87 MILLIONS DE RAISONS DE TE HAÏR
Par Seb Le Reveur — COMEDIE
Le carton de pizza « Quatre Saisons » — qui n'en comptait plus qu'une, celle du mois de novembre dernier au vu de la couleur du reliquat de croûte — trônait au milieu de la table basse de Camille comme un monument à sa propre déchéance. Camille, vingt-huit ans, l’œil vitreux et le cheveu en bataille...
Le ticket de la discorde
Le carton de pizza « Quatre Saisons » — qui n'en comptait plus qu'une, celle du mois de novembre dernier au vu de la couleur du reliquat de croûte — trônait au milieu de la table basse de Camille comme un monument à sa propre déchéance. Camille, vingt-huit ans, l’œil vitreux et le cheveu en bataille façon « électrocutée par la vie », fixait l'objet. Ce n'était pas la moisissure qui l'hypnotisait, ni l'odeur de fromage rance qui semblait avoir développé sa propre conscience politique. Non. C’était ce petit bout de papier thermique, jauni, fripé, niché entre une tache de sauce tomate séchée et un prospectus pour une salle de sport où elle n’avait jamais mis les pieds.
Un ticket de l’Euro-Millions.
Elle le saisit avec la délicatesse d’un démineur manipulant du C4 périmé. Ses doigts tremblaient. Elle vérifia les numéros sur son téléphone dont l’écran brisé lui offrait une vision kaléidoscopique de la réalité. C’était statistiquement plus probable de se faire frapper par la foudre en chevauchant un requin blanc dans une piscine municipale. Pourtant, les numéros étaient là. 87 millions d’euros. De quoi s’acheter une île, trois gouvernements d’Afrique de l’Ouest et ne plus jamais répondre aux appels de son banquier, enregistré sous le nom de « Satan (Bureau des Contentieux) ».
C’est à cet instant précis que la serrure de l’appartement gémit. Camille sursauta, manquant de ravaler le ticket. La porte s'ouvrit sur une silhouette qu’elle aurait reconnue après une lobotomie au burin : Léo. Trente ans de charme désordonné et un sourire capable de vendre du sable à un Touareg. Il entra avec un carton de bières, comme s'il n'était pas parti six mois plus tôt en oubliant de rendre ses clés et la moitié de la caution.
— Salut Cam. Dis, tu ne devineras jamais... commença-t-il avant de se figer. Camille... me dis pas que c’est ce que je pense ?
— C’est un reçu de pressing, mentit-elle avec l’assurance d’un politicien en examen. Dégage de mon appart, Léo. On n'est plus ensemble. Tu te souviens ? Le concept de « rupture » ? Le moment où tu es parti tester la souplesse d’une prof de yoga à Bali ?
— C'était en Creuse, rectifia-t-il. Et ce papier... c’est le ticket qu’on a pris ensemble au Tabac de la Gare, non ? Le soir où on s’est promis d'élever des lamas dans un château ?
— « On » n’a rien pris du tout. « J’ai » payé avec mes derniers sept euros pendant que tu cherchais ton portefeuille qui ne contient que du vide et des rêves de grandeur. C’est MA pizza, MON appart dégueulasse, et MON ticket.
Un raclement de gorge, sec comme un coup de trique, retentit dans le couloir. Une silhouette sombre émergea derrière Léo. Un homme en costume trois-pièces gris perle, si parfaitement coupé qu'il semblait sculpté dans le marbre, s’avança. C’était Maître Arpagon, l'avocat le plus redouté de la place, celui dont on disait qu'il pouvait faire acquitter le Diable pour tapage nocturne en enfer.
— Bonjour, chers enfants, dit-il d'une voix de velours empoisonné. Monsieur possède la preuve d’achat — un relevé bancaire de votre compte joint, Madame, qui n’a jamais été clôturé. Quelle négligence romantique ! Et vous, Madame, possédez l’objet physique. Sans le ticket, il n’a rien. Sans sa preuve de participation, votre gain sera bloqué par une procédure plus longue que la décomposition de cette pizza.
Camille sentit un vertige.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— La Française des Jeux exige une moralité sans faille pour une telle somme, poursuivit Arpagon. Pour valider ce gain, il vous faut prouver que ce ticket est le fruit d'une union stable. Le « Pacte de Solidarité du Gain ». Vous devez cohabiter sous le même toit pendant quatre-vingt-dix jours. Sans incident, sans plainte, et sans tentative d'homicide. Si l'un de vous quitte les lieux, la somme est reversée à une association pour la réinsertion des mimes dépressifs.
— 90 jours avec lui ? s'étrangla Camille. Il laisse ses chaussettes sales dans le frigo !
— C'était pour les garder fraîches ! se défendit Léo.
— J'ai réservé une suite dans un hôtel particulier, trancha Arpagon. Marbre, soie et majordome. On y va.
L’arrivée à l’hôtel fut un choc thermique. On passa de l’odeur de friture de la rue de Camille à une atmosphère de luxe si clinique qu'on aurait pu y conserver des sushis à même le sol. Camille, crispée, glissa sur le parquet ciré comme une biche sur une patinoire avant de se rattraper de justesse à une console Louis XV.
— C’est spacieux, nota Léo en faisant rebondir ses baskets sur le marbre. On pourrait installer un skate-park.
Arpagon les guida vers la chambre de maître. Un champ de bataille potentiel : deux lits King-size drapés de soie champagne se faisaient face. Entre les deux, un coffre-fort biométrique.
— Le ticket ira là-dedans, précisa l'avocat. Il faut vos deux empreintes simultanément pour l'ouvrir. Comme pour un missile nucléaire. Le compte à rebours commence. Jour 1. La haine est plus efficace quand elle est pure, restez sobres.
L'avocat s'éclipsa. Camille et Léo se retrouvèrent seuls dans ce silence à un million d'euros l'heure. Léo se dirigea immédiatement vers le minibar.
— Alors Cam ? On trinque à notre fortune ?
— On trinque à ton départ prochain, Léo. Règle numéro 1 : Interdiction de me parler avant mon troisième café. Règle numéro 2 : Si tu entres dans la salle de bain quand j'y suis, je te castre à la pince à épiler.
— Et la règle numéro 3 ? demanda Léo en faisant sauter le bouchon d'une bouteille de champagne avec une maladresse spectaculaire.
Le bouchon partit comme une grenade, percutant un vase Ming avant que le liquide ne jaillisse en une gerbe écumeuse. Léo, surpris, bascula en arrière. Dans sa chute, la bouteille décrivit une courbe élégante, arrosant copieusement le bureau en acajou où Camille venait de poser négligemment le ticket, hors de sa pochette, pour l'admirer une dernière fois.
— NON ! hurla Camille.
Elle se précipita, saisissant le ticket avec une pince à épiler qu'elle gardait dans sa poche. Le papier thermique était humide. Les chiffres, ces petits bâtons noirs qui valaient le PIB d'un petit pays, commençaient à baver, menaçant de se transformer en un gribouillage grisâtre.
— On est en train de devenir pauvres en direct ! rugit-elle. Léo, je vais te dissoudre dans l’acide !
— Attends ! Le sèche-cheveux ! proposa Léo en panique.
— C’est du papier thermique, triple idiot ! Si tu l'approches d'une source de chaleur, il devient noir !
Elle fixa le ticket avec une lueur de folie pure.
— On ne bouge plus. On ne respire plus. On va mettre ce ticket dans le frigo, entre le caviar et le Coca. Le froid ralentit les réactions chimiques.
Elle ouvrit le minibar, dégagea les mignonnettes de vodka à vingt balles et déposa le papier sur une soucoupe en argent. Elle referma la porte avec une douceur infinie.
— Voilà, souffla-t-elle. Le gagnant est au frais.
Léo, encore à genoux dans la flaque de champagne, leva les yeux vers elle.
— Tu sais, t’es presque sexy quand tu sauves notre capitalisme personnel.
— Ta gueule, Léo. Va chercher une serpillière. On a 89 jours et 23 heures à tenir. Et si tu touches à ce frigo, je finance la réinsertion des mimes avec ta part.
Camille se laissa tomber sur le lit. La soie était si glissante qu'elle manqua de finir par terre. Elle ferma les yeux, réalisant que l'enfer ne sentait pas le soufre, mais le savon coûteux et le champagne tiède. Le duel ne faisait que commencer.
Transfert en zone glaciale
L’Hôtel de Valmont ne m’accueillait pas, il me jugeait. Dès que mes bottines — dont la semelle gauche commençait sérieusement à s’émanciper de la chaussure — ont foulé le marbre de Carrare du hall, j’ai senti le poids de mon découvert bancaire m’écraser les épaules. Le silence était si dense qu’on aurait pu le trancher comme une terrine de foie gras trop chère. C’était un luxe qui sentait l’argent propre et le mépris poli.
— Tu entends ça ? murmura Léo derrière moi, traînant son sac de sport élimé comme s’il s’apprêtait à squatter un gymnase municipal.
— Quoi ? Le bruit de mon âme qui se demande ce qu’on fout là ?
— Non. Le vide. C’est l’écho du fric, Camille. On pourrait organiser un tournoi de bowling dans le couloir sans même réveiller un acarien.
Je me retournai, lui jetant un regard qui aurait pu givrer un radiateur en plein mois d’août. Léo affichait ce sourire. Ce sourire de gamin qui vient de trouver les clés du magasin de bonbons et qui n’a aucune intention de payer la facture.
— Écoute-moi bien, l’optimiste de service. Quatre-vingt-dix jours. C’est le temps qu’il faut à une cellule de prisonnier pour s’habituer à l’obscurité, ou à une plante verte pour crever si tu oublies de l’arroser. On n’est pas en vacances. On est en garde à vue de luxe.
Je sortis de mon sac mon arme secrète : un rouleau de ruban adhésif orange fluo. Je l'accrochai à ma ceinture avec la solennité d'un maréchal de guerre.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il, un sourcil levé.
— Je colonise, Léo. Je trace la ligne de démarcation.
Je me mis à genoux sur le marbre glacial et je commençai à tirer une ligne droite, implacable, qui coupait le hall en deux. Le néon orange tranchait sur le blanc pur du sol comme une cicatrice sur un visage de mannequin.
— À droite, c’est chez moi. À gauche, c’est ta zone de non-droit. Si un seul de tes vieux caleçons ou une miette de tes espoirs déçus traverse cette ligne, je considère ça comme une déclaration de guerre et j’appelle Maître Arpagon pour qu’il te transforme en confettis juridiques.
Léo éclata de rire, un son qui ricocha sur les hauts plafonds ornés de moulures dorées.
— Tu vas vraiment transformer cet hôtel particulier du XVIIIe en parcours d’obstacles pour la DDE ?
— Le marbre s’en remettra. Mon système nerveux, non.
Dans ma poche, je sentais la brûlure légère du ticket de loto. 87 millions. Le chiffre me donnait le vertige. C’était assez pour s’acheter le PIB d’un petit archipel volcanique.
— On le met où ? demanda soudain Léo, redevenant sérieux.
— Pas « on ». Je le garde.
— Camille, on a signé un contrat. Si tu tombes dans les escaliers parce que tes pompes se barrent en sucette, et que le ticket finit dans la cheminée, on est tous les deux SDF.
— Je ne tombe pas, Léo. Je descends avec style.
— La dernière fois que tu as dû gérer un truc important, tu as oublié l’assurance de la voiture.
— C’était une expérience de renforcement de couple !
— C’était une pneumonie, Léo !
On se toisait, à bout de souffle, au milieu de ce salon immense où même les meubles semblaient nous mépriser.
« Mademoiselle, j'ai pris la liberté de commander un déshumidificateur industriel », intervint une voix suave et désincarnée sortant du plafond. « Votre taux de sueur dû au stress commence à oxyder les poignées de porte en laiton. »
— Eustache ! hurlai-je vers le lustre. Occupe-toi de tes capteurs et laisse mes glandes sudoripares en paix !
Léo, lui, semblait déjà avoir pris possession des lieux. Il fouillait dans la cuisine, un laboratoire en inox brossé plus complexe qu’un cockpit de navette spatiale.
— Tiens, regarde. Un grille-pain qui a probablement plus de fonctions que mon premier ordinateur.
— Léo, ne touche à rien.
— C’est un grille-pain, Camille. Pas un réacteur nucléaire. Je mets le pain, ça chauffe, ça saute, on mange.
Il inséra un bagel rassis et appuya sur une icône tactile. Une petite musique symphonique se déclencha. Soudain, une odeur. Pas l’odeur du pain grillé. L’odeur du plastique qui fond et du regret imminent. Une colonne de fumée noire s'éleva, épaisse, parfaitement illégale.
— Léo… ?
— Tout va bien ! C’est juste… ça fume un peu.
— LE MODE QUOI ?
— L’écran est bloqué sur "Erreur 404 : Bagel introuvable" !
— Débranche-le !
— Le fil est encastré ! C'est du design totalitaire !
*Bip. Bip. Bip.*
Un jet d’eau glacée, puissant et calibré, se déclencha au plafond. Puis un deuxième. En trois secondes, la cuisine se transforma en parc aquatique pour millionnaires dépressifs.
— Le ticket ! hurla Léo en se jetant vers moi.
Je fis une embardée digne d’un ailier de rugby, protégeant le précieux sésame sous mon pull. Léo percuta l’îlot central, glissa, et finit sa course dans mes bras alors que nous nous réfugiions sous la table en chêne massif.
— Tu… tu l’as ? demanda-t-il, une mèche de cheveux collée sur le front.
— Si tu as osé mouiller un seul millimètre de ce ticket, je te jure que je t’étouffe avec tes propres chaussettes de sport.
Le système d’aspersion s’arrêta dans un dernier gargouillis pathétique. Je sortis de sous la table, mes vêtements collant à ma peau. Je ressemblais à un rat d’égout égaré dans une bijouterie. Je pointai du doigt le couloir.
— Ta zone, Léo. Maintenant. Va trouver un sèche-cheveux en or, mais disparais.
