Nettoyage de Printemps
Par Seb Le Reveur — COMEDIE
L’air de la Villa L’Olympe n’était pas de l’oxygène, c’était un cocktail pressurisé de Lysol et de Chanel N°5. Dans le grand salon de réception, les moulures en stuc semblaient suer sous l’effet de la canicule qui griffait les baies vitrées. Dehors, la Méditerranée s’étalait, plate et arrogante, com...
L'olive du péché
L’air de la Villa L’Olympe n’était pas de l’oxygène, c’était un cocktail pressurisé de Lysol et de Chanel N°5. Dans le grand salon de réception, les moulures en stuc semblaient suer sous l’effet de la canicule qui griffait les baies vitrées. Dehors, la Méditerranée s’étalait, plate et arrogante, comme un tapis bleu qu’on aurait oublié de brosser.
Muguette se tenait dans l’embrasure de la porte dérobée qui reliait l’office au salon. Elle était une ombre de soixante-deux ans glissée dans un tablier d’un blanc si agressif qu’il aurait pu aveugler un amiral. Ses mains, tannées par quarante ans de manipulation de décapants industriels, reposaient le long de son corps, immobiles. Elle ne respirait pas ; elle filtrait.
À dix mètres d’elle, Octave de Saint-Preux, le titan de la promotion immobilière, vivait ses dernières secondes d’existence. Le spectacle était d’une sobriété technique remarquable. Octave ne hurlait pas. On n’hurle pas dans une villa à quarante millions d’euros. Il produisait simplement un petit bruit de succion, semblable à celui d’une ventouse sur une vitre humide. Son visage virait lentement au bleu de Prusse, une nuance qui jurait terriblement avec sa cravate en soie saumon. Autour de lui, les rires des invités couvraient le râle discret de l’homme qui les payait tous.
Muguette observa l’olive. C’était une olive de Lucques, charnue, logée exactement au carrefour de la trachée d’Octave. C’était, d’un point de vue logistique, un simple bouchon de canalisation mal placé.
— Monsieur semble avoir une contrariété, murmura une voix derrière elle.
C’était Jean-Claude, le majordome. Son visage était un masque de marbre.
— C’est l’olive, répondit Muguette sans détourner les yeux. Elle est trop grosse pour le calibre de son enthousiasme.
— Devrions-nous intervenir ?
— Pour quoi faire ? Une fois que le sang s’arrête de circuler, les taches de vin sont beaucoup plus difficiles à ravoir sur le lin.
Ils attendirent. Octave s’effondra enfin contre une console Louis XV, emportant dans sa course un vase Ming qui se pulvérisa sur le sol. Le silence qui suivit fut chirurgical. Les invités se figèrent, coupes de champagne à mi-chemin entre le plexus et les lèvres.
C’est alors que Vanessa, la veuve trophée, entra en scène. Elle se précipita vers le corps dans un froissement de soie. Sa performance était digne d’une tragédie antique, mais Muguette ne regardait pas son visage. Elle regardait ses mains. Alors que les invités s’agglutinaient, créant un cercle de panique feinte, Muguette vit le geste. Vanessa ne cherchait pas à desserrer la cravate d’Octave. Sa main droite s’était glissée vers le petit bol en argent posé sur la table basse. D’un mouvement fluide, elle saisit un bocal en verre scellé, dissimulé derrière un bouquet d’orchidées, et le fit glisser dans la doublure de son sac à main de créateur. Le bocal était nu. Anonyme. Coupable.
— Elle a le sens du rangement, nota Muguette.
— C’est une vertu rare dans cette maison, répondit Jean-Claude en ajustant ses gants blancs.
Muguette fit un pas en arrière et referma la porte de l’office. Elle se retrouva dans l’envers du décor, sous les néons crus qui vrombissaient comme des guêpes. Elle s’approcha de l’évier en inox et commença à frotter une tache invisible sur le plan de travail.
— Monsieur de Saint-Preux avait une sainte horreur des noyaux, rappela Jean-Claude en la rejoignant. Il disait que c’était la part de la mort dans le fruit.
— Et pourtant, Jean-Claude, il y avait un noyau. Je l’ai entendu cogner contre ses dents juste avant qu’il ne l’avale. Un son très sec. Comme un dé sur une table de casino. Vanessa est une femme d’ordre, finalement. Elle a nettoyé la scène, mais elle a oublié un détail. On ne cache pas un bocal dans un sac quand on porte du satin de soie. Le poids déforme la ligne. Pour quelqu’un qui tient tant à son image, c’est une faute de goût impardonnable.
Un blanc narratif s'installa, un de ces silences épais qui règnent là où les domestiques ont des yeux.
— Allez dire en cuisine que le service est annulé, reprit Muguette. Mais qu’ils gardent les homards au frais. Ils serviront pour les croques-morts. Jean-Pierre a déjà eu assez de mal à les réceptionner ce matin ; il y a même laissé un bout de gant, à ce qu'il paraît.
Elle quitta l’office par le couloir de service, ce boyau de marbre dérobé qui lui permettait de circuler sans polluer la vue des élus. Elle connaissait chaque courant d'air de cette villa. Elle arriva au niveau du dressing alors que le hurlement lointain d'une sirène de police montait depuis la corniche. Muguette se posta derrière la paroi fine et entendit le souffle court de Vanessa, puis le bruit du bocal posé sur une coiffeuse en verre.
Elle fit glisser le panneau de bois avec une délicatesse de voleuse de bijoux. Elle apparut au milieu des rangées de sacs Hermès. Vanessa était de dos, penchée sur son coffre-fort.
— Le vert ne vous va pas au teint, Madame, dit Muguette d'une voix neutre. Surtout cette nuance-là. C'est très... industriel.
Vanessa sursauta violemment.
— Muguette ! Sortez d'ici ! C'est un accident terrible !
— Les secours sont pour les vivants, Madame. Pour les morts, on appelle le personnel de maison. Ce bocal contient votre héritage, n'est-ce pas ?
Vanessa se figea. Sa terreur était une chose palpable, une odeur de métal acide.
— Combien ? lâcha-t-elle enfin.
Muguette marqua une pause, fixant une minuscule peluche sur la manche de la veuve.
— Madame, je n'ai pas de prix. J'ai des besoins. Et mon premier besoin est que cet objet ne finisse pas dans ce coffre. Les codes se forcent. Les vide-ordures, eux, ne parlent jamais.
Muguette tendit une main sèche. Vanessa hésita, alors que les flashs bleus de la police commençaient à danser sur les murs de marbre à travers les fenêtres.
— Et si je refuse ? murmura la veuve.
— Dans ce cas, je crains que la police ne trouve le noyau. Celui que j'ai récupéré dans le mouchoir de Monsieur avant que le médecin n'arrive.
Muguette ouvrit son autre main. Au creux de sa paume reposait un noyau d'olive luisant de salive. Le bocal passa d'une main à l'autre dans un petit cliquetis de verre.
— Parfait, dit Muguette. Maintenant, allez pleurer sur le perron. Les inspecteurs adorent le maquillage qui coule.
Muguette traversa le grand hall quelques minutes plus tard, croisant le commissaire Brossard qui ressemblait à un épagneul mouillé dans son imperméable beige. Autour de lui, les invités flottaient comme des épaves.
— Une olive, dit Brossard d’une voix monocorde devant le corps. C’est presque poétique.
— C’était une Picholine, Monsieur le Commissaire, rectifia Muguette en polissant déjà une console. La Lucques est trop charnue pour bloquer l'épiglotte avec une telle efficacité. C’est une question de physique des fluides.
Brossard leva un sourcil. Vanessa, sur un sofa, entama ses sanglots de tragédienne. Muguette se pencha à son oreille.
— Plus bas, Madame. Le cri strident fait vibrer le cristal. Si vous cassez un vase Ming par excès de zèle, je le déduirai de votre prochaine crise de nerfs.
Elle se tourna vers le commissaire qui voulait examiner "le projectile".
— L'olive est partie avec le Samu, mentit Muguette sans ciller. Un interne a cru pouvoir réanimer Monsieur par une manœuvre tardive. En revanche, je peux vous offrir un Sancerre à douze degrés. La température de la vérité.
Le commissaire acquiesça, distrait. Muguette en profita pour faire signe à Jean-Claude d'évacuer le corps vers la bibliothèque pour libérer l'accès au buffet. Elle retourna en cuisine où Jean-Pierre, le chef, fixait ses casseroles avec effroi.
— Calme-toi, Jean-Pierre. Le maître est mort. La hiérarchie vient de changer.
Elle posa le bocal sur le plan de travail.
— Madame a ajouté du fixateur de teinture pour cuir dans l'huile, expliqua Muguette aux domestiques rassemblés. Ça rend la peau de l'olive aussi glissante qu'un savon, tout en provoquant un spasme de la gorge. Simple. Propre. À partir de ce soir, nous ne sommes plus des serviteurs. Nous sommes les actionnaires majoritaires de la peur.
Un cri retentit depuis le salon. Vanessa hurlait au vol de son collier de perles. Muguette sourit. Son premier coup de balai. Elle envoya Jean-Claude glisser ledit collier dans la poche de l'imperméable du commissaire. Un policier qui se sent coupable est un policier qui ne pose pas de questions.
Elle retourna dans le hall pour la phase finale du nettoyage. Le commissaire Brossard, livide, venait de découvrir les perles dans sa poche. Vanessa, de son côté, semblait enfin comprendre le nouveau règlement intérieur de la Villa L'Olympe.
— Ne proposez d'olives à personne, Madame, conseilla Muguette en passant près d'elle. Ce serait d'un goût douteux.
Muguette monta l'escalier vers la chambre d'Octave pour ouvrir les fenêtres et chasser l'odeur du défunt. Elle s'arrêta un instant, observant une empreinte grasse sur la rampe en cuivre. Elle soupira. On ne pouvait vraiment pas faire confiance aux assassins ; ils manquaient de rigueur dans les finitions. Elle frotta l'empreinte jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien.
En bas, le chaos continuait. Muguette se pencha vers son seau d'eau grise.
— Suivant, dit-elle simplement.
Elle redescendit vers l'office où Jean-Claude l'attendait, un plateau d'argent à la main.
— Muguette ? Il y a un problème en cuisine. Gaston vient de trouver ceci dans le bac à argenterie.
Il souleva la cloche. Sur le velours des serviettes à polir reposait un appendice humain, pâle et sectionné avec une précision de boucher.
— Un doigt, Jean-Claude ?
Muguette observa l'objet avec une lassitude professionnelle. Elle se souvint alors de l'agitation de Jean-Pierre avec son couteau de boucher et les homards récalcitrants plus tôt dans la soirée.
— C’est sans doute celui de Jean-Pierre, nota-t-elle. Il a toujours été maladroit avec les crustacés. Mettez-le au frais avec les pinces de homard. Nous verrons demain s'il est de la bonne taille pour le bocal de Lucques. Pour ce soir, la Villa est déjà assez encombrée de morceaux inutiles.
Elle lissa son tablier blanc qui brillait dans la pénombre comme l'armure d'une sainte patronne des sols cirés, et retourna polir le marbre du salon avant que le sang-froid de la veuve ne finisse par sécher.
L'odeur de la peur
La fumée qui s’élevait de la cheminée en marbre de Carrare n’avait rien de l’arôme rassurant d’un feu de bois en hiver. C’était une odeur âcre, synthétique, celle d’un polymère haut de gamme et d’un cuir d’agneau plongé dans l’agonie. Vanessa, à genoux sur le tapis en soie d’Orient, tisonnait avec une frénésie de naufragée une paire de gants de conduite en dentelle noire. Le crissement du métal contre la pierre produisait un son strident, comme un ongle sur un tableau noir, amplifiant le supplice de ses nerfs.
Muguette l’observait depuis l’ombre du chambranle. Elle ne respirait pas plus que nécessaire, de peur d’absorber une particule de cette panique matérielle. Dans sa main droite, le plumeau en autruche semblait une extension de son bras, une arme de précision. Dans sa main gauche, le bocal d’olives Taggiasca, encore poisseux d’une huile fine mais mortelle, brillait sous les spots halogènes comme le Saint Graal des épiceries fines.
L'horloge comtoise sonna trois coups. Trois coups secs, comme un marteau de juge. Muguette ne cilla pas.
— Le cuir traité au chrome dégage des toxines qui imprègnent définitivement les rideaux en taffetas, Madame, finit-elle par lâcher. Il faudra trois jours de vaporisation à l'ozone pour rattraper votre maladresse.
Vanessa sursauta si violemment que le tisonnier heurta la grille dans un tintement de cristal brisé. Elle se retourna, le visage décomposé.
— Muguette… je… je faisais du tri.
— On ne brûle pas ses souvenirs au rez-de-chaussée, Madame. On les enterre dans le jardin, ou on les broie dans l’évier de la cuisine. C’est une question de logistique.
Muguette fit trois pas, le talon de ses chaussures orthopédiques claquant sur le marbre avec la régularité d’un couperet. Elle posa le bocal sur le guéridon de style Louis XV, juste à côté d’un flacon de Chanel N°5.
— Il… il était dans le buffet, balbutia la veuve.
— Non, Madame. Il était dans la poche de mon tablier. L’olive qui a mis fin aux jours de Monsieur n’était pas dénoyautée. C’est une faute de service impardonnable. Si les gens savaient que dans cette maison, on sert des olives avec noyau lors d'un cocktail dînatoire, la cote immobilière du Cap-Ferrat s’effondrerait avant l’aube.
Muguette essuya une trace invisible sur le couvercle de métal.
— Je peux vous donner… la montre de Jean-Pierre, murmura Vanessa. La Patek. Elle vaut trois ans de votre salaire.
Muguette s’arrêta. Elle tourna son regard laser vers la veuve, une inspection chirurgicale du botox sous-cutané.
— Je n'ai pas besoin d'une montre pour savoir que l’heure est venue, Madame. Gardez la Patek. Elle avance de deux secondes par jour, c’est une insulte à la ponctualité. Ce que je veux, c'est l'ordre. Vous n'êtes plus l'épouse. Vous êtes un actif toxique en attente de traitement.
— C’est un coup d’État ?
— C’est un inventaire.
Muguette tira les rideaux, occultant la Méditerranée.
— Il n'y aura pas d'avocats, Madame. La Villa L’Olympe entre en quarantaine morale. Vous allez apprendre la patience. Vous ne sortirez pas. Vous allez pleurer selon mes horaires. Et demain matin, à six heures précises, vous descendrez pour l'argenterie. Le deuil n'exclut pas l'entretien des métaux.
— Je ne sais pas nettoyer l'argenterie !
— C’est comme pour les olives, Madame. Tout est dans le doigté. Si on presse trop fort, on casse la structure.
Muguette sortit et ferma la porte, un clic métallique définitif.
Vanessa, hagarde, finit par descendre vers les offices pour chercher de l'eau. En poussant la porte de la cuisine, elle s'arrêta net. Le chef, le majordome Alfred et les femmes de chambre étaient assis autour de la table en inox. Ils mangeaient du caviar à la louche, directement dans les boîtes de la réserve privée.
— Madame la Veuve, salua Alfred avec une onctuosité terrifiante. Vous cherchez l'eau ? Elle est derrière les caisses de Romanée-Conti. Servez-vous. N'ayez pas peur de vous casser un ongle.
Vanessa recula, suffoquée par l'odeur de Javel et de poisson de luxe. Elle remonta au salon pour se réfugier près du corps de son mari, exposé sur le sofa sous un drap Hermès. Mais le sofa était vide. Le drap gisait au sol comme une mue de serpent.
— Muguette ! Il a disparu !
Muguette apparut dans l'ombre, croquant une olive avec une application religieuse.
— Ne soyez pas nerveuse. Alfred l'a déplacé vers le congélateur de la cave à vin. On ne voudrait pas qu'il commence à sentir avant l'arrivée du procureur. La température du salon était insuffisante pour une conservation optimale.
Elle pointa le plumeau vers le Miroir des Vanités.
— Il y a de la poussière sur le cadre. Occupez-vous-en. Le mouvement doit partir de l’épaule, comme si vous caressiez un amant mourant à qui vous n’auriez rien à léguer.
Vanessa s'exécuta, frottant le cadre doré tandis qu'en bas, le bruit d'un bouchon de champagne résonnait comme un coup de feu. Le silence retomba, troublé par un vrombissement strident venant des étages.
— Qu’est-ce que c’est ? hoqueta Vanessa. On dirait qu’on découpe un navire !
— C'est simplement Alfred, répondit Muguette. Il prépare le sarcophage dans une armoire normande du XIXème siècle. C’est une menuiserie à tenons et mortaises qui ne laisse aucune chance à l'âme de s'échapper.
Le brigadier Lagache sonna à la grille. Muguette descendit l'accueillir avec une sérénité de marbre. Elle lui rendit son stylo Parker — prétendument retrouvé dans le compost — lesté d'une enveloppe de billets.
— Madame est prostrée, brigadier. Elle nettoie les cadres pour polir ses souvenirs. C’est une réaction nerveuse classique dans la haute société.
