Mollo les Mollahs

Par Seb Le ReveurCOMEDIE

Le sac de sport Kipsta, dont la fermeture éclair rendait l’âme dans un cri de métal agonisant, heurta le marbre de Carrare avec le bruit mat d’un cadavre qu’on dépose. Le contraste était violent. D’un côté, le penthouse de Nadia : une épure de verre à huit mille euros le mètre carré, où chaque meubl...

Filtres et Pastis

Le sac de sport Kipsta, dont la fermeture éclair rendait l’âme dans un cri de métal agonisant, heurta le marbre de Carrare avec le bruit mat d’un cadavre qu’on dépose. Le contraste était violent. D’un côté, le penthouse de Nadia : une épure de verre à huit mille euros le mètre carré, où chaque meuble semblait conçu pour punir quiconque oserait s'y asseoir. De l'autre, Didier. Cinquante-cinq ans de nicotine, de soleil marseillais et de claquettes-chaussettes, debout au milieu d’un salon qui sentait « l’Oud Impérial » et l’anxiété de performance. Nadia ne le regarda pas. Elle était en pleine « Golden Hour ». Le soleil de Dubaï, ce gros projecteur impitoyable, frappait les baies vitrées avec une précision chirurgicale. Elle ajusta son trépied. Il lui fallait ce halo circulaire dans les pupilles pour prouver à ses deux millions d'abonnés qu'elle était, elle aussi, une source de lumière indépendante. — Oh, Nadia, c’est quoi ce chantier ? lança Didier en s’essuyant le front. On se dirait à l’entrée de l’Hôpital Nord, mais avec des draps propres. Il est où le canapé ? Celui où tu peux poser ton cul sans avoir l’impression de t’asseoir sur un iceberg ? Nadia inspira, une longue inspiration de yoga qui coûte cher en cours particuliers. — C’est du minimalisme organique, Papa. Et s’il te plaît, ne pose pas ton sac là. Le marbre est poreux. C’est du blanc de Macael. Il boit tout. — Il boit ? Ben il va se régaler, y’a ma bouteille de Ricard qui a fui dans la soute, répondit Didier avec un sourire qui révélait une dent de sagesse un peu trop audacieuse. J’ai dû l’envelopper dans un vieux maillot de l’OM, mais avec la pressurisation, le bouchon a fait sécession. Ça sent le maquis dans ton palais de la Reine des Neiges, non ? Effectivement. Une effluve de fenouil anisé venait de percuter violemment les notes de tête de sa bougie Diptyque. C’était l’invasion barbare. — On a une masterclass sur le "Self-Care" à 18h, murmura-t-elle, les dents serrées. Tu ne peux pas... tu ne peux pas juste être là, physiquement. — Je vais pas me liquéfier non plus, Nadia. J’ai fait sept heures d’avion entre un gosse qui hurlait et une hôtesse qui voulait me vendre des parfums qui sentent la pisse de chat. Je veux juste un verre d’eau. Un vrai. Pas ton truc qui pétille avec des morceaux de concombre dedans. Didier s'avança vers la cuisine, un monolithe de quartz noir qui ressemblait à un autel sacrificiel. Il tâtonna pour trouver un robinet qui n'en était pas un — un détecteur laser qui cracha une eau filtrée à la température exacte du corps humain. — C’est une blague ? On peut même plus tourner un bouton chez toi ? Faut faire des signes de croix pour avoir de la flotte ? — C’est intuitif, Papa. — Intuitif mon cul. Si faut faire un bac +5 pour se laver les mains, on n'est pas sortis du sable. Didier but au goulot d'un verre en cristal déniché dans un placard invisible. Nadia sentit une veine battre sur sa tempe. C’était son "moment". Elle activa son micro cravate. — Coucou mes petits cœurs, c’est Na... — Putain, Nadia ! Y’a pas de volets ici ? Elle s'interrompit, le sourire figé dans un rictus botoxé. — Les volets, c’est pour les gens qui ont des secrets, Papa. Ici, on a des vitrages polarisés intelligents. Didier se posta devant l'immense paroi de verre. La Burj Khalifa s’élançait vers le ciel comme une seringue d’argent. En bas, les autoroutes à douze voies saturaient le paysage de carrosseries rutilantes. — C’est pas des vitres, c’est une loupe, grogna Didier. On est des fourmis là-dedans. Un coup de chaud et on finit tous en méchoui. Et c’est quoi cette fumée là-bas ? C’est un barbecue géant chez ton voisin le Cheikh ? Nadia ne répondit pas. Son contrat avec une marque de thé détox expirait à minuit. — Papa, assieds-toi. Silence. Je tourne. Elle reprit sa pose, le dos cambré jusqu’à la scoliose esthétique. — Coucou mes petits cœurs ! Aujourd'hui, un invité très spécial vient de me rejoindre dans mon cocon... Mon papa ! On va parler ensemble des racines, de l'importance de rester soi-même quand on a réussi à... Un bruit sourd déchira l'air. Ce n'était pas le tonnerre. C'était un craquement sec, suivi d'une vibration longue qui fit tinter les flûtes à champagne. Un blanc narratif s'installa, où le temps sembla s'étirer comme un élastique sur le point de rompre. — Nadia ? — Chut, Papa. C’est sûrement un chantier. Ils construisent une île en forme de flocon de neige juste en face. — Le flocon vient d'exploser, alors. Elle se tourna lentement. À l'horizon, une corolle de feu orange venait d'éclore. Puis une deuxième. Une traînée blanche, rectiligne, furieuse, raya l'azur à une vitesse indécente. — C’est... c’est des feux d’artifice ? Didier se retourna. Son visage n’avait plus rien de l’humour phocéen. C’était le visage d’un homme qui avait grandi près des docks et qui connaissait la différence entre un pétard et une munition. — À cette heure-ci ? Nadia, range ton téléphone. — Attends, je vais filmer, c'est "Breaking News". Mon engagement va exploser. Une nouvelle détonation fit vibrer le sol. Le lustre commença à danser un tango macabre. Une alarme stridente, venue de nulle part, envahit l'appartement. Une voix synthétique annonça : « Please proceed to the nearest shelter. This is not a drill. » — Un shelter ? C’est une nouvelle boîte de nuit ? Didier s'approcha d'elle et lui arracha le téléphone. — C’est un abri, Nadia. Un putain d’abri. Ton paradis en plastique vient de se prendre un missile dans les gencives. Elle le regarda, hébétée. L'écran était toujours allumé. Des milliers de petits cœurs roses montaient, montaient, alors que derrière elle, Dubaï commençait à brûler sous un dôme de fumée noire. — Mais... j'ai pas fini ma story, murmura-t-elle. Didier attrapa son sac Kipsta et le bras de sa fille. — Ta story, elle va se finir en fait divers si on se bouge pas. Allez, remballe ton gloss, on rentre à la maison. — On peut pas ! L'aéroport est fermé en cas d'attaque balistique, c'est dans les conditions générales ! Didier s'arrêta net à l'entrée de l'ascenseur. — Ah, tu les as lues pour une fois, les petites lignes ? C’est dommage qu’ils n'aient pas précisé que les missiles ne respectaient pas le code de la route. L’ascenseur s’ouvrit sur un couple de Russes en peignoirs de soie, chargés de lingots d’or et de bouteilles d’Evian. — 44ème étage, soupira Didier en les poussant. Ça va être un long trajet. — Papa ? Tu penses que mon sac Birkin, il passe en bagage cabine si on doit évacuer par la mer ? Didier ne répondit pas. Un choc immense secoua la cage d'acier. Les lumières passèrent au rouge. L’ascenseur s’arrêta brusquement. Dans le silence de mort qui suivit, on n'entendit que la respiration saccadée de Nadia et le froissement du sac Kipsta. — Bon, dit Didier. Au moins, on n'aura pas à se soucier du pourboire du portier. — Je crois que je vais vomir. — Fais ça dans le sac du Russe, répondit Didier. Ça lui donnera de la valeur ajoutée. Le Russe, un colosse au crâne rasé, serra ses bouteilles contre son torse. Sa femme fixa le sac de Didier avec un mépris que même l'apocalypse ne parvenait pas à éroder. Didier sortit de sa poche un cure-dent usagé et observa le plafond. — Bon, on est entre le 38ème et le 37ème. C’est le ventre mou. — Papa, on va mourir ici. Il n’y a même pas de 5G. Comment ils vont savoir où creuser pour les corps si je peux pas envoyer ma localisation ? — T’inquiète pas, ma biche. Avec tout le plastique que t’as dans les pommettes, les archéologues du futur te retrouveront intacte. Tu seras la momie la plus « likée » du musée de Bagdad. Didier s'approcha des portes closes. Il sortit de son sac Kipsta un tournevis plat dont le manche était entouré de ruban adhésif bleu. — Le luxe, c’est bien, grommela-t-il en forçant l’interstice. Mais ça manque de poignées. Dans un grincement de métal, il parvint à entrouvrir les portes. Un courant d'air brûlant, chargé de kérosène, s'engouffra dans la cabine. — Allez, Nadia, saute. — Sauter ? Dans cette robe ? C’est de la soie sauvage ! Et mes talons font douze centimètres ! — Écoute-moi bien. Soit tu sautes en soie sauvage, soit tu restes ici avec Boris et sa collection de métaux précieux pour attendre que le prochain missile nous transforme en confettis. C’est ton choix marketing. Nadia s’accroupit, sa robe craquant dans un bruit sinistre, et se laissa glisser. Elle atterrit lourdement sur le marbre du 37ème. Didier suivit, atterrissant avec la souplesse d’un chat de ruelle. Le couloir était plongé dans une pénombre bleutée. Les écrans tactiles affichaient en boucle : « EMERGENCY PROTOCOL ». Ils s’engagèrent dans la cage d’escalier. Au 25ème étage, Nadia était en nage. Son maquillage commençait à couler en sillons sombres. — Je ressemble à quoi ? — À un raton-laveur qui aurait perdu un combat contre un aspirateur. Personne va te filmer, Nadia ! Les gens sont trop occupés à vérifier s’ils ont encore leurs deux bras ! Il s’assit sur une marche et ouvrit son sac. Il en sortit une bouteille de Cristaline remplie d’un liquide jaunâtre. — Tu veux du pastis ? — Tu as emmené du pastis ? Dans un pays où on peut aller en prison pour une bière ? — Justement, répondit Didier en dévissant le bouchon. Dans le malheur, il faut rester fidèle aux fondamentaux. L’eau de Dubaï, ça goûte le dessalement et le désespoir. Ça, au moins, ça a le goût de la maison. Nadia saisit la bouteille et avala une gorgée. Le liquide lui brûla la gorge, mais une chaleur familière se répandit dans sa poitrine. Elle ne fut plus Nadia S., l’icône, mais la petite Nadia qui aidait son père à purger les radiateurs. Elle se redressa. — On descend. Au rez-de-chaussée, le lobby n'était qu'un tapis de verre pilé. Dehors, la Sheikh Zayed Road était un cimetière de luxe. Didier repéra sa voiture de location : une Dacia blanche. — Une Dacia ? Papa, c'est un crime de haine. Si on me voit là-dedans, ma carrière est plus morte que le concept de pudeur. — Monte, ordonna Didier en déverrouillant la porte avec une vraie clé. Un concept de dingue, non ? Didier slaloma entre une Bentley dont l'airbag avait explosé et un chariot de bagages Louis Vuitton renversé. — Té, regarde-moi ça. Tout ce pognon, et ils ont même pas une roue de secours. Nadia récupéra un quart de barre de réseau. Ses doigts volaient sur l'écran. — Oh mon Dieu... Papa, je suis en Top Tweet. Ma vidéo où je demande à Macron de m’envoyer un Falcon privé a fait six millions de vues. Par contre, les commentaires... Y’a un mec qui demande si mes lèvres en silicone peuvent servir de gilet de sauvetage. Didier laissa échapper un rire bref. — Les gens ont du goût, finalement. Un missile d'interception explosa juste au-dessus d'eux. Le pare-brise de la Dacia se fendilla en une toile d'araignée. — MA STORY ! hurla-t-elle. Didier pilait, évitant de justesse une carcasse de drone. Il coupa le contact. — On descend. On va passer par les galeries techniques. C’est là que les ouvriers circulent. — Les galeries ? Mais y’a dégun là-dessous ! Y’a sûrement des gens pas vérifiés sur Instagram. — Nadia, soit tu descends, soit je te laisse ici faire ton prochain TikTok avec le prochain missile qui cherche une place de parking. Ils s’engagèrent dans une trappe d’accès en fonte. Le noir les enveloppa. Didier éclaira la zone avec sa petite lampe de poche. Un jeune homme en uniforme turquoise, portant un sac isotherme, les regardait avec une résignation absolue. — Vous venez pour la commande 412 ? demanda le livreur d'une voix monocorde. Le client répond plus, mais les sushis sont encore frais. Didier s'arrêta. — Tu vois, Nadia ? C'est ça, la vraie vie. Le monde explose, mais les sushis doivent arriver. Nadia s'approcha du livreur. — Vous avez du réseau, ici ? Le livreur secoua la tête. — Rien du tout. Mais j'ai un chargeur solaire. Cinquante dirhams les dix minutes. Nadia se tourna vers son père, les yeux brillants. — Tu vois, Papa ? C'est ça, le capitalisme de survie. C'est... inspirant. Didier commença à réciter une prière en provençal. — On avance, avant que je décide de manger le livreur. Ils s'enfoncèrent dans les entrailles de la ville. Le silence qui suivit fut plus lourd que les lèvres de la Russe. — Papa ? — Quoi, Nadia ? — Tu crois que le livreur prend les cartes Platinum ? Les sushis, ça aide contre l'anxiété. Didier ne se retourna pas. Ses épaules s'affaissèrent. — Nadia, si tu parles encore une fois de mode de paiement, je te vends aux Iraniens contre une cartouche de Gauloises. — C’est bon, j’ai compris. Pas de sushis. Par contre, il avait l’air d’avoir un bon teint, le livreur. Tu crois qu'il utilise quoi comme filtre ? Le bruit sec d'une main rencontrant un front résonna dans le tunnel, plus fort que n'importe quelle explosion en surface.

Pluie de Soufre sur le Burj

Le ciel de Dubaï n’était pas un ciel, c’était un calque Photoshop poussé à l’obscène. Un azur uniforme, sans un nuage pour oser contredire l’ambition de l’émir. Nadia, assise sur le rebord en marbre de son balcon au soixante-quatrième étage de la *Silk Tower*, ajustait l’angle de son iPhone. Elle vérifiait si le reflet de la première explosion dans ses lunettes de soleil était « esthétique ». — Nadia ! C’est quoi cette machine ? Elle me demande mon groupe sanguin pour un expresso ! La voix de Didier monta du salon, rauque, chargée de l’accent de la Joliette. Il apparut en débardeur blanc, tenant la télécommande de la domotique comme un défibrillateur. — Papa, pose ça. Tu vas dérégler l’hygrométrie de la cave à vin. Didier regarda la vue. Des gratte-ciel comme des champignons sous stéroïdes et sa fille faisant une moue de poisson-chat devant un bol d’açai. — L’hygrométrie, bien sûr. On dirait qu’on vit dans une console de jeux, Nadia. Si j’éternue trop fort, le verre va péter ? C’est à cet instant que le monde corrigea le contraste. Une détonation sourde déchira le silence climatisé. À un kilomètre, la *Marina Gate* fut couronnée d'une corolle d'orangé vif. Le panache de fumée s'éleva, obscène, dans le ciel parfait. Des traînées de tungstène chauffées à blanc retombèrent sur la ville comme une pluie de sequins apocalyptiques. — C’était quoi ? murmura Nadia, sa voix perdant ses octaves de soie pour retrouver le timbre aigu des quartiers nord. — Des oiseaux en fer, Nadia. Et ils ont pas l’air de vouloir nicher. Un deuxième impact souffla les vitres du showroom au pied de la tour. L’onde de choc renversa le bol d’açai sur le parquet en chêne blanchi. — Oh merde, mon bol… — Nadia, bouge ton cul ! hurla Didier. Mais Nadia ne bougeait pas. Ses doigts avaient activé le mode vidéo. Le stabilisateur optique faisait des merveilles sur son visage terrifié mais magnifiquement éclairé par l'apocalypse. — Coucou tout le monde… je sais pas ce qui se passe… Je suis en direct de Dubaï, c’est l’horreur… — Tu fais quoi, là ? rugit Didier. Tu vlogs la guerre ? Tu veux un code promo pour les abris antiatomiques ? — Papa, l’algorithme va me faire chuter si je ne poste pas ! — Ton algorithme va se prendre un missile de croisière dans la gueule. On prend les escaliers. — Les escaliers ? Soixante-quatre étages ? En claquettes Hermès ? — En route. Ils sortirent sur le palier. Le couloir, d’habitude parfumé au bois de oud, puait désormais le soufre. Les ascenseurs affichaient un message d'erreur rouge sang. — On va où ? L'aéroport est fermé ! — À l’ambassade. Ou au port. N’importe où sans vitres de trois cents mètres au-dessus de nos têtes. — Je vais faire une vidéo pour que Macron nous rapatrie ! J'ai deux millions d'abonnés ! C'est une force politique ! — T’as pas payé tes impôts en France depuis Sarkozy, Nadia. Je suis pas sûr qu'il envoie le porte-avions pour tes beaux yeux. Ils s’engouffrèrent dans la cage d’escalier. Un intestin de béton brut, sombre et étroit. Les coulisses sales du mirage. — Papa, mes talons ! — Casse-les. — C’est du veau velours ! — C’est du poids mort. Casse. Nadia coinça le talon dans le montant métallique. Le craquement sec fut un blasphème à mille deux cents euros. Elle se remit à courir à plat, le centre de gravité soudainement déplacé vers Marseille. Au quarantième étage, elle s’arrêta, les yeux rivés sur son écran. — Ma vidéo… elle est devenue virale. — Tant mieux, non ? — Non… Ils ont fait des montages. Ils disent que je suis une « naufragée du luxe ». Y a un hashtag #LaisseLaDubaï qui tourne. Un blanc narratif s'installa. On n'entendait plus que le halètement des fuyards et le bourdonnement des drones. Didier s'assit sur une marche et alluma une Gitane. — #LaisseLaDubaï ? répéta-t-il avec une pointe de satisfaction. Tu vois, Nadia, quand la réalité te tombe sur la gueule, les gens préfèrent regarder le replay que de t'envoyer une corde. Ils atteignirent le rez-de-chaussée. Le hall de marbre était une mer de diamants tranchants. Dehors, le soleil de Dubaï brillait sur un cimetière de Lamborghini. Didier repéra un utilitaire de maintenance cabossé. — On prend ça. — Un Kangoo des sables ? C'est pas esthétique, Papa ! — Ta vie esthétique vient de se prendre un missile dans les gencives. Monte. Le moteur toussa, cracha une fumée noire et s'ébroua. Didier fonça sur la Sheikh Zayed Road, évitant les carcasses de Porsche. Nadia vit son visage sur un écran géant publicitaire encore allumé : son appel au secours était devenu le mème officiel de la Troisième Guerre mondiale. — Je suis foutue. — Mais non. On ira à La Ciotat. Personne regarde les infos, ils sont trop occupés à râler sur le prix du pastis. Ils roulèrent vers le désert, s'enfonçant dans les squelettes de béton des chantiers abandonnés. Bakhtiar, un moustachu au regard vitreux, les guida jusqu'à un bunker privé sous un centre commercial inachevé. À l'intérieur : canapés en cuir blanc et une femme en tailleur Chanel buvant du whisky. — C'est qui, ça ? Des domestiques ? demanda la femme. — Presque, Madame, dit Didier. Voici ma consultante en communication. On vient vérifier si votre minibar est aux normes thermobariques. La femme reconnut Nadia. Elle éclata d'un rire de verre brisé. — Vous êtes la risée du monde, ma chérie. Les Iraniens ont mis votre tête sur leurs missiles. Le sol trembla. Des coups sourds résonnèrent contre la porte blindée. Les ouvriers des chantiers voisins avaient trouvé l'entrée. — Ils sont là, dit Bakhtiar en armant son fusil. — Qu'est-ce qu'on fait ? gémit Nadia. Didier ramassa une barre de fer. — On va utiliser ton seul talent. Prends ton téléphone mort. Fais semblant de filmer. Hurle que tu es en direct avec l'Élysée et que chaque visage identifié sera ciblé par un drone. — Ça ne marchera jamais ! — Nadia, les gens ne craignent plus la réalité. Ils craignent ce qui est diffusé. Le « Live », c'est le nouveau fusil à pompe. La porte céda. Une marée d'hommes en sueur s'engouffra. Nadia fit un pas en avant, élevant son iPhone noir vers la foule. — ARRÊTEZ ! VOUS ÊTES EN DIRECT ! CINQ MILLIONS DE PERSONNES VOUS REGARDENT ! La foule s'immobilisa. Certains levèrent la main pour masquer leur visage, un réflexe de survie numérique. Didier murmura à son oreille : — C’est ça, ma gâtée. Vends-leur du rêve. C’est le seul truc qu’ils ne peuvent pas voler. Une explosion plus proche fit vaciller le plafond. Les lumières s'éteignirent. Dans le noir complet, le monde réel venait de couper le Wi-Fi. Et le noir, contrairement aux filtres Instagram, n'avait absolument aucune nuance.