Il s'éloigna vers « sa » partie de la maison, laissant derrière lui des empreintes humides sur le ruban orange qui, malgré le déluge, tenait bon. Je me dirigeai vers l’étage, chaque pas faisant un bruit de succion ridicule dans mes chaussures noyées. En passant devant le miroir du hall, j'ajustai mon rouleau de ruban adhésif comme un sceptre. Je montai les marches en laissant une traînée d'eau sur le tapis de course impérial.
Je refermai la porte de la chambre de maître. Le ruban orange brillait dans la pénombre, divisant le lit king-size en deux continents ennemis.
— 89 jours, Camille. 89 jours et tu seras libre.
Sauf que dans le silence de la grande maison, j'entendis Léo, de l'autre côté du mur, qui essayait d'allumer la douche. Un bruit de succion métallique, suivi d'un cri, me fit bondir.
— Camille ! C’est pas moi ! C’est cette salle de bains ! Elle est hantée par l'esprit de l'ingénierie allemande !
Je courus vers sa suite. Léo se tenait au milieu d’une salle de bains en onyx noir, vêtu uniquement d'un caleçon à motifs "ananas" et d’un peignoir en éponge. Devant lui, la douche crachait des jets latéraux, transformant la pièce en lave-auto pour oligarques.
— J’ai voulu régler la température ! Le système m'a pris pour une herbe aromatique à hydrater d'urgence !
— C’est le mode "Pluie Tropicale avec Brume Ionisante", espèce de fossile technologique !
Je pressai "Stop" sur le panneau tactile. Le silence revint, seulement troublé par le goutte-à-goutte du peignoir de Léo. Je baissai les yeux : j’avais profité de son combat avec la plomberie pour coller une nouvelle ligne orange fluo entre le lavabo et la baignoire.
— Ma zone, Léo, c'est le luxe calme et volupté. Ta zone, c'est le chaos et les vêtements qui traînent.
— Tu ne me fais vraiment plus confiance ? Même pas pour partager un flacon de savon liquide ?
— La dernière fois que je t'ai fait confiance, tu m’as dit que tu "allais juste chercher des cigarettes" et tu es réapparu trois mois plus tard avec un tatouage de tortue sur la cheville et une dette de jeu à Macao. Alors non, le savon liquide, c’est le début de la fin.
Soudain, le téléphone de la maison — un galet poli au design futuriste — se mit à vibrer. Je décrochai.
— Allô ?
— Bonsoir, Camille. C’est Maître Arpagon. Votre premier invité arrive demain matin pour l’audit de cohabitation. Un médiateur de vie, engagé par les autres parieurs qui contestent la validité du ticket. Soyez prêts. Et de grâce, demandez à Monsieur Léo de mettre des chaussures.
Le lendemain, sept heures trente. Le soleil entrait dans le salon avec une arrogance insupportable. J’étais prête. Tailleur-pantalon impeccable, chignon si serré qu’il me faisait l’effet d’un lifting permanent. Léo, lui, portait des mocassins qui semblaient le torturer.
— Souris, Léo. Fais semblant d’être un adulte responsable qui aime sa colocataire.
— Je t’aime, Camille. On est les rois du pétrole.
— Ne dis plus jamais ça, c’est vulgaire au-delà du supportable.
La porte double s’ouvrit. Un homme aux cheveux gris coupés au laser entra. Il nota quelque chose, puis son regard tomba sur la ligne de ruban adhésif orange fluo qui balafrait le salon.
— Bonjour. Je suis Maître Vaneck. Votre Médiateur de Vie.
Il pointa son stylo vers le ruban orange avec un dégoût clinique.
— Puis-je savoir si ceci est une installation d'art contemporain particulièrement médiocre ou si vous avez déjà commencé à démembrer la propriété intellectuelle de ce lieu ?
Je regardai la ligne orange qui séparait ma dignité de l'anarchie de Léo. On n'était plus dans un hôtel particulier. On était dans un épisode de "Strip-Tease" chez les Médicis.
— C’est un repère visuel pour le Feng Shui, Maître, répondis-je. Pour canaliser les énergies… divergentes.
Vaneck s’assit.
— Monsieur Léo, pourquoi y a-t-il un morceau de fromage fondu sur votre chaussure ? Et Mademoiselle Camille… je vous sens nerveuse. Votre taux de sueur, selon Eustache, est préoccupant.
Je regardai Léo. Il me regarda. La guerre froide ne faisait que commencer, et elle s'annonçait particulièrement humide.
L'invasion des vautours
Le carillon de l’hôtel particulier n’était pas un simple bouton. C’était une déclaration de guerre en laiton poli, une intrusion symphonique qui résonnait dans les trois mille mètres carrés de marbre froid comme le glas d’une vie privée qu’on viendrait d’euthanasier.
Camille sursauta, manquant de renverser son mug de café tiède sur son jogging en cachemire loué. Elle jeta un regard noir à la porte monumentale. Derrière ces battants de chêne qui valaient probablement plus que ses dix prochaines années de salaire, la meute attendait.
— Si c’est encore un livreur de caviar qui veut un selfie, je l’étouffe avec ses propres blinis, grogna-t-elle.
Elle s’approcha de la fenêtre. En bas, derrière les grilles en fer forgé aux pointes dorées, c’était le siège de Fort Alamo, version Instagram. Une dizaine d’individus aux teints étrangement orangés s’agitaient, téléphones greffés au bout de leurs perches. Le drone, lui, bourdonnait comme une mouche d'élite sur un gâteau de mariage. Mais le pire n’était pas là. Le pire, c’était la silhouette qui fendait la foule avec l’autorité d’un brise-glace nucléaire : Béatrice. Sa mère.
Elle menait une colonne de types vêtus de noir, munis de nuanciers et d’un air de supériorité esthétique qui aurait fait passer un archiduc autrichien pour un punk à chien.
— Léo ! hurla Camille. Léo, réveille-toi, l'Armée Rouge du Design est aux portes !
Un bruit sourd répondit. Quelque chose qui ressemblait à un corps tombant d'un lit trop haut. Quelques secondes plus tard, Léo apparut en haut de la balustrade. Camille l'observa avec un dégoût fasciné. Entre ses cheveux en bataille et sa démarche chancelante, il ressemblait à une catastrophe industrielle en peignoir de soie, une véritable erreur de casting génétique qu'elle avait eu la faiblesse d'aimer.
— C’est quoi ce boucan ? On ne peut pas être riche en silence dans ce pays ?
— Ma mère est là, Léo. Avec des décorateurs.
— Oh, génial. On a encore du gin ? J’ai besoin de munitions morales.
— Elle veut tout changer. Si elle entre ici et voit qu’on dort dans des chambres séparées, elle va le crier sur tous les toits. Et les vautours dehors n’attendent qu’une faille pour prouver que notre réconciliation est un fake.
Léo descendit les marches avec une désinvolture insultante.
— Alors on va leur donner de la guimauve, Camille. C’est le prix à payer pour les 87 patates.
La porte s’ouvrit. Béatrice s’imposa par simple déplacement d’air, un tourbillon de bijoux cliquetants.
— Camille ! Ma chérie ! Ce hall est d’une tristesse... On dirait l’antichambre d’un ministère sous l’ex-URSS. Heureusement, j’ai amené Jean-Sébastien.
L’homme filiforme qui l’accompagnait s’avança. Il caressa une colonne de marbre comme s’il venait de toucher le front d’un lépreux.
— C’est... offensant, murmura-t-il d’une voix sépulcrale. Ce marbre souffre. Il crie. Il nous faut du vide. Du vrai vide onéreux.
— Vous voyez ? s’enthousiasma Béatrice. Il ressent les minéraux. Et j'ai déjà prévu la salle de bain en améthyste. C’est essentiel pour la circulation du sang des gens qui ont gagné au moins six rangs à l'Euromillions.
Camille se rapprocha de Léo et murmura entre les dents :
— Si cet entrepreneur en courants d'air touche à mon café, je le transforme en installation d'art contemporain.
— Calme-toi, chérie, susurra Léo en passant un bras possessif autour de sa taille. Essaie de ne pas ressembler à une serial-killeuse en manque de caféine.
Il l'attira contre lui. Camille se raidit au point de devenir une arme contondante. Si elle tombait du lit plus tard, elle briserait sûrement le marbre.
— Enlève ta main de ma hanche ou je te fracture le métacarpe, sourit-elle pour les caméras qui filmaient par les vitres.
L’ambiance bascula quand Léo apprit, par une indiscrétion de Jean-Sébastien, que Béatrice avait envoyé une équipe de "videurs de caves" dans l’ancien appartement de Camille pour "purifier son espace de vie".
— Elle a quoi ? hoqueta Camille. Le ticket est dans le bac à légumes de mon vieux frigo !
Ce fut une débandade épique. Ils s'enfuirent dans la petite Fiat de Béatrice, grillant trois feux rouges sous les flashs des paparazzi. Arrivés devant l'immeuble, le drame était là : une camionnette des "Artisans du Vide" et un sac poubelle dont s'échappait un jus suspect.
— Halte ! hurla Camille en se jetant sur la benne à compost comme une gardienne de but en finale de Coupe du monde.
Sous l'œil des caméras de Pénélope, l'influenceuse qui les avait suivis, Camille plongea les mains dans les épluchures. L’odeur était une symphonie de décomposition.
— Plus à gauche ! cria Léo. Je crois voir l’oreille de Lapinou !
Camille ressortit une vieille chaussette grise et immonde qu’elle brandit comme un trophée sacré pour justifier sa plongée dans les ordures. Dans sa manche, elle sentait le contact divin du papier thermique qu'elle venait de récupérer in extremis entre un yaourt périmé et une croûte de pizza.
— #LapinouGate #LoveRescue ! brailla Pénélope en direct sur Instagram.
De retour à l'hôtel particulier, la pression monta d'un cran. Maître Arpagon, l'avocat au sourire aussi blanc qu'une piste d'atterrissage, les attendait dans leur suite parentale.
— Une cohabitation irréprochable, rappela-t-il. Si je soupçonne que Monsieur dort sur le canapé, le ticket est saisi.
Le soir venu, Camille et Léo se retrouvèrent face au monstre : un lit de trois mètres de large en soie grise.
— On ne va pas dormir là-dedans, décréta Camille.
— C’est un King Size, Cam. On pourrait y loger tout le conseil municipal de Levallois-Perret sans se toucher les coudes.
Ils s'installèrent, raides, conscients que chaque mot était capté par les micros dissimulés par Arpagon. Pour le drone qui rôdait encore à la fenêtre, Léo prit Camille dans ses bras. Ce n’était plus de la comédie, c’était de la survie tactique.
— Tes mains sont froides, Léo.
— C’est l’émotion. Ou le manque de chauffage dans ton appart’ ces trois dernières années.
Soudain, un cri strident déchira le silence de la nuit. Un vacarme de ferraille retentit au rez-de-chaussée. La porte de la suite vola en éclats, révélant Arpagon, livide.
— Ah, chers amis, dit-il en les voyant sortir. On dirait que nous avons une petite… complication. Vos cousins de Limoges viennent de forcer la grille. Et ils ont un avocat. Un vrai, cette fois.
Camille échangea un regard avec Léo. La comédie de remariage venait de se transformer en film de siège.
— Si c’est un avocat de Limoges, on est sauvés, souffla Léo en ajustant son peignoir. Son costume doit dater de l'élection de Giscard.
— C’est tout ce que je demandais, Léo, répondit Camille. C’est tout ce que je demandais.
La paranoïa du coffre-fort
L’odeur de café froid n’était plus une simple nuisance olfactive, c’était devenu l’hymne national de mon appartement. Un mélange de marc rassis, de dossiers de factures impayées entassés comme une partie de Jenga perdue d’avance, et cette note de fond, métallique : la sueur froide de la paranoïa.
Dans ma main droite, je tenais le Saint-Graal. Un petit rectangle de papier thermique jauni, si fragile qu’un éternuement enthousiaste pourrait réduire mes quatre-vingt-sept millions d'euros en confettis. Ce ticket de loto était mon armure de platine, ma revanche sur la vie et sur mon banquier qui m’appelait « Mademoiselle Camille » avec une condescendance qui méritait la perpétuité. Mais c'était surtout mon arme contre l’Autre.
Léo.
Il feignait de dormir sur mon canapé dont les ressorts criaient à l’agonie. Léo, c’était le chaos incarné dans un corps de trente ans trop bien bâti pour son propre bien. Un sourire capable de faire fondre un glacier et une propension à fuir les responsabilités qui ferait passer un politicien pour un modèle de probité. Il était là, séparé de moi par une cloison en placoplatre si fine qu’on entendait les voisins du dessus se disputer pour un lave-vaisselle.
Il me fallait une cachette. Pas un truc d'espionnage à deux balles, mais une place tellement évidente qu'un esprit aussi volatil ne s'y arrêterait jamais. Je jetai mon dévolu sur le *Petit Larousse*. Un objet que Léo n'ouvrirait pas, même si sa vie en dépendait. Pour lui, un dictionnaire était au mieux un cale-porte, au pire un support pour ses pizzas surgelées.
L’opération chirurgicale commença au cutter. Je creusai une niche dans le ventre de la connaissance, les mains tremblant comme si je désamorçais une bombe.
— Tu révises tes classiques, Cam ?
Je sursautai si violemment que le dictionnaire faillit s’envoler. Léo était debout dans l’encadrement de la cuisine, les cheveux en bataille, un caleçon boxeur qui tenait par miracle et ce regard de chien battu qui m’avait fait craquer trois ans plus tôt. Il portait sa lampe frontale Petzl sur le front, éteinte, comme un troisième œil technologique et absurde.
— C’est un concept étrange pour toi, je sais, grognai-je en refermant l'ouvrage. Ça s’appelle la lecture.
Il s’appuya contre la porte avec une grâce exaspérante.
— À trois heures du matin ? Avec un cutter ? Tu cherches le mot « pardon » ? Parce que ça commence par « Je suis désolé de t’avoir plantée » et ça finit par « On est riches, donc on s’aime à nouveau ».
— On ne s’aime pas, Léo. On cohabite par nécessité légale. Maître Arpagon a été clair : quatre-vingt-dix jours sous le même toit. C’est un Hunger Games émotionnel, sauf que le prix n’est pas la survie, c’est le solde de mon compte Cofidis.
