LA REINE DU BÂTIMENT B

Par Seb Le ReveurCOMEDIE

Le soleil de quatorze heures sur les Myosotis, c’est pas une météo, c’est une agression caractérisée. C’est un projecteur de 1000 watts braqué sur la misère, un truc qui fait fondre le goudron et les dernières illusions de dignité. Lina était entrée chez Momo pour un kit de survie de fin de mois : u...

Le Ticket de la Discorde

Le soleil de quatorze heures sur les Myosotis, c’est pas une météo, c’est une agression caractérisée. C’est un projecteur de 1000 watts braqué sur la misère, un truc qui fait fondre le goudron et les dernières illusions de dignité. Lina était entrée chez Momo pour un kit de survie de fin de mois : un paquet de pâtes et une boîte de thon à l’huile de tournesol. Elle avait tendu son ticket d’Euromillions avec la même ferveur qu’on tend une amende à un flic : sans espoir, juste pour la forme. Et là, le miracle. Ou la catastrophe. La machine de la Française des Jeux, un vestige technologique programmé sous Mitterrand, a lâché un bip cristallin, un son de harpe céleste qui a déchiré le silence moite de l’épicerie. Sur l’écran à cristaux liquides, entre une tache de gras et un moucheron agonisant, le chiffre s’est affiché : 200 000 000 €. Momo, qui se curait les dents avec un ticket de caisse, s’est figé. Son teint fit un cycle chromatique complet, passant du gris parpaing au blanc aspirine, pour finir sur un rouge homard d’émeute. — Lina… chuchota-t-il, la voix étranglée. Ma nièce… ma perle… ma gâtée… On est une famille, non ? Quand ton oncle a eu ses problèmes de prostate, qui c’est qui t’a fait crédit sur les Chupa Chups ? C’est Momo ! Je suis ton conseiller en gestion de patrimoine de proximité. 200 briques… On peut racheter Marseille ! On peut même faire réparer l’ascenseur et mettre des boutons en or massif ! — Rends-moi le ticket, Momo, articula Lina. Sa voix était blanche. Elle fixait ce morceau de papier thermique, le genre de truc qui s’efface si tu le laisses trop près d’un briquet. Sa fortune s'évaporait peut-être déjà avec la sueur de Momo. — Je ferme le rideau ! hurla-t-il en se jetant sur la commande avec la grâce d'un phoque en rut. *Vlan !* Le magasin fut plongé dans une pénombre qui sentait la javelle et la cupidité instantanée. Mais aux Myosotis, le secret est une denrée plus rare que l’eau chaude. Dehors, le bruit des pneus de T-Max qui ralentissent annonçait déjà la fin de l’anonymat. Kéké, le guetteur officiel du bloc, tambourinait déjà sur le fer. Lina comprit que l’absurdité venait de prendre les commandes : elle avait 200 millions sur son compte, et elle était toujours dans la seule zone de France où les drones de livraison se font abattre au lance-pierre pour leurs batteries. — Momo, ouvre, dit-elle froidement. Le rideau remonta dans un grincement de fin du monde. Lina fendit la foule des curieux, serrant son sac contre elle. L’ascension vers le 12ème étage du bâtiment B fut un chemin de croix social. À chaque palier, un nouveau créancier de l’affectif surgissait. Madame Lopez, au 4ème, lui découvrit soudain une "sciatique internationale" nécessitant une opération immédiate à Dubaï. Au 8ème, les jumeaux Diallo la regardaient comme une apparition christique. "C'est la Reine", murmura l'un d'eux. Arrivée chez elle, Lina s’enferma à triple tour, Jackpot, son chat borgne, pour seul témoin. Son téléphone explosait de notifications de cousins dont elle ignorait l'existence. Elle chercha désespérément à commander un caviar Beluga sur une application de luxe. Le message d'erreur fut immédiat : *« Désolé, votre zone n'est pas desservie. Voulez-vous un seau de poulet frit à la place ? »* Le sauvetage arriva sous la forme d’un hélicoptère noir, affrété par une agence de conciergerie nommée "Golden Life". Le trajet vers le quartier des banques fut une parenthèse de surréalisme total. Lina surveillait son ticket, terrifiée par l'idée que la chaleur des pales n'efface définitivement les chiffres. À ses côtés, Momo, qui s'était incrusté de force dans l'appareil, hurlait des instructions au pilote en claquettes de piscine. L’atterrissage sur le toit de la banque Rothschild fut plus doux qu’une promesse électorale. Baudouin de la Roche-Pochon, le directeur de la gestion de fortune, les attendait, le cheveu si fixe qu'il aurait pu servir de bouclier anti-émeute. Il mena ce groupe improbable vers son bureau en acajou. — Bien, Mademoiselle Lina, commença Baudouin, tentant de garder son flegme alors que Momo testait la résistance d'un vase Ming. Puis-je... voir le titre de gain ? Lina posa une boîte de thon premier prix sur le bureau. Baudouin cligna des yeux. — C'est mon coffre-fort, expliqua-t-elle. Camouflage urbain. Elle ouvrit la conserve. L’odeur d'huile de tournesol envahit instantanément la pièce, défiant les purificateurs d'air à 5000 euros. Elle en sortit le ticket, huileux mais intact. Baudouin approcha sa loupe, livide. Le bip de validation de son terminal confirma l'impensable. — C'est... c'est effectif, balbutia le banquier. 200 millions. Mademoiselle, nous allons placer 150 millions sur des fonds souverains et... — Écoute Baudouin, l'interrompit Momo en s'asseyant sur le bureau. On veut pas de tes placements meskines. Ma gâtée, elle veut du concret. On veut des lingots, des immeubles et un jet privé qui fait le trajet Myosotis-Saint-Tropez en boucle. Baudouin, dont les nerfs commençaient à lâcher, essuya une goutte de sueur. Le stress de gérer des clients qui appelaient le "homard thermidor" du "poisson pané de luxe" commençait à craqueler son vernis aristocratique. — Bien sûr, Monsieur... Momo. Nous allons... euh... faire au mieux pour le *cash-flow*, comme on dit dans le milieu. Je m'occupe de tout, c'est *tarpin* sérieux, Mademoiselle Lina. Enfin, je veux dire, c'est extrêmement rigoureux. Il venait de lâcher un mot de jargon des cités. Le choc des cultures était total. Baudouin de la Roche-Pochon était en train de se "Momo-iser". — Baudouin, dit Lina en se levant, une lueur d'acier dans le regard. Préparez un chèque de 10 millions. Tout de suite. Je veux que les travaux commencent demain aux Myosotis. — Pour une fondation ? Une œuvre caritative ? demanda le banquier, plein d'espoir. — Pour faire réparer l'ascenseur du bâtiment B, trancha Lina. Et je veux que les câbles soient en or massif. Je veux que chaque fois qu'un voisin appuiera sur le bouton, il se rappelle qu'on peut sortir de la misère, mais qu'on n'oublie jamais qui nous a fait monter les courses pendant dix ans. Momo explosa de rire en tapant dans le dos de Baudouin, qui manqua de s'étouffer. — C’est ça ma petite ! On va leur montrer ! Les Myosotis, c'est plus une cité, c’est Dubaï-sur-Vieux-Port ! Allez Baudouin, active-toi un peu, on n'a pas toute la journée, j'ai un rendez-vous chez le concessionnaire pour acheter trois Ferrari, une pour chaque roue de mon futur T-Max ! Lina sortit du bureau, suivie par son manager en claquettes et un banquier au bord de l'apoplexie. Elle laissa derrière elle une boîte de thon vide sur un bureau en acajou et une odeur de marée qui allait hanter la banque Rothschild pendant des décennies. Elle avait 200 millions d'euros, un chat borgne et un ticket huileux, mais elle avait surtout gagné le seul luxe qui comptait vraiment : ne plus jamais avoir à monter ces douze étages à pied.

L'Everest des Myosotis

Le hall du Bâtiment B, c’est pas le lobby du Ritz. C’est pas non plus l’entrée feutrée d’une banque privée genevoise où on te sert un expresso qui coûte le prix de mon loyer en t’appelant « Mademoiselle la Baronne ». Non. Ici, l’accueil, c’est une odeur de graillon qui stagne depuis la chute du mur de Berlin, un éclairage au néon qui palpite comme un cœur en tachycardie et le Mistral qui s’engouffre dans la cage d’escalier avec le sifflement d'un serpent sous acide. Lina serrait son sac à dos contre sa poitrine. À l’intérieur, nichée entre un vieux stabilo séché et un élastique à cheveux, la boîte de thon à l’huile la plus précieuse de l’histoire de l’humanité. Deux cents millions d’euros. Le PIB d'un petit pays d'Afrique de l'Ouest, ou de quoi racheter l'OM et mettre Mbappé sur le banc juste pour le plaisir de lui faire cirer les pompes de Payet. Elle jeta un regard noir vers l’ascenseur. La porte en métal, taguée d'un « LIBÉREZ LES FRÈRES » poétique, affichait une moue boudeuse. L’appareil était en « maintenance » depuis que Zidane avait mis deux coups de tête aux Brésiliens. Monter au douzième, c’était pas une ascension, c’était l’ascension de l’Everest sans oxygène, avec des sherpas qui, au lieu de t'aider, essaient de te piquer tes chaussures. — Lina ! Oh, Lina ! Ma pépite ! Ma licorne du bitume ! Elle sursauta. Momo « Le Manager » dévalait les trois premières marches avec une agilité de chamois sous Red Bull. Il avait déjà troqué son tablier de l’épicerie contre une veste de survêtement en velours qui brillait plus que le futur de Lina. — Momo, je t’ai dit de te taire, siffla-t-elle. Tu vas rameuter toute la Castellane. — Me taire ? Mais je suis en plein *branding*, ma chérie ! Tu n’es plus Lina du 12ème, tu es Lina « Asset Management » ! J’ai déjà reçu trois appels. Y’a Kev-Kev à l’entrée, il veut savoir si tu comptes investir dans une flotte de T-Max pour la livraison de sushi bio. Il dit que le marché du « sushi-quartier » est sous-exploité. Lina soupira, un bruit qui ressemblait au dégonflement d'un pneu de camion. — Momo, je veux juste rentrer chez moi. Manger mon thon… Enfin non, pas celui-là. Je veux juste m’asseoir et ne plus voir dégun. — Impossible ! Le flux financier est lancé, Lina ! Tu es l’OPA hostile des Myosotis ! Regarde, au premier, y’a déjà un comité d’accueil. Ils franchirent les premières marches. Le premier étage, c’était le territoire des « anciens ». Ceux qui voient tout, entendent tout, et jugent tout à travers l’œilleton de leur porte blindée. Mme Benichou attendait de pied ferme, appuyée sur un déambulateur qui semblait avoir été tuné avec des autocollants de la Française des Jeux. — Lina… ma petite Lina… Je l’ai toujours dit, cette petite a un front de génie. Tu te rappelles, quand je t’ai prêté un œuf en 2012 ? — Bonjour Mme Benichou. C’était du sucre, et je vous l’ai rendu le lendemain. — Les intérêts, ma fille ! Les intérêts composés ! C’est mathématique ! J’ai une sciatique qui me coûte un bras, et mon petit-fils, Kevin, a un projet de start-up. Il veut monter un élevage de pigeons voyageurs pour contourner les brouilleurs de la police. C’est du génie vert ! Il lui faut juste un ticket d’entrée. Disons… cinquante mille ? Momo s'interposa avec une autorité de videur de boîte de nuit à Saint-Tropez. — Madame Benichou, veuillez envoyer votre *Executive Summary* par mail. Lina ne traite pas les dossiers en dessous de sept chiffres. On est sur de la haute finance, là. C'est pas très RSE (Responsabilité Sociétale de l'Escalier), votre attitude ! On circule, le temps c’est de l’argent, et là, vous nous faites perdre au moins trois secondes, soit le prix d’une Twingo ! Lina accéléra. Ses mollets commençaient déjà à la brûler. Elle n’était qu’au premier. Il en restait onze. Onze étages de requins en claquettes-chaussettes. Au deuxième, l’air était chargé d’une odeur de pneu brûlé et de Axe Apollo. À leur tête, « La Mèche », un gamin de 14 ans qui gérait déjà plus de business que n’importe quel courtier de la City. — Wesh, la Reine ! On dit que t’as braqué la banque sans cagoule. — C’est un papier, Mèche. Juste un papier. — Un papier qui vaut deux Airbus, ma sœur ! On veut transformer le terrain de foot en héliport. Pour les livraisons de luxe. Imagine : tu commandes un grec, il arrive par drone, sauce algérienne livrée par satellite. On appelle ça le « Projet Icare ». On a juste besoin que tu sois notre *Business Angel*. — Un *Angel* avec des cornes, ouais, grogna Lina. Laissez-moi passer, ou je vous jure que j’utilise mon premier million pour acheter l’immeuble et vous expulser pour mettre des cours de yoga Iyengar à la place. Le silence qui suivit fut glacial. Menacer de remplacer le deal de shit par du yoga était l’équivalent d’une déclaration de guerre nucléaire. Les gamins s’écartèrent. — On est au quatrième, souffla Momo, qui commençait à transpirer. Tu tiens le coup, la pépite ? — Non. J’ai l’impression que mon sac pèse trois tonnes. — C’est le poids de la responsabilité, Lina. Ou alors c’est la boîte de thon. Pour le symbole, l’huile, ça glisse, c’est mieux pour l’évasion fiscale. Soudain, une porte s'ouvrit violemment. C’était « Tonton » Saïd. — Lina ! Ma nièce préférée ! Ma machine à laver a rendu l'âme. Elle fait un bruit de mitrailleuse à chaque essorage. Je me disais… une petite machine avec option séchage ? Lina s'arrêta. Elle fixa Saïd, puis le mur décrépit où quelqu'un avait écrit « NTM » avec une application artistique indéniable. — Saïd, si tu veux une machine à laver, je vais t'en donner une. Mais à une condition : tu l'installes dans l'ascenseur. Et tu pédales pour la faire marcher. Comme ça, au moins, l'ascenseur bougera. — C’est du *disruptive management*, trancha Momo en le poussant. À mi-chemin, l’Everest des Myosotis commençait à réclamer son tribut. Les genoux de Lina flageolaient. — Pourquoi ils sont tous au courant ? J'ai juste validé le ticket chez toi il y a vingt minutes ! — Lina, ma belle… On est aux Myosotis. Ici, l’information voyage plus vite que la fibre optique. Tu es devenue un titre boursier vivant. Tout le monde veut son dividende. Au huitième, ils tombèrent sur Jean-Claude. Il se prétendait « conseiller en investissements alternatifs », ce qui signifiait qu’il vendait des aspirateurs qui ne s’allumaient pas et des cryptomonnaies basées sur le cours du kebab. — Mademoiselle Lina. Avez-vous déjà pensé à l'élevage d'autruches en milieu urbain ? C’est le futur de la viande protéinée. Ou alors, j’ai une option sur un stock de masques FFP2 périmés, on peut les revendre comme filtres à café vintage. — Jean-Claude, soupira Lina, si je veux des autruches, je les achète et je les dresse pour qu’elles te courent après jusqu’à la Joliette. Au dixième, Sabrina, influenceuse locale, rangea son téléphone d’un geste sec. — Lina ! On faisait un live. Les abonnés demandent si c’est vrai. On pensait à un partenariat : « Lina x Les Myosotis ». On lance une ligne de hoodies avec ton ticket de loto imprimé en strass sur le dos. C’est ultra *clutter-breaking*. — Sabrina, je vais faire un *giveaway* de mon silence. Si vous vous poussez, je ne vous facture pas le droit de me regarder. Lina entama les deux derniers étages. Ses mollets criaient grâce dans une langue que seul un sherpa tibétain après une nuit de tequila pourrait comprendre. Momo, lui, semblait porté par une force mystique, celle de la commission occulte. — On y est presque ! On va pouvoir appeler les journalistes, les banquiers, et ton oncle Ahmed qui a soudainement guéri de sa paralysie pour venir te réclamer un jet-ski ! Lina arriva enfin au douzième. Mais avant qu’elle puisse atteindre sa serrure, une ombre se détacha de l’angle mort. C’était « Le Grand » Yacine. Le vrai patron. — Alors comme ça, la petite Lina a trouvé le ticket d'or ? dit-il d'une voix de basse qui fit vibrer les cloisons. Et elle pensait rentrer sans payer la taxe de séjour ? Momo fit un pas en arrière. — Je… je dois aller vérifier les stocks de harissa. Lina, je te laisse avec l’investisseur stratégique… Yacine ne bougea pas d'un millimètre, campé sur ses Air Max. — Lina, Lina… Ne sois pas vulgaire. On parle de restructuration du capital du Bâtiment B. Le marché est instable. L’inflation sur le sentiment de jalousie est à 400 %. Sans une garde rapprochée — dont je serais le président exécutif —, ton ticket va se transformer en confetti. Je te propose l'option B : 15 % de la somme globale, et je m'occupe de filtrer les "cousins" qui vont débarquer. Lina recula d’un pas, ses talons heurtant sa porte. Elle entendit le miaulement de "Bernie", son chat borgne, derrière le bois écaillé. — Écoute-moi bien, Yacine. Tu parles de capital, mais pour l'instant, le seul truc qui se dévalue, c’est ta crédibilité. Je vais me la gérer en solo. — Le solo, Lina, c'est pour les gens qui ont le temps de mourir. Demain matin, tu auras la moitié de Marseille sur ton palier. Tu auras besoin d'un barrage. Et le barrage, c'est moi. Lina le regarda droit dans les yeux. — Le barrage, Yacine, c’est ma patience. Et elle vient de céder. Si tu ne retires pas ta main, je sors le ticket de la boîte de thon et je l’avale. Devant toi. Et on verra qui gérera mes actifs quand ils seront en train de mariner dans mes sucs gastriques. Yacine écarquilla les yeux. Dans le manuel du parfait racketteur, on ne prévoyait pas l'ingestion de titres au porteur. — Tu n'oserais pas. C'est du papier thermique, Lina. Tu vas t'empoisonner. — J’ai survécu à la cantine de l’école primaire des Myosotis pendant six ans. Mon estomac est un réacteur nucléaire. Tu veux parier ? Yacine retira lentement sa main. — Ok, ok. On se détend. Je te laisse la nuit pour consulter ton oracle ou ton chat borgne. Mais demain, les vautours ne seront pas aussi polis que moi. Lina claqua la porte et tourna les trois verrous. Elle s'appuya contre le bois, seule dans la pénombre. Bernie arriva en claudiquant, l’œil unique fixé sur la boîte de thon. — Tiens, dit Lina en ouvrant la conserve. C'est le repas le plus cher de l'histoire, Bernie. Profite. Soudain, son téléphone vibra. Des dizaines de messages. Des cousins canadiens sortis de nulle part, des propositions de rachat de l'OM, et des cabinets d'expertise proposant des yachts. Elle s'approcha de la fenêtre. En bas, un van de télé locale stationnait déjà. La cité n'était plus une prison, c'était un siège. On frappa à la porte. — Lina ? C'est moi, Momo. Ouvre ! J'ai apporté du champagne. Enfin, c'est du mousseux "Cuvée du Patron", mais j'ai mis une étiquette "Dom Pérignon" au feutre dessus. On a un problème tactique : y'a une équipe de Netflix en bas qui veut les droits de ta vie. Ils proposent Omar Sy pour jouer ton chat ! Lina ferma les yeux. — Quoi encore, Momo ? — Le syndic arrive ! Ils disent que comme tu es multimillionnaire, les charges impayées du bâtiment depuis 1998 sont ta responsabilité ! Lina regarda son ticket. — Momo, on va faire une descente. Tu vas dire au syndic que j'accepte de payer. Mais à une condition : je rachète l'ascenseur. Pas juste la réparation. Ça devient mon territoire souverain. Et si quelqu'un veut monter, il paye un droit de passage. On va transformer ce bâtiment en péage autoroutier, Momo. On va voir qui a vraiment faim ici. Momo la regarda avec dévotion. — Lina... C'est du pur capitalisme de quartier. C'est magnifique. Lina attrapa Bernie et le posa sur son épaule. — Pour Netflix, tu leur dis que le premier épisode est gratuit, mais que pour la suite, ils devront payer les droits d'auteur à chaque voisin qui a essayé de me gratter un billet aujourd'hui. On va les noyer sous la bureaucratie marseillaise. Elle ouvrit la porte. Sur le palier, les voisins s'arrêtèrent de crier. Lina sourit. — On descend, Momo. S'il marche. — Et s'il marche pas ? — On fera descendre tout le monde par les escaliers. En marche arrière. Et celui qui arrive en bas sans transpirer, je lui paye une brosse à dents électrique. Elle s'élança dans le couloir. L'ascension était terminée. La descente, elle, promettait d'être une avalanche de n'importe quoi, rythmée par les trahisons de palier et l'odeur persistante du bitume qui chauffe.

