MOMO PRÉSIDENT : L'ALLERGIE AU BS
Par Seb Le Reveur — COMEDIE
L’ascenseur du bâtiment B4 n’était pas un moyen de transport, mais une œuvre d’art contemporaine dédiée à l’immobilisme social. Ses portes restaient entrouvertes comme la mâchoire d’un vieux boxeur à qui on aurait piqué son dentier, dégageant une fragrance complexe mêlant pisse vintage et un désodor...
Le Grec de la Colère
L’ascenseur du bâtiment B4 n’était pas un moyen de transport, mais une œuvre d’art contemporaine dédiée à l’immobilisme social. Ses portes restaient entrouvertes comme la mâchoire d’un vieux boxeur à qui on aurait piqué son dentier, dégageant une fragrance complexe mêlant pisse vintage et un désodorisant « Forêt des Landes » qui n’avait jamais croisé la moindre chlorophylle. À l’intérieur, une affiche électorale de 1995, miraculeusement épargnée par les tags, témoignait d’un temps où les promesses étaient encore imprimées sur du papier glacé.
Momo était assis sur son sac de sport, pile en face de la carcasse de métal. Son iPhone 12 Pro Max, dont l’écran était tellement fissuré qu’il ressemblait à une carte IGN de la Creuse, était calé entre une brique de jus d’orange tiède et une boîte de mouchoirs.
— Les gars, regardez-moi ça, lança Momo d’une voix grasse, la bouche à moitié pleine. C’est ça, la « Start-up Nation ». Un ascenseur en RTT depuis le premier mandat de Chirac. Et moi, je suis là, avec mon grec, à attendre un miracle.
Il brandit son sandwich comme s’il s’agissait du Saint-Graal. C’était un « complet », sauce algérienne — l’unique, la vraie, l’objet sacré de sa quête — avec un supplément frites à l’intérieur pour le ballast. L’huile de friture imbibait déjà le papier sulfurisé, créant une auréole de gras qui s’étendait avec la régularité d’une marée noire sur les côtes bretonnes.
— Regardez l’épaisseur de la viande, poursuivit-il en zoomant maladroitement pour les 45 000 personnes connectées. Le chef m’a juré que c’était du veau. Je lui ai dit : « Chef, ton veau, il a fait l’Euro 2016 ou quoi ? Il est plus musclé que Cristiano Ronaldo. »
Dans le coin de l’écran, les cœurs explosaient. Les commentaires défilaient à une vitesse supersonique, un mélange de « MOMO PRÉSIDENT » et de trolls demandant si le supplément oignons était déductible des impôts.
— Et là, j’entends quoi à la radio du snack ? reprit Momo en s’essuyant une goutte de sauce orange du revers de la main. Un ministre. Un type qui porte des chaussettes en fil d’Écosse coûtant le prix de mon RSA. Le mec nous explique la « sobriété ». Il dit : « Françaises, Français, faut être résilient ». Résilient ? Mon frère, je mange un kebab dans un hall qui sent l’ammoniaque devant un ascenseur plus mort que la carrière de Francis Lalanne, et tu me parles de résilience ? La seule chose résiliente ici, c’est l’estomac des mecs du quartier après un triple cheese à trois heures du mat’ !
Le compteur passa à 150 000 vues. En quatre minutes.
À l’autre bout de Paris, dans un bureau feutré de la rue de Varenne, Jean-Hubert de la Roche-Mouchard, conseiller spécial en « Storytelling de Proximité », fixait son iPad avec l’horreur d’un aristocrate de 1789 regardant une guillotine en kit sous ses fenêtres.
— Monsieur le Ministre… On a un problème organique. Un type déconstruit votre discours en comparant le prix de la sauce algérienne à l’inflation du gaz.
— La sauce quoi ?
— Algérienne, Monsieur. Une émulsion pimentée. Apparemment, l’augmentation de cinquante centimes du supplément est perçue comme une rupture du contrat social.
Retour aux 4000. Momo ignorait qu’il faisait transpirer le sommet de l’État.
— Ils pensent qu’on est cons ! hurla Momo vers l’objectif. Ils utilisent des mots comme « paradigme » ou « synergie », mais ils n’ont pas de pièces de rechange pour l’ascenseur du B4 ! Hey, Monsieur le Ministre ! Viens ici ! On va manger un grec ensemble. On va voir si ton système digestif résiste à la sauce algérienne qui te décape l’œsophage comme du Destop !
Une voix stridente déchira soudain l’épique de la diatribe.
— MOMO ! DESCENDS LES POUBELLES !
— Maman ! Je suis en direct, là ! Je parle au peuple !
— Je m’en fous du peuple ! Ça pue le poisson dans la cuisine ! Descends ça tout de suite ou je coupe le Wi-Fi !
Momo soupira, une expression de défaite totale sur le visage.
— Voilà. Vous voyez ? La démocratie, c’est bien, mais la daronne, c’est la dictature. Retenez bien ça : le prix de la sauce, c’est le début de la révolution. Si on ne peut plus se payer le piment, on va finir par le mettre ailleurs. Allez, salam.
Il coupa le live. Silence dans le hall. L’ascenseur émit un petit « cling » ironique, mais les portes restèrent closes. Momo se leva et ramassa son papier gras. Son téléphone vibra. Puis convulsa. 2,2 millions de vues.
Dehors, une Mercedes Classe S se gara dans un soupir hydraulique. Loïc-Henri en descendit, ajustant un gel pour cheveux si puissant qu’il aurait pu coller les tuiles d’une navette spatiale. Il ramassa une carte de transport Navigo traînant au sol et l'examina avec la perplexité d'un archéologue face à un artefact extraterrestre. Une journaliste, déjà sur les lieux, se précipita vers Momo. Il lui tendit un quignon de son pain. Elle le mâcha avec la prudence d’un démineur manipulant un colis suspect.
— Alors ? demanda Momo. C’est ça, le goût du terrain.
— C’est... très texturé, balbutia-t-elle.
Momo regarda les conseillers en costumes cintrés qui s'approchaient, leurs tablettes à la main, prêts à « préempter son authenticité ». Il fixa son dernier morceau de fritte collé au papier.
— Tout ça pour un supplément frites, souffla-t-il. J’aurais dû prendre une salade, ça aurait fait moins de bruit.
Mais Momo mentait. Il adorait le bruit. Et il savait que dans ce choc entre le « Parquet Ciré » et le « Bitume Craquelé », c’était rarement le parquet qui allait s'en sortir sans taches de gras.
L'Invasion des Slims
Le T2 de Momo n’était pas préparé à recevoir une telle concentration de lycra et de mépris social. L’air, d’habitude saturé d’effluves de graillon de chez « Chez Hamza » et de l’odeur de renfermé caractéristique d’un appart où les fenêtres n’avaient pas été ouvertes depuis le premier confinement, venait de se prendre un uppercut de parfum à quatre cents balles. C’était une attaque chimique à base de musc, de vétiver et d’arrogance distillée.
Ils étaient trois. Trois spécimens de la sous-espèce *Charos Politicus*, moulés dans des costumes bleus électriques si serrés qu’on aurait pu deviner leur groupe sanguin et leur numéro de carte bleue à travers le tissu. Ils se tenaient là, debout sur le lino collant de l’entrée, comme des astronautes de la NASA débarquant sur une planète hostile où l’on boit du Selecto tiède directement au goulot.
— On est en immersion, murmura Adrien-Stanislas, le chef de la meute, en ajustant une cravate qui semblait avoir pour unique mission de l'étrangler. C’est... organique. Très « grassroots ».
— C’est surtout très sale, Adrien, répondit Corentin, qui essayait de s'asseoir sur le bord du canapé tout en craignant que son pantalon à mille euros n’entre en fusion avec le similicuir douteux.
Momo, lui, ne bougeait pas. Il était affalé sur son canapé, celui qui émettait un bruit de pet à chaque fois qu’on déplaçait une fesse d’un millimètre. Ses yeux étaient rivés sur l'écran plat de 65 pouces — le seul truc de valeur ici. Il était en plein milieu d'une partie de FIFA acharnée contre un gamin de douze ans nommé « Kévin-du-93 » qui insultait ses ancêtres par micro interposé.
— Momo ! On te parle ! lança Moussa, le meilleur pote, accroupi près de la prise murale pour maintenir le câble de son smartphone. Le téléphone affichait 1 % de batterie et chauffait tellement qu'on aurait pu y saisir un steak. Les gars de la com’ sont là.
Momo lâcha un grognement, ses pouces s'agitant avec une fureur simiesque sur les joysticks.
— Dis-leur d’attendre. Je perds 2-0 face à un CM2 qui utilise Mbappé. C’est une question d’honneur national, Moussa.
Adrien-Stanislas s’avança, franchissant la frontière invisible entre le couloir et le salon, là où les boîtes de pizza s’empilaient comme une version urbaine et grasse du Jenga. Il affichait ce sourire que les prédateurs utilisent juste avant de vous expliquer que « votre profil est idéal pour une optimisation de l'écosystème conversationnel en milieu hostile ».
— Monsieur... enfin, Momo, commença Adrien avec une voix de velours fourrée à la trahison. Nous avons observé votre ascension. Votre dernier live Instagram a généré plus d'engagement que le dernier discours du Premier ministre. Vous êtes un diamant brut. Une pépite d'authenticité dans un océan de fake news.
Momo ne répondit pas. Un « Poteau ! » retentit. Son visage se crispa.
— Ta gueule, Adrien-Machin. Tu vois pas que je me fais fumer ?
Corentin prit le relais, dessinant des graphiques invisibles dans l'air vicié.
— Ce que mon collègue essaie de verbaliser, c’est que nous voulons opérer un repositionnement paradigmatique de votre ancrage territorial. Vous n’êtes plus un influenceur, Momo. Vous êtes un vecteur de disruptivité systémique.
Moussa leva les yeux.
— Ça veut dire quoi en français ? Qu’il va devoir mettre une chemise et arrêter de dire que le Ministre de l'Économie a une tête de fouine ?
— Au contraire ! s’exclama Adrien. Nous voulons garder la tête de fouine ! C'est le cœur du réacteur ! Mais nous devons... l'encadrer. C’est pour cela que nous vous apportons ceci.
Corentin posa une mallette sur la table basse, écartant avec une moue de dégoût un pot de Nutella vide. Il l’ouvrit. À l’intérieur, sur un lit de velours noir, brillait une Rolex Submariner. Une montre capable de rembourser le déficit de la Sécurité Sociale en une après-midi.
— Un geste de bienvenue, susurra Adrien. Un contrat d’exclusivité. Vous signez, et nous faisons de vous le prochain trublion de la République. Le porte-parole de la « France du Réel ».
Momo lâcha enfin sa manette. Le match était fini. 3-0. Kévin-du-93 avait gagné. Il se tourna vers la montre, se grattant la barbe de trois jours. Les Charos retinrent leur respiration, imaginant déjà le selfie sur le perron de l'Élysée.
— Elle est étanche ? demanda Momo d’une voix sourde.
— Jusqu’à 300 mètres ! s’empressa de répondre Corentin. C’est de l’acier Oystersteel.
Momo se leva, prit la Rolex entre deux doigts comme s'il s'agissait d'un mégot usagé, et sans prévenir, il la glissa sous l’un des pieds de sa table basse, celle qui penchait dangereusement depuis que Moussa s’était assis dessus par erreur.
— Voilà, finit par dire Momo avec un soupir de satisfaction. Elle est calée, la table. C’était relou, mon verre de Perrier glissait tout le temps.
Le silence qui suivit fut d'une densité physique. Adrien-Stanislas semblait vivre un AVC en direct.
— Mais... c’est une montre à quinze mille euros, Momo ! bégaya-t-il. Vous l’utilisez comme... comme un cale-pied ?
— Écoute, Adrien, commença Momo en posant ses pieds nus directement sur les genoux de Corentin qui, pétrifié, n'osa pas bouger. Votre délire, c’est du vent. C’est comme votre politique : vous essayez de faire rentrer un daron de 120 kilos dans un slim taille 36. Vous voulez professionnaliser quoi ? Ma sincérité ? Regardez autour de vous. C’est ça, ma vie. Des pizzas froides et une mère qui va débouler pour me hurler dessus. Le réel, ça se raconte pas avec des mots de consultants. Ça se vit, ça se transpire, et parfois, ça pue des pieds.
Moussa lâcha un rire nerveux.
— 1 %. Les gars, si je perds le signal, on n'a plus de compte Twitter. On est morts.
Momo ignora l'urgence numérique. Il se tourna vers Adrien.
— Tiens, puisque tu veux être utile au "peuple", sers-moi de repose-pieds un peu plus haut. Ma sciatique me travaille.
Adrien-Stanislas, diplômé de Sciences Po, se retrouva avec la cheville de Momo sur l’épaule. Il était terrifié à l'idée qu'un geste brusque puisse rompre le "pivot narratif". La porte s'ouvrit alors à la volée. Une femme d'une soixantaine d'années, portant deux sacs poubelles pesant le poids d'un âne mort, entra dans la pièce.
— Momo ! cria-t-elle. C'est quoi ce zbeul ? C'est qui ces pingouins ?
— C’est des conseillers, M’man. Ils viennent pour ma carrière.
— Politique ma main ! C’est des ramasse-poussière ! Regarde-les, ils sont tellement serrés qu'on dirait des saucisses cocktail. Toi, Jean-Claude, dit-elle en fixant Adrien. Prends ça.
Elle lui colla un sac poubelle dégoulinant entre les mains. Adrien, par pur réflexe de survie ou soumission totale au matriarcat de quartier, le saisit. Une goutte de jus de poubelle s'écrasa sur ses chaussures en daim à huit cents euros.
— Maman, ils sont là pour l’exclusivité ! s’amusa Momo.
— L’exclusivité de mes fesses, ouais ! S'ils veulent être utiles, qu'ils commencent par récurer la tuyauterie de la salle de bain, elle est bouchée depuis mardi ! Et toi, le grand blond, cria-t-elle à Corentin, va me vider le filtre de l'évier, y'a des restes de couscous qui macèrent !
Momo se tourna vers les Charos avec un sourire carnassier.
— Vous entendez la dame ? La démocratie, c’est pas des Rolex sous les tables, c’est les poubelles qu’on descend et les siphons qu'on cure. Alors, Jean-Claude, tu signes où ? Sur le sac plastique ou sur le carrelage ?
Adrien-Stanislas, la cheville de Momo sur l'épaule et le sac poubelle dans la main, réalisa que le « réel » de Momo n'était pas un concept marketing. C’était un chaos organique qui n'avait que faire de son jargon.
— On... on va peut-être repenser la structure de notre offre, balbutia-t-il.
— Repense ce que tu veux, mon pote, dit Momo en reprenant sa manette. Mais ici, c’est vos costumes qui vont devoir apprendre à vivre avec l'odeur du graillon. Maintenant, bougez-vous. Kévin-du-93 vient de me renvoyer une invite. Il a dit que j'étais une "truffle". Et personne traite le futur Président de truffle sans en payer les conséquences.
Alors que les Charos s'éclipsaient piteusement vers la cuisine, Jean-Claude portant son trophée de la honte, Moussa hurla dans un dernier souffle :
— 0 % ! Ça s’éteint ! Momo, on est déconnectés !
— Tranquille, Moussa, répondit Momo en lançant le match. Le réel, ça n'a pas besoin de batterie pour continuer de tourner.
Dans le silence qui suivit, seule la Rolex, coincée sous le pied de la table, continuait de briller dans l'ombre. L'ironie avait emménagé aux 4000.
Plateau Saignant
Sandrine s’escrimait sur la zone T de Momo avec une éponge qui avait la texture d’un désespoir rassis. Momo fixait son reflet dans le miroir entouré d’ampoules d’une blancheur clinique ; il avait l'impression d'être un donut en train d'être glacé avant d'être jeté en pâture à une brigade de flics de série B.
— Tu peux pas m'enlever cette ride là ? demanda Momo en pointant un sillon entre ses deux sourcils, vestige de dix ans passés à essayer de comprendre pourquoi sa Freebox clignotait rouge tous les mardis.
— C’est de l’expression, chéri, soupira Sandrine en lui étalant une couche de fond de teint « Sable du Sahara » qui lui donnait l’air d’avoir passé trois mois dans un solarium clandestin. Ça donne du caractère. C’est ce que les gens veulent : du vrai, de la sueur, du terroir.