Une fois le policier éconduit, Muguette remonta vers le boudoir. Elle observa Vanessa, à genoux, qui tentait d'effacer une tache de gras sur le vernis Louis XV avec ses doigts tremblants. La veuve avait fini par enfiler les gants Mapa jaunes, dont la couleur criarde jurait avec son peignoir en soie.
— C’est bien, Madame. Vous commencez à comprendre la texture de la réalité.
Muguette s'approcha du guéridon. Elle marqua une pause, ses yeux d'acier balayant la surface parfaitement lustrée. Soudain, elle pencha son buste amidonné. Elle ramassa une miette invisible sur le guéridon et la glissa dans sa poche comme un secret d'État. Elle ressortit sans un mot, laissant Vanessa seule face au silence blanc de la villa.
L'argenterie de la discorde
L’inspecteur Barnabé entra dans le grand salon de la Villa L’Olympe avec la précaution d’un homme traversant un champ de mines de cristal. Ses semelles en caoutchouc de fonction produisirent un crissement aigu, un gémissement de caoutchouc torturé sur le marbre blanc de Carrare qui monta jusqu'aux corniches dorées à la feuille.
Muguette ne leva pas les yeux de son plateau. Elle maniait un chiffon en microfibre avec la précision d’un neurochirurgien. Entre ses doigts secs, une fourchette à huître de la maison Puiforcat subissait un interrogatoire serré. Elle frottait. Elle inspectait. Elle frottait encore.
— Vos chaussures, Monsieur l’Inspecteur, dit Muguette.
Barnabé s’arrêta net, une jambe en l’air.
— Mes chaussures ?
— Elles ont un passif. Un passif de bitume, de graviers de parking et de restauration rapide. Ce salon n’a pas été conçu pour accueillir les reliquats du monde extérieur.
Elle posa la fourchette. Le tintement du métal précieux sur le plateau d’argent fut le seul bruit dans la pièce, tranchant comme un couperet de guillotine. Elle sortit d'une poche de son tablier deux sacs en plastique bleu.
— Enfilez-les. Ou attendez sur le paillasson. Le paillasson est en coco de Malaisie, il supporte la tragédie. Le marbre, lui, se souvient de tout.
Barnabé s’exécuta. Penché en avant, il lutta avec l’élastique des surchaussures pendant que Muguette le surplombait. Dans la pièce, l’air sentait le Miror et le déni de justice.
— Madame la Veuve ? demanda l’inspecteur en se redressant, le visage rubicond.
— Madame est en phase de transition chromatique, répondit Muguette.
À ce moment précis, Vanessa apparut au sommet du grand escalier. Elle portait un ensemble de soie noire si fluide qu’on aurait dit qu’elle coulait le long des marches. Elle tenait un mouchoir à la main, mais au lieu de le porter à ses yeux, elle s’en servait pour frotter nerveusement le pommeau de la rampe à chaque pas.
— Inspecteur, balbutia-t-elle. Quelle... quelle surprise. Nous étions justement en train de...
— De trier les couverts, coupa Muguette. L’argenterie est la mémoire d’une maison, Vanessa. On ne pleure pas correctement devant un métal oxydé.
Muguette s'approcha de Vanessa. Elle lui prit le mouchoir des mains. C’était un carré de lin fin, taché d’une trace noire.
— Tu as frotté le cuivre avec du lin, Vanessa ? C’est une faute de goût. Le lin retient les sécrétions. Notamment la sueur des mains coupables.
Vanessa déglutit. Le bruit résonna dans le hall.
— Monsieur l'Inspecteur est ici pour l'olive, finit par lâcher la veuve.
— L'olive ? s'étonna Barnabé. Je suis ici pour le décès de Monsieur de Saint-Preux.
— Une Lucques, précisa Muguette en reprenant sa marche vers le buffet. La reine des olives. Chaire fine, petit noyau. Elle n'est pas censée causer un arrêt respiratoire chez un homme qui a survécu à quatre mariages. À moins qu'elle n'ait été aidée par une main impatiente.
Barnabé sortit son carnet.
— Nous avons retrouvé le bocal, dit-il. Sur le plan de travail.
— Une erreur, dit Muguette. Le bocal de Lucques se range dans le troisième compartiment du réfrigérateur, derrière les artichauts poivrade. Le laisser sur le plan de travail altère la fermeté de la pulpe. C'est du vandalisme culinaire.
L’inspecteur cligna des yeux.
— Le couvercle a été forcé avec un outil qui n’est pas un ouvre-boîte.
— Un coupe-cigare, suggéra Muguette. Monsieur en laissait traîner partout. Ou peut-être un ongle manucuré avec une force de désespoir.
Vanessa s’agrippa à une console en marqueterie.
— Vanessa, chérie, dit Muguette, tu laisses des empreintes sur le vernis au tampon. Monsieur l'Inspecteur va croire que tu cherches à t'agripper à la réalité.
Barnabé désigna une petite cuillère, isolée des autres sur un napperon.
— Et ceci ?
— C'est la cuillère du remords, inspecteur. Elle a servi à remuer le cocktail de Monsieur juste avant l'incident. Je l'ai mise en quarantaine. Elle sent encore le vermouth bas de gamme. Vanessa a confondu les bouteilles dans sa hâte de réconforter son époux.
L’inspecteur nota quelque chose avec acharnement.
— Vous étiez où, Muguette ?
— J’étais là où je suis toujours. Dans l’ombre des choses. Je dépoussiérais les pampilles du lustre du petit salon avec un pinceau en poils de martre. J'ai entendu le bruit d’une ambition qui se réalise. Suivi du bruit d’un corps de quatre-vingt-six kilos rencontrant un tapis persan.
Vanessa s'effondra sur un pouf en velours.
— C'était un accident ! Il a ri à une blague sur les droits de succession et l'olive est partie de travers !
— On ne rit pas des droits de succession, Vanessa, gronda Muguette. On les subit ou on les organise.
L’inspecteur s’approcha d’une vitrine.
— Ne touchez pas à ça avec vos sacs plastiques, prévint Muguette. L'électricité statique attire la poussière.
— Écoutez, dit Barnabé. Le légiste dit que l'olive était lubrifiée. Avec une substance industrielle.
Muguette ramassa une fiole sur le buffet.
— Du liquide de rinçage pour lave-vaisselle. Marque "Éclat Total". Très efficace pour faire glisser les obstacles.
Barnabé écarquilla les yeux.
— Vous êtes en train de me dire que...
— Je suis en train de vous dire que le verre de Monsieur était d’une propreté suspecte. Si propre qu’on ne voyait même plus le poison. Mais rassurez-vous, Inspecteur. À la Villa L’Olympe, nous ne laissons jamais rien traîner.
Elle tendit la fiole à l'inspecteur.
— Tenez. C’est pour vos chaussures. Ça aide à faire partir les taches de gras.
Vanessa pleurait sans bruit, ses larmes creusant des sillons parfaits dans son fond de teint.
— Je vais devoir vous demander de me suivre au poste, Madame, dit l'inspecteur d'une voix qui manquait d'autorité.
Vanessa se leva, tremblante. Elle regarda Muguette. La gouvernante reprit sa fourchette.
— Attendez, dit Muguette. Ta robe est froissée à l'arrière, Vanessa. On ne peut pas entrer dans un panier à salade avec un pli pareil. Va te changer. Mets la Chanel en tweed. Le tweed dissimule les tremblements de l'âme.
Vanessa remonta l'escalier en courant. Muguette resta seule avec Barnabé. Elle s'approcha de lui, si près qu'il put sentir l'odeur de la Javel.
— Vous savez, Inspecteur, le problème avec les olives, c’est qu’elles n’ont aucune loyauté. Par contre, l’argenterie reste. Elle ne raconte rien si on la frotte dans le bon sens.
Elle désigna la porte de sortie.
— Allez l'attendre dans la voiture. Et par pitié, ne vous asseyez pas sur le cuir de la Bentley. Vos surchaussures sont trouées.
Barnabé sortit. Muguette resta seule dans le grand salon. Elle rangea la fourchette dans l'écrin de velours bleu. Elle regarda le bocal d'olives sur la table basse. Elle en prit une, la porta à sa bouche et la croqua.
— Trop de sel, murmura-t-elle.
Elle contempla son reflet. Une impératrice en tablier. Elle se dirigea vers le téléphone. Elle composa un numéro.
— Allô ? L’agence de voyages ? Oui, pour une croisière. Seule ? Oh non. Emmenez-moi là où l'argenterie est jetable et où les olives n'ont pas de noyaux.
Elle raccrocha. Sur la table de nuit de la chambre de maître, le portrait du défunt semblait plus terne. Muguette retourna à son plateau. Il restait trois cuillères à moka à vérifier. Elle frotta.
Elle s'arrêta soudain. Elle regarda ses mains.
— Le secret d'une bonne retraite, c'est de savoir quand poser le chiffon.
Elle posa le chiffon.
La porte de la bibliothèque pivota. Vanessa apparut, blême sous son tweed.
— Muguette, chuchota-t-elle. Barnabé est encore là. Il fait le tour de la piscine.
— L’inspecteur Barnabé a égaré son briquet, Madame. Une horreur publicitaire. Je lui ai suggéré d’aller vérifier près du pool-house. Cela l’occupera douze minutes, le temps que le détecteur de mouvement de la haie se déclenche et l'arrose.
— Tu es folle. On ne peut pas arroser la police.
— C’est un incident technique. Tout comme l'obstruction des voies respiratoires de Monsieur. Maintenant, prenez ce chiffon. Astiquez le pied de la console Louis XV. Celui de gauche. Il y a une trace de sébum.
— Je ne sais pas faire ça !
— Apprenez vite. L’alternative est un uniforme en coton orange.
Vanessa saisit le chiffon. Elle s’agenouilla. Le marbre était froid. Une froideur de morgue.
— Et s'il revient ?
— Frottez, Madame. Pensez à votre héritage. Chaque mouvement circulaire vous rapproche de la liberté.
Barnabé, effectivement trempé, apparaissait derrière la vitre fumée. Ses chaussures couinaient sur le carrelage. Muguette ouvrit la baie vitrée.
— Inspecteur. Vous avez l'air d'avoir trouvé une source souterraine.
— Le système d'arrosage automatique, grogna-t-il. J'ai bien cru que j'allais être emporté.
— La maison porte le deuil à sa manière, expliqua Muguette en lui tendant une serviette siglée. Elle pleure par ses buses.
Barnabé prit la serviette. Son regard dériva vers Vanessa, de dos, frottant frénétiquement.
— Madame la veuve ? Il est deux heures du matin.
— Un choc nerveux, Inspecteur, intervint Muguette. Madame ne supporte plus la moindre asymétrie. Elle nettoie tout ce qui dépasse.
Barnabé fit un pas. Ses chaussures laissèrent une trace de boue noire sur le tapis d'Aubusson.
— Le bocal d’olives, dit-il. Mes techniciens me disent qu’il manquait.
— Monsieur n'aimait pas voir les contenants entamés. Je l'ai jeté dès que le légiste a eu terminé. Un souci d'hygiène. Une olive exposée à l'air libre développe une flore bactérienne inacceptable.
Barnabé s'approcha de Vanessa.
— Jeter une preuve potentielle, c'est fâcheux.
— Une olive n'est pas une preuve, Inspecteur. C'est un condiment.
L'inspecteur se pencha au-dessus de la veuve.
— Au fait, j'ai trouvé ceci dans l'allée. C'est tombé de votre poche, je crois.
Il tendit un petit objet. Un noyau d'olive, poli, luisant. Vanessa ouvrit la bouche. Aucun son n'en sortit. Muguette s'interposa. Elle saisit le noyau.
— Un chapelet de méditation, Inspecteur. Un noyau béni par un moine du Mont Athos. C’est un objet de piété.
Barnabé hocha la tête, peu convaincu.
— Bien sûr. Je vous laisse à votre ménage. Ne jetez plus rien, s’il vous plaît.
Il se dirigea vers la sortie, puis se retourna.
— Madame Muguette ? Vous devriez dire à Madame de changer de chiffon. Celui-là est plein de sang.
— C’est mon doigt ! s’écria Vanessa. Je me suis coupée sur le bronze !
— Faites attention. On meurt si vite d’une infection mal soignée. Bonne nuit.
Barnabé disparut. Vanessa s'effondra.
— Il sait. Il a vu le noyau.
— L'inspecteur Barnabé ne sait rien, Madame. Et ce n'est pas du sang. C'est du vernis à ongles. Le vôtre. "Rouge Vendôme". Vous avez écaillé votre manucure sur le pied de la console.
Vanessa regarda ses mains. L'ongle de son index était brisé. Elle laissa retomber ses épaules.
— Et maintenant ?
— Maintenant, nous allons parler de mon contrat de travail. Je suggère une réévaluation des compétences. Je sais gérer les fluides, les autorités et les olives.
Elle sortit un papier plié.
— Le compte en Suisse de Monsieur, par exemple. Je sais que vous avez les codes. Monsieur notait ses mots de passe au dos des photos de ses maîtresses. J'ai photocopié la maîtresse de juillet.
Vanessa pâlit.
— Qu'est-ce que tu veux ?
— La Villa L'Olympe. Je connais un acheteur. Moi. Enfin, une société écran dont je suis l'unique bénéficiaire. Vous garderez l'appartement de Paris. C’est suffisant pour vos besoins en remords.
— Et si je refuse ?
— Dans ce cas, je retrouverai le bocal d’olives. Je l’ai égaré dans le bac à linge sale de votre chambre. Si la police effectue une perquisition sérieuse...
Le silence retomba. Vanessa sentit le poids de la villa s'écrouler.
— Tu as tout prévu.
— Le secret d'une maison bien tenue, c'est l'anticipation.
Muguette ramassa le plateau.
— Ah, j'oubliais. Demain, nous recevons le tapissier. Monsieur Barnabé a taché le tapis avec sa boue. C’est inadmissible.
Elle s'arrêta sur le seuil.
— Ne vous inquiétez pas pour le congélateur dans la cave. Il a besoin d’être graissé. Ou alors, c'est que Monsieur essaie de sortir. Mais j'ai mis le verrou de sécurité. Rien n'est plus difficile à nettoyer qu'un fantôme.
Elle descendit l'escalier vers la cuisine. Barnabé revint soudain à la porte, une silhouette fatiguée. Il ne sonna pas, il poussa la porte restée entrouverte. Il tenait un sac en papier gras d’où dépassaient trois croissants écrasés.
— Je... j'ai oublié de vous demander, dit-il, la voix un peu plus assurée. La marque du café de Monsieur de Saint-Preux. Les experts s'interrogent sur l'acidité du dernier breuvage.
Muguette se retourna lentement. Elle fixa les croissants dont le beurre commençait à imbiber le sac.
— Du Blue Mountain, Monsieur l'Inspecteur. Moulu à la main chaque matin. Quant à vos viennoiseries industrielles, elles vont émietter mon hall. Repartez avec. On ne pollue pas un deuil avec de la pâte surgelée.
Barnabé regarda son sac, décontenancé.
— Oh. Bien sûr. J'étais juste inquiet pour la provenance de l'Arabica.
— Inquiétez-vous plutôt de votre propre tension, Monsieur. Elle semble aussi instable que votre flair.
Elle referma la porte. Cette fois, elle tourna la clé. Dans le silence, on n'entendait plus que le vrombissement de la cave. Muguette lissa son tablier. La maison était enfin propre. Elle se dirigea vers la bibliothèque pour repasser les lacets des chaussures de cérémonie de Monsieur. C’était une tâche inutile, mais l’ordre n’attendait pas les morts.
Mutinerie à l'office
L’office de la Villa L’Olympe était une cage de verre et d’acier inoxydable où le silence avait d'ordinaire l'épaisseur d'une nappe en damas. Ce matin-là, l’air saturé de vapeur de café de contrebande et de relents de Cif citronnier vibrait d’une fréquence nouvelle. Muguette, droite comme un cierge d’autel, se tenait derrière l’îlot central en marbre de Carrare. Devant elle, le personnel de maison formait un demi-cercle dont la géométrie rappelait un peloton d’exécution qui hésiterait sur le choix du calibre.
Il y avait Jean-Pierre, le chauffeur, dont le costume sombre semblait absorber la lumière crue des plafonniers. Béatrice, la cuisinière, dont les bras pétris par trente ans de sauce Mornay reposaient sur son tablier comme deux jambons au repos. Et Kevin, le préposé à la piscine, dont le débardeur révélait un tatouage de dauphin ironiquement coincé dans un pli de muscle tendu par l'anxiété. Muguette ne parlait pas encore. Elle polissait lentement une coupelle en cristal de Baccarat avec un chiffon en microfibre. Chaque pas de la gouvernante sur le marbre sonnait comme une craie sur un tableau noir.
— Monsieur est mort, commença-t-elle enfin. C’est un fait divers. Ce qui nous occupe, c’est le bocal.
Elle posa la coupelle. Au centre, trônait un bocal d’olives dénoyautées, marque distributeur, une intrusion vulgaire dans ce temple du raffinement. L’étiquette était légèrement décollée, comme si l’objet lui-même avait honte de se trouver là.