Thon à l'Huile et Placement Risqué

L’huile de tournesol premier prix coulait le long de mes doigts comme l’or noir d’un puits de pétrole en faillite. Je fixais cette boîte de thon entamée — marque « Éco-Plus », parce que le destin a un sens de l’ironie tarpin développé — comme si c’était le coffre-fort de la Banque de France. À l’intérieur, roulé en un petit cylindre serré, le ticket. Deux cent millions d’euros. Le PIB de la Micronésie macérait entre deux miettes de nageoire et un morceau de métal rouillé. C’était le camouflage ultime. Personne ne vole une boîte de thon ouverte qui pue la marée basse en plein mois d’août dans les Quartiers Nord. C’est la base de la cybersécurité version béton brut. Sauf que j’avais oublié un paramètre poilu, borgne et doté d’un estomac défiant les lois de la physique. — Pirate, dégage ! j’ai hurlé en voyant la griffe rétractable de mon chat s’approcher de la fortune mondiale. Le chat m’a regardé avec son œil unique, une bille de verre jaunâtre. Pour lui, ce bout de papier n’était qu’un assaisonnement fibreux pour son goûter. Il attendait l’erreur. Il attendait le krach boursier. *Toc. Toc. Toc.* Pas le petit toc-toc poli du facteur. Non. Le coup de poing sec qui annonce que la diplomatie est terminée. Mon cœur a fait un saut périlleux arrière. J’ai jeté un regard paranoïaque vers la boîte de thon, posée à côté d’une cafetière entartrée qui rendait l’âme depuis la finale de 98. — Lina ? C’est tata Zoubida du 4ème ! Ouvre, ma fille, j’ai le dos bloqué, c’est une catastrophe humanitaire ! Tata Zoubida. La femme qui a une sciatique foudroyante depuis vingt-cinq ans, mais qui court plus vite qu’Usain Bolt quand la boucherie fait une promo sur les merguez. Si elle était là, c’est que Momo l’épicier avait déjà balancé l’info. Ce traitre. Je l’imaginais déjà vendant des droits d’interview pour dix balles devant son rideau de fer. — Je dors, Tata ! j’ai crié, la voix trop aiguë. — On dort pas à 11h du matin, Lina ! Ouvre, je t’ai fait un gâteau ! Ça sent le brûlé jusqu’au 15ème, mais c’est le cœur qui compte ! Le gâteau. Dans la cité des Myosotis, c’est le cheval de Troie. On t’apporte une part de cake au yaourt qui pèse trois kilos et, en échange, on te demande une reconnaissance de dette sur trois générations. J’ai ouvert la porte, juste un entrebâillement, en gardant la chaîne. Zoubida était là, drapée dans une djellaba à fleurs qui aurait pu servir de parachute à un régiment. Elle tenait une assiette fumant noir. — Laisse-moi entrer, il fait un soleil à griller les neurones, a-t-elle râlé en poussant la porte avec une hanche que la science aurait dû étudier. Elle a débarqué dans mon salon comme une armée d'occupation, balayant la pièce d’un regard de commissaire-priseur. — Alors comme ça, on est la Reine du Bâtiment B ? On gagne le pactole et on prévient pas les anciens ? — Tata, c’est des rumeurs… Momo voit des millions partout… — Me raconte pas de salades, Lina. J’ai vu tes yeux. Ils brillent comme les phares d’un Audi Q7. Elle s’est assise sur mon canapé dont les ressorts ont poussé un cri d’agonie. — Tu sais, Lina… Ma jambe. Le chirurgien a dit : « Zoubida, il faut opérer en Suisse. » Mais ça coûte cher. Tarpin cher. Cinquante mille euros. Cinquante mille euros. Elle demandait ça comme un code Wi-Fi. — À ce prix-là, ils te robotisent, Tata ? Tu vas devenir Robocop version couscoussière ? — Sois pas insolente ! Et regarde-moi ce chat, il est à moitié décomposé ! Qu’est-ce que c’est que cette odeur ? On dirait qu’un thon a rendu l’âme trois fois de suite. Elle s’est levée vers le plan de travail. Mon sang s’est glacé. — C’est pour Pirate ! Touche pas, c’est périmé ! — Mais je vais te jeter ça, moi ! T’as deux cents briques, achète-lui des croquettes au saumon sauvage ! — TATA, STOP ! C’est… c’est un thon de collection ! j’ai improvisé, le cerveau en surchauffe. Un thon albinos. Très rare. Si on le mélange à l’air trop vite, il devient toxique. Zoubida m’a regardé comme si j’avais perdu mes fusibles. — T’es fada. L’argent t’a grillé les neurones. Bon, je dis quoi au chirurgien suisse ? — Dis-lui que le virement est bloqué à cause du taux de change entre le franc suisse et le thon albinos. Je l’ai poussée doucement vers la sortie. Le couloir du 12ème ressemblait désormais à une salle d’attente de gestion de fortune version Mad Max. On entendait des rires forcés et le bruit de gens qui se recoiffent avant de demander un prêt à taux zéro. — Je reviendrai demain pour le gâteau ! a crié Zoubida. Mange-le, c’est plein de fer ! Je suis retournée dans la cuisine. Mes mains tremblaient. J'ai extrait le ticket de l'huile, l’ai glissé dans un sachet Ziploc, puis j’ai fourré le tout au fond d’une boîte de haricots verts géante. Personne ne touche aux légumes ici. C’est trop suspect. Soudain, un bruit de perceuse a retenti contre ma serrure. Un petit œil d’acier a percé le bois. — Lina ? C’est Kev-Rayane ! Ouvre, j’ai un business model disruptif pour livrer des chichis par drone ! Si tu signes, je t’offre 5 % de parts de fondateur ! Le gamin glissait un chichi bien gras par le trou. L’odeur de friture a instantanément déclaré la guerre à celle du thon. C’était fini. L’anonymat était mort. J’étais l’otage la plus riche du monde, coincée dans une tour sans ascenseur avec un chat borgne pour seul garde du corps. — On s'arrache, Pirate. J’ai fourré la boîte de haricots et le chat dans mon sac à dos Decathlon. J'ai enfilé ma capuche. J'ai ouvert la porte d’un coup, faisant reculer Kev-Rayane et son prospectus. — Écartez-vous ! j'ai hurlé. Je vais à la banque ! Le premier qui m'approche, je déclare un défaut de paiement généralisé ! J’ai dévalé les escaliers. Au 11ème, j'ai évité Yanis et son projet de kit déco pour scooter. Au 10ème, j'ai sauté par-dessus Monsieur Garcia et son devis pour une hanche en titane. Au 5ème, j'ai croisé Bakari, le grand frère, qui m'a proposé une « protection rapprochée » contre 15 % de commission. — On fait un board meeting demain, Bakari ! j’ai lancé sans ralentir. Je suis arrivée au rez-de-chaussée, les poumons en feu, le dos trempé d’huile de tournesol qui fuyait du sac. Les guetteurs m’ont regardée passer comme si j'étais un coffre-fort avec des jambes. J’ai sauté dans le bus 35 juste au moment où les portes se refermaient. Le chauffeur a reniflé l’air, suspicieux. — Oh mademoiselle, vous transportez une cargaison de thon rouge ? C’est interdit, les produits périssables. — C’est pas périssable, monsieur. C’est un placement à long terme. Je me suis assise au fond. Pirate s'agitait dans le sac, rendant mon odeur de marée encore plus agressive. En face de moi, un type en costume trois-pièces lisait *Les Échos*. Il a froncé le nez avec un mépris souverain, décalant son journal pour s'isoler de ma précarité apparente. Je lui ai adressé mon plus beau sourire de millionnaire clandestine. S’il savait que mon sac à dos puant pouvait racheter sa banque, sa boîte et probablement ses trois prochaines réincarnations, il m'aurait sûrement offert son siège et son journal. Mais pour l’instant, j’étais juste une fille des quartiers qui sentait le poisson. Et c’était exactement ma meilleure assurance-vie. La Reine du Bâtiment B était en route pour la ville. Et Marseille n’était pas prête pour le tsunami.

Momo l'Asset Manager

Le soleil de dix heures tapantes ne se contentait pas de briller ; il boxait le béton des Myosotis avec une hargne de poids lourd en fin de carrière. Dans le hall du bâtiment B, l'air avait la consistance d'une soupe de gasoil tiède. Au milieu de ce cloaque architectural, Momo « Le Manager » s’était improvisé un bureau de trader de Wall Street version Lidl. Il trônait derrière une table de camping bancale, armé d’un stylo quatre couleurs qui ne marchait que sur le vert et d’un smartphone dont l'écran brisé offrait une constellation plus complexe que la carte du ciel de la NASA. Lina descendit les marches, chaque palier pesant comme une année de prison supplémentaire. Dans sa poche, le ticket de l’EuroMillions, protégé par une boîte de thon à l’huile vide et soigneusement rincée, lui brûlait la cuisse. Deux cents millions d'euros. Le prix de deux Airbus, ou d'environ un milliard de grecs-frites sans boisson. — « Halte-là ! » rugit Momo en la voyant poindre au rez-de-chaussée. « Stop ! On n’entre pas dans la zone de haute finance sans un pass sanitaire et un business plan validé par la direction. » Lina s’arrêta, les yeux injectés de sang. Elle n’avait pas dormi, passant la nuit à subir le jugement de l'œil unique de Bernanke, son chat borgne, qui semblait déjà calculer sa part de dividendes en pâté de foie. — « Momo, déquille de là. Je vais acheter une tradition, pas des actions chez Thalès. J’ai plus de pain, plus de lait, et j’ai l’impression que si je reste dix minutes de plus là-haut, les murs vont finir par me demander un prêt à taux zéro. » Momo se leva avec une dignité de ministre du Budget. Il ajusta son maillot de l’OM millésimé 93 — un peu serré au niveau du bide — et croisa les bras. — « Lina, ma pépite, mon action prioritaire à dividende variable ! Tu n’es plus une simple habitante des Myosotis. Tu es une licorne ! Et une licorne ne descend pas acheter une baguette sans une stratégie de sortie. Regarde dehors. » À travers la baie vitrée, dont le verre rayé ressemblait à une œuvre d'art contemporain, une file d’attente s’était formée. Ce n’était pas la queue pour le bus 32, mais l’armée des ombres, les opportunistes du bitume et les entrepreneurs de la dèche. Momo avait déjà installé un péage : « Frais de dossier : 5 euros pour dire bonjour, 50 euros pour présenter un projet ». Il appelait ça le « Lina-Ventures ». — « Mahmoud, présente ton deck à la PDG », ordonna Momo. Tonton Mahmoud s’avança, tenant un ticket de caisse de chez Dia sur lequel il avait gribouillé des schémas au marqueur. — « Lina, ma nièce préférée... J’ai une opportunité. Le "Tacos Spatial". Un food-truck avec un moteur de T-Max boosté pour livrer les quartiers nord en moins de trois minutes. Si on est en retard, on offre une canette d'Oasis. C'est du Quick-Commerce de Zone. Il nous faut juste 400 000 euros pour la sauce algérienne premium. » — « 400 000 euros pour de la sauce ? » explosa Lina. — « C’est de l’Asset Management ! » répliqua Momo. « On diversifie le portefeuille. Tiens, suivant ! » Kévin, le petit guetteur du 3ème, s’incrusta avec une sacoche Gucci plus grosse que son torse. — « Wesh Lina ! Moi je fais de la trap financière. Mon nom de scène c’est "L’Héritier de l’EBITDA". Le refrain, c’est : "J’encaisse le cash, je liquide la boîte, ton actionnaire est à la ramasse". » Lina massa ses tempes, mais son calvaire ne faisait que commencer. La descente vers la sortie se transforma en un véritable parcours du combattant. À chaque étage, une nouvelle délégation de la misère inventive l'attendait. Au 4ème, Mme Benichou tentait de lui vendre ses bricks à l'œuf sous l'appellation « Pastillas de Private Equity ». Au 6ème, une bande de gamins exigeait la construction du « Lina-Dôme », un stade avec écran 4K pour diffuser leurs stories Instagram. Coincé entre deux poussettes et un projet d'élevage de crevettes de bouche d'incendie, un homme en costume trois-pièces transpirait à grosses gouttes. C’était Jean-Eudes, l'émissaire de la Française des Jeux. Totalement terrifié, il tentait désespérément de faire signer des décharges de responsabilité à chaque voisin qui l'approchait. — « Monsieur, s'il vous plaît, signez ici pour attester que je n'ai pas promis de racheter vos dettes de jeu ! » bégayait-il en tendant un stylo plume à un type qui voulait transformer les caves en mine de Bitcoins alimentée par des vélos d'appartement. — « Momo, sors-moi de là ! » cria Lina. — « Trop dangereux ! » trancha Momo. « T’es comme le cours du Bitcoin, si tu sors sans protection, tu subis une correction sévère. Le quartier est en ébullition. On dit que même le curé révise son catéchisme financier pour te demander une toiture en platine. » Soudain, un drone bourdonnant comme un frelon sous stéroïdes vint cogner contre la vitre du hall. Un message y était scotché : « Voulez-vous épouser mon fils ? Il est ingénieur en kebabologie ». C'était le signal. L'extraction devenait vitale. — « Prête pour l'extraction ? » demanda Jean-Eudes, serrant sa mallette contre lui comme un bouclier. — « Seulement si on emmène le chat », répondit Lina. Ils s'engouffrèrent dans une berline noire aux vitres teintées qui attendait dans la ruelle arrière, entre une épave de Clio et une montagne de palettes. Derrière eux, un hurlement de joie monta des Myosotis. Momo venait sans doute de vendre la première option d'achat sur un appartement qui n'existait pas encore. Une heure plus tard, Lina était allongée sur un lit King Size dans un hôtel de la Corniche. Le silence était assourdissant. Pas de cris, pas de T-Max. Elle ouvrit son sac Decathlon, sortit la boîte de thon et contempla le ticket froissé. — « Tu vois Bernanke, » dit-elle au chat qui explorait les tapis persans. « On est sortis du bocal. On est riches. » Bernanke la regarda de son unique œil vert, calculant froidement si ce nouveau statut lui permettrait d'exiger du saumon sauvage à chaque repas. Le téléphone de Lina vibra. Un énième message de Momo : *« Lina, urgence. La voisine du 6ème dit qu'elle est ta tante par alliance. Elle veut que tu rembourses son crédit Sofinco. J'ai dit qu'on rachetait Sofinco demain matin. T'es d'accord ? Réponds vite, j’ai une OPA sur la boulangerie en cours. »* Lina laissa tomber l'appareil. On pouvait sortir de la cité avec deux cents millions, mais on ne sortait jamais la cité de son carnet d'adresses. La fortune était un sport de combat, et le premier round venait à peine de s'achever dans un parfum de friture et de gloire absurde. Dehors, sur le trottoir d'en face, deux types en survêtement observaient l'entrée monumentale de l'hôtel. — « C'est là qu'elle est, la petite ? Avec le sac Decathlon ? » — « Ouais. Appelle les cousins du Panier. On va lui faire une proposition qu'elle pourra pas refuser. » — « Un business plan ? » — « Non. Une invitation à partager. C'est ça, la solidarité marseillaise. » Leur rire se perdit dans le hurlement du Mistral, tandis que sur le balcon du 12ème étage des Myosotis, une boîte de thon vide tombait dans le vide, dernier vestige d'une vie qui n'existait déjà plus.