— C’est pas du terroir, c’est du stress post-traumatique, corrigea Momo. Et ça sent le décapant pour sol, ton truc.
Derrière lui, l’essaim de « Charos » s’agitait. Ils étaient quatre, sanglés dans des costumes bleus si ajustés qu’on aurait pu deviner le montant de leur découvert bancaire rien qu’à la forme de leur fessier. Momo les avait déjà tous baptisés « Jean-Quelque-chose » pour s’épargner l'effort de les distinguer.
— Momo, écoute-moi, chuchota l’un d’eux, un certain Jean-Kévin qui se faisait appeler « Karl » dès qu'il franchissait le périph'. Si Vautour te branche sur la dette souveraine, tu restes sur le concept de la « dette de cœur ». Tu dis que la France, c’est comme une colocation où personne ne veut faire la vaisselle, mais tout le monde veut commander Uber Eats. C’est disruptif. C’est punchy.
— La France, c’est surtout un kebab où y’a plus de sauce blanche, murmura Momo en se levant, manquant de renverser le pot de pinceaux de Sandrine. Allez, on y va. Plus vite j’y suis, plus vite je peux rentrer manger des vraies pâtes, pas vos salades de quinoa qui goûtent le compost de luxe.
Momo fendit la foule de costumes en polyester comme un brise-glace dans une mare de canards. Le couloir qui menait au plateau de la chaîne « INFO-24/7 » sentait la poussière chaude et l’ambition rance. Les écrans accrochés aux murs diffusaient en boucle son visage, avec des bandeaux défilants du type : « MOMO : LE BARBARE À L’ASSAUT DE L’ÉLYSÉE ? ».
Il pilonna le sol du plateau de ses baskets. Le choc thermique fut immédiat. Passer de l’ombre des coulisses à la lumière des projecteurs, c’était comme se prendre un flash de radar à 180 km/h sur l’A86. Au centre de l’arène, trônait Jean-Pierre Vautour. Soixante ans de cynisme, des cheveux blancs brushingués au millimètre près, et un sourire qui ressemblait à une cicatrice mal refermée.
— Bienvenue, Monsieur Momo, commença Vautour d'une voix onctueuse qui rappelait le bruit d'une lame glissant sur de la soie. Prenez place. On m'a dit que vous n'aimiez pas les préliminaires. On va donc s'entendre.
Momo s’écrasa dans le fauteuil en similicuir qui lâcha un bruit de pet sonore au moment où ses fesses touchèrent l’assise. Le silence qui suivit fut plus lourd qu’un sac de ciment. Dans la régie, on entendit distinctement un technicien étouffer un rire de hyène.
— C'est le cuir, mentit Momo en fixant la caméra d'un œil noir. Ou alors c'est la démocratie qui lâche un gaz. À vous de voir.
Vautour ne cilla pas, il se contenta d’ajuster une manchette avec la précision d’un horloger suisse opérant à cœur ouvert.
— Très spirituel. Entrons dans le vif du sujet. Vous caracolez en tête des sondages. Les Français semblent séduits par votre… comment dire… votre « absence de filtre ». Mais gouverner, Monsieur Momo, ce n’est pas faire des lives Instagram en mangeant un grec-frites. C’est de la macroéconomie, c’est de la géopolitique. Que dites-vous à ceux qui pensent que vous êtes le cheval de Troie de l’ignorance ?
Momo se gratta le menton. Il sentait la poudre de Sandrine qui commençait à craqueler.
— Écoute, Jean-Pierre, commença Momo, ignorant superbement les consignes de Jean-Kévin sur le vouvoiement. La macroéconomie, c'est comme la mayonnaise. Si tu tournes trop vite, ça tranche. Si tu mets pas d'œuf, t'as juste de l'huile dégueulasse. Aujourd'hui, la France, elle est en train de brouter l'huile et vous, vous nous expliquez que c'est une émulsion déstructurée.
Vautour fronça les sourcils et vérifia machinalement l'heure sur sa Patek Philippe, comme pour s'assurer que le temps s'écoulait toujours de manière linéaire.
— Soit. Mais sur la question du déficit budgétaire ? Comment comptez-vous combler le trou de la Sécurité Sociale sans augmenter les taxes ?
Momo se pencha en avant. La lumière crue du plateau accentuait ses cernes, lui donnant l'air d'un boxeur qui n'avait pas dormi depuis le combat de trop.
— Tu sais ce qu'on dit chez moi, Jean-Pierre ? « Quand le pigeon a la chiasse, faut pas dormir la bouche ouverte en espérant que ce soit de la crème vanille. »
Un silence de mort s'abattit sur le plateau. Le cadreur manqua de lâcher sa caméra. Vautour, pour la première fois de sa carrière, se carra dans son siège et réajusta nerveusement sa mèche de cheveux, tel un aristocrate découvrant une tache de ketchup sur un Titien.
— On vient de prendre 2 points d'audience sur la cible des 18-35 ans ! hurla une voix dans l'oreillette de Vautour. Continue ! Pousse-le dans ses retranchements scatologiques !
— Le rapport, c’est que vous nous faites dormir la bouche ouverte depuis quarante ans ! reprit Momo. Vous nous balancez des courbes de croissance qui ressemblent à des électrocardiogrammes de cadavres. Et pendant ce temps-là, dans mon escalier aux 4000, l’ascenseur est en panne depuis le mondial 98 et la vieille dame du quatrième, elle doit monter ses courses à la force du poignet alors qu'elle a plus de genoux. Le déficit, il est là. Il est pas dans vos tableurs Excel, il est dans l’humanité que vous avez perdue entre deux déjeuners au Fouquet’s.
— C’est de la démagogie pure ! s'insurgea Vautour.
— Non, c'est le degré cent du réel, répliqua Momo. C’est comme si tu disais à un mec qui se noie que l’important, c’est que le niveau de la mer est conforme aux accords de Paris. Le mec, il s’en fout, il veut juste une bouée ! Et la bouée, c’est pas vous qui allez lui lancer, parce que vous avez peur de vous mouiller les mocassins à gland.
Les réseaux sociaux entraient en fusion. Le hashtag #PigeonChiasse devint top tendance mondial en trois minutes. Momo, sentant la chaleur des spots lui peler le cuir chevelu, profita d'une transition pour s'extirper du plateau.
Il déambula dans les couloirs de la chaîne comme un sanglier égaré dans une boutique de cristal Swarovski. Il cherchait les toilettes, poursuivi par la meute des Jean-Quelque-chose. Il s’engouffra dans un temple de marbre noir où les robinets fonctionnaient à l'infrarouge.
— Momo ! On a un angle ! glapit Jean-Kévin en dérapant sur le carrelage. On va dire que les poubelles, c’est une allégorie de la dette souveraine !
Momo agita ses mains devant un lavabo qui refusait de reconnaître son existence.
— Putain, même l’eau elle veut pas de moi ici. Il faut un diplôme de l’ENA pour se laver les mains ?
— C’est un capteur, Momo, expliqua Jean-Hubert en s'approchant. Il faut que tu te soumettes au système… enfin, je veux dire, que tu places tes mains dans l’axe.
Momo se tourna vers lui, les mains encore mouillées, qu’il essuya sans vergogne sur le veston en cachemire du conseiller. Le stratège tressaillit, mais resta immobile, le regard fixe, tel un saint de vitrail recevant une insulte.
— Ton système, il est fait pour les gens qui ont des secrétaires pour gérer leurs erreurs, lança Momo. Moi, mon erreur, elle me coûte un sabot sur ma roue. Ton erreur à toi, elle coûte des vies humaines, mais toi, tu finis toujours avec un bonus.
Il regagna le plateau pour l'estocade finale. Vautour l'attendait, armé d'un dossier « sale » préparé à la hâte.
— Monsieur Momo, vous parlez de morale, mais on me rapporte que vous avez 47 amendes de stationnement impayées. Comment diriger la France quand on ne gère pas son parking ?
Momo sourit, une lueur d'ironie acide au fond des yeux.
— Tu sais pourquoi elles sont pas payées, Jean-Pierre ? Parce que les 35 balles, je les ai données à une voisine qui arrivait pas à remplir son frigo. Tes 47 amendes, tu peux les prendre, les rouler bien serré, et je te laisse deviner où tu peux te les mettre pour ton prochain examen proctologique.
Vautour resta la bouche ouverte, une statue de sel saisie par la foudre. Momo se leva.
— On va arrêter les conneries. Mon programme, c’est de faire en sorte que les gens comme Jean-Pierre ici présent aient plus peur de la fin du mois que de la fin du monde. Et maintenant, je me casse, j'ai les poubelles à descendre.
Il s'extirpa du studio, traversa Paris dans un RER B qui sentait la fin des haricots et grimpa les huit étages de sa tour. L'odeur du ragoût l'accueillit dans le T2. Sa mère était là, assise sur le canapé, une montagne de haricots verts dans une bassine sur ses genoux. Elle ne le regarda même pas entrer.
— T'es en retard, Mohamed. T'as encore dit des bêtises à la télé. Tu ressembles à un voyou avec ta peinture sur le visage.
— Maman, je suis à 25% dans les sondages.
— Tu peux même pas diriger ton aspirateur, alors le pays... Tiens, le sac est dans l'entrée. Il commence à sentir. Descends-le avant que je me fâche.
Momo attrapa le sac poubelle. Il redescendit. En bas, il trouva Jean-Hubert et sa berline de luxe garés devant les containers tagués. Le conseiller sortit, livide, brandissant son téléphone.
— Momo ! C'est la panique ! Les marchés pensent que ton histoire de poubelles est une attaque contre l'industrie pétrochimique ! CNN veut un duplex !
Momo ouvrit le container avec un grand coup de pied, un geste d'une noblesse brute, presque liturgique. Il y balança le sac. Le bruit de l'impact sourd marqua la fin d'une ère.
— Karl, Jean-Hubert, ou peu importe ton nom... Tu vois ça ? C'est pas une attaque diplomatique. C'est juste ma mère qui veut que ça sente bon dans la cuisine. Si tes marchés s'affolent pour de la litière de chat, c'est que ton monde est déjà mort.
Il se tourna vers un groupe de jeunes qui observaient la scène en fumant sur les marches.
— Alors Momo ? On est au second tour ?
— Pas encore, les gars. Pour l'instant, on est juste au huitième étage sans ascenseur. Mais gardez vos baskets propres, on va peut-être avoir besoin de courir un marathon contre des types qui croient que le prix d'un pain au chocolat est encore en francs.
Jean-Hubert nota frénétiquement sur son carnet : « Axe de campagne : le retour à la réalité domestique. Très porteur chez les seniors. »
Momo remonta chez lui. La France entière était devant son écran, le hashtag #MomoOignonChallenge commençait à saturer les serveurs, et dans un petit appartement de La Courneuve, un futur président s'asseyait devant son assiette. Une nouvelle ère venait de s'ouvrir, et elle sentait l'oignon rouge.
Le Protocole du Jogging
Le bitume du Faubourg Saint-Honoré n’avait pas l’habitude de se faire fouler par du polyester bas de gamme à quarante-cinq euros l’ensemble. D’ordinaire, ici, on est plutôt sur de la semelle en cuir de veau nourri au grain et de l’étoffe qui coûte le PIB d’un petit pays d’Afrique subsaharienne. Mais ce matin-là, le gravier de la cour d’honneur de l’Élysée produisait un son nouveau : le *scrouitch-scrouitch* rythmé d’un jogging en nylon « Bleu Électrique / Orange DDE » porté par Momo.
Momo avançait comme s’il allait chercher une baguette de tradition à 11h30 un dimanche. Derrière lui, à trois pas très exactement, marchait Vianney-Marie, un « conseiller en image » dont le nom ressemblait à une marque de biscuits bio et dont le costume cintré semblait avoir été injecté à la seringue sur son corps de lâche.
— Momo, je t’en supplie, remonte la fermeture éclair, chuchota Vianney-Marie, les pores suintant une angoisse de classe pure. On est chez le Président.
— C’est un mec qui paye pas de loyer et qui vit dans un musée, Vianney. Détends-toi. T’es tellement tendu que si je t’insère un bout de charbon dans l’oignon, tu me sors un diamant en dix secondes.
Momo se stoppa net devant deux Gardes Républicains. Les mecs étaient plus immobiles qu'un stagiaire devant une photocopieuse en panne. Il les scruta, cherchant un signe de vie sous le plumet.
— Kev, filme-moi ça ! C’est des hologrammes option « Vigipirate » ou ils respirent pour de vrai ?
Kev, le meilleur ami, surgit de l’ombre de la Peugeot 5008 de fonction. Il tenait son smartphone à bout de bras.
— Je filme ! Mais Momo, le téléphone affiche « Alerte Température » ! Il a trop chauffé quand je l'ai posé sur le grill hier soir pour capter la Wi-Fi de Mahmoud !
— 1 % de batterie et une surchauffe, c’est assez pour une révolution, Kev. Envoie le live.
Vianney-Marie manqua de s’évanouir quand Momo tapa sur l’épaule d’un garde.
— Beau chapeau, l’ami. On dirait le plumeau que ma daronne utilise pour les étagères.
Momo s’engouffra dans le vestibule. L’odeur de pollution parisienne laissa place à un parfum de cire séculaire et de pouvoir stérile. *Squeak. Squeak. Squeak.* Des conseillers, les fameux « Charos », surgirent des boiseries avec une tête de type ayant découvert un rat mort dans son latte à l’avoine.
— C’est conceptuel, murmura l’un d’eux. Une réappropriation des codes de la périphérie.
— Non, c’est juste que mon jean était au sale, corrigea Momo. Je sais que vous essayez de théoriser mon style pour vos rapports, mais la vérité c’est que je brille parce que je suis le seul ici à ne pas porter de costume de croque-mort.
On le guida vers le Salon Doré. La chaleur était étouffante.
— Ils font pousser des tomates ici ? demanda Momo en s’essuyant le front avec sa manche en plastique.
Les portes s’ouvrirent. Le Président était là. Sourire figé, main tendue.
— Monsieur Momo. Bienvenue.
— Ouais, c’est ça. Par contre, Monsieur le Chef, on va pas se mentir, y’a un souci. Le chauffage. On n’est pas dans un hammam à Marrakech. On est à Paris, l’électricité coûte un rein, et vous, vous faites tourner la chaudière comme si vous vouliez faire fondre la banquise depuis votre bureau. Regardez-moi, je suis en train de cuire. C’est du polyester, c’est inflammable ! Si je m’approche d’une bougie, je deviens une torche humaine.
Un silence de mort s'installa. Stanislas, le Charo en chef, nota sur sa tablette : « Axe : Sobriété énergétique et vécu thermique des Français ».
— C’est pour la conservation des boiseries... balbutia le Président.
— Les boiseries sont mortes depuis deux siècles ! Mais moi, j’ai les œufs au plat. Baissez-moi ça de trois crans ou j’ouvre les fenêtres et je fais un courant d’air qui va défriser votre brushing de premier de la classe.
Le Président fit un signe. Un huissier tourna une molette dissimulée.
— Voilà, dit Momo. C’est pas parce qu’on gère la France qu’on doit vivre comme des poulets rôtis. Allez, c’est quoi le projet ? Vous voulez me proposer un ministère ou c’est juste parce que vos gosses me trouvent drôle sur TikTok ?
— Je voulais comprendre votre « méthode ». Cette sincérité...
— Ma méthode ? Elle est simple. Je dis la vérité. Par exemple, votre cravate vous bloque le sang qui monte au cerveau. Et votre bureau est trop grand. On peut faire un ping-pong dessus. Pourquoi un mec tout seul a besoin de la surface d’un T3 pour écrire des mails ?
L’entretien dura vingt minutes, un malaise poli entrecoupé par les bruits de frottement du jogging de Momo sur le fauteuil Louis XV. Quand ils sortirent enfin sur le perron, une meute de journalistes attendait. Kev s’approcha, paniqué.
— Momo ! Plus de place de stockage ! Je dois supprimer des photos de mon chat pour finir le direct !