— Ce bocal, poursuivit Muguette d'une voix dépourvue de tout vibrato, contenait l’olive qui a décidé de visiter la trachée de Monsieur. Madame Vanessa a jugé opportun d’y ajouter un soupçon de glue avant le gala. Une initiative artisanale. Maladroite.
Jean-Pierre s'ébroua, le cuir de ses gants craquant dans le silence.
— La petite a fait ça ? Elle a pas inventé l’eau tiède, mais de là à coller le patron à son propre apéritif…
— L’ambition est un lubrifiant qui ne remplace pas l’intelligence, Jean-Pierre. J’ai récupéré le bocal dans la poubelle de la suite parentale avant que les enquêteurs ne finissent leur troisième petit-four. À partir de cet instant, la Villa L’Olympe change de directoire. Nous ne sommes plus les mains qui nettoient. Nous sommes les mains qui tiennent les rênes.
Muguette appuya sur le bouton de l’interphone plaqué or. Le signal retentit dans toute la villa, un carillon cristallin. Trente secondes plus tard, Vanessa apparut. Elle portait un déshabillé en soie liquide, couleur champagne. Ses yeux étaient rouges de mascara irrité. Elle s’arrêta net en voyant le tribunal domestique assemblé autour du bocal d’olives.
— Muguette ? Qu’est-ce que c’est que ce rassemblement ?
— Le petit-déjeuner est en grève, Madame, répondit Muguette sans sourciller. Votre mari est actuellement dans un tiroir réfrigéré à Nice, et votre avenir est dans ce bocal. Regardez bien. La colle laisse un résidu blanchâtre sur le pourtour intérieur. C’est très difficile à masquer, même avec de l’huile d’olive première pression à froid.
Vanessa blêmit. Le rose de ses joues fut balayé par une pâleur de craie.
— On a fait un inventaire, dit Jean-Pierre en s'avançant d'un pas. La Rolls n’est plus disponible pour vos courses. Elle est en révision moteur prolongée. J'ai aussi besoin des clés du coffre à cigares.
— Et j’ai toujours rêvé de cuisiner pour des gens qui apprécient le beurre, ajouta Béatrice avec un sourire carnassier. Ce soir, c’est ris de veau aux morilles. À l’office. Vous, Madame, vous mangerez un yaourt.
Vanessa se tourna vers Muguette, les mains tremblantes.
— Vous voulez de l’argent ? Je peux vous donner des bijoux… Le collier Van Cleef…
— L’argent n’est qu’un accessoire, Madame. Ce que nous voulons, c’est la gestion. Moi, je vais occuper la chambre de maître. Vous dormirez dans la chambre de service n°4. Celle où la climatisation fait un bruit de vieux tracteur.
Muguette saisit une bouteille de Château d'Yquem et fit sauter le bouchon avec une aisance de sommelier. Le pop fut net. Elle remplit quatre verres à moutarde.
— À la nouvelle administration.
Tandis que le personnel trinquait, Muguette désigna l'évier à la veuve hébétée.
— Madame a besoin d’exercice. Elle va s’occuper de récurer l’argenterie du service de noces. Les trois cents pièces. À la main. Utilisez votre brosse à dents, Vanessa. C’est l’instrument de votre rédemption. Frottez. Le destin de votre liberté se joue entre ces deux fourchettes.
Le silence ne fut bientôt plus troublé que par le crissement du nylon sur le vermeil. Dans un coin de l'office, le bocal d'olives semblait luire sous les spots halogènes, tel un artefact sacré. La guerre domestique était terminée. L'occupation commençait.
L'après-midi fut consacré à l'inventaire. Dans la suite de maître, Jean-Pierre fit pivoter le portrait du Magnat pour révéler le coffre-fort. Le code, la date du premier lifting de l'oligarque, libéra une cascade de montres en platine et de lingots enveloppés de soie. Muguette plongea la main dans le trésor et en sortit une rivière de diamants.
— Béatrice, allez me chercher un saladier. Un grand. En Inox. On va trier ces cailloux par poids carats. C'est mauvais pour le moral de l'acier de rester confiné. Kevin, les montres vont dans le seau de la serpillière. Assurez-vous qu'il est propre. Je ne voudrais pas que le mouvement suisse s'enrhume au contact de l'ammoniaque.
Le bruit des Rolex tombant au fond du seau produisit une percussion mate. Ils redescendirent au salon, les bras chargés. Vanessa, à genoux sous l'évier, les regarda passer.
— Le bar, ordonna Muguette sans la regarder. Apportez le Romanée-Conti. Il paraît que c'est le sang de Dieu. Nous allons vérifier si Dieu est anémié. Et n'oubliez pas les glaçons ronds. S'ils ont des arêtes, ils blessent le vin.
Soudain, un vrombissement lourd fit vibrer les vitres. Une Lamborghini orange criard s'immobilisa devant le perron, projetant des graviers sur les nymphes de marbre. Arthur, le fils héritier, entra comme s'il s'apprêtait à racheter la pièce à la découpe. Il s'arrêta net devant le seau de montres et le saladier de diamants.
— C’est quoi ce bordel ? hurla-t-il. Où est Vanessa ?
— Votre mère a eu un accès de zèle expiatoire, Monsieur Arthur, répondit Muguette en lissant son tablier. Elle récure les joints.
— Vous êtes cinglés. Donnez-moi ce seau !
Arthur s'élança, mais Jean-Pierre lui barra la route avec une nonchalance de colosse. Muguette pointa le bocal d'olives posé sur un guéridon.
— Doucement, Arthur. La sueur des mains oxyde les chronomètres. Nous pourrions appeler les policiers à la grille, mais ils sont occupés à manger mes pêches de vigne. Nous leur expliquerions alors comment vous étiez au courant des dettes de jeu de Vanessa à Macao. La complicité par omission est une poussière qui finit toujours par faire éternuer.
Arthur devint livide. La couleur de son teint oscilla entre le blanc d'Espagne et le vert-de-gris.
— Kevin, conduisez Monsieur Arthur à la buanderie. Donnez-lui le tablier en plastique et une brosse en chiendent. Le mur d'enceinte a des traces de mousse. C'est inacceptable.
Le fils baissa les bras. Kevin lui posa une main lourde sur l'épaule.
— La buanderie est par là, petit. Évitez de pleurer sur le plastique, ça laisse des auréoles.
Muguette se rassit dans son fauteuil. Béatrice servait les ris de veau dans des cendriers en or massif, tandis que Jean-Pierre utilisait le fer à repasser pour diffuser une vapeur de grand cru sur le linge de maison. Vanessa, brisée, apparut à la porte de l'office, une tasse de Sèvres à la main.
— Muguette… j’ai faim. Et ça sent le décapant pour four ici.
— C’est votre thé, Vanessa. Il est au décapant léger. Il nettoie l’intérieur. On ne peut pas être propre dehors si l’on est encrassé dedans. Buvez, c’est bon pour ce que vous avez : une conscience prise en flagrant délit.
Muguette ferma les yeux un instant, savourant le silence de cathédrale qui s'installait enfin. C'était un silence propre, net, débarrassé de l'arrogance.
— Jean-Pierre ?
— Oui, Muguette ?
— La Rolls blanche.
— Oui ?
— Peignez-la en blanc mat. Maintenant. Je veux qu'elle ressemble à une gomme géante capable d'effacer les péchés du quartier. Et utilisez le Chanel n°5 pour diluer la peinture. On ne veut pas que ça sente le garage. On veut que ça sente le regret purifié.
La mutinerie était terminée. Le règne de la propreté absolue commençait, et il n'y aurait aucun survivant pour le salir.
Le service est servi
Le silence de la chambre de maître n’était pas un silence de repos, mais une stase pressurisée, comme celle qui précède l’implosion d’un sous-marin. Muguette était enfoncée dans les draps en satin de coton — huit cents fils au centimètre carré — une texture que sa peau, tannée par quarante ans de laine d’acier et de décapants pour four, identifiait désormais comme son dû. Elle n’écoutait pas la mer ; elle écoutait le bruit des talons de Vanessa sur le marbre du couloir. Un rythme saccadé, furieux. Vanessa transportait ce plateau comme on transporte les restes d'une preuve judiciaire.
La porte fut percutée plus qu’ouverte. La veuve entra, son fard à paupières effiloché comme une vieille soie, vêtue d'un peignoir de dentelle trop grand pour ses épaules voûtées. Elle tenait le plateau d’argent massif avec une raideur de condamnée.
— C’est prêt, lâcha Vanessa, la voix étranglée par une glaire de rancœur.
Muguette ne bougea pas un cil. Elle fixait le plafond où des chérubins néoclassiques semblaient juger la scène.
— Reposez cela sur le guéridon Louis XV, Vanessa. Et tâchez de ne pas rayer le vernis au tampon avec votre manque de vocation.
Le plateau heurta le bois avec un cliquetis de dents. Le café vacilla, une goutte brune maculant la blancheur virginale de la porcelaine de Sèvres.
— L’eau doit être à quatre-vingt-douze degrés pour le Blue Mountain, reprit Muguette d'un ton clinique. À quatre-vingt-treize, c’est de la bouillie de charbon. Ouvrez cet œuf.
Vanessa s’approcha, ses mains tremblantes. Elle frappa la coquille avec une petite cuillère. Elle frappa trop fort. Le jaune, d’un orange nucléaire, se répandit lamentablement sur le lin damassé.
— Supprimez cette souillure organique, ordonna Muguette. On ne transige pas avec le jaune. Nettoyez-moi ça. Avec votre manche, s'il le faut.
— Je ne suis pas votre boniche, Muguette ! L’accord, c’était le silence contre l’argent !
Muguette se redressa lentement, ses mouvements précis de femme qui n'a jamais renversé un seau d'eau savonneuse.
— L’argent n’est qu’une abstraction, ma petite. La réalité, c’est que vous avez glissé une olive dénoyautée à la main, mais farcie au lubrifiant industriel, dans le cocktail de votre époux. Un accident qui a laissé un dépôt de potasse sur le cristal de Baccarat. J’ai frotté ce verre, Vanessa. J’ai senti l’amertume avant même que le légiste ne sorte son scalpel. Lustrez ce plateau. Maintenant.
Vanessa s'exécuta, épongeant le désastre visqueux avec le coin de son peignoir de luxe. Elle pleurait, des larmes de rage venant s’ajouter à la chimie du petit-déjeuner.
— Voilà, dit-elle entre ses dents. C’est propre. Signez ces transferts et laissez-moi.
Muguette sortit de sous son oreiller un dossier bleu nuit et un stylo-plume Montblanc subtilisé au défunt. Elle l'approcha du papier, puis s'arrêta net. Son regard se fixa sur un point invisible derrière l'épaule de Vanessa.
— Il y a un problème de poussière. Sur la corniche. Un mouton gris. Arrogant. Il me regarde.
— On s'en fiche ! Signez !
— Je ne signe rien dans une pièce mal décapée. Cela me donne de l'urticaire morale. Prenez le plumeau, Vanessa. Celui en plumes d'autruche.
À cet instant, un carillon cristallin résonna. Quelqu'un venait de sonner à la grille. Un instant plus tard, le Commissaire Vautour entrait dans la chambre avec la décontracture d'un homme qui connaît le prix de chaque meuble. Il ne regardait pas la veuve, il inspectait les moulures.
— Une organisation domestique... inhabituelle, Madame Muguette, nota Vautour en mordillant son stylo-bille. Je n’avais jamais vu une héritière épousseter les corniches avec une telle abnégation pendant qu’on sert le thé.
— Le deuil nivelle les classes sociales, Commissaire, répondit Muguette. Dans l'épreuve, nous sommes tous égaux devant le balai espagnol. N'est-ce pas, Vanessa ?
Vautour s'approcha du guéridon, reniflant l'air avec une curiosité d'expert.
— Ce liquide bleuâtre qui s’écoule sous le buffet... Est-ce du curaçao ? Ou du détergent à l’ammoniaque ? J’ai rarement vu une boisson détox capable de dissoudre le vernis d’une plinthe en chêne.
— C’est pour... l’hygiène, balbutia Vanessa, le plumeau à la main.
— Fascinant, reprit Vautour. Comme cette olive Lucques retrouvée dans la trachée de Monsieur. Elle était si propre qu'elle semblait avoir subi un cycle de lave-vaisselle intensif. Un travail d'orfèvre, n'est-ce pas ?
Muguette tendit le document à Vanessa.
— Signez ici, ma chérie. À côté de la mention « Don manuel pour services exceptionnels ». C’est pour s'assurer que le personnel ne manque de rien pendant que vous ferez votre deuil... en cellule.
Vanessa signa, le crissement de la plume sur le vélin sonnant comme une guillotine. Elle était brisée. Ses mains, autrefois manucurées, étaient rouges, rongées par le chlore.
— C’est fait, murmura Vanessa. Vous avez l'argent. Rendez-moi le bocal d'olives.
— Le bocal ? Ah, Vanessa. Je l’ai placé dans le lave-vaisselle, programme « Cristal délicat ». Votre culpabilité sera éclatante de propreté.
Muguette se rallongea, savourant l'odeur du Chanel N°5 qui se battait contre celle de la Javel. Elle pointa un doigt osseux vers la salle de bain attenante.
— Vanessa, il reste une tache. Sur le miroir. Une traînée de buée.
— J'ai tout frotté !
— Non. C’est le reflet de votre peur. Il me gâche la vue. Prenez votre brosse à dents et décapez les joints de la baignoire. Utilisez le parfum de Monsieur. C’est plus acide.
Vanessa s'effondra à genoux dans le marbre de Carrare et commença à frotter avec une violence désespérée. Le Commissaire Vautour, lui, s'était déjà assis dans le fauteuil Louis XV, calculant mentalement sa commission sur la vente prochaine des lustres.
Muguette ferma les yeux, lissant son drap d'un geste machinal. Elle se sentait enfin chez elle.
— Vanessa ! cria-t-elle sans bouger.
— Quoi encore ? répondit la voix étouffée par le bruit du frottement.
— N'oubliez pas de vider le filtre de l'aspirateur après. C'est là que se cachent toujours les plus gros morceaux.
Un silence de cristal s'installa sur L'Olympe. Un silence si parfait qu'on aurait pu y voir son reflet. Muguette soupira d'aise. La guerre était finie, mais le nettoyage, lui, ne s'arrêtait jamais.
La tache indélébile
L'inspecteur Dubreuil n'appartenait pas à la catégorie des hommes qui marchent ; il inspectait l’espace, centimètre par centimètre, comme s'il craignait que la pesanteur ne soit qu'une ruse de l'esprit. Ses mocassins à gland s'arrêtèrent net à la lisière du grand damier de Carrare. Il se pencha, ses genoux craquant avec la précision d'un mécanisme d'horlogerie.
— Vous sentez cela, Madame ? demanda-t-il sans lever les yeux, le nez à quelques phalanges du sol.
Vanessa, sanglée dans un fourreau noir qui lui coûtait un battement de cœur à chaque inspiration, se figea. Elle tenait son mouchoir comme un parachute de secours.
— Le jasmin ? balbutia-t-elle. La brise de mer ? L'absence insupportable de mon cher et tendre...
— Le chlore, coupa Dubreuil. Une concentration de Javel capable de stériliser un bloc opératoire. Or, votre époux a rendu l’âme ici même, étouffé par une vulgaire olive. Le protocole pour un étouffement n'inclut généralement pas le décapage industriel du marbre.
Il balaya la zone d'un faisceau bleu. Un halo d'une blancheur mystique apparut, une zone si propre qu'elle semblait appartenir à une autre dimension. Vanessa regarda désespérément vers l’office. Muguette était là, telle une ombre que le soleil aurait oublié de déplacer. Elle portait son tablier de combat, un coton blanc dont le bruissement rappelait le papier de verre.
— Monsieur l'Inspecteur semble surpris par la propreté de la Villa L'Olympe, dit Muguette d'une voix qui avait la texture d'une lame de rasoir. C'est une insulte. Dans cette maison, on ne nettoie pas. On exorcise la saleté.
— L'exorcisme a laissé des traces, Mademoiselle... ?
— Muguette. Gouvernante. Quarante ans que ce marbre me répond quand je lui parle. Ce halo est l’œuvre d'une tragédie domestique. Monsieur avait un chat. Un persan chinchilla au tempérament instable. Le soir du drame, l'animal a eu un accident gastrique d'une acidité rare. J'ai dû traiter le mal à la racine. Le marbre est poreux comme une âme de pécheur, Monsieur l’Inspecteur. Si on ne frotte pas, l'odeur du regret s'y installe.
Le silence qui suivit fut si dense qu'on aurait pu y tailler des statuettes. Dubreuil fixa Muguette.
— C'est une explication... singulière.
— La réalité n'est qu'une succession de singularités mal nettoyées. Prendrez-vous un café ? Il est brûlant. Comme la vérité.
Elle fit un pas de trop vers la table basse. Le bord du plateau heurta la console. Le sucrier bascula. Dans une panique simulée avec une maestria digne de la Comédie-Française, Muguette tenta de le rattraper. Le récipient s'écrasa au sol, libérant un liquide visqueux d'un rouge presque noir.
