock. C’est signé. Il ne manque que ton consentement formel devant le notaire, demain, après les obsèques. Giulia s’approcha du bureau. Elle ne regarda pas son oncle, mais le parchemin. Ses yeux parcoururent les lignes avec une rapidité de prédateur. Elle ne cherchait pas les termes du mariage, mais les clauses de cession. Son souffle se fit court. Ce n'était pas seulement une alliance. Lorenzo avait bradé la concession "Stella d'Oro", le cœur battant de leur empire, pour une fraction de sa valeur. Les droits miniers, les puits d'aération, les machines à vapeur... tout passait aux mains du Syndicat. Elle comprit alors la nature de la sueur sur le front de Lorenzo. Ce n'était pas la chaleur. C'était la peur. Il n'avait pas seulement peur des Mexicains. Il avait peur qu'elle ne découvre l'ampleur de sa trahison : il avait utilisé les dettes de son père comme un écran de fumée pour couvrir ses propres pertes au jeu et ses investissements désastreux dans les chemins de fer de l'Est. — Tu as vendu le Comstock, murmura-t-elle. Tu as vendu la terre que nous avons arrachée aux rochers avec nos propres mains. — Pour nous sauver ! cria-t-il, la voix étranglée. Giulia tendit la main et effleura le papier. La texture du parchemin était rugueuse, presque organique. Elle sentit la présence du stylet de verre caché dans ses cheveux, une pointe de glace prête à mordre. Elle imagina Lorenzo s'effondrant sur ce marbre froid, son sang venant se mêler à l'encre de sa signature infâme. Mais ce serait trop simple. Trop rapide. Elle releva la tête, un sourire imperceptible étirant ses lèvres pâles. — Le Baron von Stahl est un homme de goût, dit-elle d’une voix redevenue cristalline. Il apprécie les belles choses, les structures solides. Il sera déçu d’apprendre que la mariée est moins docile que le lin de son trousseau. Lorenzo parut se détendre, méprenant son calme pour de la résignation. Il s'essuya le front avec un mouchoir de batiste brodé. — Tu es une Moretti, Giulia. Tu sais ce qu'est le sacrifice. — Oh, je le sais mieux que quiconque, mon oncle. Elle fit demi-tour, ses jupes balayant la poussière qui s'était infiltrée sous la porte. Elle s'arrêta un instant, la main sur la poignée de bronze. — Dis-moi, Lorenzo... Les créanciers de Sonora, ceux que tu redoutes tant... Ont-ils reçu leur paiement, ou attendent-ils que la signature du Baron soit validée par le sang ? L'oncle ne répondit pas. Son silence était un aveu. Les vautours tournaient déjà au-dessus de la demeure, attirés par l'odeur de la charogne qu'il était devenu. Giulia sortit du cabinet sans un regard en arrière. Elle traversa le long corridor où les portraits de ses ancêtres semblaient la juger du haut de leurs cadres dorés, ternis par le sel et le sable. Elle ne se rendit pas dans ses appartements. Elle descendit vers les cuisines, là où l'odeur du suint et du charbon était la plus forte. Elle avait besoin d'un messager. Quelqu'un qui ne craignait ni l'ombre ni la loi. Quelqu'un qui saurait porter un pli jusqu'aux confins du canyon, là où Silas Thorne nettoyait ses armes. Le Nevada était une terre de scories, et elle s'apprêtait à y mettre le feu. Si Lorenzo voulait signer leur arrêt de mort, elle s'assurerait que le linceul soit de la soie la plus fine, et que les clous du cercueil soient d'argent pur. Elle sentit l'arsenic sous ses ongles, une brûlure légère, un rappel que le poison était déjà à l'œuvre, non seulement dans les veines de son père, mais dans les fondations mêmes de cette maison. En franchissant le perron, elle vit au loin les lumières de Virginia City s'allumer une à une, comme des yeux de loups dans la pénombre grandissante. Le vent se levait, chargé de la promesse d'une tempête de sable qui effacerait les traces de la journée. Giulia Moretti resserra son châle de dentelle sur ses épaules, redressa la tête, et s'enfonça dans l'obscurité, le cœur aussi froid que le plomb des mines qu'on venait de lui voler.

Le Pacte du Boucher

La boue de Virginia City n’était pas une simple fange de terre et d’eau ; c’était une mixture vivante, un onguent noirâtre composé de poussière de quartz, de sueur de mulet et de résidus de mercure qui s’agrippait aux ourlets de soie de Giulia Moretti comme une malédiction tenace. À chaque pas, le craquement de ses bottines en cuir fin sur les planches disjointes des trottoirs résonnait comme une sentence. Elle s’enfonçait vers les quartiers bas, là où l’air perdait son odeur de pinède pour se charger des effluves âcres du salpêtre et de la graisse de friture. Les lanternes à huile, suspendues à des potences de bois brut, vacillaient sous les assauts d’un vent coulis, jetant des ombres difformes sur les façades lépreuses. Giulia ne détourna pas le regard lorsqu’elle croisa des ombres d’hommes, le dos brisé par douze heures de pioche, dont les yeux caves brillaient d’une lueur prédatrice à la vue de son manteau de velours cramoisi. Elle sentait le poids rassurant du stylet de verre glissé dans sa chevelure, une épingle mortelle prête à être cueillie. Elle atteignit enfin la lisière de la « Ville Basse », là où les structures de bois semblaient ne tenir ensemble que par la force de la crasse et du désespoir. Devant elle se dressait Le Crâne d’Argent. L’enseigne, une plaque de tôle bosselée où un crâne rudimentaire avait été peint à la chaux, grinçait sur ses gonds rouillés, un métronome macabre marquant le temps qui restait aux imprudents. Lorsqu’elle poussa la double porte battante, le tumulte du tripot s’éteignit d’un coup, comme si une lame de fond avait balayé les rires gras et le cliquetis des jetons d’os. L’odeur était une agression : tabac de chique, alcool de grain frelaté et l’âpreté métallique du sang séché. Au centre de la pièce, sous une suspension de fer forgé où agonisaient trois bougies de suif, Silas Thorne était assis seul. On l'appelait « Le Boucher », un sobriquet que la rumeur publique attribuait à sa manière de dépecer les âmes autant que les corps, mais l'homme qui faisait face à Giulia n'avait rien de la brute épaisse des abattoirs. Il était d'une élégance cadavérique. Sa redingote de laine noire, bien que râpée aux coudes, était ajustée avec une précision militaire. Ses mains, longues et déliées, maniaient un petit chamois avec lequel il polissait une paire d’éperons en argent massif. Le métal jetait des éclats froids dans la pénombre. Giulia s’avança, le froissement de son jupon de taffetas étant le seul son qui troublait désormais le silence de plomb du saloon. Elle s’arrêta à deux pas de sa table, refusant de s’asseoir. Elle dominait l’homme de sa stature rigide, corsetée dans une volonté de fer. — Monsieur Thorne, commença-t-elle, sa voix claire et tranchante comme un cristal de roche. On m’a dit que vous aviez un goût certain pour les causes perdues, pourvu qu’elles soient drapées dans l’élégance de la rétribution. Silas ne leva pas les yeux immédiatement. Il termina de lustrer la branche de son éperon, l’examina à la lumière vacillante, puis le posa doucement sur la table de chêne balafrée. Ses yeux étaient d’un gris d’orage, dépourvus de toute chaleur humaine, mais brillant d’une intelligence acérée. — Mademoiselle Moretti, répondit-il d’un ton traînant, une voix de velours et de gravier. La soie de votre robe vaut plus que la vie de chaque homme présent dans cette pièce, la mienne comprise. Que vient chercher une reine de la Comstock dans une fosse à rats ? Est-ce l’odeur du sang qui vous manque, ou celle de la trahison ? — Les deux sont indissociables dans cette ville, Silas. Mon oncle Lorenzo a l’intention de livrer les mines au Syndicat du Plomb. Il veut transformer l’empire de mon père en une nécropole industrielle où nous ne serions que des spectateurs de notre propre ruine. Elle fit un pas de plus, s'approchant de la zone d'ombre où il se tenait. — Je ne cherche pas un garde du corps. Je cherche un architecte de la fin. Quelqu’un qui sache que l’acier doit frapper là où la soie se déchire. Lorenzo a des hommes, des fusils et l’appui des banquiers de San Francisco. Moi, je n’ai que mon nom et une fiole d’arsenic qui commence à porter ses fruits. Mais l’arsenic est lent, Silas. J’ai besoin de la fulgurance du plomb. Silas Thorne esquissa un sourire qui ne toucha pas ses yeux. Il rangea son chamois dans une poche intérieure et se leva lentement. Il était plus grand qu’il n’en avait l’air assis, une silhouette filiforme et menaçante. Il contourna la table pour se placer devant elle, si près qu’elle pouvait sentir l’odeur de la cire de moustache et une pointe de lavande, un luxe absurde dans un tel lieu. — On dit que vous avez empoisonné le vieux Moretti, murmura-t-il, sa voix baissée pour elle seule. On dit que sous ce satin, vous portez le cœur d'une Borgia et la poigne d'un fossoyeur. Pourquoi devrais-je risquer ma peau pour une femme qui ne connaît d'autre loyauté que celle de son propre sang ? Giulia ne cilla pas. Elle plongea la main dans l’aumônière de soie pendue à sa ceinture et en sortit une pièce d’or de vingt dollars, qu’elle posa sur le bois de la table. Mais elle ne la lâcha pas. — Parce que je sais qui a brûlé la mercerie de votre sœur à Reno, Silas. Je sais que le Syndicat du Plomb n’achète pas seulement des mines, il achète aussi le silence sur les incendies criminels. Lorenzo a signé l’ordre. Si vous m’aidez à purger cette famille de sa vermine, je vous livrerai l’homme qui a tenu la torche. Non pas pour que vous le tuiez simplement, mais pour que vous puissiez exercer cet art de la découpe dont on vante tant les mérites. L'atmosphère dans le saloon sembla se contracter. Silas Thorne resta immobile, son regard rivé sur celui de Giulia. Le silence n'était plus seulement l'absence de bruit, mais une tension physique, un arc bandé sur le point de rompre. L'homme tendit une main gantée de cuir noir et couvrit la pièce d'or, mais son geste visait surtout à effleurer les doigts de la jeune femme. Le contact était glacial, électrique. — Une vengeance pour une couronne, dit-il enfin. Un échange de bons procédés entre monstres. C'est une monnaie que je comprends mieux que les dollars, Mademoiselle. Il se tourna vers le barman, un colosse au visage grêlé qui observait la scène avec une terreur mal dissimulée. — Apporte-nous du vin, le moins fétide que tu puisses déterrer, commanda Thorne. Nous avons un enterrement à planifier, et il serait discourtois de le faire à sec. Il ramena une chaise pour Giulia avec une galanterie presque insultante. Elle s'assit, l'échine droite, ignorant la crasse du siège. Silas s'assit en face d'elle, sortit un couteau de chasse de sa botte et commença à dessiner, avec une précision chirurgicale, un plan sommaire de la demeure des Moretti dans le bois de la table. — Lorenzo ne mourra pas dans son lit, commença-t-il, la lame crissant sur le chêne. Il mourra au milieu de ses invités, lors de votre inauguration de l'Opéra. Je veux que le sang tache les tapis de Perse que vous avez fait venir à grands frais. Je veux que la dernière chose qu’il voie soit votre visage, paré de vos plus beaux bijoux, alors que le monde qu’il pensait posséder s’écroule sous les balles. Giulia observa la pointe du couteau tracer les lignes de son futur domaine. Elle sentit une chaleur sombre se diffuser dans sa poitrine, une satisfaction esthétique. Le pacte était scellé non par un serment, mais par la reconnaissance mutuelle de leur propre noirceur. — L’Opéra sera prêt dans trois semaines, dit-elle d'une voix dépourvue d'émotion. La soie est déjà commandée. Le plomb, lui, est entre vos mains. Silas leva son verre de vin trouble, un liquide d'un rouge violacé qui ressemblait à du sang de bœuf. — À la beauté du chaos, Mademoiselle Moretti. Giulia prit le second verre, le porta à ses lèvres sans en boire une goutte, humant simplement l'amertume du breuvage. Elle se leva, ajusta ses gants de dentelle et se dirigea vers la sortie sans un regard en arrière. En franchissant les portes du Crâne d'Argent, elle retrouva le froid mordant du Nevada. La tempête de sable annoncée commençait à gémir entre les bâtiments, soulevant des tourbillons de poussière grise qui masquaient les étoiles. Elle marcha d'un pas ferme vers les hauteurs de la ville, laissant derrière elle les bas-fonds, emportant avec elle l'ombre de Silas Thorne comme une arme cachée sous son cœur de glace. La fange ne l'effrayait plus ; elle savait désormais qu'elle pourrait la transformer en un linceul d'argent.