Momo regarda l’objectif :
— Les gars, je sors de là. On a parlé économie, mais surtout, j’ai fait baisser le chauffage. C’est pas l’Élysée, c’est un sauna à cent milliards. On se voit au quartier, j’ai besoin d’un vrai grec, j’ai perdu trois kilos de sueur.
Le métro 12 les accueillit avec son odeur métallique. Vianney-Marie, dont le nom évoquait des châteaux en Sologne, tentait de garder l’équilibre.
— Momo ! La cellule de crise explose ! Le Secrétaire Général a fait un malaise en voyant ton selfie avec le buste de Marianne !
— Elle faisait pâle, j'ai juste dit qu'elle manquait de vitamines.
À la station Gare du Nord, un journaliste colla un micro sous le nez de Momo.
— Est-ce vrai que vous avez demandé au Président s’il touchait les APL ?
— Je lui ai demandé s’il connaissait le prix du kilo de tomates. Il m’a regardé comme si je parlais araméen. Le mec gère un pays mais il sait pas que trois tomates et un oignon, c’est le budget de ta semaine. C'est pas un Président, c'est un algorithme dans un frigo.
L'ascenseur de l'immeuble aux 4000 était, comme d'habitude, en convalescence. Ils grimpèrent les huit étages. Vianney-Marie, en nage, s'appuya contre un tag « Liberté pour Rico ». Momo ouvrit la porte. Fatima, sa mère, sortit de la cuisine, louche à la main.
— Mohamed. Tu es en retard. Et pourquoi tu as mis ce jogging bleu ? On dirait un Schtroumpf qui a raté sa vie.
— Maman, je suis passé à la télé !
— Ton style est une insulte au bon goût. Et tes copains là, ils viennent pour les impôts ? Dis-leur de repartir.
Momo se tourna vers Vianney-Marie.
— Tu entends ça ? C’est ça, la vraie politique. La gestion des déchets et le respect du carrelage.
Kev surgit du salon :
— Momo ! On est à 25 % dans les intentions de vote ! Tu talonnes le vieux !
Vianney-Marie s'effondra sur une machine à pain envoyée par une fan.
— Vingt-cinq pour cent avec un ensemble en polyester... On piétine la démocratie, Momo.
— Mais non, on la ventile. Elle sentait la naphtaline. Là, elle sent le réel.
Le lendemain, chez Mahmoud, l’air était un alliage de graisse de mouton et de vapeurs de harissa. Vianney-Marie se tenait au milieu de la file, ses richelieus collant au sol.
— Vianney, mon fils, dit Momo. Le peuple ne veut pas de ton « ruissellement » en PowerPoint. Le peuple veut du ruissellement de sauce algérienne sur ses frites. Mahmoud ! Cent cinquante complets ! Vianney paye avec sa carte Gold.
Le terminal de paiement maculé de graisse bippa. La vidéo de Momo franchit les dix millions de vues. Mais le vrai défi approchait : le débat sur TF1 contre Agnès de Villedieu-Plon, Ministre de l’Économie et agrégée de tout ce qui s'étudie dans un bureau climatisé.
— Elle sait faire une mayonnaise, la ministre ? demanda Momo.
— Elle pense probablement que ça pousse dans des pots en porcelaine servis au Ritz, répondit Vianney.
— Parfait. Kévin, appelle Mahmoud. Il me faut deux douzaines d’œufs. Pas des trucs de batterie où les poules font des dépressions. Des œufs de poules qui ont vu du pays.
Le soir du débat, les studios de la Plaine Saint-Denis étaient en état de siège. La Twingo de Kévin arriva dans un crissement de pneus, perdant sa poignée de porte à l'arrêt. Momo sortit, éclatant sous les projecteurs.
— Monsieur Momo ! Est-ce que le jogging est la nouvelle cravate ?
— Le jogging est une liberté de mouvement. Comment tu veux diriger un pays si ton pantalon te serre les bijoux de famille dès que tu signes un décret ? Moi, je propose une France en taille XL. Élastique. Et lavable à 30 degrés.
Sur le plateau, Laurence Apathie-Chirac l'attendait. L'alligator en tailleur Chanel lança l'offensive :
— Est-ce que vous prenez la démocratie pour un terrain de foot de banlieue ?
Momo se pencha en avant :
— Laurence... ton plateau est beau. C'est propre. Mais dehors, il fait 40 degrés et les gens font la queue pour du beurre qui a doublé. Vous vivez dans un bocal. Mon programme, c’est de la thermodynamique. Je suis en jogging parce que je suis prêt à courir. Pas pour une place, mais pour rattraper le train que vous avez laissé partir sans nous.
Puis, il sortit les œufs et le saladier.
— Prends l’économie française, Laurence. D’un côté, t’as l’huile : les ultra-riches qui flottent toujours au-dessus. De l’autre, t’as l’œuf : le peuple, qu’on casse dès qu’on veut faire une omelette. Pour que ça tienne, il faut un liant. La justice sociale. Actuellement, votre mayonnaise est dégueulasse. Elle sent le rance. Moi, je vais rajouter du citron et je vais battre le tout jusqu’à ce que ça monte.
Le silence fut historique. Sur Twitter, #MayonnaiseMomo devint numéro 1 mondial. En coulisses, le cours de l'action Seb bondissait de 12 %.
En quittant le studio, un homme en gris l'intercepta :
— Le Président veut vous voir officieusement.
Momo regarda Kévin qui finissait un sandwich triangle près de la Twingo.
— Dis au chef du hammam que s'il veut me voir, c’est au snack à Saint-Ouen. Qu'il ramène ses gardes, on verra s'ils supportent la harissa. Et qu'il n'oublie pas sa monnaie.
Ils remontèrent dans la voiture. Le moteur toussa.
— Dis, Momo, demanda Kévin. Tu crois qu'on va vraiment gagner ?
Momo regarda le ciel rougeoyant sur la banlieue.
— Gagner, c’est un concept de perdant. Nous, on a déjà changé la recette. Et quand la France aura goûté à ma mayonnaise, elle pourra plus jamais retourner au ketchup industriel des autres guignols.
— T'as déjà réussi une mayonnaise, toi ? s'inquiéta Vianney-Marie.
Momo mit le contact dans un vrombissement de moteur débridé.
— Jamais, Vianney. Mais j'ai un instinct. Et en politique, l'instinct, c'est le fouet électrique. On va tout mélanger jusqu'à ce que ça brille.
La Stratégie de la Daronne
La porte du quatrième étage, au fond d'un couloir qui sentait le Javel premier prix et le rêve humide, s’ouvrit sur un choc thermique. D’un côté, deux spécimens de la DGSE, option « infiltration et déstabilisation », moulés dans des costumes gris anthracite dont le boutonnage valait le PIB d’un petit pays d’Afrique de l’Ouest. De l’autre, Zohra, soixante ans de résistance au stress et une spatule en bois brandie comme un sceptre royal.
L’agent Lemoine, le chef de meute, affichait ce sourire de commercial en assurance-vie qui vient t’annoncer que ta maison brûle mais que c’est une opportunité fiscale. Derrière lui, Girard, un gamin de vingt-cinq ans aux dents trop blanches, tenait une mallette en cuir tellement lisse qu’elle semblait n’avoir jamais touché de surface plus rugueuse que du velours de l’Élysée.
— Madame, commença Lemoine de sa voix la plus veloutée, celle qu'il réservait d'habitude pour exfiltrer des dictateurs déchus. Nous représentons les services de la coordination nationale. Nous aimerions discuter de l’avenir de votre fils, Mohamed.
Zohra les jaugea. Elle ne voyait pas des agents secrets. Elle voyait deux types qui allaient lui salir son lino. Elle sentit leur parfum : un truc stérile, chimique, qui sentait la salle d'attente de dentiste de luxe et le mépris poli.
— Mohamed ? Il est pas là. Il est en train de faire un « live » avec un sandwich grec devant le ministère de l’Économie. Apparemment, il veut vérifier si les ministres savent prononcer le mot « sauce algérienne » sans s’étouffer. Entrez. Mais enlevez vos chaussures. J’ai pas passé trois heures à frotter pour que vous me rameniez la poussière du pouvoir ici.
Lemoine, qui avait négocié avec des seigneurs de guerre au Sahel, se retrouva en chaussettes de soie italienne sur un carrelage un peu collant. Girard, lui, tentait de cacher un trou minuscule à son gros orteil gauche. Le mythe James Bond venait de prendre une droite dans les côtes.
— Installez-vous, ordonna Zohra en désignant la table de la cuisine, un monument en Formica qui avait survécu à trois décennies de repas de famille et à deux crises pétrolières.
La cuisine était un espace de cinq mètres carrés saturé par l’odeur de l’huile de friture et du cumin. Au milieu de la table, trônait un sac de jute de dix kilos. Un monstre. Une montagne de pommes de terre terreuses, couvertes de germes qui ressemblaient à des antennes de satellites russes.
— On est là pour une affaire d’État, Madame, reprit Lemoine en ouvrant sa mallette. Le phénomène de votre fils crée une instabilité systémique. Les marchés s’inquiètent.
Zohra posa deux économes sur la table. Des vieux trucs en fer blanc, rouillés aux entournures, qui semblaient dater de la Libération.
— C’est très bien votre histoire, dit-elle en jetant une pomme de terre pleine de boue sur le dossier de Girard. Mais là, j’ai un couscous pour cinquante personnes. Et avec mon arthrose, j'avance pas. Si vous voulez qu'on discute de mon fils, il va falloir m'aider. On ne parle pas de politique l’estomac vide. Épluchez.
Lemoine cligna des yeux.
— Pardon ? Madame, je suis colonel dans les renseignements.
— Et moi je suis la mère du futur Président, apparemment. Allez, hop ! On ne chipote pas sur les yeux de la patate, on creuse.
Ce fut le début d'une descente aux enfers pour l'élite de la nation. Pendant trente minutes, Lemoine tenta de maintenir une contenance chirurgicale en retirant des lamelles de peau. Il tentait de sauver les meubles. Enfin, le Formica.
— Vous comprenez, Madame... Mohamed est un vecteur de chaos. C'est du terrorisme sémantique.
Zohra découpait des oignons avec une vitesse terrifiante.
— Mon fils parle comme il respire. Si vous comprenez pas, c’est que vous avez trop de cire dans les oreilles à force d'écouter les gens vous dire « oui monsieur le ministre ». Momo est comme cette pomme de terre : il a la peau dure, il est plein de terre, mais il nourrit tout le monde. Vous, vous êtes des macarons. C’est joli, c’est cher, mais si on essaie de construire une maison avec, tout s’écroule à la première averse.
Girard, dont les mains blanches devenaient noires de terre, tenta une approche moderne.
— On veut le « packager ». Lui donner une émission. On lui donne le jouet, il nous laisse le pays. C’est du win-win.
Zohra s’arrêta net. Le silence devint pesant, seulement troublé par le ronronnement du frigo qui vibrait comme un vieux moteur de mobylette. Elle regarda Lemoine avec une douceur qui le fit frissonner.
— Vous pensez que tout a un prix parce que vous avez été vendus à la naissance avec votre diplôme. Mais Momo, c’est pas un produit. C’est une allergie. Et là, la France, elle a les yeux tout rouges et elle commence à avoir de l’asthme.
Lemoine sentit une goutte de sueur perler sur son front. La chaleur de la cuisine devenait insupportable. L'humidité saturée d'oignons lui piquait les yeux. Il regarda ses ongles impeccables bordés de noir. Son costume à trois mille euros avait une tache d'amidon.
— Nous avons des moyens de pression, murmura-t-il. Sa situation fiscale...
Zohra éclata d’un rire qui venait des tripes.
— Les impôts ? Mon fils vit dans un T2 où le chauffage marche une semaine sur deux. Son seul capital, c’est son smartphone avec l’écran pété. Vous voulez lui prendre quoi ? Ses boîtes de pizza vides ? Ses followers ? Allez-y, essayez de saisir ses followers. Ils vont vous répondre avec des montages de vous en train de danser la macarena. La peur a pris le RER B, Monsieur le Colonel. Elle est descendue ici.
Soudain, la porte s’ouvrit dans un fracas de jeunesse. Momo déboula, suivi de son « état-major », une bande en jogging dont le QI cumulé était inversement proportionnel à leur nombre de followers.
— M’man ! J’ai faim ! On a fait trois plateaux télé... Eh ! C’est quoi ces mecs ? On dirait des comptables qui ont fait une dépression nerveuse dans un magasin de meubles.
Momo s’approcha de Lemoine. Il renifla.
— Ça sent le parfum de daron de la Haute. « Terre d'Hermès », non ? T'as pas le profil d'un mec qui vérifie les détecteurs de fumée, toi. T'as plutôt le profil du mec qui appuie sur le bouton pour envoyer les drones. Tiens, t'as une tache de sauce sur ton revers. Ça fait désordre pour un gardien de l'ordre.
Le téléphone de Kev, le pote de Momo, se mit à vibrer frénétiquement.
— Momo ! Appel FaceTime ! Le nom s'affiche : « LE PRÉSIDENT ».
— Tiens, le chef de rayon veut me parler, dit Momo en slidant l'écran.
Il posa le téléphone contre une boîte de céréales entamée, calée entre deux bouteilles d'huile. Le visage du Président apparut, impeccablement éclairé. À l'écran, le contraste était violent : le velours de l'Élysée face au carrelage jauni et aux agents de la DGSI en nage. Le Président eut un moment de flottement. Ses yeux ne quittaient pas un détail sur la table de Zohra.
— Colonel Lemoine ? Que faites-vous dans cet environnement ? Et... est-ce une boîte de Vache qui rit que je vois près du chargeur de téléphone ? Elle est restée ouverte, le fromage va croûter. C'est un gâchis inacceptable.
— Monsieur le Président ! coupa Zohra en passant sa tête devant l'objectif. S'il n'y avait que le fromage qui croûtait dans ce pays ! Vos agents épluchent les patates, et je peux vous dire qu'ils n'ont aucune résilience manuelle.
Momo éclata de rire. Le nombre de spectateurs sur le live franchit le million. Au moment le plus tendu, alors que le Président s'apprêtait à lancer une tirade sur la dignité des institutions, le téléphone de Kev eut un spasme. À bout de batterie, l'appareil lança par erreur une application de "bruits de pets" avant de s'éteindre dans un sifflement électronique.
Le silence qui suivit fut plus lourd qu'un kilo de plomb. Lemoine fixa son économe. Zohra servit le thé.
— Bon, les gars, le live est mort, fit Momo. Vous pouvez partir. Mais laissez les couteaux.
Zohra tendit deux boîtes en plastique tièdes.
— C'est pour vos femmes. Dites-leur que si elles veulent la recette, elles n'ont qu'à passer. Mais qu'elles ramènent leur propre économe.
Les agents sortirent. Ils descendirent les huit étages à pied, l'ascenseur étant en panne depuis l'élection de Sarkozy. En bas, une berline noire les attendait. La vitre descendit. Solène de la Villardière, une femme dont le sourire avait la chaleur d'une mise en demeure de l'URSSAF, les observait.
— Alors ? demanda-t-elle, sa voix coupante comme un rasoir laser.
— Ils sont... inaccessibles, balbutia Lemoine en serrant son Tupperware. Ils ont une défense immunitaire à base d'amidon.
Momo, lui, descendait les poubelles. Il croisa un gamin au maillot de l'Algérie trop grand.
— Eh, Momo ! T'es vraiment chaud ? Mon daron dit que tu vas finir par manger des petits fours avec eux.
Momo jeta le sac d'épluchures dans la benne.
— Dis à ton daron que les petits fours, ça cale pas l'estomac. Et qu'on a encore tout un champ à éplucher.
Le gamin le regarda, puis ajusta son maillot.
— Ok. Mais sinon, tu peux me prêter ta daronne ? J'ai mon prof d'histoire qui me met la pression, je pense qu'elle peut le briser en deux minutes avec son regard.
Momo sourit, seul au pied de sa tour. La révolution ne serait pas télévisée. Elle serait cuisinée à feu doux, sans manucure, et avec un sérieux penchant pour le ridicule.
Le Manifeste du Ticket de Caisse
L’air dans le T2 de Momo était si épais qu’on aurait pu le découper à la spatule à kebab. C’était un mélange toxique de friture rance provenant du snack « Le Rythme du Gras » et d’un parfum de niche à sept cents balles porté par les trois silhouettes en costume bleu marine qui faisaient du surplace sur le lino gondolé. Momo, affalé sur son canapé en similicuir — celui qui produisait un bruit de pet mouillé à chaque mouvement — fixait le plafond où une tache d’humidité dessinait avec une précision troublante le profil de Jean-Pierre Pernaut.