Le Syndrome du Caviar Tiède

L’appartement de Lina sentait la solitude, la poussière millénaire et, depuis dix minutes, une effluve d'opportunisme gras transmise par la sueur de Momo « Le Manager ». Momo s'était autoproclamé garde du corps, conseiller financier et agent de liaison, le tout sans qu’elle ait eu le temps de dire « fada ». Il était assis sur un tabouret en plastique qui criait de douleur sous ses cent kilos d'ambition, tripotant frénétiquement une gourmette en or dont la couleur virait au vert-de-gris tout en mâchant nerveusement des croûtes de pain de mie Eco+. Lina, elle, fixait la boîte de thon à l’huile posée sur la table en formica. À l’intérieur, coincé entre deux résidus de nageoires et un bain d’huile rance, le ticket de l’EuroMillions. Deux cents millions d’euros. Le prix d'un porte-avions nucléaire niché dans une conserve de supermarché. — Tu te rends compte, Lina ? murmurait Momo, avec une calculette dans chaque pupille. On n’est plus dans le traitement social de la pauvreté, là. On est dans l’exploration spatiale. On a de quoi racheter la lune et y construire un HLM avec vue sur la Terre. Mais pour l’instant, on meurt de faim. Et la faim, c’est pas bon pour la lucidité stratégique. Lina ne répondit pas. Elle avait le ventre qui jouait la cinquième symphonie de Beethoven avec des percussions de crampes d’estomac. Le dernier truc qu’elle avait mangé, c’était un paquet de chips périmé depuis le premier mandat de Chirac. — Je vais commander, finit-elle par lâcher d'une voix blanche. — Quoi ? Un kebab de chez "Chez Kader" ? Il va te mettre de la sauce samouraï coupée au liquide vaisselle ! Tu es la Reine du Bâtiment B, bordel ! Il te faut du standing ! Du prestige ! Du truc qu’on prononce avec l’accent pointu ! Lina sortit son vieux smartphone dont l'écran était tellement fissuré qu'on aurait dit une carte routière de l'enfer. Elle ouvrit l'application "Prestige & Volupté", une plateforme de livraison tellement sélecte qu'en temps normal, l'algorithme refusait même d'afficher les menus si ton code postal commençait par 13. Mais là, Lina entra son numéro de carte. Une carte qui, techniquement, était encore dans le rouge de 42 euros, mais elle allait faire chauffer le découvert comme un pneu de T-Max sur le bitume. — On prend quoi ? demanda-t-elle, le doigt hésitant sur l’écran. — Prends le caviar ! s’enthousiasma Momo, en essayant de cacher une boîte de thon vide dans sa chaussette par pur réflexe de survie. Le Beluga. Celui qui coûte le prix d'une rampe de lancement pour Mars par cuillère. Et du champagne, le truc qui bulle tellement fort que ça te décape les amygdales ! Lina cliqua. Panier : 1 450 euros. Frais de livraison : 12 euros (une insulte, vu la zone). Elle valida. Trente minutes plus tard, le téléphone vibra. Une voix grésillante, nasillarde, émergea du haut-parleur. C'était Dylan, le livreur. — Allô ? Ouais, c’est "Prestige & Volupté". Je suis en bas de ta tour de la mort, là. Les Myosotis ? Le bâtiment B ? Votre ascenseur, il est en mode "décoration vintage" ou il marche vraiment pas ? — Il est en grève solidaire depuis 1998, intervit Momo en se penchant vers le micro. Monte, minot ! C’est bon pour le cardio ! Un silence de mort monta du combiné. Puis, le calvaire de Dylan commença, retransmis en direct comme une épopée homérique. — Étage 4 : les petits me rackettent mes lacets. Étage 6 : le chien-loup sous crack essaie de bouffer mon sac isotherme. Étage 8 : je récite le Notre-Père en verlan parce que je vois plus la lumière… Enfin, un coup de poing mou percuta la porte. Dylan était là, livide, trempé de sueur, les cheveux collés au front comme des algues après la marée. Il s’écroula sur le paillasson. — Le… le… caviar… balbutia-t-il. Il est… encore froid. Je crois. Momo s’empara du sac avec la délicatesse d’un vautour tandis que Lina tendait une liasse de 500 euros de pourboire à Dylan. Le livreur les embrassa en pleurant, jurant qu'il allait démissionner pour s'acheter un canapé et ne plus jamais se lever. Momo, lui, ouvrit la boîte de caviar avec un couteau à beurre écaillé et étala les billes noires sur un reste de pain de mie Eco+. — Goûte-moi ça, Lina. C’est le goût de la victoire. Lina prit une bouchée. Le luxe absolu du Beluga se mélangeait au goût de carton-pâte du pain premier prix. C’était spécial. Ils trinquèrent au champagne tiède dans des tasses "I Love Marseille". Soudain, la porte, qui n’était fermée que par un loquet de fortune, vola en éclats. Trois hommes en survêtement de luxe firent irruption. À leur tête, Karim, un "cadre" local du quartier. Ses yeux se posèrent sur le festin absurde, puis sur la boîte de thon. — On fait la fête sans la famille ? lança Karim d'une voix doucereuse. C’est quoi le secret ? On a trouvé la lampe d’Aladdin ? Il plongea deux doigts huileux dans la boîte de thon et en sortit le ticket, désormais noir de caviar, froissé et dégoulinant de graisse. — Un ticket de loto ? Tu nous fais tout ce cinéma pour un bout de papier ? — Touche pas à ça, Karim, souffla Lina, le regard d’acier. Karim inspecta le papier. Son visage changea de couleur. Le mépris fit place à une illumination terrifiante. — Oh… Oh merde. Les gars… C’est pas un ticket, c’est le rachat de l’OM. On fait 50-50 ou je le bouffe, je vous jure ! — Tu vas rien bouffer du tout, trancha Lina. Si tu sors d'ici avec, je crie par la fenêtre. Dans deux minutes, toute la cité sera dans ton salon pour te demander sa part. Tu seras une cible mouvante, Karim. Une cible riche, mais morte. Le silence fut brisé par un nouveau vacarme dans le couloir. *Boum. Boum. Boum.* Tata Zohra venait d'arriver, suivie d'une dizaine de voisins alertés par la radio-cité. — Lina ! Ma chérie ! On m'a dit que tu cherchais un chauffeur de limousine ! J'ai mon cousin qui est libre ! Le chaos s’installa. Dans la bousculade, le ticket glissa des doigts de Karim et retomba, dans une parabole parfaite, au fond de la coupelle de caviar tiède. Plouf. — MAIS C’EST PAS VRAI ! hurla Dylan. MON POURBOIRE SE NOIE DANS L'ESTURGEON ! Lina reprit le contrôle dans un cri qui fit taire même Tata Zohra. — Tout le monde se calme ! Karim, Dylan, on bouge. Momo, barricade la porte ! Elle s'empara du ticket noir et huileux et le glissa entre deux pages d'un vieux catalogue de promos Auchan, l'endroit le plus sûr du monde. — On sort par l'escalier de service. Dylan, prends ton sac de livraison, on cache le trésor dedans. La descente fut une épreuve de force. Au 10ème, ils durent soudoyer Ti-Punch, un guetteur de douze ans, avec la promesse d'une PlayStation en or massif. Au 6ème, Mme Benichou exigea un salon de manucure sur la Canebière pour les laisser passer. Arrivés en bas, le T-Max de Dylan les attendait. Lina s'agrippa, Karim s'installa sur le porte-bagages, le sac Deliveroo serré contre son foie. Le trajet fut une course-poursuite contre la paranoïa. Ils traversèrent la Joliette, passant du gris des Myosotis au bleu de la mer, avant que le scooter ne rende l'âme dans un dernier soupir de fumée bleue juste devant les terrasses chics du Vieux-Port. Lina termina la route à pied, escortée par ses deux acolytes hagards, jusqu'au sanctuaire de la Française des Jeux. Devant le vigile, elle ne baissa pas les yeux. Elle ouvrit son sac, en sortit la boîte de thon vide et le catalogue Auchan imbibé de gras. — C’est pas une livraison, chef. C’est un dépôt de bilan de ma pauvreté. Dix minutes plus tard, dans un bureau feutré sentant l'argent propre, Monsieur de Saint-Hubert, directeur des relations Grands Gagnants, fixait le ticket noirci avec une fascination mêlée d'horreur. — Nous acceptons tous les supports, Mademoiselle… même huileux. Mais le caviar se mange froid, c’est la règle. Lina s’installa dans le fauteuil en cuir, croisant les bras avec une autorité nouvelle. — Les règles, Monsieur, c'est pour les gens qui n'ont pas deux cents briques. À partir d'aujourd'hui, dans mon monde, le caviar se mange comme je le décide. Même si je veux le faire frire comme des chichis au bord de la plage. Karim et Dylan éclatèrent d'un rire nerveux qui fit trembler les murs de la forteresse financière. La Reine du Bâtiment B venait de prendre ses fonctions, et Marseille n’était définitivement pas prête pour la suite.