Le Bad Buzz de l'Apocalypse

Le salon du penthouse était une épure de marbre blanc et de vide existentiel. À travers les baies vitrées de quatre mètres de haut, Dubaï s'offrait comme une maquette de verre que Dieu, dans un accès de rage, passait au chalumeau. Le ciel était raturé de trajectoires blanches et de panaches noirs. Les missiles balistiques ressemblaient à des traits de craie sur un tableau noir, sauf qu’au bout du trait, il y avait le bruit de la fin du monde. Nadia ne regardait pas le ciel. Elle regardait sa « Ring Light ». Elle avait disposé le trépied à un angle précis, celui qui gommait l’ombre de son nez et accentuait ses pommettes à dix mille euros. Elle portait un ensemble de yoga en cachemire grège, la couleur de la neutralité diplomatique. Derrière elle, la vue plongeante sur la Marina en flammes offrait un arrière-plan qu’aucun studio de Los Angeles n’aurait pu s'offrir. — Nadia, range ton jouet. On dirait une mouche devant une ampoule. Didier était assis dans un canapé en cuir de dromadaire, une canette de bière tiède à la main. Il portait son marcel blanc de l’Estaque et son short de bain trop court. Pour lui, la guerre n’était qu’un problème de voisinage à grande échelle. — Papa, tais-toi. Je sauve ma vie, là. — Tu sauves rien du tout, tu te prends en photo. Y’a des feux d’artifice dehors qui coûtent le prix d’un hôpital et toi, tu vérifies ton gloss. Nadia ne répondit pas. Elle appuya sur « Direct ». Elle prit une inspiration profonde pour simuler une détresse de catalogue. Ses yeux s’embuèrent pile au moment où le voyant rouge s’alluma. Le miracle de la génétique et du botox. — Mes amours… commença-t-elle, la voix tremblante. Je ne sais pas si c’est la dernière fois que je vous parle. Un drone passa si près de la tour que les vitres vibrèrent dans un gémissement de cristal. — C’est l’horreur. On est cibles parce qu’on a réussi, parce qu’on brille. Monsieur le Président, si vous voyez ce message… on a besoin d’un avion. Ma peau brûle à cause de la poussière de kérosène, c’est insoutenable. Partagez, taguez l’Élysée. Elle coupa. Le rendu était parfait. La petite mèche rebelle sur le front, l’explosion en arrière-plan, le contraste entre le luxe et l’apocalypse. Une œuvre d’art. — « Ma peau brûle » ? Nadia, t’as juste oublié ta crème de jour, lança Didier. Les gens pardonnent le crime, Nadia. Pas le fait que tu sois bien coiffée pendant qu'ils crèvent. — Je suis une voix, Papa. Une influenceuse. J’ai trois millions de personnes qui attendent que je leur dise comment respirer. Si je meurs, c’est une part de la France qui s’éteint. Nadia posta la vidéo avec les hashtags #SauvezNadia #DubaiWar #UrgenceHumanitaire. Elle posa son iPhone sur la table en onyx. Son cœur battait plus vite que lors de son dernier partenariat pour du thé détox. Elle attendait la vague d’amour. Le wifi commença à hoqueter. Le petit cercle tournait. Le monde s’écroulait, mais le vrai drame était là : le temps de chargement de l’indignation. Soudain, le téléphone vibra. Une rafale. Nadia sourit. La France se réveillait. Elle ouvrit X. Le premier tweet, liké dix mille fois, disait : *« Regardez cette dinde. Le monde explose et elle se plaint que le kérosène abîme son teint. Reste là-bas, Nadia. On préfère garder les missiles et te laisser les Iraniens. #NadiaLaHonte »* Elle scrolla, livide. *« La France : on n’a plus d’argent pour les retraites. Nadia : "Envoyez un jet privé, j’ai plus de shampoing sec". La guillotine manque à ce pays. »* *« Alerte info : Le gouvernement iranien annonce qu’il visait les infrastructures, mais qu’après avoir vu la vidéo de Nadia, ils vont se concentrer sur son penthouse. Force aux missiles. »* Le visage de Nadia vira au blanc plâtre des fins de mois à Marseille qu’elle avait tant essayé d’oublier. — Ils disent des horreurs, murmura-t-elle. — Qui ça ? Les barbus dehors ? demanda Didier en inspectant le frigo. — Les Français. Ils font des mèmes avec ma tête sur des corps de parachutistes en Chanel. Didier s'approcha, regarda l'écran. Il éclata d'un rire gras. — Ah, putain ! « La Marie-Antoinette des émirats » ! Elle est bonne celle-là ! Regarde celle-ci : « Un missile pour Nadia, c’est un geste pour le climat ». Ils ont de l’humour au pays, finalement. — C’est pas drôle ! Je voulais qu’ils m’aident, pas qu’ils créent un hashtag pour que je serve de bouclier humain ! — Écoute, ma fille, le problème du plastique, c’est que quand ça brûle, ça pue et ça colle aux doigts. Là, tu colles aux doigts de la France entière. — Je vais m’excuser. Je vais enlever le maquillage. — Trop tard. T’as l’air d’une conne en 4K. Le wifi mourut pour de bon à 16h22. Le cadran du routeur s’éteignit dans un petit soupir électronique. Nadia resta le bras tendu, son iPhone pointé vers le néant comme un crucifix déchargé devant un vampire. — Le wifi est mort, murmura-t-elle. Didier examinait une carafe en cristal taillé contenant un liquide bleu lagon. Il grimaça. — C’est du bain de bouche, Nadia. T’as du bain de bouche dans une carafe de collection ? — C’est pour l’esthétique, papa. Le bleu rappelait les Maldives. — Eh bien l’esthétique a un goût de détergent. À Marseille, on appelle ça de l'antigel. Faut qu’on décanille. L’immobilité, c’est pour les cibles. Nadia attrapa un sac de voyage monogrammé. Elle y jeta des flacons de sérum à l'acide hyaluronique et son passeport français. Elle s'arrêta devant un petit coffret en velours. À l'intérieur, une médaille de la Bonne Mère, en or usé. Son seul lien avec la fille qui avait existé avant d'apprendre à prononcer "lifestyle" sans l'accent. Elle la glissa dans sa poche. — T’as pris de l’eau ? demanda Didier. — J’ai mon sac Birkin en crocodile. Si on doit corrompre un garde-frontière, c’est mieux qu’une bouteille d’Évian. Didier la regarda, les sourcils haussés. Il tenait un couteau de cuisine en céramique et une lampe torche publicitaire. — Si le garde-frontière a soif, ton sac en croco, il va s’en servir pour faire des sandales. Vide ça. Mets de la flotte. Ils atteignirent le hall d'entrée à 17h45. Le lobby en marbre noir ressemblait à une zone de transit pour réfugiés de luxe. Les vitres avaient explosé. Le vent du désert apportait une pellicule de sable sur les canapés de designer. Sur l'écran géant publicitaire face à la tour, l'image de Nadia tournait en boucle. Sa vidéo était détournée, sous-titrée avec le mot « SHAME » en lettres de sang numériques. — Je suis un symbole, dit-elle. — Ouais. T’es le symbole qu’on peut avoir quatre millions d’abonnés et pas un seul ami pour nous sortir de là. Allez, bouge. Ils montèrent dans une vieille Toyota Hilux abandonnée. Le moteur toussa, cracha une fumée noire, puis rugit. Didier empoigna le volant avec une jubilation sauvage. Nadia monta côté passager, ses talons aiguilles s'enfonçant dans les tapis de sol crasseux. Ils roulaient depuis dix minutes quand un groupe de soldats bloqua la route. Didier arrêta le véhicule. Un soldat s'approcha, son fusil en bandoulière. Il fixa Nadia. Ses yeux s'agrandirent derrière son chèche. — *Hey !* dit-il avec un accent local. *You are the girl from the video, right? My sister hates you. Can I have a picture for her? It would make her day before we all die.* Didier regarda Nadia. Nadia ajusta ses cheveux, redressa ses épaules, et afficha son plus beau sourire de façade. — Bien sûr. Avec quel filtre ? Le flash du téléphone illumina la cabine, une micro-seconde de vanité au milieu du désastre. Le soldat s'inclina ironiquement et leva la barrière. — *Princess. War Princess. Go. Good for video.* Didier passa la seconde. — C'est officiel. T'es devenue un sauf-conduit humain. Le monde est fini, et toi, t'es la dernière chose qu'il verra avant de s'éteindre. Ils s'arrêtèrent à une station Shell pour le dernier plein. La borne clignota : *« Système hors ligne. Paiement mobile uniquement. »* Nadia tendit son iPhone. Le "Bip" du paiement sans contact fut le son le plus mélodieux de sa vie. Elle regarda son écran une dernière fois. Une notification apparut : une vidéo filmée par un passant montrait Nadia se faisant insulter au barrage. Le titre : *« La chute de la Reine du Botox. »* Les likes grimpaient plus vite que les flammes sur le Burj Khalifa. Nadia s'approcha de la poubelle de la station, une corbeille en acier remplie de mouchoirs sales. Elle lâcha l'iPhone à l'intérieur. — On y va ? t'as fini tes adieux ? demanda Didier. — Je l'ai jeté. Didier hocha la tête, une expression de respect bourru sur le visage. — Bon. Par contre, pour Oman, j’espère que t’as appris à lire une carte en papier, parce que le GPS de la bagnole vient de me dire d'aller me faire voir en arabe littéraire. La Toyota s'éloigna, seule tache blanche dans un océan de sable, laissant derrière elle les incendies de Dubaï. Dans la poubelle de la station déserte, l'écran de l'iPhone s'illumina une ultime fois. Une notification de X apparut : *« Vous avez 150 000 nouveaux abonnés. Votre vidéo "La chute" est la plus partagée de la décennie. »* Le téléphone vibra frénétiquement contre une canette de soda vide, mais il n'y avait plus personne pour le ramasser. Juste le vent, la poussière, et le silence radio d'une princesse qui venait de perdre son royaume.

L'Ascenseur de la Mort

La cabine en verre trempé oscilla imperceptiblement, un pendule de trois tonnes suspendu au-dessus d’un brasier à deux milliards de dollars. À l'intérieur, l'air conditionné venait de rendre l'âme dans un dernier hoquet parfumé au musc synthétique. Le silence qui suivit l’explosion lointaine fut plus lourd que le vacarme, saturé de particules de luxe et de peur primale. Nadia fixait son écran. Le petit cercle rouge de l’enregistrement tournait encore, une bouée de sauvetage numérique dans un océan de pixels en train de s'effondrer. Elle avait ce réflexe de survie propre à sa génération : si le monde finit, assure-toi d'avoir le bon angle de vue. — Papa, demande-lui s'il a vu mon filtre « Éclat d’été » dans les débris, souffla Nadia, le regard vide. Je suis blême, les abonnés vont croire que je ne maîtrise plus mon personal branding. À côté d'elle, Jérôme — ou « Crypto-Jay » — s’était liquéfié. La sueur traversait sa chemise en lin, traçant des continents sombres sous ses aisselles. Il tenait son iPhone comme un crucifix. — C’est une correction de marché, bégaya-t-il. Un dip. On achète le dip. Il se tourna vers un drone de surveillance qui flottait de l'autre côté de la vitre et tenta de coller sa carte de visite contre le plexiglas. — Jérôme de chez Meta-Wealth ! On peut networker sur la résilience post-conflit ? Didier regarda le plafond de la cabine, là où les câbles en acier commençaient à chanter une note funèbre. Il l'observa comme on regarde un moteur noyé au fond d'un port. — Dis-lui de fermer sa boîte à camembert, le mange-fange, grogna Didier. Il va pomper tout l’oxygène de la boîte. Didier sortit de sa poche arrière un objet qui détonnait violemment dans cet écrin de haute technologie : un démonte-pneu en acier, lourd, marqué par la graisse de vingt ans de mécanique à l'Estaque. Il l'inséra dans l’interstice des portes dorées. Le métal hurla contre le métal. — Papa ! Tu vas bousiller le mécanisme ! s'insurgea Nadia. C’est du matériel de pointe ! Didier s'arrêta. Ses yeux bleus, délavés par le soleil de Marseille, pétillaient d'une lueur dangereuse. — Nadia. Ton matériel de pointe nous sert de cercueil transparent. Tu veux finir comme un poisson rouge dans un bocal qui tombe du balcon ou tu veux qu'on sorte ? Les muscles de ses avant-bras se bandèrent. La porte céda d'un centimètre. Une bouffée d'air chaud, chargée d'une odeur de kérosène brûlé, s'engouffra dans la cabine. Dehors, Dubaï n'était plus une carte postale. C'était une interface utilisateur en train de bugger. Les traînées des missiles intercepteurs dessinaient des arabesques folles dans le ciel, tandis qu'au loin, une colonne de fumée noire montait vers la stratosphère, droite comme un i de malheur. — On perds le réseau ! hurla soudain Jérôme. Didier, ma montre vaut le prix de votre garage. Faites attention à ne pas m'égratigner lors de l'extraction. Didier lâcha son outil, qui résonna sur le sol avec un bruit mat. Il se pencha sur Jérôme, l’ombre de sa silhouette massive recouvrant totalement le petit homme. — Ta montre, le fada ? — Une Richard Mille. Édition limitée. — Et elle fait quoi, ta montre ? Elle donne l'heure de ta mort à la seconde près ? Ou elle se transforme en parachute ? Didier se redressa et reprit son levier. — Alors suce ton pouce et laisse les adultes bosser. Le métal céda dans un fracas de fin du monde. La porte coulissa, révélant la paroi brute, en béton gris, du puits d'ascenseur. Ils étaient pile entre deux étages. Le sol de l'étage supérieur se trouvait à hauteur de poitrine. — Allez, on sort, ordonna Didier. Nadia, passe devant. — Mais... mes sacs ? Mes valises ? — Nadia. Tes sacs vont servir de combustible pour les incendies. Là, ce qui compte, c'est ce qu'il y a dans ta carcasse, pas ce qu'il y a écrit sur ton cuir. Monte. Elle se hissa avec une agilité qu'elle ne se soupçonnait plus. Jérôme, lui, restait pétrifié. — Je ne peux pas, je suis cérébral, moi ! — Soit tu deviens manuel dans les dix prochaines secondes, soit je me sers de ton crâne pour caler la porte. Choisis ton camp, le génie. D'un mouvement de débardeur du port, Didier projeta l'influenceur vers le haut. Jérôme atterrit comme un sac de pommes de terre sur le béton. Didier bondit à son tour au moment exact où un dernier câble lâcha. La cabine décrocha, s'enfonçant dans les ténèbres avec un sifflement de vent. Ils se trouvaient dans un couloir de secours en béton brut. Un homme en peignoir de soie, tenant un minuscule chien et un sac Louis Vuitton, surgit d'une porte. — L'ascenseur ! cria l'homme. J'ai un vol pour Zurich ! Tenez, portez mon sac, il y a mes montres. Si vous en cassez une, je vous poursuis ! Didier regarda le sac, puis la cage d'escalier centrale qui s'enfonçait dans le vide. — Option livraison express, annonça-t-il. Il lâcha le sac dans le vide. Le bruit de la chute fut long, ponctué par des chocs métalliques, jusqu'à un silence final. — Voilà, dit Didier en se remettant en marche. Vous êtes plus léger. C’est le minimalisme. Très tendance cette année. Ils descendirent quarante étages. Les genoux de Jérôme craquaient comme du petit bois. Arrivés au parking du cinquième, l’air était une mélasse de monoxyde de carbone. Didier repéra un vieux 4x4 de chantier, seul véhicule dépourvu de Wi-Fi embarqué. Il brisa la vitre. — On monte, ordonna-t-il. Nadia, cache ton visage, la patrouille arrive et ils n'ont pas l'air de vouloir liker ta prochaine story. Le véhicule s’élança sur la rampe, écrasant une barrière de sécurité en plaqué or. Ils déboulèrent sur la Sheikh Zayed Road, un cimetière de Tesla en feu et de palmiers déracinés. Soudain, Nadia poussa un cri. Son téléphone venait d'accrocher une barre de réseau égarée. — Ça charge ! Ça publie ! "Survivre avec style #DubaiWar". On a réussi ! Elle attendit, les yeux brillants, guettant la validation du monde. Le téléphone vibra. Son visage se décomposa, passant du rose "poudre de riz" au gris "béton armé". — C'est... c'est pas possible. — Alors ? demanda Didier en grillant un feu rouge alors qu'un char d'assaut passait en sens inverse. Le monde entier t'applaudit ? Nadia fixa l’écran avec une hébétude totale. — C’est un message de la mairie de Marseille. "Nadia, votre attestation de résidence à Dubaï est invalide pour l'aide au rapatriement. Merci de vous présenter au guichet de la Canebière lundi matin pour régulariser votre dossier de RSA." Didier éclata d'un rire qui couvrit le bruit des mortiers. — Bienvenue dans le monde réel, ma fille. C'est l'heure de rendre des comptes. Et crois-moi, l'administration française est bien plus dangereuse que les missiles iraniens. Le 4x4 s'enfonça dans la fumée d'une ville qui ne savait plus comment faire pour être Instagrammable.