De l'Acier sous la Soie

La lumière du Nevada, d’un jaune de soufre et de sel, venait mourir contre les vitraux importés de Murano, se brisant en éclats de saphir et de rubis sur le parquet de chêne ciré. Dans le grand salon des Moretti, l’air était saturé d’une vapeur lourde, mélange de bergamote infusée, de cire d'abeille et de l’odeur métallique, presque électrique, qui montait des puits de mine de la Comstock. Giulia se tenait droite, la colonne vertébrale enserrée dans un corset de baleines si rigide qu’il lui interdisait tout souffle superflu. Sa robe, une architecture de soie cramoisie dont le bruissement rappelait le glissement d'un serpent sur le sable, épousait sa silhouette avec une précision chirurgicale. Elle versait le thé d'un geste lent, le filet d'or liquide tombant dans les tasses de porcelaine de Sèvres sans qu'une seule goutte ne vienne tacher la nappe de lin d'Irlande. Autour de la table, les investisseurs du Syndicat du Plomb — des hommes aux visages burinés par le vent du désert, tentant vainement de dissimuler leur rusticité sous des redingotes de drap noir — l'observaient avec une méfiance mâtinée de convoitise. Ils sentaient le tabac à chiquer et le cuir gras, une émanation de sueur ancienne que les parfums de lavande de la pièce ne parvenaient pas à étouffer tout à fait. — Votre oncle Lorenzo nous a laissé entendre, Mademoiselle Moretti, commença Sterling, un homme dont les mains calleuses juraient avec les bagues d'or qui lui boudinaient les doigts, que la gestion des filons de l'Ophir devenait... disons, une charge trop pesante pour une femme de votre rang. Giulia ne leva pas les yeux. Elle observa les volutes de vapeur s’élever de sa tasse. À l'extérieur, le vent de la Sierra hurlait contre les parois de pierre de la demeure, apportant avec lui le martèlement lointain des timbres à bocarder qui broyaient le quartz jour et nuit. — Mon oncle a toujours eu une imagination fertile, Monsieur Sterling. C'est une qualité chez un poète, mais une infirmité chez un homme d'affaires. Le plomb est une matière vile ; il faut une main ferme pour le transformer en or. Un mouvement dans l'ombre de la galerie attira son attention. Deux hommes, dont la carrure déformait les livrées de domestiques qu'ils portaient avec une gêne manifeste, s'étaient postés près des doubles portes. Ce n'étaient pas des valets. Leurs mains, lourdes et marquées aux jointures, pendaient avec cette inertie caractéristique des hommes habitués au maniement du revolver. Lorenzo ne se contentait plus de mots ; il envoyait ses chiens de garde marquer son territoire au cœur même de son sanctuaire. L'un d'eux, un colosse au nez écrasé nommé Vanni, s'approcha sous prétexte de ranimer le feu de la cheminée. En passant derrière Giulia, il laissa traîner une main sur le dossier de son fauteuil, un geste d'une familiarité insultante. Le silence tomba sur l'assemblée, un silence de plomb, épais et suffocant. Sterling et ses associés échangèrent un regard entendu. L'intimidation était en marche. — Le désert est un endroit dangereux pour les fleurs fragiles, murmura Vanni, sa voix n'étant qu'un grognement de gravier. On raconte qu'une chute est si vite arrivée dans les escaliers de bois de cette grande maison. Ou qu'une lampe à huile pourrait malencontreusement s'embraser. Giulia sentit l'haleine fétide de l'homme, une odeur d'eau-de-vie bon marché, frôler sa nuque. Elle ne cilla pas. Sous sa coiffure savamment échafaudée, parmi les boucles de jais et les épingles d'argent, reposait l'arme que Silas Thorne lui avait remise : un stylet de verre de Venise, effilé comme une promesse de trahison, invisible à l'œil nu tant sa transparence était absolue. — Vous parlez de fragilité, Monsieur, dit-elle d'une voix dont le calme glaça l'atmosphère. Mais vous oubliez que le verre, avant d'être transparent, est né du feu et du sable. D'un mouvement d'une fluidité de prédatrice, elle porta la main à sa chevelure. Le geste parut n'être qu'une simple correction d'une mèche rebelle, une coquetterie de salon. Mais en un éclair, le stylet fut entre ses doigts. Elle ne se leva pas. Elle ne cria pas. Elle pivota simplement le buste, profitant de la proximité de l'homme qui se penchait vers elle. La pointe de verre s'enfonça dans la cuisse de Vanni, là où l'artère bat sous le gros drap du pantalon. Le silence ne fut brisé que par un bruit sec, le craquement du verre que Giulia brisa net à l'intérieur de la chair d'un coup de poignet sec, laissant la lame invisible logée dans le muscle. L'homme n'eut pas le temps de hurler. La douleur fut immédiate, mais la surprise la précéda. Il porta la main à sa jambe, ses yeux s'écarquillant de terreur alors qu'une tache sombre, presque noire sous la lumière des bougies, commençait à dévorer le tissu de sa livrée. Il tenta de reculer, mais sa jambe se déroba. Le verre, en se brisant, avait créé des milliers d'échardes microscopiques qui déchiraient les tissus à chaque mouvement. — Un malaise, Monsieur Sterling ? demanda Giulia en se tournant vers l'investisseur, dont le visage était devenu livide. Il semble que mon personnel ne supporte pas bien l'altitude de Virginia City. Vanni s'écroula sur le tapis de Perse, étouffant un gémissement de bête blessée. Son compagnon, près de la porte, fit un pas en avant, la main plongeant sous sa veste, mais le regard de Giulia l'arrêta net. C'était un regard dépourvu de haine, dépourvu de peur ; c'était le regard d'une divinité de pierre observant l'agonie d'un insecte. — Sortez-le, ordonna-t-elle au second homme. Et dites à mon oncle que s'il souhaite m'envoyer d'autres messages, qu'il s'assure qu'ils soient écrits sur du papier de meilleure qualité. Le sang tache si facilement la soie. Le complice, pétrifié par l'audace de cette femme qu'il croyait n'être qu'une poupée de salon, ramassa son compagnon pantelant. Ils quittèrent la pièce dans un fracas de bottes et de souffles courts, laissant derrière eux une traînée de gouttes sombres sur le parquet ciré. Giulia reprit sa pince à sucre. Elle déposa un cristal de roche dans sa tasse avec une précision métronomique. Elle leva ensuite les yeux vers Sterling, qui n'osait plus toucher à son thé. — Pour en revenir à nos puits, Messieurs, reprit-elle, le rythme de son débit n'ayant pas varié d'un iota. Le Syndicat du Plomb doit comprendre que les Moretti ne sont pas des colons que l'on déloge avec des menaces de taverne. Nous avons érigé cette ville sur des ossements, et nous n'avons aucun scrupule à en ajouter quelques-uns aux fondations si cela garantit la stabilité de l'édifice. Elle porta la porcelaine à ses lèvres. Le thé était amer, mais elle en savoura chaque goutte. Elle sentait, sous ses doigts gantés de dentelle, la chaleur résiduelle du stylet qu'elle n'avait pas utilisé en entier. Il lui restait la garde, un petit morceau de verre poli, caché dans le creux de sa paume. — Vous... vous avez brisé du verre en lui ? balbutia Sterling, la voix tremblante. Les médecins ne pourront jamais tout retirer. Il boitera jusqu'à la fin de ses jours. Giulia esquissa un sourire qui ne monta pas jusqu'à ses yeux d'opale. — La boiterie est une excellente aide-mémoire, Monsieur Sterling. Elle rappelle à chaque pas que l'on a franchi une limite qu'il ne fallait pas franchir. Maintenant, parlons des dividendes du troisième trimestre. Je crois que vous trouverez mes conditions... inévitables. Dehors, la tempête de sable redoublait de violence, flagellant les murs de pierre de la demeure. La poussière s'insinuait par les moindres interstices, recouvrant les meubles précieux d'un voile grisâtre, rappelant à tous que sous la soie et les bonnes manières, le désert attendait son heure. Mais dans le salon, Giulia Moretti trônait, imperturbable, une reine de verre et d'acier régnant sur un empire de poussière. Elle savait désormais que le sang des autres avait le même goût que celui de sa lignée : un goût de fer, de terre et de pouvoir absolu. Le bal masqué de l'Opéra de Poussière approchait, et elle venait de prouver qu'elle n'avait pas besoin de masque pour tuer. Elle posa sa tasse, le tintement de la porcelaine résonnant comme un glas dans le silence pétrifié des investisseurs. La séance était levée, et avec elle, l'illusion que la douceur de la soie protégeait de la morsure du plomb.

L'Ombre du Syndicat

Le vent de la Sierra Nevada ne soufflait pas ; il griffait la terre, arrachant au désert une poussière ocre qui s'insinuait sous les paupières et dans le grain de la peau. Silas Thorne, immobile sur la crête de basalte, ressemblait à une excroissance de la roche, une sentinelle de fer et de cuir bouilli. Ses éperons d'argent, ciselés de motifs floraux que le sang séché assombrissait par endroits, ne tintaient pas. Il avait appris au silence à lui obéir. En contrebas, le chemin de terre battue serpentait comme une cicatrice à travers le canyon des Six-Milles, là où l'ombre des parois rocheuses offrait un répit illusoire à la fournaise de l'après-midi. Le grondement sourd des sabots et le craquement du bois sec annoncèrent le convoi bien avant que la diligence du Syndicat du Plomb ne surgisse du coude de la gorge. C'était un attelage lourd, flanqué de deux cavaliers dont les fusils Winchester reposaient en travers des pommeaux de selle. Silas ne pressa pas sa monture. Il se contenta de vérifier l'ajustement de ses gants en chevreau noir, lissant le cuir sur ses jointures avec une minutie de sacristain. Pour lui, la violence n'était pas une explosion, mais une chorégraphie dont il fallait soigner l'entame. Lorsqu'il engagea son cheval dans la pente, il n'était qu'une silhouette dévalant le chaos de pierres. Le premier garde n'eut que le temps de porter la main à son étui avant qu'une détonation sèche ne déchire le silence minéral. La balle de Silas frappa avec la précision d'un scalpel, projetant l'homme hors de sa selle dans un nuage de poussière et de velours râpé. Le second cavalier, pris de panique, tenta de faire cabrer sa bête, mais le plomb l'atteignit à la gorge, transformant son cri en un gargouillis écarlate qui vint tacher le flanc gris de sa monture. Le cocher, un vieillard aux mains parcheminées, tira sur les rênes avec une force née de la terreur. Les chevaux, écumants de sueur et de peur, s'arrêtèrent dans un fracas de chaînes et de bois heurté. Silas s'approcha au pas, le canon de son revolver encore fumant, l'odeur de la poudre noire se mélangeant à celle du crottin et de l'armoise. Il ne regarda pas les morts. Son regard d'acier se posa sur la sacoche de cuir verrouillée, frappée du sceau de plomb du Syndicat. D'un geste lent, il sortit un couteau de chasse dont la lame de Damas reflétait la lumière crue du Nevada. Il trancha le cuir sans effort, ignorant les supplications inaudibles du cocher qui s'était recroquevillé sur son siège, les yeux fixés sur les bottes vernies de l'homme qui venait de semer la mort. À l'intérieur de la sacoche, des liasses de papier, des registres comptables et, surtout, une missive scellée à la cire pourpre, portant les armes de Lorenzo Moretti. Silas brisa le sceau d'un coup de pouce. Ses yeux parcoururent les lignes calligraphiées avec une élégance qui jurait avec la brutalité du paysage. Lorenzo n'y parlait pas de commerce, mais de chirurgie sociale. Chaque mot transpirait le fiel et l'ambition dévorante. Le plan était d'une clarté effrayante : une liste de noms, des mineurs, des contremaîtres, tous loyaux à la branche de Giulia, marqués pour une "éviction définitive". Lorenzo ne cherchait plus à négocier ; il s'apprêtait à purger les veines de la montagne de tout ce qui n'était pas à sa dévotion. Le Syndicat du Plomb ne fournissait pas seulement des investissements, il fournissait les linceuls. Un sourire sans joie étira les lèvres de Silas. Il replia soigneusement le papier et le glissa dans la doublure de sa veste en drap de laine fine. Il jeta un regard au cocher, dont la barbe grise tremblait de spasmes incontrôlables. « Dites à vos maîtres que le courrier a été égaré dans la poussière, murmura-t-il d'une voix basse, pareille au glissement d'une lame sur la pierre à aiguiser. Et priez pour que votre ombre ne croise plus jamais la mienne. » Il fit faire demi-tour à son cheval et disparut dans le dédale des roches rouges, laissant derrière lui le silence oppressant du canyon et la charogne des hommes. Pendant ce temps, à Virginia City, l'air était devenu irrespirable, non pas à cause de la chaleur, mais à cause d'une puanteur nouvelle qui montait des entrailles de la terre. Au puits numéro quatre de la Comstock Lode, là où les Moretti extrayaient la richesse qui payait leurs soies et leurs vins fins, le travail s'était arrêté. Une foule de mineurs, le visage noirci par la suie et la fatigue, s'agglutinait autour de la cage de descente. Le corps avait été remonté à l'aube. C'était un homme nommé O'Malley, un géant qui avait servi le père de Giulia pendant vingt ans. Il était nu jusqu'à la ceinture, sa peau d'irlandais, d'ordinaire pâle sous la crasse, était devenue une toile d'horreur. Entre ses omoplates, la chair avait été brûlée au fer rouge. La marque n'était pas celle d'un bétail, mais un symbole géométrique froid : le sceau du Syndicat du Plomb, un cercle barré d'une croix de fer. L'odeur de la chair brûlée flottait encore dans l'humidité poisseuse du puits, se mêlant aux émanations de soufre. Les hommes ne parlaient pas. Ils regardaient la marque, ce stigmate de propriété et de condamnation. C'était un message adressé non pas au mort, mais aux vivants. La mine, autrefois sanctuaire de labeur, devenait un abattoir. Giulia Moretti arriva sur les lieux alors que le soleil commençait à décliner, jetant de longues ombres dentelées sur les derricks en bois de pin. Elle descendit de son cabriolet, sa robe de promenade en taffetas vert sombre bruissant sur le sol jonché de gravats et de scories. Elle ne releva pas ses jupes pour éviter la boue ferreuse qui maculait le sol. Elle s'avança, le visage de marbre, ses yeux scrutant la foule de mineurs qui s'écartaient devant elle avec un mélange de respect et d'effroi. Elle s'arrêta devant la dépouille d'O'Malley. Le froid qui émanait d'elle semblait plus intense que la fraîcheur des galeries souterraines. Elle ne détourna pas le regard de la blessure purulente qui marquait le dos du géant. Ses doigts, gantés de dentelle noire, se serrèrent sur le pommeau d'argent de son ombrelle. « Qui a fait cela ? » demanda-t-elle, sa voix résonnant comme un couperet dans le silence de la mine. Un vieux mineur, dont les poumons sifflaient à chaque inspiration, ôta son chapeau de feutre crasseux. « On l'a trouvé au niveau trois cents, Madame. Pendu par les pieds à une poutre de soutènement. Ils ont utilisé un fer de marquage de forge. On dit que les hommes en manteau gris rôdent dans les galeries inférieures depuis trois nuits. » Giulia sentit un frisson de rage pure parcourir ses veines, mais rien n'en parut sur ses traits d'albâtre. Lorenzo avait franchi le Rubicon de la décence. Ce n'était plus une querelle d'héritage, c'était une guerre d'extermination. Elle leva les yeux vers les collines pelées qui surplombaient la ville, là où les villas des barons de l'argent défiaient le ciel. Elle savait que son oncle l'observait peut-être à cet instant, de derrière les rideaux de velours de son bureau, savourant l'effet de sa cruauté. « Portez-le chez le croque-mort, ordonna-t-elle. Et dites à chaque homme ici présent que la famille Moretti n'oublie pas les siens. Pour chaque marque laissée sur l'un de mes ouvriers, je ferai couler une pinte du sang de ceux qui l'ont imprimée. » Elle fit demi-tour, ses bottines de cuir fin claquant sur les planches de bois pourri de la plate-forme. En montant dans son cabriolet, elle aperçut au loin, sur la crête, une silhouette solitaire à cheval. Silas Thorne était de retour. Elle vit l'éclat lointain de ses éperons d'argent sous le soleil mourant. Il portait les secrets qui allaient soit sauver son empire, soit précipiter sa chute finale. La poussière de Virginia City ne retombait jamais vraiment. Elle flottait, éternelle, recouvrant les péchés et les ambitions des hommes d'une fine pellicule grise. Ce soir-là, dans les salons de la demeure Moretti, le cristal des lustres tinterait pour masquer le bruit des pelles creusant des tombes dans le désert, et Giulia Moretti, seule devant son miroir, dénouerait son corset avec la certitude que la soie ne suffirait plus à contenir la violence qui bouillait sous sa peau. Le plomb arrivait, et avec lui, l'ombre d'un syndicat qui ne connaissait pas la pitié, seulement le profit et le fer rouge.