— Oh mon Dieu ! s'écria Vanessa. Le sang !
— C'est de la liqueur de mûre, rectifia calmement Muguette. J'allais préparer les digestifs. Quelle maladresse. Voilà votre scène de crime souillée par un coulis de fruits des bois.
Elle sortit un chiffon imbibé de térébenthine. L'odeur fut si violente que Dubreuil recula.
— Ne touchez à rien !
— Je ne peux pas, Monsieur. La mûre tache plus vite que le mensonge.
Muguette se jeta à genoux et commença à récurer la zone avec une telle énergie que l'air devint un brouillard chimique. Dubreuil étouffait. Vanessa, au bord de l'apoplexie, vacilla sur ses talons. Ses genoux lâchèrent et elle s'effondra. Le satin de sa robe offrait si peu de résistance sur le mélange de Javel et de liqueur que la veuve glissa sur le marbre vers le canapé comme un palet sur une patinoire.
— Elle a besoin d'air, dit l'inspecteur, livide.
— Elle a besoin d'un avocat, mais l'air fera l'affaire.
Muguette se redressa, imperturbable. La zone était désormais un chaos de traînées pourpres, rendant toute analyse de résidus obsolète. Dubreuil rangea son carnet, une tache de mûre sur sa chaussure gauche.
— Je reviendrai demain. Avec un expert en félins.
— Je lui préparerai un bol de lait.
Dès que la porte se referma, Muguette observa la veuve inconsciente. Elle ramassa une petite chose ronde et noire sous la console. Une olive. Elle l'examina, l'essuya sur son tablier, puis la porta à sa bouche. Un craquement sec.
— Trop salée, commenta-t-elle.
Le carillon retentit à nouveau. Ce n'était plus Dubreuil, mais Castaneda, puis Ledru. La Villa L'Olympe devenait un triangle des Bermudes pour la police judiciaire. Ledru, le dernier, entra avec un imperméable couleur soupe de lentilles. Il ne regardait pas Vanessa, qui s'agrippait désormais à un buste en bronze ; il reniflait le sol.
— Ça sent la mort, ici.
— La mort de la saleté, Monsieur l’Inspecteur, corrigea Muguette.
— Cette tache blanche... On dirait qu'on a voulu effacer les trois premières couches géologiques de ce sol.
Ledru sortit une loupe. Muguette n'attendit pas. D'un revers de coude, elle envoya valser son seau contre le guéridon supportant une soupière d'argent. Un raz-de-marée de bisque de homard safranée déferla sur le Carrare, engloutissant la chaussure de l'inspecteur et les dernières preuves.
— Ma maladresse me perdra, dit-elle d'un ton monocorde. Mais le homard est excellent pour la patine. C’est le phosphore.
Ledru, une pince de crustacé flottant sur son mocassin, comprit que la partie était finie. Il s'enfuit dans un bruit de succion gélatineuse. Vanessa, hébétée, tenait un bidon de décapant.
— Muguette... pourquoi le châle Hermès pour éponger la soupe ?
— Parce qu'il est absorbant, Madame. Le luxe ne sert à rien s'il n'est pas utile au moment du crime.
La sonnerie finale fut celle de Maître Arpagon, le notaire. Il entra dans ce marécage de prestige et de bisque avec une mallette en crocodile.
— Je viens pour l'inventaire des biens périssables, annonça-t-il. Notamment la cave à olives de collection. Monsieur possédait des pièces millésimées, conservées dans une saumure purifiée. Quatre cents euros l’unité.
Vanessa laissa échapper un rire de mouette étranglée. Le notaire s'approcha du seau de vaisselle où flottaient les débris du repas, de la soie et une mousse de champagne Cristal Roederer utilisée comme solvant. Il y plongea une main gantée et en ressortit un objet noirâtre.
— Ah ! En voilà une. Elle est un peu molle.
— C’est l’émotion, Maître, murmura Muguette. Même les fruits ressentent le vide laissé par un grand homme.
Elle empoigna le bras de Vanessa pour l'entraîner vers l'escalier.
— Demain, Madame, nous achèterons des gants de boxe pour faire les poussières. Apparemment, dans cette maison, plus on frappe fort, plus les gens croient à la fatalité.
Muguette se retourna une dernière fois vers le salon dévasté. Elle ne vit pas une servante, mais une propriétaire en attente de ses titres. Elle ajusta ses gants en caoutchouc. Que la police revienne. Elle avait encore assez de Javel pour faire disparaître toute la Méditerranée. Elle monta l'escalier, un pas après l'autre, avec la certitude tranquille de ceux qui ont déjà enterré l'avenir sous une couche de vernis social bien épais.
Le secret du coffre-fort
L’air conditionné de la chambre de maître ronronnait avec la régularité d’un poumon d’acier. Dans le silence pressurisé de la Villa L’Olympe, Vanessa fixait le tableau de Bernard Buffet — un clown au regard plus suicidaire que d’habitude — derrière lequel se cachait le coffre-fort de feu son époux. Elle tenait entre ses doigts tremblants un papier de soie sur lequel le magnat avait griffonné le code avant que l’olive fatale ne vienne interrompre sa carrière et son transit.
Muguette, immobile dans son uniforme de serge noire dont l’amidon craquait à chaque micro-mouvement, observait la scène. Elle portait un seau de plastique gris d’une main et un flacon de nettoyant pour métaux précieux de l’autre. Ses yeux, deux billes d’onyx poli par quarante ans de mépris domestique, ne quittaient pas la nuque de la veuve.
— Le code, Madame, murmura Muguette. Le temps ne travaille pas pour la soie, il travaille pour les mites. Et Maître Galuchat est déjà à la grille.
Vanessa pianota sur le pavé numérique avec l’assurance d’une biche traversant une autoroute à l’heure de pointe. C’était sa date de naissance ; il était si narcissique qu’il pensait que le monde avait commencé le jour de sa première éruption cutanée. Le mécanisme hydraulique s’enclencha avec un chuintement pneumatique. La lourde porte d’acier brossé pivota.
À l’intérieur, pas de lingots. Juste une pile de dossiers de cuir bleu nuit et, posé bien en évidence, un petit étui en velours rose bonbon qui détonnait dans cet antre de froideur monétaire. Vanessa l’ouvrit. À l’intérieur gisait une clé USB en forme de petit canard jaune et une mèche de cheveux d’une blondeur agressive, presque fluorescente.
— On dirait du nylon, observa Muguette en se penchant. Ou le pelage d’un caniche qui aurait survécu à une explosion dans une usine de bonbons.
Vanessa saisit le dossier du dessus. Sur la couverture, en lettres d’or : *« Projet Nouveau Départ - Protocole de Révocation »*. Elle feuilleta les pages, rythmée par des hoquets d'incrédulité.
— Il allait demander l’annulation du mariage, souffla-t-elle, la voix brisée. Il prétendait que je l’avais hypnotisé avec des infusions de mandragore.
— Monsieur avait de l’imagination quand il s’agissait de ne pas payer ses dettes, fit Muguette d'un ton monocorde. Il a un jour tenté de me déclarer comme mobilier de jardin mobile pour déduire mon salaire de ses impôts.
Une photographie tomba sur le tapis. On y voyait le magnat, les dents blanchies au laser, enlaçant une jeune femme portant un jogging en velours rose.
— Elle s’appelle Kimberley-Esméralda, lut Vanessa, les yeux exorbités. Dix-neuf ans. Influenceuse spécialisée dans le « déballage de yaourts de luxe ». Il lui léguait L’Olympe, la holding, et même ma collection de sacs en autruche. Il me laissait l’usage gracieux de la dépendance des jardiniers pendant trois mois, sous réserve que je ne fasse pas de bruit après vingt-deux heures.
Dehors, une mouette cria, un son strident qui ressemblait à un rire de crécelle. Muguette sortit de sa poche un chiffon en microfibres et commença à frotter le rebord de la porte blindée avec une vigueur maniaque.
— La gratitude est une maladie dont les riches sont vaccinés dès la naissance, Madame. Mais l’olive est un remède radical.
— L’olive, Muguette ! S’il n’était pas mort hier soir, je serais entre les tondeuses et le terreau ! Nous sommes dans le même bateau. S’ils découvrent que le bocal a été arrangé, je finis en prison et toi sans tes économies.
Muguette s’arrêta de frotter. Elle inspecta son chiffon avec une attention chirurgicale.
— Ce document n’existe pas. Pas plus que le canard jaune ou la mèche de cette déballeuse de laitages.
Elle sortit de son seau un flacon de sa composition.
— On ne brûle pas, Madame. La fumée attire l'attention. On dissout. La chimie est la seule justice qui ne laisse pas de cendres.
Elle versa une goutte de liquide incolore sur le coin du dossier. Le cuir fuma légèrement, dégageant une odeur de vieille chaussure et de péché oublié. C’était un produit polyvalent, comme elle, capable d'effacer une vie ou de faire briller les chromes de la salle de bain. Vanessa regardait la domestique avec une fascination mêlée de terreur. Elle comprit que le véritable maître de la Villa L’Olympe n’était pas celui qu’on venait de mettre en bière, mais celle qui tenait l’éponge.
Soudain, l'interphone grésilla. La voix de Jean-Eudes, le valet, annonça l'arrivée de Maître Galuchat.
— Position de combat, Madame, ordonna Muguette. Souvenez-vous : pour vous, Kimberley-Esméralda est sans doute le nom d'un nouveau détergent pour sols poreux.
Maître Galuchat entra dans le salon quelques minutes plus tard. C’était un homme sec, dont le costume gris semblait taillé dans du papier de verre. À peine eut-il franchi le seuil qu'il se mit à renifler.
— Mon Dieu, dit-il en sortant un mouchoir. On dirait que vous avez tenté de désinfecter l'enfer.
— La propreté est une vertu, Maître, répondit Muguette en s'inclinant. Surtout en période de deuil. Le virus de la tristesse est contagieux.
Ils s'installèrent. Galuchat ouvrit sa sacoche. Il en sortit un dossier bleu, jumeau exact de celui que Muguette venait de liquéfier en cuisine.
— Avant le testament, dit-il, il y a cette adjonction de dernière minute : le « Projet Nouveau Départ ». Monsieur m’en a parlé la veille de son accident gastrique.
Muguette fit un pas imperceptible.
— Un biscuit, Maître ? Ils sont sans gluten. Sans sucre. Sans plaisir.
Galuchat l’ignora, mais il commença à tousser. Une petite toux sèche, puis une quinte sifflante qui fit monter le rouge à ses joues.
— L’air… dit-il en portant sa main à sa gorge.
— C’est le jasmin, Maître, intervint Muguette avec une sollicitude glaciale. Ou peut-être l’encaustique à base de venin d’abeille que nous utilisons pour les boiseries.
Galuchat s’effondra à moitié sur le canapé, cherchant son inhalateur. Jean-Eudes, dans un élan de panique orchestré par un regard de Muguette, renversa le thé brûlant sur les genoux du notaire. Dans la confusion, la sacoche glissa. Muguette, avec une célérité de serpent, ramassa le dossier bleu. Elle le glissa sous son tablier en un mouvement si fluide qu'il sembla faire partie d'une chorégraphie.
— Maître ! Vous ne pouvez plus respirer ! s'exclama Vanessa. Jean-Eudes, aidez Maître Galuchat à aller sur la terrasse.
Une fois seuls, Muguette se dirigea vers la cheminée. Elle y jeta le dossier. Les flammes léchèrent le carton bleu qui se recroquevilla et s'envola en cendres légères.
— Voilà une affaire réglée, dit Muguette en époussetant ses mains. Il pensera qu’il l’a oublié dans sa voiture. La mémoire est une pièce mal rangée.
Elle se tourna vers Vanessa, son regard laser balayant la robe de créateur de la veuve pour s'arrêter sur ses mains parfaitement manucurées.
— Maintenant, Madame, vous allez apprendre à faire un lit. Un vrai lit à l'ancienne. C'est un exercice de discipline mentale qui vous évitera de penser à la prison. L'inspecteur Larbi passera demain. S'il voit que vous avez mal aux mains parce que vous avez frotté des draps toute la matinée, vous aurez cet air fatigué et digne des victimes du sort. La fatigue physique est le meilleur des alibis. Elle masque la culpabilité.
Vanessa s'assit lourdement.
— Pourquoi m'aidez-vous vraiment ?
Muguette rangea le canard USB dans sa poche — elle n'avait pas précisé qu'il contenait aussi les enregistrements de la cuisine du soir du crime.
— Parce que Monsieur avait remplacé ma prime de fin de carrière par un abonnement de six mois à une application de méditation guidée. Méditer ne retire pas la poussière, Madame. Ça ne fait que vous aider à l'accepter. Et moi, je n'accepte rien.
Elle ressortit et revint avec un plateau d'argent. Dessus, un verre d'eau et une petite coupelle contenant une unique olive. Verte. Luisante.
— C'est votre dîner, Madame. Il est important d'affronter ses phobies. La thérapie par exposition.
Vanessa fixa l'olive comme une grenade dégoupillée. Elle la saisit d'une main tremblante et croqua. Le noyau heurta ses dents. Elle avala, le goût de la saumure lui collant au palais. Muguette esquissa un sourire de satisfaction artisanale.
— Très bien, Madame. Demain, nous passerons aux câpres. C'est plus petit, mais beaucoup plus acide. Exactement comme votre situation fiscale.
Muguette éteignit les lumières principales, laissant Vanessa seule dans la pénombre, réalisant avec une horreur glacée que le plus dur n'était pas d'avoir tué son mari, mais d'être devenue la stagiaire de sa propre femme de chambre. À l'autre bout de la villa, le bruit d'un seau qu'on pose violemment résonna dans les conduits. Le règne de la microfibre venait de commencer.
L'invité de minuit
La pendule de parquet, une horreur en marqueterie de Boulle qui valait le prix d’un dispensaire en Lozère, égrenait les secondes avec une régularité de guillotine. À la Villa L’Olympe, le temps ne s’écoulait pas ; il s’incrustait comme une tache de graisse sur un revers en faille de soie.
Muguette était agenouillée sur le sol du grand vestibule. Elle ne priait pas. Elle traquait une auréole de champagne oubliée par un invité trois jours plus tôt, lors de la veillée funèbre. Elle frottait avec une brosse à dents en poils de sanglier et un mélange secret de vinaigre blanc et de larmes de rage rentrée. Chaque mouvement du poignet était une insulte à la lignée des de Valandrey.
Vanessa, elle, était affalée sur un canapé Chesterfield, une flûte de gin à la main. Elle portait une robe de chambre en satin sauvage qui coûtait plus cher que la pension de retraite de sa gouvernante, mais ses yeux, cernés de noir, trahissaient la vacuité de son compte en banque gelé.
— Muguette, ce bruit. Arrêtez ce bruit. On dirait qu’on scie le plancher.
— C’est le propre de la propreté, Madame. Ça grince avant de briller.
Muguette se redressa avec la raideur d'un automate prussien. Elle inspecta le reflet du lustre dans la pierre. Pas une trace. Une pause de trois secondes s'installa, le temps pour la réalité de reprendre son souffle. Le silence revint, épais, saturé par l’odeur de la cire d’abeille qui tentait désespérément d’étouffer celle de l’ammoniaque.
Soudain, le carillon de l’entrée de service retentit. Trois coups brefs. Secs. Un code de fournisseur ou de complice.
Vanessa sursauta, renversant la moitié de son gin sur le cuir.
— Qui est-ce ? Il est minuit passé. La police ? C’est la police, n’est-ce pas ?
— La police ne sonne pas à l’office, Madame. Ils défoncent la porte d’honneur en s’excusant pour le tapis. Restez là. Et pour l’amour du ciel, essayez de ne pas ressembler à une coupable idéale.
Muguette lissa son tablier avec une lenteur calculée. Elle traversa la cuisine, ce laboratoire de chrome où chaque couteau semblait attendre son heure, et ouvrit la porte lourde qui donnait sur le jardin de jasmin. L'homme qui se tenait là était une impossibilité biologique. Il portait un costume en lin froissé et une moustache qui semblait avoir été taillée au sécateur. Mais c’était son visage qui provoquait un court-circuit : c’était celui d’Hubert de Valandrey. Le même nez aquilin dévié par un excès d’arrogance, les mêmes poches sous les yeux chargées de secrets fiscaux.
Muguette ne cilla pas. Elle avait vu trop de sang pour s’émouvoir d’un fantôme.
— Monsieur est en retard pour son propre enterrement, dit-elle d’une voix monocorde.
— Je n'ai jamais aimé les réceptions où je suis le plat principal, répondit l’homme. Je suis Aristide. Le frère. Le vrai.
Il entra sans attendre, bousculant Muguette avec l’assurance de ceux qui possèdent le sol sur lequel ils marchent. Il se dirigea droit vers le salon. Quand Vanessa vit Aristide entrer, elle laissa tomber son verre. Le cristal Baccarat explosa sur le sol fraîchement poli dans un bruit de diamants qu'on broie.
— Hubert ? articula-t-elle dans un souffle.