Valet Parking et Drones

L’ascenseur de service cracha Nadia et Didier dans les entrailles du bâtiment avec le même mépris qu’un vide-ordures. Ici, à vingt mètres sous le niveau du Botox, l’air ne sentait plus le jasmin de synthèse. Ça sentait le pneu chaud, le béton humide et la panique froide. Nadia ajusta ses lunettes Gucci, larges comme des soucoupes volantes. Ses mains tremblaient, mais sa manucure « chrome-sunset » restait impeccable. — C’est pas possible, papa. On ne part pas avec les clés d’une Aventador pendant un raid aérien. C’est un manque total de professionnalisme de la part du voiturier. Didier, en short de bain à fleurs et espadrilles Decathlon, observa la Lamborghini rose « coucher de soleil ». Elle trônait au milieu de l’allée, merveille d’ingénierie italienne désormais aussi utile qu’une friteuse débranchée. — Ton voiturier, Nadia, il a compris un truc : quand le ciel te tombe sur la gueule, il cherche plus à sauver ton carrosse de Barbie. Il cherche la sortie. Et la sortie, elle est pas dans une bagnole à ras du sol qui peut pas passer un dos-d’âne sans perdre son extracteur. Il repéra une silhouette massive au fond du niveau -3, là où les néons rendaient l’âme. Un Toyota Hilux de 1994. Blanc cassé, couleur « sueur et graviers ». Une benne remplie de sacs de sable et de pelles rouillées. Didier s’approcha du véhicule avec une dévotion quasi religieuse. — Regarde-moi cette merveille. Ça, ma fille, c’est le seul truc qui restera quand les cafards auront fini de bouffer tes serveurs informatiques. — Papa, ce camion sent le thon. Pourquoi il sent le thon ? — C’est le pick-up de l’équipe de maintenance du bassin des otaries de l’Atlantis. C’est de la mécanique de berger. Y’a pas de puce, pas de code, juste un moteur qui demande qu’à gueuler. Monte. — Je ne peux pas, j’ai un pantalon en soie. Une explosion fit vibrer les fondations. Un nuage de poussière recouvrit les lunettes de Nadia. Didier ouvrit la portière dont les clés pendaient sur le contact. — C’est sale ou c’est mort, Nadia ? Choisis ton filtre. Elle grimpa sur le siège en poussant un cri de dégoût quand le ressort du fauteuil s’enfonça dans sa cuisse. Didier tourna la clé. Le moteur toussa une traînée de suie noire, une insulte de gasoil pur jetée au visage immaculé du parking. Ils arrivèrent devant la barrière de sortie. Un scanner laser s'activa, projetant une grille rouge sur le visage de Nadia. Une voix synthétique, suave et flippante, résonna : « Reconnaissance faciale échouée. Sujet non conforme aux données biométriques enregistrées. Trop de modifications structurelles détectées sur l’arête nasale et les pommettes. Veuillez retirer votre masque de carnaval, citoyen. » Didier resta immobile, le regard vide, tandis qu’une goutte de sueur traçait un chemin solitaire sur son front. Ses épaules finirent par tressauter. — Le masque de carnaval… Même l’ordinateur t’a pas reconnue. T’as tellement refait la carrosserie que t’es devenue une étrangère pour ton propre parking. — C’est le filtre "Glow Up" ! bégaya Nadia. L’algorithme me connaît avec le filtre ! — Eh bien, pour les barrières, je préfère la méthode marseillaise. Didier écrasa l’accélérateur. Le Hilux percuta la lisse en aluminium qui vola en éclats de verre sécurit. Ils émergèrent à la surface. Dubaï n’était plus une carte postale. Le ciel était d’un orange apocalyptique. La Burj Khalifa, silhouette sombre découpée par les éclairs des interceptions, semblait vaciller. Un drone de patrouille de la police — un engin de la taille d’une petite voiture — descendit en piqué, se stabilisant à la hauteur de la vitre. « INFRACTION DÉTECTÉE. ÉMISSIONS DE CARBONE HORS NORMES. ARRÊTEZ-VOUS POUR UN CONTRÔLE DE POLLUTION. » — Oh, le moustique géant ! hurla Didier. On est en pleine guerre et tu me parles de ma vignette Crit'Air ? Un drone de livraison, portant un colis scellé d’un ruban bleu, vint percuter le pare-brise dans une gerbe d’étincelles. — C’est mon lisseur ! s’écria Nadia. Je suis en Prime, papa ! Ils livrent même pendant les raids ! — Nadia, prends la pelle dans la benne et dégomme le flic ! — Quoi ? Je porte du cachemire ! — Ta pelle ou ta mise en bière, choisis. La pelle, au moins, elle est déjà là ! Nadia, poussée par un instinct de survie enterré sous des années de brunchs, se pencha par la fenêtre et projeta l’outil de toutes ses forces. Le manche se coinça dans une hélice du drone policier. Le bruit fut celui d’un mixeur avalant des couverts en argent. L’engin s'écrasa dans une vitrine Nespresso dans une explosion de capsules multicolores. — Je l’ai eu ? — T’as l’esprit de famille, c’est déjà ça. Ils filèrent sur Sheikh Zayed Road, cimetière de voitures de luxe abandonnées. Soudain, le moteur hoqueta. Une vapeur épaisse s’échappa du capot. Didier jura, s’arrêta et inspecta les entrailles fumantes. — C’est la durite. Elle a pas aimé le régime Dubaï. J’ai besoin d’un truc élastique qui résiste à la chaleur. Nadia fouilla son sac et en sortit un disque de silicone transparent. — J’ai ça. C’est un rembourrage pour soutien-gorge. Silicone médical. Deux cents euros. Didier étira l’objet. Un sourire carnassier fendit son visage buriné. — Tu vois, Nadia, ton faux corps finit par servir à quelque chose de vrai. Dix minutes plus tard, le Hilux repartait, réparé au Wonderbra. Ils croisèrent une Rolls-Royce Phantom immobilisée. Un homme en lin beige, Jean-Sébastien, coach en cryptomonnaies, agitait les bras. — Ma voiture est verrouillée par satellite ! hurla-t-il. Je vous donne dix mille dollars pour m’emmener à mon jet ! — Ton jet sert de barbecue aux Iraniens, fiston, trancha Didier. Monte derrière avec le chien si tu veux, mais tu touches pas au thon. Jean-Sébastien sauta dans la benne. Quelques kilomètres plus loin, il brandit son téléphone vers le ciel : — ÇA CAPTE ! JE LANCE UN LIVE ! LÂCHEZ DES LIKES, ON EST EN PLEIN DÉSERT ! — Baisse ça, fada ! cria Didier. Trop tard. Un drone de combat, attiré par le signal, fondit sur eux. Didier vira brusquement, l’aile noire percuta l’antenne radio et alla s'écraser dans une dune. Didier descendit, ramassa l'iPhone du coach et l'écrasa d'un coup de talon méthodique. — C’était un 15 Pro Max ! couina Nadia. — C’était une balise pour missiles, corrigea Didier. Le silence retomba sur le désert. Au loin, Dubaï s'éteignait, quartier par quartier. Nadia tapota son propre téléphone, éteint. — Papa ? J’ai reçu un message juste avant que ça coupe. C’est Nabilla. Elle est bloquée dans l’ascenseur du Burj Khalifa. Elle dit que la clim est morte et que son gloss commence à bouillir. Didier fixa la route, les mains crispées sur le volant en bakélite. — Dis-lui de l’étaler sur les parois. — Pourquoi ? — Pour que les secours sachent où creuser quand ils chercheront des fossiles de l'ère du plastique. Il passa la cinquième. Le Hilux s'enfonça dans l'obscurité, laissant derrière lui le mirage qui s'effondrait dans un fracas de verre et de vanité. Nadia ferma les yeux. Elle n'avait plus de réseau, plus de filtre, et pour la première fois en sept ans, elle voyait enfin la réalité. Elle n'était même pas sûre de vouloir la filmer.

L'Accent qui Dérape

Le ciel de Dubaï n’était plus ce dégradé de bleu photoshopé que Nadia vendait à ses trois millions d'abonnés. Il ressemblait désormais à un bug de Photoshop, une teinte d’orange sanguine striée de filaments blancs qui n’étaient pas des traînées d’avions de ligne, mais le ballet des Patriot interceptant des drones iraniens. Une chorégraphie à plusieurs millions de dollars l’unité pour dégommer des tondeuses à gazon volantes. Dans le penthouse du 74ème étage, l’air conditionné ronronnait encore, brave petit soldat de la fraîcheur face à l’apocalypse. Nadia, assise sur un canapé en velours dont le prix aurait pu éponger la dette d'une petite commune du Var, fixait son iPhone. Sa main tremblait, mais son visage, sculpté par les meilleurs praticiens de la zone franche, restait de marbre. Elle ajusta une mèche à quatre cents euros. — On réenregistre, Didier. Et s’il te plaît, arrête de mâcher tes pistaches, le micro prend tout. Didier, affalé dans un fauteuil en cuir ergonomique, balança une coque vide sur le tapis en soie de Perse. Il portait un marcel blanc et une paire de claquettes-chaussettes qui constituait, à elle seule, un crime contre l'esthétique locale. — C’est pas les pistaches qui font du bruit, Nadia. C’est la DCA. Tu veux que je demande aux Émiratis de baisser le son ? Ils tirent sur des types qui nous envoient des cadeaux du ciel, et toi, tu t’inquiètes pour ton ring light. Nadia ferma les yeux, comptant jusqu’à dix. — Papa. On a dit « Nadia ». Pas « Nadette ». La France me déteste à cause de ma dernière story. Si je ne poste pas cette vidéo d’excuses avec un air dévasté, je perds mon contrat avec Luxury-Glow. Et sans eux, on rentre à Marseille en pédalo. C’est clair ? Nadia prit une grande inspiration et appuya sur « Record ». Son visage changea instantanément. Les yeux s’embuèrent par une technique de respiration apprise lors d’un séminaire de personal branding. Sa voix devint un souffle aérien, ce ton plat des plateaux de télévision parisiens. — Mes amours… Je prends la parole aujourd'hui avec beaucoup d'émotion. Ce que vous avez vu… ce moment de panique… c’était la peur. On est si fragiles, ici, sous les bombes… Un sifflement strident déchira l’atmosphère. Un drone, égaré par le brouillage, vint se ficher dans la piscine à débordement du voisin du dessus. L'explosion pulvérisa la baie vitrée du penthouse. Des milliers de fragments de verre sécurisé volèrent dans le salon, brillant comme des diamants de sang. Nadia fut projetée au sol. Le silence qui suivit fut chargé d'une odeur de chlore vaporisé et de kérosène. Elle se redressa sur les coudes, regarda son vernis « Nude Intense » écaillé, puis sa robe de créateur déchirée. Le masque se fissura. Sept ans de réinvention sociale s'effondrèrent en une seconde. — OH MAIS C'EST PAS POSSIBLE CES ENCANTÉS ! hurla-t-elle. L'accent sortit des tréfonds de son diaphragme, brutal, rocailleux, chargé du sel de la Méditerranée. Un accent qui transformait chaque voyelle en terrain de boxe. — MAIS REGARDE-MOI ÇA ! ILS M'ONT TOUT DÉFONCÉ ! MON VASE, MON SALON, MA TRONCHE ! J'AI DU VERRE DANS LE DÉCOLLETÉ, DIDIER ! JE VAIS LES ESTRAPIER, CES FADAS AVEC LEURS AVIONS EN CARTON ! Elle se leva d'un bond, shootant dans un morceau de cristal avec une vigueur de milieu de terrain de l'OM. — SEPT ANS QUE JE ME FAIS CHIER À PARLER COMME UNE PUTE DE LUXE QUI A AVALÉ UN MANCHE À BALAI ! TOUT ÇA POUR QU'UN CONNARD EN TURBAN M'ENVOIE SA MOULINEX VOLANTE DANS MA PISCINE ? MAIS JE VAIS LUI MONTER LE PINCHE À TÉHÉRAN, MOI ! Didier sourit franchement. Sa fille était redevenue une catastrophe ambulante. Elle était enfin sauvée. — On s’arrache, Didier ! On va trouver un type avec un bateau. N'importe quel bateau. Si je reste ici une minute de plus à respirer cette odeur de riche brûlé, je vais faire un carnage ! Ils dévalèrent les soixante-quatre étages par l'escalier de service, Nadia insultant chaque marche en baskets de trail. En bas, elle repéra une Lamborghini Huracán vert acide, moteur tournant, abandonnée sur le trottoir. — On prend la verte, Didier ! — On va pas passer inaperçus avec un Stabilo géant, Nadia ! — Papa, ici, une bagnole discrète c'est suspect. Monte ! Elle écrasa l'accélérateur, s'élançant dans le désert alors que Dubaï s'enfonçait dans une fumée noire. Mais la technologie de pointe avait ses trahisons. Soudain, le système audio de 1200 watts de la voiture, synchronisé au Bluetooth de Nadia, s'activa tout seul. C'était un message vocal de sa mère, hurlé avec une clarté de tragédie grecque qui résonna par les haut-parleurs extérieurs, destinés à l'origine à diffuser de l'électro-chill sur la marina. « NADIA ! TA COUSINE DIT QUE TA VIDÉO EST NULLE ET QUE T’AS L’AIR D’UNE CAGOLE ! ET TON PÈRE, IL A PRIS SES GÉLULES POUR LA PROSTATE ? PARCE QUE S’IL DOIT PISSER TOUTES LES CINQ MINUTES PENDANT QUE VOUS ÊTES PRIS EN OTAGE, C'EST L'AFFICHE MONSTRUEUSE ! » Au même moment, un char d’assaut émirati surgit d'une dune et braqua son canon de 120 mm sur le capot en carbone. La voix de la mère de Nadia continua de tonner dans le désert : « ET ME RAMÈNE PAS DES DATTES FOURRÉES, ÇA ME DONNE DES APHTES ! RAMÈNE DU CASH ! » Le tankiste, ahuri par ce sermon maternel diffusé par une voiture de sport, baissa son canon. Nadia ne laissa pas passer sa chance. Elle accéléra, manqua de s'ensabler, et finit par tomber sur Momo « Le Four », un ancien de la Castellane reconverti dans la location de quads, qui attendait dans un buggy poussiéreux. Momo regarda la Lamborghini avec un mépris technique. — Nadia, ta bagnole c'est une merde. C'est du "has-been" pour une zone de guerre. Tu veux frimer devant qui ? Les scorpions ? Monte dans le buggy, on se casse au port. Nadia balança son sac Hermès dans le sable, ne gardant que son passeport et une batterie externe. Elle grimpa dans l'engin de Momo alors que le ciel se remplissait d'une nouvelle vague de traînées de feu. — Momo ! cria-t-elle par-dessus le rugissement du moteur. Ton engin, là, il a un port USB ? Momo freina brusquement, manquant d'envoyer Didier dans le décor. — Pourquoi faire ? Pour appeler l'ONU ? — Non, pour charger mon tel ! Je veux voir si j'ai gagné des abonnés pendant l'explosion du penthouse. On va pas se faire bombarder pour rien, quand même ! C'est du contenu exclusif, là ! Momo secoua la tête, écrasa la pédale et le buggy bondit sur une dune, laissant Dubaï se consumer derrière eux. Marseille n'avait jamais semblé aussi proche, et Nadia n'avait jamais eu autant besoin d'un chargeur rapide.