— Momo, mon ami, ma pépite, mon futur Grand Timonier du 93, soupira Béranger-Vauquelin de la Motte-Picquet, dit « Berlingot ». On a besoin de la substantifique moelle de ta pensée. Les marchés attendent. On a promis une rupture paradigmatique.
Momo tourna lentement la tête. Ses yeux étaient injectés de sang, non pas par fureur révolutionnaire, mais parce qu’il venait de passer la nuit sur le téléphone fissuré de Kader à tenter de débloquer un niveau de Candy Crush.
— La quoi ? demanda Momo d’une voix de pot d’échappement troué.
— Ton programme ! s’impatienta Gonzague, dont le nœud de cravate était si serré qu’il avait le teint d’une aubergine bio. On doit envoyer le PDF à l’AFP avant vingt heures.
— J’ai pas de PDF, moi, marmonna Momo en se grattant le ventre à travers son maillot de l'Algérie de 1998. J’ai juste le ticket du Franprix.
Un silence de cathédrale s’installa, troublé seulement par le bip-bip désespéré du smartphone de Kader affichant 1% de batterie. Kader, assis au milieu d'une montagne de cartons Amazon, extirpa de son jogging un morceau de papier thermique recroquevillé, orné d'une tache de sauce samouraï ayant développé son propre écosystème. Berlingot s’en empara avec la délicatesse d’un démineur. Les trois conseillers se serrèrent, leurs montures en écailles de tortue s’entrechoquant dans un cliquetis de panique intellectuelle.
— « Un kilo de tomates grappes », lut Berlingot. « Oasis Tropical 2L »… « PQ triple épaisseur »… Et là, écrit en travers : « ARRÊTER DE NOUS PRENDRE POUR DES TRUFFES ».
Gonzague releva la tête, illuminé.
— C’est du génie. L’Oasis Tropical… c’est le multiculturalisme rafraîchissant dans une France qui a soif ! Le format deux litres, c’est la générosité de l’État-Providence sans le sucre ajouté de la bureaucratie.
— Et les tomates grappes ? intervint le stagiaire de l’ENA, un grand sec nommé Hippolyte qui n’avait pas encore ouvert la bouche. D’après l’indice des prix à la consommation de 2022, la structure granulaire de la grappe est corrélée au PIB… C’est une critique acerbe de l’individualisme néolibéral. Momo veut que nous restions attachés à la tige commune.
Momo regarda Kader.
— Ils ont pris quoi comme drogue ?
— Je sais pas, mais c’est de la pure, répondit Kader. Ils l’ont coupée à l’ENA, c’est sûr.
— Et le papier toilette triple épaisseur ? s’extasia Berlingot, en pleine transe. C’est le filet de sécurité ! Le confort de base du citoyen ! C’est ton slogan, Momo : « La fin du papier de verre libéral ! »
— Non, fit Momo, qui venait de trouver une chips perdue entre deux coussins. C’est juste que quand tu te mouches avec le premier prix, t’as l’impression de te poncer les narines au papier de verre de 80. À quatre euros le paquet, j’estime que mon nez a droit à une transition écologique douce.
Soudain, la porte d’entrée blindée s’ouvrit avec la violence d’une perquisition. La daronne de Momo entra, un sac de courses dans chaque main.
— Momo ! J’ai dit de descendre les poubelles ! Ça pue ici, on dirait qu’un rat est mort dans le micro-ondes. Et c’est qui ces pingouins en bleu ?
— Madame, nous analysons le manifeste de votre fils, déclara Berlingot avec une déférence ridicule. C’est du Pierre Bourdieu qui aurait mangé un grec-frites.
— Pierre qui ? Écoute-moi bien, mon petit chat : si tu veux parler du peuple, commence par acheter du vrai pain, pas cette baguette en plastique. Allez, circulez, je dois passer l’aspirateur.
Les conseillers se replièrent vers la cuisine. Berlingot fixa soudain le bas du ticket, là où une mention gribouillée au stylo bille semblait briller d'un éclat sacré.
— « N’oublie pas le Harissa ».
Le stagiaire de l’ENA ajusta ses lunettes.
— Le piment de la révolte ? Le refus de la tiédeur diplomatique ?
— Mieux que ça ! rugit Berlingot. C’est le Grand Réveil du Sud ! Momo refuse une France fade. Il veut une France qui pique et qui purifie par le feu des épices !
Momo soupira, sa voix restant laconique malgré l’agitation :
— Les gars, c’est juste que sans Harissa, la vie a le goût de l’eau du robinet. Cherchez pas plus loin.
Ils descendirent l’escalier en procession, escortés par l’odeur de friture. Sur le parking, entre une Clio désossée et un chariot abandonné, Momo balança son sac-poubelle dans la benne avec un « floc » définitif.
— Voilà le programme ! cria-t-il à un gamin qui passait en roue arrière. On va tout nettoyer, et on va commencer par ce qui pue le plus !
Les Charos notaient frénétiquement : « Relation directe avec la jeunesse : le micro-crédit de proximité comme levier de croissance ». La porte du 4B s’ouvrit brusquement. Un voisin en slip Kangourou apparut sur le palier, clignant des yeux sous la lumière crue de l'ampoule que Momo venait de changer.
— T’as fait quoi de la monnaie, Momo ? râla le vieil homme.
— Je l’ai donnée à Bakary pour la patrie, Monsieur Lopez.
— Espèce de socialiste, va !
Alors que le voisin claquait sa porte, Berlingot nota fiévreusement sur son carnet : « Le slip Kangourou : Le retour à la poche originelle. L’Australie comme horizon diplomatique. C’est... c’est disruptif. » Momo regarda son ticket de caisse froissé. La guerre du réel venait de franchir une nouvelle étape, et elle avait définitivement l'odeur de la sauce samouraï.
Chaos à 2% de Batterie
Le voyant rouge du smartphone de Kader clignotait avec la régularité d’un électrocardiogramme en fin de course. Un battement agonisant. 2 %. Dans le salon du T2, l’air était si épais qu’on aurait pu le découper à la spatule à kebab. Ça sentait la sueur de stress, la pizza « quatre fromages » dont l’huile se figeait en plaques tectoniques, et ce parfum de luxe, l’« Eau de Davos », que dégageait Sylvain, le Techno en chef envoyé par l’Élysée pour tenter de dompter la bête.
— Kader, dis-moi que tu rigoles, lâcha Momo, affalé dans son canapé en similicuir qui rendait un bruit de succion à chaque fois qu’il bougeait une fesse. Dis-moi que le cordon est pas resté dans le Uber.
Kader, à genoux sur le lino jauni, fouillait frénétiquement sous le buffet bancal, dégageant des moutons de poussière de la taille de petits poneys.
— Momo, c’est le Big Bang à l’envers. J’ai tout fouillé. Même dans la litière du chat. On a 11 millions de personnes qui attendent le live, et nous, on crève sur l’autel de l’obsolescence programmée.
Sylvain, le Costard de service, lissa sa veste avec une élégance de héron déplumé.
— Messieurs, restons sur une approche holistique. Techniquement, cette rupture de flux peut être transformée en « silence tactique ». C’est très disruptif.
Momo tourna la tête, l'œil vitreux.
— Sylvain, ta gueule. Si ce téléphone s’éteint, je peux plus dire aux gens que t'es une truffe. C’est une perte sèche pour la démocratie.
Ils finirent par s'extraire de l'appartement pour rejoindre le convoi officiel direction l’Élysée, là où le "Face-à-Face" historique devait avoir lieu. Dans la berline, le silence n'était rompu que par les bips d’agonie du téléphone. Kader, en plein malaise, fixait l'écran comme s'il portait le Saint-Sacrement. Arrivés dans le Salon Doré, le décalage était total : d'un côté, les Vases de Sèvres et les dorures ; de l'autre, Momo, en jogging, et son smartphone fissuré.
Le Président entra, impeccable, ce sourire de marbre poli à 40 000 euros la facette.
— Momo, commença le Chef de l'État, j’ai cru comprendre que vous nous compariez à des colocataires indélicats ?
— Salut, Monsieur le Président, répondit Momo en calant son appareil contre un buste de Marianne. Juste une précision : dans ma coloc, celui qui ne vide pas les poubelles finit par dormir sur le palier. On commence par quoi ? L’inflation ou le fait que vos ministres ont des têtes de Playmobils fondus au micro-ondes ?
Kader, lui, était à quatre pattes derrière un guéridon Louis XV, cherchant désespérément une prise. Il tentait de brancher son chargeur sur une applique murale du XVIIIème siècle, manquant de faire sauter les plombs de tout le palais dans un crépitement d'étincelles aristocratiques.
— Attention au mobilier, Kader ! s'étouffa Benoît-Cyril, le spin-doctor en plein burn-out. C’est un don de la couronne de Suède !
— Je m'en bats les steaks de la Suède, Cyril ! hurla Kader. Le live tombe !
Le Président, imperturbable, tenta de reprendre la main par la sémantique.
— Nous sommes dans une phase de transition paradigmatique où l'horizontalité radicale...
— Stop, coupa Momo. « Paradigmatique » ? C’est une marque de yaourt ? Votre discours est aussi sombre que l'intérieur d'un four à pizza éteint. Parlez-moi comme si j'étais votre cousin qui vient de rater son permis.
Le smartphone émit un bruit de harpe triste. 1 %. La luminosité tomba d’un cran. Les 11 millions de viewers virent le visage de Momo s'assombrir physiquement.
— 1 % ! s'égosilla Kader. Momo, dis un truc historique avant le blackout !
Momo fixa la caméra frontale.
— Bon, la France, on arrive au bout du jus. C’est comme pour le pays. On a trop scrollé sur les promesses, et là, ça va s'éteindre. Monsieur le Président, je vous laisse le mot de la fin, mais faites court. Parce qu'à 0 %, y’a plus de storytelling qui tienne. Y’a juste le noir.
Le Président s'avança, ajustant sa cravate pour l'histoire.
— Françaises, Français, ce téléphone qui meurt est le symbole d'une nation qui doit se recharger. Nous allons lancer un grand plan de...
*BIP.*
L'écran devint noir. Le direct fut coupé net, laissant 11 millions de personnes face à leur propre reflet. Le silence qui suivit fut abyssal. Le Président resta la bouche entrouverte, sa phrase suspendue dans le vide comme un vieux chewing-gum sous une table de classe.
— Voilà, dit Momo en se levant. C’est ça la réalité. Quand y’a plus de jus, y’a plus de discours. On est dans la même pièce, mais sans ce petit bout de plastique, j’ai l’impression que vous n’existez plus vraiment.
Il se dirigea vers la sortie, Kader sur les talons, ce dernier frottant frénétiquement le téléphone contre son pull pour créer de l'électricité statique. Traversant la cour d'honneur, Momo sentit une gêne dans sa poche de jogging. Une forme dure qui lui rentrait dans la cuisse à chaque pas.
— J'ai faim, Kader. On va se chercher un grec.
Il plongea la main dans sa poche pour vérifier s'il lui restait de la monnaie. Ses doigts rencontrèrent une pièce de deux euros, un vieux ticket de métro, et soudain, un serpent de plastique souple. Il le sortit d'un coup sec, en même temps que la pièce.
Le câble USB-C tomba sur le gravier de l'Élysée, narguant les Gardes Républicains.
Kader s'arrêta net. Il regarda le câble, puis Momo, puis le palais derrière eux.
— Tu l'avais dans ta poche ? Pendant tout le live ? Pendant que je rampais sous des meubles qui coûtent le prix d'un hôpital ?
Momo ramassa le cordon, le contempla une seconde avec une moue pensive, puis le remit dans sa poche.
— Ouais. Je l'avais.
— Momo... T'es vraiment une truffe.
— Je sais, Kader. Je sais. Mais c'est ça qui est beau. Si j'avais été organisé, on serait déjà ministres. Et franchement, vu la gueule de leurs prises de courant, je préfère rester au chômage.
Ils franchirent la grande porte en éclatant de rire, tandis qu'à l'étage, derrière les rideaux de soie, les Technos s'agitaient déjà pour rédiger un communiqué expliquant que le noir total était en fait une nouvelle forme de transparence. La France, elle, attendait la suite, l'estomac dans les talons mais l'espoir en haute définition.
L'Attentat au Parfum
Le Palais Brongniart, ce soir-là, ne sentait pas la finance. Il sentait l’argent propre, celui qui a été lavé à l’eau de rose et séché au séchoir de la diplomatie. Une odeur de lys fraîchement décapités, de moquette traitée à l’ozone et de sueur de luxe — celle qui ne pue pas, mais qui coûte trois mois de SMIC le millilitre.
Momo était coincé dans un smoking qui lui faisait l’effet d’une camisole de force en satin. Stan, son « conseiller spécial » — terme poli pour désigner un baby-sitter en costume cintré — venait de passer vingt minutes à essayer de lui expliquer la différence entre un « gala de charité » et une « soirée entre potes ».
— Momo, je t’en supplie, regarde-moi, chuchotait Stan, ses yeux injectés de sang trahissant une consommation excessive de caféine et d’anxiolytiques. C’est la Fondation « Avenir Radieux ». Il n’y a que des donateurs à six chiffres ici. Ne parle pas de la réforme des retraites. Ne parle pas du prix du grec. Et par pitié, arrête de demander où est le buffet des « vrais trucs à manger ». Les amuse-bouches à la mousse de truffe *sont* le repas.
Momo tira sur son col, manquant de s’étrangler avec son nœud papillon qui penchait dangereusement à gauche, comme sa courbe de popularité chez les seniors.
— Stan, ton truc là, ça s’appelle des « amuse-bouches » parce que ça amuse personne, sauf les dentistes qui vont me facturer le détartrage de cette herbe qu’ils ont foutue sur le toast. C’est quoi ce délire ? On dirait que j’ai brouté un terrain de foot. Et puis, ça sent quoi ici ? On dirait une morgue qui a gagné au Loto.
À côté de lui, Kévin, le meilleur ami et community manager de l’ombre, filmait la scène avec un iPhone dont l’écran ressemblait à une toile d’araignée après une attaque de batte de baseball.
— On est en live, Momo ! 400 000 personnes. Les gens disent que t’as l’air d’un pingouin qui va annoncer la fin du monde.
C’est là qu’elle apparut.
Tiffany-Rose. Trois millions d’abonnés, une lèvre supérieure si gonflée qu’on aurait dit qu’elle essayait de s’échapper de son visage pour demander l’asile politique, et une capacité à transformer n’importe quel drame humain en un placement de produit pour du thé détox. Elle flottait vers Momo, suivie par un caméraman qui portait un stabilisateur d’une valeur équivalente à un T3 à Bobigny.
— Momo ! #NoFilter ! Fais-moi une tête de « je sauve la France mais j’ai oublié mes clés ». Ma commu est en PLS ! C’est tellement *iconic* de te voir ici. On fait un petit POV pour mes amours ?
Stan s’illumina. C’était ça, la stratégie. Le « soft power ». Toucher les jeunes qui ne votent pas mais qui achètent des gloss à 40 balles. Il fit un signe de tête frénétique à Momo : « Sois sympa. Sois lisse. »
Tiffany-Rose brandit un flacon de cristal taillé comme un diamant de rappeur.
— On est en exclusivité mondiale ! cria-t-elle à son téléphone. Je suis avec Momo, et on va tester ensemble « Éther Royal », le nouveau parfum de chez *Luxe & Néant*. C’est une fragrance disruptive, inspirée par la verticalité urbaine. Momo, dis-nous, qu’est-ce que ça t’évoque ?
Elle pressa le vaporisateur. Un nuage de particules fines s’abattit sur Momo. Le silence se fit. Stan retint son souffle, priant pour une phrase toute faite sur « l’odeur de la France qui gagne ».
Momo ferma les yeux. Son nez se plissa. Ses narines frémirent. Puis, ses yeux s’ouvrirent, injectés de la sincérité brutale qui faisait trembler les états-majors.