— Pas tout à fait, ma chérie. Hubert est actuellement occupé à se faire récurer les artères par des embaumeurs de haut vol. Je suis la version non censurée. Aristide.
L’homme s’approcha d’elle, ignora la main qu’elle tendait par réflexe et s'empara de la bouteille de gin.
— C’est donc ici qu’il a fini sa course, le vieux lion. Étouffé par une olive. Quelle mort pathétique. On ne meurt pas d'une olive, Vanessa. On meurt de ce qu'il y a dedans. J’ai passé trois mois à injecter de la digitaline dans chaque pulpe avec une seringue à insuline. Un travail d’orfèvre.
Muguette était apparue dans l'encadrement de la porte, un balai à la main, telle une Parque moderne.
— Il y a un petit problème de logistique, Monsieur Aristide. Madame a voulu se débarrasser de la preuve en la jetant dans le compacteur à déchets. Mais le compacteur était en panne. Alors, j'ai récupéré le bocal. Je déteste le gaspillage.
Aristide se tourna vers Muguette, un sourire carnassier étirant sa moustache.
— Tu as le bocal ?
— Je l'ai. Il est dans un endroit propre. Très propre. Mais dans cette maison, rien n'est gratuit. Je veux la Villa L’Olympe, Monsieur Aristide. Je veux que le titre de propriété soit transféré à une société écran dont je suis la seule bénéficiaire. Je veux que Madame devienne ma femme de chambre. J'ai toujours voulu savoir ce que cela faisait de voir quelqu'un d'autre rater le polissage des cuivres.
Aristide éclata d'un rire tonitruant.
— C'est absurde ! Une bonne qui devient châtelaine ?
— Monsieur, dans une cuisine, c’est celui qui tient le couteau qui découpe le rôti. Le bocal est dans le congélateur, derrière les sorbets au citron. Mais la porte est verrouillée par un code que seule ma mémoire de servante maltraitée connaît. Si mon cœur s'arrête, ou si je me sens contrariée, le bocal sera livré à la brigade criminelle.
Le silence qui suivit aurait pu être mis en bouteille et vendu comme décapant. Aristide cessa de rire. Il sentit soudain que l’air conditionné de la villa était beaucoup trop froid.
— Vous êtes une psychopathe, murmura-t-il.
— Non, Monsieur. Je suis une employée de maison qui a fini ses heures supplémentaires.
Elle marqua une pause, ses yeux laser balayant la pièce pour s'assurer qu'aucun grain de poussière n'osait se poser pendant la négociation. Mais la sonnerie de l’entrée de service retentit à nouveau. Un bourdonnement agressif, strident.
— La police, Monsieur Aristide. Allez ouvrir. Et n'oubliez pas : vous êtes votre frère. Le mort, c’est vous. L’homme assis devant moi n’est qu’un hologramme fiscal.
Muguette raccompagna Aristide vers l'office alors que le Commissaire Vasseur pénétrait dans la cuisine. Vasseur portait un costume en lin froissé et agitait une carte plastifiée.
— Inspecteur Vasseur, Police de l'Hygiène et de la Salubrité. On m'a signalé un pH instable dans votre piscine. C'est une infraction de classe quatre. L'effondrement de la civilisation commence toujours par un filtre à sable encrassé.
Muguette l'observa avec la froideur d'un entomologiste.
— Le pH est de 7.4, Monsieur l'Inspecteur. La perfection. J'ai versé deux bidons de stérilisant industriel à une heure du matin. On peut y dissoudre un hippopotame, ou une preuve importune.
— 7.4 ? s’étonna Vasseur en rangeant ses éprouvettes. C'est admirable. La propreté est le dernier rempart contre l'anarchie. Je classe l'affaire.
Muguette le raccompagna à la porte, lui glissant une fiole bleue de son "mélange maison" dans la main pour son tartre personnel. Lorsqu'elle revint au salon, Aristide et Vasseur étaient partis. Vanessa était prostrée sur le tapis.
Muguette s'approcha du buffet. Elle ouvrit le fameux bocal d'olives qu'elle avait gardé sur elle. Une odeur envahit l’espace : ce n’était pas le poison, mais une fragrance chimique de "Printemps d'Azur". Elle avait vidé la digitaline et rempli le bocal d'assouplissant concentré.
— Vanessa, allez chercher le plumeau, ordonna Muguette. Il y a une toile d'araignée sur le portrait de feu votre époux. Elle me dérange.
Vanessa se leva, chancelante. Elle regarda ses mains manucurées, puis le regard d'acier de Muguette. Elle comprit que la hiérarchie des classes venait de s'effondrer sous le poids d'un tensioactif.
Muguette resta seule dans le salon. Un silence propre, décapé, s'installa, où même les fantômes n'osaient plus laisser de traces de pas. Elle s'approcha de la flûte de champagne brisée que Vanessa avait abandonnée sur le marbre. Elle ramassa le dernier éclat de verre, le plus petit, celui qui brillait comme un diamant mal acquis.
Elle porta l'éclat de cristal à sa bouche, le fit rouler sur sa langue comme une amande amère, et l'avala d'un coup sec. C’était le goût de la victoire : tranchant, froid et absolument incolore. À l'Olympe, désormais, on ne laissait plus rien traîner. Pas même les preuves de sa propre existence.
Chantage au carré
Le ronronnement de l’aspirateur industriel s’arrêta net, laissant place à un sifflement d’agonie mécanique qui s’étira dans le couloir de service. C’était un silence gras, saturé d’odeur de cire d’abeille et d’ammoniaque. Muguette ne se retourna pas. Elle n’avait pas besoin de voir pour savoir que Jean-Eudes se tenait là, à l’entrée de l’office, ses mocassins à mors en or froissant le linoléum gris.
Elle continuait de frotter une tache imaginaire sur le plateau d’argent du petit-déjeuner. Un mouvement circulaire qui produisait un petit cri de métal à chaque rotation.
— C’est un endroit charmant, Muguette, commença Jean-Eudes. Très... fonctionnel. On y sent l’effort. Et le décapant pour four.
Sa voix était une caresse de velours sur une lame de rasoir. Jean-Eudes était la copie conforme de son frère Hubert, à ceci près qu’il portait ses costumes avec une désinvolture suggérant qu’il n’avait jamais eu à se soucier de la gravité. Hubert était mort étouffé par une olive Gordal ; Jean-Eudes, lui, semblait capable d’avaler une forêt de pins sans jamais éternuer.
Muguette inspecta son reflet dans l’argent poli. Une pomme flétrie dans un miroir déformant.
— Monsieur Jean-Eudes n’a rien à faire ici, dit-elle sans cesser son mouvement. Le parquet du salon de musique réclame sa ration de paraffine. Vos semelles en cuir vont marquer le sol. C’est une faute de goût technique.
Jean-Eudes s’avança. Il fit glisser sa main gantée le long d’une étagère où s’alignaient des flacons de déboucheur. Il ramassa une bouteille de dégraissant avec une curiosité presque scientifique.
— On m’a dit que vous aviez trouvé quelque chose d’intéressant dans le bocal de la cuisine, Muguette. Une petite irrégularité botanique.
Muguette posa son chiffon.
— Dans cette maison, Monsieur, les irrégularités sont la norme. La poussière sous le tapis de l’entrée, par exemple. Elle date de l’exposition universelle de 1937. Je la garde par respect pour l’histoire.
— Ne jouons pas à la gouvernante exemplaire. Nous savons tous les deux que Vanessa est une créature d’une stupidité sublime. Elle a voulu éliminer Hubert avec la finesse d’un bulldozer. Mais elle a oublié une chose : vous.
Il se rapprocha. L’odeur de son parfum — bois de santal et arrogance — vint percuter les effluves chlorés de Muguette.
— Donnez-moi ce bocal. Vanessa va tomber. Mais si je récupère la preuve, je deviens le seul héritier. Et vous... vous devenez une retraitée très riche. On parle de villas au Portugal. De draps en soie.
Muguette fixa le bouton de manchette de Jean-Eudes. Une minuscule tête de mort en onyx.
— Le Portugal est très venté, Monsieur. Ça fait voler le sable dans les intérieurs. C’est un cauchemar pour les plinthes.
— Muguette. Je ne rigole pas.
— Moi non plus, Monsieur. Je n’ai pas ri depuis la chute du mur de Berlin. Un problème de conduits lacrymaux bouchés par la poussière de marbre.
Jean-Eudes perdit son sourire. Ses doigts se crispèrent sur le flacon.
— Où est-il ? J’ai envoyé quelqu’un fouiller votre chambre. Rien. Juste des uniformes repassés au millimètre.
Muguette esquissa une grimace qui tenait lieu de sourire.
— Ma chambre est un espace de transit. Fouiller la chambre d’une domestique est une perte de temps. Nous n’avons rien à nous. Même nos pensées appartiennent à l’inventaire.
Elle se mit à marcher vers l’escalier de service, ce boyau étroit où les bruits de la vie des maîtres arrivaient étouffés. Jean-Eudes la suivit, ses chaussures protestant contre les marches en béton. Ils arrivèrent au sous-sol, là où le vrombissement des chaudières créait une vibration qui faisait trembler les os.
Muguette s’arrêta devant une porte en fer. Elle sortit un trousseau de clés massif. Le cliquetis du métal sonna comme un glas.
— La servitude ne s’efface pas, Monsieur. Elle devient une expertise.
Elle ouvrit la porte sur le local technique. Une forêt de tuyaux en PVC se croisait dans un chaos organisé. L’humidité perla sur le front lisse de Jean-Eudes. Muguette désigna un renfoncement derrière un énorme ballon d’eau chaude.
— Regardez bien. Derrière le joint de décompression.
Jean-Eudes hésita, puis s’agenouilla, ses genoux craquant sur le sol poisseux. Il plongea le bras dans l’interstice, grimaçant alors que la poussière noire maculait sa manche en cachemire.
— Je ne sens rien... attendez... il y a quelque chose.
Il retira sa main avec un cri de triomphe. Il tenait un bocal. Il le porta à la lumière d’une ampoule nue. À l’intérieur, baignant dans une saumure trouble, flottait une éponge métallique usagée, recroquevillée comme un cerveau miniature en inox. Jean-Eudes resta pétrifié.
— C’est mon éponge préférée, Monsieur. Elle a décapé trois générations de casseroles. Elle méritait un repos au chaud.
Un silence de cathédrale industrielle s’installa. On entendait seulement le goutte-à-goutte d’une fuite lointaine.
— Où... est... le... vrai ? articula Jean-Eudes.
— Dans un endroit si évident qu’il en devient invisible. Un endroit où la propreté est une insulte. Mais avant, je veux que vous ramassiez cette éponge. Le désordre est le début de l’anarchie. Et l’anarchie est très difficile à nettoyer.
Jean-Eudes la fixa, incrédule, mais il vit le regard de Muguette. Un regard qui connaissait le poids exact des squelettes dans les placards. Il s’exécuta, ramassa l’objet visqueux et le replaça dans le mur.
Ils remontèrent. Devant le grand escalier d’honneur, Muguette s’arrêta.
— Il est dans le seau de Joseph, le jardinier. L’eau est si noire que vous pourriez y cacher un sous-marin sans que personne ne s’en aperçoive. Joseph est actuellement sur le perron sud. Il déteste être dérangé.
Jean-Eudes s’élança vers les portes-fenêtres, sa superbe envolée. Muguette le regarda s’éloigner. Elle sortit de sa poche une olive Gordal et croqua dedans avec un plaisir froid. Le téléphone de service se mit à sonner.
— Villa L’Olympe, j’écoute. Ah, Monsieur l’Inspecteur. Non, Madame Vanessa n’est pas disponible. Elle est en pleine crise de dévotion. Monsieur Jean-Eudes ? Il cherche sa dignité au jardin.
Elle raccrocha. Au loin, un cri étouffé fut suivi d’un plouf sonore.
— Le pH de l’eau du jardinier est trop acide pour le cuir, murmura-t-elle.
Le blanc narratif dura exactement le temps qu’il fallut à une goutte de condensation pour glisser le long d’une canalisation.
— Muguette ! cria la voix de Vanessa depuis l’étage. Il y a une araignée dans ma baignoire !
— J’arrive, Madame. Je vais lui expliquer les règles de copropriété.
Muguette gravit l’escalier d’honneur. À chaque marche, elle notait une imperfection : une trace de doigt, un grain de poussière lévitant dans un rai de lumière. Devant la suite de Vanessa, elle frappa trois coups secs.
— Entrez ! hurla une voix.
La chambre était un chaos de soies froissées. Vanessa, juchée sur le rebord de sa baignoire, pointait un doigt tremblant vers le fond de la vasque. Muguette s’approcha. Une tégénaire tentait désespérément d’escalader la paroi.
— Tuez-la ! Écrasez-la !
— Ce serait un usage disproportionné de la force, répondit Muguette en saisissant un verre en cristal. Le jardinier est indisponible. Il extrait Monsieur Jean-Eudes d’un bassin de sédimentation organique. C’est une tragédie pour le cachemire.
Elle emprisonna l’insecte avec une précision mécanique.
— Et le bocal ? demanda Vanessa dans un souffle.
— Il a trouvé un bocal vide, Madame. L’air de la mer est corrosif pour les preuves.
Muguette fixa la veuve.
— Je ne veux pas de vos bijoux. Ce que je veux, c’est que vous repreniez vos esprits. La police sera là dans vingt minutes. Vous devez être la douleur incarnée en Chanel. Le nettoyage du salon bleu n’a pas été fait. Allez-y. On frotte, et on oublie qu’on a saboté des olives pour hériter d’une villa. Le travail libère, paraît-il.
Vanessa resta pétrifiée.
— Vous voulez que... je nettoie ?
— C’est une excellente thérapie pour l’angoisse. Pas de mouvements circulaires sur le marbre de Carrare. Ça laisse des spectres.
Muguette sortit. Dans le couloir de service, Jean-Eudes venait de rentrer. Il était couvert d’une masse verdâtre dégageant une odeur de purin et d’ammoniac.
— Muguette ! hurla-t-il. Où est cette olive ? Elle m’a fait un clin d’œil !
— Une olive qui fait un clin d’œil, Monsieur ? C’est une hallucination causée par les nitrates. La seule souillure que je vois ici, c’est vous. Allez vous récurer. Joseph utilise un jet haute pression pour les dalles. C’est abrasif, mais radical.
À l'étage, le bruit d’une brosse à chiendent frottant le marbre résonna à travers les conduits d’aération.
— Elle... elle nettoie ? balbutia Jean-Eudes.
— Elle a compris que l'on ne possède que ce que l’on est capable d’entretenir.
La cloche de la grande grille retentit. Muguette lissa son tablier. Elle atteignit le visiophone. Deux silhouettes bleues flottaient sur l'écran.
— Villa L’Olympe.
— Gendarmerie nationale. On nous a signalé un décès par olive.
— Monsieur le Brigadier, on n'étouffe pas avec la perfection. Veuillez patienter.
Elle ouvrit la porte monumentale au moment exact où Ledoux atteignait le perron. Elle le mena vers le salon bleu. L’odeur d’ammoniaque frappa le gendarme. Au milieu de la pièce, Vanessa, à genoux, frottait frénétiquement un tapis d’Aubusson avec du désinfectant pur.
— Ça ne part pas, Muguette ! La trame retient le péché !
— Madame est dans un état de choc très pur, expliqua Muguette. Si la maison est propre, alors le monde est juste.
— On m'a parlé d'un bocal caché, intervint Ledoux. Un appel anonyme.
Muguette passa un doigt sur un guéridon.
— Un appel anonyme ? Le signe d'une insolation. Si vous voulez inspecter les bocaux, suivez-moi. Mais le sol vient d'être traité au polymère. Si vous glissez, le service juridique portera plainte pour dégradation de surface.
Elle les guida aux cuisines. Ils passèrent devant la douche où Jean-Eudes gémissait sous l'eau.
— Monsieur Jean-Eudes pratique une forme extrême d’ablution, précisa-t-elle. Il utilise du liquide vaisselle. C’est efficace contre les remords.
Dans la cuisine inox, un bocal trônait sur le plan de travail. Ledoux le saisit.
— Il est vide.
— C’est le bocal de sel de Camargue, Monsieur. Utilisé pour frotter le smoking du défunt. On ne peut pas décemment envoyer un millionnaire au ciel avec une tache de gras. Les olives, elles, ont été compostées. Derrière la volière.
Ledoux fronça les sourcils.
— Je veux voir ce bac.
— Je vous le déconseille. Monsieur Jean-Eudes vient d'y vider son seau de rinçage. Entre le fumier, le savon et les restes de homard, le mélange est chimiquement instable. Si vous approchez une allumette, vous pourriez satelliser le Cap-Ferrat.
Un silence s'installa, rompu par l'entrée de Vanessa, brandissant une brosse à dents. Elle était couverte de mousse.
— Le tapis est blanc, Muguette ! Enfin tout blanc !
Ledoux recula.
— Je pense que nous avons fait le tour. C'est un accident domestique... manifeste.