Le Safari des Vanités

Le bitume du boulevard Sheikh Mohammed bin Rashid ne fondait pas seulement sous l'effet du soleil zénithal ; il s'auto-combustait sous le souffle des débris incandescents. Dubaï n'était plus une ville, c’était un four à convection réglé sur « Apocalypse ». L’air avait le goût d’une pile au lithium qu’on aurait forcée à lécher une barre d’acier. C’était sec, acide, et ça vous collait au fond de la gorge comme un mauvais souvenir de soirée en boîte. Nadia marchait comme si elle portait le poids de tout le serveur de TikTok sur ses épaules. Ses talons de douze centimètres s’enfonçaient dans le goudron ramolli, créant des petits puits de pétrole miniatures à chaque pas. À sa gauche, le Burj Khalifa pointait vers le ciel, fier, imperturbable, tel un doigt d’honneur géant adressé aux missiles iraniens qui striaient l’azur de traînées blanchâtres. — Vé, Nadia, tu vas finir par te faire un lumbago à marcher comme un flamant rose en plein burn-out, lança Didier en réajustant son sac à dos Quechua, qui dénotait autant dans ce décor que du pastis dans un baptême mormon. Pose tes échasses et prends mes claquettes. On dirait que tu marches sur des œufs de Pâques piégés. Nadia ne répondit pas. Elle fixait son iPhone dont l'écran était strié d'une fissure en forme d'éclair, une sorte de stigmate numérique. Les notifications pleuvaient plus vite que les éclats d’obus. *« Sale traître »*, *« Reviens pas à Marseille, on t’attend »*, *« T’es la honte du pays »*, *« Hashtag NadiaOut »*. Sa vidéo de rapatriement d'urgence, tournée deux heures plus tôt avec un filtre « Peau de Pêche » alors que le premier drone s'écrasait sur la Marina, avait fait l'effet d'une bombe à fragmentation sociale. — Papa, ils ont trouvé ma position, murmura-t-elle, la voix tremblante. Les Français de Dubaï sont sur les groupes WhatsApp. Ils disent que je suis une insulte à la nation. Ils veulent me… me « cancel » physiquement. Didier s'arrêta net devant une vitrine brisée de chez Chanel où un mannequin sans tête portait un sac à main à vingt mille euros, désormais recouvert d'une fine pellicule de suie. — Te « cancel » ? C’est quoi encore ce jargon de gogole ? Dans le vrai monde, on dit se faire démonter le portrait. Et entre nous, avec ta vidéo de dinde, t'as un peu cherché le bâton pour te faire battre les œufs, non ? Ils débouchèrent sur une place où la vanité humaine atteignait son paroxysme tragique. C'était le Safari des Vanités. Une meute d'expatriés, pour la plupart vêtus de tenues de golf immaculées comme s'ils s'apprêtaient à faire dix-huit trous entre deux raids aériens, assiégeait une unité de soldats émiratis stationnée devant un véhicule blindé. Le spectacle était d'une obscénité brute. Un homme d'une cinquantaine d'années, le teint couleur terre de Sienne brûlée par les UV et le polo Ralph Lauren trempé de sueur, agitait une Patek Philippe sous le nez d'un soldat qui semblait plus préoccupé par le bourdonnement du drone au-dessus de sa tête que par l'horlogerie suisse. — Écoutez-moi bien, mon brave ! hurlait l'expat avec un accent qui sentait bon le 16e arrondissement et le mépris de classe. Cette montre vaut trois fois votre salaire annuel. Je veux un siège dans ce blindé ! Le soldat poussa doucement l’homme du bout de son fusil d’assaut. — Non, sir. Move. Didier s'approcha, les mains sur les hanches, observant la scène avec une délectation sadique. — Oh l’ami ! interpella-t-il le golfeur. Ta montre, elle fait aussi périscope ? Parce que si tu veux qu’il te prenne, va falloir que tu lui proposes un truc utile. Genre une gourde de flotte ou un peu de dignité. Là, tu lui vends du vent doré. — Et vous, vous êtes qui ? Un touriste en promotion ? Dégagez de là ! On essaie de sauver nos vies ! — Té, je sauve ma fille, c’est déjà pas mal. Par contre, fais gaffe, ton bronzage est en train de s'écailler, on dirait un vieux sac en croco abandonné au soleil. C’est à ce moment-là qu’une femme, en legging de yoga de luxe et lunettes XXL, s’extirpa de la foule des expats en colère. Elle tenait son téléphone à bout de bras, filmant frénétiquement la scène. Son regard croisa celui de Nadia. — Mais… c'est elle ! hurla la femme. C'est la pétasse de la vidéo ! La meuf qui demande un jet privé pendant qu'on crève tous de chaud ! Le groupe se figea. Une trentaine de paires de yeux, injectés de peur et de haine, se braquèrent sur Nadia. La jeune femme recula d'un pas, ses talons s'accrochant dans une grille d'égout dorée. Un mouvement de foule s'esquissa. Pas une émeute de banlieue, non. Une émeute de gens qui ont trop payé pour leurs facettes dentaires et qui n'ont plus rien à perdre. — Bon, finit la récré, trancha Didier. Nadia, faut qu'on te camoufle. Sinon, ils vont te transformer en tartare de luxe. On n'est pas à la Fashion Week de Raqqa. Didier balaya les alentours du regard. Il repéra un bac à ordures en métal renversé. Il en sortit une combinaison de travail orange fluo, passablement tachée de graisse, abandonnée par un ouvrier qui avait eu la bonne idée de déguerpir. — Tiens. Enfile ça. — C'est du polyester, Papa. Je vais faire une allergie. — Vé, c’est ça ou tu finis en méchoui pour les cadres de chez Total. Choisis. Nadia enfila la combinaison par-dessus sa robe en soie Versace. Didier fouilla dans un tas de gravats. Il en sortit une poignée de cendres et un reste de graisse de moteur qui fuyait d'un générateur de secours éventré. Il lui étala une traînée noire sur les pommettes, puis lui frotta le front avec de la cendre, cassant instantanément le contouring parfait qu'elle avait mis deux heures à peaufiner. — Voilà. Maintenant, t'as plus l'air d'une influenceuse, t'as l'air d'une stagiaire en mécanique qui vient de se prendre un piston dans les dents. C'est parfait. Et tes chaussures de Barbie, balance-les. Didier balança les Jimmy Choo dans le bac à ordures et lui fourra aux pieds une paire de baskets de randonnée beigeasse. Nadia se regarda dans le reflet d'une plaque de métal tordue. Elle n'était plus Nadia, la muse des marques de thé détox. Elle était un spectre de la classe ouvrière. — On traverse, dit Didier. On va se fondre dans le décor. Dubaï, c’est le seul endroit au monde où si t’es habillé comme celui qui a construit le mur, personne ne te regarde. Pour eux, on est devenus invisibles. Ils s'élancèrent sur le boulevard. La foule des expatriés passait à côté d'eux sans les voir. Les yeux des riches cherchaient le brillant, le scandale, la soie. Un homme en costume de lin bouscula Nadia violemment. — Pousse-toi, l'ouvrier ! aboya-t-il sans même la regarder. Nadia s'apprêtait à répondre, mais le regard d'acier de Didier la cloua au sol. — Reste dans le personnage, chuchota-t-il. Les ombres, ça ne parle pas, ça survit. Soudain, Didier s'arrêta. Devant eux, l'entrée monumentale du Dubaï Mall était béante, comme la gueule d'un monstre de verre dont on aurait brisé les dents. À l'intérieur, l'aquarium de Dubaï s'était fendu sous l'onde de choc. Un filet d'eau puissant s'en échappait, et sur le sol de marbre, des requins-citrons et des raies géantes agonisaient parmi les sacs à main et les débris de cristal. — C’est horrible, murmura-t-elle. — C’est Dubaï, corrigea Didier. Même les poissons sont obligés de mourir devant des vitrines qu'ils ne peuvent pas se payer. Un bruit de pas précipités se fit entendre. Un groupe de jeunes Français déboula par l'entrée. — Oh les gars ! Elle a posté une nouvelle story ! Elle dit qu'elle est cachée près de l'aquarium ! Nadia porta la main à sa poche. Son téléphone. Elle ne l'avait pas éteint. L'algorithme, ce dieu cruel, était en train de livrer sa grande prêtresse aux lions. Les jeunes s'arrêtèrent à quelques mètres d'eux, comparant les images de la story avec le décor. Le meneur s'approcha de Didier et de Nadia, brandissant son écran. — Hé, les ouvriers ! Vous avez vu une meuf ? Une grande, toute refaite ? Didier cracha par terre, un geste d'une vulgarité si authentiquement marseillaise qu'il sembla instaurer une barrière infranchissable. — Té, des meufs comme ça, j'en ai vu passer dix, répondit-il d'une voix rauque. Elles couraient vers la sortie de secours de la Fnac. Elles criaient qu'il y avait un hélicoptère pour les VIP. Le jeune fronça les sourcils, passant son regard du visage maculé de graisse de Nadia au portrait Instagram. Le signal GPS bippait au maximum sur son écran. Il approcha son téléphone du visage de Nadia. — Attends une minute… Toi, là, sous ton casque de chantier… T’as les mêmes yeux de biche que sur la photo de profil. Didier mit sa main sur l'épaule de l'agresseur, une prise de fer. — Elle a surtout la même conjonctivite que ta sœur si tu continues à lui coller ton portable sous le nez, petit. On travaille, nous. Tu vois pas qu'on ramasse les morceaux de ta ville en plastique ? Allez, file à la Fnac si tu veux ton selfie avec la reine des gourdes. Le jeune hésita. Il regarda la combinaison orange, les mains noires de graisse, les chaussures informes. — Ouais, c'est ça, marmonna-t-il finalement. Allez, les gars, vers la Fnac ! On va lui faire sauter son abonnement à la vie ! Ils s'éloignèrent en courant. Nadia laissa échapper un long soupir. — Papa… tu l’as bluffé. — J’ai pas bluffé, Nadia. Je lui ai juste montré ce qu’il voulait voir : rien. Pour ces minots, si t’es pas en train de briller, t’existes pas. T'es un décor. Le blanc narratif dura le temps qu'un missile soit intercepté juste au-dessus du dôme du mall, faisant vibrer les structures métalliques. — Au fait, dit Didier alors qu'ils reprenaient leur marche forcée, la graisse que je t'ai mise sur la figure ? C'est pas de la graisse de moteur. C'est du résidu de friture du stand d'à côté. Ça sent la baraque à chichis un soir de fête foraine, ma fille. C'est le meilleur anti-moustique du monde. — Je te déteste, Papa. — Je sais, minotte. C’est pour ça que tu vas t’en sortir. Dehors, le ciel n’était plus turquoise ; c’était un champ de bataille chromatique. Ils tombèrent sur un groupe d'expatriés tentant de charger des malles Louis Vuitton dans un buggy de golf plaqué or. — Regarde-moi ces flèches, lâcha Didier. Ils essaient de fuir une apocalypse nucléaire avec un véhicule qui a l'autonomie d'une brosse à dents électrique. Nadia reconnut Jessica-Kimberly, sa pire ennemie de la téléréalité, hurlant sur un agent de sécurité. Didier s'approcha du mari de cette dernière, qui s'escrimait sur le tableau de bord du buggy. — Ça marche pas, Jess ! Le truc est bloqué par la sécurité informatique ! — C’est l’allumage électronique, mon minot, lança Didier. Ta voiturette, elle attend un signal satellite qui est probablement en train de brûler au-dessus de Téhéran. Je te la shunte en deux minutes. En échange, tu nous prends avec vous. Jessica-Kimberly dévisagea Nadia, qui s'efforçait de ressembler à un tas de gravats. — C'est quoi cette odeur ? On dirait... un stand de foire à la sortie d'une boîte de nuit. — C'est de l'antiseptique industriel, intervint Didier sans ciller. Ma fille est spécialiste en décontamination. Si vous voulez pas finir avec trois yeux, je vous conseille de rester près d'elle. Le buggy s'élança vers le port. En chemin, une barricade improvisée de chariots dorés barra la route. Une dizaine de jeunes expatriés armés de clubs de golf bloquaient le passage. Didier descendit du buggy, un fer 7 à la main. — Tu sais c'est quoi le problème avec vous les minots ? Vous croyez que la vie c'est un écran. Mais là, l'écran est cassé. Il chuchota quelque chose à l'oreille du meneur. Le visage du garçon vira au blanc de porcelaine. Il fit signe d'écarter les canapés de la barricade. — Qu'est-ce que tu lui as dit ? demanda Nadia une fois repartis. — Je lui ai dit que si il nous laissait pas passer, j'allais lui donner le compte Instagram de ton chirurgien esthétique et que le mec était en fait un ancien boucher de la Marine nationale qui opérait avec une cuillère à soupe. Le pauvre gosse a compris que la beauté, c'est fragile quand on n'a plus d'électricité pour les lasers. Ils atteignirent les limites du port. Un yacht immense, le *Skyline Serenity*, tanguait doucement. Un lieutenant de la garde nationale française vérifiait les identités. Jessica-Kimberly bondit hors du buggy. — Je suis Jessica-Kimberly ! J'ai fait "Les Anges à Dubaï" ! — Désolé, Madame, trancha le lieutenant. On n'évacue que les citoyens utiles. Les influenceurs sont classés dans la catégorie "Lest non essentiel". Reculez. Il pointa Didier. — Vous, la technique. On a besoin de gens qui savent gérer les fluides. Montez. À bord, le froid de la climatisation gifla Nadia. Ils furent conduits devant l'Ambassadeur, Jean-Hubert de Saint-Sernin, dont la femme s'acharnait sur une tablette sans réseau. — Voilà les techniciens, soupira l'ambassadeur. Réparez-moi ce sifflement dans l'air conditionné. Et que votre assistante ne touche pas au velours de Gênes. Dans la salle des machines, Didier s'activa. — C'est un iPhone flottant, ce bateau, Nadia. Si l'ordi décide qu'on n'est pas assez dignes, il coupe l'oxygène. Soudain, le Wi-Fi revint. Un satellite de secours, sans doute. Le téléphone de Nadia s'illumina d'un déluge de haine. Elle était en TT mondial. #NadiaDubaï. Des cris résonnèrent dans le couloir. La femme de l'ambassadeur arrivait, hurlant : — C'EST ELLE ! LA FILLE AUX CHURROS ! DANS NOTRE SALLE DES MACHINES ! Didier plongea la main dans le tableau électrique et arracha une poignée de fils. Le yacht plongea dans le noir. — Le plan B, chuchota Didier, c’est qu’en période de crise, les gens préfèrent l’obscurité à la vérité. Surtout quand la vérité a une sale gueule. Il remonta sur le pont, aveuglant l'ambassadeur avec sa lampe torche. — L'intruse a sauté par-dessus bord quand le courant a coupé, affirma-t-il. Je l'ai vue. Elle criait quelque chose sur un placement de produit pour des bouées. Le yacht s’enfonça dans la nuit. Quelques heures plus tard, Didier émergea de la cale, le visage strié de suie, alors qu'un autre yacht approchait. Trois traders en panique demandaient de l'eau et menaçaient de livrer Nadia pour obtenir un sauf-conduit. Didier sauta sur leur pont et régla le conflit avec une distribution de gifles marseillaises, méthodiques et sonores. — On ne touche pas à la famille, même quand elle sent le beignet. Il remonta à bord du *Skyline Serenity* avec des bidons de flotte et un GPS à piles. Le moteur tribord toussa, cracha un nuage de fumée noire et se mit à ronronner. — On va arriver où, papa ? — On va arriver là où il y a du travail pour les gens qui savent tenir un outil, Nadia. Il lui lança un objet. Un tube de crème solaire. Indice 50. — Mets-en. Tu vas peler comme une vieille dorade oubliée sur le quai de la Fraternité. On n'a plus de filtres, Nadia. Va falloir apprendre à vivre avec la vraie lumière. Nadia étala la crème sur son nez, respirant l'odeur chimique des vacances de son enfance. Elle regarda le sillage du yacht. Le luxe était peut-être un mirage, mais la graisse de moteur, elle, n'avait pas besoin de filtre.

Le Mall des Mirages

Le Dubai Mall n’était plus un temple de la consommation, c’était une morgue pour mannequins en fibre de carbone. La verrière géante, autrefois fierté technologique capable de filtrer les UV comme on filtre les commentaires haineux sur Instagram, s’était affaissée. Des plaques de verre de la taille d’un écran plasma jonchaient le marbre blanc, telles des confettis après une soirée qui aurait mal tourné dans le penthouse d’un oligarque. Nadia marchait sur la pointe de ses talons aiguilles, un équilibre précaire entre la grâce d'une gazelle et le désespoir d'une influenceuse dont le code promo vient d'expirer. À côté d'elle, Didier avançait d'un pas lourd, celui de l'homme qui a passé trente ans à arpenter les chantiers de la Côte d'Azur et qui n'en a strictement rien à foutre de rayer le Carrare. — C’est calme, souffla Nadia, les yeux rivés sur son iPhone dont l’écran, fêlé en forme de toile d’araignée, n’affichait plus que le logo tragique d’une batterie à 1 %. — C’est l’heure de la sieste, répliqua Didier en ajustant son bob « Ricard » sur son front luisant de sueur. Sauf que là, c’est pour l’éternité. Dis-moi, ton temple de la carte bleue, ils vendent pas des sandwichs au thon ? J’ai l’estomac qui joue du tambour. Nadia s’arrêta net devant une vitrine de chez Balenciaga. — Papa, on est dans le "Fashion Avenue". Ici, les gens ne mangent pas. Ils s’hydratent à l’eau de rose ou ils sniffent des lignes de matcha. Si tu veux du thon, fallait rester au Carrefour de Vitrolles. — Je te signale que c’est toi qui nous as traînés ici pour « trouver du secours ». Pour l’instant, le seul secours que je vois, c’est une chaussure à trois mille boules dont le design hésite entre l'origami futuriste et l'accident de tondeuse à gazon. L'odeur était un mélange écœurant de Chanel N°5 et de câbles électriques grillés. Au loin, le bourdonnement d'un drone rappelait que le ciel de Dubaï n'appartenait plus aux compagnies aériennes de luxe, mais à la balistique iranienne. Ils dépassèrent l'aquarium géant. La vitre blindée avait tenu, mais les requins tournaient en rond dans une eau trouble, observant avec une indifférence royale les décombres de la civilisation qui flottaient à la surface : une casquette de baseball, un escarpin orphelin et une perruque blonde. Soudain, un bruit de bottes ferrées claqua sur le sol dur. Ils se figèrent derrière un pilier recouvert de feuilles d'or. À une cinquantaine de mètres, une unité de sécurité privée — des colosses en armure tactique noire — progressait avec une efficacité chirurgicale. Ils ne cherchaient pas des survivants. Ils vérifiaient les serrures des coffres-forts des bijouteries. — On bouge, ordonna Didier dans un souffle. Doucement. Comme si on devait de l’argent aux impôts. Ils reculèrent, mais le talon de Nadia se coinça dans une rainure. En se libérant, elle heurta un présentoir de parfum qui s'effondra dans un fracas de cristal et d'essences de oud. L'air se satura instantanément d'une odeur de bois précieux et de panique. — Halte ! rugit une voix derrière eux. — Merde, lâcha Didier. Nadia, cours ! Mais cours pas comme une influenceuse, cours comme si on donnait des bons de réduction pour la chirurgie esthétique ! Ils s’élancèrent à travers le labyrinthe de miroirs de la boutique Chanel. À l'intérieur, le silence était celui d'une église. Didier verrouilla la porte derrière eux avec une barre de sécurité. Ils s’enfoncèrent dans l’arrière-boutique, un espace minimaliste où des robes de haute couture pendaient comme des fantômes de soie. Au fond, Didier ouvrit un tiroir d'un meuble en laque. — Oh, regarde ça. Du champagne millésimé et du caviar. C’est pas du thon, mais ça fera l’affaire. Le "pop" du bouchon fut le son le plus incongru du monde dans ce bâtiment assiégé. Didier servit deux coupes. Une explosion lointaine fit vibrer les murs. — On est en train de boire du champagne à cinq cents euros pendant que la ville brûle, murmura Nadia. — C’est ça, Dubaï, non ? C’est manger des œufs de poisson en attendant que le plafond te tombe sur la gueule. Soudain, une silhouette se redressa derrière un paravent. C’était une femme de soixante-dix ans, un lifting si serré qu’on aurait pu faire rebondir une pièce de monnaie sur ses pommettes, vêtue d’un tailleur en tweed impeccable. Elle tenait un pistolet d'alarme doré. — Vous êtes de la maintenance ? demanda-t-elle avec un accent du seizième arrondissement. — On est plutôt dans le contrôle qualité, madame, dit Didier. Et votre champagne est un peu tiède. — Oh. Des Français. C’est d’un commun. Je suis la baronne de Valmont. Et si vous comptez rester dans mon salon, je vous prie de ne pas mettre de miettes sur le tapis. C’est de la soie de Perse. Un choc violent ébranla la porte d’entrée. Des voix tactiques filtrèrent : "Clear the area". — Cachez-vous dans les cabines "VIP", ordonna la baronne. Elles sont blindées. Une option installée après une promotion sur les chaussures en 2018. C’était une zone de guerre, littéralement. Ils se précipitèrent à l'intérieur. Le panneau de bois se remit en place. À l'intérieur, le silence s’étira, plus long qu’une attente à la douane de Marignane. Puis, des pas lourds. Quelqu'un s'arrêta devant leur cachette. ... Le rideau de la cabine d'à côté fut arraché. Rien. On entendit alors une radio : "Unit 4, abort. Movement at the delivery entrance." Les pas s'éloignèrent. Didier relâcha son souffle. — Bon, on sort. Baronne, votre Bentley est où ? — Au parking. Mais avant, je refuse d'être évacuée sans mon sac. Il y a mon rouge à lèvres dedans. Ils sortirent de la boutique dévastée. Le Mall était désormais un mélange de néons agonisants et de lueurs d'incendies. Ils parvinrent à l'entrée des livraisons où un 4x4 blindé russe attendait, moteur tournant. Deux mercenaires, Sergei et Boris, montaient la garde. Sergei reconnut immédiatement Nadia. — *Nadia Sky Dubai ?* Ma femme Svetlana vous adore. Elle dit que vos conseils sur le contouring sont les seuls qui tiennent sous la neige de Sibérie. Il ne voulait pas seulement le sac Balenciaga de Nadia. Il exigea, fusil d'assaut en bandoulière, qu'elle tourne une vidéo de "joyeux anniversaire" pour sa femme pendant que Boris rechargeait ostensiblement son lance-grenades en arrière-plan. Nadia s'exécuta avec un professionnalisme terrifiant, retrouvant son sourire de façade malgré la poussière. — Coucou Svetlana ! Joyeux anniversaire depuis le chaos ! N'oublie pas, même sous les bombes, on reste iconique ! Sergei, ravi, leur fit signe de monter. La baronne s'installa sur la banquette en cuir avec un dédain souverain, inspectant les finitions du véhicule. — Franchement, Monsieur Didier, ce blindage russe est d'une porosité affligeante. Ma Bentley aurait stoppé un missile nucléaire avec plus d'élégance que ce tas de ferraille ne stoppe les courants d'air. Le véhicule s'élança sur l'autoroute déserte. Nadia regarda par la vitre. Elle vit un missile tracer une ligne blanche parfaite dans le ciel ocre, se dirigeant vers la Burj Khalifa. — Papa ? — Ouais, minote ? — Je sais que c'est la fin du monde... mais regarde cette lumière. Ce missile est absolument magnifique sur ce fond orangé. Ça ferait un filtre incroyable. Didier soupira, ferma les yeux, et se demanda si la France n'était pas finalement un pays très reposant.