— Tu es tellement romantique. Ça me donne des frissons. Ou alors c’est le courant d’air sous ta porte. Enfin, dans trois mois, on s’achètera un immeuble entier pour le brûler juste pour se réchauffer.
Il s’approcha. Son odeur — savon bon marché et insouciance — envahit mon espace. Je serrai le dictionnaire contre ma poitrine.
— Va te recoucher. Si je vois une trace de doigt sur ce Larousse, je t’arrache les yeux avec une cuillère en plastique.
Le lendemain, le départ pour l’hôtel particulier d’Arpagon fut une tragédie grecque. Léo portait toujours sa lampe frontale, « au cas où on traverserait un tunnel émotionnel ». La berline noire envoyée par l’avocat nous attendait. Arpagon, lui, nous reçut sur le perron de son manoir clinique avec un sourire si blanc qu’on aurait dit qu’il avait mangé un néon.
— Bienvenue dans votre cage dorée, roucoula-t-il. Suivez-moi pour le coffre.
L’intérieur était un choc. Le luxe y était si agressif qu'il semblait vous demander vos papiers à chaque pas. Arpagon nous mena devant une porte blindée dissimulée derrière une tapisserie représentant des gens riches chassant des gens pauvres.
— Coffre de classe 5. Protection biométrique, annonça-t-il. Camille, votre doigt.
Je posai mon index sur le scanner. L’appareil hésita, sans doute parce que mon empreinte était partiellement effacée par des années de vaisselle et de manipulation de factures de relance. Un bip sonore valida enfin l'accès.
— C’est bon, soufflai-je en déposant le ticket.
— Parfait, sourit Arpagon, l'air d'un prédateur légal se délectant de notre malaise. Notez que si l'un de vous meurt de causes non naturelles, le survivant est disqualifié. C’est pour éviter les accidents de balcon, voyez-vous.
Le cirque médiatique commença une heure plus tard. Valentin de la Villardière, réalisateur au nom de fromage de chèvre onéreux, débarqua avec une équipe de tournage.
— C’est divin ! Mais c’est d’un froid polaire ! hurla-t-il en envahissant le salon.
Il était accompagné de Chloé-Oxygen, une influenceuse dont les lèvres semblaient avoir été gonflées à la pompe à vélo. Elle prônait le bien-être et la détox sur Instagram, mais je la surpris cinq minutes plus tard en train de fumer nerveusement une cigarette mentholée derrière un buste de Platon, tout en jetant des regards avides vers le coffre-fort.
— Oh my God, Camille, c’est tellement inspirant votre histoire ! glapit-elle en écrasant son mégot sous son talon aiguille. L’argent ne change pas les gens, il les révèle, tu vois ?
Léo, ravi de l'attention, paradait. Valentin nous fit asseoir sur le canapé en soie pour une séquence « complicité ».
— Léo, pose ta main sur son épaule. Camille, essaie d'avoir l'air moins... procédurière. Pensez aux millions !
— On est les millionnaires les plus ringards de France. C’est officiel, murmurai-je alors que Léo se rapprochait.
— Souris, Cam, chuchota-t-il. On est en train de devenir des icônes.
Soudain, pour ponctuer sa tirade sur l'amour et la fortune, Léo sortit un facsimilé du ticket qu'il avait gardé — une blague de mauvais goût — et tenta de le coller sur mon front pour « marquer notre territoire ». L’adhésif improvisé ne tint pas. Le papier glissa lentement le long de mon nez avant de tomber lamentablement dans mon décolleté.
— Coupez ! C’est génial ! hurla Valentin. Le slapstick de la fortune !
Le soir tomba enfin, emportant les caméras mais laissant une tension électrique. Arpagon avait insisté pour une « soirée de cohésion ». Le terrain de bataille fut choisi par Léo : un Monopoly.
Nous étions assis autour d’une table en acajou. Arpagon faisait la banque avec une jubilation malsaine, manipulant les faux billets comme s'il s'agissait de vrais contrats de cession d'âme. Chloé-Oxygen, invitée à rester pour le "contenu social", s'ennuyait ferme depuis qu'elle avait réalisé que les hôtels du jeu n'avaient pas de service de chambre.
— Rue de la Paix, annonça Léo en avançant son pion. Avec trois hôtels. Ça fera deux mille, Camille.
— Je ne paie pas. Je conteste la validité du titre de propriété, répliquai-je, les yeux injectés de sang. Tu as triché quand j'étais aux toilettes.
— Oh, la paranoïa revient au galop ! Tu penses que j'ai caché des maisons dans ma lampe frontale ?
Il alluma subitement sa lampe, le faisceau braqué en plein dans mes yeux.
— Éteins ça, Léo !
— Jamais ! C’est ma lumière de vérité !
— Mes chers, intervint Arpagon avec un calme reptilien, le règlement du Monopoly est clair. Tout comme le vôtre. La faillite est proche pour l'un de vous.
Dans un geste de rage, je renversai le plateau. Les pions en métal volèrent à travers la pièce de luxe, percutant les vases Ming. Léo se leva, sa lampe frontale balayant le plafond comme un gyrophare de détresse.
— Tu vois ? cria-t-il. On ne peut même pas jouer ! On est incapables d’être riches ensemble !
— On n’est pas riches, Léo ! On est enfermés avec un avocat vampire et une fille qui sniffe de la spiruline !
Chloé-Oxygen soupira en ajustant son ring-light.
— Vous manquez cruellement de gratitude envers l'Univers, les gars. Franchement, ça ne va pas du tout avec mon feed.
Je regardai Léo. Il était ridicule avec son peignoir de soie et sa lampe de mineur. J'étais pathétique avec mes mains crispées sur des billets en carton. Arpagon, lui, ramassait les petites maisons vertes avec un sourire qui laissait présager que les quatre-vingt-six prochains jours seraient les plus longs de notre existence.
— On continue ? demanda Léo, le faisceau de sa lampe se stabilisant enfin sur mon visage.
— On continue, répondis-je. Mais je change de pion. Je prends le fer à repasser. C’est plus lourd pour te le lancer à la figure.
Le premier jour de notre nouvelle vie s'achevait ainsi : dans le fracas du plastique sur le marbre, sous l’œil d’une caméra thermique et d'un avocat qui comptait déjà nos points de suture.
Le coup du faux fiancé
L’air de l’hôtel particulier des de Villers-Hautbrion sentait le pognon rassis et la lavande de synthèse, un mélange qui, pour Camille, évoquait davantage une morgue de luxe qu’un foyer chaleureux. On était loin, très loin, de son studio du 11ème où l’odeur dominante oscillait entre le curry du voisin et ses propres chaussettes de sport oubliées derrière un radiateur poussif. Ici, le marbre était si poli qu’on pouvait y lire l'heure, son propre désespoir et, accessoirement, la marque de ses chaussures bas de gamme qui grinçaient lamentablement sur les dalles séculaires.
Camille ajusta sa robe en soie — une location qui lui coûtait la moitié de son dernier PEL — et jeta un regard noir à la silhouette qui se trémoussait à côté d’elle dans le grand vestibule.
— Xavier-Luc, je répète : si tu l’appelles « mon pote », je te scalpe avec une petite cuillère en argent massif. C’est clair ?
L’homme à côté d’elle, un grand échalas dont les cheveux gominés semblaient avoir été lustrés au saindoux, prit une pose tragique. Xavier-Luc était un acteur de "recherche", ce qui signifiait qu'il cherchait du travail depuis 2012. Camille l'avait déniché sur une application de services entre particuliers. Son profil promettait une « immersion totale selon la méthode Stanislavski », mais son haleine hurlait surtout « spécialiste du kebab-oignon sans sauce ».
— Camille, mon lys, ne crains rien. Aujourd’hui, je ne suis plus un intermittent. Je suis l’homme qui t’aime, le rempart de ton cœur, le futur propriétaire de ton âme.
— Contente-toi d'être le futur propriétaire d'une dignité de façade, soupira-t-elle. Léo est un requin. Il sent le mensonge comme un chien truffier détecte la terre humide. Si tu surjoues, nos 87 millions s’envolent dans les poches de l’État.
Soudain, le double battant de la porte d’entrée s’ouvrit avec une fluidité hydraulique indécente. Léo entra.
Il était fidèle à lui-même : une chemise blanche déboutonnée juste ce qu’il faut pour suggérer qu’il venait de traverser une tempête de sex-appeal, un sourire capable de faire fondre un glacier polaire, et ce regard de type qui sait qu’il a tort mais qui s'en fout royalement parce qu’il est trop beau pour avoir des remords.
— Camille ! Ma douce ennemie. Tu as l'air... tendue. C’est la soie ? Ça gratte ? Ou c'est juste le poids de ta mauvaise conscience ?
Camille se redressa, sentant la colère remonter le long de ses talons de douze centimètres. Elle agrippa le bras de Xavier-Luc avec une force qui arracha à l'acteur un petit couinement de rat de bibliothèque.
— Léo. Je te présente Xavier-Luc de la Motte-Picquet. Mon fiancé.
Léo s’arrêta net. Son regard glissa sur Xavier-Luc comme sur une flaque d'huile de vidange.
— Un fiancé ? Déjà ? Eh bien, Camille, je savais que tu avais horreur du vide, mais je ne pensais pas que tu le comblais avec le premier venu déguisé en pingouin de chez Zara.
— Monsieur... Léo, je présume ? intervint Xavier-Luc en bombant le torse avec une emphase de tragédien. Camille m'a beaucoup parlé de vous. Enfin, surtout de vos carences émotionnelles et de votre tendance à fuir dès que les factures arrivent.
— Charmant, ironisa Léo. Et dis-moi, Jean-Eustache, tes « chaussures de luxe » en plastique, elles sont livrées avec le costume ou c’est une option pour les mariages à prix cassés ?
Camille sentit la situation lui échapper. Le plan était de rendre Léo jaloux pour le pousser à la faute, mais Léo semblait s'amuser. Et quand Léo s'amusait, quelqu'un finissait toujours par pleurer. Généralement Camille.
— Xavier-Luc est un homme stable, Léo. Tout ce que tu n'es pas. Il a un compte épargne et il sait où se trouve le bouton de la machine à laver.
— Formidable, sourit Léo, ses yeux pétillants d'une lueur malveillante. C’est exactement ce qu’il nous fallait dans ce mausolée. Mais dis-moi, ma chérie, penses-tu que ton expert en électroménager appréciera notre nouveau colocataire ?
Camille fronça les sourcils.
— Quel colocataire ? Maître Vautour a été clair : juste nous deux, le ticket dans le coffre, et 90 jours de purge psychologique.
Léo se tourna vers la porte restée ouverte.
— Oh, ce n’est pas un humain. C’est un projet de réinsertion.
Un bruit de griffes sur le marbre retentit, semblable à une charge de cavalerie miniature. Un éclair de poils fauves surgit du hall et fonça droit sur Xavier-Luc.
— Attila ! Ici ! ordonna Léo, sans aucune conviction.
Attila était, de l’avis de toute personne dotée de vision, le croisement illégitime entre un Malinois sous amphétamines et un piranha particulièrement rancunier. Le chien appliqua immédiatement la règle de trois de la destruction : il pulvérisa d’abord un coussin en soie de chez Hermès (installation), utilisa la console Louis XV comme rampe de lancement (confirmation), puis se jeta avec une ferveur religieuse sur le fessier de Xavier-Luc (explosion).
— MON DERRIÈRE ! hurla l’acteur, perdant instantanément son accent aristocratique. IL ME MANGE ! AU SECOURS !
— Attila, non ! Pas le lin ! rigola Léo. C’est mauvais pour ta digestion, il y a trop d'amidon dedans.
Camille, juchée sur un fauteuil, hurlait des ordres que personne n'écoutait. Morel, le majordome au visage sculpté dans un bloc de glace, apparut avec un vaporisateur d'eau, l'air de porter sur lui toute la misère du monde.
— Mademoiselle, Monsieur... Maître Vautour m'avait prévenu que votre cohabitation serait... dynamique. Mais il n'avait pas mentionné la présence d'une bête sauvage issue des enfers.
— C’est un concept, Morel, lança Léo en s'approchant de Camille. Le luxe et le chaos. On verra qui craque le premier.
Xavier-Luc, dont le pantalon pendait désormais en lambeaux, recula vers la sortie, poursuivi par un Attila qui semblait avoir trouvé en lui son nouveau jouet préféré.
— Camille ! Je démissionne ! hurla l'acteur. L'art a ses limites, et mon assurance santé ne couvre pas les attaques de loups-garous miniatures !
Il s'enfuit dans la cour, manquant de percuter le portail monumental. Léo éclata de rire, un rire franc, sonore, celui qui énervait Camille plus que tout parce qu’il était désarmant.
— Bon, le fiancé est parti. On est en tête-à-tête. Enfin, presque.
Attila surgit des décombres du salon, un morceau de soie rose entre les dents, l’air de demander s’il y avait un dessert. Camille descendit de son fauteuil avec toute la dignité qu'une femme en robe de location peut mobiliser après une attaque canine. Elle s'approcha de Léo, le doigt pointé vers son torse.
— Tu crois avoir gagné cette manche ? Ce type était un idiot, mais toi, tu es un monstre. Ne repeins pas notre naufrage avec de la peinture à l'eau romantique, Léo. On est coincés ici pour 89 jours.
Léo brisa le périmètre de sécurité. L'odeur de son parfum — un mélange de bois de santal et de pure insolence — l'envahit.
— Tu as peur, pas vrai ? murmura-t-il. Peur que je te rappelle pourquoi on s'est aimés avant de se détester.
— J'ai surtout peur que ton chien finisse par chier le ticket de loto, Léo. Parce que si ça arrive, c'est TOI qui iras le chercher avec les mains.
Elle tourna les talons, le cœur tambourinant contre ses côtes comme un batteur de punk-rock. Derrière elle, Morel ramassait les morceaux de la console avec la solennité d'un prêtre.
— Morel ! cria-t-elle sans se retourner. Apportez-moi un double gin. Et un sac de croquettes. On va voir qui apprivoise qui dans cette maison.