Muguette les raccompagna. Elle referma la porte. Le silence revint, pesant comme une dalle. Elle retourna dans la cuisine. Jean-Eudes était là, en peignoir, sentant le citron industriel.
— Où est-il ? murmura Vanessa.
Muguette s'approcha de la hotte aspirante. Elle pressa un loquet caché. Un compartiment s'ouvrit. Elle en sortit le vrai bocal. Les olives y brillaient, l'une d'elles marquée par une empreinte dentaire indiscutable.
— L'argent est une fiction, Monsieur Jean-Eudes. Le propre est une réalité.
Elle sortit une liste de sa poche.
— Les écuries. La piscine. Le chenil. Le chien a eu un accident gastrique sur le tapis persan. C'est une tâche qui demande de l'abnégation. Et beaucoup de bicarbonate.
— Et si on refuse ? tenta Jean-Eudes.
Muguette sourit sans montrer les dents.
— Vous êtes libres. La porte est ouverte. Mais je doute que la prison soit aussi bien climatisée. Et je doute qu'ils vous laissent choisir votre détergent.
Un silence de dix secondes s'étira. Vanessa ramassa l'éponge.
— Où est le bicarbonate ?
— Près de votre conscience, Madame.
Jean-Eudes reprit le manche de l'aspirateur. Muguette reprit sa microfibre. Elle fixa son reflet dans un miroir : une silhouette grise dominant deux ombres rampant sur le marbre. Elle frotta une dernière trace de buée.
— Parfait.
Le bal des hypocrites
Le marbre de la Villa L’Olympe avait cette particularité : il ne se contentait pas d’être froid, il exigeait la soumission. Sous les lustres en cristal de Bohême, qui pendaient comme des stalactites prêtes à punir toute faute de goût, l'air n’était qu’un mélange instable de Chanel N°5 et de Cillit Bang.
Muguette ajusta ses gants en latex blanc. Ils produisirent un petit claquement sec, un bruit de gifle chirurgicale dans le silence pesant du grand salon. Devant elle, Vanessa tremblait dans une robe fourreau si serrée qu’elle semblait maintenue en vie par la seule pression du tissu.
— Tenez-vous droite, Vanessa. Une veuve qui ne l’est pas encore doit avoir l’air d’une sainte qui n’a rien à se reprocher. Pour l’instant, vous ressemblez à une biche qui vient de réaliser que le chasseur a son numéro de portable.
Vanessa déglutit. Le bruit de sa gorge contractée résonna contre les parois de verre fumé.
— Muguette, c’est de la folie. Bertrand ne tiendra jamais. Il sent le genièvre et il a le tic nerveux de Jean-Louis, mais du mauvais côté du visage.
— Le genièvre est l’odeur de la distinction après vingt-deux heures, trancha Muguette en ramassant une poussière invisible sur un guéridon Louis XV. Quant au tic, nous dirons que c’est un début d’AVC dû à l’émotion de cette vente de charité. Les riches adorent les maladies neurologiques, cela leur donne l'impression d'avoir un cerveau complexe.
Elle se tourna vers le fond de la pièce. Là, niché dans l’ombre d’une colonne corinthienne, Bertrand — le jumeau raté, l’ombre alcoolisée du magnat défunt — tentait d’ajuster un nœud papillon avec la dextérité d’un homard sous sédatifs.
— Bertrand, approchez, ordonna Muguette.
L’homme s’avança dans la lumière crue. La ressemblance était frappante, à ceci près que Jean-Louis avait l’arrogance du prédateur, tandis que Bertrand possédait la mélancolie d’un plat de pâtes trop cuites.
— On dirait que je porte la peau d’un mort, murmura Bertrand d'une voix pâteuse.
— C’est précisément le concept de la soirée, Monsieur Bertrand, répondit Muguette sans sourciller. Maintenant, répétez après moi : « Le sort des loutres d’eau douce me préoccupe bien plus que mon propre portefeuille. »
— Le sort des loutres… commença Bertrand.
— Plus de mépris, l’interrompit-elle. Imaginez que la loutre vous doit de l’argent.
— Le sort des loutres d’eau douce me préoccupe…
— Mieux. Vanessa, prenez son bras. Pas comme si vous vouliez l’étrangler, nous avons déjà épuisé notre quota d’homicides pour le trimestre. Soyez aérienne. Soyez une épouse qui ignore que son mari est actuellement stocké dans la chambre froide, isolé thermiquement sous un empilement de visons et de zibelines.
Vanessa s'exécuta, ses ongles s'enfonçant dans le smoking de Bertrand. Elle jeta un regard nerveux vers la baie vitrée. Au loin, les phares des premières limousines balayaient les grilles de la villa, telles des sentinelles lumineuses prêtes à donner l'assaut.
— Et la police ? chuchota Vanessa. Le commissaire divisionnaire est sur la liste des invités.
Muguette eut un sourire qui ne monta pas jusqu’à ses yeux.
— Le commissaire ne verra rien ; il appartient à cette catégorie d’hommes qui confondent le Beluga avec l’encre de seiche dès qu’on leur sert dans du cristal.
— Pourquoi avez-vous fait ça ? s'offusqua Vanessa.
— Parce que les économies commencent par le bas, Madame. Et parce que Joseph, le majordome, a déjà chargé le vrai caviar dans le coffre de sa Kangoo. Nous appelons cela une restructuration spontanée de l’épargne.
Un silence de plomb retomba sur le salon. On entendait au loin le ronronnement d'un aspirateur industriel que l'on passait dans les offices, un bruit de turbine d'avion qui semblait vouloir engloutir les derniers vestiges de la décence. Soudain, un coup sourd retentit au sous-sol. Un bruit de métal contre pierre.
— C'est quoi ça ? sursauta Bertrand.
— C'est Maurice, expliqua calmement Muguette. Il démonte les robinetteries en or de la suite nuptiale. Il paraît qu'elles s'adaptent très bien sur les éviers en Inox des HLM de Nice-Nord. Jean-Louis n'a plus besoin de se laver. Il a atteint la pureté éternelle de l'olive coincée dans la trachée. Maintenant, souriez. Les vautours arrivent.
Le carillon de l'entrée, une mélodie de Wagner arrangée pour sonnerie de luxe, déchira l'atmosphère. Joseph, le majordome, enfilait sa veste de livrée par-dessus un t-shirt « I Love Ibiza » qu'il n'avait pas eu le temps d'enlever. La porte s'ouvrit sur un déluge de flashs. Le Tout-Saint-Jean-Cap-Ferrat s'engouffra dans le hall, une marée de visages botoxés et de bijoux qui valaient le PIB d'un petit pays d'Afrique.
— Mes chers amis ! s'exclama Vanessa avec une hystérie à peine contenue. Jean-Louis est… Jean-Louis est méconnaissable ce soir, n’est-ce pas ? L’émotion du bien commun, sans doute.
Bertrand, raide comme une planche, tendit une main tremblante.
— Les loutres… balbutia-t-il. Elles me doivent… enfin, je les aime.
Muguette, postée près du buffet, observait la scène. Elle vit le commissaire divisionnaire s'approcher de Bertrand, l'œil plissé, le flair de vieux limier en alerte.
— Jean-Louis, dit le commissaire en lui tapant sur l'épaule, vous avez changé de parfum ? On dirait du désinfectant pour hôpital.
— C’est un nouvel après-rasage moléculaire, intervint Muguette d'une voix de velours en surgissant derrière le policier. On l'appelle « L'Esprit de la Ruche ». Très exclusif. Très nettoyant.
Le commissaire fronça les sourcils, puis se tourna vers Vanessa.
— Dites-moi, ma chère, pourquoi votre mari a-t-il un grain de beauté qui semble être dessiné au marqueur indélébile ?
Vanessa devint livide. Muguette s'avança, un chiffon en microfibre discrètement dissimulé dans sa main gauche.
— Oh, Monsieur a encore fait une tache avec son stylo plume en signant les chèques pour la fondation. Laissez-moi arranger cela.
Elle frotta vigoureusement la joue de Bertrand. L'homme poussa un petit gémissement. Muguette se retira, montrant un visage parfaitement lisse et dissimulant le morceau de ruban adhésif noir qu'elle venait d'arracher furtivement. Le commissaire haussa les épaules, distrait par une baronne qui venait de s'étouffer avec un faux œuf de lump.
— Continuez à papillonner, Madame, siffla Muguette à l'oreille de Vanessa. J’ai encore trois coffres-forts à ouvrir avant le dessert et le serrurier que j'ai engagé est un stagiaire.
Elle s'éclipsa avec la fluidité d'un courant d'air froid vers la bibliothèque. Joseph y était perché sur un escabeau, remplaçant les Pléiades par des annuaires téléphoniques recouverts de cuir.
— Ça avance, Joseph ?
— On est dans les temps, Muguette.
Muguette s'approcha du coffre caché derrière le portrait de l'ancêtre. Elle tapa : 0-0-0-1. Le coffre s'ouvrit sur un bocal d'olives entamé. Elle en sortit une avec la pointe de son coupe-papier en argent.
— C’est la preuve, Joseph. Vanessa a injecté de la résine de pin à l'intérieur pour qu'elles soient impossibles à avaler. Je vais la servir au commissaire. Il a dit qu'il avait une petite faim.
Elle redescendit. Le chaos organisé du bal battait son plein. Muguette traversa la foule, portant un petit plateau d'argent avec une seule coupelle. Elle s'arrêta devant le commissaire.
— Un petit apéritif, Monsieur le Commissaire ? Ce sont des olives de notre propre verger. Jean-Louis en raffolait.
Le commissaire saisit l'olive, l'approcha de sa bouche. Vanessa semblait sur le point de s'évanouir.
— Attendez ! cria-t-elle soudain. Elles... elles ne sont pas assez fraîches. Allez chercher les autres. Celles qui sont... dans la chambre froide. Près des homards.
Le commissaire rit grassement et jeta l'olive dans sa bouche. Une seconde. Deux secondes. Son visage passa du rose au rouge brique, puis à un violet qui s'accordait curieusement avec les rideaux du salon. Il porta la main à sa gorge.
— Quelque chose ne va pas, Commissaire ? demanda Muguette d'un ton parfaitement neutre.
Elle lui tapota doucement le dos tandis qu'il suffoquait. L'olive finit par retomber avec un bruit sec dans son verre vide.
— Sacrebleu ! dit-il enfin. C’est... c’est une arme de guerre, cette olive !
— C'est une recette familiale, dit Muguette. Très efficace pour faire taire les curieux.
Elle fit une révérence parfaite et s'éloigna vers les cuisines. Joseph l'attendait, la Kangoo chargée à ras bord.
— Alors ? demanda-t-il.
Muguette retira ses gants blancs. Ses mains étaient sèches, fermes.
— Le commissaire a survécu. Mais il n'oubliera jamais le goût de la trahison. Pensez à laisser une olive sur son bureau avant de partir. Juste pour qu'il sache que le crime n'est pas un accident, c'est juste un problème de plomberie mal géré.
Elle retourna dans le salon déserté par les derniers invités, où Vanessa prostrée contemplait les restes de la loutre en glace liquéfiée sur le marbre. Muguette s'assit à la table massive, ouvrit le grand registre de la maison et sortit un stylo à bille noir. D'un geste lent et précis, elle raya le mot "Maîtres". Elle écrivit à la place : "Encombrants".
Fêlure dans le cristal
L’air dans la petite orangerie de la Villa L’Olympe avait la consistance d’un consommé de bœuf réduit : épais et difficile à respirer. Sous les verrières, la chaleur de quatorze heures transformait le parfum des orchidées en une menace biologique. L’inspecteur Langlois, dont le costume en lin semblait avoir été repassé avec une brique tiède, s’essuyait le front avec un mouchoir saturé depuis l'aube.
Face à lui, Blandine, la cuisinière, tenait le bocal d’olives comme s’il s’agissait d’une relique sacrée. Ses doigts, d’ordinaire si agiles pour déveiner les foies gras, tremblaient contre le verre.
— C’est une pièce à conviction de première catégorie, murmura Langlois d'une voix grésillante. La justice n’est pas une recette qu’on ajuste au piment d’Espelette, Blandine. Posez ce bocal sur le guéridon.
Blandine jeta un regard vers les bustes de marbre qui semblaient la juger. Elle s’approcha de l’inspecteur, l’odeur de sa sueur luttant contre le sillage de Patchouli que Vanessa, la jeune veuve, laissait traîner partout comme une marque de territoire.
— Je veux des garanties, inspecteur. Si Muguette apprend que j’ai extrait ce bocal du garde-manger…
— Muguette n’est qu’une intendante, trancha Langlois en ajustant ses lunettes maculées de sébum. Une relique d’un autre siècle. Ici, c’est la République qui vous parle.
Un silence de plomb tomba sur l'office, seulement troublé par le cri strident d’un paon dans les jardins. Blandine avança la main. Le bocal, rempli d’une saumure trouble où flottaient les olives fatales, semblait luire sous le soleil zénithal.
C’est alors qu’un bruit, plus terrifiant qu’un coup de feu, retentit : le frottement chirurgical d’une semelle en caoutchouc sur le marbre.
Muguette apparut dans l’embrasure. Elle ne marchait pas, elle glissait, son tablier blanc si raide d’amidon qu’il aurait pu servir de gilet pare-balles. Elle tenait un vaporisateur de « Décap’Four » et un chiffon microfibre d’un bleu électrique, presque insultant pour l’esthétique pastel des lieux. Elle s’arrêta à exactement deux mètres du duo. Son œil balaya la scène, de la goutte de sueur suspendue au nez de l’inspecteur jusqu’à la fêlure microscopique sur le couvercle du bocal.
— La poussière ne prend pas de vacances, inspecteur, dit-elle d’une voix sèche. Pas même pour les interrogatoires clandestins.
— Madame Muguette, bafouilla Langlois en tentant de masquer le bocal avec son chapeau, nous discutions de la traçabilité des produits de bouche de feu Monsieur.
Muguette s’avança d’un pas. Blandine recula, heurtant un citronnier nain.
— La traçabilité est une notion fascinante, reprit Muguette. Par exemple, ce bocal. L’humidité de l’orangerie risque de compromettre l’étanchéité du joint. Et un joint qui lâche, inspecteur, c’est une fuite. Et une fuite, c’est une tache.
Elle tourna son regard vers la cuisinière. L'œil de Blandine chercha une issue entre deux fougères géantes.
— Blandine, mon enfant, ton soufflé de midi manquait de hauteur. Environ quatre millimètres. J’ai mis cela sur le compte du deuil. Mais je vois que tu occupes ton temps à faire de la revente de condiments au détail.
— Muguette, je devais le faire ! intervint la cuisinière dans un cri étouffé. Ce bocal, c’est ma liberté ! Vanessa va nous broyer !
Muguette ignora la détresse de sa collègue. Elle s’approcha du guéridon avec la lenteur d’un prédateur certain de sa digestion. Elle posa son vaporisateur de Décap’Four à côté du bocal. Le contraste était saisissant : l’instrument du crime, noble et tragique, à côté d’un produit chimique bas de gamme destiné à dissoudre les graisses brûlées.
— Inspecteur, dit Muguette en lissant son tablier, saviez-vous que la Villa L’Olympe possède la plus belle collection de cristal de Baccarat de la Côte d’Azur ?
Langlois cligna des yeux, déstabilisé.
— Quel rapport avec…
— Le rapport, c’est la transparence. Regardez ce verre. Un voile de culpabilité l’obscurcit.
D’un geste d’une rapidité de serpent, elle saisit le bocal. Langlois tendit la main, mais Muguette fit un pas de côté, une esquive apprise entre deux repassages de draps en fil d’Écosse.
— Rendez-moi ça, ordonna Langlois. C’est une obstruction à la justice !
— C’est une opération de maintenance, rectifia Muguette.
Elle dévissa le couvercle. Le "pop" de l’appel d’air fut d’une netteté effrayante. Une odeur de vinaigre et de piment envahit l’espace. Muguette plongea deux doigts secs dans la saumure. Elle en sortit une olive. Une grosse olive verte, farcie d’un morceau de piment rouge qui ressemblait à une langue tirée à la face du monde.
— Vous voyez cette olive, inspecteur ? dit-elle en la faisant rouler entre ses doigts. C’est elle qui a mis fin à quarante ans d’empire immobilier. Un petit fruit charnu. C’est dérisoire, n’est-ce pas ? On bâtit des tours de verre et on finit par s’étouffer sur un apéritif à trois euros quatre-vingt-dix.
— Muguette, pose ça, supplia Blandine, les larmes aux yeux.
— Tu ne diras rien, Blandine, parce que tu es une excellente cuisinière, mais une piètre menteuse. Et parce que cette preuve… n’existe pas.
D’un mouvement fluide, Muguette porta l’olive à sa bouche.
Le temps sembla se figer. Langlois resta la bouche bée, sa main droite suspendue dans le vide, tandis que Blandine s’effondrait contre un buste d’Hadès. Muguette mâcha. On entendit le craquement de la pulpe, le bruit de la déglutition. Elle ne cilla pas. Son visage resta de marbre, une extension des statues environnantes. Elle referma le bocal avec une précision millimétrée et le reposa sur le guéridon.