Sac de Luxe et Cocktails Molotov

Le marbre de Carrare du salon vibrait. Ce n’était plus le ronronnement feutré de la climatisation, mais une onde de choc venue des profondeurs de la tour *Al-Atheer*. Quelque part au rez-de-chaussée, les serrures cédaient sous les coups de boutoir d'une meute qui n'avait plus rien à perdre. Nadia était accroupie derrière son îlot de cuisine en quartz, son iPhone serré comme un talisman. Le filtre « Glowing Goddess » ramait. Derrière les pixels, Nadia avait le teint d'un cachet d'aspirine périmé. Elle fixait le cercle rouge du « Live ». Les commentaires défilaient : « *Cheh !* », « *Rentre à Marseille, traîtresse !* ». — Papa, ils sont dans le hall, murmura-t-elle. Ma story a fait trois millions de vues, mais dégun ne vient. Didier ne l’écoutait pas. Il était agenouillé devant la vitrine du dressing. Il attrapa un flacon en cristal massif. *Oud Royal Limited Edition*. Sept cents euros de marketing agressif. — C’est quoi ça, la petite ? demanda Didier en secouant l’objet. — Papa, touche pas ! C’est de l’extrait pur ! — C’est de la gnôle pour dromadaire, grimaça-t-il en dévissant le bouchon avec une précision de mécanicien. Il huma le deuxième flacon, un *Baccarat Rouge*. — Ça sent le cabinet de dentiste dans une fête foraine. C’est écœurant. Il attrapa un troisième flacon, du *Shalimar*. Nadia tenta une négociation désespérée : — Prends celui-là pour les mercenaires, papa. C’est du musc, c’est plus viril, ils respecteront peut-être la fragrance. Didier ignora la suggestion et déchira un carré Hermès avec les dents. Le bruit du twill qui craque fit plus de mal à Nadia qu’une explosion de missile. — Il nous faut un sac solide, déclara Didier. Un truc qui tient la route. Ses yeux s’arrêtèrent sur le piédestal central. Le Birkin 35. Crocodile porosus, couleur « Bleu Nuit ». Le prix d’un deux-pièces à l’Estaque. Nadia se jeta devant, les bras en croix. — Pas le Birkin, papa. C’est mon identité. — C’est marrant, dit Didier en l'écartant d'un geste ferme, je croyais que c'était un sac à main. Pousse-toi. Il vida le contenu — rouges à lèvres et cartes Gold — sur le sol et commença à empiler ses cocktails Molotov de luxe dans le cuir précieux. Un fracas métallique retentit derrière la porte blindée. On attaquait la serrure à la perceuse. — Nadia, éteins ton téléphone. — Je suis en live ! Si je coupe, mon taux d’engagement va chuter ! Didier attrapa l’appareil et le plongea sans un mot dans un seau à champagne rempli de glace fondue. — Voilà. Silence radio. On sort par le balcon de service. Ils débouchèrent dans l’escalier de secours, une zone de béton saturée d’une chaleur qui décollait la peau. Au 42ème étage, la porte vola en éclats. Trois hommes masqués surgirent, barres de fer en main. — *The princess !* hurla l'un d'eux. *Where is the gold?* Didier fit un pas en avant, une assurance tranquille dans son maillot de l’OM maculé de suie. — Elle a pas d’or, les gars. Elle a que du vent et des crèmes pour les fesses. Par contre, moi, j’ai un cadeau pour vous. Il plongea la main dans le sac à trente mille euros et en sortit le *Shalimar*, sa mèche de soie Gucci dépassant du goulot. Il craqua son briquet. — C’est quoi ça ? demanda le meneur, hésitant. — C’est le nouveau parfum de la saison, mon minot. Ça s’appelle « Justice Sociale ». Il lança le projectile. Didier ne ratait jamais son coup à la pétanque ; il ne rata pas les pieds du pilleur. Dubaï n'explosa pas ; elle s'évapora dans un nuage de barbe à papa et de soufre. Une nappe de feu bleuâtre projeta les hommes en arrière dans une explosion de jasmin et de chair brûlée. — Putain ! hurla l’un des agresseurs. Ça brûle et ça sent la fleur ! Ils dévalèrent les marches, Didier gérant son stock avec une économie admirable. Arrivés au rez-de-chaussée, le hall n'était plus qu'un champ de ruines jonché de mannequins décapités. Pour franchir la sortie gardée, Didier saisit les anses du Birkin. Il badigeonna le crocodile de vernis à ongles inflammable. — Regarde bien, la petite. C’est le moment où tu deviens vraiment célèbre. Il alluma le sac. Le cuir traité prit feu avec une lueur chimique magnifique. Didier le fit tournoyer et le lança vers le fond du hall. Comme un seul homme, la meute de pilleurs se précipita vers l'objet en feu. Pour eux, ce sac qui brûlait était encore une promesse de fortune. — Courez ! Ils traversèrent le parking, slalomaient entre les Ferrari dont les alarmes hurlaient comme des animaux blessés, et finirent par atteindre le port. Là, au milieu des yachts en flammes, ils réquisitionnèrent un canot pneumatique. Après des heures de dérive dans une obscurité saturée de fumée, une ombre immense émergea : une frégate française. Nadia grimpa à l'échelle de corde, accueillie sur le pont par un fusilier-marin pétrifié. Elle écarta une mèche de cheveux poisseuse et fixa le militaire. — Ça va, mais votre éclairage de pont est atroce, lança-t-elle. Ça me donne un teint de déterrée. Vous n'avez pas un filtre plus chaud ? Le marin ne répondit pas. Didier, qui venait de poser le pied sur le pont en serrant une bouteille de vodka entamée, soupira et posa une main sur l'épaule du soldat. — Laissez tomber, fiston. C'est génétique. On peut avoir un café ? Un vrai ? Nadia se tourna vers son père, un reste d'espoir dans les yeux. — Papa, tu penses que je devrais faire un Live depuis le navire ? Didier la regarda, puis contempla l'horizon où Dubaï finissait de se consumer. — Seulement si tu trouves un angle, Nadia. On est sur un navire de guerre, essaie de pas avoir l'air d'une pub pour du gel douche.

La Vérité au Fond du Bunker

L’abri anti-atomique du « Royal Mirage » n’était pas une cave. C’était une insulte à la notion même de catastrophe. Dalles chauffantes, parfum Cuir de Russie, velours côtelé, cocktails tièdes : l’inventaire complet de la fin du monde sur catalogue, sous soixante mètres de béton armé. Au-dessus, Dubaï se faisait démaquiller à coups de missiles balistiques. Les vibrations remontaient par le sol, sèches, rythmées, comme le cœur d’un géant en train de faire un infarctus. À chaque secousse, un peu de poussière dorée tombait des corniches néoclassiques sur les épaules de Didier. Assis sur un pouf en cuir d’autruche, les jambes écartées, il avait gardé son marcel blanc et sa casquette de l’OM. Nadia, à ses côtés, ressemblait à une poupée de porcelaine fracassée. Son mascara coulait en affluents noirs, traçant sur ses joues la carte routière de sa faillite personnelle. Didier fit sauter une croûte de sauce tomate sur son marcel. Le clic de son ongle fut le seul bruit dans les soixante mètres de béton. — C’est quoi, ce binz, Nadia ? On dirait le salon de coiffure de ta tante, mais avec des portes de coffre-fort. Nadia ne répondit pas. Elle fixait l’écran noir de son iPhone. Plus de réseau. Plus de likes. Plus d’oxygène numérique. Elle vivait une décompression brutale, comme un plongeur remontant trop vite d’une fosse de vanité. — Papa, c’est un abri de haute sécurité, murmura-t-elle. On est protégés. Didier ricana, un bruit de gorge plein de sel marseillais. Il s’approcha du mini-bar en loupe d’orme, décapsula une eau minérale au prix d’un pneu de scooter et fit une grimace. — Ça goûte le fer, ton eau de riche. Écoute-moi bien. Ta mère est à l’hôpital, Nadia. À la Timone. Service oncologie. Depuis trois semaines. Le silence qui suivit fut plus lourd que la tour au-dessus de leurs têtes. — Elle voulait pas que je te dise. « Nadia elle a du travail, Nadia elle est importante ». Elle te regardait sur son écran et elle disait : « Regarde comme elle est belle, on dirait une princesse ». Je suis venu te chercher. De gré ou de force. Dès que les barbus arrêtent leurs feux d’artifice, on s’esquive par les cuisines. Nadia éclata d’un rire strident qui rebondit sur les parois blindées. — On rentre avec quoi, papa ? Il n’y a plus rien. Tout ça… ce penthouse, la Lamborghini, les sacs Hermès… rien n’est à moi. Je suis ruinée. Endettée jusqu’au cou. Le penthouse est un bail de complaisance impayé. La bagnole est une location. Même mes bijoux sont en laiton plaqué. Je vis à crédit de mon propre reflet. Si je quitte Dubaï, les banques me saisissent. Si je reste, je finis en prison. Même mes dents sont en leasing, papa. Si je ne paie pas la dernière traite, le dentiste viendra les arracher au pied-de-biche. Didier resta immobile, silhouette massive, anachronique, seule chose solide dans cet univers de fumée. — Tout est faux ? demanda-t-il doucement. — Tout. Je passe mes journées à photographier de la bouffe que je ne mange pas pour des gens que je déteste, afin de payer des huissiers en djellaba. Une nouvelle explosion fit tressauter le lustre en cristal. Nadia s’effondra sur le tapis en soie, pleurant des larmes de gamine, sales et bruyantes. Didier s’approcha et lui tendit un mouchoir à carreaux qui sentait le tabac froid. — Tu parles d’une conquête, Nadia. T’es dans un trou, sous la terre, et t’as pas de quoi payer un ticket de métro pour rentrer à Endoume. Soudain, la porte blindée émit un gémissement électronique. Quelqu’un tapait un code. La paroi coulissa sur une silhouette en combinaison NRBC intégrale, version customisée avec visière rose et logo en strass : *SECURITY BUT MAKE IT FASHION*. Cindy, l’ennemie jurée de Nadia, retira son casque, libérant un brushing intact. — Ma chérie, ton bunker est tellement « saison 1 ». C’est d’une tristesse... Par contre, ton père ? J’adore. Le concept du patriarche ouvrier en zone de guerre, c’est très Balenciaga. Dommage pour ton teint, Nadia. Le flash des missiles donne un côté surexposé très « 2014 ». À fuir. Elle jeta un regard dédaigneux à Didier. — Mon équipe de jet privé est là. On a de la place pour deux. Mais il faut laisser le chien et le vieux. Le look « prolétariat français » fait un bide total sur TikTok en ce moment. Didier fit un pas vers elle, son Laguiole à la main. — Dis à ta copine que si elle ne ferme pas sa bouche, je lui fais avaler son casque rose par le mauvais côté, grogna-t-il. Nadia se leva, essuyant son visage d’un geste rageur. — Garde ton jet, Cindy. Je préfère mourir ici avec ma dignité que de finir sur ta story avec un filtre « survivante ». — La pauvreté est vraiment un état d’esprit, soupira Cindy en remettant son casque avant de disparaître dans le couloir. Didier sortit un paquet de biscuits rassis de sa veste. — Tiens. C’est des Prince. Les vrais. Pas tes trucs au quinoa qui goûtent le polystyrène. Nadia croqua dedans. Le goût du sucre industriel et de l'enfance. Au-dessus d'eux, le système de climatisation hoqueta et s'arrêta. L'odeur du Cuir de Russie disparut instantanément, remplacée par la senteur aigre du vieux béton. — Papa ? Et si on meurt ? Didier eut un petit rire étouffé en regardant l'applique en cristal qui oscillait. — On meurt à Dubaï, ma fille. C'est chic, non ? Mourir dans une explosion atomique avec des dents en céramique, si c'est pas du contenu de qualité, je m'y connais pas. Ils quittèrent l'abri. L'ascenseur était mort. Les soixante-quatre étages de descente furent une autopsie pédestre du luxe. À chaque palier, le marbre laissait place au ciment brut. Au vingtième, Nadia abandonna ses talons hauts. Didier lui tendit ses sandales de marche avec chaussettes. — Prends les miennes. J'ai les pieds tannés par trente ans de chantiers. Le bitume de Dubaï, c'est de la moquette pour moi. Ils débouchèrent dans le lobby. Le lustre de trois tonnes s'était écrasé sur une Lamborghini dorée encastrée dans la réception. Nadia regarda son reflet dans un débris de miroir. Elle n'était plus la Reine de la Marina, mais une rescapée aux pieds trop grands dans des sandales de touriste. L’air extérieur les frappa comme un parpaing chauffé au blanc. Le ciel était orange sale, saturé de cendres. Trente kilomètres les séparaient de l’aéroport. — On y va ? demanda Nadia. — On y va. Marche devant, je ne veux pas ruiner ton cadrage. Elle sortit son iPhone, hésita une seconde devant l'écran étoilé, puis le lança dans une carcasse de voiture calcinée. — Le poids, papa. Moins j'ai de bagages, plus je marche vite. — Et ton marketing ? — Je vais faire du « marketing de l'absence ». C’est très tendance. Didier éclata de rire. Ils s'élancèrent sur l'autoroute déserte, deux silhouettes minuscules sous le feu du ciel. Dubaï brûlait, mais pour Nadia, l’air commençait enfin à circuler. Elle pensait déjà à la sauce tomate trop salée et au bruit de la mer sur la Corniche. Elle espérait juste que le prix du ticket de métro n'avait pas trop augmenté à Marseille. Parce qu'elle n'avait vraiment plus de monnaie.

L'Autoroute du Chaos

Le soleil de Dubaï n'était plus un astre, c'était une brûlure au troisième degré appliquée méthodiquement sur la carrosserie de leur Toyota Hilux d’occasion. Sur l’autoroute Sheikh Zayed, l’air ne circulait plus ; il stagnait, chargé d’un mélange de kérosène brûlé et d’effluves de cuir de luxe carbonisé. Nadia, cramponnée au volant, sentait ses extensions capillaires fusionner avec sa nuque. À côté d'elle, Didier, imperturbable dans son maillot du n°10 de l'OM époque Tapie, essuyait la sueur de son front avec un mouchoir en tissu qui avait probablement connu la chute du mur de Berlin. — C’est pas une autoroute, ça, Nadia. C’est un vide-grenier pour milliardaires, grogna Didier en désignant une Lamborghini abandonnée, ses portes en élytre ouvertes comme les ailes d’un insecte agonisant. Nadia fixait le rétroviseur. Derrière eux, un convoi de blindés émiratis poussait sans ménagement des Bentley ensablées. Chaque explosion dans le ciel était une story qu’elle ne pouvait pas poster. C’était ça, la vraie torture. Son iPhone 15 Pro Max, niché dans un support en strass, vibrait frénétiquement. Les notifications tombaient comme des obus : « Nadia, t’es une honte ! », « Sale traîtresse au botox ». Son "Personal Branding en zone de conflit" tournait au désastre numérique. — Regarde-les, reprit Didier en observant des expatriés russes essayant de faire monter un caniche géant dans un bus. Ils ont tout le pognon du monde et ils finissent comme nous à la sortie du Vélodrome un soir de défaite. À pied et avec les boules. Le pick-up sursauta. Un officier au visage sculpté dans le grès frappa le capot avec la crosse de son fusil. — Stop ! Civils, demi-tour. Zone prioritaire. Nadia baissa la vitre. Une bouffée à 50 degrés s'engouffra dans l'habitacle. Elle prit son air de biche traquée sous deux kilos de vison synthétique. — Officier ! Ce véhicule est en mission. Cet homme est le professeur Didier de la Joliette. Expert mondial en cyber-infrastructure et systèmes de désalinisation stratégique. Didier s'arrêta de mastiquer son bonbon à la menthe. Il tourna lentement la tête, un sourcil levé si haut qu'il menaçait de rejoindre sa calvitie. Nadia lui écrasa le pied avec son talon aiguille. — Le professeur est sous le choc, poursuivit-elle plus vite qu'un drone kamikaze. L’attaque a visé le nœud central. Si mon père ne recalibre pas le flux, Dubaï va redevenir un bac à sable géant ! L'officier scruta Didier. Le "génie français" portait une paire de Ray-Ban dont une branche était réparée au chatterton et un maillot taché de sauce harissa. — Il ne ressemble pas à un ingénieur, nota l'officier, la main sur son arme. — C’est le style "négligé-stratégique", rétorqua Nadia. Plus ils sont brillants, moins ils se lavent. Regardez ses mains ! Didier sortit ses mains de ses poches. Elles étaient calleuses, marquées par quarante ans de tuyauterie à Marseille. Sous les ongles, une bordure de cambouis éternel que même le savon le plus luxueux de l'Émirat n'aurait pu déloger. — Ça, mon gars, intervint Didier en prenant sa voix de chef de chantier, c’est de la corne de terrain. On n'arrête pas les fuites de données avec un clavier, on les arrête avec du métier. Le réseau, là, il prend l'eau. Faut quelqu'un pour visser la vanne. Un silence sonore s'installa, seulement troublé par le bruit d'une extension capillaire de Nadia qui touchait le sol de terreur. L’officier sortit son talkie-walkie. — Ici Alpha 2. J’ai un VIP français. Escorte nécessaire vers le secteur 4. Le convoi s'ébranla, sirènes hurlantes. Le Hilux suivit, cahotant sur les débris. Nadia s'affaissa contre son siège. — "Professeur de la Joliette" ? chuchota Didier. Et c'est quoi cette histoire de vanne ? — Tais-toi, papa. T'es une légende de la technologie. Contente-toi d'avoir l'air intelligent et de ne pas dire "con" ou "putain" toutes les deux secondes. Ils s’engouffrèrent dans un tunnel de béton. La porte arrière d’un bunker s’ouvrit. Un homme en costume gris, le regard pesant le poids d'un missile balistique, s'avança. — Professeur ? Nos algorithmes de régulation thermique sont hackés. Le système de refroidissement du réacteur est à 98% de sa capacité. Didier fixa l'écran où défilaient des lignes de code vert fluo. Il pencha la tête à gauche, puis à droite. — Ah ouais, finit-il par lâcher. C’est le calcaire. Faut tout détartrer. L'homme en gris resta figé. Nadia s'empressa de traduire ce "Gestion d'audience post-apocalyptique" : — Le Professeur utilise une terminologie analogique pour décrire la saturation des paquets. C’est du *Back-to-Basics Management*. Très en vogue à la Silicon Valley. Didier plongea la tête dans le panneau de maintenance. On entendit des bruits de frottement et des jurons étouffés en provençal. Il se redressa, tenant un boîtier en plastique noir. — C’est quoi, ça ? — Le module de cryptage asymétrique, répondit l'expert, livide. Scellé sous vide. — Ben votre vide, il est plein de poussière, décréta Didier. Et votre module, il est bouillant. C’est comme un radiateur de bagnole : si tu lui fous un carton devant, il respire plus. D’un geste précis, il utilisa son couteau suisse pour gratter une zone de contact, puis porta le composant à sa bouche et souffla un grand coup dessus avant de le rebrancher d’un coup de paume bien senti. Un silence de mort s'installa. Puis, les courbes de charge chutèrent brusquement dans un vert apaisant. — Le signal est… pur, murmura l’expert, incrédule. — C’est ce que je disais, conclut Didier en s’essuyant les mains sur son pantalon. C’était juste bouché. Plus tard, sur la route du port, le pneu du Hilux éclata. Nadia descendit du véhicule, les pieds dans le sable brûlant, face à un char d'assaut qui braquait son canon sur elle. Elle s'avança avec la démarche d'une femme qui va réclamer un remboursement chez Zara. — *Listen, officer !* hurla-t-elle au soldat qui sortait de la trappe. *This man is the Chief Engineer of Euro-Med Strategic Infrastructure. We have a flat tire. And these...* — elle pointa ses Louboutin — *...are seismic sensors. High-precision French technology. Don't touch them !* Vingt minutes plus tard, trois soldats d'élite changeaient le pneu du plombier marseillais pendant que Nadia gérait son "storytelling de crise". — Allez, lève-moi ça, fada ! s'écria Didier depuis le bas-côté. Tu vas nous le niquer, le bas de caisse. Une fois au port, ils furent récupérés par un hélicoptère. Nadia avait convaincu le pilote que son père faisait une crise cardiaque "stratégique" due à la surcharge des serveurs. Dans le bunker final de Jebel Ali, face au Colonel Mareuil de la DGSE, Didier fut installé devant le terminal de contrôle des eaux de la ville. — Monsieur, le système attend votre signature numérique, aboya Mareuil. Les vannes sont verrouillées. Didier regarda les lignes de code. Il ne savait même pas programmer une box télé. Il se tourna vers le colonel, l'air grave. — Colonel, avant toute chose... Est-ce que votre réseau Wi-Fi est en WPA3 ? Parce que si c’est pas le cas, je ne garantis pas l’intégrité du flux thermique. — Vérifiez le Wi-Fi ! Immédiatement ! hurla le colonel à ses techniciens. Un vide sonore s'installa, seulement troublé par le tic-tac d'un chrono de fin du monde. — On est en WPA3 ! cria un technicien. Didier prit une grande inspiration et appuya sur le seul gros bouton qu'il voyait : "RESET SYSTEM". Tous les écrans devinrent noirs. Puis, une petite fenêtre apparut : *« Mise à jour système en cours. Temps estimé : 48 heures. Ne pas éteindre votre ordinateur. »* Didier se leva et se tourna vers le colonel avec un sourire de vendeur de voitures d'occasion. — Voilà. C’est lancé. Protocole de défragmentation lente. Faut surtout pas toucher à rien pendant deux jours, sinon tout saute. Maintenant, il est où, cet avion pour Marseille ? On a une urgence familiale. Le colonel Mareuil regarda l'écran, hébété. Dubaï venait d'être mise en pause. — C’est la technologie française, Colonel, conclut Nadia en ajustant ses lunettes de marque. Parfois, le meilleur moyen d'avancer, c'est de tout arrêter. Dix minutes plus tard, dans le Falcon de l'armée, Didier s'affala sur son siège de cuir. — Tu sais que dans 48 heures, ils vont se rendre compte que t'as juste planté le serveur ? demanda Nadia en ouvrant son application pour taper sa nouvelle bio : *« Survivor. Strategic Advisor. Marseille’s Daughter. »* — Dans 48 heures, Nadia, on sera en train de manger des panisses sur le Vieux-Port. Et d’ici là, j’aurai changé de nom et d'adresse. L'avion s'arracha du sol, survolant une ville qui s'éteignait lentement, quartier par quartier, dans le silence de la mise à jour la plus chère de l'histoire. Nadia regarda son reflet. Elle était sale, décoiffée, et n'avait jamais été aussi fière de ne rien savoir faire.