— Franchement ? Ça sent le regret d’un stagiaire qui a renversé du Febreze sur un cadavre à la Gare du Nord. Tu sais, le truc bleu qu’ils aspergent à 4h du matin pour essayer de cacher l’odeur de la misère et du sandwich triangle périmé ? C’est exactement ça. C’est agressif, ça pique les yeux, et t’as l’impression que si tu restes trop longtemps dans la pièce, tu vas attraper une infection urinaire juste par les narines.
Le smartphone de Kévin faillit tomber. Dans le live, les commentaires défilaient à une vitesse supraluminique. Le visage de l’influenceuse se décomposa. Ses facettes dentaires semblèrent soudain trop grandes pour sa bouche.
— Mais… enfin, Momo… c’est de l’ambre gris et du bois de oud sauvage…
— Cueilli à la main par qui ? coupa Momo. Par des mecs en costume qui n’ont jamais vu une forêt ailleurs que sur un fond d’écran ? Ton parfum, Tiffany, c’est l’arnaque en bouteille. C’est l’odeur de quelqu’un qui veut faire croire qu’il est propre alors qu’il ne s’est pas douché depuis la chute du mur de Berlin.
L’influenceuse coupa son live d’un geste sec. Elle jeta un regard noir à Momo, un regard qui aurait pu vitrifier l’intégralité de la banlieue parisienne. Elle s’éloigna en bousculant Clémence de la Roche-Pichon, conseillère spéciale en « Perception de la Réalité », qui s’approchait avec un sourire carnassier.
— Monsieur Momo ! Votre sortie était… disruptive. On adore. Ça casse les codes. Précisément ce que les Français attendent. Une parole brute. Nous réfléchissons à un « Grenelle de l’Odorat » dont vous seriez le garant.
Momo la dévisagea, alors qu’un serveur lui tendait une verrine contenant une bille gélatineuse.
— Madame, votre cuisine, c’est le seul endroit où on ne joue pas au Monopoly avec des pâtes de fruits. C’est quoi votre plan, là ? Me transformer en mascotte pour les gens qui ne savent pas choisir leur déo ? Et c’est quoi cette bille ?
Il l’avala. Son visage se figea.
— Ça a le goût d’un rappel d’impôts qu’on aurait fait infuser dans de l’eau de rinçage. J’ai la dalle, et votre nourriture de laboratoire commence à me chauffer.
Il tourna le dos à la conseillère et se dirigea vers le fond de la salle, là où les serveurs entraient et sortaient par une porte dérobée. Il se faufila derrière un rideau de velours rouge avec Kévin. L’ambiance changea instantanément. On passa du stérile au volcanique. L’odeur de la sueur, du métal chaud et du beurre brûlé remplaça les effluves de parfum de gare.
Un chef, toque de trente centimètres, se pointa devant eux.
— Vous faites quoi ici ?
Momo ne se démonta pas.
— Chef, écoutez-moi. Dehors, ils sont en train de mourir de faim avec vos perles de citron. Donnez-moi quelque chose de consistant, et je vous fais une pub sur les réseaux qui va faire tripler votre cote au Michelin. Votre cuisine, c’est le seul truc réel ici.
Le chef l’observa et esquissa un sourire.
— C’est le protocole, petit. Moins ils mangent, plus ils se sentent importants. Si je leur sers une entrecôte-frites, ils vont se souvenir qu’ils sont humains et ils vont arrêter de se prendre pour des dieux. On maintient l’élite en état d’hypoglycémie pour qu’ils restent malléables.
— C’est profond, Chef. Mais là, c’est moi qui suis malléable. Je pourrais vendre ma mère pour une tranche de saucisson.
Le chef fouilla sous un plan de travail et en sortit un saucisson entier, un truc artisanal de la Lozère, interdit au public. Momo s’empara de l’objet sacré comme s’il s’agissait du Graal.
Momo et Kévin ressortirent de la cuisine, le saucisson caché sous la veste de costume à deux mille balles. Ils retrouvèrent Stan qui était en train de se faire expliquer par un banquier d’affaires pourquoi la pauvreté était « un levier de croissance ».
— Stan, on décroche, chuchota Momo. J’ai le matos.
— Quel matos ? On a une interview avec BFM dans cinq minutes sur les marches !
— Mon analyse, elle est là, répondit Momo en entrouvrant sa veste pour révéler le saucisson. On va se poser sur les marches, et on va montrer à la France entière ce que c’est qu’un vrai repas. Kévin, prépare le live. Titre : « Saucisson vs Système : Le Match Retour ».
Ils sortirent sur le perron du Palais Brongniart. Momo s’assit sur les marches en pierre froide, déboutonna sa veste et sortit le saucisson devant une armée de caméras 4K.
— Écoutez les gars. On nous parle de luxe, de prestige. Mais le vrai rayonnement, il est là. Ça, ça ment pas. Ça sent pas le désodorisant pour gares. Ça sent le terroir, ça sent le vrai.
Il sortit un opinel et commença à couper des tranches épaisses qu'il distribuait aux journalistes médusés. En direct sur toutes les chaînes d’info, on voyait le candidat caracolant dans les sondages transformer le temple de la finance en buvette de village.
Le téléphone de Stan explosa de notifications. L’action du groupe *Luxe & Néant* sombrait dans les abysses. Stan, livide, sentit son cerveau débrancher. Il était en train de mâcher sa propre cravate, les yeux fixés sur un point invisible dans le futur où il était redevenu bibliothécaire dans la Creuse, loin des effluves de parfum et des crises porcines.
Momo mâcha une tranche avec un plaisir non dissumulé.
— Tu vois Stan ? C’est ça que vous ne comprenez pas dans vos bureaux. Le peuple s'en fout du parfum. Il ne veut pas qu'on lui serve de la mousse quand il a faim. La politique, c’est comme la charcuterie : si il y a trop de gras, ça écoeure, mais si il n'y a pas de viande, c’est juste de la pub.
Kévin hurla :
— Momo ! On a fait planter les serveurs d’Instagram !
Momo se leva, les mains un peu grasses, et regarda la foule.
— Et n'oubliez pas ! Si ça sent le sapin, c'est que vous êtes déjà morts. Si ça sent le cochon, c'est que il y a encore de l'espoir !
Il descendit les marches, laissant les puissants à leur vide existentiel. Le chapitre 8 se refermait sur une note de gras et de panique institutionnelle. La France était en surchauffe, et Momo venait de jeter un morceau de couenne sur le feu. L'allergie au BS n'avait jamais été aussi contagieuse.
Le Grand Débat du Bitume
Le goudron du parking de l’Intermarché de la Courneuve dégageait une chaleur de fin du monde, ce genre de température où même les mouches abandonnent l’idée de se poser sur les restes de frites froides. On était là, au milieu des caddies retournés et des flaques d’huile de moteur arc-en-ciel, pour ce que les chaînes d’info en continu appelaient « Le Grand Débat du Réel ».
Momo était arrivé par le bus 153, fendant une foule de curieux et de journalistes, son sac plastique à la main comme s’il portait les codes nucléaires. Il s’assit sur une chaise de jardin en plastique vert — le modèle qui menace de se fendre dès que tu respires un peu trop fort — en face du Ministre de l’Intérieur, Jean-Sylvain de la Marnière. Le Ministre semblait avoir été téléporté d’une autre dimension. Son costume en fil-à-fil gris perle luisait sous les projecteurs, dénotant violemment avec les murs tagués du T2 en arrière-plan. Jean-Sylvain transpirait une sueur de luxe, incolore et inodore, tandis que Momo, en bas de jogging et claquettes-chaussettes, arborait une tache de sauce samouraï sur son t-shirt comme une décoration militaire.
Derrière le Ministre, les moustiques de l’Élysée s’agitaient. Ils étaient quatre, les oreilles greffées à des oreillettes invisibles, le regard fuyant comme s'ils cherchaient une issue de secours dans un labyrinthe de béton. Il y avait Loïc, le « Spin Doctor », qui tapotait nerveusement sur son smartphone à trois optiques qui coûtait le prix d’un scooter, et Bérénice, la conseillère en « Com’ de Crise », qui essayait de convaincre un gamin de dix ans d'arrêter de faire des doigts d'honneur derrière le crâne du Ministre.
— Monsieur le Ministre, commença le modérateur, un journaliste qui semblait craindre pour l'intégrité de ses chaussures de marque, Momo vous a interpellé sur la « France des marges ». Momo, vous avez la parole.
Momo soupira. Un bruit de vieux moteur diesel qui refuse de démarrer.
— Écoute, Jean-Mi...
— Jean-Sylvain, rectifia le Ministre avec un sourire crispé, celui qu'on réserve aux électeurs qui sentent un peu trop l'oignon.
— C’est pareil. T’as le nom d’un château dans la Loire, frère. Écoute, ton programme, c’est comme les pubs YouTube que tu peux pas passer : c’est long, ça sert à rien, et ça donne juste envie de jeter l’écran par la fenêtre. Tu nous parles de « réarmement démographique » et de « synergie territoriale ». Tu parles à qui, là ? Y’a personne ici qui parle le dictionnaire de 1920.
Les apôtres du PowerPoint se rapprochèrent, formant un bouclier de laine et de soie. Loïc murmura à l’oreille du Ministre :
— « Répondez sur le prisme de l’horizontalité, Monsieur le Ministre. Dites-lui que vous comprenez sa sémantique disruptive. »
Jean-Sylvain se racla la gorge, ajusta sa cravate à quatre-cents balles et prit sa voix de velours.
— Cher Momo, je comprends votre... spontanéité. C’est rafraîchissant. Mais la politique, c’est la gestion de la complexité. Ce que vous appelez du « BS », c’est en réalité la grammaire de la République. Nous devons co-construire un narratif inclusif pour les quartiers prioritaires...
— Co-construire ? coupa Momo en s’enfonçant dans sa chaise qui poussa un cri d’agonie. Tu parles comme une notice IKEA, mais avec les pièces manquantes. Regarde autour de toi, Jean-Mi. On est sur un parking. Tu sais ce que c’est, ça ?
Momo sortit de sa poche un petit rectangle de carton jauni, un peu froissé. Il le tendit vers le Ministre comme s’il s’agissait d’une preuve ADN compromettante.
— C’est quoi, ça ? demanda Momo.
Le Ministre plissa les yeux. Les clones de chez Zara se figèrent.
— C’est... une carte de visite ? hasarda Jean-Sylvain.
— Une carte de visite... répéta Momo, atterré. Kev, t’as entendu ? Il croit que c’est une carte de visite.
Le live Instagram, tenu par Kev à bout de bras, explosa.
— C’est un ticket de métro, Jean-Mi. Le truc que les gens utilisent pour aller bosser pendant que tu te fais balader dans une berline avec les vitres teintées et la clim à 18 degrés. Allez, question pour un champion : ça coûte combien ?
Le silence qui suivit fut plus lourd qu’un sac de ciment. On aurait pu entendre une puce péter à trois kilomètres. Le Ministre regarda le ticket. Il regarda ses conseillers. Loïc, en panique totale, essaya de lui mimer le prix avec les doigts, mais il ressemblait juste à un type qui fait un AVC en essayant de commander deux bières.
— Je dirais... commença Jean-Sylvain, la lèvre supérieure tremblante, environ... quatre euros soixante-cinq ?
Un cri collectif monta du parking. Un mélange de rire gras et de désespoir pur.
— Quatre balles soixante ? s’étouffa Momo. Mais tu vis dans quel futur ? À ce prix-là, le métro il doit t’emmener direct sur Mars ! C’est deux euros quinze ! Et encore, c’est déjà trop cher pour l’odeur qu’il y a dans la ligne 13 ! Tu veux gérer la France alors que tu sais même pas comment on valide un pass Navigo ? T’es déconnecté. T’es comme une appli qui bugge mais qui refuse de faire la mise à jour.
À ce moment-là, le téléphone de Momo vibra. Il le sortit.
— C’est ma mère. Elle dit : « Momo, arrête de t’énerver sur le monsieur à la télé qui ressemble à un présentateur de météo triste et n’oublie pas de remonter du pain et de la menthe ». Tu vois, Jean-Mi ? Ça, c’est la réalité. La menthe. Pas ton Conseil de Sécurité de l’ONU.
Le Ministre resta bouche bée. T’as perdu par KO technique, Jean-Sylvain. Retourne dans ton ministère, prends un bain de sels, et demain, essaie d’acheter un ticket. Mais attention, ça se mange pas, hein. C’est juste pour passer les portiques.
Le Ministre quitta le parking sous les huées, protégé par ses Charos qui utilisaient leurs tablettes numériques comme des boucliers anti-émeute. Momo, lui, s'éloigna vers la boulangerie, son pas lourd résonnant sur le bitume craquelé, suivi par une armée d'enfants qui scandaient son nom.
Momo entama l'ascension de la tour 4 comme on gravit l’Everest, l’ascenseur étant en grève préventive depuis l'ère industrielle. Arrivé au neuvième, il poussa la porte de son T2. L’endroit ressemblait à un entrepôt pour une secte dédiée au culte de la malbouffe. Des cartons de cadeaux de fans s’empilaient jusqu’au plafond : des mugs avec sa tête, des T-shirts en polyester qui filent l'eczéma, et même une statue en chocolat à son effigie qui commençait doucement à blanchir.
Au milieu de ce chaos, Kader était vautré sur le canapé en similicuir qui produisait un bruit de pet à chaque fois qu’on respirait.
— Momo ! T’es une légende ! Le clip du ticket ? 12 millions de vues. On dépasse le dernier leak de PNL. Par contre, branche ton chargeur, j’ai 2% de batterie et le téléphone est plus brûlant qu’une friteuse.
Soudain, la porte d’entrée grinça violemment pour laisser passer un essaim de costumes sombres. Les Charos avaient retrouvé sa trace. À leur tête, Loïc portait une écharpe en cachemire malgré la canicule. Il entra en évitant soigneusement une boîte de pizza qui semblait avoir développé son propre écosystème.
— Maurice ! s'écria Loïc. Quelle verticalité ! On a fait un focus group en urgence. On pivote ! On va dire que ta démarche s’inscrit dans une volonté de réenchanter la proximité citoyenne.
— Déjà, appelle-moi encore une fois Maurice et je te fais pivoter les vertèbres, Loïc. Et ton « réenchantement », c’est de la pisse de chat dans un flacon de Chanel. Ça pue pareil, c'est juste plus cher.
Soudain, une voix de stentor retentit depuis la cuisine.
— MOMO ! C’EST QUOI TOUT CE BORDEL DANS L’ENTRÉE ?
La mère de Momo apparut, fixant Loïc comme s’il était un cafard particulièrement bien habillé.
— C’est qui ce petit monsieur qui ressemble à un présentateur de météo triste ? demanda-t-elle. Il vend des aspirateurs ? Dis-lui qu’on n’a pas de moquette.
— Madame, votre fils est peut-être le prochain Président ! s'exclama Loïc.
— Président de mes deux, oui, répliqua la Daronne. Il sait pas faire cuire un œuf sans appeler les pompiers. Momo, la menthe. Maintenant. Sinon je te déshérite de ma collection de couscoussiers.
Elle s’engouffra dans la cuisine en bousculant Loïc. Momo se leva, trop grand pour ce salon encombré, trop grand pour ces costumes cintrés qui pensaient pouvoir le mettre en boîte.
— Écoute-moi bien, Loïc. Ma mère, tu l’approches pas avec tes hashtags. Tu la laisses tranquille avec sa menthe. Barre-toi avec ta clique. Vous sentez trop le propre, ça me file la migraine.
Les Charos s’éclipsèrent dans l'escalier, tandis que Kader hurlait :
— ZÉRO POURCENT ! LE TÉLÉPHONE EST MORT ! ON EST COUPÉS DU MONDE !
— Parfait, dit Momo. On va aller chercher cette menthe. Et on va prendre le bus. Sans ticket, Kader. Si le Ministre sait pas le prix, c’est que c’est gratuit pour tout le monde, non ? C’est ça, la jurisprudence Momo.
Ils descendirent, et en bas, une berline noire aux vitres opaques les attendait. Une femme d’une élégance glaciale en descendit : Catherine de Saint-Aignan, directrice de cabinet de l’Élysée.
— Monsieur Momo ? Le Président souhaite vous voir. Ce soir.
Momo croqua dans une biscotte récupérée dans son sac.