— Elle était un peu trop salée, Blandine. Je te l’avais dit : il faut rincer la saumure. C’est la base.
— Vous venez d’avaler la preuve capitale ! hurla Langlois, le visage pourpre. Je vais vous faire passer aux rayons X !
— Vous allez surtout vous essuyer le menton, inspecteur. Vous avez une goutte de sueur qui menace de tacher votre cravate en polyester. Ce serait un crime bien plus grave dans cette maison. Quant au contenu de ce bocal, ce ne sont plus que des olives ordinaires. Qui compte les olives, à part les maniaques ? Certainement pas un juge.
Elle ramassa son chiffon bleu.
— Blandine, retourne en cuisine. Le soufflé au Grand Marnier de Madame ne va pas se gonfler par l’opération du Saint-Esprit. Et utilise les œufs de la ferme, pas ces horreurs industrielles.
La cuisinière, hébétée, prit la fuite. Muguette se retrouva seule avec l’inspecteur. Le soleil tapait directement sur le guéridon, faisant briller le bocal désormais incomplet.
— Vous ne vous en tirerez pas comme ça, murmura Langlois. Je sais ce que j’ai vu.
Muguette s’approcha de lui, si près qu’il put sentir l’odeur de la Javel qui émanait de ses mains.
— Ce que vous avez vu, inspecteur, c’est une employée dévouée qui goûte la marchandise. C’est le professionnalisme. Quelque chose qui vous fait cruellement défaut, à en juger par l’état de vos ourlets. Tenez. Emportez donc ce bocal. Mais si vous le présentez au procureur, je témoignerai que vous l’avez apporté vous-même. Ma parole contre la vôtre. Et on croit toujours la femme de chambre qui connaît la marque du papier toilette de tout le conseil municipal.
Langlois regarda le bocal, puis son mouchoir sale. Il saisit l'objet du bout des doigts, fit demi-tour et quitta l’orangerie, ses chaussures couinant lamentablement sur le sol.
Muguette déplia son chiffon et commença à frotter l'endroit exact où le bocal avait été posé. Elle frotta avec une détermination qui semblait vouloir effacer l'existence même de l'inspecteur. Elle s'arrêta brusquement, sentant un léger picotement dans sa gorge. Le piment. Elle sortit de son tablier un carnet noir et y nota : *« Ne pas oublier de commander des olives de Kalamata. Les vertes sont décidément trop vulgaires pour un enterrement. »*
Un nouveau silence s'installa, seulement troublé par le bourdonnement d'une mouche piégée contre la vitre. Vanessa se tenait à l'entrée de l'orangerie, pâle, un verre de gin à la main.
— Muguette ? Qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai vu l’inspecteur partir avec un bocal…
— Rien de grave, Madame. Juste un problème d'inventaire. L'inspecteur avait une envie subite d'olives. C'est la chaleur. Ça donne soif de justice à certains, et faim de n'importe quoi à d'autres.
Vanessa s'approcha, les lèvres tremblantes.
— Et… le bocal ? C'était celui-là ?
— Le bocal est entre les mains de la loi. Mais rassurez-vous : j'ai pris la liberté d'en modifier l'assaisonnement. À propos, Madame, j'ai remarqué une tache de vin sur le tapis du petit salon. C'est fâcheux. Le rouge ne part jamais vraiment si on n'utilise pas les bons produits.
Vanessa comprit que le prix de sa liberté venait d'augmenter de façon exponentielle. Muguette sourit intérieurement. Elle vaporisa un jet de produit nettoyant dans l'air, créant une brume chimique qui retomba sur les orchidées.
— Demain, Madame, nous nous attaquerons à l'argenterie. Elle manque de brillant. Tout comme votre alibi.
Elle s'inclina légèrement, un geste de servitude qui ressemblait à une condamnation.
— Je vous sers un autre gin, ou préférez-vous que j'appelle le jardinier pour qu'il s'occupe de la terre sous le grand chêne ? Elle semble… inhabituellement meuble aujourd'hui.
Le silence qui suivit fut si dense qu'on aurait pu y construire une annexe à la villa. Vanessa laissa tomber son verre. Le cristal se brisa sur le marbre avec un son pur. Muguette ne bougea pas d'un cil.
— Ce n'est rien, Madame. Je ramasserai. Après tout, c'est mon métier. Tout nettoyer. Surtout les éclats de vie qui traînent.
Elle sortit de la poche de son tablier un petit noyau d'olive, propre et sec, qu'elle fit rouler pensivement au creux de sa paume avant de le déposer dans une coupelle en cristal de Baccarat, avec la précision d'un horloger refermant un piège.
Poussière sous le tapis
Le carrelage de la lingerie de la Villa L’Olympe possédait cette blancheur agressive, presque chirurgicale, qui vous donne l’impression d’être une bactérie en sursis sous l’œil d’un microscope divin. C’était le seul endroit du domaine où le luxe ne s’exhibait pas en pampilles de cristal, mais en cycles de rinçage. Ici, le bruit de fond n'était pas celui du vent dans les pins, mais le bourdonnement tectonique de six lave-linge Miele dévorant le linge de corps de la dynastie déchue.
Vanessa se tenait debout au centre de la pièce, son tailleur Chanel rose poudré jurant avec les bidons de perchloroéthylène alignés comme des ogives nucléaires. Elle tenait une fiole de 15ml en verre ambré, étiquetée « Solution de continuité » d’une main anonyme, avec la précaution d’un démineur. À ses côtés, Boris — le portrait craché du défunt, l’intelligence en moins — ajustait ses lunettes de protection en polycarbonate.
— Tu es sûre de la posologie ? murmura Boris. Son souffle fit de la buée sur ses verres. Si elle en boit, elle doit tomber net. Pas de convulsions sur le marbre. On n'a pas le temps de faire repolir le sol avant l'arrivée du préfet.
Vanessa inspecta l’étiquette de l'assouplissant. Elle savait que derrière ce masque de domestique, Muguette avait remplacé le contenu par un décapant capable de liquéfier un pneu. Ou du moins, c'est ce que Boris avait cru obtenir en soudoyant un chimiste à Marseille.
— Elle ne va pas le boire, idiot, siffla Vanessa. Elle va le verser dans la centrale vapeur. Quand la vapeur va s'échapper, le gaz fera le reste. Une embolie foudroyante. On dira qu’elle est morte au champ d’honneur de la propreté.
Soudain, le silence fut brisé. Muguette resta immobile dans l'encadrement de la porte coulissante. Un sèche-linge en fin de cycle émit un bip strident, semblable à un électrocardiogramme plat. Boris ajusta ses lunettes, le plastique grinça. Muguette ne cilla pas. Ses yeux, deux optiques de précision Zeiss, balayèrent la pièce.
— Madame a un problème de pressing ? demanda Muguette. Sa voix était un mélange de velours et de papier de verre. Monsieur Boris semble… emmêlé dans les filets à linge. C’est une forme de deuil que je ne connaissais pas.
Boris, rouge comme une pivoine, s’extirpa d'un chariot avec une dignité dévastée. Vanessa posa la fiole sur la table avec une désinvolture surjouée.
— Muguette, nous parlions de vous. Vous travaillez trop. J’ai commandé cet assouplissant spécial, une merveille suisse. Un bonus.
Muguette saisit la bouteille. Elle approcha le goulot de ses narines et inspira longuement, comme on hume un grand cru.
— Ça sent la montagne, n'est-ce pas ? lança Vanessa.
— Ça sent la propreté absolue, répondit Muguette. Celle qui efface tout. Les taches de sang, les taches de gras, et même les intentions.
Muguette versa le liquide dans le réservoir. Vanessa sentit une goutte de sueur glacée perler entre ses omoplates. Muguette pressa la gâchette du fer. Un immense nuage jaillit. Vanessa ferma les yeux, attendant le râle d’agonie.
Le silence retomba. Vanessa rouvrit une paupière. Muguette était toujours là. Au lieu du gaz mortel, des milliers de petites bulles irisées s’échappaient du fer, captant la lumière crue des néons.
— On dirait que votre technologie suisse a des propriétés ludiques, observa Muguette en regardant une bulle se poser sur le nez de Boris. C’est du savon de Marseille. Premier prix.
— Du savon ? répéta Vanessa, la voix brisée.
— Et de l'eau déminéralisée. J’ai remplacé votre « cadeau » ce matin. Le produit original était si corrosif qu’il aurait attaqué les tuyauteries. Et nous ne voulons pas de fuites dans cette maison, n’est-ce pas ?
Elle fixa Boris.
— Au fait, Monsieur Boris. Vos lunettes sont sur l'envers. On dirait que vous essayez de regarder à l'intérieur de votre propre crâne. Remarquez, c'est peut-être l'endroit où il y a le moins de poussière ici.
Vanessa entraîna Boris vers la galerie des Glaces. Boris heurta une console Louis XV.
— Arrête de te cogner aux époques ! siffla Vanessa. Elle sait tout !
Boris ajusta ses montures.
— Vanessa, si elle fait des métaphores, c’est que le syndicat a pris le maquis. Je n'ai pas signé pour une servante qui utilise des figures de style.
Un coup de sonnette retentit à la grille d'honneur. Le Préfet de Saint-Jean-Cap-Ferrat, Monsieur de Saint-Fiacre, entrait. Vanessa se précipita vers lui, mais le Préfet l'arrêta d'un regard.
— Madame la Veuve. Votre douleur a l'odeur du vinaigre blanc. C'est surprenant. On dirait que vous avez frotté le deuil à la brosse à dents.
Dans le grand salon, l'olive incriminée trônait sous une cloche de Baccarat. Muguette servit le thé.
— L'olive a été manipulée, Monsieur le Préfet, dit Muguette. Elle manque de lubrification naturelle. À moins que quelqu'un ne l'ait enduite d'un lustrant pour argenterie.
Le Préfet sortit une loupe.
— Il y a une trace. Une empreinte de soie. Petite. Comme celle d'une personne qui n'aurait jamais travaillé.
Vanessa cacha ses mains. Muguette s'approcha.
— Monsieur le Préfet, j'ai mangé l'olive. Juste avant votre arrivée. Celle sous la cloche est une réplique en plastique de dinette. J'ai vaporisé un peu de parfum de Madame pour l'ambiance.
Le Préfet resta pétrifié. Vanessa s'effondra. Muguette ramassa les tasses avec une vigueur renouvelée.
— Bien. Maintenant, Madame, nous allons parler du nouveau contrat de travail. Vous êtes très sale. Il va falloir frotter fort pour enlever cette odeur de culpabilité.
Le lendemain, la Villa L’Olympe fut désinfectée à la vapeur haute pression. Vanessa, dont les cheveux gras commençaient à coller à son front, frottait une louche avec une brosse à dents électrique. Boris, en débardeur de corps jauni, luttait contre une traînée sur une vitre de quatre mètres.
— Plus de vigueur, Madame ! lança Muguette. On dirait que vous caressez un chat. L'argent doit hurler.
Boris grattait le calcaire de la piscine avec un cure-dent en argent.
— C'est une humiliation ! murmura-t-il.
— Tais-toi et gratte, Boris, répliqua Vanessa.
Muguette surveillait l'opération depuis le balcon, une tasse de verveine à la main. Elle sortit de sa poche la véritable preuve : l'olive, la vraie. Elle la regarda avec une affection maternelle. Elle croqua dedans.
— Un peu trop de sel, murmura-t-elle en recrachant le noyau. Mais la texture est parfaite.
Elle éteignit la lumière. En bas, dans le silence de la villa, on n'entendait plus que le frottement rythmique d'une peau de chamois. À l'Olympe, l'ordre ne régnait pas. Il s'exécutait.
— Jean ! cria-t-elle au jardinier le lendemain matin. Pour les buis aujourd'hui, utilisez des ciseaux à cuticules. La cisaille manque de subtilité psychologique.
L'inventaire final
Le gyrophare de la police nationale, à travers les vitres fumées du grand salon, transformait le marbre blanc de Carrare en une boîte de nuit pour neurasthéniques. Le bleu pulsait contre les murs, une arythmie lumineuse qui donnait à la statue de Persée une allure de gogo-dancer pétrifié.
Muguette ne cilla pas. Elle ajusta son tablier avec la précision d’un horloger suisse remontant un mécanisme d’exécution. Dans sa main droite, un flacon de Cristallin pour vitres ; dans sa gauche, un chiffon en microfibre dont la texture rappelait étrangement la peau de la défunte belle-mère de Monsieur. Elle observa l’inspecteur Lessage franchir le seuil. Ses chaussures de cuir bon marché grinçaient sur le marbre avec le bruit d'une protestation syndicale dans un temple bouddhiste.
— Inspecteur, dit Muguette, sa voix glissant comme une lame de rasoir sur du satin. Vous écrasez une fourmi argentine. C’est une espèce protégée dans cette propriété. Elle vaut plus que votre indemnité de déplacement.
Lessage s’arrêta net, le pied suspendu au-dessus d’un joint de dilatation en laiton. Il avait le teint grisâtre de ceux qui vivent de café soluble et de rapports de fin de mois. Il brandit un papier froissé avec la lassitude d'un homme qui sait qu'il va salir quelque chose d'impeccable.
— Mandat de perquisition, Muguette. Dénonciation anonyme. On cherche un bocal d'olives de Lucques, marque Bellini, apparemment trafiqué à la digitaline.
Muguette inclina légèrement la tête. Un mouvement de trois millimètres, signifiant à la fois le mépris souverain et l'acceptation de la tragédie.
— Les olives se trouvent dans l’office, entre le caviar de béluga et les anxiolytiques de Madame. Suivez les traces de vos propres pas, Inspecteur. Ils sont les seuls éléments de désordre dans cette pièce.
Vanessa apparut en haut du grand escalier, vêtue d'un peignoir en soie transparente qui coûtait probablement le prix d'un commissariat de quartier. Ses cheveux étaient un désastre savamment orchestré. Elle descendit les marches une à une, ses mains tremblant sur la rampe en fer forgé.
— Inspecteur ! s’exclama-t-elle, la voix perchée dans les aigus. C’est une intrusion ! Mon mari n’est pas encore froid que vous venez déjà compter les cuillères ? Muguette, si jamais on m'arrête, est-ce que les menottes sont disponibles en finition brossée ? Je déteste le chrome brillant, cela jure avec mon teint.
— On ne compte pas les cuillères, Madame la Veuve, répondit Lessage sans la regarder. On cherche le bocal. Le bocal fatal. Celui qui a fait que Monsieur s'est étouffé en plein milieu d'un toast sur la fusion-acquisition des chantiers navals de La Ciotat.
Vanessa manqua une marche. Son pied nu heurta le marbre avec un bruit mat de viande froide.
— Un accident ! Un simple accident de glotte paresseuse !
Muguette intervint, sa voix coupant court à l'hystérie.
— Madame, l'Inspecteur fait son métier. Il cherche un contenant. Or, dans cette maison, chaque chose a sa place. Un bocal n’est jamais qu’un bocal, jusqu’à ce qu’il devienne une pièce à conviction. C’est la magie de la sémantique judiciaire. Si vous voulez bien me suivre en cuisine, Inspecteur. Nous préparons justement le buffet pour le départ des derniers invités du gala de charité. Le protocole avant tout. On ne peut pas laisser les donateurs partir l'estomac vide, même sous une menace de mise en examen.
La cuisine de la Villa L’Olympe était une cathédrale d'acier inoxydable. Les lumières LED encastrées créaient une atmosphère de bloc opératoire où le moindre grain de poivre aurait eu l'air d'une tumeur maligne. Sur l'îlot central, un robot culinaire de qualité industrielle vrombissait doucement.
— C'est quoi ce bruit ? demanda Lessage, les narines frémissantes.
— Le son du progrès, Inspecteur. Nous réduisons les excédents. Rien ne se perd à L'Olympe. Tout se transforme. C’est la base de l’économie circulaire… et de la discrétion domestique.
L’inspecteur s’approcha de l’îlot. Il sortit un stylo de sa poche et pointa une étagère où s’alignaient des dizaines de bocaux identiques.
— Ouvrez-les tous, ordonna-t-il à ses hommes. Chaque olive doit être examinée. On cherche celle qui contenait le noyau de la discorde.
Muguette, imperturbable, s'approcha du robot culinaire. Elle y jeta une poignée de câpres, puis une autre d'anchois. Le moteur monta dans les tours, un cri de turbine qui couvrait les protestations de Vanessa.
— Vous faites quoi, là ? hurla Lessage.
— La tapenade du condamné, Inspecteur ! cria Muguette en retour. La clé, c’est le broyage intégral ! Si les fibres ne sont pas rompues, le goût reste superficiel !
Elle appuya sur le bouton "Turbo". Le contenu du bol devint une bouillie noire, homogène, huileuse. Une pâte d’ébène qui semblait absorber la lumière de la pièce. L'un des adjoints s'arrêta, un bocal vide à la main, déniché sous l'évier.
— Inspecteur, celui-là est vide. Mais il y a une étiquette : "Olives Bellini - Réserve Privée".