Sang sur le Marbre

L’obscurité qui drapait les sommets arides du Nevada n’était jamais tout à fait noire, mais d’un bleu d’encre, profond et glacial, qui semblait peser sur les toits de Virginia City comme un linceul mal ajusté. Dans le silence de sa chambre, Giulia Moretti ne percevait que le craquement imperceptible des boiseries de La Fenice, cette demeure d’orgueil bâtie sur un sol qui la vomissait. Elle était assise devant son miroir de Venise, dont le tain au mercure reflétait une silhouette que la fatigue n’osait plus marquer. Ses doigts, fins mais durcis par le maniement discret du métal, dénouaient les rubans de son corsage de soie lourde. L’étoffe glissait contre sa peau avec un bruissement de serpent, révélant la pâleur de ses épaules et la morsure cruelle du corset qui, toute la journée durant, avait maintenu son ambition aussi droite que sa colonne vertébrale. L’air sentait la cire d’abeille, le santal et, plus subtilement, l’odeur âcre du salpêtre qui ne quittait jamais tout à fait les vêtements dans cette ville née de la mine. Soudain, le cristal d’un flacon de parfum sur sa coiffeuse vibra. Une onde infime. Puis, le silence fut déchiré non par un cri, mais par le fracas cristallin de la grande verrière du rez-de-chaussée. Le bruit fut suivi d’une détonation sourde, le grondement d’un fusil de gros calibre dont l’écho rebondit contre les parois de marbre du grand escalier. Giulia ne sursauta pas. Sa main glissa avec une lenteur calculée vers la jarretière de dentelle noire dissimulée sous les plis de sa chemise de lin. Elle en tira un Derringer à double canon, une pièce d’orfèvrerie dont la crosse en nacre était encore tiède de sa chaleur corporelle. Elle se leva, ses pieds nus foulant le tapis de Perse avec la légèreté d’une prédatrice. Dans le couloir, l’ombre et la lumière dansaient une gigue macabre. Les lampes à huile, bousculées par le souffle des explosions, projetaient des silhouettes déformées sur les papiers peints importés de France. Elle entendit le pas lourd des bottes de cuir gras sur le parquet de chêne, un martèlement étranger qui profanait le sanctuaire des Moretti. Une voix rauque monta du vestibule, un ordre aboyé en anglais, traînant l’accent des bas-fonds de San Francisco. — Ne laissez rien debout. Lorenzo veut que cette carcasse brûle avec la chienne dedans. Giulia atteignit la balustrade de la galerie supérieure au moment où une silhouette massive franchissait le seuil de la salle de réception. L’homme tenait une torche d’une main et un revolver de l’autre. Sans une hésitation, elle arma le chien de son arme. Le déclic métallique parut tonner dans le vide de la demeure. Elle fit feu. La détonation l’aveugla un instant, mais elle vit l’homme s’effondrer, la poitrine labourée par le plomb, sa torche roulant sur le tapis qui commença aussitôt à se consumer dans une odeur de laine brûlée. C’est alors qu’il apparut. Silas Thorne ne semblait pas marcher ; il glissait parmi les ombres comme si la nuit lui obéissait. Il surgit de l’embrasure de la bibliothèque, son long manteau de cuir noir flottant derrière lui tel une aile de corbeau. Ses éperons d’argent tintaient avec une régularité métronomique, un son d’une élégance effrayante au milieu du chaos. Dans chaque main, il tenait un Colt Navy dont le canon semblait prolonger ses propres doigts. Il ne visait pas, il désignait la mort. Le premier mercenaire qui tenta de l’ajuster reçut une balle entre les deux yeux avant même d’avoir pu presser la détente. Silas pivota, un mouvement de hanche fluide, presque chorégraphique, et fit feu à deux reprises vers l’ombre des rideaux de velours cramoisi. Deux corps s’écroulèrent, emportant dans leur chute les tringles de cuivre qui s’abattirent dans un fracas de tonnerre. Giulia descendit les marches, son arme de nouveau chargée. Elle rejoignit Silas au centre de la rotonde, là où le marbre blanc de Carrare commençait à se tacher de rubis liquides. Ils étaient dos à dos, une île de soie et de fer au milieu d’une tempête de plomb. — Ils sont plus nombreux que prévu, Silas, murmura-t-elle, sa voix ne trahissant aucune émotion, si ce n’est une pointe de mépris. — Ce ne sont pas des hommes de main ordinaires, répondit Thorne, ses yeux scannant l’obscurité des galeries. Ce sont des chiens de guerre du Syndicat. Ils ne cherchent pas l’argent de votre oncle, Giulia. Ils cherchent l’extinction. Une nouvelle salve de tirs brisa les bustes de marbre alignés le long des murs. Les éclats de pierre volèrent comme des shrapnels, lacérant les tapisseries et écorchant le visage de la jeune femme. Elle ne cilla pas. Elle vit un assaillant se ruer vers eux, un poignard de boucher à la main. Silas l’accueillit d’un coup de botte magistral dans le plexus avant de lui loger une balle dans la gorge. Le sang gicla, aspergeant le bas de la robe de nuit de Giulia, une tache sombre qui s’étendait sur le lin blanc comme une fleur vénéneuse. Le combat devint une affaire de sens. L’odeur de la poudre noire saturait l’air, piquant les yeux et la gorge. La fumée stagnait sous les hauts plafonds, transformant le salon en un champ de bataille spectral. Giulia abattit un homme qui tentait de contourner le piano à queue, la balle traversant l’instrument dans un accord dissonant qui résonna longtemps dans la pièce. — Ils veulent raser La Fenice, comprit-elle soudain, alors qu’une odeur de pétrole se répandait depuis les cuisines. Ce n’est pas une escarmouche, c’est un autodafé. Silas rangea l’un de ses revolvers pour saisir Giulia par le bras, sa poigne de fer traversant la finesse de sa manche. — Nous ne pouvons plus tenir ce salon. Le feu est leur allié maintenant. Ils reculèrent vers l’aile est, traversant des couloirs où les portraits des ancêtres Moretti semblaient les juger du regard sous la lueur des flammes qui commençaient à lécher les boiseries. À chaque angle, Silas délivrait la mort avec une précision chirurgicale. Il n'y avait chez lui aucune fureur, seulement une application froide, une esthétique de la destruction qui fascinait Giulia malgré l'imminence de leur fin. Ils débouchèrent sur la terrasse de pierre qui surplombait la vallée. En bas, les lumières de Virginia City scintillaient, indifférentes au drame qui se jouait sur les hauteurs. Giulia se retourna pour voir sa demeure dévorée par l'incendie. Les flammes orangées dansaient dans ses pupilles sombres. Elle ne pleurait pas sa fortune, elle mesurait l'ampleur de la trahison. Son oncle Lorenzo n'avait pas seulement vendu les mines ; il avait signé un pacte pour effacer leur nom de la surface de la terre. Silas se tenait à ses côtés, rechargeant calmement ses armes, le visage maculé de suie et de sang, mais l'allure toujours impeccable. Il ramassa un châle de cachemire qui traînait sur un banc de jardin et le posa sur les épaules dénudées de la jeune femme. Le geste était d'une courtoisie anachronique au milieu des ruines fumantes. — Le Syndicat a franchi le Rubicon, dit-il d'une voix basse. Ce soir, ils ont transformé une querelle de famille en une guerre d'extermination. Ils ne s'arrêteront pas tant que le dernier Moretti ne sera pas sous six pieds de poussière. Giulia serra le châle contre elle, sentant le froid du désert s'insinuer sous sa peau. Elle regarda le cadavre d'un mercenaire gisant à ses pieds, son sang s'écoulant entre les interstices des dalles de pierre. Elle réalisa que l'élégance de sa vie passée, les bals, les soies et les protocoles, n'étaient plus que des cendres. Pour régner sur ce désert de fer, elle devait devenir plus impitoyable que ceux qui voulaient sa perte. — Alors nous leur donnerons ce qu'ils attendent, Silas, déclara-t-elle en fixant l'horizon où l'aube commençait à poindre, livide. S'ils veulent le sang des Moretti, ils se noieront dedans. Elle ne regarda pas une seule fois en arrière alors qu'ils s'enfonçaient dans l'ombre des pins, laissant derrière eux le brasier de La Fenice. La soie était déchirée, le marbre était souillé, mais dans le regard de l'héritière, une lueur nouvelle venait de naître : celle d'une haine pure, plus durable que l'or et plus tranchante que le plomb. La guerre ne faisait que commencer, et elle se ferait sans gants de velours.