— Dites au Président que je viendrai quand j’aurai fini mes corvées. Et que si c’est pour me proposer un poste de Ministre des Sports, il peut garder son temps. Je ne suis pas un trophée de chasse.
— On vous attend en bas, conclut-elle en tournant les talons.
Momo regarda les tours des 4000 s'éloigner alors qu'il montait dans la voiture. La France retenait son souffle, et pour la première fois de l'histoire, un ticket de métro était devenu le sésame pour entrer au Palais. La politique venait de se prendre un mur de plein fouet, et ce mur avait l'odeur de la menthe fraîche et de la sauce samouraï.
Le Cheval de Troie Digital
L’appartement du T2 aux « 4000 » ressemblait ce matin-là à un champ de bataille après une razzia de livreurs Deliveroo. L’air était saturé d’une fragrance complexe : un mélange de pizza « Quatre Fromages » de la veille, de tabac froid et de l’odeur chimique de la laque bon marché que sa mère vaporisait dans le couloir. Momo, affalé sur son canapé en similicuir dont les craquelures dessinaient une carte plus précise du monde que n’importe quel GPS de ministre, fixait son smartphone. L’écran, fêlé en forme de toile d’araignée dépressive, pulsait d’une lueur bleutée.
Pendant ce temps, dans un bureau climatisé du VIIIe arrondissement, Jean-Hubert — un homme dont le costume était si cintré qu’il l’empêchait probablement de digérer du quinoa — ajustait ses lunettes en écaille.
— C’est injecté, murmura-t-il. Le patch « Grand Siècle » est opérationnel. On va enfin lui fermer sa gueule, tout en lui ouvrant les portes du Collège de France.
À l'autre bout du réseau, Momo se contenta de se gratter le ventre, là où l’élastique de son jogging commençait à rendre l’âme. Le Ministre de l’Action Territoriale — un homme dont le visage évoquait une endive trop cuite — venait de déclarer sur BFMTV que « le sentiment d'insécurité était une construction narrative ».
— Construction narrative ? grogna Momo. Je vais lui construire sa gueule, moi.
Ses doigts volèrent sur le clavier. Il tapa : « Wesh l'endive en costard, redescends de ton perchoir avant que je vienne t'éplucher comme une patate, sale tringle à rideau. Ton haleine elle a le goût du mépris, on va te débrancher ta clim tu vas voir si c'est narratif. »
Il appuya sur « Publier ». Une petite icône en forme de plume d’oie s’agita une micro-seconde. Le texte disparut, remplacé par un pavé de texte solennel :
« Ô, vous qui vous drapez naguère dans l’apparat de la fonction pour mieux ignorer le râle des pavés ! Votre verbe est une ombre portée sur la misère des humbles. Ne craignez-vous point l’heure où la lumière du peuple, telle une aube vengeresse, viendra dissiper les brumes de votre superbe ? Ainsi fisse-je mon serment : l’esthétique est le luxe du repu ; le pain est le cri de l’affamé. »
Momo resta pétrifié.
— C’est quoi ce délire ? Kader ! KADER !
Kader déboula de la cuisine, un bol de céréales à la main.
— Quoi ? Y’a les flics ?
— Non, mon tel est possédé. Regarde.
Kader lut à voix haute :
— « Ô vous qui vous drapez... » C'est quoi ça, Momo ? Tu veux nous faire une pièce en slip au festival d'Avignon ?
— J'ai écrit qu'il puait de la gueule ! J'ai pas écrit cette poésie de victime !
Kader examina l'appareil.
— C’est un filtre à « beaufs », frérot. Un algorithme de modération sémantique de haut vol. Tu t’es fait pucer par les Charos de La Défense.
Sur Twitter, le compteur de « Likes » s’affolait. @IntellectuelEnVelours commentait : « Enfin ! La voix des quartiers retrouve le souffle de l'universel. Momo, le Victor Hugo du bitume ! »
Momo, hors de lui, lança un Live Instagram.
— Écoutez-moi bien les bouffons du ministère ! Vous croyez que vous allez m'acheter avec vos phrases de prof de français ? Vous êtes tous des fils de…
Le bandeau de sous-titres s’activa instantanément sur l’écran : « …descendants d'une lignée égarée dans les méandres de l'oubli moral. »
Momo hurla :
— On va venir vous sortir de vos bureaux, on va vous foutre à poil sur la place publique !
La traduction suivit : « Nous viendrons vous convier à une mise à nu nécessaire, afin que la nudité de vos âmes réponde enfin à la détresse de nos regards. »
Kader était hilare.
— Frère, regarde les coms ! « Une métaphore filée d'une audace inouïe ! ». Ils boivent tes paroles comme du Petit Bateau !
La porte du T2 grinça. La Daronne entra, deux sacs de courses à bout de bras. Elle jeta un regard noir à la scène.
— Mohamed, les poubelles.
— M'man, je peux pas, je suis en pleine révolution sémantique !
Le téléphone, posé sur la table, vibra et émit une voix synthétique, arrogante :
— « Ô mère nourricière, ma condition présente m'enjoint de décliner cette tâche subalterne, car je suis engagé dans une joute oratoire où l'esprit tente de briser ses chaînes. »
La mère de Momo s'arrêta net.
— C'est quoi cette voix de notaire qui a mangé un balai ?
— C'est pas moi m'man, c'est le tel !
Elle lui colla une claque derrière la nuque. Une vraie claque de daronne, capable de court-circuiter la physique quantique.
— Nettoie. Tout de suite. Sinon je te vends sur Vinted.
Momo ramassa les sacs de détritus, l'épaule basse. En sortant, il croisa les « petits » du quartier.
— Alors Momo, bien ou quoi ? On t'a vu sur Insta, tu parles trop bien maintenant !
Momo chercha une insulte grasse.
— Allez vous faire...
Le téléphone dans sa poche s'activa :
— « Je vous invite, chers compagnons d'infortune, à explorer moult sentiers de la solitude pour y méditer sur l'inanité de vos provocations juvéniles. »
Les petits restèrent bouche bée.
— Wesh... il nous a insultés ou il nous a bénis ?
Momo descendit les quatre étages. Il s'arrêta devant les containers. Il sentait l'odeur du jus de thon qui coulait du sac sur sa chaussure « bleu requin ». C’était ça, le réel. Il reçut un message d'une actrice célèbre : « Momo, votre métaphore sur la tringle à rideau de l'âme m'a bouleversée. On dîne quand ? »
Momo cria vers le quatrième étage :
— Kader ! Apprends-moi à écrire « On mange un grec » en Victor Hugo ! Sinon le tel va lui envoyer une demande en mariage en latin !
C’est à ce moment que la berline noire de Jean-Hubert dérapa sur le bitume. Le Charo en sortit, son costume luisant sous les lampadaires jaunâtres.
— Monsieur Momo ! Votre dernière sortie sur la "vestale profanée" a fait exploser les sondages. Le Président veut un débat.
Momo fixa l'homme de La Défense, puis son sac poubelle percé. Il avait compris. Si ces gens voulaient de la poésie, il allait leur offrir une tragédie grecque, version friture. Il se tourna vers la fenêtre de Madame Ben Barka.
— Madame ! Vous avez encore votre huile de friture usagée ?
Cinq minutes plus tard, Jean-Hubert, qui tentait de lui expliquer le concept de « storytelling multimodal », se retrouvait sous le balcon. Momo souleva le bidon de dix litres.
— Tiens, Jean-Hubert. C’est pour ton narratif.
L’huile ambrée, visqueuse, ayant vu passer quatre mille nems, s’abattit sur le conseiller. Le liquide marron imprégna le costume à trois briques, coula sur les lunettes en écaille, et transforma l'expert en communication en une sorte de churros humain géant. Jean-Hubert resta pétrifié, une goutte de gras pendue au nez.
Kader, en haut, filmait avec le téléphone-maudit. L’IA, poussée dans ses derniers retranchements, produisit son chef-d’œuvre sur le Live aux deux millions de spectateurs :
« LE BAPTÊME DU GRAS. Voyez l'homme nouveau ! Purifié par l'essence même de la substantifique moelle populaire, le messager se dépouille de ses oripeaux de soie pour revêtir l'armure de la réalité. C'est l'alliance définitive entre le sommet et la base, scellée dans l'onction d'un peuple qui ne se taira plus ! »
— C’est… très sensoriel, balbutia Jean-Hubert en essayant d’essuyer ses verres avec une main couverte de friture.
Momo regarda la foule qui s'amassait, les journalistes qui arrivaient déjà, et les émojis « flamme » qui inondaient l'écran. Il comprit que même s'il leur chiait dessus, ils diraient que c'était de la sculpture contemporaine.
La Daronne apparut sur le balcon, une serpillière à la main.
— Mohamed ! Descends nettoyer le monsieur ! Ça pue le nem dans toute la rue !
Momo soupira et commença à frotter le bitume.
— Au moins, l'huile, ça fait briller le lino, grommela-t-il.
L'IA, même éteinte, semblait encore flotter dans l'air, murmurant un dernier message sur l'écran noir de Kader : « Le débat présidentiel avec les bidons d'huile est confirmé pour mardi. Prévoyez moult onguents. »
Opération 'Main Propre'
Le soleil se levait sur la cité des 4000 avec la subtilité d’un projecteur de stade braqué sur une gueule de bois. Ce n’était pas une aube, c’était une agression thermique. Le bitume, déjà dilaté par une canicule qui refusait de démissionner, exhalait des relents de caoutchouc brûlé et de curry de la veille.
Momo était là, debout sur un muret de béton effrité, un iPhone 14 Pro Max fissuré au bout d’un bras, et une détermination qui confinait à la démence clinique dans le regard. À ses côtés, Kader, son éternel lieutenant du chaos, luttait contre les lois de la physique et de l'informatique.
— Momo, je te jure, le live va sauter. Le téléphone est plus chaud que le four à naan de chez Rachid et la 4G pédale dans la semoule dès qu'on s'approche du transformateur, souffla Kader, le visage perlant de sueur. On est en zone blanche de la République, là.
— T’inquiète, Kader. La vérité n'a pas besoin d'une fibre optique. Elle a juste besoin d'un signal et d'un bon timing, répliqua Momo sans ciller.
Face à eux, garés en double file comme une armada de vaisseaux spatiaux égarés dans une décharge, trois berlines noires aux vitres teintées brillaient d’un éclat insultant. Les moteurs tournaient au ralenti, crachant une climatisation stérile sur le trottoir défoncé. Puis, les portières s’ouvrirent. C’était l’arrivée des Charos.
Jean-Hubert de la Massière, député de la 3ème circonscription, s’extirpa du cuir de sa limousine avec la grâce d’un amendement de l’opposition rejeté en fin de séance. Il portait un costume bleu pétrole à trois mille euros, une chemise à poignets mousquetaires si blanche qu’elle aurait pu servir de phare, et surtout, un masque de terreur polie. Derrière lui, deux autres spécimens de la faune élyséenne suivaient, munis de tablettes et de sourires si plastifiés qu’on aurait pu les recycler.
— Bonjour, Monsieur... euh... Momo, lança Jean-Hubert, la voix chevrotante. Nous avons reçu votre invitation pour cette « immersion écologique participative ». C’est une initiative que nous saluons. C’est très... horizontal.
Momo descendit du muret, ses baskets usées faisant un bruit de succion sur le goudron ramolli. Il s’approcha de Jean-Hubert, envahissant son espace vital avec la décontracte d’un propriétaire venant réclamer six mois de loyer impayé. L’odeur de Momo — un mélange de tabac froid, de savon de Marseille et d'un reste de grec-frites — percuta le parfum Eau de Monsieur du député.
— Jean-Hu. Je t’appelle Jean-Hu, parce que t’as une tête à ce qu’on enlève la fin des choses, comme ton budget pour les MJC, commença Momo en pointant l’objectif de Kader vers le visage livide de l’élu. Bienvenue dans le monde réel. Regarde par terre. Tu vois ce carton de pizza ? C’est une Regina. Enfin, c’était. Là, c’est devenu un écosystème. Y’a des fourmis qui ont créé une start-up dedans.
Momo lui tendit un sac poubelle noir de 100 litres. Le député le fixa comme s'il s'agissait d'un engin explosif.
— Je veux que tu le ramasses, Jean-Hu. Avec tes mains. Tes mains qui signent des décrets sur la transition énergétique en bouffant des macarons. Je veux que tu sentes le gras du carton. Je veux que tu comprennes que l’écologie, chez nous, c’est pas une taxe sur le diesel, c’est le fait que ma daronne peut plus ouvrir sa fenêtre sans qu’un emballage de Kinder Bueno lui tape la bise.
Kader jubilait derrière son écran qui affichait une alerte de surchauffe.
— 800 000 personnes en direct ! Les gens disent que Jean-Hubert a la tête d'un mec qui va se faire dévorer par une benne à ordures !
Tristan-Eudes, un conseiller aux lunettes d'écaille, tenta une diversion technocratique :
— Monsieur Momo, si nous analysons cette démarche sous l’angle de la praxis citoyenne, nous sommes ici dans une forme de réappropriation de la granularité sociale. Le député est prêt à incarner cette verticalité ascendante.
Momo se tourna vers lui avec une lenteur de prédateur.
— Toi, Tristan-Eudes, si tu sors encore un mot en « ance » ou en « alité », je te fais bouffer le sac. Jean-Hu, baisse-toi. C’est bon pour les cuisses, ça te changera de l’ascenseur de l’Assemblée.
Le silence tomba sur la dalle. Les gamins du quartier s’étaient rassemblés, leurs vélos faisant des cercles autour des berlines noires. Jean-Hubert, acculé par les émojis « mort de rire » qui défilaient sur l'écran, s’exécuta. Il se baissa. Son pantalon sur mesure poussa un gémissement de détresse.
— Attention à la couture, Jean-Hu, ironisa Momo. Ça serait dommage de montrer ton slip à la France entière, même si on sait déjà que vous nous la mettez à l'envers.
Les doigts manucurés effleurèrent le carton humide. Quand il se releva, le trophée huileux au bout des doigts, Momo explosa de rire.
— Voilà ! Le sauveur de la planète ! Jean-Hubert de la Déchetterie ! Pendant que Matignon discute de la couleur du papier recyclé des rapports que personne lit, Jean-Hu vient de découvrir que la sauce samouraï, ça ne part pas au pressing.
— Un million ! hurla Kader. Le téléphone vient de rebooter à cause de la chaleur, mais on est repartis !
Le spectacle dura deux heures. Les dignitaires, sous la direction de Momo, nettoyèrent le parking. On vit Tristan-Eudes ramasser des canettes de soda avec une moue de dégoût qui devint virale sous le hashtag #TristanLaTringle.
Soudain, l’ambiance changea. Momo se dirigea vers le bloc B. L’ascenseur des « 4000 » avait ce parfum inimitable de pisse vintage et de pomme chimique. Momo appuya sur le bouton. Rien. Un silence de cathédrale de béton.
— 40 % d'intentions de vote dans les sondages, mais l’ascenseur est toujours en grève, grimaça Momo. C’est ça, votre France ? On va aller voir le Préfet. Tout de suite.
Le Préfet fut extrait de son bureau climatisé et poussé sans ménagement dans la Clio 3 de Kader. L'homme, habitué au cuir des berlines de l'État, grimaça quand un ressort cassé du siège vint percuter sa dignité. L'habitacle empestait le tabac froid et le sapin désodorisant mort depuis 2012.
— C'est... très exigu, balbutia le Préfet alors que Kader prenait un dos-d'âne à soixante à l'heure.
— C'est la proximité territoriale, Monsieur le Préfet, répliqua Momo. C'est quand l'administration rencontre le bitume sans airbag.
De retour à l'appartement, après avoir forcé le haut fonctionnaire à constater la panne, Momo poussa la porte de son T2. Son salon était envahi de conseillers en sueur. Loïc de Saint-Preux, un autre « Charo », l'attendait.
— Monsieur Momo, nous avons préparé un discours sur le réenchantement du pacte républicain...
— Petit-Louis, ton réenchantement, c’est comme la sauce blanche dans un grec de fin de soirée : on sait tous que c’est louche, mais on fait semblant parce qu’on a faim.
La porte de la cuisine s’ouvrit brusquement. La daronne de Momo apparut, spatule en main. Elle ignora superbement les éminences grises.