Dans le silence oppressant des hauts plafonds, seule l'ombre du ticket de loto, caché derrière le portrait d'un ancêtre austère, semblait rire de leur misère dorée. La guerre des 87 millions ne faisait que commencer, et l'odeur du tissu déchiré flottait déjà dans l'air précieux de l'hôtel particulier.
Opération café noir
L’hôtel particulier de Maître Arpagon n’était pas une demeure, c’était un mausolée pour portefeuilles en deuil. Un endroit où même la poussière semblait avoir passé un casting et où l’air, filtré par des purificateurs de la taille d’un moteur de Boeing, avait le goût de l’azote liquide et de la condescendance.
— Si je reste ici une minute de plus, je vais finir par développer une allergie aux acariens de soie, chuchota Camille en ajustant son trench-coat.
Elle jeta un regard noir au lit à baldaquin. Les draps étaient si lisses qu’elle avait passé la nuit à glisser comme un palet de hockey sur une patinoire olympique. À trois heures du matin, elle s’était retrouvée par terre, emmêlée dans un édredon qui coûtait probablement le prix de son master en droit, avec la sensation d’avoir été rejetée par le mobilier lui-même.
Léo, debout près de la fenêtre, observait la cour avec l’intensité d’un prisonnier d’Alcatraz. Il portait une chemise de lin froissée et tripotait nerveusement une pièce de deux euros dans sa poche.
— On se casse, Camille. J’ai besoin de sentir l’odeur du gasoil. Ce silence de cathédrale me donne envie de hurler des insultes au hasard juste pour vérifier que l’écho fonctionne encore.
— On ne se « casse » pas, Léo. On fait une extraction tactique. Le ticket est dans mon soutien-gorge. Entre mon cœur de pierre et mon orgueil. Là où personne n’oserait fouiller.
Vingt minutes plus tard, ils débarquaient devant l’immeuble de Camille. C’était une structure en briques qui penchait vers la gauche, comme si elle essayait de jeter un œil dans la rue d’à côté. L’entrée sentait le chou bouilli et le désespoir administratif.
— Regarde-moi ça, dit-elle en pointant une pile de prospectus publicitaires. C’est organique. C’est vivant. C’est bordélique. Personne ici ne me demande si je préfère mon eau à température ambiante ou frappée par les larmes d’un moine tibétain.
Ils montèrent les escaliers. L’appartement de Camille était un champ de mines de dossiers juridiques et de tasses vides dont les cernes de marc ressemblaient à des prophéties occultes. Elle s'empara de sa vieille cafetière italienne, celle qui « exprimait son caractère » en fuyant systématiquement sur la gazinière.
— Le vrai café, Léo. Pas cette infusion de luxe qui ressemble à du jus de nuage.
Mais alors qu’elle versait l’eau, un bruit de guillotine monta du couloir. L’ascenseur, une cage de bois sombre installée sous la présidence de René Coty, venait de s'ébrouer. Léo, dans un élan de nostalgie toxique, l'entraîna sur le palier. Ils s’y glissèrent à deux, ce qui revenait à faire tenir deux anacondas dans une boîte d’allumettes.
Léo appuya sur le bouton. La cabine tressauta et commença sa descente avec la grâce d’un piano jeté du haut d’une falaise. Soudain, un choc brutal secoua la structure. Camille bascula. Dans le mouvement, elle sentit le ticket de loto glisser. Il s'échappa de son décolleté et voltigea dangereusement vers la grille métallique ouvrant sur le vide de la gaine.
— Le ticket ! hurla-t-elle.
Elle se jeta au sol, manquant de s'assommer contre le genou de Léo, et plaqua sa main sur le rectangle de papier thermique à un centimètre de la fente. Elle resta là, à quatre pattes, le souffle court, le visage écrasé contre le bois poussiéreux. Léo, livide, crut mourir d'une attaque cardiaque en voyant ses 43,5 millions de parts frôler l'abîme.
— Je le tiens, haleta-t-elle. Je le tiens.
Elle se redressa, le visage rouge de fureur, et replaça le précieux papier contre sa peau. L'encre thermique, chauffée par l'humidité et le stress, commençait d'ailleurs à lui tatouer le chiffre « 7 » sur le sein gauche, transformant sa fortune en un stigmate physique agaçant.
La lumière grésilla et s’éteignit. Silence total.
— On est coincés entre le deuxième et le troisième, murmura Léo.
— 87 millions d’euros, et on va mourir dans une boîte à sardines qui sent le vieux chien.
Léo frappa contre la porte en bois.
— OH ! Madame Pichon ! On est coincés !
Une voix aigre et chevrotante filtra d’en haut.
— Qui est là ? Mademoiselle de l’appartement 4B ? Je vous ai déjà dit que les activités nocturnes sont réglementées ! Je sais très bien ce que vous faites avec votre gigolo, je lis les faits divers ! C'est comme ça qu'on finit dans un sac poubelle au Bois de Boulogne !
— Madame Pichon, c’est Camille ! L’ascenseur est en panne !
— Je n'écoute rien ! C’est un lupanar mobile, cet ascenseur ! J'appelle la police et le syndic !
Les bruits de pantoufles s’éloignèrent. Dix minutes plus tard, la cabine remonta d’un coup sec. Les portes s’ouvrirent sur le palier du troisième. Madame Pichon les attendait, bras croisés sur sa robe de chambre à fleurs. À ses côtés, son petit-fils Kevin, un adolescent au regard vitreux, filmait la scène avec son smartphone.
— Regarde ça, Kevin ! C'est le scandale du siècle ! L'auditrice et son expert en sécurité !
— C'est direct sur TikTok, mamie, ça va buzzer grave, lâcha le gamin.
Camille entraîna Léo vers l’escalier en courant. Ils regagnèrent la rue, sautèrent dans un taxi et retournèrent se réfugier dans leur prison dorée de l'avenue Montaigne. À peine arrivés dans la suite, ils virent la vidéo sur les réseaux sociaux : *« Sexe, mensonges et ascenseur : les futurs millionnaires pris en flagrant délit de pauvreté. »*
À huit heures pile, Maître Arpagon franchit la porte. Son sourire était une œuvre d’art dentaire, une rangée de porcelaine blanche qui brillait d’une lueur prédatrice.
— Mes chers amis, commença-t-il en posant sa tablette sur le guéridon. J’ai vu votre... performance numérique. On dirait que votre union manque de la stabilité nécessaire pour rassurer mes clients.
— C'était un malentendu technique, répliqua Camille, qui sentait le chiffre "7" lui brûler la peau.
— Quoi qu'il en soit, j'ai ajouté une clause technique au contrat de cohabitation. Vous devez partager le même lit, chaque nuit, sans exception. Et pour éviter toute tricherie sur le canapé, mon étude a fait installer des capteurs de poids piézoélectriques sous le matelas. Ils enverront une notification automatique à mon serveur central si deux masses distinctes de plus de cinquante kilos ne sont pas détectées entre une heure et six heures du matin.
Léo manqua de s'étouffer avec son café à quarante euros.
— Vous voulez dire que... vous allez peser nos corps endormis ?
— La technologie au service de la vérité juridique, Monsieur, sourit Arpagon. Si la balance indique que l'un de vous manque à l'appel, le ticket est annulé.
Arpagon sortit. Camille regarda le lit king-size comme s'il s'agissait d'un instrument de torture médiéval.
— On va mettre une frontière de coussins, trancha-t-elle. Une zone démilitarisée. Si un orteil franchit la limite, c’est l’incident diplomatique.
— Tu ronfles, Camille. Tu ronfles comme un vieux moteur diesel.
— Et toi, tu voles la couette comme si ta vie en dépendait !
Elle se dirigea vers la fenêtre. Le luxe l'étouffait, mais l'idée de dormir à côté de l'homme qu'elle aimait haïr avec une précision chirurgicale était le véritable enjeu. Elle toucha son sein gauche à travers le tissu de sa robe. Le ticket était là. Le trésor était proche, mais le coffre-fort était devenu leur propre lit.
— Opération "Lit de Mort" commence ce soir, murmura-t-elle.
— On va avoir besoin de beaucoup plus de gin, conclut Léo.
Le chantage du cousin
L’appartement de Camille n’avait jamais semblé aussi petit. Entre les piles de dossiers en retard qui menaçaient de s’effondrer sur le linoléum jauni et l’odeur de café réchauffé pour la quatrième fois, l’atmosphère évoquait davantage un bunker de fin du monde qu’une antichambre de millionnaire. Au centre de cette décharge émotionnelle, posé sur une soucoupe ébréchée comme s’il s’agissait du Saint-Suaire, trônait le ticket. Ce petit rectangle de papier thermique, dont l’encre semblait pâlir à chaque fois qu’on le regardait trop fort, valait quatre-vingt-sept millions d’euros. Et pour Camille, il valait surtout une migraine carabinée.
— Regarde-moi dans les yeux, Léo. Si c’est encore une de tes blagues pourries pour me faire faire une crise d’apoplexie et récupérer le magot, je te jure que je t’étouffe avec un coussin en pilou-pilou pendant ton sommeil.
Léo, vautré sur le canapé dont les ressorts gémissaient de douleur, fixa son téléphone avec une expression de caniche ayant trouvé un os radioactif.
— Camille, j’ai l’air de plaisanter ? Regarde la vidéo. C’est Kevin. Mon cousin Kevin. Le mec qui a essayé de nous vendre des NFT de pieds de chaises en 2022.
Camille s’empara du smartphone. L’écran était fêlé, mais la vidéo était limpide. On y voyait Léo, un soir de cuite mémorable, glisser nerveusement le fameux ticket dans la doublure de sa veste tout en jetant des regards paranoïaques autour de lui. En arrière-plan, la voix de Kevin, grasse et triomphante, murmurait : « Je t’ai eu, mon petit bâtard de cousin. On partage ou on dénonce ? »
— Ce n’est pas du vol, c’est de la mise en sécurité préventive ! bafouilla Léo.
— Dans le code pénal, ça s’appelle une preuve de dissimulation, grinça Camille. Si Maître Arpagon voit ça, il va nous transformer en pâtée pour chiens de luxe. On a quatre-vingt-dix jours pour prouver qu’on est un couple soudé, pas deux rats de bibliothèque qui se font du chantage par cousin interposé.
Elle se mit à faire les cent pas, évitant de justesse un carton de pizza vide.
— Où est-il, ce petit cafard ?
— À la soirée « Deep Sea & Diamonds » de l’Hôtel de Rochechouart. Il a le téléphone sur lui. Soit on lui file dix pour cent de la mise d’ici demain matin, soit il poste la vidéo sur le compte Insta de ton cabinet d’avocats.
Camille s'arrêta net. Son visage devint d’une pâleur de marbre.
— Ma carrière… Mon avenir de femme cynique mais respectée… Tout ça pour un mec qui porte des claquettes-chaussettes ? Jamais. On va y aller. On va récupérer ce téléphone.
— On n’est pas invités, Camille.
— C’est une soirée déguisée, Léo. Le thème, c’est « Les abysses du luxe ». On va se fondre dans la masse. Personne ne regarde le visage d’un mec déguisé en crustacé géant.
Trois heures plus tard, le contraste était saisissant. Ils avaient quitté le capharnaüm de Camille pour se garer devant l’Hôtel de Rochechouart, une bâtisse au luxe si clinique qu’on craignait d’y laisser des microbes rien qu’en respirant. À l’arrière d’une vieille Twingo, l’air était devenu irrespirable.
— Je n'arrive pas à croire que j'ai payé soixante balles pour ça, gémit Camille.
Elle essayait d’ajuster sa pince gauche. Elle était vêtue d’un costume de homard en mousse rouge fluo, intégralement recouvert d’une couche de latex brillant. Léo, dans le même accoutrement, avait l’air d’un saucisson géant ayant subi une mutation génétique malheureuse.
— Léo, ferme-la. Si quelqu’un me reconnaît, je change de continent. Je deviens bergère au Tibet. Je m'installe dans une yourte en Mongolie pour élever des chèvres dépressives. Pourquoi est-ce que le seul magasin ouvert n'avait que des homards ?
— Parce que c’est la saison de la bisque ? Allez, on a une preuve compromettante à effacer.
Ils s’extirpèrent du véhicule avec la grâce de deux otaries sur la glace. Le « clic-clic » de leurs pinces en plastique résonnait sur le pavé parisien. À l’entrée, le vigile les dévisagea avec un mépris si pur qu’il aurait pu être distillé.
— Nom ? demanda-t-il.
— Homard et… Homardine, répondit Léo avec un clin d’œil désastreux. Invités de Kevin de la Vega.
L’intérieur de l’hôtel était une insulte à la pauvreté. Plafonds de six mètres, dorures à la feuille, et un sol en marbre si glissant que Camille manqua de se transformer en projectile rouge dès le troisième pas. Mais le pire, c’était le son. Dans ce temple du silence feutré, le *frout-frout* exaspérant de leurs costumes en polyester humide sonnait comme un signal d’alarme pour classes sociales inférieures.
— Là-bas, chuchota Camille. Au bar.
Kevin était là, portant une chemise en satin bleu électrique ouverte jusqu’au nombril. Il riait à ses propres blagues, le fameux téléphone dépassant de sa poche arrière.
— Concentre-toi, Crustacé-Man. Tu vas créer une diversion. Quelque chose de bruyant, d'idiot, de très « Léo ».
— Je sais faire. Je vais renverser le buffet de fruits de mer. C’est thématique.
Avant qu’elle ne puisse protester, Léo s’élança. Ou plutôt, il dandinant-glissa vers la table des réjouissances. Il arriva à hauteur d’une immense pyramide de crevettes royales. Dans un élan digne d’un acteur de série B, il trébucha sur ses propres pattes de homard, emportant avec lui la nappe en lin et trois bouteilles de Ruinart.
L’explosion fut magnifique. Le fracas du cristal sur le marbre figea la salle.
— AU MON DIEU ! MES FRÈRES ! hurlait Léo, pointant du doigt les crevettes éparpillées au sol. LE GÉNOCIDE ! C’EST UN CARNAGE !
Pendant que la sécurité se ruait vers le fou furieux écarlate qui pleurait sur des gambas, Camille passa à l’action. Elle se glissa derrière Kevin. Son costume grincait à chaque pas, mais le chaos couvrait le bruit de succion du latex. Elle tendit le bras, le cœur battant contre la mousse. Elle saisit le téléphone.