Les Confessions de l'Anatomiste

L’obscurité dans les entrailles du Comstock n’était pas une simple absence de lumière, mais une matière épaisse, saturée de l’odeur âcre du salpêtre et du suintement ferreux des roches millénaires. Ici, à des centaines de pieds sous la surface de Virginia City, le tumulte des bals et le fracas des revolvers s’effaçaient devant le silence pesant de la terre. Seul le goutte-à-goutte rythmique d’une infiltration d’eau, quelque part dans les galeries de soutènement, venait ponctuer l’immobilité de cet enfer de bois et de pierre. Giulia Moretti était adossée contre un étai de pin brut, dont l’écorce rugueuse déchirait encore un peu plus les restes de sa robe en soie cramoisie. Sa respiration était courte, chaque inspiration soulevant son corset avec une difficulté croissante, tandis qu’une chaleur poisseuse se propageait le long de son flanc gauche. Silas Thorne ne l’observait pas ; il préparait son office. À la lueur vacillante d’une lanterne à huile posée sur un déblai de quartz, il disposait des instruments dont la vue aurait glacé le sang de n'importe quel habitué des salons de San Francisco. Ce n’étaient pas les outils d’un pionnier ou les lames grossières d’un trappeur, mais des aciers fins, polis, aux reflets de lune, rangés avec une dévotion quasi religieuse dans un étui de cuir sombre. « Ne bougez pas, Giulia, » murmura-t-il, sa voix résonnant comme un froissement de parchemin dans le vide de la galerie. « Le plomb a mordu profondément, mais il a eu l'élégance de ne point briser la côte. » D’un geste d’une précision chirurgicale, il écarta les lambeaux de taffetas et de dentelle de Malines, révélant la chair d’albâtre souillée par un ruissellement de pourpre sombre. Giulia ne tressaillit pas. Elle fixait les mains de Silas — ces mains qui, quelques heures plus tôt, brisaient des nuques avec une indifférence sauvage. À présent, elles se mouvaient avec une grâce fluide, presque tendre. Il saisit une pince à mors fins, dont l'éclat argenté contrastait avec la noirceur de ses ongles. « Vous manipulez cet acier comme un orfèvre, Silas, » souffla-t-elle, une pointe d'ironie amère perçant sous la douleur. « Ou comme un homme qui a passé plus de temps dans les amphithéâtres que dans les abattoirs. » Silas marqua un arrêt imperceptible. Il plongea la pince dans la plaie. Giulia serra les dents si fort que ses mâchoires craquèrent, mais aucun cri ne franchit ses lèvres. Le métal chercha le projectile, fouillant les tissus avec une certitude effrayante. Dans le silence, on entendit le tintement sec du plomb tombant dans une coupelle de métal. « Édimbourg, 1865, » dit-il enfin, sans lever les yeux de sa besogne. « Le collège royal des chirurgiens. On m’y enseignait que le corps humain est une cathédrale de nerfs et de muscles, et que chaque incision est une prière. J'étais le premier de ma promotion. On m'appelait le "Poète de l'Anatomie". Je savais recoudre une artère fémorale dans la pénombre d'une écurie alors que les canons de la guerre civile tonnaient au dehors. » Il imbiba un linge de lin propre d’une solution d’éther et de teinture d’iode, dont l’odeur médicinale vint combattre un instant la puanteur de la mine. La sensation de brûlure fut telle que Giulia crut perdre connaissance, mais il maintint sa main sur son épaule, une poigne de fer enveloppée de velours. « Pourquoi ? » demanda-t-elle, les yeux embués de larmes qu’elle refusait de laisser couler. « Pourquoi un homme capable de recoudre la vie a-t-il choisi de la faucher avec une telle assiduité ? » Silas leva alors le regard. Ses yeux, d'ordinaire aussi inexpressifs que deux pièces de plomb, brillaient d’une lueur malsaine, un mélange de nostalgie et de mépris. Il prit une aiguille courbe et un fil de soie noire, commençant à suturer les chairs avec une régularité de dentellière. « Parce que la guérison est un mensonge, Giulia. On soigne un homme pour qu’il retourne à la boue, pour qu’il s’enivre à nouveau, pour qu’il batte sa femme ou qu’il meure d’une phtisie dans un caniveau. La chirurgie n'est qu'un sursis. La mort, elle, est une œuvre achevée. Elle est la seule vérité qui ne trahit jamais. J'ai découvert que j'avais plus de talent pour clore les chapitres que pour en écrire de nouveaux. » Il tira sur le fil, fermant la lèvre de la blessure. Giulia observait le mouvement de ses doigts longs et effilés. Elle ressentait une fascination morbide pour cet homme qui, en cet instant, détenait son existence entre ses pouces. Elle vit dans sa précision la même cruauté que dans ses meurtres : une absence totale d'empathie, remplacée par une quête de perfection esthétique. « Nous nous ressemblons, Silas, » murmura-t-elle alors qu'il appliquait un pansement de gaze serré autour de son buste. « Je porte des corsets qui m'étouffent pour maintenir une lignée qui se meurt, et vous, vous portez des scalpels pour masquer le boucher que vous êtes devenu. Nous sommes les architectes d'un monde de ruines. » Silas rangea ses instruments un à un, les essuyant avec un soin méticuleux pour ôter la moindre trace de sang. Il ne répondit pas tout d’abord. Il se contenta de l’aider à se redresser, ses mains s’attardant un instant de trop sur la soie déchirée de son épaule. Le contact était électrique, empreint d'une violence contenue. « Votre oncle Lorenzo ne soupçonne pas la nature de la lame qu'il a tenté de briser, » dit-il enfin en ramassant la lanterne. « Il croit que vous n'êtes qu'une parure, un joyau de la maison Moretti que l'on peut échanger contre des concessions minières. Il ignore que vous avez appris à aimer l'odeur du sang autant que celle du jasmin. » Giulia se leva, chancelante mais droite. La douleur dans son flanc était désormais une pulsation sourde, un rappel constant de sa propre mortalité. Elle lissa les plis de sa robe souillée, tentant de retrouver un semblant de cette dignité aristocratique qui était son armure. Elle regarda les galeries sombres qui s'étendaient devant eux, ce labyrinthe de bois pourri qui soutenait la fortune de sa famille. « Lorenzo veut le plomb du Comstock, » déclara-t-elle d'une voix redevenue glaciale. « Il l'aura. Mais il le recevra entre les deux yeux, fondu et coulé par mes propres soins. » Silas esquissa un sourire qui ne toucha pas ses yeux. Il tendit la main pour guider l'héritière dans les ténèbres, vers les niveaux inférieurs où l'air se faisait plus rare et les secrets plus lourds. « Alors, marchons, Mademoiselle Moretti. Les morts nous attendent pour la prochaine danse, et il serait discourtois de les faire languir. L'Opéra de Poussière n'est pas encore achevé, mais le premier acte vient de se clore dans le sang. » Ils s'enfoncèrent plus avant dans les entrailles de la terre, leurs ombres démesurées dansant sur les parois de roche brute, là où le luxe des palais de Gênes n'était plus qu'un souvenir lointain, dévoré par l'appétit insatiable du désert et la précision d'un scalpel qui ne connaissait plus le pardon.

Le Poison de la Trahison

L’étreinte du corset ne lui suffisait plus ; Giulia Moretti exigeait que l’air lui-même fût pesant, saturé de cette odeur de cire d'abeille et de tabac froid qui imprégnait les boiseries de la Villa Moretti. Dans le reflet d’un miroir de Venise au tain piqué, dont le cadre de bois doré semblait s’écailler sous l’assaut du climat aride du Nevada, elle observait les mains de Bianca. Ces mains, d’ordinaire si agiles pour défaire les lacets de soie et disposer les épingles à cheveux en écaille, tremblaient imperceptiblement. Un frisson nerveux parcourait les phalanges de la camériste alors qu’elle lissait les plis d’une robe de promenade en taffetas vert bouteille. Le silence de la chambre n’était rompu que par le sifflement du vent coulis qui charriait, depuis les profondeurs du Comstock, une poussière de roche si fine qu’elle parvenait à s’insinuer sous les paupières et dans les pores de la peau. Giulia ne cilla pas. Elle laissa la jeune femme ajuster la guimpe de dentelle à son cou, sentant le contact glacé des doigts de la servante contre sa gorge. Elle savait. Elle avait remarqué, trois soirs auparavant, l’absence d’un cachet de cire sur une missive prétendument égarée, et l’odeur de l’huile de lampe bon marché qui collait aux basques de Bianca après ses sorties nocturnes vers le quartier des tripots, là où Lorenzo Moretti tenait ses conciliabules de vautour. « Tu sembles distraite, Bianca. Est-ce le mal des montagnes ou le souvenir de quelque galant rencontré aux abords de l’Opéra ? » demanda Giulia, sa voix n’étant qu’un murmure de velours noir, aussi tranchant qu’un rasoir de barbier. La camériste sursauta, ses yeux fuyant la glace pour se fixer sur le tapis d’Aubusson, déjà terni par la terre rouge que les bottes des mineurs transportaient jusque dans les antichambres du pouvoir. « Ce n’est rien, Mademoiselle. La chaleur de l’après-midi, sans doute. Elle pèse sur les tempes. » Giulia esquissa un sourire qui n’atteignit pas ses prunelles d’obsidienne. Elle se leva, le froufrou de son jupon de crinoline résonnant comme un avertissement dans la pièce close. Elle s’approcha du secrétaire en bois de rose, une pièce d’ébénisterie importée à grands frais de Gênes, dont le vernis semblait gémir sous la sécheresse du désert. D’un geste lent, elle en ouvrit le tiroir secret, laissant apparaître un registre relié de cuir de Cordoue. « La chaleur est mauvaise conseillère, en effet, » reprit l’héritière en caressant la tranche du volume. « Elle pousse les hommes à la précipitation. Mon oncle Lorenzo, par exemple, croit que le filon de la "Couronne d'Argent" est tari. Il s'apprête à céder ses parts au Syndicat du Plomb pour une poignée de dollars dévalués. Quel dommage. » Elle sentit le regard de Bianca se planter dans son dos, avide, brûlant d’une curiosité qui n’avait rien de domestique. Giulia ouvrit le registre à une page marquée d’un ruban de satin pourpre. Elle fit semblant de relire des colonnes de chiffres, des relevés géologiques qu’elle avait elle-même falsifiés la veille, à la lueur d’une bougie dont la flamme vacillait sous ses propres complots. « Regarde ceci, Bianca. Les rapports des ingénieurs sont formels. Le filon ne s'arrête pas à la faille de granit. Il plonge, plus profond, vers une veine que les anciens appelaient la Veta Madre. Une cathédrale d'argent pur, cachée sous les scories de la mine désaffectée de Saint-Lazare. Une fortune capable de racheter la moitié de l'Italie. » Elle referma brutalement le livre, le claquement du cuir sonnant comme un coup de pistolet dans le silence étouffant. Elle se tourna vers la servante, dont le teint, d’ordinaire hâlé par le soleil des Apennins, était devenu livide. « Demain, j’engagerai les fonds de la famille pour racheter chaque arpent de terre entourant Saint-Lazare. Lorenzo rira de moi, il dira que je poursuis des chimères de plomb. Mais dans une semaine, lorsque les foreuses briseront la roche, c'est moi qui rirai, Bianca. Et lui se retrouvera à mendier des épluchures sur les quais de San Francisco. » L'héritière s'approcha de la jeune femme, si près qu'elle pouvait sentir l'odeur de la sueur rance et de la lavande fanée qui émanait d'elle. Elle posa une main sur son épaule, une main dont les jointures étaient blanchies par la tension, mais dont le geste restait d’une douceur de prédatrice. « Va, maintenant. Porte cette lettre à l’office de poste. Elle contient mes instructions pour la banque Wells Fargo. Ne t’attarde pas en chemin, le crépuscule attire les coyotes et les hommes plus vils encore. » Bianca s'inclina, ses mains tremblantes saisissant le pli scellé. Elle quitta la chambre d'un pas précipité, ses talons martelant le parquet avec une hâte qui trahissait sa trahison. Giulia l’écouta s’éloigner, le bruit des pas s’étouffant dans les couloirs tapissés de brocart. Dès que la porte d’entrée de la villa eut gémi sur ses gonds de fer, Giulia se dirigea vers la fenêtre. Elle écarta les rideaux de lin lourd pour contempler Virginia City. En bas, dans la gorge, la ville ressemblait à une plaie ouverte dans le flanc de la montagne. Les panaches de fumée noire des machines à vapeur s’élevaient vers le ciel orangé comme les prières d’une congrégation de damnés. On entendait le martèlement incessant des bégayeuses, ces broyeuses de minerai qui ne dormaient jamais, dévorant la roche pour en extraire la richesse et la mort. Elle savait exactement ce qui allait se passer. Bianca courrait rejoindre Lorenzo dans l’arrière-boutique d’un apothicaire ou dans la loge d’un tripot clandestin. Elle lui livrerait le secret de la Veta Madre. Lorenzo, dévoré par une cupidité qui était son seul véritable sang, ne vérifierait rien. Il mobiliserait ses derniers avoirs, contracterait des emprunts usuraires auprès des prêteurs sur gages de San Francisco, et jetterait tout son or dans le rachat de la mine de Saint-Lazare. Mais Saint-Lazare n’était qu’un tombeau de calcaire vide, une galerie inondée dont les étais de bois pourri menaçaient de s’effondrer au moindre coup de pioche. En achetant ces terres à un prix artificiellement gonflé par les agents de Giulia, Lorenzo s’enchaînait à une montagne de dettes et de boue. Le piège était d’une simplicité aristocratique : utiliser l’avidité de l’ennemi comme le levier de sa propre chute. Giulia retourna vers son miroir. Elle prit un flacon de cristal contenant une essence de rose musquée et en déposa une goutte au creux de ses poignets, là où la peau était si fine que l’on devinait le battement de ses veines. Elle se sentait calme, d’une sérénité de pierre. La trahison de Bianca n’était qu’un outil, un rouage dans une horlogerie de vengeance qu’elle avait patiemment assemblée. « Le plomb, Lorenzo, » murmura-t-elle pour son seul reflet. « Tu voulais le plomb du Comstock. Tu auras la terre, la poussière, et le poids de tes propres péchés pour te tirer vers le fond. » Elle s'assit de nouveau, reprenant le livre de cuir de Cordoue. Cette fois, elle ouvrit le véritable registre, celui dont les pages étaient maculées de taches sombres — du sang de son père, peut-être, ou simplement de l’encre noire comme la bile. Elle commença à tracer, d’une écriture fine et déliée, les ordres de vente pour les actifs qu’elle s’apprêtait à saisir une fois que son oncle serait ruiné. Dehors, la nuit tombait brusquement, comme un linceul jeté sur le Nevada. Les lampes à pétrole s’allumaient une à une le long de la rue principale, formant une constellation de points de feu dans les ténèbres. L’air se rafraîchissait, mais dans la chambre de Giulia, la chaleur demeurait, étouffante, chargée de l’odeur du triomphe à venir. Elle attendrait. Elle regarderait son oncle s’enfoncer dans le piège avec la délectation d’un spectateur à l’opéra, observant le ténor s’avancer vers la trappe qui le précipiterait dans les abîmes. L’Opéra de Poussière n’était pas encore construit, mais la scène était dressée. Les acteurs étaient en place, les masques étaient fixés, et la première note de la symphonie de ruine venait de vibrer dans le silence de la Villa Moretti. Giulia ferma les yeux, savourant l’instant où la soie de sa robe ne serait plus un corset, mais une armure.