Sandstorm et Selfie

Le ciel de Dubaï n’était plus bleu. Il n’était même plus gris. Il avait pris cette teinte ocre délavée, la couleur exacte d’un fond de teint « Terracotta » appliqué à la truelle sur une peau qui a trop vu le soleil de Marbella. Ce n’était plus de l’air qu’on respirait, c’était un cocktail de sable du désert et de miettes de verre pilé à 500 dollars le mètre carré, vestige des gratte-ciel que les missiles venaient de transformer en puzzles géants. Nadia titubait sur le marbre fendu de la promenade de Downtown. Ses Louboutin, dont le rouge de la semelle s’écaillait sous l’assaut des gravats, n’étaient plus des accessoires de mode, mais des instruments de torture médiévale. À ses côtés, Didier, en short de rando Quechua et chemisette à fleurs, semblait être le seul élément organique dans ce décor de fin du monde synthétique. Il avançait d’un pas lourd, le visage protégé par le torchon de cuisine du mariage de l’oncle Jean-Louis. — Oh, Nadia ! Tu vas la lâcher, ta calculette ? On dirait une boussole qui indique le nord de la connerie, là. Nadia ne répondit pas. Ses pouces s’agitaient sur l’écran de son iPhone avec la frénésie d’un pianiste de jazz sous amphétamines. Elle ne cherchait pas une sortie de secours, elle cherchait une barre de réseau. Une seule. — Papa, tu comprends pas. Mon personal branding subit une purge thermonucléaire. Si je ne poste pas, l’algorithme va me suicider socialement. — L’algorithme ? C’est qui celui-là ? Un cousin à Khamenei ? Nadia, regarde autour de toi ! Y’a des morceaux de drones qui tombent comme de la grêle et toi tu t’inquiètes pour ton « al-go-merde ». Un sifflement strident déchira le brouillard ocre. Une explosion fit vibrer le sol et Nadia trébucha. Sa main, moite de peur et de sérum hydratant, glissa. Le téléphone décrivit une parabole parfaite avant de disparaître avec un bruit sec dans une crevasse entre deux dalles de granit. Le blanc fut long. — Il est tombé, souffla-t-elle. — Ben voilà, commenta Didier en ajustant son torchon. C’est le destin. On va pouvoir avancer maintenant. Allez, remballe tes larmes, c’est que du plastique. — Non ! Y’a toute ma vie dedans ! Mes codes, mes accès, ma dignité digitale ! — Ta dignité digitale ? Nadia, t’es en train de fouiller dans les égouts alors qu’on a des Mollahs qui nous jouent la fête du slip au-dessus de la tête ! Lève-toi, fada ! Ils s’engouffrèrent dans une ruelle pour échapper au souffle brûlant. Ils tombèrent sur une boutique de luxe dont le néon clignotait encore : *Juice & Peace*. À l'intérieur, un robot de livraison, un cube blanc sur roues, tournait en rond en répétant d'une voix suave : « Votre expérience organique est momentanément indisponible. » Didier s'approcha de la machine, sa barre de fer à la main. — Écoute-moi bien, R2-D2 de mes deux. Tu vas nous dire où est la sortie, ou je te transforme en cendrier pour le consulat. — *I’m sorry, I didn’t understand your request,* réitéra le robot. *Would you like to hear our Today’s Special ?* Didier pulvérisa l'écran d'un coup sec. — Voilà. Ça, c’est ce que j’appelle une mise à jour système. Ils débouchèrent sur une place où Kevin, un influenceur fitness, tenait un bras télescopique au bout duquel un téléphone brillait comme un phare. Il hurlait à ses abonnés que le chaos était « juste dingo ». — Kevin ! cria Nadia. Donne-moi ça ! Je dois me connecter ! — Eh, calme-toi la psychopathe ! lança-t-il en la poussant dans le bassin d'une fontaine à sec. T’as vu ton score, Nadia ? T’es le mème de l’année. La « Princesse du Pétrole » qui chiale pour son rapatriement. T’es morte médiatiquement, meuf. Didier aida Nadia à se relever. Elle regarda ses mains : elles étaient sales. Vraiment sales. De la terre, du sang séché, de la sueur. Pas de filtre « Paris » pour adoucir les angles. — Papa ? J’ai faim. — Ça, c’est ma fille. Allez, on se tire de ce bac à sable pour milliardaires. Ils finirent par trouver un vieux camion Mitsubishi conduit par un soldat fatigué. À l'intérieur, un certain Monsieur Al-Fayed serrait un attaché-case. Le véhicule s'ébranla, mais fut stoppé net par le checkpoint automatisé du « Diamond-Gate ». Un laser balaya la cabine. *« Erreur. Utilisateur non reconnu, »* gazouilla la voix du portail. *« Veuillez retirer votre déguisement de réfugié. Le cosplay de crise humanitaire n'est autorisé que durant le festival d'art contemporain. »* Didier descendit, fracassa le scanner à la barre de fer et remonta en grommelant : — À Marseille, on n'apprend pas à négocier avec les distributeurs de billets. On leur explique la vie. Le camion reprit sa route cahoteuse. Soudain, un drone noir s'écrasa à quelques mètres, labourant le bitume. Une petite trappe s'ouvrit sur le côté de l'engin de guerre. À l'intérieur, intacte dans son écrin de soie, se trouvait une boîte de macarons. Nadia ramassa la boîte avec une précaution de démineur et lut l'étiquette : « Saveur Or et Safran. Édition limitée Ciel de Feu. » Elle se mit à rire, un rire nerveux qui lui brûla les poumons. — Papa ! Regarde ! C'est le monde d'après ! On se fait envahir, mais les macarons sont livrés en moins de trente minutes ! Didier s'arrêta, regarda la boîte, puis sa fille. — Ils sont à quoi ? — Safran. — Monte. On va pas crever pour des biscuits de parisiens. Ils s’installèrent dans le camion qui s’enfonçait dans la nuit granuleuse. Nadia sentait son pouce tressaillir, une vibration nerveuse, le membre fantôme de l’iPhone. Elle regarda son père, qui mastiquait une pastille de réglisse. — Papa ? Tu crois qu'on trouvera des chichis sur le Vieux-Port quand on rentrera ? — Si le port est pas devenu un parking pour sous-marins, je t'en achète un kilo. Monsieur Al-Fayed se pencha vers eux, intrigué : — Pardon, monsieur... mais c'est quoi, un chichi ? Didier s'installa plus confortablement contre la portière qui vibrait. — C'est comme Dubaï, monsieur. C'est beaucoup de vent, beaucoup de gras, et c'est couvert de sucre pour faire oublier que c'est du vide. Sauf qu'à Marseille, le chichi, il essaie pas de te vendre une assurance-vie quand tu le manges. Le camion disparut dans le mur de sable, laissant derrière lui le mirage électrique de Dubaï, désormais réduit à une silhouette de verre brisé sous un orage de fer.

Le Camp des Oubliés

La poussière de Dubaï n’est pas de la poussière. C’est un mélange de sable millénaire, de particules de béton broyé par les ondes de choc et de résidus de poudre de diamant provenant des façades décapées. Ça s’infiltre partout : sous les paupières, dans les pores de la peau saturés de sérum à l'acide hyaluronique, et surtout dans le moteur de la Mercedes G-Wagon que Nadia avait louée pour la modique somme d’un rein par semaine. Le camp des travailleurs ressemblait à l’envers du décor d’un théâtre de marionnettes après l’incendie. Ici, pas de verre teinté ni de climatisation hurlante. Juste des rangées de préfabriqués en tôle, alignés sous un soleil qui ne semblait plus éclairer, mais punir. Des hommes en bleus de travail délavés, couleur ciel de Marseille après un jour de mistral, étaient assis sur des parpaings, regardant passer la carcasse de luxe de Nadia avec une indifférence de statues antiques. Nadia descendit de la voiture. Ses talons aiguilles s’enfoncèrent immédiatement dans le sol meuble, lui donnant l’air d’un flamant rose victime d’une entorse cérébrale. Elle réajusta ses lunettes de soleil oversize — un bouclier Gucci contre la plèbe et les ultraviolets. — Papa, c’est pas possible, murmura-t-elle en scrutant l’horizon de tôles ondulées. On dirait le making-of de *Mad Max* tourné à La Courneuve. Didier, lui, était déjà sorti. Il huma l’air avec une satisfaction presque insultante. — Ça sent le vrai, ici, ma fille. Le gasoil, la sueur et le désespoir. Enfin une odeur que je reconnais. Ça nous change de tes parfums qui sentent la fraise chimique et le regret. Il s’avança vers l’homme le plus âgé du groupe, un type dont la barbe grise semblait avoir été sculptée dans du fil de fer. Un silence de plomb retomba sur le camp. On entendit juste le sifflement lointain d'un drone et le clic-clic d'une durite qui refroidit. Didier sortit une blague à tabac en cuir usé, un vestige des années 90 qu'il refusait de remplacer. — Vous avez du feu, les gars ? lança-t-il avec son accent de la Canebière, comme s’il s’adressait à des collègues au comptoir d’un bar de l’Estaque. L’un des hommes sortit un briquet Bic dont le plastique était à moitié fondu. Il l’alluma d’un geste sec. Didier approcha sa cigarette roulée de travers, aspira une bouffée monumentale et recracha la fumée avec un soupir de soulagement. — C’est de la bonne, ça, déclara Didier en tendant son paquet ouvert vers l’homme. Servez-vous. C’est pas du tabac d’influenceur, ça te débouche les bronches et ça te rappelle que t'es vivant. En un instant, le cercle s’agrandit. On se partageait les feuilles, on comparait la finesse du hachage. Nadia restait à l’écart, plantée sur ses talons comme un piquet de luxe dans un champ de mines. — Papa ! siffla-t-elle. On est en zone de guerre. Ils pourraient nous kidnapper pour réclamer une rançon. Didier se retourna, une cigarette au coin de la bouche. — Une rançon ? Pour toi ? Nadia, regarde-les. Ils ont plus de dignité dans leur petit doigt que toi dans tout ton compte en banque. Tiens, prends une feuille et rends-toi utile. — Je ne roule pas de cigarettes, Papa. Mes ongles sont des extensions en gel à quatre-vingts euros. Si je plie les doigts, je risque de me percer un œil. L’un des hommes, qui tenait un vieux smartphone à l’écran étoilé, s’adressa à Nadia. — You… video lady ? Nadia se redressa, l'instinct de survie médiatique reprenant le dessus. Elle esquissa son sourire de façade, celui des placements de produits pour aspirateurs automatiques. — Yes ! Nadia L. sur Instagram. Vous voulez un selfie ? Je peux vous taguer, ça boostera peut-être vos… euh… vos conditions de vie ? L’homme montra l’écran à ses camarades. Une vidéo tournait en boucle. On y voyait Nadia, trois heures plus tôt, expliquant que c’était « littéralement un scandale » que l’ambassade de France ne puisse pas envoyer d’hélicoptère parce que le vent gâchait son brushing. — We see you, dit l’homme sans animosité. You are the girl who cries for hot water. Funny. Nadia sentit le rouge lui monter aux joues. Ce n’était pas le rouge d’un blush de qualité, c’était la brûlure de la honte. — C’était… sorti de son contexte, balbutia-t-elle. L’eau était vraiment froide. L'homme désigna du menton une rangée de réservoirs en plastique noir, chauffés à blanc par le soleil. — We drink this water, dit-il simplement. Warm. Sandy. But it is water. Le vent se leva, soulevant un voile de poussière qui vint ternir l'éclat de son sac Hermès. Didier écrasa sa cigarette sous son talon. — Bon, dit-il en tapant dans ses mains. C’est pas tout ça, mais on a besoin de bouger. Le port est à vingt bornes. Y’a un bateau qui part, paraît-il. L’homme à la barbe grise pointa un vieux bus Bedford, une bête de somme couverte de poussière ocre dont le moteur était ouvert. — Bus broken, dit-il. Too hot. Leaks. Didier s'approcha de la carcasse fumante. — Nadia, ramène ton Master en Communication Digitale par ici. — Quoi ? Je sais pas réparer un bus, Papa ! — Tant mieux. Utilise tes doigts pour boucher ce trou, ça fera enfin du contenu utile. Nadia s'approcha du moteur. Une odeur de liquide de refroidissement et de mort imminente s'en dégageait. Elle plongea la main dans la graisse noire. Le métal était brûlant. Elle enroula le ruban adhésif avec la précision d'une femme qui a passé sa vie à déballer des colis Amazon, sauf que le carton, ici, était un moteur à explosion de douze tonnes. Elle se moquait de sa manucure ; elle serrait de toutes ses forces, ignorant la crasse qui s'infiltrait sous ses ongles. — C'est bon ? demanda-t-elle, le visage maculé de cambouis. L’un des ouvriers pressa la durite. Le scotch tint bon. Il leva un pouce. — Good job, Sister. Le bus s’ébroua dans un nuage de fumée noire qui aurait fait faire un arrêt cardiaque à n'importe quel militant écologiste. Nadia s’assit sur une banquette dont le skaï était déchiré. À côté d’elle, un jeune homme tenait son téléphone portable contre son cœur. L'écran était brisé. — Plus de réseau, murmura-t-il. Ma mère ne sait pas si je suis vivant. Nadia regarda son propre téléphone. L'autonomie affichait 4 %. Par un miracle de rebond d'ondes entre deux gratte-ciel en flammes, une barre de réseau apparut. Elle aurait pu appeler l'ambassade. Elle aurait pu poster une story sur sa "résilience". Elle regarda le garçon. — Tiens. Essaye. C’est peut-être la dernière barre de Dubaï. Elle lui tendit l’appareil. C’était le premier truc qu'elle donnait sans attendre de code promo en retour. C'était terrifiant. — Tu te sens comment ? demanda Didier, assis devant elle. — Je me sens propre, Papa. C’est bizarre. — C’est l’effet Dubaï, ma grande. On enlève le vernis, et on voit si le bois est pourri en dessous. Le tien est juste un peu piqué par les mites, mais il peut encore faire une étagère. Alors que le bus quittait le camp pour s'engager sur l'autoroute déserte, jonchée de carcasses de voitures de sport, Nadia vit son sac de luxe à ses pieds. — Papa ? Ton briquet Bic fondu... je l'ai mis dans la poche secrète du Hermès. — Bien, grogna Didier. Vaudrait pas qu'on perde les objets de valeur. — Et si on s'en sort ? On pourra aller manger des chichis à l'Estaque ? Les vrais, qui te filent du cholestérol rien qu'en les regardant. Didier se retourna, un éclair de malice dans les yeux. — On fera mieux que ça. On ira au stade voir l'OM perdre, et tu râleras comme tout le monde au lieu de faire des selfies avec la pelouse. C’est ça, la vraie vie, Nadia. C'est quand tout va mal et que t'es quand même content d'être là pour engueuler l'arbitre. Nadia esquissa un vrai sourire. Un petit truc nerveux, un peu tordu, qui ressemblait étrangement à celui de son père. Le bus vira sur deux roues pour éviter un cratère, et pour la première fois depuis sept ans, elle ne se sentait pas "petite". Elle se sentait juste là. C'était presque mieux qu'un million de likes.