La Sciatique Diplomatique

L’air dans la cage d’escalier des Myosotis avait la consistance d’une soupe de béton tiède, parfumée au graillon de la veille et au désodorisant « Brise de Mer » qui sentait surtout la marée basse. J’étais au neuvième étage. Dans cet immeuble, chaque palier était un poste-frontière, une principauté avec ses taxes douanières, ses visas et ses milices en survêtement peau de pêche. Dans mon sac Decathlon, calée entre une brosse à dents à deux euros et une culotte de rechange, la boîte de thon à l’huile la plus chère de l’histoire de l’humanité. Deux cents millions d’euros. Le PIB d’un petit pays d’Afrique de l’Ouest compressé sur un bout de papier thermique qui menaçait de s’effacer sous ma sueur. Arrivée sur le palier du huitième, le convoi s’arrêta net. Collision imminente avec la réalité géopolitique du bâtiment B. Madame Benzemar était étalée de tout son long sur les marches, bouchant l’unique issue avec la précision chirurgicale d’un porte-conteneurs dans le canal de Suez. Elle portait sa djellaba de combat et poussait des gémissements de tragédie grecque. — Aïe, aïe, aïe… Mes reins… Lina ! Viens voir la pauvre veuve que je suis, je crois que mon âme se désolidarise de mon bassin ! Dans ma tête, mon conseiller bancaire imaginaire hurlait : *« OPA hostile sur tes liquidités ! Fuis par les toits ! »* Mais aux Myosotis, on ne double pas Madame Benzemar. C’est mathématiquement impossible. — Madame Benzemar, pourquoi vous tentez l’Everest à votre âge ? L’ascenseur est en panne depuis le coup de boule de Zidane. Elle tourna vers moi un regard de biche agonisante mâtiné d’expertise comptable. — L’Everest ? Je descendais juste porter du couscous et là… Crac ! Le grand séisme. La faille de San Andreas dans mes lombaires. C’est une sciatique diplomatique, ma fille. Elle ne guérira que par un miracle… ou un investissement massif dans les infrastructures de mon bien-être. La rumeur, ici, ne passait pas par la fibre, mais par télépathie. Le ticket de Momo ? Même les cafards devaient être en train de monter un dossier de surendettement. — Je vais appeler les pompiers, dis-je en sortant mon téléphone fissuré. — Les pompiers ? Pour qu’ils me jettent aux urgences de la Timone ? Non merci. Ce qu’il me faut, c’est de la haute finance médicale. J’ai vu un reportage sur l’île Maurice. Les massages avec des pierres volcaniques, Lina… Mes disques intervertébraux demandent l’exil fiscal. Ils demandent Maurice. Je serrai mon sac contre ma poitrine. Le thon semblait peser une tonne. — Madame Benzemar, je suis pressée. J’ai un rendez-vous pour un stage chez Decathlon. — Un stage ? À d’autres ! On sait tout ! Le ticket de Momo ! Tu as plus de zéros sur ton compte que de trous dans la façade ! Et tu vas laisser ta voisine mourir sur du carrelage froid ? C’est ça, ta gestion de patrimoine ? Ton éthique de dividende ? La porte du 8ème A s’ouvrit sur Kevin, dit « Kéké le Drone ». — Oh Lina ! Tu vas nous refaire la cage d’escalier en marbre de Carrare ? Sponsorise mon équipe, on s’appellerait les « Lina’s Golden Boys ». — Kéké, dégage ! Et vous, Madame Benzemar, je ne vous dois rien. Le sel de 2012, je l’ai rendu avec les intérêts ! Elle s’agrippa à ma cheville. Une poigne de fer. — Je suis une barricade humaine. Le barrage de l'inflation. Tant que je n’ai pas mon forfait « Détente et Cocotiers », je crie à l’agression. Ça vaut une émeute sur le parking. L'escalier devenait un tribunal. Au-dessus, la mère de Kéké. En dessous, les « Cousins » Diaby. La rumeur pulsait comme une basse de techno : « 200 millions… Lina… Maurice… » — D’accord ! cédai-je. Je vous la paye, votre cure. Avec l'ombrelle de bourgeois dans la noix de coco. Mais vous me laissez passer. Maintenant. Elle se releva d’un bond, souple comme une gymnaste olympique. Elle épousseta sa djellaba et me fit un clin d’œil de fusion-acquisition. — Tu vois ? Le dialogue social, y’a que ça de vrai. Mais je veux la vue sur le lagon. Si je vois un parking, je te fais une scène devant le distributeur de billets qui va faire trembler tout le département. Je dévalais les marches. Plus que sept paliers. Sept embuscades. Au septième, un silence de mort. Trop calme. Je vis le fil de pêche tendu en travers. — Un péage, Lina. Juste un petit péage pour la sécurité routière, fit une voix rocailleuse. Les frères Messaoud. Akim et Sofiane. Akim tenait un carnet à spirales, celui des suppléments merguez. — Lina, ma perle. On sent que le bâtiment B va enfin siéger au CAC 40. Il te faut une structure. Une « Messaoud Asset Management ». — On te propose un package sécurité, ajouta Sofiane, les bras croisés comme un frigo américain. Escorte premium et option « nettoyage de passif ». On prend juste 15 % de frais de gestion. C’est du Love Money. — Le Love Money, c’est quand on aime mon argent, Akim. Pousse-toi. — Tu comprends pas. En bas, c’est le débarquement de Normandie. Le petit Yanis a déjà appelé un cousin chez Lamborghini. La voisine du 4ème a commandé un catalogue de cuisines en marbre. Tu es la Banque Centrale des Myosotis, Lina. Et une banque ne sort pas sans ses convoyeurs. — AAAAAH ! MON DOS ! hurla Madame Benzemar depuis l'étage du dessus. — Tu entends ? murmura Akim. C’est le premier audit. La Sciatique Diplomatique. Si tu ne nous prends pas, elle va ameuter tout le bâtiment et tu finiras par distribuer tes millions comme des prospectus pour une voyante africaine. Je pris une inspiration. L’air sentait le béton chaud et la friture rance. C’était l’odeur de ma vie de galère, et elle me donnait une force nouvelle. — Vous voulez être mes managers ? Prouvez votre valeur. Dégagez-moi le passage. Faites taire la diva du rhumatisme. Ils s'échangèrent un regard. L'appât du gain gagna. On descendit au onzième. Akim s’interposa avec une onctuosité de vendeur de voitures d'occasion. — Madame Benzemar, nous représentons les intérêts de Mademoiselle Lina. Nous évaluons les dossiers de subvention. Votre colonne vertébrale est en haut de la pile. Mais pour valider le virement, la patiente doit circuler. — Donnez-moi juste de quoi prendre l'avion, râla-t-elle. En classe affaire. L'air pressurisé de la classe éco, c'est du poison pour mes vertèbres. — Madame Benzemar, dis-je en m'accroupissant, j'ai le numéro de votre fils à l'urbanisme. Celui qui vous a dit de simuler pour un relogement. Si je ne passe pas, je l'appelle pour lui dire que vous faites du breakdance. La sciatique s'évapora comme la rosée sur le Vieux-Port. Elle se redressa d'un coup. — Tu es devenue une patronne sans cœur, Lina. On continua l'infiltration. Au rez-de-chaussée, Momo l'épicier organisait une conférence de presse sous un parasol. « Entretien exclusif : 10 euros ». — On passe par les caves, décida Akim. On quitta le béton pour l'humidité métallique. À la sortie, une petite ombre : Yanis, le guetteur. — Momo m'a payé 5 balles pour surveiller la porte. Mais avec tes 200 millions, mon taux horaire est à réviser. — Combien ? — Je veux pas d'argent. Je veux que tu fasses réparer l'ascenseur. Le vrai. Celui de 1998. Ma grand-mère ne peut plus descendre voir ses copines. — C'est promis, Yanis. Il sera plaqué or. On fila vers le bus 35. Madame Benzemar nous y attendait déjà, allongée sur le banc de l'arrêt, une bouteille d'Oasis à la main. — Le tunnel… Je vois la lumière… Momo nous rejoignant, sortit son carnet. — Préjudice corporel lié à l'inflation ? Option buffet à volonté ? On arrondit à 50 patates payables au premier selfie. Levez-vous, le bus arrive. Le bus 35 arriva dans un nuage de fumée noire. On monta. Akim vérifiait les sièges. — Secteur sécurisé. Sauf l'odeur de kebab au fond. Possible attaque chimique. — Tu réalises, Lina ? jubilait Momo. On entre dans le virtuel. On va voir Monsieur de Saint-Sulpice. La Banque de France. Un silence de cathédrale à commission. Un vigile nous barra la route. — Surendettement ? La sortie de secours est par là. — Écoute-moi bien, mon gari, tonna Momo. On est le directoire. La demoiselle ici présente est la Reine du Bâtiment B. Appelle le Grand Manitou. Le vigile fixa ma boîte de thon. — Ouvrez la boîte. — Jamais ! cria Akim. C’est le Graal ! Monsieur de Saint-Sulpice, Directeur des flux, nous reçut dans son bureau Louis XV. Je posai la boîte de thon sur l'acajou. L'huile commença à tacher un dossier d'investissement. — Une performance artistique ? demanda-t-il. Momo sortit un ouvre-boîte. *Crac-shhh.* L’odeur du port de Marseille envahit la pièce. Je plongeai mes doigts dans l'huile et sortis le ticket thermique. Saint-Sulpice mit ses lunettes. Il devint livide. — C’est… c’est… — C’est deux cents briques, Monsieur de la Saint-Saucisse, trancha Momo. On veut savoir si vous avez assez de coffres ou si on va à la Caisse d’Épargne. Ils offrent un set de couteaux à l’ouverture. — Mademoiselle Lina… Un café ? Brigitte ! Annulez le Prince de Dubaï ! Apportez la porcelaine d’État ! Il parla d’immobilier à Singapour. Momo parla de l’ascenseur des Myosotis. — Et ma commission ? On part sur quoi ? Un petit 5 % de Love Money ? On ressortit deux heures plus tard. Le monde n'était plus une jungle, mais un buffet à volonté. — On rentre aux Myosotis, décréta Momo. On ne fuit pas avec 200 millions. On revient pour changer les règles du jeu. Dans le bus du retour, il se tourna vers moi. — Au fait, Lina. Pour le thon et le temps perdu, ta dette passe à 2,50 €. Je te fais une fleur sur les centimes. Je ris. Un rire nerveux qui s'envola par la fenêtre ouverte. Par la vitre, je vis le bâtiment B approcher. En bas de la tour, le petit Yanis tenait déjà une clé à molette devant les portes closes de l'ascenseur, un panneau « Travaux de la Reine » gribouillé au marqueur sur un carton de pizza.

Lina Football Club

Le soleil tapait sur la dalle des Myosotis avec l'insistance d'un huissier de justice un lundi matin. À l'intérieur du douzième étage, l'air était si épais qu'on aurait pu le découper en tranches pour le servir en entrée. Lina, les doigts crispés sur une boîte de thon « Petit Navire » qui contenait plus de PIB que le Portugal, fixait sa porte d'entrée comme si elle attendait l'Apocalypse. Elle ne s'était pas trompée : on ne frappait pas, on percutait. C’était un rythme de percussionniste sous ecstasy, le code d’une jeunesse entrepreneuriale qui venait de découvrir le concept de levée de fonds entre deux clips de Jul. Lina soupira, rangea la boîte de thon — devenue sa relique sacrée, son totem de survie — derrière une pile de haricots verts, et ouvrit. En face d’elle, le comité de direction de la future économie mondiale : Rayane, 19 ans, vêtu d'un ensemble Real Madrid si blanc qu'il servait de phare côtier ; Bakary, un colosse capable de soulever un T-Max d’une main mais terrorisé par les araignées ; et Momo, l’épicier de l’immeuble, qui portait une veste de costume trois tailles trop grande par-dessus un maillot de l'OM. — Lina ! Ma star ! La Warren Buffett du Bâtiment B ! hurla Momo en s'engouffrant dans le salon avec une mallette de perceuse qui débordait de formulaires Cerfa et de prospectus de yachts d'occasion. — Recule d’un pas, Momo. Sinon je te fais une fusion-acquisition entre ma chaussure et tes amygdales, trancha Lina d’une voix de lame de rasoir. — On a un business plan, Lina ! s'exclama Rayane en étalant un carton de pizza gras sur la table basse en Formica. Un Leubé-O. On rachete l'OM. Toi tu mets les 200 millions, et nous, on gère l’aspect opérationnel, le scouting et la sécurité périmétrique. Lina s'appuya contre l'évier, croisant les bras sur son hoodie Decathlon élimé. Jackpot, son chat borgne, observait la scène depuis le sommet du frigo avec le mépris souverain d'un animal ayant survécu à trois contrôles fiscaux. — Vous voulez racheter l’OM pour en faire quoi ? Une antenne de l'épicerie ? — Mieux ! intervint Bakary avec une gravité de banquier d'affaires. On construit la « Lina Arena » sur la dalle du parking. Toit rétractable en plexiglas blindé, pour pas que les voisins du 15ème balancent des restes de couscous sur les joueurs quand ils perdent. C’est la « User Experience », Lina. On optimise les actifs dormants. Momo sortit un schéma dessiné au feutre indélébile qui ressemblait vaguement à un vaisseau spatial écrasé entre deux bennes à ordures. — Écoute la vision, Lina. On crée une holding aux îles Caïman ou à Carry-le-Rouet, selon les bouchons sur l'A7. On engage Mbappé direct. Je lui ai déjà envoyé un DM : « Frérot, viens aux Myosotis, on a les meilleurs chichis de la Méditerranée ». Il a pas encore répondu, mais c’est tactique. On va floquer les maillots en fil d’or avec ton nom : « LINA BÄT B ». On va disrupter le marché de la contrefaçon. Pourquoi acheter du faux Adidas quand tu peux acheter du vrai Lina ? Lina frotta ses tempes. L’ironie de la situation était plus lourde que la chaleur de plomb qui régnait dans la pièce. Elle possédait de quoi s'acheter une île privée, mais elle était là, coincée avec trois guetteurs reconvertis en analystes financiers. — Et l'énergie du stade, Momo ? Tu la sors d'où ? — C'est là que le génie intervient ! Rayane se rapprocha, son haleine sentant le Red Bull et l'espoir. On fait de la RSE. On met des dynamos sur les roues arrière des T-Max. Les petits font des roues toute la journée sur le parking, non ? On récupère tout. C’est le « Wheelie-Power ». Écologique, local, organique. Ton agent de change va pleurer tellement c’est beau. Un cri strident déchira soudain l'air depuis le palier, suivi d'un martèlement frénétique sur la porte. — LINA ! JE SAIS QUE TU AS LE TICKET ! MA SCIATIQUE ME TUE, IL ME FAUT UNE CLINIQUE PRIVÉE EN SUISSE AVEC VUE SUR LE LAC ! LINA, OUVRE ! — C'est Madame Benichou, souffla Bakary en collant son oreille au bois. Elle a dû sentir l'odeur du capitalisme. — Tu vois, Lina ? insista Momo. C’est la jungle dehors. Si tu es la propriétaire de l’OM, les gens te respectent. Ils ne te demandent pas de l'argent pour une sciatique, ils te demandent un autographe. C'est de l'ingénierie sociale préventive. Momo sortit son dernier atout : un contrat maculé de sauce samouraï. — J'ai une option avec une chaîne de streaming ouzbèke, « Ouzbek-Goal-Passion ». C'est un marché de niche, 30 millions de spectateurs qui veulent voir du foot marseillais dans une cité. On va devenir cultes à Tachkent, Lina ! On va vendre des tapis de soie avec ta tête dessus ! — Sortez, murmura Lina. — Quoi ? — SORTEZ ! hurla-t-elle en brandissant sa spatule en bois. Reprenez votre poney imaginaire, votre fil d'or et vos Ouzbèkes. Si je vois un seul T-Max faire une roue arrière sous ma fenêtre pour me montrer son potentiel énergétique, je donne tout à la SPA ! Ils battirent en retraite, plus fiers que s'ils venaient de signer chez Goldman Sachs. Lina resta seule, le silence ne revenant que pour être aussitôt brisé par un vacarme extérieur : le bruit métallique des petits qui commençaient déjà à décharger du gazon synthétique volé sur le parking. Elle s'assit par terre, le dos contre son frigo, et reprit sa boîte de thon. Elle la caressa comme un chapelet. 200 millions d'euros. Le prix d'une liberté qui ressemblait de plus en plus à une cage dorée avec un toit en plexiglas. Soudain, son téléphone vibra. Un numéro suisse. Elle décrocha. — Allô ? — Mademoiselle Lina ? Ici la direction de la gestion privée, répondit une voix d'automate feutré, si lisse qu'elle semblait lubrifiée à l'huile de silicone. Nous avons reçu vos instructions pour le virement de... disons, de courtoisie. Êtes-vous certaine pour les 400 kilos de fil d'or ? Nos analystes s'interrogent sur la volatilité de cet actif dans votre zone géographique. Lina regarda par la fenêtre. En bas, Momo essayait de faire monter un poney miteux dans une camionnette tandis que le bruit des marteaux-piqueurs entamait la dalle pour poser les fondations du futur « Lina-Dome ». — Monsieur le banquier, dit-elle alors qu'un vrombissement de T-Max saturait l'espace sonore derrière elle, vous n'avez aucune idée de la volatilité de ma zone géographique. Ici, l'espoir est une monnaie plus dangereuse que le Bitcoin. Gardez l'or. Achetez-moi plutôt une armée de serruriers et un stock de thon à l'huile. La guerre ne fait que commencer. Elle raccrocha. Le chaos n'avait jamais été aussi rentable. Dehors, le Mistral se mit à souffler, faisant vibrer les antennes paraboliques comme des instruments à cordes désaccordés, célébrant l'arrivée de la Reine des Myosotis.

L'Audit du Parking

Le soleil de quatorze heures aux Myosotis n’était pas un astre, c’était une agression caractérisée. Un projecteur de garde à vue braqué sur le béton gris qui renvoyait la chaleur dans les gencives avec l’enthousiasme d’un boxeur en fin de carrière. Lina, les mains crispées sur les anses de son sac à dos Decathlon — lequel contenait plus de pouvoir d'achat que le PIB de la Lozère dissimulé dans un coffre-fort à ouverture facile de chez Leader Price — sentait une goutte de sueur dégouliner le long de sa colonne vertébrale. L'ascenseur ? Toujours en coma dépassé depuis la finale de la Coupe du Monde 98. Elle s'était tapé les douze étages à pied, chaque marche étant une négociation musclée avec ses propres mollets. En bas, sur le parking, l’ambiance évoquait une assemblée générale du CAC 40 qui aurait mal tourné dans un garage clandestin. Momo « Le Manager », le ventre en avant comme un bouclier de protection sociale, l’attendait près d’une carcasse de Clio sans roues. À ses côtés, un type en costume cintré bleu électrique, tellement serré qu’on aurait dit qu’il avait été peint à la bombe, ajustait ses lunettes de soleil contrefaites. — Lina ! Ma pépite ! L’héritière du bâtiment B ! hurla Momo en écartant les bras. Je te présente Yazid. Le cousin du beau-frère à ma tante Zohra. Le loup de la Castellane. Il parle le milliard comme nous on parle le grec. Yazid s’avança, une mallette en simili-cuir à la main qui semblait contenir soit des dossiers secrets d’État, soit des échantillons de parfums frelatés. Sa voix était onctueuse, le genre de timbre qui essaie de te vendre une assurance vie pour ton chat. — Enchanté, Mademoiselle Lina. On m’a rapporté que vous étiez en situation d’excédent de liquidités. On n'est plus sur du petit trafic de cigarettes, on est sur de la macro-économie de quartier. Asseyons-nous. L’audit commence. Le « bureau » consistait en deux caisses de bière retournées et un capot de T-Max servant de pupitre. Le Mistral se chargeait de faire voler les sacs plastiques comme des méduses urbaines. Yazid sortit un iPad dont l’écran était plus fissuré que le budget de la ville. — Écoute-moi bien, Lina. Le fisc, c’est comme les petits guetteurs à l’entrée : si tu passes sans donner la commission, ils te crèvent les pneus. Toi, avec tes 200 millions, t’es pas une cliente, t’es un gisement gazier. On va créer une holding aux îles Caïmans, mais version marseillaise. On injecte le capital dans une société écran qui rachète des parts dans une usine de chichis à l’Estaque, laquelle réinvestit dans une flotte de VTC clandestins à Marignane. C’est la dilution du risque. — En gros, tu veux blanchir mon ticket ? — Blanchir ? Quel mot vulgaire ! s’offusqua Yazid. On purifie. Regarde ce parking. Tu vois ces épaves ? On va déclarer que tu es propriétaire d’un parc automobile de collection. Chaque carcasse devient une déduction d'impôts de 50 000 euros pour frais de maintenance aéronautique. On crée aussi une fondation caritative pour la promotion du kebab éco-responsable. On fait des dons de sauce blanche aux plus démunis, et en échange, l’État nous laisse tranquille sur le reste de la moulaga. Lina soupira. L’absurdité de la situation lui pesait plus que le trésor à l’huile de tournesol qu'elle portait sur elle. Elle écoutait un mec banni de toutes les banques de France lui expliquer comment devenir la prochaine reine du Luxembourg. — Yazid, coupa-t-elle. On parle de deux cents briques. Si je bouge un orteil, Bercy m’envoie le GIGN financier. — C’est pour ça qu’on infiltre le système, murmura-t-il, soudain sérieux. Demain, on rachète l'épicerie de Momo. On en fait une succursale de la banque Rothschild, mais avec des rayons de Harissa. Personne ne soupçonnera une banque qui vend des bouteilles d'Oasis à l'unité. C'est le camouflage parfait. Le "Low-Profile" financier. Mais le parking s’anima soudain. Les fenêtres s'ouvraient, des têtes apparaissaient aux balcons. La rumeur courait déjà : "La Reine est sur le goudron !". La voisine du 4ème hurlait depuis son balcon qu'elle avait besoin d'une prothèse de hanche en titane plaqué or. Yazid paniqua, rangeant son iPad fissuré. — On perd du temps ! On doit sécuriser l'actif. Lina, donne-moi le ticket. Je vais le mettre dans mon coffre-fort. Une boîte à gants de Mercedes garée à Vitrolles. Enfin, c’est une Twingo, mais j’ai mis un autocollant Mercedes pour tromper l’ennemi. C’est de la cybersécurité physique. — Vous êtes des malades, trancha Lina. L'audit est terminé. L'expert-comptable du bitume peut retourner vendre ses iPhones en carrelage. Elle s'engouffra dans l'ombre de la cage d'escalier, fuyant les vautours en costume de foire. Arrivée au 12ème, les poumons en feu, elle s'effondra contre sa porte verrouillée. Mais à travers la cloison fine comme du papier à cigarettes, elle entendit la voisine d'à côté parler au téléphone : "Allo ? Oui, la petite a un trésor dans une boîte de conserve. Appelle ton cousin à la mairie, faut qu'on l'expulse pour récupérer le butin..." La jungle verticale venait de déclarer la guerre. Lina comprit une leçon vitale : à Marseille, la fortune ne dépend pas de ton compte aux Caïmans, mais de la capacité de ta courroie de distribution à ne pas se suicider avant le prochain feu rouge. Il fallait fuir. L’Ancien, un ex-policier à la moustache fatiguée, les attendait dans une vieille Laguna qui agonisait avec panache. Yazid s'installa à l'avant, le ciel de toit décollé lui faisant un turban de feutrine grise. — C’est l’allégorie de la détaxe ! hurla Yazid pour couvrir le bruit d'une bielle en fin de vie. Moins y’a d’options, moins y’a de TVA ! À la sortie de la cité, une haie d’honneur d’un genre nouveau s’était formée. Pas de tapis rouge, juste le noir des pneus cramés et des minots en T-Max. L’Ancien écrasa le champignon. La Laguna eut un hoquet de dégoût, cracha une nuée de suie qui aveugla les guetteurs, et s’élança vers le tunnel de la Joliette. Trois scooters noirs restèrent à distance constante. Des prédateurs urbains. — C’est la concurrence, gronda l’Ancien. Le capitalisme sauvage, petite. — Appelle Momo ! cria Yazid. Plan B ! La logistique, c’est la base ! À l’entrée du tunnel, une vision surréaliste : dix camionnettes de livraison de pizzas bloquaient l’accès aux scooters, ne laissant qu'une faille pour la Laguna. Un livreur fit un signe de la main à Lina, une spatule brandie comme un sceptre. — Le réseau de distribution de proximité ! s’extasia Yazid. Je vais rajouter ça sous "Charges exceptionnelles de sécurité gastronomique". La voiture finit par mourir sur le Vieux-Port dans un dernier râle de métal froissé. Yazid rajusta sa veste synthétique. — Ce n’est pas une panne, Lina. C’est un signal du marché. On change de paradigme. Ils coururent vers le Ferry-Boat, le moyen de transport le plus lent de l’humanité, espérant que l'absurdité leur servirait de bouclier. Alors que le petit bateau traversait péniblement les quarante mètres d'eau trouble, Lina regarda les journalistes et les voisins s'agiter sur le quai d'en face. — Regarde-les, dit Yazid. On est déjà ailleurs. Dans les eaux internationales de la fortune. — On est à vingt mètres du Quick, Yazid. — C’est une question de perspective ! Pour un actionnaire majoritaire, le Quick est une cible d'acquisition ! Le bateau toucha le quai. Lina posa le pied sur la terre ferme, serrant son sac. Elle était riche, elle était libre, mais elle avait toujours le sable du parking dans ses baskets. L'argent ne changeait pas les gens, il ne faisait que révéler à quel point ils étaient déjà tarpin fous.