Les Créanciers du Désert

Le fracas des sabots sur le sol durci par la sécheresse résonna dans l’étroit goulot de C Street comme un avertissement funèbre. Ce n’était pas le trot léger des équipages bourgeois, ni le piétinement lourd des mules de trait remontant des puits de mine, mais une cadence guerrière, un roulement de tonnerre sec qui figea les passants sur les trottoirs de bois vermoulu. Ils étaient une vingtaine, silhouettes sombres découpées contre l’incandescence d’un soleil déclinant qui baignait Virginia City d’un or malade. Leurs ponchos de laine brute, raidis par le sel de la sueur et la poussière des plateaux du Chihuahua, battaient contre les flancs de leurs montures nerveuses. Le cliquetis des éperons d’argent, massifs et dentelés, composait une mélodie de fer qui couvrait jusqu’au murmure des saloons. Giulia Moretti, dissimulée derrière les persiennes de cèdre de son cabinet d’étude, observait l’invasion avec une impassibilité de marbre. Elle sentait sous ses doigts le grain du papier à lettres, une guipure de soie importée de Lyon, qui attendait ses ordres. À ses côtés, l’air était saturé de l’odeur de la cire froide et du parfum de jasmin qu’elle portait comme une armure. Elle vit son oncle Lorenzo, sur le balcon opposé de la Villa, ses mains blanches tremblant sur la balustrade de fer forgé. Il ressemblait à un épouvantail de satin, ses créanciers mexicains venant de franchir les limites de son domaine de papier. Le chaos ne tarda pas à s’emparer de la ville. Les hommes du cartel ne s’embarrassèrent pas de politesses diplomatiques. Un coup de feu, sec comme un craquement de bois mort, brisa une lanterne à gaz devant le bureau de poste. Les cris des femmes en robes d’indienne et les jurons des mineurs en basane s'élevèrent, alors que les cavaliers commençaient à encercler les entrepôts de la famille Moretti. Ils réclamaient l’or promis pour les armes et le bétail, un or que Lorenzo avait dilapidé dans des spéculations sur le cuivre et des parties de pharaon interminables. Giulia se détourna de la fenêtre. Sa décision était prise depuis que le premier sabot avait frappé la poussière. Elle appela sa suivante, une femme silencieuse dont le visage était marqué par les variole, et se laissa enserrer dans son manteau de voyage en velours sombre, une pièce lourde dont la doublure cachait la froideur d'un stylet de verre et la masse compacte d'un Derringer à deux coups. Elle ne passerait pas par la porte principale. Elle connaissait les passages dérobés, les venelles où l’odeur du suif et des latrines étouffait celle de l’orgueil. Elle descendit vers le quartier des écuries, là où l’ombre des montagnes se projetait déjà, transformant les roches rouges en plaies béantes. Le rendez-vous était fixé dans une remise à charbon, un bâtiment de pierre brute dont le toit de tôle gémissait sous le vent thermique du Nevada. Lorsqu'elle entra, l’obscurité était presque totale, seulement percée par le rougeoiement d'un cigare de maïs. L'odeur était celle du cuir vieux, de la tequila frelatée et de la poudre noire. Mateo, le chef de la troupe, un homme dont la peau avait la texture d'un parchemin brûlé, se tenait debout près d'une auge de pierre. Il ne retira pas son sombrero. Pour lui, Giulia n'était qu'une poupée de porcelaine égarée dans un charnier. — La señorita s'est perdue ? demanda-t-il d'une voix qui grattait comme du sable sur du métal. Votre oncle se cache derrière ses rideaux de dentelle. Il nous doit plus que ce que cette ville entière peut produire en une semaine de forage. Giulia s'avança, le froissement de sa robe de soie contre la paille souillée étant le seul son dans la pièce. Elle ne montra aucune crainte. Son regard d'acier fixa celui, vitreux et sauvage, du bandit. — Mon oncle est un homme de paille, Mateo. Un vestige d'un monde qui s'écroule sous son propre poids. Si vous attendez qu'il ouvre ses coffres, vous repartirez avec du plomb dans le ventre et rien dans vos sacoches. Il a déjà gagé ses titres sur le Comstock au profit de banquiers de San Francisco qui ne connaissent même pas votre nom. Mateo cracha au sol, une tache sombre sur la terre battue. Ses hommes, dans l'ombre, firent jouer les chiens de leurs revolvers. — Alors pourquoi êtes-vous ici, petite reine ? Pour nous supplier de vous épargner ? — Pour vous offrir une proie plus grasse, répondit-elle, sa voix basse mais tranchante comme une lame de rasoir. À trois milles d'ici, au sud de la veine de Virginia, se trouvent les entrepôts du Syndicat du Plomb. Ils ne sont gardés que par des mercenaires fatigués et des verrous de pacotille. Ce qu'ils cachent là-bas ne sont pas des promesses de vente, mais des lingots de métal pur, des réserves de poudre et les paies de deux mille mineurs qui doivent être distribuées à l'aube. Elle fit une pause, observant l'étincelle de cupidité s'allumer dans les yeux de l'homme. — Le Syndicat du Plomb est l'ennemi de ma famille, poursuivit-elle avec une lenteur calculée. Ils cherchent à nous étrangler. Si ces entrepôts brûlent ce soir, si leur or disparaît dans les montagnes, ils seront ruinés avant le lever du soleil. Et vous, vous aurez de quoi payer vos hommes et acheter dix fois les terres que Lorenzo vous a promises. — Et qu'est-ce qui nous empêche de prendre votre or d'abord, et le leur ensuite ? Giulia esquissa un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. Elle sortit de sa manche un petit flacon de verre bleu, le tenant entre deux doigts gantés de chevreau. — Parce que je suis la seule qui possède les codes des coffres à combinaison de la Wells Fargo où Lorenzo cache le peu qu'il lui reste. Si je ne rentre pas à la Villa, ces documents seront brûlés par ma suivante. Vous n'aurez que des cendres. Travaillez pour moi ce soir, et je vous livrerai le Syndicat sur un plateau d'argent. Mieux encore : je ferai en sorte que les autorités croient que c'est une révolte de mineurs. Vous serez loin dans le canyon avant que le premier shérif ne selle son cheval. Mateo écrasa son cigare sous son talon. Le silence qui suivit fut pesant, seulement interrompu par le sifflement du vent dans les jointures de la tôle. Il s'approcha d'elle, l'odeur de la sueur rance l'enveloppant. Il posa une main calleuse sur l'épaule de Giulia, sentant la rigidité du corset sous le velours. — Vous avez le sang plus froid que votre oncle, Moretti. C'est une proposition de démon. — C'est une proposition de survie, rectifia-t-elle. Le Nevada ne pardonne pas la faiblesse. Choisissez : la poussière des coffres vides de Lorenzo, ou l'éclat de l'or du Syndicat. L'homme se détourna et lança un ordre bref en espagnol. Ses lieutenants s'agitèrent, le bruit des brides et des selles reprenant de plus belle. Mateo remonta sur son étalon noir, une bête aux flancs écumants. — Vers le sud, alors, dit-il en ajustant son foulard. Mais sachez ceci, señorita : si vos entrepôts sont vides, je reviendrai pour faire de votre Villa un bûcher, et de votre soie un linceul. Giulia ne répondit pas. Elle resta immobile dans l'ombre de la remise alors que la troupe s'élançait au galop, les étincelles jaillissant sous les sabots des chevaux contre les pierres du chemin. Elle attendit que le tumulte s'éloigne, que le silence de la nuit ne soit plus troublé que par le hululement lointain d'un coyote. Elle sortit de la remise, lissant les plis de sa robe avec une précision maniaque. La poussière avait souillé l'ourlet de son vêtement, une tache grise sur le bleu profond du velours, mais elle s'en moquait. Le Syndicat du Plomb, en s'effondrant, emporterait avec lui les preuves des malversations de son père et les dettes de son oncle. Elle venait de sacrifier un empire pour en bâtir un autre sur des ruines encore fumantes. Elle remonta vers la Villa, croisant des mineurs hagards qui s'interrogeaient sur la direction prise par les bandits. En passant devant l'Opéra de Poussière, encore en chantier, elle leva les yeux vers les échafaudages de bois brut qui se dressaient comme des potences contre le ciel étoilé. La structure était squelettique, mais dans son esprit, elle voyait déjà les lustres de cristal et entendait les premières notes de la tragédie qu'elle venait d'écrire. Lorsqu'elle franchit le seuil de sa demeure, Lorenzo l'attendait dans le vestibule, le visage décomposé, une bouteille de brandy à la main. — Ils sont partis, Giulia ! Ils ont filé vers les mines du Sud sans même s'arrêter ! C'est un miracle, un signe de la Providence ! Elle passa devant lui sans un regard, le frôlant de sa traîne qui balayait le parquet de chêne ciré. — Ce n'est pas la Providence, mon oncle, murmura-t-elle sans s'arrêter. C'est simplement que le diable préfère parfois le plomb à l'or. Elle monta l'escalier, sa silhouette se fondant dans les ténèbres du premier étage. Derrière elle, au loin, une première lueur orange commença à lécher l'horizon, là où se trouvaient les entrepôts du Syndicat. L'incendie purificateur commençait, et dans le silence de sa chambre, Giulia Moretti délaça enfin son corset, respirant l'air frais de la nuit qui sentait déjà le soufre et la victoire.