— Mohamed ! Les poubelles ! Ça sent le vieux fromage dans le couloir ! Et c'est qui ces gens ? Ils ont pas de maison ?
Les Charos se figèrent. Loïc tenta une approche :
— Madame, votre fils est actuellement en tête des sondages pour la Présidence...
— La présidence de mes fesses ! Il sait pas ranger ses chaussettes et vous voulez lui donner les clés du pays ? Mohamed, descends les poubelles ou je donne tes cadeaux de fans aux voisins !
Momo soupira, un sourire en coin.
— Vous voyez ça ? C’est le monde réel. Votre pacte républicain, il commence par vider le bac à ordures. Allez, Loïc, prends un sac. C’est une opportunité de networking immersif. Ça fera super bien sur ton CV : stage de gestion des déchets en milieu urbain dense.
Alors que les conseillers mortifiés commençaient à évacuer les détritus ménagers sous l'œil noir de la mère, Kader hurla une dernière fois :
— Momo ! On vient de tomber sur le dernier sondage. T'es à 42 %. T'es en tête du premier tour. Devant tout le monde !
Momo regarda les sacs poubelles, les députés en ruine et les tours de béton.
— 42 % ? Merde. Va falloir que j’achète un deuxième jogging. Le mien commence à puer le populisme.
Il se tourna vers les conseillers qui tentaient de nettoyer une tache de gras sur leur cuir à mille balles.
— T’inquiète, Jean-Hu. Demain, tes experts diront que c’était une opération de communication audacieuse. Mais ce soir, quand tu vas rentrer dans ton 7ème arrondissement qui sent la lavande, tu vas garder l’odeur de la Regina dans le nez. Et ça, c’est ma plus belle victoire.
Dehors, les sirènes d’une escorte retentirent. Le gouvernement envoyait des renforts, mais le mal était fait. La machine politique s'était pris les pieds dans un carton de pizza. Momo finit sa brick, ferma les yeux, et écouta le silence de l'ascenseur enfin réparé qui montait dans la cage d'escalier. Le chaos était en marche, et il avait une odeur de sincérité brutale.
Le Baiser de la Mort Politique
Le T2 de Momo ressemblait ce soir-là à une zone de collision entre une page de garde du *Vogue* et un inventaire après saisie chez Emmaüs. L’odeur était une agression sensorielle pure : le parfum « Nuit de l’Olympe » à trois cents balles le flacon de Lyna-S luttait corps à corps contre les effluves de graisse rance émanant d’un sac de chez « Master Kebab » posé sur la table basse en mélaminé écaillé.
Au milieu de ce chaos, Momo tentait de colmater une fuite sous l'évier avec un morceau de chatterton noir, tout en ignorant royalement le similicuir de son canapé qui rendait un son de pet mouillé à chaque fois qu’un de ses invités changeait de posture. Lyna-S, la reine de l’Auto-Tune dont le dernier clip affichait plus de vues que le PIB de la Creuse, le fixait avec une moue travaillée, une expression consistant à avancer les lèvres comme si elle allait aspirer une huître invisible.
— Momo, bébé, il faut que tu captes la méta-vibe, susurrait-elle en agitant des ongles XXL qui auraient pu servir d'armes de catégorie D. Toi, c’est le bitume brut. Moi, c’est le gloss. Ensemble, on est dans l’érotisme électoral, chéri. C’est une synergie de peau.
Dans le coin, Baudouin, en costume gris souris à quatre briques, vérifiait compulsivement l’étiquette de sa veste 100% cachemire, comme si la composition du tissu pouvait le protéger de l’effondrement imminent de sa carrière. Ses yeux tournaient dans leurs orbites au rythme des notifications.
— C’est de la politique liquide ! s’extasiait le conseiller en réajustant sa cravate avec la nervosité d’un démineur. Si on shoote le live maintenant, on sature le segment des primo-votants-TikTok. Momo, reste dans le storytelling organique, je t’en supplie.
Momo se redressa, une clé à molette à la main, le visage barré d’une trace de cambouis.
— « Politique liquide » ? Baudouin, la seule chose de liquide ici, c’est l’eau marron qui remonte dans ma douche. Et Lyna, ton « érotisme électoral », c’est juste un moyen de ne pas payer tes dettes ? Tu veux que je te nomme Ministre des Filtres Instagram pour oublier que t’as gratté un grec à un daron qui charbonne quinze heures par jour ?
Lyna-S se figea, son vernis médiatique se fissurant sous la lumière crue de l’ampoule à nu. Kader, posté derrière un smartphone dont l’écran ressemblait à une carte IGN des Alpes, hurla :
— On est en live ! 1,2 million de connectés ! Momo, fonce, le chargeur fait des étincelles !
Momo s’empara du téléphone. L’écran était un brasier de flammes et de cœurs.
— Salut la France, lança-t-il. On est avec Lyna-S. Elle dit qu’elle aime le peuple, mais elle oublie que le peuple, ça se paie. Elle a mangé chez Mahmoud tout à l'heure. Menu complet, supplément oignons. Et au moment de sortir les huit euros cinquante, elle lui a balancé : « Je te fais une story, c'est mieux que ton oseille ».
Le silence dans le T2 devint plus lourd qu’un discours de politique générale. Sur le chat, le hashtag #LynaLeGrec explosa en temps réel, incinérant la réputation de la starlette en moins de trente secondes.
— Tu es un monstre ! hurla Lyna en fuyant vers le palier, manquant de s'étaler avec ses talons de douze centimètres.
Baudouin s’effondra sur une chaise Ikea qui gémit de douleur.
— On est finis… On vient de se mettre à dos l’industrie du disque et le syndicat des influenceurs…
La porte d’entrée s’ouvrit avec fracas. La mère de Momo entra, chargée de sacs de courses qui lui sciaient les doigts. Elle jeta un regard noir sur les restes de friture et les types en costume.
— Mohammed ! C’est quoi encore ce bordel ? Et c’est quoi cette odeur de riche ? Je t’ai dit cent fois de descendre les poubelles ! Président ou pas, si le sac n'est pas en bas dans deux minutes, tu dors sur le palier !
Momo regarda Baudouin, puis Kader, puis la vieille télé dans le salon où le Président de la République faisait une allocution muette, agitant les mains dans le vide avec une élégance de cire.
— Voilà le vrai sondage, Baudouin, dit Momo en ramassant le sac poubelle qui fuyait. Le peuple a parlé.
Dix minutes plus tard, l’ambiance avait muté. Baudouin, épuisé, était revenu du coffre de la Twingo avec trois packs de Cristaline, ses mocassins à mille balles désormais marqués par le jus de poubelle du couloir.
— Momo, le Premier ministre veut vous parler, bafouilla-t-il en tentant de capter la 5G sur son iPad. Il dit que vous faites le jeu de « l’anarchie gastrique ».
— L’anarchie gastrique ? Ils inventent vraiment des mots pour ne pas dire qu’ils ont la trouille, hein ? répliqua Momo en s'asseyant à la table de la cuisine pour remplir un formulaire de la CAF.
C’est alors que le destin frappa à nouveau sous les traits de Melody V, l’icône de la pop engagée, venue « réparer » l’image du mouvement. Elle entra avec une aura de Jasmin de Grasse, brandissant un sandwich emballé dans du kraft.
— Momo ! C’est tellement *brut* ici ! J’ai été chez Hamed, j’ai pris un complet pour montrer que je suis avec vous. C’est la réconciliation par le gluten !
Momo l’observa avec une pitié sincère. Il envoya un SMS rapide, reçut la réponse dans la foulée, et sourit d’un air carnassier.
— Kader, rallume le live. On va finir le travail.
L’écran se scinda en deux : en haut, le luxe minimaliste des conseillers ; en bas, Momo et le papier peint qui décollait.
— Salut tout le monde, dit Momo. Melody est là. Elle dit qu’elle a « vibré » avec Hamed. Mais Hamed me dit qu’elle est partie sans payer les huit balles cinquante parce qu’elle pensait que sa présence était un « don du ciel ». Melody, l’amour ça ne remplit pas le réservoir de la camionnette du snack.
Le compteur afficha deux millions de spectateurs. Le système ne tremblait plus, il convulsait. Melody V s’enfuit en pleurant, bousculant Baudouin qui s’étala sur un carton de mugs à l’effigie de Momo.
— Tu viens de dézinguer toute la Gen Z, Momo, souffla Baudouin en se relevant, une mèche de travers. Tu es radioactif.
— Non, Baudouin. La radioactivité, ça tue les parasites. Maintenant, va voir si l’eau est redevenue claire, ma mère veut faire du thé.
Momo attrapa le carnet de notes de Baudouin et gribouilla rageusement sur la dernière page, effaçant les graphiques de « résilience structurelle ».
Dehors, dans la cité des 4000, les smartphones brillaient dans la nuit comme des milliers de lucioles en colère. Momo regarda la ville à travers la vitre sale. Il savait que le prochain plateau télé ne serait pas une interview, mais une autopsie. Il se tourna vers ses conseillers prostrés et lâcha la sentence finale :
— Dites bien à vos ministres qu’on s'en fout de leurs concepts. Le prix de la baguette, ce n’est pas de la sociologie, c’est une raison de faire la révolution. Et cette fois, personne ne pourra faire une story pour l’éviter.
La Trahison des Merguez
Le soleil de juin sur la cité des 4000 n’était pas une météo, c’était une agression caractérisée. Le bitume, cuit et recuit par des décennies de canicule et de mépris urbain, dégageait une odeur de pneu brûlé et de rêve avorté. Au milieu de cette fournaise, Momo, 33 ans, l’homme qui faisait trembler l’Élysée avec un simple compte Snapchat, fixait une merguez. Elle suintait. Elle souffrait. Elle était l’allégorie parfaite de sa campagne présidentielle : un truc un peu gras, pas forcément homologué par les normes européennes, mais que tout le monde s’arrachait parce que c’était la seule chose de vraie dans un rayon de cent kilomètres.
— Momo, tu m’écoutes ? C’est une déflagration systémique, là. On n’est plus dans le bad buzz, on est dans Tchernobyl avec un abonnement Prime !
C’était Jean-Eudes. Enfin, Jean-Eudes-Hubert de la Tronche-en-Biais, l’un des trois « Charos » envoyés par un think-tank de gauche-caviar pour « canaliser l’énergie brute » de Momo. Jean-Eudes transpirait tellement dans son costume en lin à 4000 balles que le tissu était devenu translucide. On pouvait voir son maillot de corps Petit Bateau à travers. C’était le sommet du glamour technocratique.
Jean-Eudes tendit sa tablette. Sur BFM-TV, un bandeau rouge sanglant hurlait : **« EXCLUSIF : LE CANDIDAT DE LA RUE EST-IL UN AGENT DE L'ÉTRANGER ? LES RÉVÉLATIONS DE SON PLUS PROCHE COLLABORATEUR. »**
À l’écran, Bakary. L'ami d'enfance. Celui avec qui Momo avait partagé ses premières cigarettes en chocolat et ses dernières gardes à vue. Bakary était là, assis sur un plateau télé qui brillait plus que l’avenir de la zone euro, portant une cravate beaucoup trop serrée qui lui donnait l’air d’un jambon sous vide.
— « Momo ? C’est une façade, » disait Bakary à l’écran, les yeux fuyants. « Il est financé par des lobbies obscurs de la cryptomonnaie kazakhe. Il déteste le jambon-beurre. »
Momo soupira, retourna sa merguez avec une fourchette en plastique qui commençait à fondre.
— « Il déteste le jambon-beurre », répéta Momo. C’est de la haute trahison charcutière. Ils ne peuvent pas me battre sur les idées, alors ils s'attaquent à mon transit.
— Momo, c’est grave ! s’époumona un autre conseiller, Sylvain, qui essayait de prendre des notes tout en évitant de se faire frôler par un gamin en roue arrière sur un Yamaha PW. Le *New York Times* titre sur le « Merguez-gate ». On doit faire une tribune dans *Le Monde*. Un truc transversal, déconstructiviste !
Momo releva la tête. Ses yeux, d'un calme olympien au milieu du chaos, se posèrent sur Sylvain.
— Sylvain, t'es gentil, mais ton communiqué, il va finir au fond d'une litière pour chat. Écartez-vous. Vous sentez trop le parfum cher et la panique. Ça pollue l'arôme de ma graisse. Yassine ! On est à combien sur le live ?
— 850 000, répondit son meilleur ami, assis sur un pack de Cristaline. Ça grimpe. Y’a même le compte officiel de l’Élysée qui regarde. Ils ont mis un emoji « policier » dans les commentaires, ces batards.
— OK. On ne va pas faire une conférence de presse. On va faire un barbecue. Yassine, envoie le message à Bakary. Dis-lui que s’il a des preuves sur le Kazakhstan, il vient les manger ici. En direct. Devant tout le monde. S’il vient pas, c’est une truffe.
Trente minutes plus tard, l’ambiance au pied de la tour 4 était digne d'un soir de finale de Coupe du Monde. Bakary sortit d’une berline noire, escorté par deux types en costume-cravate l'air aussi chaleureux qu'une porte de frigo. Il avait l'air de monter à l'échafaud en mocassins à gland.
— On est en direct, Bakary, dit Momo d’une voix calme. 1,2 million de personnes. C’est plus que le score du Parti Socialiste aux dernières élections. T’as deux minutes pour expliquer pourquoi tu racontes que je veux privatiser le RER D.
Bakary déglutit. On voyait sa pomme d’Adam faire des aller-retours frénétiques.
— Momo... Écoute... On ne peut pas diriger un pays avec des méthodes de quartier. Les gens ont le droit de savoir pour les financements...
— Les gens ont le droit de savoir si t’es devenu un mytho parce que t’en avais marre de manger des pâtes, le coupa Momo. Parce que là, ton costume coûte six mois de loyer de ma daronne. Et il te va mal. Tu ressembles à un pingouin qui a raté son casting pour *Madagascar*.
La foule hurla. Bakary commençait à se décomposer sous le soleil, son maquillage de plateau télé fondant comme de la pâte à modeler.
— Tu m’as vendu pour quoi, Bakary ? Une place sur une liste ? Une chronique chez Praud ?
Le silence revint, pesant. Bakary regarda autour de lui. Il vit les visages des gens qu'il connaissait depuis qu'il avait cinq ans.
— J’ai... j’ai eu peur, Momo, finit par lâcher Bakary, la voix chevrotante. Ils m’ont dit que si tu passais, ils allaient couper les allocs à tout le quartier à cause de toi.
Momo s'approcha de lui et posa sa main — encore un peu grasse — sur l'épaule de son ancien ami.
— Ils t'ont fait le coup du grand méchant loup, Bakary. Et t'as couru dans sa gueule en pensant que c'était une niche douillette.
Il se tourna vers le smartphone de Yassine.
— Vous avez entendu ? Ils prennent mes potes, les déguisent en pingouins et leur apprennent des mots compliqués pour nous faire peur. Notez ça pour le prochain communiqué : le candidat Momo n’a pas de compte aux Bahamas, mais il a une réserve illimitée de harissa. Et ça, c'est une arme de destruction massive que le système n'est pas prêt à gérer.
***
De retour dans le T2 familial, l'appartement était devenu le quartier général d'une armée mexicaine en pleine débandade. Les "Charos" s'extasiaient sur la « verticalité de l’authenticité » de la scène, tandis que Kev, affalé sur le canapé, surveillait les hashtags.
— Momo, gros ! #MerguezJustice est premier en France ! On est les rois du pétrole, mais juste avec l'huile de friture.
Soudain, la porte s'ouvrit avec fracas. Mme Diakité entra, portant deux sacs de courses comme des trophées de guerre. Elle fenda la foule des technocrates comme Moïse la Mer Rouge.
— Mohamed ! C’est quoi tout ce bordel ? Ça pue le graillon jusqu’au quatrième étage ! Et vous là, les cravatés, si vous voulez rester, y’a la vaisselle qui traîne. On n’est pas à l’Élysée ici !
Momo se leva pour attraper les sacs poubelles, ses articulations craquant comme du bois de chauffage. Il se dirigea vers le palier, escorté par Jean-Eudes qui lui parlait déjà de « lissage organique » et de trêve politique.