Coupure d'Eau et Flots d'Argent

Le silence des Myosotis n’existe pas. C’est un concept théorique, comme la probité d’un élu local ou la ponctualité de la ligne 35. À 6h12, ce n'était plus le Mistral qui sifflait dans les coursives, mais un glouglou sournois, un clapotis de thalasso bas de gamme qui n’avait rien à faire au douzième étage d’une tour où la seule source d’humidité habituelle est la sueur des daronnes qui montent les packs de Cristaline. J’ai ouvert un œil, puis l’autre, pile au moment où une goutte d’eau tiède s’écrasait dans mon conduit auditif. J’ai sauté du clic-clac. Mes pieds ont touché l’Atlantique. Un centimètre de flotte recouvrait le lino imitation parquet (qui n’imitait plus que la détresse sociale). Le ticket. Le rectangle de papier thermique à deux cents millions d’euros. Le morceau de fortune qui pesait plus lourd que le PIB de la Lozère. Il était planqué dans une boîte de thon à l’huile de marque distributeur, dissimulée derrière un sac de croquettes premier prix au-dessus du frigo. J’ai attrapé la boîte. Sèche. Dieu existe, et il aime le thon à prix cassé. Pirate, mon chat borgne, me regardait depuis le sommet de l’armoire avec un mépris souverain. Son unique œil semblait dire : « Bravo la milliardaire, ton yacht prend l’eau avant même d’être immatriculé. » Dans la salle de bain, c’était l’apocalypse. Le tuyau d’arrivée d’eau avait décidé de prendre sa retraite de manière spectaculaire. Un jet joyeux transformait mon appartement en parc aquatique pour cafards. J’ai essayé de boucher le trou avec une serviette trouée. C’était comme tenter d’arrêter une descente de police avec un dépliant de Témoins de Jéhovah. Mon téléphone a vibré. Momo l’épicier, mon futur conseiller fiscal spirituel. — Lina ? Ma reine du bâtiment B ! me hurla-t-il. Dis-moi que tu dors pas, j’ai un plan pour optimiser tes futurs dividendes sur le marché des cryptos de chichis ! Ton cash-flow doit être réinjecté en amont pour éviter toute dépréciation de ton capital symbolique, espèce de cagolette ! — Momo, je m’en tape de tes chichis ! Mon salon ressemble au Mucem ! J’ai une fuite de malade et le ticket risque de finir en papier mâché ! — Une fuite ? Mais c’est métaphorique, Lina ! L’argent coule à flots ! Panique pas, je t’envoie Kevin. Le gars a réparé les fontaines de la place Castellane en 92. Un génie de la clé à molette. Dix minutes plus tard, un martèlement de perquisition a retenti. Kevin est entré, les pieds dans l’eau. Un spécimen rare : plus de tatouages que de dents, une combinaison tellement tachée qu’elle aurait pu être classée monument historique. — C’est ici la piscine olympique ? Ton cousin Momo m’a dit que t’avais un souci de liquidités. Il a jeté un œil au jet d’eau, a croisé les bras et a poussé un long sifflement. — Oh fada… C’est pas une fuite, c’est une mutinerie. La colonne est cuite. Alors, on va faire le devis « spécial Myosotis ». Y’a 12 étages sans ascenseur, c’est la taxe « mollets d’acier ». Y’a l’intervention avant 8h, c’est la taxe « j’ai pas fini mon café ». Et Momo m’a dit que t’étais blindée comme un coffre-fort de la Société Générale. Ça va te coûter… disons… 800 euros. — Huit cents euros ? Tu te prends pour le transfert de Neymar ? — Écoute, gâtée, c’est le prix du silence. La rumeur court plus vite que le Mistral. Tout le monde sait que t’as le ticket magique. Le secret n’en était plus un. Aux Myosotis, les murs n’ont pas seulement des oreilles, ils ont des tableurs Excel. Soudain, un cri a déchiré l’immeuble. — LINA ! ESPÈCE DE CAGOLE ! Y’A MA SALLE À MANGER QUI RESSEMBLE AU TITANIC ! La mère Lopez venait de défoncer ma porte. Robe de chambre en léopard, flacon de Canard WC brandi comme une grenade. — Lina ! Ma petite chérie, ma gâtée… Tu sais que j’ai toujours dit que t’étais une fille bien. Écoute, mon petit-fils, Jordan, cherche une investisseuse pour lancer sa marque de casquettes réversibles. Si tu nous aides, la fuite, on oublie. Sinon, je porte plainte pour terrorisme hydraulique. J’étais cernée. La fortune n’était pas un bouclier, mais une cible géante peinte sur mon hoodie Decathlon. J'ai accepté le chantage à la casquette réversible, j'ai promis 800 balles à Kevin, et j'ai empoigné Pirate. — LINA ! a hurlé Momo via un mégaphone depuis le bas de l'immeuble. LE LIVREUR DE CHEZ « CAVIAR ET TRUFFES EXPRESS » EST LÀ ! IL VEUT PAS MONTER, IL DIT QUE LES ESCALIERS C’EST « PAS DANS SON CONTRAT DE TRAVAIL » ! J’ai entamé la descente. Douze étages. Mes mollets m’envoyaient des SMS de rupture. Au 11ème, Madame Benichou voulait m’imposer un investissement dans le « Uber-Couscous » par drone. Au 6ème, la « Brigade des Cousins » réclamait des dividendes au nom d’un oncle breton imaginaire. Arrivée en bas, le spectacle était total. Momo tenait le livreur, un certain Jean-Eudes, par le col. — La voilà ! La cliente ! a clamé Momo. — Il y a un problème, a balbutié Jean-Eudes. La carte a été refusée. Plafond atteint à douze euros cinquante. Un silence de mort s'est abattu sur la cité. La foule ricanait déjà. J’étais la SDF la plus riche du monde. Momo, dans un éclair de génie sauvage, a arraché le sac de caviar des mains du livreur. — C’est un test de loyauté ! a-t-il hurlé dans son mégaphone. Qui veut payer pour le caviar de la Reine ? On est en plein crédit participatif sauvage, espèce de fada ! Le pauvre livreur a dévalé la rue sur son vélo électrique alors que Kevin le plombier descendait enfin, réclamant son dû. C'est à ce moment-là qu'une limousine blanche, longue comme un jour sans pain, a surgi dans un nuage de poussière. Elle a manqué d'écraser trois sacs poubelles éventrés avant de s'immobiliser devant le hall d'entrée. Le chauffeur en est sorti. Un type impeccable en costume noir, mais qui gardait un cure-dent coincé au coin des lèvres et un regard qui disait qu'il connaissait mieux les Baumettes que les beaux quartiers. — Mademoiselle Lina ? Votre transport est avancé. Veuillez monter, on a un timing serré sur le rachat des actifs. Momo s'est engouffré derrière moi, son carnet de notes à la main. — On est liquides ! On est en mouvement ! a-t-il hurlé à la foule alors que la voiture démarrait lourdement, sa carrosserie de luxe frôlant des conteneurs d'ordures en plastique fondu. J’ai ouvert la boîte de thon. Le ticket était là, brillant sous le soleil de midi, l'huile de tournesol lui donnant un éclat de lingot d'or. — Lina ? a murmuré Momo. Tu penses qu’ils livrent des pizzas dans le jet privé ? Parce que le caviar, franchement, c'est surfait pour un premier de l'an en plein mois de juin. J'ai ri. Un rire nerveux qui résonnait dans l'habitacle. La limousine a quitté les quartiers Nord, laissant derrière elle une cité en ébullition et une fuite d'eau qui, pour la première fois de son histoire, coulait pour une reine.

Le Fantôme de l'Ascenseur

Le soleil de quatorze heures tapait sur la façade des Myosotis avec la subtilité d’un CRS un jour de manif. C’était ce genre de chaleur qui transforme le béton en radiateur géant et l’air en soupe de gasoil. Au douzième étage, dans l’appartement 12-B, Lina fixait sa boîte de thon à l’huile « Premier Prix ». À l’intérieur, roulé entre deux morceaux de chair rose fibreuse, dormait le bout de papier le plus dangereux de l’histoire des Bouches-du-Rhône. Un ticket d’Euromillions à 200 patates. Deux cent millions. De quoi racheter l’OM, faire repeindre la Bonne Mère en feuilles d’or, et payer le parking à l’aéroport de Marignane sans faire un crédit sur vingt ans. Le silence dans l’appart était relatif. Le Mistral s’engouffrait dans les joints bouffés par le sel en sifflant comme un supporter mécontent, et de l’autre côté de la porte blindée, ça grattait. Un grattage humain. Collectif. Le grattage de la convoitise. Soudain, trois coups secs. Une frappe de « commercial ». — Lina ? C’est Momo ! Ouvre, c’est historique ! On est sur une levée de fonds en mode « bas du bloc », une IPO sur le marché des chichis-frégis ! Lina soupira, extirpa le ticket de sa cachette huileuse, l’essuya sur son hoodie Decathlon et le glissa dans sa chaussure droite. Marcher sur 200 millions lui donnait l’impression d’avoir une semelle en titane. Elle ouvrit. Momo était là, transpirant dans un costume en lin qui criait « Promotion chez Tati 1994 », flanqué d’un type en gilet orange fluo qui tenait une clé à molette comme s’il s’agissait du sceptre de Charlemagne. — C’est qui, lui ? demanda Lina. — Lui ? C’est l’espoir, Lina ! C’est Jean-Kev, ingénieur en flux ascensionnels complexes. Ou « réparateur d’ascenseur » pour les pauvres. L’ascenseur est en PLS depuis le Mondial 98, mais pour toi, ma pépite, mon actionnaire majoritaire, on va faire un miracle. Une réparation « Premium Gold Platinium ». Jean-Kev agita sa clé avec enthousiasme. — On shunte le 4ème et le 7ème, les étages des gratteurs. Un corridor humanitaire sécurisé. Le Lockheed F-117 de la cage d’escalier. — Et ça coûte combien, ton miracle ? demanda Lina. — On est sur un devis de proximité, commença Momo en gesticulant. Deux millions. Cash. C’est le prix de la liberté verticale ! Si tu sors par l’escalier avec ton ticket, tu vas te faire taxer par la voisine du 8ème pour sa sciatique et par le vieux Kader au 2ème parce qu’il estime que le bruit de tes baskets dévalue son patrimoine. C’est une « Exit Fee », comme disent les types à la Défense ! — Deux millions pour un ascenseur qui sent l’urine de dinosaure ? Vous avez fumé le bitume ? Casse-toi, Momo. Lina claqua la porte, attrapa son sac à dos où son chat borgne, Borgne-au-Beurre, feulait déjà. Elle entama la descente. Chaque étage était une strate de la comédie humaine marseillaise. Au 11ème, Tante Zoubida l’attendait avec un plateau de cornes de gazelle qui brillaient de miel et de corruption. Au 10ème, le jeune Rayane lui proposait un sponsoring pour son équipe de foot, le « FC Lina-Millions ». Au 9ème, Monsieur Fernand voulait 100 000 euros pour un désenvoûtement collectif. Arrivée au 8ème, elle tomba sur « Les Cousins ». Trois colosses en lunettes de soleil dans l’obscurité du palier. — Cinq millions pour l’escorte royale, cousine. C’est risqué de transporter un ticket avec des pirates dans les escaliers. — Le ticket est sous séquestre judiciaire, mentit Lina avec un aplomb d’avocat d’affaires. La brigade financière écoute tout. Vous voulez une perquisition ou vous me laissez passer ? Les colosses s’écartèrent. Lina atteignit enfin le hall. Elle s’engouffra dans le bus 35, un tube de métal hurlant qui sentait le tabac froid. Dédé, le chauffeur, la regardait dans le rétro avec un sourire carnassier. — Il paraît que le 35 est devenu un transport de fonds, ma belle ? Lina sentit son pied droit chauffer. Elle était une cible mouvante. Soudain, son téléphone vibra. Un message inconnu : *« On sait quelle chaussure, Lina. Marche prudemment. »* Elle se figea. Quelqu'un l'observait. Devant elle, trois jeunes en survêtement s'approchèrent avec des regards de loups. Elle chercha une arme dans son sac et tomba sur un sifflet d'arbitre jaune laissé par Momo « pour la sécurité ». Elle le porta à ses lèvres et souffla de toutes ses forces. *PRRRRRRRRR !* — FAUTE ! hurla-t-elle. ENTRÉE ILLICITE DANS LA SURFACE DE RÉPARATION ! CARTON ROUGE ! Le ridicule de la scène pétrifia les agresseurs. Le bus entier éclata de rire. Profitant de la confusion, Lina bondit hors du véhicule au Vieux-Port. Elle boitait, gênée par la fortune coincée sous sa voûte plantaire. Elle s'arrêta devant une vitrine pour reprendre son souffle. Un second message arriva : *« Erreur de destinataire. Le message sur la chaussure était pour le voisin du 4ème qui a volé une paire de Jordans. Mais puisque t’es au courant, on t'attend à la banque. »* Lina éclata d'un rire nerveux. Tout ce siège, ce racket collectif, ce stress atomique... tout ça pour un quiproquo de baskets volées. Elle regarda la Bonne Mère qui scintillait au loin. Elle possédait 200 millions, mais elle était toujours la fille des Myosotis, celle qui devait feinter pour ne pas se faire taxer sa propre existence. Elle s'engagea vers la banque, redressant la tête. Elle avait survécu à la descente des douze étages de l'enfer. Le monde pouvait bien essayer de la rincer, elle avait déjà prévu la suite. Demain, elle rachèterait l'immeuble. Elle ferait réparer l'ascenseur, mais avec une reconnaissance d'empreinte digitale. Et Momo ? Il continuerait de prendre les escaliers. Ça lui ferait le cardio. L’aventure ne faisait que commencer, et dans sa chaussure droite, le papier huileux croustillait à chaque pas, lui rappelant que dans cette ville, le plus gros risque n'était pas de perdre son argent, mais de perdre son sens de l'ironie. Elle entra dans la banque, le sifflet jaune encore autour du cou, prête à siffler la fin de la récréation.