Nuit Rouge dans le Canyon

Le vent du Nevada n’était qu’un souffle de forge, charriant l’âcre parfum de la sauge brûlée et le souvenir minéral des roches calcinées par un soleil implacable. Dans les boyaux étroits du Canyon Rouge, l’ombre s’étirait comme une nappe d’encre fielleuse, dévorant les teintes ocre et carmin des parois de grès. Le silence n’était troublé que par le cliquetis lointain d’un gravier roulant sous le sabot d’une bête invisible et le craquement sec du bois qui travaille sous l'effet du refroidissement nocturne. Perchée sur un promontoire de roche schisteuse, Giulia Moretti ne sentait plus la morsure du corset qui lui enserrait la taille, ni la rudesse de la pierre à travers la soie lourde de sa jupe de voyage, une pièce de taffetas sombre dont la traîne ramassait la poussière comme un linceul. Ses doigts, fins et pâles, caressaient le fût de noyer d’une carabine Sharps, un instrument de précision dont l’acier bleui luisait d’un éclat froid sous la lune gibbeuse. Elle n’était plus l’héritière des salons de Virginia City, celle qui inclinait la tête avec une grâce feinte devant les magnats du Comstock ; elle était devenue une extension de la géologie environnante, une sentinelle de plomb attendant son heure. En contrebas, le sentier s’engouffrait dans un goulot d’étranglement où les parois semblaient se rejoindre pour étouffer le ciel. C’est là que Silas « Le Boucher » Thorne s’était posté. Il n’était qu’une silhouette indistincte, adossée à un bloc de granit, nettoyant avec une nonchalance insultante la molette de ses éperons d’argent avec un chiffon de lin taché de graisse. Silas ne craignait pas l’embuscade ; il l’orchestrait. Pour lui, la violence n’était pas une explosion, mais une chirurgie nécessaire, une manière de recoudre le destin avec des fils de fer barbelé. Le martèlement des sabots finit par déchirer la quiétude du canyon. Ils étaient six. Les lieutenants de Lorenzo, des hommes dont la peau avait le grain du cuir bouilli et dont les yeux portaient les stigmates de la cupidité et du mauvais whisky. Ils chevauchaient des bêtes harassées, le flanc battu par des sangles de basane, l’écume aux naseaux. En tête de colonne, le dénommé Vanni, un colosse au cou de taureau dont la main ne quittait jamais la crosse de son revolver à carcasse ouverte, menait la marche avec une arrogance de prédateur qui se croit seul dans la plaine. Lorsqu’ils atteignirent le centre du défilé, Silas se redressa. Le mouvement fut si fluide, si dénué de précipitation, qu’il sembla irréel. Il ne cria pas de sommation. Il ne chercha pas le dialogue. Il fit simplement jouer le chien de ses deux Colt Navy avec un cliquetis métallique qui résonna contre les parois comme un glas. Le premier coup de feu déchira l’air, une détonation sourde qui fut immédiatement multipliée par l’écho. Vanni fut projeté en arrière, une étoile de pourpre fleurissant instantanément au milieu de son front, juste au-dessus de l’arête du nez. Il tomba avec la lourdeur d’un sac de minerai, son pied restant coincé dans l’étrier, ce qui fit cabrer sa monture dans un hennissement de terreur. Ce fut alors une chorégraphie de sang et de poussière. Silas se mouvait entre les chevaux avec une économie de gestes terrifiante. Chaque détonation de ses revolvers trouvait sa cible. Un homme fut touché à la gorge, ses mains se portant inutilement à la plaie pour tenter de retenir le flot de vie qui s'échappait en bouillons sombres sur sa chemise de flanelle grise. Un autre, tentant de dégainer, reçut une balle dans le poignet avant qu’une seconde ne lui perfore la poitrine, le clouant au sol dans un râle stertoreux. Giulia, l’œil rivé à la lunette de cuivre de son fusil, observait le carnage avec une distance presque académique. Elle voyait la fumée blanche de la poudre noire stagner dans l’air immobile, créant un brouillard fantomatique au-dessus des corps convulsés. Elle vit un survivant, un jeune homme à peine sorti de l’adolescence que Lorenzo utilisait comme estafette, réussir à faire faire demi-tour à son cheval. Il éperonnait sa bête avec la force du désespoir, cherchant à regagner l’entrée du canyon pour donner l’alerte. Elle sentit le froid de la détente contre son index. Son souffle se cala sur le rythme de la terre. Elle ne voyait plus un être humain, mais un témoin, une variable gênante dans l’équation de sa souveraineté. Elle ajusta la dérive, compensant la légère brise nocturne qui commençait à se lever. Le recul de la Sharps fut une secousse sèche contre son épaule, un choc qui lui monta jusque dans les mâchoires, libérant une odeur de soufre et de salpêtre. À deux cents toises de là, le cavalier s’effondra de côté, fauché en plein galop. Son corps roula dans la poussière rouge, soulevant un nuage de terre fine avant de s'immobiliser dans une posture brisée, le cou désarticulé contre une racine de genévrier. Giulia ne détourna pas le regard. Elle réarma le fusil, le levier de sous-garde éjectant la douille brûlante qui tinta sur la pierre avec un bruit de cristal cassé. Elle chercha d’autres cibles. Elle vit Silas achever un blessé d'une balle dans l'oreille, un geste presque miséricordieux dans sa brutalité absolue. Le Boucher leva ensuite les yeux vers le promontoire. Sous le bord large de son chapeau de feutre, ses yeux brillèrent d'une lueur d'approbation. Elle descendit de son perchoir, ses bottines de cuir fin glissant parfois sur les cailloux instables. Arrivée au niveau du sentier, l'odeur l'assaillit : le fer du sang frais, l'excrément des chevaux terrifiés et la sueur rance des morts. Elle s'approcha du corps de Vanni. La soie de sa robe frôla le sang qui s'étalait en une flaque sombre, s'imprégnant de la substance vitale de ceux qui avaient voulu la trahir. Silas rangea ses armes dans leurs étuis de cuir huilé et s'approcha d'elle. Il sortit un couteau de chasse dont la lame de Damas présentait des reflets moirés. — Il en reste un qui respire encore là-bas, derrière le rocher, dit-il d'une voix basse, rocailleuse comme le lit d'une rivière asséchée. C'est celui qui tenait les comptes de votre oncle. Il sait pour les titres de propriété. Giulia s'avança. L'homme était prostré, une balle dans la hanche, le visage couvert de terre et de larmes. Il la reconnut. Ses lèvres tremblèrent, esquissant une supplique que le vent emporta avant qu'elle ne soit formulée. Elle le regarda, non pas avec haine, mais avec une curiosité glaciale, celle d'un entomologiste observant une créature insignifiante sous une loupe. Elle comprit à cet instant que le luxe des palais de Gênes et la rigidité de l'étiquette n'étaient que des paravents destinés à cacher cette vérité première : le pouvoir ne se délègue pas, il s'arrache dans la fange. Elle ne ressentit ni remords, ni dégoût. Une chaleur nouvelle, métallique et puissante, se propagea dans ses veines, remplaçant la peur par une certitude absolue. Elle se tourna vers Silas, tendant la main. — Donnez-moi votre lame, Silas. Le plomb fait trop de bruit pour ce qui reste à accomplir. Il lui tendit le manche en corne de cerf. Giulia s'agenouilla, ignorant la boue qui souillait ses dentelles. Elle saisit l'homme par les cheveux, renversant sa tête en arrière pour exposer la gorge battante. Le stylet de verre dans sa coiffure n'aurait pas suffi ; il fallait ici l'acier, le poids et la volonté. Le geste fut précis, un trait net tracé sur le parchemin de la peau. Le dernier témoin de Lorenzo s'éteignit dans un gargouillis étouffé, tandis que Giulia regardait ses propres mains se teinter d'un carmin plus profond que la soie de sa robe. Elle se releva, rendit l'arme à Thorne et essuya une tache de sang sur sa joue avec le revers de son gant de chevreau. — Brûlez les corps, ordonna-t-elle, sa voix ne tremblant pas d'une octave. Que le désert ne laisse aucune trace de leur passage. Demain, Virginia City apprendra que le Syndicat du Plomb a perdu ses plus fidèles serviteurs dans un accident de terrain. Elle commença à marcher vers son cheval, sa silhouette se découpant contre les falaises qui semblaient désormais l'escorter. La nuit n'était plus une menace, mais un manteau. Dans le silence retrouvé du Canyon Rouge, Giulia Moretti venait d'enterrer la jeune fille qu'elle était pour laisser place à la souveraine d'un empire bâti sur la cendre et le secret. Elle monta en selle, ajusta ses jupons souillés et s'éloigna au trot, laissant derrière elle les flammes d'un bûcher improvisé qui commençait à lécher les ténèbres, transformant la poussière du Nevada en une offrande fumante à sa propre ambition.

L'Invitée Fantôme

L’Opéra de Poussière dressait sa carcasse de pin d’Oregon et de brique crue au sommet de la colline de Comstock, tel un oiseau de proie aux ailes de velours pétrifié dans la boue. À l'intérieur, l'air était saturé d'une odeur écœurante de térébenthine, de sciure fraîche et du parfum lourd des lys importés par convoi spécial depuis San Francisco. Les ouvriers s'affairaient encore, clouant les derniers pans de damas cramoisi sur les loges, tandis que le vacarme des mines souterraines faisait vibrer les cristaux des lustres, un rappel constant que cette opulence reposait sur un abîme de plomb et de sueur. Giulia Moretti se tenait au centre de la scène, minuscule sous le cintre immense où pendaient des décors de carton-pâte représentant une Venise fantasmée. Elle lissa machinalement la soie de sa robe de deuil, un noir de jais si profond qu’il semblait absorber la faible lueur des becs de gaz. Sous l’étoffe rigide, le carcan de son corset de baleines lui broyait les côtes, lui imposant une droiture de statue. Elle n'était plus une femme, mais un instrument de précision, une lame d'acier dissimulée dans un fourreau de dentelles. — Vous avez l'air d'une reine qui contemple son échafaud, ma chère nièce. La voix de Lorenzo Moretti résonna, grasse et satisfaite, depuis le premier rang d'orchestre. Il s’avança dans la pénombre, l’éclat d’un diamant à son doigt trahissant chacun de ses gestes. Il sentait le tabac de Virginie et le cognac, une odeur d'homme qui croit avoir dompté le destin. Giulia inclina légèrement la tête, un mouvement de soumission feinte qui fit jouer les reflets du stylet de verre piqué dans son chignon. — Un échafaud ou un trône, mon oncle. La frontière est si ténue dans le Nevada, répondit-elle d’un ton monocorde, dépouillé de toute amertume. Lorenzo monta sur l'estrade, ses bottes de cuir fin faisant grincer les lattes de bois brut. Il posa une main lourde sur l'épaule de Giulia, un geste de propriétaire. — Le Syndicat du Plomb apprécie votre... docilité. L'acte de cession sera signé ce soir, dans la loge impériale, juste après l'air de la Reine de la Nuit. Un symbole fort. La fin des querelles, le début d'une ère industrielle sans précédent. Vous avez bien fait de comprendre que le sang ne remplace pas l'or. Giulia soutint son regard sans ciller. Ses yeux sombres, semblables à deux puits d'antimoine, ne trahissaient aucune émotion. Elle pensait à Silas Thorne, tapi quelque part dans les combles ou parmi les machineries de scène, ses mains gantées de cuir manipulant déjà les vannes du réseau de gazogène. — La musique adoucit les mœurs, dit-elle simplement. J’ai personnellement veillé à ce que l'éclairage soit d'une intensité mémorable pour cette inauguration. Lorenzo rit, un son rocailleux qui se perdit dans les hauteurs de la coupole peinte. Il ne vit pas l'étincelle de mépris qui traversa le visage de sa nièce. Il ne sentit pas l'odeur de soufre qui commençait imperceptiblement à saturer les tentures. Il était trop ivre de sa propre victoire pour remarquer que les issues de secours avaient été discrètement condamnées par des barres de fer forgé, camouflées sous des guirlandes de lierre artificiel. Lorsque son oncle se retira pour accueillir les premiers dignitaires du Syndicat, Giulia s’approcha du bord de la scène. Elle vit les calèches sombres s’arrêter devant le péristyle, déversant une foule de messieurs en habit et de dames parées de bijoux qui valaient le prix d'une vie de mineur. C’était l’aristocratie du plomb, les prédateurs du désert, venus assister au couronnement de leur hégémonie. Silas Thorne apparut derrière un rideau de scène, tel une ombre détachée de la nuit. Son visage était marqué par la suie, et ses éperons d'argent ne tintaient plus, enveloppés de feutre. Il tenait une boîte d'allumettes de friction dans sa main droite. — Tout est en place, Madame, murmura-t-il. Les conduites sont ouvertes. Le gaz s'accumule sous le plancher de la loge impériale et dans les faux plafonds. Il suffira d'une étincelle lorsque le rideau se lèvera. Giulia effleura le revers de la manche de Thorne. Le contact de la laine rugueuse contre ses gants de chevreau lui procura un frisson de lucidité glacée. — Et les musiciens ? demanda-t-elle. — Ils ont reçu l'ordre de jouer jusqu'au dernier signal. Ils pensent que les émanations font partie d'un effet de brouillard vénitien. — Bien. Que la beauté de ce spectacle soit absolue, Silas. Je veux que l'on se souvienne de cette soirée comme de l'instant où le Nevada a dévoré ses maîtres. Elle redescendit vers la salle, traversant la nef de l'opéra avec une grâce spectrale. Elle croisa des visages familiers, des hommes qui avaient ordonné des massacres et des femmes qui avaient fermé les yeux sur la misère du Comstock. Elle leur sourit, un sourire de lame de rasoir, acceptant les compliments sur sa toilette et sa résilience. Elle s'installa dans la loge adjacente à celle de Lorenzo, séparée seulement par une cloison de bois mince recouverte de velours. Elle entendait son oncle déboucher une bouteille de champagne, le rire gras des représentants du Syndicat, le froissement des contrats que l'on s'apprêtait à parapher. L'air devenait lourd, chargé d'une tension invisible. Une odeur d'œuf pourri, caractéristique du gaz de houille, commençait à filtrer entre les planches, mais les parfums de musc et de tubéreuse de l'assistance étaient si puissants qu'ils masquaient encore le danger. L'orchestre commença l'ouverture. Les premières notes de Mozart s'élevèrent, cristallines, contrastant avec la noirceur du dessein qui s'accomplissait. Giulia ouvrit son éventail de plumes d'autruche. Derrière les brins d'écaille, ses lèvres esquissèrent une prière sans dieu. Elle ne cherchait pas le pardon, seulement la pérennité de son nom par le feu. Le lustre central commença à osciller imperceptiblement. Dans la loge voisine, Lorenzo Moretti se leva, un verre à la main, pour porter un toast à la fortune éternelle des Moretti. Giulia se leva également, mais elle ne regardait pas son oncle. Elle fixait le trou de souffleur, où Silas Thorne attendait, une unique allumette prête à être craquée contre la pierre. Le rideau commença à monter. Un sifflement sourd, semblable au souffle d'un dragon endormi, emplit soudain l'espace entre la scène et la salle. Les spectateurs les plus proches se redressèrent, intrigués par cette brume jaunâtre qui s'échappait des planches. Giulia fit un pas vers la sortie de sa loge, sa main serrant le pommeau d'argent de son ombrelle. Elle jeta un dernier regard sur la silhouette de son oncle, silhouette qui n'était déjà plus qu'une cible dans le viseur du destin. Elle vit Silas Thorne frotter l'allumette. La petite flamme bleue sembla suspendue dans le temps, une étoile minuscule avant l'apocalypse. Elle tourna le dos à la scène, ses jupons frôlant le tapis de laine épaisse alors qu'elle s'éclipsait par la porte dérobée qu'elle seule savait ouverte. Derrière elle, le sifflement se mua en un rugissement sourd. Le premier cri ne fut pas celui d'une soprano, mais celui d'un monde de soie et de plomb qui réalisait, trop tard, qu'il venait d'entrer dans son propre linceul. Elle ne se retourna pas lorsque la première déflagration fit voler en éclats les vitraux de l'Opéra de Poussière, projetant des éclats de verre et de pourpre dans la nuit du Nevada. Elle continua de marcher dans la boue de Virginia City, seule survivante d'une lignée qu'elle venait de purifier par le soufre.