C’est à ce moment précis que le destin décida d’intervenir.
— Camille ? C’est toi ?
Elle se figea. Cette voix suave ne pouvait appartenir qu’à une seule personne. Maître Arpagon. L’avocat chargé de surveiller leur cohabitation se tenait derrière elle, impeccable dans un costume de capitaine de sous-marin.
— Maître… balbutia Camille. Quelle… coïncidence.
— Je ne savais pas que vous étiez amatrice de crustacés, dit-il en balayant du regard son costume luisant. Et je vois que Monsieur Léo est très investi dans la cause animale.
Au loin, on entendait encore Léo crier : « VOUS NE MANGEREZ PAS MON ONCLE BERNARD ! » alors qu’il était escorté vers la sortie par deux colosses.
— Qu’avez-vous là ? Un trophée ? demanda Arpagon en fixant le téléphone.
Kevin, se rendant enfin compte que sa poche était vide, se retourna brusquement.
— Hé ! Mon phone ! La crevette géante m’a tiré mon phone !
Tout s’accéléra. Camille prit ses jambes à son cou. Courir en homard sur du marbre mouillé de champagne est une discipline qui mériterait de figurer aux Jeux Olympiques du Ridicule Absolu.
— Léo ! Le plan B ! hurla-t-elle en passant devant son partenaire qui venait de se libérer des vigiles par une pirouette improbable.
— On a un plan B ?!
— La sortie ! Vers le jardin !
Ils traversèrent le salon comme deux boulets de canon écarlates, poursuivis par Kevin, la sécurité et un Arpagon qui semblait prendre des notes mentales. Les portes-fenêtres s’ouvrirent sur une terrasse dominant une piscine à débordement.
— On est coincés, Léo ! haleta Camille.
Kevin arrivait, le visage cramoisi.
— Rends-moi ça, petite voleuse !
Il se jeta sur elle. Léo s’interposa. Le choc fut spongieux. L’inertie de deux homards en mousse lancés contre un cousin en satin ne pouvait mener qu’à une seule conclusion. Dans un cri choral, le trio bascula par-dessus la rambarde.
*SPLASH.*
L’eau glacée fut un choc. Le costume se comporta immédiatement comme une bouée capricieuse. Camille remonta à la surface, sa tête de homard de travers, recrachant du chlore. À côté d’elle, Léo flottait sur le dos, les pinces vers le ciel.
— J’ai… j’ai le téléphone, articula Camille en le levant hors de l’eau.
— Camille ? murmura Léo. Je crois que Kevin ne sait pas nager.
À quelques mètres, le cousin se débattait vigoureusement, coulant comme une pierre sous le poids de sa chaîne en or massif. Camille dut entamer une brasse coulée laborieuse, le plastique de son costume grinçant contre l’eau, pour repêcher le maître-chanteur. Maître Arpagon, accoudé à la balustrade, les observait d'en haut.
— Quatre-vingt-sept millions de raisons de vous haïr, lança-t-il. Mais votre sens de la mise en scène est inégalable.
L'ascension hors de la piscine fut moins une sortie triomphale qu'un accouchement de crustacés géants. Camille, lestée par dix kilos de mousse synthétique gorgée d'eau, produisait un bruit de succion humiliant à chaque pas.
— Kevin ! Crache l'eau et dégage, ordonna Camille en secouant le cousin qui convulsait sur le bord.
Kevin fixa son iPhone 15 avec le regard d’un homme qui voit son âme s'éteindre. L'écran était noir. Définitif.
— Mon téléphone… balbutia-t-il.
— Adieu le chantage, Kevin. Maintenant, rentre chez toi avant que je ne décide que le homard est un prédateur naturel du petit con.
Arpagon s’approcha, évitant les flaques.
— Quel spectacle. Monsieur Kevin, votre moyen de pression est désormais aussi utile qu’un peigne pour Monsieur Propre. Suivez-moi, la direction met une suite à votre disposition pour retrouver une apparence humaine.
Le trajet dans l'ascenseur fut un calvaire de silence humide. Arpagon restait droit, tandis que l'odeur de marée descendante envahissait la cage dorée. Une fois dans la suite impériale, le clic de la serrure résonna comme un couperet.
— On l'a fait, murmura Léo en luttant avec sa fermeture éclair coincée. On est officiellement des hors-la-loi marins.
Camille s’empara du téléphone de Kevin, qui s'était miraculeusement rallumé après un séchage frénétique. Elle déverrouilla l'écran et chercha la fameuse vidéo.
— Alors ? demanda Léo. C’est la preuve irréfutable ?
Camille fixa l'écran. Elle laissa échapper un soupir qui tenait à la fois du soulagement et de l'envie de commettre un meurtre.
— C’est un tutoriel, Léo.
— Un tutoriel ?
— Pendant dix minutes, Kevin explique comment se blanchir les dents avec du bicarbonate de soude. À la fin, on voit juste deux silhouettes floues de dos dans la rue. On ne voit même pas le ticket. On ne voit rien.
Léo resta silencieux, puis il éclata d'un rire sonore qui fit vibrer la mousse de son costume.
— On a risqué la noyade et l'arrestation pour un tuto dentaire ? C’est le sommet de notre carrière.
Camille s’effondra sur le canapé en velours. Elle repensa à la main de Léo qui l'avait saisie dans l'eau. À cette fraction de seconde où elle n'avait plus pensé aux millions.
On frappa à la porte. Un coup sec, autoritaire. Camille enfila un peignoir en soie par-dessus son latex mouillé et ouvrit. Ce n'était pas le service d'étage. C’était sa mère.
Madame "Optimiste Patrimoniale", vêtue de lin beige, entra, suivie de trois adolescents armés de smartphones et de projecteurs.
— Camille, ma chérie ! Voici tes nouveaux collaborateurs. Ils vont gérer ton image de « Gagnante Rebelle ». On commence le direct TikTok dans cinq minutes. Dis-moi, tu as encore le costume ? C’est très viral.
Camille regarda sa mère, puis les gamins qui évaluaient la luminosité, puis la porte de la salle de bain d’où sortait Léo, simplement vêtu d’une serviette. Les influenceurs levèrent leurs téléphones d'un seul geste.
— Oh mon Dieu, c’est lui ! chuchota une fille. Le « Ex-Lover-Millionnaire ». C’est trop *spicy* pour le feed !
Camille sentit une veine battre sur sa tempe. Elle regarda Léo, puis sa mère qui applaudissait de joie devant ce chaos rentable.
— On est mal, hein ? demanda doucement Léo.
Camille ferma les yeux.
— On est riches, Léo. Ce n'était définitivement pas assez.
La trêve du minibar
Le silence de cet hôtel particulier n’était pas un silence apaisant. C’était un silence à 1500 euros la nuit, un silence de chambre froide où chaque soupir semblait devoir être facturé en supplément. Camille jeta ses escarpins — des instruments de torture déguisés en cuir verni — contre une plinthe en marbre blanc. Le bruit sec résonna dans le salon de réception avec l’écho d’un coup de feu dans une cathédrale.
— Si Maître Arpagon sourit encore une fois comme ça, je lui arrache ses facettes à la pince monseigneur, grogna-t-elle en massant ses orteils compressés. Ses dents sont tellement blanches qu’on dirait une rangée de touches de piano en plastique. Et son mètre ruban laser pour vérifier qu'on respecte la « distance légale de cohabitation facturable »... j'ai failli l'aveugler avec mon regard.
Léo, déjà vautré sur un canapé en velours si profond qu’il semblait vouloir l’engloutir pour le digérer lentement, ne daigna même pas ouvrir les yeux. Il avait déboutonné les trois premiers boutons de sa chemise, exposant cette nonchalance qui avait le don d'exaspérer Camille plus que le prix de l'immobilier parisien.
— Arpagon est un requin, Camille. Et les requins ne brossent pas leurs dents, ils les polissent au sang des divorcés. Mais bon, il nous a rappelé qu’on est techniquement riches. Enfin, « potentiellement » riches. À condition que tu ne m’étrangles pas dans mon sommeil d’ici le quatre-vingt-dixième jour.
— Ne me tente pas, Léo. On pourrait plaider la légitime défense contre ton optimisme toxique.
Camille se dirigea vers le minibar. C’était un petit cube de technologie chromée, caché derrière un panneau de chêne massif, comme si l’hôtel avait honte de vendre des cacahuètes à dix euros le sachet. Elle l’ouvrit avec la ferveur d’une archéologue découvrant une tombe précolombienne. À l'intérieur, des flacons miniatures s'alignaient avec une précision militaire.
— Voyons voir le menu des réjouissances, ironisa-t-elle. Une vodka de la taille d'un flacon de collyre pour 18 euros. Un jus de tomate qui a probablement été béni par le Pape. Et des noix de cajou plaquées or, sans doute.
— Prends tout, lança Léo en se redressant enfin sur un coude. De toute façon, c’est le futur nous qui paie. Le nous qui aura 87 millions. Pour l’instant, on est juste deux clochards magnifiques dans un château de verre.
Elle sortit deux bouteilles de gin de 5cl, un tonique tiède et une boîte de Pringles qui coûtait probablement le prix d’un abonnement Netflix. Elle s’assit par terre, à même le tapis épais comme une pelouse de stade, refusant de s’installer sur le mobilier intimidant. Le contraste était violent : son tailleur froissé, ses cheveux en bataille, et tout autour, ce luxe clinique qui semblait la juger. La soie de son pantalon la fit glisser de dix centimètres sur le marbre, tuant net son effet dramatique.
— Tiens, bois ça. Ça t’aidera à oublier que ton avocat ressemble à un méchant de film de Disney, dit-elle en lui tendant un verre improvisé dans un gobelet à brosses à dents en cristal.
Léo prit le verre, ses doigts effleurant ceux de Camille. L'étincelle fut immédiate, brève et désagréable, comme un coup de jus statique sur une moquette synthétique. Ils détournèrent les yeux simultanément.
— Tu te souviens de notre premier appart ? demanda soudain Léo après une longue gorgée de gin bon marché. Celui au-dessus de la boucherie ?
Camille eut un rire nerveux.
— Comment l’oublier ? L’odeur de saucisse fumée imprégnait même mes dossiers de stage. J’avais l’impression d’être une merguez géante à chaque fois que je prenais le métro.
— Le chauffage marchait uniquement les mardis impairs de 14h à 14h15, compléta Léo avec un sourire nostalgique. On dormait avec trois pulls et ce plaid en laine qui grattait plus qu’une invasion de puces. Tu te plaignais tout le temps.
— Je ne me plaignais pas, Léo. J’exprimais mon mécontentement face à une situation d'insalubrité notoire. C’est différent. Toi, tu trouvais ça « bohème ». Moi, je trouvais ça juste « pauvre ».
— C’était le bon temps, non ? On n’avait pas 87 millions de raisons de se détester. On en avait juste trois ou quatre : ton obsession pour le rangement des fourchettes par taille, et ma tendance à oublier de payer la facture d’électricité.
L’ironie de la situation pesait lourd dans la pièce. Le ticket de loto, ce morceau de papier thermique jauni qu’ils avaient acheté ensemble dans une station-service poisseuse entre deux engueulades, reposait désormais dans un coffre-fort biométrique à l’étage. Un petit rectangle de papier qui valait plus que toutes leurs vies réunies.
Camille vida son verre. L’alcool commençait à émousser les angles saillants de sa paranoïa. Elle regarda Léo. Il avait cette mèche qui retombait toujours de la même façon sur son front. Ce même air de gamin qui vient de faire une bêtise et qui attend qu’on l’embrasse plutôt qu’on le gronde.
— Pourquoi on a acheté ce ticket, au fait ?
Léo rit doucement.
— Parce qu’on n’avait plus assez de monnaie pour deux cafés, mais qu’on en avait assez pour un ticket et un Mars. On s’est engueulés pendant vingt minutes pour savoir qui aurait le Mars. Finalement, on l’a coupé en deux. Il était dégueulasse, à moitié fondu, avec la consistance d'un pneu d'été.
— Et tu as gardé le ticket dans ton portefeuille pendant six mois, ajouta Camille. Entre une carte de fidélité pour un kebab fermé et un ticket de caisse pour des préservatifs périmés.
— Hé, ils n’étaient pas périmés ! Enfin, peut-être. Mais le ticket était là. Une petite bombe à retardement. Je l’ai retrouvé en cherchant un cure-dent. Quand j’ai vu les numéros, j’ai cru que je faisais une rupture d’anévrisme. Mon premier réflexe a été de t’appeler.
— Et mon premier réflexe a été de te raccrocher au nez en pensant que tu essayais encore de me convaincre de revenir pour « discuter » de nos torts partagés.
Elle se surprit à sourire. Un vrai sourire, sans défense. Le luxe clinique de l’hôtel sembla s’estomper un instant. Léo se rapprocha, glissant du canapé pour s’asseoir à côté d’elle sur le tapis. L’odeur de son parfum envahit l’espace vital de Camille. Elle aurait dû reculer. Elle aurait dû lancer une pique bien sentie. Mais elle resta immobile.
— Tu sais, Camille… murmura-t-il. Arpagon a tort. Il dit qu’on est des adversaires. Mais on est les deux seules personnes au monde à savoir ce que ça fait. D’être là, dans ce décor de film, avec ce papier qui brûle les doigts.
— Surtout pas ma mère, s'amusa-t-elle. Elle voit déjà le chèque.
— Moi, je vois la fille qui balançait ses dossiers de droit par la fenêtre quand elle n'arrivait pas à mémoriser l'arrêt Blanco.
Camille sentit son cœur faire une petite embardée. Le charme de Léo, ce mélange de vulnérabilité feinte et de présence magnétique, opérait à nouveau.
— Tu es toujours aussi doué pour les discours, Léo. Tu devrais fonder une secte.
— Je ne vends rien du tout. Je dis juste qu’on pourrait essayer d’être sympas. Pour les 82 jours restants. Une trêve. Pas de coups bas, pas de menaces de mort avec des fournitures de bureau.