OPA sur la Laverie

L’air à l’intérieur de la laverie « L’Éclat du Sud » était si dense qu’on aurait pu le découper à la disqueuse. C’était un mélange toxique de vapeur de Soupline « Grand Air » — une ironie cruelle dans ce bocal sans fenêtres — et de l’odeur de friture qui s’échappait du snack de Momo. Le néon au plafond grésillait comme un condamné à la chaise électrique, envoyant des flashs stroboscopiques sur les carrelages décollés. Lina était là, debout devant la machine n°4, cramponnée à son sac de linge comme si c’était un parachute au-dessus du Grand Canyon. Dans sa poche, le ticket. 200 millions d'euros. Un rectangle de papier thermique qui pesait plus lourd que toute la structure en béton des Myosotis. Elle n’était descendue que pour laver son sweat porte-bonheur, celui qui puait la sueur de stress et la boîte de thon à l’huile où elle avait planqué le sésame pendant quarante-huit heures. Elle voulait juste redevenir anonyme, une ombre en coton brossé. Manqué. Le comité d’accueil l’attendait. Elles étaient quatre. Les « Gardiennes du Temple ». Les Mamas des Myosotis. Au centre, Madame Zohra, soixante-dix ans de cité et un radar intégré capable de détecter une augmentation de capital à travers trois dalles de béton. À sa droite, Madame Lopez, spécialiste des malaises dès qu'une facture dépassait les douze euros. — Alors comme ça, la petite Lina fait des placements ? lança Zohra. Sa voix avait le grain du papier de verre. Elle ne te regarde plus, elle te scanne le code-barres de l’âme. Lina tenta un sourire, mais ses zygomatiques avaient déposé un préavis de grève à la CGT. — Je viens juste faire une couleur, Madame Zohra. Le noir, ça déteint. — Le noir, ça déteint, mais l’or, ça brille tarpin fort, ma fille ! intervint Madame Lopez en agitant un éventail publicitaire pour une pizzeria fermée depuis 2012. On a entendu que Momo t’avait validé le ticket. On a entendu que t’étais devenue la directrice de la Banque de France, mais avec un meilleur dégradé. Le silence qui suivit fut ponctué par le bruit sinistre de la machine n°2 qui entrait en cycle d’essorage, imitant le décollage d’un Boeing 747 en fin de vie. — Arrête tes salades, on n’est pas au marché de la Plaine, coupa Zohra en faisant un pas en avant. L’ambiance changea instantanément. On passa de la discussion de voisinage à l’OPA hostile. Tu sais ce qu’on dit ici, Lina ? Quand le ciel tombe, c’est tout le monde qui porte le toit. Et là, le ciel, il vient de te tomber dans les mains en forme de chèque géant. Elle sortit de sa poche de tablier une liasse de factures EDF jaunies. — Regarde ça. Le syndic a déposé le bilan en 2004, l’ascenseur est un monument historique à la gloire de l’immobilité, et là, ils vont nous couper la lumière dans les couloirs. Tu veux que le petit du 4ème se mange une marche parce qu’il voit pas où il met ses TN ? Lina sentit la sueur perler sur son front. Dans sa tête, elle calculait : elle pouvait racheter la centrale nucléaire de Tricastin et embaucher les Daft Punk pour la sécurité. Mais là, elle était coincée entre un tambour et quatre mères de famille exigeant une redistribution immédiate sous peine d’excommunication sociale. Soudain, la porte s’ouvrit dans un fracas de clochettes. Momo « Le Manager » entra, un cure-dent à la bouche et un air de courtier de Wall Street qui aurait mangé trop de harissa. Il portait un costume en tergal brillant qui criait « j’ai touché une commission sur le rêve d’autrui ». — Place ! Laissez passer la direction ! hurla-t-il. Lina, ma petite, mon actif toxique préféré ! Qu’est-ce que tu fais là ? Le quartier est en ébullition, on dirait que l’OM vient de gagner la Ligue des Champions mais avec des kalachs à la place des écharpes ! Il s’arrêta devant le mur des Mamas. — Mesdames, on se calme. Lina est en phase de restructuration budgétaire. On est sur un audit, là. Une OPA sur le bonheur. — Ton audit, Momo, tu peux te le mettre où je pense, répliqua Zohra. La petite a de quoi payer le loyer du département jusqu’en 2095. On demande juste qu’elle lave son âme en réglant le courant. C’est de la charité chrétienne, version couscous. Momo s'approcha de Lina et lui chuchota à l'oreille, une odeur de menthe et de tabac froid l'enveloppant : — Écoute-moi bien, la Reine du Bâtiment B. Si tu payes pas, elles vont te transformer en légende urbaine. Paye l’électricité. C’est du lobbying de proximité. On appelle ça de la philanthropie de cage d’escalier. Ça nous laisse le temps de trouver un char d’assaut pour te sortir de là. Lina regarda sa machine. Elle se sentait exactement comme son linge : secouée, trempée et en train de perdre ses couleurs. — Combien ? demanda-t-elle d'une voix éteinte. Zohra sourit, dévoilant une dent en or, seul investissement fiable du quartier. — Onze mille huit cents euros. Avec les intérêts depuis que Sarkozy était à l'Intérieur. Dans la rue, un T-Max fit un passage en roue arrière. Onze mille balles. Il y a trois jours, c’était une somme de science-fiction. Aujourd'hui, c'était le prix d'un café mal serré sur la Croisette. Momo sortit un carnet de chèques avec une solennité de ministre signant le traité de Versailles. — Mais attention ! cria Lina. Si je paye, je veux que l’ascenseur soit réparé. Et je veux qu’on change les ampoules du 12ème. Ça fait six mois que je rentre chez moi à la lampe torche comme si je faisais de la spéléologie ! Les Mamas s’échangèrent un regard. Réparer l'ascenseur relevait du miracle religieux, les câbles ayant été vendus au poids en 2010. — Pour l’ascenseur, on peut pas promettre, soupira Zohra. Mais pour les ampoules, on te met des LED. Faut bien commencer à gérer ton patrimoine, ma fille. Momo gribouilla le chèque. La foule dehors commença à applaudir. Une gamine colla un post-it sur la vitrine : « Lina, tu peux m'acheter un iPhone 15 ? ». La machine à laver s'arrêta brusquement dans un râle métallique. — Oh putain, lâcha Lina. La machine n°4 venait de commettre un crime fédéral : elle avait transformé mon hoodie en soupe primordiale. Elle se précipita vers le hublot. Son sweat Decathlon flottait dans une mélasse grisâtre. Elle réalisa l'atrocité : elle avait laissé un ticket de caisse dans la poche. Pas LE ticket de 200 millions — qu'elle sentait contre sa hanche — mais le ticket de la boîte de thon servant de preuve d'achat. Sans traçabilité, le fisc allait la dévorer. — C’est rien ! s’esclaffa Madame Lopez. Avec tes millions, tu t’en fais coudre un en soie par des nains dans les Alpes ! Lina sortit son sweat trempé, l'essora d'un geste rageur qui éclaboussa les chaussures de Momo, et traversa la foule qui s'écartait avec une déférence cupide. À la porte, Zohra l'interpella : — Hé, la Reine ! Oublie pas, au 12ème, l'ampoule, je la veux en "Blanc Chaud". Le "Blanc Froid", ça donne l'air malade. Lina franchit le seuil. Elle avait 200 millions d'euros, un sweat mouillé et douze étages à monter à pied. La vie de château commençait. Et ça sentait déjà la défaite. La montée fut un calvaire financier. Au 3ème, elle croisa Kev, le guetteur de quatorze ans, qui lui proposa de porter son linge contre un sponsoring pour le tournoi de foot local. Au 6ème, ses poumons brûlaient. Elle possédait la valeur de deux Airbus, mais n'avait plus assez d'oxygène pour atteindre son studio. Son téléphone vibra. Un SMS de Momo : « Les cousins de Lyon arrivent demain en autocar. Cache le chat, ils vont vouloir l'expertiser. » Arrivée au 12ème, elle vit qu'une ampoule avait déjà été changée. Une lueur jaune éclairait sa porte. Sur le paillasson, un bouquet en plastique et un mot : « Pour la fierté du bâtiment B. Pense à la toiture, ça fuit chez moi au 11ème. » Lina s'engouffra chez elle. Le chat borgne, Patron, l'accueillit par un miaulement syndicaliste. Elle s'assit par terre, le dos contre la porte. Elle était la Reine des Myosotis, mais son royaume n'avait toujours pas d'eau chaude. Elle fixa le chat, puis la boîte de thon. — Écoute, Patron. On ne peut pas rester. Les murs ont des oreilles et probablement des RIB déjà pré-remplis. Elle sentit le ticket contre sa peau. Disparaître était la seule option. Mais Zoubida, la tante de Momo, avait raison lors de leur escale rapide à l’Estaque : on ne tue pas la personne qui fait fonctionner l'ascenseur. — Momo ? appela-t-elle sur son portable. — Ouais, ma Reine ? — Appelle le gars de l'ascenseur. Dis-lui que s'il est là demain à 8h, je lui offre une Rolex. Ou un kebab. Selon son humeur. — Je vais lui proposer une Rolex qui fait kebab, répondit Momo. À Marseille, tout est possible. Le chapitre se ferma sur le bruit du Mistral et le bip incessant des notifications de Lina. La fortune était en marche, et elle portait des claquettes-chaussettes.