L'Opéra de Poussière

L’air, à l’intérieur de l’Opéra de Poussière, possédait l’épaisseur moite d’un suaire de soie. Sous les plafonds de stuc hâtivement dorés à la feuille, où les angelots joufflus semblaient suffoquer dans la chaleur des trois cents becs de gaz, l’aristocratie du Nevada s’étalait avec une morgue de conquérants. C’était une assemblée de loups parés de dentelles : des barons du plomb aux mains encore tachées d'un gris indélébile, des spéculateurs de change dont les redingotes de drap fin dissimulaient mal l’âpreté des bas-fonds, et leurs épouses, parées de diamants de Kimberley qui scintillaient comme des éclats de glace sous un soleil de plomb. Giulia Moretti occupait la loge d’honneur, sa silhouette de lys noir découpée contre le velours cramoisi du dossier. Son corset, baleiné d'acier, lui imposait une droiture de statue funéraire. Elle sentait contre sa cuisse la morsure froide du Derringer, dissimulé sous les plis lourds de sa jupe de faille. À sa droite, son oncle Lorenzo exhalait une odeur écœurante de tabac de Virginie et de cognac hors d’âge. Il riait, un rire gras de possesseur, tapotant sa canne à pommeau d’argent en cadence avec l’ouverture de l’orchestre. Il ignorait que chaque note de violon était un clou supplémentaire enfoncé dans son propre cercueil. En bas, dans la fosse, les musiciens s’échinaient à donner une illusion de Vienne au milieu des scories de Virginia City. Le vent du désert s’engouffrait parfois par les fentes des boiseries mal jointes, apportant avec lui l’odeur de la sauge brûlée et de la charogne, rappelant à cette société de parvenus que la civilisation n’était ici qu’une mince couche de vernis sur une terre de violence. Soudain, un léger cliquetis métallique résonna, imperceptible pour l’oreille profane, mais cristallin pour Giulia. Silas « Le Boucher » Thorne venait de verrouiller les portes de chêne massif de la grande salle. Debout dans l’ombre de la galerie supérieure, il ressemblait à un spectre de cuir et de fer. Il ajusta ses gants de chevreau noir, ses éperons d’argent ne rendant aucun son sur le tapis de laine. Il croisa le regard de Giulia. Ce ne fut pas un échange d’amants, mais une reconnaissance de prédateurs avant la curée. Sur scène, la soprano entama son air de bravoure, une plainte déchirante qui montait vers les cintres. C’était le signal. Silas leva sa carabine Winchester. Le premier coup de feu ne brisa pas seulement le silence de l’art, il pulvérisa le grand lustre de cristal central. Dans un fracas de tonnerre, des milliers de prismes de verre s’abattirent sur le parterre, fauchant les spectateurs comme une grêle de diamants meurtriers. Les cris ne tardèrent pas. Ils s’élevèrent, aigus, stridents, se mêlant à l’écho de la déflagration. Lorenzo se leva, la bouche bée, sa main grasse cherchant vainement une arme qu’il n’avait pas jugé utile d’emporter à l’opéra. — Giulia ? bégaya-t-il, les yeux exorbités par la terreur. L’héritière ne cilla pas. Elle se contenta de lisser un pli imaginaire sur son gant de soie. — L’héritage de mon père n’est pas à vendre, mon oncle. Pas au Syndicat, et certainement pas par vous. En bas, Silas Thorne opérait avec une précision de chirurgien. Il ne courait pas ; il marchait avec une lenteur calculée, chaque pas marqué par l’éclat de ses éperons qu’il avait frottés à la peau de chamois avant le massacre. Ses tirs étaient méthodiques. Un banquier s’effondra, le plastron de sa chemise blanche se changeant instantanément en un drapeau de pourpre. Une baronne, tentant de s’enfuir, vit sa robe de satin bleu se déchirer sous l’impact du plomb, la soie se gorgeant d’un liquide sombre et chaud qui fumait dans l’air frais de la nuit. L’odeur de la poudre, âcre et sulfureuse, remplaça bientôt le parfum des violettes et du patchouli. La fumée stagnait sous les dorures, créant un brouillard fantomatique où les survivants erraient comme des âmes en peine. Silas rechargeait son arme avec un calme imperturbable, le cliquetis du levier d'armement scandant l'agonie de l'assemblée. Il s’arrêta un instant pour essuyer une goutte de sang qui avait souillé son revers de velours, un geste d'une élégance atroce au milieu du charnier. Dans la loge, Lorenzo tomba à genoux, agrippant les jupes de Giulia. — Je t’en supplie... la famille... le nom... — Le nom survivra, murmura-t-elle d’une voix plus froide que le vent de la Sierra. Mais il sera porté par des mains qui savent tenir un stylet, pas par des doigts qui signent des redditions. Elle sortit le stylet de verre dissimulé dans sa chevelure. C’était une pièce d’artisanat vénitien, fragile en apparence, mais mortelle. D’un geste sec, presque tendre, elle l’enfonça dans la gorge de son oncle, là où la carotide battait la chamade. Le sang jaillit, une fontaine écarlate qui vint tacher le corsage de Giulia, mais elle ne recula pas. Elle regarda la vie s'éteindre dans les yeux de Lorenzo avec une curiosité presque scientifique. Au rez-de-chaussée, le massacre touchait à sa fin. Les derniers gémissements étaient étouffés par le crépitement des flammes. Silas Thorne avait renversé les lampes à huile sur les rideaux de scène. Le velours s’embrasait avec une rapidité féroce, dévorant les décors de carton-pâte, transformant l’Opéra de Poussière en un brasier dantesque. Giulia se leva. Elle ramassa son ombrelle au pommeau d’argent, ses doigts ne tremblant pas malgré le carnage qui l'entourait. Elle jeta un dernier regard sur la silhouette de son oncle, silhouette qui n'était déjà plus qu'une cible dans le viseur du destin. Elle vit Silas Thorne, en bas, frotter l’allumette contre la boiserie d’une loge. La petite flamme bleue sembla suspendue dans le temps, une étoile minuscule avant l’apocalypse. Elle tourna le dos à la scène, ses jupons frôlant le tapis de laine épaisse alors qu’elle s’éclipsait par la porte dérobée qu’elle seule savait ouverte. Derrière elle, le sifflement se mua en un rugissement sourd. Le premier cri ne fut pas celui d’une soprano, mais celui d’un monde de soie et de plomb qui réalisait, trop tard, qu’il venait d’entrer dans son propre linceul. Elle ne se retourna pas lorsque la première déflagration fit voler en éclats les vitraux de l’Opéra de Poussière, projetant des éclats de verre et de pourpre dans la nuit du Nevada. Elle continua de marcher dans la boue de Virginia City, seule survivante d’une lignée qu’elle venait de purifier par le soufre.