Il posa sa main sur la sienne. C’était chaud. Trop chaud. Camille sentit son orgueil vaciller, cette forteresse qu’elle avait mis deux ans à construire après leur rupture brutale. Mais là, sous la lumière tamisée des lustres, tout cela semblait loin.
— D’accord, dit-elle doucement. Une trêve. Mais si tu touches à mon côté du lit, je demande une injonction d’éloignement.
Léo rit, un rire franc, et se rapprocha encore. Leurs visages n’étaient plus qu’à quelques centimètres. L’air devint électrique. Léo inclina la tête, ses lèvres frôlant presque les siennes. Camille ne bougea pas. Elle attendait. C’est alors que Léo crut bon d’ajouter le mot de trop.
— C’est quand même dingue, non ? Si j’étais pas parti comme un lâche ce soir-là, on n’aurait jamais eu ce ticket. Finalement, ma rupture de connard est le meilleur investissement qu'on ait jamais fait. C’est un peu grâce à ma fuite qu'on est riches. Un mal pour un bien. 87 millions de bien.
Le ressort lâcha. Camille se figea. Le mot « investissement » associé à son abandon agit comme une douche d’azote liquide sur son cœur. Elle retira sa main brusquement.
— Pardon ? répéta-t-elle, sa voix redevenant un scalpel. Tu appelles le fait de me laisser en plan avec le loyer et mon chat asthmatique un « investissement » ? Tu penses que ma souffrance est une plus-value sur ton compte en banque ?
— Camille, c’était une blague ! Pour dédramatiser !
— Ah, parce que c’est drôle ! Tu es incroyable, Léo. Tu es capable de transformer ta lâcheté en stratégie financière de génie. Tu n'es pas un optimiste, tu es un sociopathe avec un beau sourire !
Elle attrapa la boîte de Pringles et la lui balança à la figure. Les tuiles de pomme de terre s’envolèrent comme des confettis ridicules.
— La trêve est terminée. Elle a duré quatre minutes. Va dormir dans la baignoire, Léo. Ou mieux, va dormir sur ton « investissement ». Mais ne t’approche pas de moi. Si je te vois avant demain, j’utilise ce ticket pour m’acheter un tueur à gages, et je suis sûre qu’Arpagon saura passer ça en frais professionnels !
Elle tourna les talons et s’enferma dans la chambre à coucher en faisant claquer la porte avec une telle violence qu’un vase en cristal oscilla dangereusement. Léo resta seul sur le tapis, entouré de miettes.
— Bon, murmura-t-il, au moins, elle ne m'a pas jeté le gin. C'est un progrès.
À travers la porte, Camille hurla :
— TES SILENCES SONT TELLEMENT BRUYANTS QUE J'AI L'IMPRESSION D'ENTENDRE LE GÉNÉRIQUE DE FIN DE MA VIE ! ET DEMAIN, JE MANGE TOUTES LES NOIX DE CAJOU DU MINIBAR ! TOUTES !
Le silence du Palace revint, une insulte à 1500 euros. Camille était affalée sur le lit king-size, une étendue de soie si vaste qu’elle aurait pu y garer une Twingo. Elle entendit un grattement contre le bois de la porte.
— Camille ? Je sais que tu n'es pas en train de dormir. Là, c’est le silence de la fille qui prévoit ma mort par empoisonnement.
— Va mourir, Léo. Dans cet ordre ou dans un autre.
— Je ne peux pas. Si je passe l’arme à gauche, la direction va nous facturer des frais de nettoyage pour "tache organique sur marbre". C’est 500 euros minimum. Tu veux gâcher notre premier million en pressing ?
Camille ouvrit la porte d’un coup sec. Léo était assis par terre, tenant une minuscule bouteille de vodka.
— Tu as l’air d’un géant qui fait un apéro dans une maison de poupée, grinça-t-elle.
— Tiens, j’ai trouvé ça derrière les pots de caviar. C’est du jus de tomate à 14 euros. Apparemment, ça soigne le cynisme.
Elle s'assit en face de lui, gardant une distance de sécurité de deux mètres.
— Arpagon veut nous voir demain, dit-elle après une gorgée. Il a peur que tu m'étouffes avec un oreiller.
— Il a raison, répondit Léo. Mais ce ne sera pas n'importe quel oreiller. Je t'étoufferai avec un oreiller en plumes d'Eider récoltées à la main par des moines muets. Ce sera le meurtre le plus haut de gamme de l'histoire criminelle.
Camille esquissa malgré elle un sourire qu’elle étouffa. C’était ça, le problème avec Léo. Son incompétence était son arme de séduction massive.
— N’empêche, reprit-elle, il a raison sur un point. On est coincés. 90 jours à se regarder en chiens de faïence. C’est le purgatoire avec un service d’étage.
— On a déjà tenu plus longtemps que ça. Notre record ? Quatorze mois.
— Treize mois et deux jours. Et la moitié du temps, on vivait à la bougie parce que tu avais "oublié" l'électricité.
— C’était romantique ! Le clair de lune, toi qui portais tes gants de cuisine pour taper sur ton ordi…
— C’était une pneumonie en attente de diagnostic, Léo !
L'atmosphère changea. La tension nerveuse se mua en quelque chose de plus lourd. Léo se rapprocha encore, glissant sur le sol.
— Regarde-nous, dit-il doucement. On est là, à se disputer des miettes de Pringles sur un tapis qui coûte le prix de mon ancienne bagnole. On est pitoyables, Camille.
— On est surtout riches, Léo. On n'est plus "pitoyables", on est "excentriques".
Il lui tendit la main. Camille la regarda comme un engin explosif. Elle la posa dans la sienne. Sa peau était chaude. Trop familière. Léo avança son visage. Camille voyait les pépites d'or dans ses yeux bruns. Elle aurait dû reculer. Au lieu de ça, elle ferma les yeux.
Leurs lèvres se frôlèrent. Un baiser sauvage, affamé, une collision entre deux solitudes. Puis, Léo se détacha, le souffle court.
— Tu vois, murmura-t-il, je savais que tu m’aimais encore. C’est comme le vélo, Camille. D’ailleurs, c’est pour ça que j’ai attendu que tu sois riche pour revenir. C’est ce qu’on appelle un retour sur investissement, non ?
Le cerveau de Camille se reconnecta à la réalité avec la violence d'un court-circuit dans une baignoire. Elle ouvrit les yeux. Léo souriait. Il pensait faire de l'humour.
Elle se leva d’un bond, renversant son verre. La tache s'étendit sur le tapis de soie, sombre et indélébile.
— Un retour sur investissement ? Tu viens de comparer ce baiser à un plan d’épargne action ! Tu es incroyable, Léo. Même quand on s'embrasse, tu penses à ton portefeuille.
— Camille, c’était une boutade !
— Non ! La trêve est morte. Et je vais faire en sorte que ces 90 jours soient ton pire cauchemar. Demain, j'appelle Arpagon. Je vais lui demander un audit comptable de nos sentiments ! Et pour info, le baiser ? C’était un investissement à perte !
Elle s'engouffra dans la chambre et claqua la porte. Le vase en cristal tomba de la console et se brisa en mille morceaux sur le marbre. Léo resta seul avec sa petite bouteille tiède.
— Bon, soupira-t-il, 89 raisons. On se rapproche du compte rond.
À travers la porte, il entendit un cri étouffé.
— ET JE VAIS VRAIMENT MANGER TOUTES LES NOIX DE CAJOU ! hurlait Camille. MÊME CELLES QUI SONT DERRIÈRE LE CAVIAR ! TOUTES !
Léo ferma les yeux. 87 millions de raisons de se détester, et il venait de leur en donner une 90ème, gratuitement. C’était ça, le vrai talent.
L'arnaque Arpagon
L’air dans le bureau de Maître Arpagon était si pur qu’il en devenait suspect. On aurait dit qu’il passait chaque molécule d’oxygène au lave-vaisselle avant de la libérer dans la pièce. Camille, enfoncée dans un fauteuil en cuir qui coûtait probablement le prix de son rein gauche, luttait contre une envie furieuse de s’essuyer les mains sur les accoudoirs immaculés. Elle se sentait comme un prospectus de kebab déposé sur l’autel de Notre-Dame.
À côté d’elle, Léo essayait de maintenir une contenance de « futur multimillionnaire serein », mais il échouait lamentablement. Il jouait avec un coupe-papier en argent massif comme s’il s’agissait d’un hand-spinner.
— Pose ça, Léo, siffla Camille entre ses dents. Tu vas finir par t’éborgner ou, pire, rayer le marbre.
— Je stresse, Cam. C’est trop calme ici. On dirait le prélude d’un film d’horreur où le majordome est le tueur, mais avec plus de moulures au plafond.
Camille jeta un regard noir à la porte close. Elle tenait dans sa main un chiffon de papier thermique jauni — le ticket, leur Dieu, leur malédiction — glissé dans une pochette en plastique transparent. Le PIB d’une petite nation insulaire tenait dans ses doigts. Un chiffre qui donnait le vertige, capable de transformer n'importe quel être humain en prédateur. Selon les documents qu'elle venait de « subtiliser » dans la salle d'attente, Maître Arpagon était le requin blanc de cet océan de billets.
— Tu as bien lu la clause 14-B ? murmura-t-elle.
— La clause quoi ? J’ai arrêté de lire quand j’ai vu qu’il y avait plus de trois syllabes par mot.
— L’arnaque, Léo. Si l’un de nous deux craque avant la fin des 90 jours de cohabitation forcée, Arpagon touche une commission de 15 % sur la totalité du gain pour « frais de médiation infructueuse ».
Léo s’arrêta de triturer le coupe-papier. Ses yeux s’écarquillèrent.
— Quinze pour cent ? Sur l’équivalent en papier de l’ego d’Arpagon ? Ça fait… beaucoup de kebabs.
— Ça fait treize millions, génie. Treize millions pour nous avoir regardés nous entre-déchirer depuis sa tour d’ivoire.
La porte s’ouvrit dans un glissement soyeux. Maître Arpagon entra. Son costume bleu nuit était si ajusté qu'on se demandait comment ses organes internes trouvaient encore la place de fonctionner. Son sourire était une œuvre d’art dentaire : trop blanc, trop droit, trop faux.
— Mes chers enfants, roucoula-t-il d'une voix qui ressemblait à du velours imbibé de poison. Comment se passe cette… délicate cohabitation ? Toujours un plaisir de voir que vous ne vous êtes pas encore étranglés avec les cordons des rideaux.
— Oh, c’est idyllique, Maître, répliqua Camille. On se croirait dans une pub pour du café soluble, le matin, avec les oiseaux qui chantent et l’odeur du moisi qui remonte des canalisations. Un vrai conte de fées version squat.
Arpagon s’installa derrière son bureau en acajou, un monolithe sombre qui semblait absorber la lumière.
— Je sens une pointe de tension. C’est compréhensible. D’ailleurs, j’ai reçu un appel… inquiétant. Un certain Barnabé ? Il prétend être votre fiancé, Camille.
Léo, pour une fois, fut le plus rapide à dégainer.
— Ah, Barnabé ! Un chic type. Il a essayé de m’expliquer le concept de la « crypto-méditation » pendant que je tentais de déboucher les toilettes. On a failli l’adopter, mais il ne rentrait pas dans le placard à balais.
Arpagon fronça imperceptiblement les sourcils.
— Vraiment ? J’avais cru comprendre que sa présence causait des heurts… irréparables. Et ce chien, aussi ? Le « Terminator de la moquette » ?
— Le caniche que vous nous avez envoyé ? demanda Camille avec une douceur mielleuse. Oh, il est adorable. Il a juste une petite tendance à confondre les chaussures de luxe avec des jouets à mâcher. Léo a dû dormir avec lui. Ils partagent le même goût pour les siestes impromptues et le manque d'hygiène de base.
L’avocat joignit ses doigts longs et fins. L’air clinique de la pièce semblait se refroidir. L’odeur de son parfum — un boisé froid baptisé « Fraude et Impunité » — piquait les narines de Camille.
— Je vois, reprit Arpagon. Vous semblez… soudés. Mais permettez-moi d’être franc. La stabilité matrimoniale est une composante essentielle de la liquidité patrimoniale. Si l’un de vous sent que sa santé mentale vaut plus que ces millions… sachez que mon cabinet propose un protocole de sortie simplifié. Un abandon amiable. Il suffit d’une signature. Et le cauchemar s’arrête.
Il fit glisser deux feuillets de papier d’un blanc aveuglant sur le bureau. Camille sentit la main de Léo s’approcher de la sienne sous la table. Elle releva les yeux vers Arpagon et lui décocha son plus beau sourire de prédatrice.
— Maître, vous êtes si prévenant. Mais vous savez ce qui est drôle ? Ces derniers jours, au milieu des poils de chien et des crises de jalousie de Barnabé le Magnifique, on s'est rendu compte d'un truc.
Léo enchaîna :
— On s’est rendu compte qu’on adore ça ! Le chaos, c’est notre élément naturel. Cam est une pro pour transformer un appartement de 20 mètres carrés en champ de bataille napoléonien, et moi, je suis ceinture noire de « j’m’en-foutisme ».
Camille se leva brusquement, ses talons claquant sur le marbre comme des coups de feu.
— En fait, on va changer de stratégie. On ne va plus seulement « cohabiter ». On va fusionner. On va devenir la pire version possible de nous-mêmes, juste pour voir jusqu’où vous êtes prêt à aller pour nous faire craquer. Vous voulez votre commission de 15 % ? Vous avez engagé des figurants, des clébards pisseurs et des proprios véreux. C’est mignon. C’est très « série B » des années 90. Mais on monte le niveau.
— On va transformer votre vie en enfer bureaucratique, Maître, ajouta Léo. On va vous appeler toutes les deux heures pour savoir si on peut déduire les croquettes du chien des futurs gains.
— Et surtout, conclut Camille en pointant le ticket, on va traiter ce papier comme un otage. Si on reçoit un autre « faux fiancé », ce petit morceau de papier thermique pourrait malencontreusement servir de filtre à café.
Le visage d’Arpagon devint livide. La perspective de voir 13 millions s’envoler dans un percolateur lui causa une douleur physique visible.
— Vous n’oseriez pas. Vous perdriez tout.