Le Mistral Perdant

Le Mistral n’est pas un vent, c’est un huissier de justice en crise de nerfs. Il ne souffle pas, il perquisitionne. Ce jour-là, aux Myosotis, il avait décidé de tout saisir : les souvenirs, l’odeur de la harissa qui squattait les paliers depuis 1994, et surtout, mon avenir. Tout a basculé à cause d’une bouffée d’oxygène. Une erreur de débutante. J’ai ouvert la fenêtre du douzième parce que les effluves de thon à l’huile commençaient à me donner des hallucinations de croisière aux Bahamas. Et là, le drame. Une rafale, une vraie, une de celles qui déracinent les platanes de la Plaine, s’est engouffrée dans l’appart. Elle a balayé la table en formica avec la délicatesse d’un bulldozer en fin de service. La boîte de thon — mon coffre-fort, mon compte offshore, ma boîte de Pandore à 200 patates — a glissé. Je l’ai vue au ralenti. Elle a rebondi sur le rebord en béton, a hésité une demi-seconde en me regardant avec un mépris métallique, puis elle a plongé. — NON ! MAIS NON ! OH, LA CALADE ! ai-je hurlé, les doigts crispés sur le vide. En bas, c’était le chaos habituel. Les T-Max qui zonaient, le soleil qui cognait, et maintenant, une conserve de thon à 200 millions d’euros qui jouait les parachutistes sans parachute. J’ai pas réfléchi. Je me suis ruée vers la porte. L’ascenseur ? Une légende urbaine, une carcasse de métal verrouillée depuis que Zidane avait encore des cheveux. Je me suis jetée dans la cage d’escalier. Douze étages. C’est l’Everest quand chaque marche est un piège à tétanos. **10ème ÉTAGE : LE CHECKPOINT** Je dévalais les marches quatre à quatre, mes baskets crissant sur le ciment décrépi. Au dixième, j'ai failli percuter Mme Ben Ammar. Elle bloquait tout le passage comme un porte-avions dans le Vieux-Port. — Oh Lina ! Tu cours après qui ? Ton honneur ou ton loyer ? — Poussez-vous, Madame Ben Ammar ! C’est une urgence vitale ! C’est… mon chat ! Il a sauté ! — Le borgne ? Vé, il a bien fait, le pauvre. Tiens, aide-moi à monter mon sac de semoule… — Plus tard la semoule ! Aujourd'hui c’est le Vendée Globe dans l’escalier ! Je l’ai esquivée avec une feinte de corps dont rêverait n’importe quel ailier de l’OM. J’entendais déjà le Mistral siffler dehors, emportant ma fortune vers le bâtiment C ou, pire, la déchetterie de Septèmes-les-Vallons. **8ème ÉTAGE : L'INTERCEPTION** Au huitième, une porte s'ouvre. C'est "Le Chinois". Il sort les poubelles. — Oh, la petite ! On dirait que t'as le fisc aux trousses ! — C’est pire, j’ai le vent contre moi ! T’as pas vu passer une boîte de thon volante ? Il m'a regardée comme si je demandais le code Wi-Fi du Vatican. — Une boîte de thon ? Lina, faut arrêter le soleil, ça te liquéfie le cerveau. Tu veux une tisane ? — Garde ta tisane pour ton ulcère, Le Chinois ! Je me suis propulsée vers l'étage inférieur. Mes poumons brûlaient. L'air était épais, chargé de l'odeur de friture de chez Momo qui remontait comme une marée noire culinaire. Mon ticket de l'Euromillions vivait sa meilleure vie aérienne, pendant que moi, je frôlais l'arrêt cardiaque sur des marches qui n'avaient pas vu une serpillière depuis la chute du Mur de Berlin. **5ème ÉTAGE : LE RADAR SOCIAL** Au cinquième, c’est le territoire des "Cousins". Quand ils m'ont vue arriver, décoiffée, les yeux exorbités comme un mérou en fin de vie, ils ont arrêté de discuter du prix du kilo de résine. — Oh, Lina, c'est quoi le plan ? Y'a les condés ? a demandé Bakari. — Dégun, Bakari ! C'est juste un défi TikTok ! Je ne me suis pas arrêtée. Dans ma tête, je calculais la trajectoire. Avec ce vent, elle avait dû dévier vers l'esplanade, devant l'épicerie. Là où le danger est maximal. Si quelqu’un d’autre mettait la main sur cette boîte huileuse... **LE REZ-DE-CHAUSSÉE : LA JUNGLE** J’ai explosé la porte de secours. Le soleil m’a giflée. Et là, je l'ai vue. La boîte de Saupiquet s'était déposée avec une douceur ironique sur le toit de la camionnette de Momo, garée en double file. Momo était là, parlant avec Kev, le petit guetteur de 14 ans. — Je te dis, Kev, si elle gagne, je deviens son manager. 10 % de commission sur les chichis. C'est contractuel. — Oh Momo, regarde ! a coupé Kev. On dirait du thon céleste. Momo a levé les yeux. Il a vu ma fortune. Il a tendu la main. — Mais... c’est celle que j’ai vendue à Lina ce matin ! Vé, il pleut de la bouffe maintenant ? — TOUCHE PAS À ÇA, MOMO ! Ma voix a craqué, un cri de goéland étranglé. Momo a sursauté. Tout le quartier s'est arrêté de respirer. — Lina ? Tu as l'air d'avoir traversé la Méditerranée à la nage ! Pourquoi tu cries pour une boîte de thon ? — C'est... une édition collector ! Pour mon chat. L'huile est... vintage. Kev a plissé les yeux. — Vintage ? L'huile de thon ? Oh Lina, tu nous prends pour des jambons ? Y'a quoi là-dedans ? Le cercle se refermait. Le Mistral faisait trembler la boîte sur le toit en tôle. Elle était couverte d'un film gras, luisante sous le soleil, prête à glisser comme une savonnette dans un hammam. — Écoutez, ai-je dit, c’est MON thon. Rendez-le-moi. Momo a souri. — Si c'est juste du thon, pourquoi t'as descendu douze étages en apnée ? Lina, dans cette cité, les secrets, ça finit toujours par se payer. Une bourrasque a soulevé la poussière. La boîte a basculé. Elle a glissé sur la carrosserie brûlante, a fait un vol plané majestueux par-dessus la tête de Momo, et a fini sa course dans le bac à sable du square. — LE BALLON ! a hurlé un gamin. C'était le signal. La meute s'est élancée. Moi en tête, suivie de Momo qui flairait l'embrouille, et de Kev. — Laissez cette boîte ! C'est radioactif ! — Radioactif ? a répliqué Momo en courant, essoufflé comme un bœuf. Lina, si c'est radioactif, pourquoi tu veux devenir Spider-Couscous ? Un petit de huit ans s'était emparé de la boîte. Il essayait de l'ouvrir avec ses dents, les mains déjà poisseuses d'huile de tournesol. — Petit ! Lâche ça ! C'est du poison ! — C'est à moi ! Premier arrivé, premier servi ! Il s'est enfui derrière un toboggan rouillé. J'avais 200 millions d'euros qui couraient sur deux jambes de un mètre vingt. — Momo, aide-moi ! Je t'achète tout ton stock de chichis jusqu'en 2045 ! Supplément Nutella inclus ! Momo s'est tourné vers les autres. — ALERTE GÉNÉRALE ! Le premier qui attrape le petit gagne un abonnement gratuit au rayon surgelés ! C'était officiellement une chasse au trésor. La boîte, de plus en plus glissante, passait de main en main comme un témoin de relais aux Jeux Olympiques de la galère. Elle a fini par voler vers le bâtiment B, pour s'arrêter pile sous le pneu avant d'une voiture de police qui passait par là. Je me suis figée. 200 millions sous un Peugeot Expert. Deux policiers sont sortis. L'un d'eux a ramassé la boîte. Mon cœur a fait un triple salto. — C'est léger pour du thon, non ? On dirait qu'il n'y a que de l'air là-dedans. — C'est... lyophilisé ! Nouvelle technologie ! Il a secoué la boîte. Un petit bruit sec. Mon ticket. — Ça fait un drôle de bruit... on dirait du papier. Le Mistral a arraché la casquette du flic. Surpris, il a lâché la boîte. Le couvercle, mal fermé par ma précipitation, a sauté. Un petit morceau de papier blanc s'est échappé, porté par le vent. — MON TICKET ! ai-je hurlé, oubliant toute prudence. — Ton quoi ? a demandé Momo. — MON TICKET DE... RÉDUCTION ! Pour mille chichis ! Le vent emportait le papier vers le haut. Toujours plus haut. Vers là où le linge pendait aux fenêtres. — TOUT LE MONDE AUX FENÊTRES ! a crié Kev. CHASSEZ LE PAPIER ! À chaque étage, des mains sortaient. On s'est engouffrés dans l'escalier avec Momo. Douze étages à remonter. Le destin est un cercle vicieux. Mes poumons ressemblaient à deux éponges trempées dans l'acide. Momo n'était plus un humain, mais une vieille chaudière à gaz qui siffle et menace d'exploser. — Lina... attends... c'est... du crossfit financier, bordel ! On venait de passer le deuxième. Le ticket tourbillonnait à l'extérieur, narquois. Au quatrième, Madame Ben Ammar secouait son tapis. — Lina ! On m'a dit que t'as jeté un chèque ! C'est un ticket pour Dubaï ? — C’est un bon pour des yaourts, Tata ! Rentrez, y a une alerte tornade ! Le ticket s'est pris dans une chaussette au cinquième. On est arrivés au palier, mais la fenêtre était soudée par la rouille. On était à dix centimètres du ticket. Une nouvelle rafale l'a libéré. Il est monté au douzième. — Oh le bâtard ! a lâché Momo. Il retourne au bercail ! L'ascension était une torture. Au septième, "Les Cousins" bloquaient le passage. — Alors Lina ? On m'a dit que t'as un papier qui vaut le prix d'un transfert au PSG ? — Pousse-toi, Karim ! C’est de la paperasse fiscale ! Si vous le touchez, c'est la garde à vue directe ! Ils se sont écartés. Le mot "fiscal" est un répulsif efficace. On a atteint le dixième. La Vigie était sur le balcon avec une épuisette à crevettes. — Je l'ai ! Je le vois ! C’est le ticket magique ! — TOUCHE PAS À ÇA ! C’EST SECRET DÉFENSE ! La Vigie donnait des coups d'épuisette dans l'azur. Le ticket esquivait avec une grâce insultante. Puis, une rafale l'a propulsé vers le toit. La Vigie a sorti les clés du gardien. On a grimpé les dernières marches. Sur le toit, le Mistral était un avion de chasse. Coincé contre une antenne parabolique, mon ticket tremblait. On s'est approchés. — Pas un geste, a dit une voix. La voisine du quatrième était là, tenant un parapluie comme une épée. Sa sciatique avait disparu, miraculée par l'odeur du fric. — Lina, ma chérie... on va discuter du partage. — C’est pas une discussion, Tata, ai-je dit, les dents serrées. C’est un sport de combat. La parabole a hurlé sous le vent. Elle s’est pliée. Le ticket a repris son envol, basculant par-dessus le rebord. On s'est tous rués vers le vide. Il descendait en feuille morte, frôlant les balcons. — On redescend ! On a dévalé les escaliers. Étage 9, 6, 4... On a explosé les portes du hall. Le ticket flottait à deux mètres du sol, au-dessus d'une BMW sans roues. Momo a plongé. Il s’est étalé sur le capot. Le ticket a glissé entre ses doigts gras et est reparti vers les buissons. Il s’est enfin posé. Pas n'importe où. Dans une flaque d'huile de moteur mélangée à de l'eau croupie, juste à côté de la boîte de thon qui l'attendait. Je me suis jetée à genoux. — Ne bouge plus, espèce de petit fumier. J’ai serré le papier contre moi. Il était noirci, huileux, mais il était là. Momo et Tata sont arrivés, agonisants. — Tu l’as ? — Je l’ai. Un silence s’est abattu sur les Myosotis. C’est alors qu’une berline noire aux vitres teintées a fait son entrée. Un type en costume trois-pièces est sorti, évitant soigneusement les flaques. — Mademoiselle Lina ? Je suis Maître de Saint-Véran. Nous avons reçu une notification... — Mon incident de parcours est dans ma basket, Maître de mes deux. Momo s'est interposé, fier comme un bar-tabac. — Doucement le notaire ! Ici, c'est moi le manager. Le banquier transpirait. — Mademoiselle... (halètement)... la sécurité... c'est du junk bond ! On sort ! Le quartier se verrouille. Les réseaux s'enflamment. Il n'avait pas tort. Des T-Max arrivaient de partout. — Plan B, ai-je dit à Momo. Donne ton casque au pingouin. Saint-Véran a enfilé le casque qui sentait la sueur et le gel premier prix. Momo a démarré son engin dans un nuage de fumée bleue. — LINA EST SUR LE SCOOTER ! ATTRAPEZ-LES ! La foule s'est lancée à leur poursuite. On s'est jetées dans la berline avec Tata. — Où allons-nous, Mademoiselle ? a demandé le chauffeur. — Loin. Très loin des immeubles de plus de trois étages. On glissait sur la route. J'ai enlevé ma chaussure. Le papier était là. 200 millions d'euros maculés de cambouis. Le téléphone de la voiture a sonné. C'était Momo, en direct du T-Max. — LINA ! LE BANQUIER A VOMI DANS MON CASQUE ! ET LA POLICE NOUS SUIT ! Je n'ai pas ri. J'ai fixé l'horizon avec une incrédulité rageuse. — Garde le cap, Momo ! Dis-leur que t'es le ministre de l'Économie ! — ILS ME CROIENT PAS ! À CAUSE DE L'AUTOCOLLANT "OM" SUR LE GARDE-BOUE ! La berline a accéléré. Marseille s’éloignait. J'avais le ticket. Mais dans les quartiers Nord, on peut sortir la fille de la cité, on ne sortira jamais l'odeur du thon à l'huile de sa mémoire. — Tata ? Appelle le serrurier. On va changer toutes les serrures de la tour. Mais de l'extérieur. Tata a souri, une lueur maléfique dans les yeux. On s'enfonçait dans le tunnel sous le Vieux-Port. L'obscurité a duré quelques secondes, puis la lumière a explosé. Une lumière blanche, aveuglante. Celle d'un nouveau jour, ou peut-être juste celle des flashs qui nous attendaient déjà.

Le Siège du 12ème

Le silence est une denrée plus rare que l'eau fraîche aux Myosotis, mais ce matin-là, au douzième étage, il avait une texture particulière. Un silence épais, chargé d'électricité statique et d'odeur de sueur rance. Lina, prostrée contre sa porte blindée — enfin, une planche de contreplaqué améliorée avec deux verrous qui grinçaient comme des vieux — écoutait le monde s’écrouler de l’autre côté du bois. Dans sa main droite, elle serrait une boîte de thon à l’huile de la marque distributeur. À l’intérieur, roulé entre deux morceaux de chair de poisson grisâtre, reposait le petit rectangle de papier qui faisait d’elle la femme la plus riche de la région PACA. Deux cents millions d’euros. Le prix de deux Airbus A320, ou de soixante-six millions de menus Maxi Best Of. Et pourtant, elle était là, avec pour seul allié Paté, son chat borgne qui tentait désespérément de lécher l’huile qui fuyait par le couvercle. — Paté, dégage, murmura-t-elle. Si tu bouffes l'actif circulant, je te jure que je te transforme en kebab. De l'autre côté de la porte, le brouhaha monta d'un cran. On aurait dit l’entrée d’un concert de Jul, mais avec beaucoup plus de dettes à éponger. Soudain, la voix de Momo « Le Manager » déchira le vacarme. — S'il vous plaît ! Un peu de tenue ! On est devant le palais de la Reine ! Rangez-moi cette poussette, Madame Benichou ! Et toi, le petit avec le maillot de l'Algérie, si tu touches encore à la poignée, je t'envoie en stage chez les CRS ! Lina ! cria Momo à travers la boîte aux lettres. Lina, ma gazelle ! Ouvre ! J’ai organisé le truc, c’est carré. On a les VIP au onzième, les investisseurs au dixième. Y’a même ton cousin du bled, celui qui t’avait volé ton vélo, il a un projet de IPO dans la figue bio ! — Qu’il aille se faire empailler, Momo ! Je vais appeler les flics ! — Les flics ? Lina, sois sérieuse. Ils sont en bas, ils essaient de réguler le trafic des T-Max. Y'a plus de journalistes que de dealers sur le parking. BFM a envoyé un drone, mais les minots l'ont descendu au lance-pierre. Écoute, j’ai mis en place un système de tickets. Cinq euros pour te parler, dix euros pour passer un business plan. J'ai déjà fait 400 balles, je prends que 20% de commission pour les frais de structure. On est partenaires, non ? Tiens, je te passe Mme Garcia, du 4ème. Sois sympa, elle a sa sciatique qui la travaille. — Lina ? chouina la vieille dame. C'est la voisine. Tu te rappelles le biscuit Lu que je t'ai donné en 1996 ? Mon fils sort de prison mardi. Il a besoin d'une petite caution, cinquante mille, c'est comme une pièce de un centime pour toi... Lina frappa un grand coup dans la porte. — Madame Garcia ! Votre biscuit était périmé, j’ai eu une chiasse carabinée pendant trois jours ! Partez ! Soudain, une notification apparut sur son téléphone. « Votre livreur, Moussa, est en chemin. » Une commande de menu Royal Cheese passée dans un moment de délire hypoglycémique. Cinq minutes plus tard, la guerre éclata sur le palier. — OH ! LE LIVREUR ! IL EST POUR LA REINE ! DONNE LE SAC OU JE TE CRÈVE ! Lina ouvrit brusquement le verrou, juste assez pour passer un bras et attraper le gamin par le col de son coupe-vent fluo. Elle le tira à l'intérieur sous une pluie d'insultes. — Lina ! hurla Momo. Oublie pas mon business plan pour le Lina-Coin ! Une crypto indexée sur le prix du kebab, c’est l’avenir de la finance décentralisée ! Dans l'entrée, Moussa, dix-neuf ans, tremblait comme une feuille de salade. — Vous... vous êtes la meuf des 200 patates ? — Appelle-moi encore une fois comme ça et je te fais bouffer ton casque. — Pardon. C'est juste que... y'a un mec au 6ème qui vend des bouteilles d'eau "Bénies par la Reine" à dix balles. C'est de l'eau du robinet, je l'ai vu la remplir. Pour le pourboire, madame... vu la situation... Lina griffonna sur un morceau de sopalin : « Bon pour un T-Max neuf, à valoir quand j'aurai descendu ces putains d'escaliers ». À cet instant, un coup sourd résonna. Momo tentait de forcer la porte. — Ok, murmura Lina. Plan B. On fabrique une corde avec des draps. Elle vida l'armoire : un drap-housse rose et une parure « Hello Kitty ». — Moussa, ramasse-moi ça ! C’est pas des draps, c’est nos obligations convertibles. Si le nœud lâche, on dépose le bilan direct sur une Twingo. — Lina, s’il te plaît… balbutia Moussa en vérifiant si une tache de sauce barbecue n'avait pas souillé son coupe-vent. J’ai le vertige même avec des semelles compensées. Lina enjamba la rambarde, Paté fourré dans la poche kangourou de son hoodie. Elle commença la descente. Arrivée au 11ème, elle croisa Madame Zoubida qui étendait ses chaussettes. — Oh, Lina ! Tu fais quoi ? Tu fuis le fisc ? — Restructuration de dette, Madame Zoubida ! Je change de holding ! — Fais gaffe, le drap Hello Kitty, c’est du polyester, ça glisse comme une savonnette au hammam ! Au 9ème, elle bascula sur le balcon des frères Gignac, qui réparaient un moteur de scooter dans leur salon. — On dérange ? demanda Lina. — C’est la nouvelle Bernard Arnault, dit Kevin en s'essuyant les mains. On veut des liquidités, Lina. Ou tu paies la fibre pour tout le bloc. C’est ça, le dialogue social. — Moussa ! Donne-leur les frites ! cria Lina. C’est du Vintage Food, exposé au Mistral, ça vaut une fortune en capital calorique ! Ils dévalèrent l'escalier de service, évitant les guetteurs. Au 6ème, le petit Rayane, 12 ans, bloquait le passage. — Visa de sortie, la Reine. On prend les promesses d’embauche et les NFT du chat. — Rayane, si tu nous laisses passer, Moussa te donne son code de réduction illimité sur l’appli. C’est un investissement stratégique sur ta croissance. Le gamin s'écarta. Arrivés au rez-de-chaussée, ils débouchèrent sur une vision d’apocalypse. Entre les camions de BFM et les vendeurs de chichis, un homme en costume gris et mallette en cuir attendait, l'air d'un astronaute en zone de guerre. Maître de Saint-Hilaire. — Mademoiselle Lina ? Je suis envoyé pour assurer votre transition vers un Family Office plus... adapté. — Mon environnement est très bien, Maître. Qu’est-ce que vous avez là-dedans ? Des lingots ? — Des options de placement. Nous devons discuter de la diversification de votre portefeuille. Lina monta dans la berline noire, une forteresse de cuir Nappa qui sentait le privilège. Moussa s'installa à l'avant, fasciné par les sièges massants. — Lina, y’a un truc qui me pétrit les lombaires ! Maître, y’a l’option Chicha ou faut ramener son charbon ? — Monsieur Moussa, ne touchez pas à la suspension pneumatique, soupira Saint-Hilaire. La voiture s’éloigna des Myosotis, poursuivie par des minots en roue arrière. Lina regarda son chat, déjà affalé sur le tableau de bord en ronce de noyer. — Regardez-le, ce traître, rigola Lina. Y’a dix minutes il bouffait des croquettes au carton, et là il exige un audit sur les stocks de thon rouge. Saint-Hilaire lui tendit son téléphone. — Vous avez 856 messages. Un certain « Kevin Tmax » vous propose un investissement sûr dans une crypto-monnaie basée sur le pneu brûlé. J’éteins tout. Ils arrivèrent dans une villa près du Vallon des Auffes. L’air sentait l’iode et le jasmin. Lina s’avança vers la terrasse surplombant la Méditerranée. Elle tenait toujours sa boîte de thon. — Maître ? appela-t-elle. Préparez le rachat du bâtiment B. Je veux l'ascenseur le plus rapide de la planète. Et une sono qui crache du Jul à chaque étage. Juste pour que le quartier sache que la Reine est passée par là. Saint-Hilaire nota sur son carnet : « Ascenseur spatial. Jul en haute fidélité. Budget illimité. » — Autre chose ? — Ouais. Commandez une pizza Royale. Mais dites au livreur qu’il n’a pas besoin de monter les étages. Cette fois, c’est moi qui descends en hélicoptère pour lui donner le pourboire. Moussa éclata de rire. Paté le chat s'installa sur un coussin en soie d'une valeur indécente. Lina tendit la boîte de thon au banquier pétrifié. — Tenez, Maître. Votre premier dividende. C’est le goût de la victoire. Et un arrière-goût d’huile de tournesol, pour ne jamais oublier d'où l'on vient. Saint-Hilaire serra la conserve contre son cœur et murmura : — Ça va être un très, très long week-end.