Lessage se précipita sur le bocal. Il le porta à ses narines et renifla avec une intensité canine.
— Ça sent la mort, murmura-t-il. Et le vinaigre balsamique de douze ans d'âge. Muguette, où est le contenu de ce bocal ?
Muguette éteignit le robot. Le silence qui suivit fut plus lourd qu'une chape de plomb dans une fosse commune. Elle prit une spatule en silicone, racla les parois du bol avec une délicatesse érotique, et déposa une noix de la pâte noire sur un toast de pain de seigle grillé.
— Le contenu, Inspecteur ? Il a subi une mutation nécessaire. Le voici. Goûtez. C'est l'essence même de la Riviera. Un concentré de soleil, de sel et de silences achetés. Une preuve est un objet qui a une forme, Inspecteur. Une fois que la forme est abolie, la preuve devient une information. Et une information, ça se digère.
Vanessa laissa échapper un rire nerveux.
— C’est vrai, Inspecteur… Muguette pourrait transformer un cadavre en pot-au-feu si le garde-manger était vide.
Lessage regarda le toast. Il savait que s'il le mangeait, il devenait complice. S'il le refusait, il n'avait rien. Il porta le pain à sa bouche. Muguette ne bougeait pas un muscle. Vanessa avait cessé de respirer, sa poitrine bloquée dans une apnée de luxe.
L'inspecteur croqua. Le bruit de la croûte sous ses dents résonna comme un coup de feu. Il mâcha lentement. Ses yeux se fermèrent.
— Un peu trop de sel, finit-il par dire en s'essuyant la bouche du revers de sa manche.
Muguette hocha la tête avec une satisfaction austère.
— C’est l’anchois, Monsieur l’Inspecteur. L’anchois ne pardonne jamais.
Elle reprit sa microfibre et commença à frotter le plan de travail, là où Lessage avait posé son coude.
— Vous avez fini votre inventaire ? demanda-t-elle sans lever les yeux.
— On s'en va, grogna l'inspecteur. C’est une perte de temps. La dénonciation était un canular. On ne peut pas perquisitionner le contenu d'un estomac sans un mandat spécial, et le mien s'arrête à la porte de la cuisine.
Quand la grille monumentale se referma au loin, Vanessa s'effondra sur une chaise. Dans son soulagement, elle renversa par mégarde un flacon de décapant industriel sur le tapis d'Orient du petit salon. Le tissu commença à fumer légèrement.
— Mon Dieu, Muguette ! Le tapis ! C'est une pièce de collection !
Muguette s'approcha et observa la tache qui rongeait la soie avec l'indifférence qu'on accorde à une miette de pain.
— Ce n'est rien, Madame. C'est une tache de propreté excessive. La laine de soie ne supporte pas le suc gastrique, alors le décapant est presque une bénédiction. Considérez cela comme un nouveau motif décoratif. Le vide a aussi son charme.
Elle rangea le robot culinaire. Puis, elle sortit un petit sachet de sa poche contenant trois noyaux d'olives, soigneusement lavés. Elle les posa sur la table devant Vanessa.
— Qu’est-ce qu’on va en faire ? demanda la veuve.
— On va les vernir, Madame. On va en faire des boutons de manchette pour votre prochain mari. Pour qu’il n’oublie jamais que dans cette maison, on ne s’étouffe pas par hasard. On s’étouffe par manque de politesse envers le personnel.
Muguette se dirigea vers la porte, s'arrêtant juste avant de sortir.
— Ah, et Madame ? Le Maire et l'avocat arrivent dans dix minutes. J'ai préparé des toasts aux crevettes. Je sais que vous y êtes allergique, mais l'avocat les adore et il a besoin d'être de bonne humeur pour la lecture du testament. Tâchez de ne pas y toucher, ou la prochaine tapenade sera pour vous.
Elle s'éclipsa sans un bruit, laissant Vanessa seule face au silence de la villa, armée de son chiffon et d'une nouvelle certitude : on ne survit pas à Muguette, on se contente d'être poli en attendant son tour.
Le venin de la loyauté
L’horloge de parquet en marqueterie Boulle égrenait les secondes avec la régularité d’un couperet de guillotine. Dans le Grand Salon de la Villa L’Olympe, l’air était si saturé de vapeurs d’ammoniaque qu’on aurait pu y décaper une conscience d’un simple soupir. Muguette se tenait droite, les mains jointes sur son tablier d’un blanc chirurgical, observant Vanessa qui, à genoux sur le damier de marbre, tentait de faire disparaître une trace imaginaire avec un chiffon en microfibre.
— Plus d’énergie dans le poignet, Madame, articula Muguette. Le marbre de Carrare absorbe le désespoir. Si vous laissez traîner votre mélancolie, la pierre tachera. C’est chimique.
Vanessa s'arrêta, une mèche de cheveux blonds collée à son front par la sueur. Ses mains, habituellement manucurées avec une précision de joaillier, prenaient la teinte rosâtre des crevettes décortiquées.
— Muguette, j’ai signé le transfert des comptes, balbutia-t-elle. J’ai donné les codes du coffre. Qu’est-ce que vous voulez de plus ?
Muguette s’approcha. Ses semelles en caoutchouc produisirent un crissement strident sur le sol. Elle saisit le menton de la veuve d'une main sèche comme un vieux parchemin.
— Ce que je veux, Madame, c’est de la cohérence. On n’hérite pas d’un empire de béton quand on échoue sur un joint de carrelage. C’est une question de structure. Jean-Claude !
Le chef cuisinier apparut. Il portait sa toque de travers et exhalait la fumée d’un Cohiba volé dans les caves du défunt. L’odeur de tabac de luxe se mêla à celle d’un sapin synthétique qui hurlait la fin de non-recevoir.
— Madame a faim, ordonna Muguette. Apportez-lui la boîte de sardines de 73. Celle derrière la chaudière.
Vanessa se releva, titubante, froissant sa robe de soie à quatre mille euros qui servait désormais de serpillière de luxe.
— La police reviendra, murmura-t-elle.
— Ils sont venus pour l’olive, Madame, répondit Muguette avec une douceur venimeuse. L’olive réglementaire. Ils ont inspecté le bocal. Tout est en ordre. Mais ils n’ont pas vu l’œil de Napoléon.
Muguette désigna le buste de l'empereur.
— Une caméra 4K dans la pupille, Madame. Elle a capturé votre geste avec une netteté poignante. On y voit même la goutte de sueur au bout de votre nez lors de la substitution du bocal.
Vanessa s'effondra sur un fauteuil Louis XV. L’image de l’olive maléfique, responsable du trépas de son époux, flottait devant ses yeux.
— Combien ?
— L’argent n’est qu’un fluide, Madame. Ce qui m’intéresse, c’est la plomberie. Nous sommes désormais votre conseil d’administration. Et nous venons de voter une restructuration majeure.
Jean-Claude déposa un plateau d’argent. Au centre, une boîte de sardines rouillée exhalait une odeur de marée basse. À côté, un verre de cristal rempli d’eau du robinet.
— Buvez, ordonna Muguette. C’est l’eau que vous nous imposiez pour économiser sur l’Evian.
Le lendemain, le soleil se leva sur Saint-Jean-Cap-Ferrat avec une insolence radieuse. À la Villa L'Olympe, Jean-Claude lisait le *Financial Times* en dégustant des œufs de caille. Vanessa entra, vêtue d'un uniforme de soubrette en polyester bon marché, deux tailles trop petit.
— J’ai fini les chambres, dit-elle d’une voix atone.
— Et celle de Monsieur ? demanda Muguette sans lever les yeux de sa tablette dernier cri.
— J’ai mis du jasmin.
— Mauvais choix. Le jasmin couvre, il ne nettoie pas. Utilisez le décapant industriel. Celui avec la tête de mort. On veut que ça sente la propreté, pas le bordel.
Vanessa hocha la tête. Un reste de fierté remonta à la surface.
— Pourquoi me garder ici à ramper ?
— Parce que la loyauté est un venin lent, Madame. J'ai été votre ombre pendant quarante ans. Maintenant, je veux voir combien de temps vous mettrez à devenir... moi.
Le carillon de l’entrée fendit l’air. Vanessa paniqua.
— C’est le syndic ! Monsieur Lévêque ! Je ne peux pas paraître ainsi !
— Le paysage est une indiscrétion que nous n'avons plus les moyens de nous offrir, trancha Muguette. Jean-Claude ! Dispositif « Veuve Éplorée ».
En trente secondes, Muguette jeta un châle en cachemire sur les épaules de Vanessa et lui imposa la lecture des *Pensées* de Pascal. Monsieur Lévêque entra, sec et gris.
— Madame... Mes condoléances réglementaires.
— Monsieur Lévêque, intervint Muguette, Madame veut une clôture infranchissable. En fer forgé noir. Pour s'accorder à l'âme de la maison.
Le syndic, troublé par l'autorité de la servante, accepta tout. Vanessa, sous le regard de fer de Muguette, finit par servir elle-même le thé. Une goutte tomba sur la marqueterie. Muguette l'épongea d'un geste chirurgical.
— La maladresse est le luxe des gens qui n'ont rien à cacher, murmura-t-elle à l'oreille de la veuve.
Le syndic repartit, laissant place à Maître Glandier, le notaire. Il arriva avec une morgue de papier glacé, mais Muguette le réceptionna brutalement. Elle l'entraîna non pas au salon, mais à la buanderie, où Vanessa frottait les vis d'une presse à repasser avec une brosse à dents.
— Maître, asseyez-vous sur ce tabouret en plastique, dit Muguette. Buvez cette infusion. C'est du thé de Fukien.
Glandier but. Son visage vira au cramoisi.
— Ça a un goût de... détergent !
— C’est la pureté qui entre en conflit avec votre système, Maître. Au fait, j'ai trouvé votre note pour Madame. Celle sur le dosage de l'olive testamentaire et le virement aux Caïmans. Mon cousin brigadier attend mon appel. Sans quoi, il ouvre l'enveloppe.
Le notaire tenta de se lever. Ses jambes étaient de la guimauve. Le saut comique de l'assurance à la terreur fut instantané.
— Vous ne me dénoncerez pas... bafouilla-t-il.
— Oh, Maître, vous faites erreur. Je ne suis pas le marbre. Je suis l'acide qui le polit. Jean-Claude, apportez l'aspirateur industriel.
Le hurlement de la machine couvrit les protestations de l'homme de loi. Vanessa, à l'étage, hurlait en découvrant que l'acide rongeait son vernis à ongles. Muguette, impassible, observa une mouche survoler le lustre en cristal de Baccarat.
— Jean-Claude ?
— Oui, Muguette ?
— Sortez le fusil. Cette mouche essaie de souiller le cristal. Ici, nous ne tolérons pas les passagers clandestins.
Le silence revint, lourd comme une tombe récurée au savon noir. Muguette s'assit dans le fauteuil de cuir du défunt. Elle contempla ses mains sèches. Elles étaient impeccables. L'acide l'avait enfin reconnue comme l'une des siennes.
— Enfin, murmura-t-elle. On est chez soi.
Les clefs de l'Olympe
Le soleil de quatorze heures frappait les vitres fumées de la Villa L’Olympe avec la précision d’un scalpel laser. Dans le Grand Salon, l’air conditionné pulsait un froid sec, presque chirurgical, qui ne parvenait pas à dissiper les effluves de tensioactifs synthétiques masquant l'agonie du vieux monde. Maître Glandier, possesseur d’une calvitie si luisante qu’elle semblait avoir été polie au Mirror, ajusta ses lunettes sur l’arête d’un nez qui n’avait jamais connu que l’arôme des vieux dossiers et le café lyophilisé.
Sur le canapé en cuir d’autruche, Vanessa oscillait entre l’hystérie contenue et la rigidité cadavérique. Elle portait un ensemble Chanel noir si serré qu’on aurait pu compter ses pulsations cardiaques à travers le tissu. Ses mains, autrefois destinées à ne porter que des diamants de trois carats, pétrissaient un mouchoir en dentelle avec une vigueur de lavandière. À ses côtés, Muguette se tenait droite, les mains croisées sur son tablier dont l’empois semblait capable de stopper une balle de gros calibre. C’était l’œil d’un géomètre expert évaluant une zone à démolir.
— Mesdames, commença Maître Glandier d’une voix qui rappelait le froissement d’un parchemin du XVIIIe siècle. Le défunt, Monsieur Octave-Henri de la Roche-Pichon, a manifesté, vingt-quatre heures avant son regrettable incident oléicole, une volonté de restructuration patrimoniale radicale. Le « petit dividende » semble avoir subi une dévaluation brutale.
Il sortit une chemise cartonnée en cuir de rhinocéros.
— Je, soussigné Octave-Henri de la Roche-Pichon, décide de révoquer l’intégralité des dispositions antérieures au profit de Madame Muguette Leprieur, en reconnaissance de quarante années de silence et de la qualité exceptionnelle de son détachant pour tapis à base de cristaux de soude.
Le silence qui suivit fut d’une densité telle qu’il aurait pu être découpé à la scie sauteuse. Vanessa laissa échapper un sifflement de bouilloire oubliée sur le gaz.
— Muguette ? La bonne ? Octave-Henri l’appelait « le Fantôme au Chiffon » !
Muguette fit un pas en avant. Son ombre s’étira sur le marbre blanc, longue et froide.
— Monsieur avait une excellente mémoire, Madame. Surtout quand on lui rappelle la provenance des olives Lucques servies au cocktail. Des olives étrangement dénoyautées, puis rebouchées avec un plomb de chasse.
Vanessa devint aussi livide qu’une assiette en porcelaine de Limoges. Maître Glandier rangea ses papiers avec une lenteur de reptile.
— Le droit est une science de la forme, pas de la morale. Madame Leprieur est désormais propriétaire de la Villa, de la flotte de Bentley, ainsi que de votre collection de sacs Birkin. Madame la Légataire, mes hommages.
Le notaire quitta la pièce. Muguette s’approcha de Vanessa et, d’un geste sec, arracha le collier de perles qu’elle portait au cou. Le fil rompit. Les perles roulèrent sur le sol dans une cascade de bruits de grêle.
— Ramassez-les, ordonna Muguette. À la main. Et n’utilisez pas vos larmes comme lubrifiant, le sel attaque le vernis du marbre.
Vanessa s'agenouilla avec la souplesse d'un lévrier qu'on dresse au ramassage des ordures. Ses phalanges, habituées à ne presser que des boutons d'ascenseur dans les palaces, rencontrèrent le tranchant du silicate. C'était la première fois qu'elle échangeait son sang contre du cristal, et Muguette trouva le taux de change fort raisonnable.
Soudain, la sonnerie retentit. L’inspecteur Lampion apparut dans l'embrasure, l'air fatigué des hommes qui cherchent des preuves dans des poubelles dorées. Il passa un doigt sur une console, cherchant la poussière. Il ne trouva qu'un vide aseptisé.
— Nous avons les résultats de l'autopsie, dit Lampion. L'olive était de variété Lucques. On a trouvé des traces de résine de pin sur le noyau. Comme si quelqu'un l'avait manipulée avec des doigts collants... ou une pince à épiler.
Muguette ne broncha pas.
— La résine de pin est un excellent composant pour les encaustiques de haute qualité, Inspecteur. Le hasard est un grand décorateur.
Lampion la regarda longuement, humant l'air saturé de Javel.
— Sans doute. Tout est si propre ici qu'on finirait par croire que même le crime ne pourrait pas y laisser de tache. Mais faites attention, Mademoiselle Muguette : à force de tout décaper, on finit par atteindre l'os.
Quand il fut parti, Muguette se tourna vers Vanessa, qui frottait une plinthe avec une brosse à dents en nacre.
— Plus vite, Vanessa. Je veux que le chrome de la salle de bain reflète votre déchéance avec une clarté absolue.
Elle monta sur la terrasse, portant son café sur un plateau d'argent. Vanessa la suivit, le dos courbé.
— Pourquoi deux morceaux de sucre, Vanessa ?
— Monsieur en prenait toujours deux...
— Monsieur est mort. Et avec lui, l'excès.
Muguette saisit l'un des morceaux avec une pince en or. Elle le tint au-dessus du vide, contemplant la Méditerranée qui scintillait comme un bijou volé. Elle lâcha le sucre. Le petit carré blanc disparut dans l'abîme. Le claquement du sucre contre les rochers, loin en bas, sonna comme un coup de fouet final.
Muguette rentra dans le salon, sortit une petite boîte d'écaille et en tira l'olive sabotée qu'elle gardait comme un talisman. Elle la croqua. Le goût était amer, salé, avec une pointe de résine de pin. C’était le goût du pouvoir absolu.
— Vanessa ! hurla-t-elle. Il reste une ombre sur le portrait de l'ancêtre. Apportez l'escabeau. On ne plaisante pas avec la géométrie de la servitude.
Le bruit de l'éponge reprit, lancinant, régulier. Le premier chapitre de sa nouvelle vie commençait par un rinçage à l'eau claire. L'odeur de la victoire, songea Muguette, ressemblait étrangement à celle du citron synthétique. Tout était enfin en ordre.