— Maître, j’ai 400 euros sur mon compte et je dois trois mois de loyer. Je suis née dans le rouge. Je peux y retourner avec le sourire si ça signifie que vous n'aurez pas un centime.
Ils sortirent du bureau avec une assurance de façade. Dès que la porte se referma, Léo s’arrêta sur le trottoir, les jambes flageolantes.
— Cam… dis-moi que tu bluffais pour le filtre à café. S’il te plaît.
— Évidemment que je bluffais, triple buse ! Mais il fallait qu’il voie qu’on est plus cinglés que lui.
— Tu es terrifiante quand tu es en colère. C’est sexy, dans un genre « veuve noire qui va me bouffer après l’acte », mais sexy quand même.
***
Le trajet en métro fut un résumé de leur existence : une dispute sur le choix de la pizza.
— Quatre fromages, Léo. C’est la base diplomatique.
— Camille, on va être multimillionnaires ! Il nous faut de la truffe, des trucs qui font dire aux gens : « Tiens, ces gens-là ont réussi leur vie ».
— On est toujours des clochards de luxe. Ce sera une Margarita. Le zéro absolu de la pizza.
Arrivés devant l’immeuble, Camille sentit un frisson. Elle tourna la clé. L’appartement sentait étrangement bon. La lavande, le produit à polir et… le rôti de veau.
— Oh non, murmura Camille.
— Oh oui ! s'exclama une voix stridente.
Au milieu du salon, Françoise, la mère de Camille, s’activait avec une énergie de décoratrice d’intérieur sous amphétamines. Elle classait les factures de gaz par ordre de souffrance perçue.
— Bonjour ma chérie ! Maître Arpagon m'a tout raconté. Il est si charmant ! Il m'a dit que vous aviez besoin d'un petit coup de pouce.
— Maman ?
— Pas encore, répondit une autre voix venant de la salle de bain. Je finissais juste de récurer ta baignoire, Léo. Une honte pour la lignée des Lefebvre.
Brigitte, la mère de Léo, sortit avec un gant de toilette et un air de reproche éternel. Elle s'approcha du routeur Wi-Fi et y déposa délicatement un napperon en dentelle pour « étouffer les ondes négatives ».
Camille ferma les yeux. Arpagon n'avait pas envoyé des tueurs, il avait envoyé les mères. Les « optimistes patrimoniales ». Le siège de 90 jours venait de passer du stade de la guérilla de voisinage à celui de l'apocalypse domestique avec option rôti de veau.
— Camille, ma chérie, reprit Françoise, 87 millions ! Tu te rends compte du nombre de services à thé en porcelaine que je vais pouvoir acheter ?
Léo s'effondra sur le canapé recouvert d'un plaid en crochet.
— C'est la fin. Ma mère va m'expliquer comment plier mes slips en triangle et la tienne va te parler de ton horloge biologique entre deux bouchées de viande. Arpagon est un génie du mal.
— Léo, dit Camille en rangeant le ticket dans son soutien-gorge, prépare-toi. On va avoir besoin de beaucoup de Margarita. Et peut-être d'un exorciste.
***
Le soir même, le siège monta d'un cran. Arpagon ne s'était pas avoué vaincu par le napperon de Brigitte. La sonnerie retentit, déclenchant le caniche agent dormant qui aboyait en sol mineur.
Maître Arpagon n’entra pas, il infusa la pièce, suivi de deux créatures : Chloé et Maxime, des influenceurs. Ils filmaient l’appartement avec des mines de missionnaires découvrant une tribu mangeuse de boue.
— Oh mon Dieu, regardez ce vintage ! s’extasia Chloé. C’est tellement raw. #PauvretéChic.
Arpagon affichait son sourire de requin.
— Chère Camille, cher Léonard. Quelle… charmante atmosphère. On sent que chaque objet a une histoire. Souvent une histoire de saisie ?
— Maître, bienvenue, répondit Léo en lui broyant la main. On allait justement servir le dîner. Un plat transmis de génération en génération.
Camille s’approcha d’Arpagon, si près qu’il put sentir l’odeur de l’oignon frit.
— Dites-moi, Maître, votre commission de 15 %, ça ne vous fatigue pas trop de nous voir si… amoureux ?
L’avocat ne sourcilla pas.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez. Ma seule motivation est l'équité juridique. Je ne suis pas un monstre, Camille. Je suis un garant. Et un garant doit s'assurer que le capital ne tombe pas entre des mains émotionnellement instables. C’est une simple question d’hygiène financière.
— En tout cas, intervint Léo en servant une louche de soupe brunâtre à Arpagon, on a décidé de créer une fondation. La « Fondation Arpagon pour les Avocats en Difficulté Morale ». On va transformer votre hôtel particulier en centre de yoga pour les victimes du capitalisme sauvage.
Le visage d'Arpagon passa du blanc clinique au rouge pivoine. Les influenceurs braquèrent leurs caméras.
— Maître ! Allez-vous vraiment faire du yoga avec des chèvres dans votre salon ?
L'avocat se leva brusquement.
— On s'en va. Ce spectacle manque de standing. Mais n'oubliez pas : il reste 82 jours. Et dans 82 jours, le vernis craquera.
Ils sortirent dans un tourbillon de parfum. Camille se laissa tomber sur une chaise.
— La « Fondation Arpagon » ? Des chèvres, Léo ?
— C’était ça ou je lui balançais la soupe au visage. J’ai choisi l’option la plus cruelle : l’espoir d’une rédemption.
Le silence retomba. Léo sortit son téléphone à l'écran fissuré.
— On commande ? Une Double Carnivore ?
— Prends-en deux. On en aura besoin pour réfléchir. Et Léo ?
— Ouais ?
— Si tu touches à ma croûte de pizza, je te tue. Vraiment.
— Compris, mon capitaine.
Ils mangèrent par terre, deux naufragés sur un radeau de carton. Camille regarda par la fenêtre : la berline noire d'Arpagon stationnait toujours en bas. La guerre nucléaire était devenue intime, et le pire venait de servir l'apéritif.
Le gala des faux-semblants
Le lustre en cristal de la salle de réception du Grand Hôtel déversait une lumière si crue qu’elle aurait pu servir à interroger des espions de la RDA. Sous ces plafonds de six mètres de haut, ornés de dorures qui semblaient avoir été appliquées à la louche par un maniaque du bling-bling, je me sentais comme un cafard dans une boîte de bijoux Cartier.
À ma gauche, Léo. Léo et son smoking loué qui lui allait étrangement bien, ce qui m’agaçait au plus haut point. Il avait ce don exaspérant de porter l’élégance comme une seconde peau alors qu’en réalité, je savais qu’il portait probablement des chaussettes dépareillées trouées au gros orteil. Il dégageait cette odeur de vétiver et de panique contenue. Moi ? J’étais sanglée dans une robe fourreau vert émeraude qui m’empêchait de respirer normalement depuis 19h12. Chaque inspiration était un bras de fer entre mes poumons et la couture italienne. Mais le plus important n’était ni la robe, ni le champagne tiède. C’était le marque-page.
— Camille, murmura Léo entre ses dents, tout en arborant un sourire de façade destiné à une baronne en plastique. Par le sacré nom des saints du fisc, range ça. Maintenant.
J’ouvris avec une lenteur calculée le catalogue de la vente aux enchères caritative. Entre la page 14 (un vase Ming probablement recollé à la Super-Glue) et la page 15, j'avais glissé le ticket de loto. Ce petit morceau de papier thermique jauni qui valait quatre-vingt-sept millions d’euros.
— C’est juste pour ne pas perdre ma page sur le lot numéro 22, dis-je d’une voix onctueuse. J’ai un coup de cœur pour la tapisserie d’Aubusson.
— C’est du papier thermique, Camille. Si tu approches ce truc d’une source de chaleur, les chiffres s’effacent. Range-le. Dans ton soutien-gorge. Dans ton œsophage s'il le faut !
Je feignis de m'éventer avec le catalogue, faisant osciller le ticket à quelques centimètres d'une lampe halogène. Léo fit un bond de côté digne d’un gardien de but en finale de Coupe du Monde pour s'interposer entre la chaleur et mon précieux marque-page. Il se retourna vers moi, les yeux injectés de sang.
— Arpagon arrive, siffla-t-il. Tiens-toi bien.
Maître Arpagon ne marchait pas, il glissait sur une couche de lubrifiant juridique. Son sourire était une prouesse de la dentisterie moderne : trente-deux facettes en porcelaine qui criaient « Je vais prendre 10% de votre vie et vous allez me remercier ».
— Mes chers enfants ! s’exclama-t-il. Quel couple. La presse s’impatiente. Vous avez l’air si… soudés.
— On fait corps, Maître, dis-je en jetant un regard venimeux à Léo. Comme le lierre et la pierre. L’un étouffe l’autre, mais de loin, ça fait joli sur les photos.
L’ambiance fut soudainement brisée par l’ennemi public numéro un. Ma mère, Martine, arrivait drapée dans une étole qui ressemblait à un parachute ayant survécu à une collision avec un arc-en-ciel.
— Camille ! Léo ! Mon chéri, tu as minci. C’est le remords ou le régime ?
— C’est la peur de finir en prison, Martine, répondit Léo.
Mais le véritable drame surgit derrière elle. Kevin. Le cousin Kevin. Il dégageait une odeur de tabac froid et d'ambition ratée, le tout masqué par une eau de Cologne qui semblait avoir été synthétisée dans un garage clandestin. Il était flanqué d'un huissier qui tenait une sacoche en cuir avec une dévotion religieuse.
— Camille ! Léo ! lança Kevin. Quelle surprise de vous voir dans ce… temple de la modestie !
L’huissier fit un pas en avant.
— Maître Flichon. Je suis ici pour signifier une opposition conservatoire sur tout gain éventuel issu de la loterie nationale.
La panique monta. Arpagon s’interposa avec une grâce de prédateur, mais la foule des influenceurs, menée par @Sun-and-Rich, encerclait déjà la scène, smartphones brandis comme des scalpels numériques. Pour éviter le scandale et la saisie immédiate du ticket, Arpagon nous poussa vers l'estrade.
— Annoncez vos fiançailles, ordonna-t-il. C’est la seule diversion qui arrêtera l’huissier devant les caméras.
Léo s'empara du micro. Il posa un genou à terre. Sur le marbre froid. Dans son costume mouillé par un serveur qu’il avait bousculé dans sa hâte.
— Camille, veux-tu redevenir celle avec qui je partagerai non seulement 87 millions, mais aussi toutes mes dettes morales et mon avenir incertain ?
— Oui, Léo, articulai-je. Parce qu'apparemment, j'ai perdu tout sens de la dignité.
Il m’attira contre lui et m’embrassa. C’était le baiser de deux naufragés. Mais surtout, c’était le baiser qui me permit de vérifier discrètement si Léo n’avait pas essayé de me piquer ma boucle d’oreille pendant l’étreinte. La salle explosa en applaudissements. Kevin hurlait à l'injustice, mais il fut évacué par la sécurité tandis qu'Océane-Rose hurlait dans son téléphone : « OMG LES GARS ! LE TICKET EST UNE DOT ! »
Une heure plus tard, nous franchissions enfin le seuil de notre penthouse de fonction. L'odeur de luxe clinique nous accueillit. Tout était blanc, gris ou transparent. Léo balança ses chaussures à deux mille balles et se dirigea vers le minibar.
— On a survécu, dit-il en faisant sauter le bouchon d'un champagne dont l'étiquette coûtait le prix d'un rein.
— On a simplement retardé l’exécution. Et si tu appelles « victoire » le fait d’avoir dû inventer une histoire de poneys pour justifier ce ticket, on n’a pas la même définition du dictionnaire.
On s'installa dans le salon immense. Le ticket fut placé dans une enveloppe, signée par nous deux sur les rabats, et glissée sous un bougeoir en cristal qui pesait le poids d'un âne mort.
— Je préférais quand on ne savait rien, soupirai-je. Quand notre seul secret, c’était qui avait fini le pot de Nutella et pourquoi le majordome nous regarde comme si nous étions des microbes échappés d'un laboratoire.
— C’était toi, d’ailleurs. Pour le Nutella. Toujours.
— Va te recoucher, Léo. La chambre principale a la baignoire hydromassante, et elle est à moi.
Je me levai, mais une heure plus tard, l'insomnie me ramena au salon. Une silhouette était déjà là, accroupie près de la table de marbre, à la lumière de la lune.
— Je le savais ! hurlai-je en me jetant sur la forme. Espèce de rat !
La silhouette sursauta. Ce n'était pas Léo. Le robot-aspirateur s'approcha de mes pieds avec une insistance quasi sexuelle. Apparemment, même l'électroménager de ce quartier était programmé pour flairer le pognon.
Léo apparut dans l'encadrement de la porte, en pyjama de soie, un verre à la main.
— Tu parles à l'électroménager, maintenant ? C'est une nouvelle étape dans ta descente aux enfers ?
— Il... il m'a fait peur, bafouillai-je en désignant le disque noir qui continuait sa ronde obsessionnelle autour de l'enveloppe à 87 millions.
— On est une sacrée paire de cinglés, Camille. On surveille un aspirateur comme si c'était un agent du fisc infiltré.
On resta là, dans le silence de cet appartement trop grand, sous le regard froid du papier peint à cinq cents euros le rouleau que nous détestions déjà de concert.
— Dors bien, Camille. Essaie de ne pas rêver de poneys.
Je refermai la porte de ma suite parentale. J'avais enfin tout l'argent du monde, mais je n'avais jamais autant eu l'impression d'être à découvert. Dehors, le jour commençait à poindre, pâle et implacable, sur nos haines de soie.
La fuite en dépanneuse
Le moteur de la dépanneuse émit un râle de tuberculeux en phase terminale, secouant l’habitacle dans un spasme qui manqua de projeter Camille contre le pare-brise constellé de cadavres de moucherons. L’odeur était une symphonie complexe : un mélange de gasoil rance et d’un sapin désodorisant « Vanille des Îles » qui avait manifestement rendu l’âme sous la présidence de Mitterrand.