Opération Livraison de Pizza

Le couloir du douzième étage des Myosotis ressemblait à un intestin grêle en phase terminale d’occlusion. L’ampoule à nu grésillait comme une mouche en train de rendre l’âme dans un verre d’anisette, projetant des ombres saccadées sur les murs dont la peinture s’écaillait par plaques, comme si le bâtiment lui-même essayait de muer pour échapper à sa propre misère. Momo « Le Manager » était en plein délire logistique. Il s'agitait autour de Lina, une boîte de pizza grasse à la main et un casque de scooter dont la visière était tellement rayée qu'on aurait dit qu'un chat enragé avait essayé d'y graver son testament. — Lina, regarde-moi. Non, ne regarde pas le mur, le mur il va pas te donner les numéros du Loto, c’est toi qui les as ! Enfin, tu les as dans la boîte de thon, mais on se comprend. Pour le monde extérieur, là, tout de suite, tu n’es plus Lina du 12ème. Tu es l’Ange de la Mozzarella. Tu es l'ombre dans la nuit qui apporte la digestion difficile. Tu es… *Pizza Flash* ! Lina soupira, le son étouffé par la mousse moisie du casque qui lui écrasait les joues. Elle se sentait comme une astronaute de chez Leader Price envoyée en mission suicide sur une planète composée uniquement de béton et d’embrouilles. Soudain, le casque pivota brusquement vers l'avant, lui occultant totalement la vue. Elle le repoussa d'un coup de paume exaspéré. — Momo, ce casque pue la mort. On dirait qu’un livreur a fait une attaque dedans en 2012 et que personne ne l'a sorti. Et ce blouson… je ressemble à un Bibendum qui aurait mal tourné dans les quartiers Nord. Momo fit un geste de la main, balayant ses objections. Il portait une chemise à fleurs ouverte sur un poitrail velu où trônait une chaîne en or de la taille d’une ancre de cargo — son premier investissement sur la future commission qu’il s’était déjà auto-octroyée dans sa tête. — C’est ça le génie, ma petite ! L’anonymat par le ridicule. On a deux Airbus dans la poche de ton hoodie, sous ce blouson. J’ai déjà appelé le Carlton, j’ai réservé la suite impériale. J’ai dit que tu étais la baronne de la sardine et que je voulais des peignoirs en soie avec nos initiales brodées en fil de platine. — On n'a pas encore validé le ticket, Momo. On n'a même pas de quoi payer l'essence. — Détail administratif ! Le destin fait pas crédit, mais moi si ! Allez, en route. Dehors, le Mistral s’engouffrait dans la cage d’escalier avec un sifflement sinistre. Lina ajusta la boîte de pizza vide qu’elle portait comme un bouclier sacré. À l’intérieur, sa seule assurance-vie : le ticket, précieusement dissimulé dans une boîte de thon à l’huile, elle-même scotchée au fond du carton. Elle dévala les premières marches. Au 11ème, une porte s'ouvrit. Madame Zoubida, la concierge autoproclamée, sortit en djellaba panthère. — Oh ! La pizza ! C’est pour qui ? Le petit du 4ème ? Fais voir ta tête ! On dirait un cosmonaute qui a perdu sa fusée. Lina baissa la tête, le casque retombant une nouvelle fois sur son nez. — J’ai une conjonctivite, m’dame, lâcha-t-elle d’une voix éraillée. C’est contagieux. Même à travers le plastique. Zoubida recula d'un pas, terrifiée. Lina en profita pour filer. Au 9ème, un bourdonnement mécanique fit vibrer l'air. Un drone professionnel flottait de l'autre côté de la rambarde, son œil de cyclope électronique fixé sur elle. Elle se rappela les conseils de Momo : « Sois le bitume ! ». Elle fit un bras d'honneur magistral à la caméra, puis tenta de cracher par terre. Le crachat s'écrasa lamentablement à l'intérieur de sa visière. Humiliée mais incognito, elle continua sa descente. Au 7ème étage, le territoire des « Cousins ». Quatre jeunes hommes bloquaient l'escalier, dont Kader « Le Ratier », un colosse dont le cou était plus large que la cuisse de Lina. — Oh, la livreuse ! lança Kader. Tu nous la donnes cette pizza ? Lina ralentit, le cœur battant à 180. Soudain, son téléphone, coincé dans son hoodie, hurla sur haut-parleur. C'était Momo, en plein délire de "manager". — ALLÔ LINA ? C’EST LE SIÈGE ! LE TRADER DE NEW YORK DIT QUE SI LA REGINA N'EST PAS LIVRÉE DANS DIX MINUTES, LE MARCHÉ DE LA MOZZARELLA S'EFFONDRE ! ON EST SUR UN LBO AGRESSIF, BOUGE TES FESSES ! Kader regarda Lina, puis son téléphone, totalement déboussolé par ce jargon financier. — C’est quoi ces conneries ? demanda-t-il. — C'est la finance de marché, masta, improvisa Lina. Si je suis en retard, le CAC 40 devient le CAC 0. Tu veux être responsable de la faillite de la France ? Kader recula, impressionné malgré lui. Lina s'engouffra dans les escaliers de secours. Elle atteignit enfin le parking. Là, garée derrière un transformateur, l'attendait la Saxo de Momo. Un véhicule qui vrombit comme un aspirateur asthmatique en fin de vie. Elle jeta la boîte de pizza sur le siège passager, arracha son casque — la mousse s'effritant dans sa bouche avec un goût de vieux pneu — et mit le contact. Le moteur toussa une fumée noire digne d'un départ de cargo avant de s'élancer. Momo la rejoignit en courant, sautant dans la voiture alors qu'elle démarrait déjà. — Direction la Joliette ! hurla-t-il. On va au McDo ! On va fêter ça comme des empereurs ! La Saxo bondit sur l'avenue, le pot d'échappement traînant sur le bitume dans une gerbe d'étincelles héroïques. À chaque virage, Lina devait repousser le casque qui roulait sur ses genoux et la boîte de thon qui menaçait de glisser sous les pédales. Ils arrivèrent au Drive du McDonald's dans un nuage de fumée d'huile brûlée. Momo, transfiguré, baissa la vitre avec une assurance royale. — Bonjour, dit-il avec une voix de baryton improvisée dans l'interphone. Je voudrais quatre cents menus Best-Of. Et quatre cents sauces Deluxe supplémentaires. C'est pour la fondation « Lina-veut-manger ». Le silence à l'autre bout fut éternel. — Monsieur, c'est une plaisanterie ? — Non mademoiselle, répondit Lina en s'essuyant le front. C'est le début d'une nouvelle ère. Mais commencez déjà par les frites. Alors que Momo cherchait désespérément sa carte bleue dans ses poches de costume trop grand, Lina ouvrit la boîte de pizza. Elle saisit la boîte de thon Petit Navire. Ses mains tremblaient. Elle tira sur l'opercule, plongeant ses doigts dans l'huile tiède pour en extraire le ticket. — Oh non... murmura-t-elle, livide. — Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? s'alarma Momo. — L'huile... le ticket est tout transparent ! On voit plus rien ! Le cœur de Momo s'arrêta. Ils restèrent figés, deux millions de centimes virtuels flottant au-dessus d'une carcasse de Saxo qui rendait l'âme. Lina frotta délicatement le papier avec le revers de son hoodie. Lentement, miraculeusement, le QR code réapparut sous la couche de gras, brillant comme un diamant dans une décharge. Lina éclata d'un rire nerveux, un rire qui couvrit le bruit du Mistral et celui de la Saxo. — C'est bon, Momo. C'est bon. Il est encore là. — Bien sûr qu'il est là ! rugit Momo en se tournant vers l'interphone. Et rajoutez-moi des Sundaes ! Au caramel ! On est riches, putain ! On va racheter le clown et le transformer en majordome ! La voiture s'avança vers le guichet, emportant avec elle la Reine des Myosotis et son vizir gominé, vers un destin fait de caviar, de homards promis, et de quatre cents menus XL payés avec la sueur d'une vie de galère et l'huile d'une boîte de thon à deux cents millions d'euros.

Le Grand Saut vers la FDJ

Le convoi s’ébranla. Un fracas de tôles froissées et de pots d’échappement percés avec amour. Le GIGN aurait fait moins de raffut pour exfiltrer un ministre, mais avec nettement moins de style. En tête de la procession, la Twingo de Momo « Le Manager », une relique de 1994 qui tenait debout par la seule force de la volonté de Dieu et de trois rouleaux de ruban adhésif gris. Derrière, une armada de T-Max en roue arrière, pilotés par des minots de quatorze ans qui se prenaient pour les gardes du corps de Beyoncé. Lina était tassée sur le siège passager, son hoodie Decathlon remonté jusqu’aux sourcils. Elle serrait contre elle son sac à dos Eastpak qui contenait, dissimulée dans une boîte de thon à l’huile « Petit Navire » soigneusement lavée, la clé de sa nouvelle existence. Ou son arrêt de mort. À cet instant, elle n’était pas sûre de faire la différence. — Relax, la petite ! hurlait Momo par-dessus le râle du moteur. C’est le jour J, l’heure H, la minute M ! On va transformer ce bout de papier en cascade de billets, en torrent de flouze, en… comment on dit en finance ? En dividendes massifs ! — Momo, si tu ne fermes pas ta bouche, je jure que je demande à la FDJ de te payer en bons d’achat chez Lidl. — C’est l’émotion. Le stress post-traumatique de la pauvreté. Tu vas voir, une fois le sas passé, tu vas respirer l’air des riches. Ça sent la vanille et l’évasion fiscale, ma fille. Le convoi s’arrêta devant l’immeuble de la Française des Jeux, une forteresse de verre si polie qu’on aurait pu s’y raser. Le contraste était violent. D’un côté, le bitume brûlant des Myosotis et les ascenseurs qui pissent l’huile ; de l’autre, une pelouse tondue au laser et des vigiles qui ressemblaient à des agents de la CIA sous stéroïdes. À l’entrée, un colosse barra la route, le regard aussi expressif qu’une plaque de marbre. — C’est pour quoi ? — On n’est pas venus pour acheter des tickets de bus, Monsieur l’Agent, s'offusqua Momo en réajustant sa veste de jogging en synthétique brillant. On a rendez-vous avec le Destin. Avec le Maître des Chiffres ! Lina écarta doucement Momo qui commençait à postillonner sur le revers du vigile. Elle baissa sa capuche, révélant ce regard d’acier qui lui permettait de ne jamais baisser les yeux dans la cité. — J’ai rendez-vous avec Mme Poussin, du service des Grands Gagnants. Le silence de l'immeuble l'enveloppa comme un linceul de luxe. Tout était beige, blanc et cher. Elle fut conduite dans un bureau en chêne massif qui valait probablement le prix de son appartement. Derrière, Mme Poussin l’attendait avec un sourire qui ne montrait pas une seule ride d’expression. Lina déposa son sac sur le bureau. Elle en sortit la boîte de thon. Mme Poussin ne cilla pas. Elle avait dû en voir d’autres : des tickets cachés dans des couches de bébé ou des bibles. Lina dévissa le couvercle. L’odeur du thon de qualité moyenne envahit la pièce, brisant le parfum de jasmin synthétique. Elle sortit le petit morceau de papier, légèrement gras sur les bords. — Le voici. Mon ticket de sortie. Mme Poussin l’examina sous une lampe spéciale. Un « bip » électronique de satisfaction retentit. — C’est authentique, Mademoiselle. Félicitations. Vous êtes officiellement la détentrice de deux cents millions d’euros. Soit environ cinq mille ans de SMIC. Ou l’achat d’un petit pays en voie de développement. Lina ne ressentit pas de joie. Juste une immense fatigue, comme si elle venait de porter la tour des Myosotis sur ses épaules pendant vingt ans. — On fait quoi, maintenant ? Est-ce que vous avez un hélicoptère ? Parce que si je ressors par la porte d’entrée, tout le quartier va essayer de m'épouser ou de me vendre une assurance-vie pour mon chat. — Nous avons des protocoles, la rassura Mme Poussin. Mais avant, avez-vous une idée de votre premier achat ? Un jet ? Un château ? Lina repensa à la moisissure qui dessinait des cartes de France sur son plafond. — Je veux juste pouvoir acheter du papier toilette triple épaisseur sans avoir l’impression de faire un crédit à la consommation. Et une douche où l’eau chaude ne s’arrête pas après trois minutes. Mme Poussin eut un rire discret, un son de glaçons s’entrechoquant dans du cristal. Elle poussa une pile de documents vers elle. Lina signa. Chaque paraphe était une porte qui se fermait sur les relances d’EDF et les pâtes à l’eau de fin de mois. Mais en signant, elle sentit une pointe d’amertume. La solidarité poisseuse des Myosotis n'existait que parce qu'ils étaient tous dans la même galère. Désormais, elle n'était plus « la petite du 12ème ». Elle était une cible. — Voilà, Mademoiselle. Vous êtes riche. Plus riche que la plupart des gens que vous croiserez dans votre vie. Que ressentez-vous ? Lina regarda ses mains qui tremblaient. — Je ressens que je vais avoir besoin de beaucoup de thon. Parce que tout Marseille va essayer de me manger. Elle sortit du bureau. Momo l'attendait dans le hall, faisant les cent pas sur une moquette si épaisse qu'il manquait de trébucher à chaque pas. — Alors ? On est actionnaires de l'univers ou quoi ? — Momo, on est grillés. Le petit guetteur a posté une vidéo sur TikTok. Tout le quartier sait qu'on est là. Si on rentre en Twingo, on se fait braquer avant le premier feu rouge. — T'inquiète, j'ai anticipé, murmura Momo, son regard fuyant trahissant pour la première fois une lueur d'inquiétude réelle. Lina, écoute... fais attention. Les gens, ils changent quand ils voient trop de zéros. Reste près de moi, d'accord ? Je suis peut-être un escroc, mais je suis *ton* escroc. Il avait appelé Kader. Dix minutes plus tard, une Lamborghini Huracán orange « Néon de l’enfer » hurlait devant le siège de la FDJ. Lina s'installa dans l'alcantara qui sentait l'arrogance. Direction : les Myosotis. Le retour fut un choc frontal. La voiture orange bondit sur les dos-d’âne en gravats, son bas de caisse poussant des cris à mille euros la seconde. À l'entrée de la cité, le silence se fit. Les « petits » ne criaient plus « Arah ». Ils regardaient passer le monstre de carbone comme une apparition divine. Kader stoppa l'engin devant le Bâtiment B. La portière s'ouvrit en élytre. Le « Grand Dédé », le syndic officieux dont la gourmette pesait le poids d'une enclume, attendait déjà. — Alors, la petite ? On dit que la lune est tombée dans ton jardin ? La lune, ça doit éclairer tout le monde, non ? On est une famille ici. Lina sortit de la voiture. Elle ne tremblait plus. Elle fit face à la foule agglutinée sur les balcons, à ces centaines de regards affamés. — Écoutez-moi bien ! hurla-t-elle. Je viens de racheter toutes les dettes de loyer de ce bâtiment. Le syndic est payé, l'ascenseur sera réparé avant ce soir. Demain, vous repartez à zéro. C'est mon cadeau d'adieu. Un silence de mort suivit. La foule s'écarta. C'était la mer Rouge qui s'ouvrait devant un hoodie Decathlon. Lina grimpa les douze étages une dernière fois pour récupérer son chat borgne. Momo l'attendait en bas, faisant vrombir le V12. Elle redescendit, le chat sous le bras. Elle monta dans la Lamborghini, claqua la portière et fixa l'horizon bleu de la Méditerranée. — On va où, patronne ? demanda Kader. — Au palace le plus proche. Je veux une baignoire tellement grande que je pourrais y faire naviguer un yacht. Et commande du caviar pour le chat. Momo éclata de rire, un rire sauvage qui couvrit le vacarme du moteur. — Lina, pour le bon prix, je te trouve un chat qui fait lui-même ses costumes en soie ! La voiture bondit, un éclair orange fuyant la grisaille. La Reine quittait son château de béton. Le chapitre de la survie était clos. Celui de l’absurdité totale commençait, et Marseille ne s’en remettrait jamais.
Fusianima
LA REINE DU BÂTIMENT B
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Seb Le Reveur

LA REINE DU BÂTIMENT B

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Le soleil de quatorze heures sur les Myosotis, c’est pas une météo, c’est une agression caractérisée. C’est un projecteur de 1000 watts braqué sur la misère, un truc qui fait fondre le goudron et les dernières illusions de dignité. Lina était entrée chez Momo pour un kit de survie de fin de mois : u...

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