Le Drone Chasseur

Le bourdonnement était d'une pureté chirurgicale. Ce n'était pas le vrombissement gras d'un frelon de Provence, ni même le râle d'un ventilateur en fin de vie dans un studio de la Plaine à Marseille. C’était une turbine miniature conçue pour glisser dans l’air climatisé de Dubaï sans froisser un pli de soie. Dehors, le ciel de l’Émirat avait la couleur d’un bleu de travail délavé à l’acide, strié par les panaches blancs des intercepteurs qui tentaient de rattraper les cadeaux envoyés par Téhéran. Mais à l’intérieur du penthouse, l’heure n’était plus à la géopolitique de salon. Le drone stagnait à trois mètres de la baie vitrée, parfaitement immobile, suspendu devant le visage de Nadia comme un point d'interrogation en fibre de carbone. — Papa, il me regarde. Nadia recula d'un pas, ses talons s'enfonçant dans le tapis en laine de vigogne. Elle tenait encore son iPhone comme un bouclier. Une petite lumière rouge balayait ses pommettes rehaussées à l'acide hyaluronique. — C’est pas qu’il te regarde, ma fille, grommela Didier. C’est qu’il te scanne. Et vu la dose de mastic que t’as sur la figure, même le satellite de la NASA il doit hésiter entre une influenceuse et un pare-chocs de Twingo. Didier était accroupi près du minibar. Il en sortit une pince monseigneur et un rouleau de chatterton avec la tendresse d'un chirurgien cardiaque. — C’est pas le moment ! s’étrangla Nadia. Regarde, il a affiché mon nom sur son petit écran ! Sur le flanc du drone, un bandeau LED fit défiler : *TARGET IDENTIFIED: NADIA B. – DIGITAL INCITEMENT TO RIOT.* — "Incitation à l'émeute" ? J'ai juste dit que le consulat de France était moins réactif qu'un service client de chez Shein ! — Ici, la constitution, elle s'écrit au pistolet à colle, Nadia. Ton "engagement", là, il vient de passer de "likes" à "mandat d'arrêt prioritaire". Le drone émit un bip sec. Un bras articulé se déplia sous son ventre pour projeter un hologramme géant dans le salon. C’était la vidéo de Nadia, en pleurs, déformée par le filtre "Larmes de Diamant", son appel au rapatriement qui l'avait transformée en paria nationale. — Oh l’horreur, souffla Nadia, les mains sur la bouche. Je suis bouffie sur cet angle. Faut qu'ils arrêtent de diffuser ça, c'est criminel. — C’est clair que niveau communication, on est plus proche du naufrage du Titanic que de la pub pour le café, approuva Didier en dénudant un fil électrique avec ses dents. Mais là, ton moulin à café volant, il est en train d'envoyer ta position aux unités de choc qui remontent l'ascenseur. Didier commença à démonter le micro-ondes encastré dans la cuisine américaine avec une sauvagerie méthodique. — Papa, c'est du Gaggenau ! Ça coûte le prix de ta bagnole ! — Ta bagnole, elle a plus de batterie parce que t'as oublié d'éteindre le plafonnier pour te recoiffer. Ce truc, c'est un magnétron. Si je le branche sur l'antenne de ma radio et que j'envoie la sauce, ton presse-agrumes volant va croire qu'il traverse un orage magnétique dans un mixeur. Dehors, le drone commença à découper un cercle parfait dans le verre blindé au laser. — Nadia, prends le papier alu dans le tiroir. Tout le rouleau. Aujourd'hui, le saumon en papillote, c’est toi. Didier tortilla ses fils, fixant le magnétron à l'antenne télescopique de sa vieille radio à piles avec du chatterton. Le disque de cristal s'effondra à l'intérieur dans un bruit de carillon brisé. L'air chaud et vicié de Dubaï s'engouffra dans la pièce, transportant une odeur de kérosène. Le drone s'introduit dans l'ouverture avec une grâce d'insecte. — Pousse-toi de là ! hurla Didier. Il pressa le bouton "Power" de son montage monstrueux. Il y eut un silence de trois secondes, seulement troublé par le crépitement d'un sac à huit mille euros en train de fondre sous l'effet des ondes. Puis, un hurlement électronique déchira la pièce. Le drone s'arrêta net, ses hélices montant dans les aigus. L'image holographique de Nadia explosa en une pluie d'étincelles bleues. L'appareil commença à danser une gigue absurde, percutant le lustre en cristal de Murano avant de s'écraser sur le miroir géant du hall d'entrée. L'impact fut superbe. — Sept ans de malheur, conclut Didier en s'essuyant les mains. On peut passer à la suite. La suite arriva sous la forme d'un bélier hydraulique frappant la porte d'entrée. Sans un mot, Didier entraîna Nadia vers le balcon. Ils basculèrent sur une nacelle de nettoyage de vitres suspendue entre le 62e étage et le néant. Le moteur de la plateforme gémissait. À cinquante mètres, un second drone, un modèle de chasseur noir mat, se stabilisa. Il était plus gros, plus méchant. — *NADIA BENSAÏD. IDENTIFIÉE. TOUTE RÉSISTANCE SERAIT CONTRE-PRODUCTIVE POUR VOTRE SANTÉ PHYSIQUE.* — Il va nous hélitreuiller ? espéra Nadia. — Dans ton monde, peut-être. Dans le mien, quand un truc avec des hélices te demande de ne pas bouger, c’est pour t’aligner les vertèbres au calibre 12. Didier fixa le miroir de poche Swarovski de sa fille au bout d'une raclette télescopique. — Donne-moi ton sac. — Mon Birkin ? Tu es fou ! — Ta vie tient sur un câble de douze millimètres. File-moi ce truc. Didier vida le contenu du sac — trois iPhones et un parfum à huit cents euros — dans le vide. Nadia poussa un cri d'agonie. Le drone passa au rouge vif, armant ses pinces de neutralisation. Didier utilisa le miroir pour renvoyer le laser de visée directement dans l'optique du robot, tout en balançant un seau de savon bleu fluo sur la vitre derrière l'engin pour saturer ses capteurs infrarouges. — Maintenant, on descend ! Il donna un coup de pied dans le levier. La nacelle décrocha brutalement. Pour stopper la chute au 40e étage, Didier fourra trois chewing-gums mâchés dans l'engrenage du moteur. Le blocage fut instantané. Le drone-chasseur, lancé à pleine vitesse, s'enroula dans le câble de sécurité détendu et explosa en une gerbe de lithium. Vingt étages plus bas, après une descente haletante par les escaliers de secours, ils atteignirent le parking. Nadia se dirigea vers une Rolls-Royce rose. — On prend la chèvre, trancha Didier en désignant une vieille Toyota Land Cruiser couverte de boue. Pas de Bluetooth, pas de mouchard. Il força la portière et fit rugir le vieux moteur diesel. Ils s'élancèrent hors du bunker de luxe, droit vers les décombres de la ville. Au loin, le Burj Khalifa, privé d'électricité, ressemblait à une écharde géante. — Papa ? Je crois que je viens de perdre deux mille followers d'un coup. Didier slaloma entre les carcasses de supercars, le regard fixé sur l'horizon de Jebel Ali, là où les cargos ne demandaient pas de selfies. — C’est un bon début, Nadia. C’est un excellent début. Il y eut un silence de quatre secondes, seulement rompu par le sifflement du turbo fatigué de la Toyota. — Par contre, ajouta Didier, pour le miroir, je facture la main-d'œuvre.

Le Port de l'Angoisse

La chaleur sur le port de Jebel Ali n’était plus une température, c’était une agression physique, une main moite et lourde qui vous enfonçait les poumons dans la colonne vertébrale. L’air sentait le pneu brûlé et le privilège expiré. Au-dessus de nos têtes, le ciel de Dubaï, d’ordinaire d’un bleu si lisse qu’il semblait passé sous Photoshop, était griffé de traînées blanchâtres. Les drones iraniens passaient dans un bourdonnement de tondeuses à gazon apocalyptiques, tandis que les missiles de la défense antiaérienne explosaient plus haut, créant des bouquets de fleurs mortelles dont les pétales de shrapnel retombaient sur les yachts de luxe. Nadia ajusta ses lunettes de soleil oversize, une relique de sa vie d’avant, celle de la veille. Une branche était cassée, ce qui donnait à son visage une inclinaison tragique, comme si son sens de l’esthétique sombrait en même temps que l’économie locale. Elle tenait son iPhone comme un chapelet, le pouce s’agitant frénétiquement sur un écran qui n’affichait plus que « Pas de réseau ». — Papa, arrête de souffler, tu déplaces l’humidité, lança-t-elle sans le regarder. Didier, en short de bain à motifs ananas et chemisette ouverte sur un torse poivré qui avait vu passer trop d’étés sur la Côte Bleue, s’essuya le front avec un vieux mouchoir en tissu. Il portait sa valise à bout de bras comme s’il s’agissait d’un engin explosif. — Je déplace rien du tout, Nadia. Je constate. On est dans le plus grand port du monde et y’a pas un rafiot capable de nous sortir de ce bac à sable pour nous ramener à l’Estaque ? C’est quoi cette organisation ? À Marseille, pour une grève de la SNCM, y’a plus de ferveur. Il désigna d’un menton méprisant la foule qui s’agglutinait devant la passerelle du *Dixmude*, un mastodonte de la Marine Nationale qui flottait là, gris et fier, comme un glaçon dans un verre de pastis tiède. La file d’attente ressemblait au casting d’une téléréalité qui aurait mal tourné : des femmes en talons aiguilles s'enfonçant dans le goudron fondant, des hommes en costumes de lin froissés serrant des mallettes Louis Vuitton, et des enfants dont les nounous philippines essayaient désespérément de protéger les teints de porcelaine avec des éventails publicitaires. Nadia s'avança, redressant les épaules, retrouvant ce port de tête de celle qui a trois millions d'abonnés. Elle se fraya un chemin parmi les expatriés en larmes, ignorant les insultes. Elle était la "Nadia-B" de Dubaï. Elle était une marque. Arrivée devant le cordon de sécurité, elle tomba sur un gendarme au visage rouge brique. — Nadia-B, dit-elle en lui décochant son plus beau sourire de story sponsorisée. Vous me reconnaissez ? J'ai fait la campagne pour le ministère du Tourisme sur le "Vivre à la Française". Le gendarme consulta sa tablette avec une lassitude infinie. — Votre nom n'est pas sur la liste des priorités, madame. Pour les "influences", j'ai rien. Vous savez opérer une hernie ? Vous réparez les turbines ? — Je fédère des communautés ! s'indigna Nadia, sa voix montant d'une octave. C’est alors qu’un homme sortit de la cabine climatisée au pied de la passerelle. Il portait un costume bleu marine impeccable et une cravate dont le nœud était si serré qu'il semblait maintenir son arrogance en place. Jean-Hubert de Saint-Sernin. L'Ambassadeur de France. Un homme dont la patience envers la modernité s'était arrêtée à l'invention du minitel. Six mois plus tôt, Nadia l'avait filmé à son insu alors qu'il tentait de manger un nem avec une fourchette. Elle avait ajouté un filtre "oreilles de lapin" et posté la vidéo avec le hashtag #BoomerEnRoueLibre. La story avait fait le tour du Quai d'Orsay. Saint-Sernin s'approcha lentement, ajustant ses lunettes fines. Il regarda Nadia, puis Didier, qui essayait de s'éventer avec son passeport. — Ah, dit l'Ambassadeur. Mais je reconnais ce visage. C'est le lapin du Consulat. Nadia déglutit. — Monsieur l'Ambassadeur... quelle coïncidence. L'ambiance était festive ce soir-là... — Parfaitement. Tout comme je comprends que ce bâtiment est une zone de souveraineté réservée aux personnalités utiles. Nous avons de la place pour un neurochirurgien et deux experts en cybersécurité. En revanche, je ne vois nulle part mentionnée une spécialiste du "contouring de zone de guerre". Didier s'avança, les mains sur les hanches. — Oh, le Pingouin ! On va se calmer. C'est ma fille. Elle est française, non ? C'est écrit sur son passeport, pas "Lapin". Saint-Sernin toisa Didier comme une espèce de crustacé récemment découverte. — Et vous êtes ? — Didier. Je répare les climatiseurs. Et vu la tronche de votre cabine, vous allez bientôt avoir besoin de moi si vous voulez pas finir en confit de canard dans votre costume à mille balles. L'Ambassadeur eut un petit rire sec. — La liste est close, Monsieur Didier. Mademoiselle Nadia-B a passé ces dernières années à expliquer que la France était un "musée poussiéreux". Il serait logique qu'elle reste ici pour admirer la fin du monde depuis son penthouse. C'est plus... photogénique, n'est-ce pas ? Nadia sentit la sueur couler dans son dos. Autour d'eux, les autres expatriés commençaient à ricaner. — Monsieur l'Ambassadeur, je vous en supplie, balbutia-t-elle. — Bon, dit Didier en posant sa valise. Puisque c'est comme ça, on va négocier. J'ai dans ma valise trois bouteilles de Pastis 51 authentique et un stock de saucisson de sanglier que mon beau-frère fait dans le Luberon. Garanti sans étiquette et avec assez de gras pour boucher les artères de tout le Quai d'Orsay. L'Ambassadeur s'arrêta net. Son épaule tressaillit imperceptiblement. Il se retourna lentement. Ses yeux rencontrèrent ceux de Didier. Une fraternité ancestrale basée sur le vice et le terroir s'établit instantanément. — Elle pourra monter, concéda Saint-Sernin en lissant son revers. Mais elle devra voyager dans la cale, avec les bagages. Et elle sera affectée au personnel de soutien. La patrie a besoin de bras, pas de filtres. L’intérieur du *Dixmude* n’avait rien d’un lobby de chez Bulgari. C’était une cathédrale de métal gris qui résonnait du vacarme des groupes électrogènes et de l’odeur de gasoil lourd. Nadia marchait sur la rampe d’accès, ses talons aiguilles de douze centimètres s’enfonçant avec un bruit sec dans les rainures du métal antidérapant. — Papa, c’est quoi cette lumière ? On dirait un parking de supermarché à Vitrolles. Ils furent conduits directement vers les cuisines. Une bouffée d'air surchauffé, saturé d'odeur d'oignons frits et de détergent industriel, les frappa de plein fouet. Au centre de la pièce, un homme massif, Serge, portant un maillot de corps tâché de sauce tomate, les attendait devant une montagne de tubercules terreux. — C’est vous les renforts ? tonna-t-il. Nadia ? On s'en fout de qui t’es. Prends l'économe. Et si je vois un seul bout de peau sur une épluchure, je te fais récurer les cuves à mazout avec ta brosse à dents. Nadia regarda la caisse. Elle regarda ses ongles manucurés à la feuille d’or. — Serge, murmura-t-elle, la voix brisée. C’est de la résine. Ça coûte le prix de ton loyer. — Si ça casse, tu trouveras du calcium dans la purée, répliqua-t-il. Didier ! Toi, tu prends la ventouse. On a un problème de pression avec les évacuations d'eaux noires au pont inférieur. Didier rayonnait. Il maniait déjà l'engin avec une dextérité de maître d’armes. — T’inquiète, Serge ! Nadia, arrête de chialer sur tes griffes. Regarde l’opportunité : tu fais de la détox digitale. C’est gratuit, et ça sent le terroir. Pendant deux heures, Nadia pela. Une pomme de terre. Dix. Cinquante. Le navire tressaillit violemment sous l'impact d'une détonation lointaine. Elle se jeta au sol, s’étalant de tout son long dans une flaque d’épluchures. Elle se redressa, chancelante, quand Saint-Sernin fit irruption dans la cuisine, impeccable malgré la houle. Il s'approcha d'elle et ramassa une patate dans son seau. — Vous l’avez mal épluchée. Il reste des yeux. C’est là que se cache l’amertume. Un peu comme dans votre contenu éditorial. Il jeta le tubercule avec dégoût. — J'ai une meilleure mission pour vous, Mademoiselle. Les douches du secteur C sont obstruées par le sable. Six cents réfugiés attendent. J’ai pensé que votre capacité à mobiliser les foules — et votre expérience avec les produits de gommage — seraient parfaites. Il posa sur le plan de travail une paire de gants Mapa d’un rose fluo qui jurait violemment avec l’esthétique militaire. — Vous commencez maintenant. C’est bon pour le « reach », non ? Imaginez la story : *Nadia au cœur des ténèbres*. Très immersif. Nadia enfila lentement le premier gant. Le latex froid et poudré l’enveloppa comme une peau de paria. Elle pensa à Dubaï, aux bouteilles de Cristal qu’on ouvrait au sabre. Elle traversa le couloir étroit sous les regards curieux des familles hébétées. Arrivée devant la porte du secteur C, une odeur de chlore et de corps mal lavés l'accueillit. Une flaque d'eau noirâtre stagnait au fond de la pièce. Un petit garçon, assis sur un banc, la regarda avec des yeux ronds. — C'est toi, la dame de la télé ? Nadia regarda ses gants roses, puis le siphon bouché. — Non, petit, répondit-elle d'une voix blanche. Moi, je suis l'unité spéciale d'assainissement de la République. Elle s'agenouilla dans la mélasse grise. Elle plongea la main dans l'eau croupie. Le navire tangua, mais elle ne cilla pas. Elle commença à tirer sur le bouchon. Un bruit d'aspiration répugnant résonna, et l'eau commença enfin à s'écouler. Didier apparut dans l'encadrement de la porte, s'appuyant sur son balai-brosse. — Pas mal, la petite, dit-il. Mais t'as oublié un détail. Le monde entier attend de savoir si l'eau est à la bonne température. Nadia releva la tête, une mèche de cheveux collée au front par la sueur. Elle lui adressa un doigt d'honneur lent et majestueux, magnifié par le latex rose fluo. C'était le geste le plus sincère qu'elle ait fait depuis sept ans. Dehors, le monde brûlait, mais dans le secteur C, le siphon était libre.