Le Duel des Moretti

La chaleur n’était plus une simple sensation ; elle était devenue une présence solide, un manteau de plomb et de soufre qui pesait sur les épaules de Giulia alors qu’elle s’enfonçait dans les entrailles de l’Opéra de Poussière. Derrière elle, le grand rideau de scène, une débauche de velours cramoisi importé à grands frais de Lyon, se tordait sous les assauts des flammes comme une bête agonisante. Les dorures à la feuille, censées proclamer la gloire éternelle des Moretti sur cette terre ingrate du Nevada, s’écaillaient et tombaient en pluies d’étincelles sur les planches de sapin brut. Elle avançait avec une lenteur calculée, le bruissement de sa robe de soie lourde étouffé par le grondement sourd du brasier. Ses bottines de cuir fin foulaient une couche de cendre déjà épaisse, mêlée aux débris de lustres en cristal dont les pampilles éclataient sous l’effet de la fournaise. Dans sa main droite, le stylet de verre, une lame effilée et transparente, captait les reflets orangés de l’incendie. Lorenzo l’attendait près de la machinerie des cintres, là où les cordages de chanvre pendaient comme des lianes carbonisées. Il paraissait minuscule au milieu de ce désastre, un vieil homme drapé dans une redingote de laine dont le col en satin était souillé de suie. Il tenait un coffret de fer-blanc contre sa poitrine, ses doigts tremblants tachés par l’encre des titres de propriété qu’il avait tenté de sauver. — Giulia, haleta-t-il, l’air s’engouffrant avec sifflement dans ses poumons encombrés. Tu es folle. Silas Thorne a perdu la raison, il massacre tout ce qui bouge dans le foyer. Nous devons partir par les caves avant que la toiture ne s'effondre. Le Syndicat du Plomb... ils ne nous pardonneront jamais ce gâchis. Giulia s’arrêta à quelques pas de lui. La lueur des flammes dansait dans ses yeux d’un bleu minéral, dépourvus de toute trace de pitié. Elle ajusta son corset d’un geste machinal, sentant la baleine de fer lui meurtrir les côtes, un rappel constant de la rigidité de son rang. — Le Syndicat ne pardonnera rien, mon oncle, parce qu’il ne restera personne pour porter leur colère, répondit-elle d’une voix basse, cristalline malgré la fumée qui lui brûlait la gorge. Silas ne tue pas par folie. Il nettoie. Il efface la vermine qui pensait pouvoir marchander le nom des Moretti contre quelques onces de métal vil. Lorenzo recula, ses talons heurtant une poulie de fonte. — Ton père... ton père n’aurait jamais permis ce carnage ! Il savait la valeur du compromis. Un sourire glacial étira les lèvres de la jeune femme. Elle fit un pas de plus, entrant dans le cercle de chaleur insoutenable qui émanait d’une poutre de cèdre embrasée juste au-dessus d’eux. — Mon père était un homme de soie, Lorenzo. Et la soie, vois-tu, brûle trop vite. Il était devenu une entrave. Chaque pipe d’opium qu’il fumait dans les bas-fonds de Virginia City était un clou de plus dans le cercueil de notre lignée. Il voulait vendre les concessions du Comstock pour financer ses rêves de pavot. Elle leva le stylet de verre, la pointe dirigée vers la gorge de l’oncle. — Ce n’est pas le chagrin qui l’a emporté, mon oncle. Ce n’est pas non plus la faiblesse de son cœur. C’était l’arsenic. Chaque soir, dans sa tisane de valériane, je versais la dose exacte. Une lente pétrification. Il est mort en croyant que le monde s’effaçait doucement, alors que c’était moi qui lui fermais les yeux. Lorenzo la regarda avec une horreur qui surpassait celle de l’incendie. Ses lèvres s’agitèrent, mais aucun son n’en sortit, si ce n’est un râle de terreur pure. Au-dessous d’eux, dans la fosse d’orchestre transformée en charnier, des détonations sèches retentirent. Le claquement des revolvers de Silas Thorne, régulier, presque musical. On entendait le cri d’un homme, une supplique étouffée par le fracas d’une loge qui s’effondrait dans un nuage de poussière de plâtre et de velours. Silas était là, une ombre parmi les ombres, ses éperons d’argent tintant sur le marbre avec une froideur de métronome, s’assurant que les survivants du Syndicat ne quittent jamais ce temple de l’illusion. — Tu es un monstre, Giulia, parvint enfin à articuler Lorenzo. — Je suis une Moretti, rectifia-t-elle. Et les Moretti ne partagent pas leur désert. Elle se fendit avec la précision d’une escrimeuse. Le stylet de verre ne rencontra aucune résistance en pénétrant la chair flasque du cou de Lorenzo, juste au-dessus du col de soie. Le vieil homme lâcha le coffret de fer-blanc, qui s’ouvrit en tombant, libérant des papiers qui s’envolèrent comme des oiseaux de feu dans les courants d’air brûlants. Giulia maintint son oncle, observant avec une curiosité presque scientifique le sang sombre imbiber le lin blanc de sa chemise. Elle ne ressentait ni haine, ni joie. Seulement une immense clarté, la satisfaction d’un rouage enfin remis à sa place. Elle retira la lame avec une brusquerie qui fit s’effondrer le corps de Lorenzo contre un treuil de bois. Elle ne nettoya pas son arme. Le verre était déjà lavé par la chaleur. Elle se détourna du cadavre et se dirigea vers la passerelle qui surplombait la scène. En bas, à travers les tourbillons de fumée noire, elle vit la silhouette longiligne de Silas Thorne. Il se tenait debout au milieu des débris, son long manteau de cuir couvert d’une fine pellicule de cendre grise. Il leva les yeux vers elle, touchant le bord de son chapeau d’un geste de salut ironique, alors qu’une rangée de sièges en bois de rose s’embrasait derrière lui. L’Opéra de Poussière gémissait. Les structures de fer, chauffées à blanc, commençaient à se tordre, émettant des sons de harpe désaccordée. C’était l’agonie d’une ambition, le linceul de feu d’une ville qui avait cru pouvoir acheter la noblesse avec la sueur des mineurs. Giulia atteignit la porte de secours, une lourde battante de chêne ferré. Avant de sortir, elle jeta un dernier regard sur le chaos pourpre et or. Elle vit le portrait de son père, accroché dans le grand hall, être dévoré par une langue de feu qui lui léchait le visage, effaçant à jamais les traits de l’homme qu’elle avait trahi pour sauver l’empire. Elle franchit le seuil et se retrouva dans l’air glacial de la nuit du Nevada. Le contraste était si violent qu’elle en eut le souffle coupé. La neige commençait à tomber, de gros flocons lourds qui se mêlaient aux cendres portées par le vent. Virginia City, en contrebas, n’était qu’une constellation de lumières chancelantes dans l’immensité noire du désert. Elle descendit les marches de pierre, ses jupons ramassant la boue gelée et la suie. Silas Thorne apparut quelques instants plus tard par une issue latérale, rangeant ses Colts dans leurs étuis avec une économie de mouvement qui trahissait l’absence totale de remords. Il s’approcha d’elle, l’odeur de la poudre et du tabac froid émanant de ses vêtements. — C’est fait ? demanda-t-il, sa voix n’étant qu’un murmure rauque sous le vent qui hurlait entre les pics. — La lignée est purifiée, Silas. Il ne reste que le plomb et la terre. Il hocha la tête, un éclair de respect sombre dans son regard d’esthète. Il lui tendit une main gantée de cuir noir pour l’aider à monter dans la calèche qui attendait dans l’ombre des sapins. Alors que l’équipage s’ébranlait, Giulia ne regarda pas en arrière. Derrière eux, l’Opéra de Poussière s’effondra enfin dans un fracas de tonnerre, projetant une colonne de feu vers les étoiles indifférentes. La soie était redevenue cendre, et le sang des Moretti, mêlé à la boue du Nevada, scellait enfin le pacte d’une souveraineté acquise dans le crime et la beauté.

Linceul de Velours

L’aube sur Virginia City ne possédait aucune des grâces rosées des matins toscans ; c’était une lumière de cataracte, livide et impitoyable, qui coulait sur les flancs écorchés du mont Davidson comme du suif fondu. La fumée de l’Opéra de Poussière, encore grasse des velours de Gênes et des boiseries de cèdre qui s'étaient consumés durant la nuit, montait en colonnes torses vers un ciel d'un bleu d'acier trempé. Dans les rues de la cité minière, l’odeur du désastre se mêlait à celle, omniprésente, du soufre et de la charogne. Le silence était une chape de plomb, seulement troublé par le craquement des charpentes calcinées qui achevaient de s'effondrer dans un soupir de cendres. Giulia Moretti se tenait sur le balcon de l'Hôtel International, ses mains gantées de dentelle noire crispées sur la rambarde de fer forgé. Le froid du Nevada, ce froid sec qui semble vouloir fendre les os, ne parvenait pas à traverser l'armure de son corset. Elle portait une robe de faille de soie d'un noir si profond qu'elle semblait absorber la faible clarté matinale. Sous le tissu rigide, sa peau gardait le souvenir de la chaleur de l'incendie, une morsure invisible qui lui rappelait le prix de sa souveraineté. Lorenzo était mort. Le Syndicat du Plomb n'était plus qu'une hydre décapitée dont les membres s'agitaient encore dans les caniveaux de la ville, mais dont le cœur avait cessé de battre au moment même où les flammes avaient léché le plafond peint de l'Opéra. Un bruit de sabots ferrés sur le pavé disjoint attira son regard vers la place en contrebas. Silas Thorne s'y tenait, silhouette d'encre contre la poussière ocre du Nevada. Son cheval de robe baie, nerveux, humait l'air chargé de particules de suie. Le "Boucher" n'avait rien perdu de son élégance funèbre. Son manteau de voyage, lourd et empoussiéré, tombait avec une rigueur militaire sur ses bottes de cuir dont les éperons d'argent, étrangement propres malgré le carnage de la veille, jetaient des éclairs froids. Il ne leva pas les yeux vers elle tout de suite. Il ajustait la sangle de son fourreau, un geste lent, presque liturgique, qui trahissait l'homme pour qui la violence n'était pas une fureur, mais une discipline. Lorsqu'il finit par redresser la tête, Giulia sentit un frisson parcourir l'échine de sa nuque. Le regard de Silas était une étendue de verre dépoli, dénué de tout remords, de toute allégeance. Il était le linceul que l'on jette sur les péchés d'une lignée. Il avait été son instrument, son stylet, et maintenant que la partition était achevée, l'instrument n'avait plus de raison de vibrer. Il porta deux doigts à la lisière de son chapeau, un salut qui tenait plus de la reconnaissance entre deux prédateurs que de la courtoisie. Aucun mot ne fut échangé. Les promesses de sang n'ont pas besoin de verbes pour s'éteindre. Silas fit faire un demi-tour brusque à sa monture et s'éloigna vers les canyons rouges, là où la civilisation s'effaçait devant la loi du désert et des pierres. Sa silhouette s'amenuisa, devint un point de poix dans l'immensité minérale, avant de disparaître derrière un éperon de basalte. La dette était payée. La solitude de Giulia commençait. Elle rentra dans la suite de l'hôtel, où l'air était encore imprégné du parfum de violette qu'elle affectionnait, une fragrance européenne qui semblait ici une insulte à la rudesse du terroir. Sur la table de palissandre, des registres de comptes et des titres de propriété étaient étalés, leurs pages cornées par l'humidité de la nuit. Elle s'assit, le frou-frou de sa jupe résonnant comme un avertissement dans la pièce vide. Elle effleura du bout des doigts la surface d'un acte notarié : les mines de Comstock, les fonderies, les lignes de télégraphe. Tout cela lui appartenait désormais. Elle était la Reine du Plomb, assise sur un trône de cadavres et de minerai. Elle songea à son père, dont le corps reposait sous une dalle de marbre importée de Carrare, et à Lorenzo, dont les restes ne seraient sans doute jamais distingués des décombres calcinés de l'Opéra. Elle avait purifié la lignée, comme on sépare l'argent de sa gangue par le feu et le mercure. Une larme, une seule, perla au coin de son œil, mais elle ne la laissa pas couler. Elle ne pleurait pas ses morts ; elle pleurait la nécessité de leur absence. Un domestique, le visage barbouillé de suie et les yeux rougis par le manque de sommeil, frappa doucement à la porte. — Mademoiselle Moretti... Les délégués des mineurs attendent en bas. Ils veulent savoir si les galeries rouvriront demain. Et le représentant du gouverneur demande une audience au sujet des... événements de l'Opéra. Giulia se leva, sa silhouette se découpant contre la fenêtre comme une lame d'obsidienne. Elle ajusta son col de dentelle, lissant les plis de sa robe avec une précision chirurgicale. Elle sentit le poids du Derringer contre sa cuisse, une présence rassurante, une ancre dans ce monde de trahison. — Dites-leur que les mines ne s'arrêteront pas, répondit-elle d'une voix dont le timbre, cristallin et tranchant, ne trahissait aucune émotion. Dites-leur que Virginia City appartient désormais à ceux qui ont le courage de regarder le soleil en face sans ciller. Quant au représentant du gouverneur, faites-le attendre. L'aristocratie ne se presse pas pour s'expliquer devant la bureaucratie. Le domestique s'inclina et se retira, terrifié par cette femme qui semblait avoir vieilli d'un siècle en une seule nuit de feu. Giulia s'approcha du miroir à cadre doré qui ornait le trumeau. Son visage, d'une pâleur de cire, était d'une beauté terrifiante. Les cicatrices de ses anciens duels, dissimulées sous le col montant de sa robe, semblaient brûler. Elle comprit alors que la trahison n'était pas une fin, mais un état de grâce. Pour que l'empire Moretti survive dans cette terre ingrate, pour que la soie ne soit pas souillée par la boue, il fallait que le cœur devienne aussi froid que le métal qu'on extrayait des entrailles de la terre. Elle sortit sur le palier, descendant le grand escalier de chêne d'un pas mesuré. À chaque marche, elle laissait derrière elle les vestiges de la jeune fille qu'elle avait été à Gênes, les rêves de bals et de romances sous les oliviers. Ici, sous le ciel immense du Nevada, il n'y avait pas de place pour la nostalgie. Il n'y avait que la volonté, pure et stérile, et l'éclat sombre du plomb. En bas, dans le hall, les hommes s'écartèrent sur son passage. Ils baissaient les yeux, non par respect, mais par une crainte superstitieuse. Ils voyaient en elle le spectre de l'Opéra, la femme qui avait dansé parmi les flammes pour racheter le nom de sa famille avec le sang des siens. Elle traversa la foule, sa traîne balayant la poussière du sol avec un bruissement de sinistre augure. Elle atteignit le perron de l'hôtel. La ville s'activait déjà, les chariots de minerai grinçant sur leurs essieux, les pioches frappant le roc dans un rythme cardiaque souterrain. Virginia City se remettait au travail, indifférente aux tragédies qui s'étaient jouées dans l'ombre. La terre réclamait son tribut de sueur et de mort, et Giulia Moretti était là pour s'assurer que le compte y était. Elle regarda une dernière fois vers l'horizon, là où Silas Thorne s'était évaporé. Il était le dernier lien avec son humanité, le dernier témoin de ses crimes. Désormais, elle était seule. Une solitude souveraine, magnifique et glacée, comme un diamant brut enfoui dans les ténèbres d'une mine épuisée. Elle releva le menton, offrit son profil d'albâtre au vent cinglant du désert, et entra de plain-pied dans son règne de fer. La beauté, elle le savait maintenant, n'était qu'une forme supérieure de la cruauté.
Fusianima
Soie, Plomb et Sang de Famille
★ HOT
Sarah Bern

Soie, Plomb et Sang de Famille

NOTE
0 avis
PAGES
75
≈ 7h de lecture
CHAPITRES
14
progression inline
LECTURES
0
cette année

La poussière de Virginia City ne respectait point le deuil ; elle s’insinuait sous les linteaux de chêne, franchissait les seuils de marbre de Carrare et venait mourir en un voile grisâtre sur le cercueil de bois de rose. Dans le grand salon de La Fenice, l’air était une mélasse épaisse, saturée par...

Dans le même univers