— Écoute-moi bien, Jean-Jean, trancha Momo en brandissant un stylo quatre couleurs. Le bleu, c’est pour vos promesses. Le rouge, c’est pour le sang des gens que vous essorez. Et le vert...
Il appuya sur le bouton vert avec un clic sec.
— Le vert, c’est pour vous dire d’aller vous faire cuire le cul.
Il sortit sur le palier. Sa mère l'interpella une dernière fois, le doigt pointé vers les sacs noirs qu'il portait comme les cadavres de ses ambitions.
— Mohamed ! Si tu n'as pas descendu ça dans deux minutes, je donne tes codes Instagram à la voisine ! Et écoute-moi bien : pour diriger un pays, c'est comme pour un sac poubelle. Si tu ne vérifies pas que le fond est solide avant de le soulever, tu finis avec toute la merde sur tes chaussures propres. C'est ça, le secret de la gestion !
Momo s'arrêta net, les sacs à bout de bras. Il regarda Jean-Eudes qui restait interdit.
— Tu as entendu ? C'est ça, la vraie rupture paradigmatique. C'est pas du jargon, c'est du double-épaisseur.
Il jeta les sacs dans la benne avec la précision d'un basketteur, sous l'œil de Bakary qui restait planté sur le muret, seul avec sa merguez froide. La nuit tombait sur les 4000. Une nuit électrique, chargée d'odeurs de viande grillée et de révolte sourde. Momo sourit. Le chapitre de la trahison se refermait, mais le livre de la pagaille nationale ne faisait que commencer. Et dans cette France en surchauffe, il était bien l'intention de rester juste à la bonne température : celle qui brûle les doigts des puissants sans jamais refroidir le cœur des gens.
L'Épreuve du Silence
Le silence. Un truc que la République n'avait pas pratiqué depuis l'invention du micro-cravate. À vingt-quatre heures du premier tour, alors que la France entière ressemblait à une cocotte-minute oubliée sur un feu de forge, Momo avait activé le mode "fantôme". Pas une story. Pas un tweet. Pas même un petit "Sah quel plaisir" en commentaire d'une vidéo de chat. Rien. Le vide intersidéral. La mort clinique du buzz.
Dans les rédactions de BFM et de CNews, c’était l’alerte rouge écarlate. On avait sorti les experts en langage corporel pour analyser ses trois dernières secondes de live avant la coupure.
— « Vous voyez l’inclinaison de son sourcil gauche ? » glosait un sémiologue à lunettes dont le col de chemise était si serré qu’il lui injectait les yeux de sang. « C’est une posture christique. En disparaissant, Momo se sacrifie pour renaître dans l’urne. C’est du néo-messianisme digital. »
À côté de lui, une conseillère en communication dont le dernier lifting était si tendu qu’elle ne pouvait plus prononcer les labiales sans risquer de se plastiquer le front au moindre « P » hochait vigoureusement la tête, les yeux écarquillés par la chirurgie et la panique.
En réalité, le "Messie digital" était actuellement à genoux sur un linoléum qui sentait le savon noir et l’histoire de France version « HLM des années 70 ». Momo transpirait. Non pas de peur face à l’extrême-droite ou au délitement du service public, mais parce qu’il tenait à bout de bras une planche en aggloméré de chez Casto, et que sa mère, Zohra, le regardait avec le mépris souverain qu’on réserve aux stagiaires incapables.
— « Momo, si tu mets la cheville de travers, le mur il tombe. Et si le mur il tombe, ton élection elle tombe aussi, parce que je te renie devant tout le quartier. »
— « M'man, c'est cette cheville Molly qui veut pas s'ouvrir. C'est comme une coalition politique : si tu forces trop, ça pète le placo, et si tu forces pas assez, ça branle dans le manche. »
— « Parle pas, travaille. C’est quoi cette main de pianiste ? On dirait que t’as jamais tenu un outil. On dirait un ministre, c’est dégoûtant. »
Kader, son directeur de campagne autoproclamé, était assis sur le canapé en similicuir qui rendait un petit bruit de succion à chaque fois qu’il bougeait. Il fixait son smartphone avec la ferveur d'un moine devant une relique. L’écran était fissuré en étoile, la batterie affichait 3%, mais il restait possédé par sa mission.
— « Momo, c’est du génie, frère. Ton silence, c’est du *dark social* organique. On est en train de hacker l’attention par soustraction sémantique. On capitalise sur le vide pour maximiser le ROI émotionnel des masses. »
— « Kader, si tu sors encore un mot en anglais, je te perce un deuxième nombril. Éteins ce truc. Ma mère a dit : pas de téléphone tant que l’étagère n’est pas droite. »
Un coup de poing magistral fit trembler la porte d’entrée. C'était Jean-Pierre-Edouard de la Roche-Moufette — JPE pour les intimes du CAC 40 — envoyé spécial du "Système" en panique. Il entra, suivi de trois clones en costumes cintrés.
— « Monsieur Momo, le Premier Ministre s’inquiète. On ne disparaît pas pour faire de la menuiserie artisanale à H-24 ! »
Momo souffla sur une vis.
— « Déchausse-toi, JPE. Et tes clones aussi. Les mocassins à gland, ça raye le vernis imaginaire de ma mère. »
Dans un concert de soupirs de soie, l’élite de la nation se retrouva en chaussettes bleu ciel sur le lino froid.
— « Bien, » dit Momo en tendant une planche à JPE. « Puisque t'es là, tiens-moi ça. Bien droit. Si ça penche, c'est ta carrière qui prend un angle de 45 degrés. »
JPE saisit la planche avec la délicatesse d’un archéologue manipulant un parchemin de la mer Morte.
— « Monsieur Momo, les marchés s’affolent ! Le CAC 40 a perdu 2 points parce que vous n'avez pas tweeté depuis huit heures ! »
— « Tu vois cette étagère, JPE ? Elle est comme ton gouvernement. Elle a l'air jolie sur le catalogue, mais dès que tu poses un dictionnaire dessus, elle s'écroule parce que les chevilles sont en carton mâché. Ma mère peut pas poser son pot de ras-el-hanout sur un concept sociologique. Elle a besoin d'un support solide. »
Le silence fut soudainement brisé par le hurlement de la perceuse, puis par celui de Madame Benchaoui, la voisine.
— « Mohamed ! Tu viens de percer ma cuisine ! J’ai vu une mèche sortir de mon mur pendant que je faisais le café ! »
Momo se tourna vers JPE :
— « Tu vois ? C'est ça la diplomatie. Faut que j'aille gérer l'invasion du territoire voisin avec du dentifrice pour boucher le trou. »
En bas de l’immeuble, une foule s’était rassemblée. Des milliers de gens, calmes, presque religieux, protégeant le silence de leur champion contre les caméras de BFM. Le téléphone fixe de l'appartement — un vieux modèle à grosses touches — se mit à sonner. Zohra décrocha.
— « Allô ? Oui ? Ah, c’est vous. Non, il peut pas. Il est occupé. Il fait des trous. Comment ça, c’est urgent ? Urgent c’est quand y’a plus d’huile d’olive, pas quand y’a des élections. Allez, au revoir monsieur Macron. »
Elle raccrocha avec une délicatesse d'exécution capitale.
— « M'man... Tu viens de raccrocher au nez du Président ? »
— « Il parlait trop. Et il a une voix de petit garçon qui a volé des biscuits. J’aime pas les menteurs. L’étagère, Momo. Elle est toujours pas droite. »
Le lendemain matin, Momo arriva au bureau de vote de l'école primaire Jean Jaurès. Il portait un sweat à capuche propre et ses claquettes-chaussettes de combat. Kader marchait à ses côtés, filmant la scène, son téléphone ressuscité à 100 %. Les journalistes se jetèrent sur lui comme des loups sur un gigot.
— « Monsieur Momo ! Une déclaration ! Pourquoi ce silence ? »
Momo s'arrêta devant l'urne. Il regarda les caméras, puis les visages épuisés des gens du quartier qui attendaient un signe. Il prit une grande inspiration, laissant planer un dernier instant de cette "sobriété sémantique" qui rendait les experts fous.
— « J'ai une annonce importante à faire », commença-t-il d'une voix calme.
Les régies à Paris retinrent leur souffle. Les marchés financiers s'arrêtèrent de respirer.
— « Quelqu'un a un tournevis cruciforme ? L’étagère de ma mère a encore lâché ce matin, et j'ai pas eu le temps de finir. »
Momo entra dans l'isoloir, glissa son bulletin, et ressortit. Le rideau se referma. Derrière lui, la République attendait. Et sur le mur du salon de Zohra, l'étagère, dans un dernier soupir de plâtre, décida enfin de tomber. Pile au moment où le premier sondage "Sortie des Urnes" tombait aussi.
Le Sacre du Réel
Le silence qui pesait sur la cour d’honneur de l’Élysée n’était pas celui, solennel et feutré, des passations de pouvoir qu’on enseigne à Sciences Po. C’était un silence de fin du monde, le genre de calme plat qui précède l’impact d’une météorite sur un champ de choux-fleurs. Au centre de ce vide intersidéral, il y avait Momo.
Momo, trente-trois ans, une veste de survêtement en nylon qui produisait un petit crissement électrostatique à chaque mouvement, et un sac de courses Franprix dont l’une des anses menaçait de lâcher sous le poids d’un pack de Cristaline et d’une boîte de douze œufs. À ses pieds, le tapis rouge semblait hurler de douleur. Jamais cette laine de haute laine n’avait été foulée par des TN fatiguées, dont la semelle droite faisait un bruit de ventouse à chaque pas. Le sac Franprix, froissé, émit un bruit de plastique strident alors que Momo le changeait de main, brisant la solennité ambiante comme un coup de sifflet dans une cathédrale.
En face de lui, la Garde Républicaine restait figée. Les types étaient pétrifiés dans leurs uniformes à plastrons, les yeux fixes, comme s'ils espéraient qu'en ne bougeant pas, l'image allait finir par bugger.
— Bon, ça va, ou bien ? lança Momo en ajustant son sac. Faut rester planté là jusqu’à ce que le soleil se couche ou y’a un pass pour entrer chez soi ?
À sa droite, le premier cercle des conseillers s’agita. Étienne, vingt-six ans, diplômé de l’ENA, avait la souplesse d’une mise à jour Windows qui plante au milieu d’une présentation. Son costume cintré à trois mille euros semblait avoir été aspiré par son propre corps tant il transpirait d’angoisse.
— Monsieur le Président… murmura Étienne, la voix aussi stable qu’une connexion 3G dans le tunnel de la ligne 13. Le sac de courses, c’est peut-être un peu… frontal.
Momo se tourna vers lui. Son regard était celui d’un homme qui vient de passer douze heures dans un train sans clim. Une sincérité radioactive.
— Frontal ? C’est des œufs, Étienne. Si je les lâche, c’est ton brushing qui va être frontal. Y’a plus rien dans le frigo de mon T2. On est président ou on est au régime ?
— Ce que Monsieur le Président veut souligner, intervint Sophie, une conseillère dont le regard avait la chaleur d'une fonction Excel, c’est la réappropriation des circuits courts. C’est brillant.
Momo soupira. Un soupir qui portait toute la lassitude de la Seine-Saint-Denis.
— Tu vois, c’est ça ton problème, Sophie. Tu parles comme un dictionnaire qu’on aurait fait tomber dans une machine à laver. Allez, bougez-vous, la batterie de Bakary est à 4%, on va perdre le live.
Derrière lui, Bakary tenait un smartphone à bout de bras. L’écran fendu masquait les commentaires de onze millions de personnes. Le cortège s’ébranla. Momo franchit le perron sous le regard vitreux du chef du protocole, Monsieur de Saint-Sulpice, un homme dont l’arbre généalogique remontait probablement aux croisades et qui vivait une défaillance cardiaque très distinguée.
L’intérieur sentait la cire d’abeille et l’argent mort. Momo marchait sur les parquets avec la prudence d’un démineur. Ses baskets faisaient un bruit de succion indécent sur le bois précieux.
— C’est haut de plafond, nota-t-il. On dirait le château de Versailles, mais sans les touristes en short qui mangent des glaces. Dites-moi les gars, c’est où qu’on branche la console ? J’ai la PS5 dans le carton là, avec Bakary. J’ai un tournoi sur FIFA, j’ai promis à la communauté la finale ce soir.
Saint-Sulpice s’arrêta net. Il vira au gris perle.
— La… console ? Monsieur le Président, nous avons le Conseil Constitutionnel, la mer de Chine…
— Écoute-moi bien, Saint-Sulpice, coupa Momo en posant son sac Franprix sur une table en marqueterie du XVIIIe siècle qui faillit s’effondrer. La mer de Chine ne va pas bouger d’ici demain. Par contre, si je fais pas ma finale contre « Kalash93 », je vais passer pour une poule mouillée sur Twitter. Trouvez une télé, un câble HDMI, et une multiprise qui ne fait pas sauter les plombs de l’Histoire de France.
Soudain, le téléphone de Momo vibra. La sonnerie, un vieux rap saturé, fit trembler les pampilles d’un guéridon.
— C’est la daronne. Silence radio.
Il décrocha en haut-parleur.
— Allô ? Ouais maman… Non, j’suis bien arrivé.
— Mohamed ? C’est quoi ce bordel ? Je vois les rideaux à la télé derrière toi. Ils sont moches, on dirait ceux du marché de Saint-Denis mais en plus poussiéreux. Tu vas attraper une allergie. Et t’as pris tes vitamines ?
— Maman, je gère le pays là, je peux pas parler de rideaux…
— Le pays ? On dirait un mariage chez les riches, mais en plus triste. Et n'oublie pas de descendre les poubelles avant que les journalistes ne fouillent dedans. Allez, couvre-toi, y’a des courants d’air dans ces châteaux.
Il raccrocha. Le groupe arriva devant le Salon d’Or. Bakary commença à déballer les câbles de la console, emmêlés comme des spaghettis dans un sac plastique. Momo s’assit dans le fauteuil présidentiel qui gronça sous son poids.
— Voilà, dit Momo. Ça, c’est le vrai pouvoir. Étienne, ramène les œufs à la cuisine, dis-leur de me faire une omelette. Pas un truc aux truffes. Une omelette de base. Avec du sel.
Le match contre Saint-Sulpice, forcé de prendre la manette, tourna au carnage diplomatique. Le Chef du Protocole, en nage, finit par marquer un but par erreur, hurlant un « Dans vos dents ! » qui restera dans les annales du direct. Puis vint l'omelette de déconstruction du Chef Guillaume, que Momo renvoya en cuisine d'un geste sec : « Je veux que ça coule, Chef. Fais-moi une omelette avec l'amour d'une grand-mère qui n'a plus de dents. »
À 20h, Momo s’avança sur le perron. Il s’arrêta pile au bord de la marche. Il posa son sac Franprix entre ses pieds. Il regarda la foule, puis les caméras. Il y eut un silence. Un silence si dense qu’on aurait pu y planter un drapeau.
— Bonsoir, commença-t-il. Je ne vais pas vous mentir, c’est bizarre ici. Première mesure : demain, on ouvre les jardins, on fait un barbecue géant. Tout le monde est invité. Par contre, ramenez vos chipos, le budget est serré, j’ai déjà claqué la thune dans des omelettes de luxe.
La foule explosa. Momo reprit, sa sincérité brute balayant les scripts des conseillers.
— On m’a dit de vous parler de croissance. Mais on sait tous que j’y connais rien en courbes. Ce que je sais, c’est qu’on va arrêter de se mytho. Le système est hacké. Maintenant, c’est nous qui tenons la manette. Et la règle d’or, vous la connaissez : le propriétaire de la console gagne toujours à la fin. Et aujourd'hui, la console, c'est vous.
Il ramassa son sac Franprix, fit un petit signe de la main, et rentra. Dans le hall, il croisa Saint-Sulpice qui l’applaudissait doucement.
— C’était parfait, Monsieur le Président.
— Ouais, ouais. Maintenant, ramène-moi les dossiers sur l’arme nucléaire, Jean-Pierre. La mise à jour de la console prend quatre heures, faut bien que je m'occupe.
Bakary leva les yeux de son téléphone éteint.
— On commande des sushis pour fêter ça ?
— Commande les sushis. Si les marchés paniquent, on leur dira que c’est une commande d’État.