La Brûlure du Paraître

L’odeur était celle d’une marée noire dans une boutique de l’avenue Montaigne. Un mélange écœurant de cuir tanné aux hormones, de soie synthétique et de polymères haut de gamme qui rendaient l’âme dans un sifflement toxique. Sur le quai désert de Jumeirah, loin des projecteurs de la marina et des yachts qui commençaient à prendre feu comme des allumettes géantes, Nadia contemplait son propre bûcher. À ses pieds, un sac Birkin en crocodile couleur « Rose Lipstick » agonisait. Sous l’effet de la chaleur, le cuir se boursouflait, imitant la peau d’un batracien irradié. — C’est cinquante mille balles qui partent en fumée, papa. Cinquante. Mille. Didier, assis sur une bitte d’amarrage en béton qui lui servait de trône improvisé, fit sauter le capot de son vieux Zippo. Il avait cette lueur dans l’œil que seuls possèdent les hommes ayant passé trente ans à réparer des chaudières dans les quartiers nord de Marseille : le mépris souverain pour tout ce qui ne se visse pas. — Pour ce prix-là, à l’Estaque, t’as un studio avec vue sur les poubelles et un garage pour la bécane, Nadia. Là, t’as juste un barbecue de luxe qui pue le pneu. Allez, jette le reste. Les drones commencent à avoir la dalle. Nadia hésita, une robe Jacquemus à la main. « Printemps-Été 2022, collection Le Papier ! » gémit-elle intérieurement. C’était un bout de tissu asymétrique qui ne tenait que par la grâce d'un algorithme et de trois fils de nylon. Elle l’avait portée pour le lancement d’une marque de thé détox qui avait donné la colique à la moitié de l'Europe. Aujourd’hui, c’était sa condamnation à mort. Si un seul expatrié en colère la reconnaissait avec cette traîne, elle finirait lynchée avant le premier check-point. Elle lâcha la robe. Le tissu s’enroula autour d'un escarpin Louboutin dont le talon rouge pointait vers le ciel comme un signal de détresse. — Je commets un meurtre, murmura-t-elle. — Non, rectifia Didier en crachant par terre. Tu fais le vide sanitaire. C’est comme quand on a désinfecté la cave après l’inondation de 98. On jette le moisi, on garde les murs. Il se leva, ses genoux craquant comme des branches sèches. Il s'approcha de la pile, silhouette trapue en chemisette à fleurs, anachronisme vivant dans ce décor de fin du monde. Il fouilla dans le tas avec le bout de sa sandale. — C’est quoi, ça ? On dirait une peau de bête qui a fait une overdose. — C’est du vison, papa. Fendi. — Eh bien, le vison, il va nous servir de petit-bois. Il balança son Zippo. Le brasier monta d'un coup, illuminant le visage de Nadia sculpté par les injections. Derrière eux, le ciel de Dubaï était strié de traînées blanches — la défense antiaérienne tentant d'intercepter des cylindres de métal iranien remplis de rancœur géopolitique. — Le couteau, dit-elle d’une voix blanche. Didier sortit de sa poche un couteau à dents récupéré dans le penthouse. Un truc Premier Prix, manche en plastique bleu, fait pour scier des tomates trop molles. Nadia attrapa une poignée de ses extensions capillaires — du cheveu humain de premier choix, soyeux comme une promesse électorale. Elle tira dessus. Le bruit du couteau sciant les fibres fut atroce. Ce n’était pas une coupe, c’était un dépeçage. Nadia taillait dans le vif, sans miroir, guidée par la panique. Des mèches blondes tombaient dans la poussière, se mélangeant aux cendres du Birkin. Elle se sentait soudainement aérodynamique. Tragiquement aérodynamique. Elle avait désormais le profil d'un lévrier afghan passé dans une turbine d'Airbus. — Regarde-moi, dit-elle après dix minutes de massacre. Didier se tourna. Le silence s’installa, plus lourd que le bourdonnement des drones. ... — On dirait que t’as perdu une bagarre contre une tondeuse à gazon, Nadia. C’est parfait. Même ton frère ne te reconnaîtrait pas, et pourtant il a l’œil pour les catastrophes. Elle enfila un sweat-shirt à capuche taché de peinture que Didier lui tendit. Le coton était rêche. Elle qui ne jurait que par le cachemire de Loro Piana sentait maintenant le poids de la classe ouvrière sur ses épaules. Elle se sentit légère. Horriblement légère. Comme si, en perdant son poids en accessoires de luxe, elle avait perdu sa densité physique. Ils descendirent vers l’eau sombre du port, là où une petite embarcation de pêcheur les attendait. Le moteur toussa, cracha une fumée noire et s’élança dans la nuit, fuyant la lumière artificielle d’une ville qui brûlait ses derniers rêves de plastique. Le silence ne dura pas. Didier, déjà aux commandes, se retourna vers elle : — Dis-moi, la princesse… t’as gardé de l’argent liquide au moins ? — J’ai un billet de dix dirhams. Et une bague cachée dans ma chaussure. Une Cartier. Diamants certifiés. — Bon. On mangera peut-être pas que des racines. Mais si on nous arrête, tu dis que c’est du verre, d’accord ? Faut rester cohérente avec ton nouveau personnage de clocharde. La barque tangua. Une silhouette massive se découpait sur le noir de la mer. Un yacht de soixante mètres de long, tous feux éteints, dérivant comme un vaisseau fantôme. Sur le flanc, en lettres d'argent, on lisait : *L’Éternité*. — Je connais ce bateau, hoqueta Nadia. C’est celui de l’agence. Ils ont fait la Launch Party des cosmétiques au caviar la semaine dernière. Ils accostèrent et grimpèrent à bord. Le pont en teck était jonché de verres brisés et de talons aiguilles orphelins. Un buffet de homards abandonné commençait à attirer les mouches de mer dans une odeur de décomposition opulente. Didier ramassa une bouteille de vodka à moitié pleine et en prit une longue rasade. — Ah... Ça, c’est de la géopolitique qui me parle. Nadia se précipita vers un miroir fumé. Dans la pénombre, sa silhouette de naufragée lui renvoya une image inconnue. Elle trouva un pot de gel fixateur et commença à brosser frénétiquement ses mèches rebelles. — Tu perds ton temps, Nadia, dit Didier, une jambe de homard à la main. — Je veux juste avoir l'air humaine ! Si on croise quelqu'un, je ne peux pas ressembler à ça ! — Pourquoi ? Tu as peur qu’ils ne voient pas ton âme à travers tes épis ? Regarde ce bateau. Le fric, le marbre, les bouteilles à mille balles. Et pourtant, y'a plus personne pour admirer. Le monde fond, et toi tu te bats avec de la gomina. Soudain, un écran géant encastré dans le mur s'alluma dans un sursaut d'énergie de secours. Une chaîne d’info française. En boucle. On voyait le penthouse de Nadia s'effondrer. En bas, un bandeau rouge : *« SCANDALE : L'influenceuse Nadia s'invente une détresse pour obtenir un rapatriement prioritaire. La France indignée. »* Puis, sa vidéo parut. Celle où elle suppliait le gouvernement de ne pas l'oublier dans « cet enfer sans Starbucks ». Le montage la juxtaposait à de vrais réfugiés traversant des frontières avec des enfants, tandis qu'elle se plaignait de la 4G. — Je suis... je suis un Meme ? — Mieux que ça, dit Didier, presque admiratif. T'es devenue l'ennemie publique numéro un. T'as réussi, Nadia. Tout le pays sait qui tu es. Ils veulent tous te pendre avec tes propres extensions, mais ils connaissent ton nom. Nadia éteignit l'écran d'un coup de chaussure désespéré. Une sirène de navire de guerre mugit au loin. Une lumière puissante balaya l'horizon, s'approchant de *L’Éternité*. — C’est l’heure, dit Didier. Rappelle-toi : tu t’appelles Nadine, t’as perdu tes papiers, et t’es un peu simple d’esprit. — Pourquoi simple d’esprit ? — Parce que si tu sors une phrase avec des mots compliqués, ils vont comprendre que t’es l’autre conne d’Instagram. Un projecteur les frappa. Une voix au mégaphone déchira l'air : « Ici la Marine Nationale ! » Un fusilier-marin sauta sur le pont, braquant sa lampe sur le baril où fumaient encore les restes de cuir et de soie. Il remarqua une boucle dorée, ornée d’un double C, émergeant des cendres. — C’est quoi ça ? demanda le militaire. — C’est... une pièce détachée du moteur, bafouilla Nadia avec un accent marseillais retrouvé. Mon papa, il répare des trucs avec ce qu’il trouve. — Chanel fait des pièces de moteur ? Didier ne sourcilla pas : — À Dubaï, fiston, même les pistons sont de marque. C’est pour ça que tout explose. C’est de la merde de luxe. Le marin les fit monter dans une chaloupe. Direction le porte-avions. Nadia fut dirigée vers une zone de triage, un hangar immense sentant le gazole et la friture. On lui tendit un sac transparent : un kit de survie. Elle en sortit un bloc rectangulaire, vert olive, à l'odeur brute de forêt et de soude. — Papa ? Y’a même pas de gant de toilette. Comment je fais mousser ce truc ? — Avec tes mains, Nadia. Tu vas frotter jusqu'à ce que tu te reconnaisses. Et si ça fait mal, c’est que ça marche. Nadia regarda le bloc de savon de Marseille. Elle le serra contre elle comme un lingot d'or. Elle s'allongea sur le lit de camp, le plastique de sa couverture de survie crissant sous son corps. Le porte-avions vira de bord, entamant sa route vers la Méditerranée. — Papa ? chuchota-t-elle dans le noir. — Nadia, si tu ne dors pas, je te jette par le sabord. — C’est juste pour savoir... la couverture en alu, ça existe en mat ? Le brillant, ça me flingue le teint. Le ronflement sonore de Didier fut sa seule réponse. Nadia sourit dans l'obscurité et s'endormit enfin, bercée par le roulis d'un monde qui n'avait plus besoin de ses likes pour tourner.

L'Embarquement Final

Le ciel de Jebel Ali n’était plus qu’un immense aplat de gris percuté par des éclairs orange, une sorte de filtre sépia apocalyptique que Nadia aurait adoré utiliser pour une story « Sunday Mood » si la moitié de la zone portuaire n’était pas en train de se liquéfier. L’air saturé de kérosène brûlé et de patchouli haut de gamme lui collait aux poumons. Derrière elle, la skyline de Dubaï, autrefois forêt de diamants verticaux, ressemblait désormais à une mâchoire de vieillard fracassée. À ses côtés, Didier trimbalait sa carcasse avec une nonchalance qui frisait l'insulte au contexte géopolitique. Il tenait sa valise en carton bouilli comme s’il attendait simplement le car pour aller aux Saintes-Maries-de-la-Mer. — C’est quand même mal foutu leur port, lança Didier en enjambant une carcasse de Tesla qui achevait de grésiller. Même à l’Estaque, ils ont des panneaux pour indiquer le quai. Ils savent faire que des centres commerciaux avec des pistes de ski ou quoi ? Nadia ne répondit pas, ajustant frénétiquement ses lunettes de soleil oversize pour masquer l’absence totale de maquillage. Pour une femme dont la carrière reposait sur l’illusion d’une perfection mate en 4K, la guerre était avant tout un désastre cosmétique. Devant eux, la passerelle du *Mistral*, un porte-hélicoptères français aux flancs gris et austères, émergeait de la brume. — « Priorité aux ressortissants français ! » hurlait un officier dans un mégaphone. — Monsieur ! Monsieur l’officier ! s’égosilla une femme vêtue d’un ensemble en lin devant eux. J’ai ma chienne, Chanel ! Elle est asthmatique ! Elle ne peut pas rester dans la poussière ! L’officier la dévisagea, l’œil vide. — Madame, Chanel ira en soute ou dans l’eau. On charge de l’humain, là. Avancez. Didier ricana. — Bien envoyé le p’tit. Elle croit que c’est le ferry pour la Corse, l’autre. Nadia, donne-moi ton sac, tu vas te péter un ongle. Soudain, le sol trembla. Un panache de feu s’éleva à quelques centaines de mètres. Des conteneurs s’envolèrent comme des briques de Lego. La foule se rua vers la passerelle. — Lâchez vos valises ! hurlait l’équipage. — Lâcher ma valise ? s’indigna Didier. Y’a mes boules de pétanque dedans ! C’est mon kit de survie ! Ils couraient. Les talons de Nadia s’enfonçaient dans le bitume ramolli. Elle vit une influenceuse fitness courir son iPhone tendu à bout de bras. — « Guys, c’est littéralement la fin du monde, swipe up pour voir mon dernier post sur la résilience ! » hurlait la fille. Didier lui fit un croche-pied magistral sans même ralentir. — Oups, pardon la gazelle. C’est l’émotion. Ils arrivèrent au pied de la passerelle. Le marin au visage couvert de suie vérifia les passeports. Ses yeux se plissèrent en voyant Nadia. — Benayad ? Attendez… Vous êtes pas la fille de la vidéo ? Celle qui supplie pour un Falcon privé parce que la clim’ de son hôtel est tombée en panne ? Le silence qui suivit fut plus lourd qu’un chèque sans provision. — C’était… une crise de panique, monsieur. Le montage était malveillant. L’officier soupira. — Allez-y. Montez. Mais si le bateau coule, c’est vous qu’on jette en premier pour alléger la charge. — Il est charmant ce petit, nota Didier en grimpant. Un peu coincé. À Marseille, on lui aurait déjà filé un pastis pour lui dévisser les maxillaires. Une nouvelle explosion projeta le monde dans un blanc aveuglant. Nadia se retrouva au sol, le visage contre le métal strié. Didier était suspendu à la rambarde qui pendait désormais dans le vide. Son vieux carton bouilli venait de s'éventrer, libérant trois boules de pétanque qui coulèrent à pic comme des larmes de plomb. — Nadia ! Va-t’en ! Monte ! — Jamais ! Donne-moi ta main, vieux têtu ! Si tu meurs ici, qui va m’expliquer comment on fait une vraie bouillabaisse sans tricher avec le safran ? Elle tira. Une force puisée sous les couches de fond de teint remonta dans ses bras. Dans un dernier effort, elle le hissa sur le pont. Ils roulèrent tous deux sur le métal gris au milieu des applaudissements des rescapés. Didier se redressa péniblement. — Merde. J’ai perdu le pastis de contrebande. L’intérieur du *Mistral* était une insulte à l’esthétique : de l’acier gris, des tuyaux apparents et une odeur de cuisine collective. Didier repéra un coin près de filets de camouflage. — On est en sécurité, Nadia. — Papa… J’ai tout perdu. Mes abonnés, mon appartement… — Tu sais, Nadia, le vide, c’est pas mal. Ça permet de ranger de nouvelles choses. Des trucs moins cons. Ils finirent par rejoindre le mess. Le menu était écrit à la craie : « Saucisse-lentilles. Pomme. Eau. » La saucisse de la Marine Nationale ne souffrait aucune ambiguïté. Elle était droite, grise, et parfaitement indifférente au nombre de followers de la personne qui s’apprêtait à la piquer. Nadia la fixa comme un artefact archéologique. — Les lentilles, c'est bon pour le teint ? demanda-t-elle. — C'est excellent, Nadia. Ça donne cette nuance "survivante" qui va faire fureur cet automne. Elle mangea. Sans photo. Sans story. Juste le bruit des fourchettes contre le métal. Soudain, elle s'arrêta en voyant son reflet dans une plaque d'acier polie. Ses cheveux étaient un désastre total. — Oh mon Dieu... Papa, regarde. J'ai une racine. Mon blond part en lambeaux. Je vais arriver à Toulon avec une tête de bicolore. Didier resta immobile trois secondes, regardant les militaires armés, les blessés, le navire fuyant la guerre, puis il fixa sa fille. — C'est vrai, Nadia. C'est terrible. Si on croise un sous-marin iranien, surtout, ne te montre pas. Le capitaine pourrait croire qu'on transporte des armes chimiques et nous torpiller par pure charité chrétienne. Il se remit en marche vers les couchettes en sifflotant, les mains dans les poches. — On rentre, Nadia. On rentre.

Horizon Sans Filtre

Le pont du *MV Crystal-Euphoria* n’avait de cristal que le nom gravé en lettres d’or écaillé sur une coque qui sentait la crevette rance et le gasoil. C’était un rafiot de ravitaillement, l’arche de Noé des rescapés du luxe. Noé portait un marcel taché de sauce tomate. Nadia fixa son reflet dans une vitre brisée du mess. Le verre étoilé lui renvoyait une image qu’aucun algorithme n’aurait osé proposer. Son mascara avait coulé en rigoles charbonneuses. Ses extensions de cheveux ressemblaient désormais à un nid de pie ayant survécu à un passage dans un mixeur. Elle passa une main sur son visage. Ses doigts rencontrèrent une croûte de sang séché et de poussière de béton. C’était la première fois depuis sept ans qu'elle touchait une texture qu'elle ne pouvait pas lisser d'un glissement de pouce. — Tiens. Bois ça. Ça te remettra les neurones en face des trous. Didier était là. Tandis que le monde s’effondrait, lui semblait avoir trouvé son élément. Il tenait son vieux thermos en Inox, celui des chantiers de l’Estaque. Nadia prit le gobelet rouge. L’odeur du robusta brûlé et de la chicorée lui sauta à la gorge. C’était l’odeur de la honte qu’elle avait passée une décennie à noyer sous des effluves de oud et de vanille. Elle but une gorgée. C’était atroce. C’était réel. — Papa, y’a un mec là-bas qui essaie de capter de la 5G avec une poêle à frire. Didier jeta un coup d’œil vers un groupe d’expatriés en lin froissé. Un influenceur fitness brandissait son iPhone vers le ciel comme un prêtre aztèque implorant un dieu sourd. Nadia regarda son propre téléphone. L’écran était fendu. Une dernière notification apparut avant l'extinction définitive : *@MarseilleCity_13 : « Reviens pas, on a déjà assez de poubelles sur le Vieux-Port. »* Elle eut un petit rire sec. — Ils me détestent, Papa. Toute la France. — La haine, ma fille, c’est comme le vent. Ça fait du bruit, ça décoiffe, mais ça construit rien. Et puis, être détestée par des gens qui photographient des tartines à l’avocat, c’est un certificat de bonne santé mentale. À côté d’eux, une femme en robe de cocktail s’effondra. — Mon sac... bégaya-t-elle. Mon Birkin en crocodile... Il est resté dans le hall de l’Atlantis... Didier resta imperturbable. — Console-toi, madame. Le crocodile a enfin retrouvé sa famille. Il nage vers l’Iran à l’heure qu’il est. C’est le retour à la nature, c’est très tendance. La femme s’éloigna en trébuchant. Soudain, un jeune homme au front en sang s'approcha de Nadia, une caméra au poing. — Nadia ? La "Reine du Désert" ? Un mot pour vos followers qui vous regardent brûler en direct ? Nadia prit son gobelet de café vide. Elle le tendit au journaliste. — Tenez. C’est pour que vous puissiez aller mendier un peu de dignité. Là, vous faites tache sur le décor. L'homme resta bouche bée. Nadia se détourna. Elle ne se sentait plus comme une curatrice de contenu. Elle se sentait comme une rescapée d’un naufrage dont elle était l’iceberg. — On va où, Papa ? Didier rangea son thermos. — À Marseille, ma grande. On va te trouver un vrai boulot. Un truc où on se salit les mains pour de vrai. — Ils ne me laisseront jamais tranquille. — Ils oublieront. Une nouvelle starlette montrera ses fesses devant une église et tu seras classée aux archives. En attendant, tu vas apprendre à écailler des daurades. Ça sent meilleur que ton parfum à la prune du Japon. Nadia sourit. Ses ongles manucurés à prix d'or étaient cassés, bordés de noir. Le navire tangua. Une explosion sourde déchira l'horizon derrière eux. C'était la raffinerie de Jebel Ali qui rendait l'âme. — Oh putain, mate ça ! cria un passager. C’est trop "aesthetic" ! Didier soupira et tapota l'épaule de sa fille. — Tu vois ? Le monde peut bien crever, tant qu'il y a de la lumière, y aura toujours un imbécile pour croire qu'il est au cinéma. Nadia ne se retourna pas. Devant, il n'y avait que du noir, du sel et la promesse d'un café encore pire. Un blanc narratif s'installa, pesant comme le silence après un cri. — Papa ? — Ouais ? — Tu penses que Nabilla a survécu ? Didier se gratta le menton. — Le chien ou la fille ? — Le chien. — Sûrement. Ces bestioles, ça survit à tout. C’est comme les cafards, mais avec un compte Instagram. Didier sortit une cigarette froissée. La flamme de son briquet éclaira un instant son visage buriné. — Allez, dors, petite, dit-il d'une voix plus douce. Le réveil va être piquant. — Piquant comment ? — Comme une harissa du marché de Noailles. Ça brûle au début, mais après, on se sent vivant. Nadia s'endormit contre l'épaule de son père, bercée par l'odeur du gasoil et l'ironie délicieuse d'être enfin libre au milieu d'une défaite totale. L'horizon restait sans filtre. Brut. Absurde. Comme la vie.
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Le sac de sport Kipsta, dont la fermeture éclair rendait l’âme dans un cri de métal agonisant, heurta le marbre de Carrare avec le bruit mat d’un cadavre qu’on dépose. Le contraste était violent. D’un côté, le penthouse de Nadia : une épure de verre à huit mille euros le mètre carré, où chaque meubl...

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