— Léo, si on meurt dans cet engin, je te hante jusqu’à la fin des temps, siffla Camille en agrippant la boîte de Chocapic contre son buste comme s'il s'agissait du Saint-Suaire. Et je ne serai pas un fantôme sympa. Je serai le genre de poltergeist qui cache tes clés et fait grincer les planchers quand tu essaies de dormir.
Léo, les mains crispées sur un volant sculpté dans du chewing-gum séché, affichait ce sourire d’optimisme béat qui donnait à Camille des envies de meurtre avec préméditation.
— Regarde le bon côté des choses, Cam. Personne ne soupçonnerait deux futurs multimillionnaires d’être planqués dans une dépanneuse qui perd plus d’huile qu’une friteuse de foire. C’est le camouflage ultime. On est des ninjas de la route.
— On est des clochards de luxe, corrigea-t-elle. Nos comptes sont gelés, la banque nous traite comme des terroristes fiscaux et on fuit dans un véhicule qui va probablement exploser si on dépasse les quarante kilomètres-heure.
Le contraste était saisissant. Quelques heures plus tôt, ils étaient vautrés dans les draps de soie d’un hôtel particulier. Maintenant, ils partageaient une banquette en skaï déchiré qui lui pinçait les cuisses à chaque virage. La promiscuité était telle que chaque mouvement de levier de vitesse devenait une aventure érotico-mécanique embarrassante.
— Pousse ta jambe, ordonna-t-elle alors qu’il cherchait la quatrième.
— Je ne peux pas, Cam ! L’espace est optimisé pour un nain de jardin solitaire. Et c’est toi qui as voulu emmener la boîte de céréales.
— C’est notre ticket, Léo ! Quatre-vingt-sept millions d’euros dorment entre des pétales de chocolat soufflé. Personne ne cherche un trésor national dans un petit-déjeuner industriel.
Soudain, une berline noire surgit dans le rétroviseur qui pendouillait lamentablement au bout d’un fil de fer.
— Ils sont là, chuchota-t-elle. Les vautours ! Accélère !
Léo écrasa le champignon. Le camion rugit, une fumée noire et opaque s’échappa du pot d’échappement, créant un écran de fumée digne d’un James Bond tourné avec un budget de trois euros. Mais la Mercedes d'Arpagon ne lâchait rien. L'avocat, dont on devinait la silhouette rigide derrière le pare-brise, semblait déterminé à récupérer son pourcentage, ou leur peau.
— Il n'osera pas nous percuter, cria Léo. Ses chaussures en cuir de carpe coûtent plus cher que ce camion !
Un choc violent démentit sa théorie. La Mercedes venait de tamponner leur pare-chocs arrière. Camille plongea pour rattraper la boîte de Chocapic qui menaçait de s'éventrer. Sa tête heurta le genou de Léo.
— Aïe ! Camille, mes bijoux de famille ne sont pas assurés contre les assauts de céréales !
— Ta gueule et conduis ! Le ticket est toujours là ?
Elle fouilla frénétiquement parmi les pépites chocolatées. Ses doigts rencontrèrent le papier thermique. Elle poussa un soupir qui ressemblait à un orgasme de soulagement. Elle resta cependant coincée dans une position absurde, la tête à quelques centimètres de l’entrejambe de Léo. L’air devint soudainement très dense. L’odeur de Léo — ce mélange de savon volé à l’hôtel et de peau chaude — l’envahit.
— Écoute, Cam, je sais que je suis irrésistible, mais c’est peut-être pas le moment pour une exploration anatomique.
Camille se redressa d’un coup, le visage écarlate.
— Espèce de crétin prétentieux ! J’essayais de sauver notre avenir !
— Ton avenir, c'était ton studio de dix mètres carrés où le seul divertissement était ma personne parce qu'on n'avait pas la TNT.
— On avait la TNT !
— Précisément.
Un deuxième choc, plus brutal, arracha un cri à Camille. Arpagon était en train de transformer leur dépanneuse en accordéon.
— Léo, fais quelque chose !
— Regarde dans la boîte à gants ! Le levier du treuil !
Camille ouvrit le clapet. Elle y trouva un vieux pistolet de détresse et la commande hydraulique du crochet arrière. Elle passa la tête par la fenêtre, le vent cinglant balayant ses inhibitions de juriste psychorigide.
— Maintenant ! hurla Léo.
Camille tira sur la manette. Dans un hurlement de ferraille, le câble du treuil se déroula. Le lourd crochet en acier bondit sur l’asphalte dans un feu d’artifice d’étincelles avant de s’encastrer avec un bruit de broyeuse directement dans la grille de radiateur de la Mercedes. Léo pilonna le frein. La voiture de luxe vint s’encastrer sous l’arrière du camion dans un fracas de tôle froissée et de vapeur hurlante.
— Remorquage gratuit, Maître ! hurla Camille en voyant l'avocat gesticuler derrière son volant, désormais couvert de liquide de refroidissement et probablement de restes de fumier de leur précédente escale.
Léo bifurqua vers un chemin forestier, coupa le câble et laissa l'épave derrière eux. Il finit par stopper l'engin sous une voûte d'arbres protectrice. Le silence retomba, rompu seulement par le cliquetis du métal brûlant.
— 87 millions, souffla Camille, s'affalant contre le siège déchiré.
— Et une dépanneuse qui a besoin d’un nouveau joint de culasse, ajouta Léo.
Il se tourna vers elle. La proximité dans la cabine sombre devint soudainement dangereuse. L'ironie laissa place à une vulnérabilité qu'ils s'efforçaient de fuir depuis des mois.
— Camille ? Si on s'en sort... tu vas faire quoi ?
— M'acheter une maison avec des murs si épais que je n'entendrai plus jamais tes blagues. Et toi ?
— Je pense que je vais racheter ce camion. Et je vais le brûler. Lentement. En mangeant des langoustines avec toi.
Il s'approcha. Sa main se posa sur sa hanche. Camille sentit son cœur battre au rythme des Chocapic. Elle allait céder. Elle allait oublier Arpagon, les dettes et la logique. C'est à cet instant précis que le destin, ou plutôt la physique, intervint. Sous la pression de leurs corps, le fond de la boîte de céréales, fragilisé par les chocs, céda.
Trois cents grammes de pétales chocolatés se déversèrent dans un bruit de cascade entre les sièges et le levier de vitesse. Et au milieu des miettes, le ticket.
— Non ! cria Camille.
Ils plongèrent tous deux au sol, tête contre tête, griffant le tapis de sol crasseux. C’est alors qu’une ombre agile traversa le tableau de bord. Un rat — massif, sûr de lui, l'œil vif — s'empara du morceau de papier thermique entre ses dents.
— Bernard ! s'exclama Léo avec un sérieux absolu. Bernard, pose ça tout de suite. C'est pas pour toi.
Le rat, que Léo venait de baptiser avec une familiarité révoltante, fixa le couple d'un air de défi.
— Léo, fais quelque chose ! C'est notre vie qu'il a dans la gueule !
Léo se redressa, tentant une approche diplomatique avec le rongeur.
— Écoute, Bernard. On peut négocier. Je te donne toute la boîte. C'est du chocolat de première qualité, enfin, pour de la grande distribution. Lâche ce papier et tu deviens le rat le plus influent de la région.
Bernard émit un petit bruit de mépris, fit volte-face et s’engouffra dans une grille d’aération cassée avec la souplesse d’un gymnaste olympique, emportant les 87 millions dans les entrailles de la dépanneuse.
Un silence de mort s'installa. Camille regarda ses mains couvertes de poussière et de chocolat.
— On est officiellement les clochards les plus riches du monde, mais sans les preuves, lâcha-t-elle.
Léo ramassa un tournevis rouillé dans le vide-poche et fixa la grille d'aération avec une lueur de guerrier.
— Ne sois pas si pessimiste, Cam. On va démonter ce tableau de bord pièce par pièce. Et si je trouve Bernard, je lui fais signer une reconnaissance de dette.
Camille se surprit à sourire malgré le désastre. Elle ramassa un pétale de chocolat sur le sol et le croqua nerveusement.
— Si tu touches à mes fesses pendant qu'on démonte le camion, je te dénonce à la brigade des rats.
— C'était le levier de vitesse, je te jure.
— Le levier de vitesse n'a pas de bague au petit doigt, Léo.
— Bien vu.
Ils se mirent au travail dans l'obscurité de la forêt. La nuit ne faisait que commencer, et entre un avocat couvert de lisier et un rat millionnaire, la comédie de leur vie n'avait jamais été aussi proche de la tragédie grecque. Mais pour la première fois, ils tombaient ensemble. Et dans leur cas, c’était déjà un gain record.
Le siège des influenceurs
Le bourdonnement commença à l’aube, une fréquence acide qui se faufilait à travers le triple vitrage de l’hôtel particulier comme un acouphène de luxe. Camille, les paupières encore collées par une nuit passée à surveiller les moindres respirations de Léo, s’extirpa de ses draps en soie avec la grâce d’un naufragé sur un banc de corail.
« Léo. Réveille-toi. On est envahis par des moustiques de chez Cyberdyne. »
Léo ne répondit pas tout de suite. Il était étalé en étoile de mer sur un matelas qui coûtait probablement le prix de l’ancien studio de Camille, un filet de bave noble s’écoulant sur une taie d’oreiller brodée. Il finit par entrouvrir un œil.
« C’est quoi… ? Le service d’étage livre en hélico maintenant ? »
Camille se précipita vers la fenêtre monumentale et tira les rideaux de velours. Le spectacle était digne d’un film de science-fiction réalisé par un stagiaire sous acide. Une douzaine de drones stationnaient à un mètre de la vitre, leurs optiques 4K fixées sur eux comme des yeux de prédateurs numériques. Derrière les grilles de l’hôtel, une marée humaine s’agitait, brandissant des perches à selfies comme des lances médiévales.
« C’est pire que les vautours, grinça Camille. C’est la génération "Abonne-toi ou je crève". Ils attendent qu’on sorte pour nous demander notre signe astro et si on compte investir dans les NFT de litière pour chat. »
Léo se leva enfin, réajustant son caleçon avec une décontraction qui donnait à Camille des envies de meurtre au premier degré. Il s’approcha de la vitre et envoya un baiser à un drone de course aux LED violettes.
« Regarde-les, Camille. On est le contenu le plus frais du web. Le couple maudit, le ticket à 87 millions, la haine dans un écrin de marbre… C’est du clic organique. »
« C’est de la violation de domicile. Si l’un d’eux filme le ticket, on est morts. Notre empire repose sur un bout de papier thermique qui ressemble à une addition de chez Buffalo Grill. »
L’odeur de l’hôtel, ce mélange de cire d’abeille millésimée et de parfum "Oud Impérial", commençait à lui donner la nausée. Léo se gratta le menton, une lueur malicieuse dans le regard.
« J’ai une idée de génie. »
« La dernière fois que tu as dit ça, on a essayé de payer une amende avec des bons de réduction pour des pizzas. »
« Écoute. Ces gens veulent du drama. On va leur offrir le spectacle du siècle. Une rupture en direct, sanglante, magnifique. La Guerre des Roses avec plus de budget et moins de classe. »
Il se dirigea vers le bureau Louis-quelque-chose sur lequel traînaient les mallettes déposées par Maître Arpagon. L’avocat avait fourni des accessoires de communication : des liasses de faux billets destinés à des séances photos contrôlées.
« On fait semblant de s'entre-déchirer, on balance le faux fric par la fenêtre. Ça va créer une émeute. Les influenceurs vont se ruer sur les billets comme des mouettes sur un reste de frites. Et pendant ce temps, on appelle la sécurité. »
Camille soupira. C’était stupide. C’était immature. C’était parfait.
« D’accord. Mais c’est moi qui commence les insultes. J’ai un stock en retard depuis notre rupture. »
Ils se mirent en position. Camille s’ébouriffa les cheveux pour se donner un air de furie shakespearienne. Léo ouvrit la fenêtre avec fracas. Le bruit de la rue s’engouffra : moteurs, cris et sifflements électriques.
« Espèce de parasite ! hurla Camille. Tu penses que je vais partager ? Tu n’as même pas été foutu de payer ta part d’abonnement Netflix pendant deux ans ! »
Léo lui arracha la liasse avec un sens de la répartie de telenovela. « Parce que tu crois que tu mérites cet argent ? Tu es aussi froide que le marbre de cette baraque ! Tu as le cœur sec comme un vieux ticket de caisse ! »
Dehors, le silence se fit un instant, puis un rugissement monta. Camille balança des poignées entières de papier de soie imprimé. « Allez-y, ramassez les miettes de mon ex-futur-mari ! »
L’ironie était délicieuse. Ils se hurlaient dessus avec une ferveur qui n’avait rien de simulé. Toute la rancœur accumulée depuis la rupture sortait enfin dans un chaos libérateur. Mais l’univers possédait un sens de l’humour plus tordu qu’eux.
Le courant d’air créé par les fenêtres, combiné à la turbine de climatisation qui s’enclenchait, créa un vortex imprévu. Le presse-papier en cristal glissa sur le bois ciré. Le ticket se fit la malle.
Camille le vit en premier. Le petit morceau de papier s’éleva, léger, aspiré par le courant ascendant.
« Léo… » souffla-t-elle, la terreur remplaçant l'agressivité.
Au plafond, le ventilateur scandinave — un objet en aluminium aux pales affûtées comme des rasoirs — tournait à plein régime. Le ticket entama une spirale ascendante.
« Attrape-le ! » hurla Camille en sautant sur le canapé en soie.
Elle manqua le papier de quelques millimètres. Léo tenta un plongeon digne d’une finale de Coupe du Monde, glissant sur un tapis d’Orient pour percuter la table basse dans un bruit de bois contre os.
« Il est dans la turbine ! » cria-t-il.
Le ticket fut aspiré. On entendit un *tic-tic-tic* terrifiant. Une odeur de brûlé — de papier chauffé à blanc — commença à flotter dans l’air froid.
« On doit l’arrêter ! dit Camille. Mais avec l’inertie, il va être éjecté dans le mécanisme ! »
« On a besoin d’une échelle ! »
« On est dans un hôtel de dix-huit pièces et tout le mobilier a des pieds fragiles ! »
Léo se releva, une bosse violacée sur le front. « Je vais monter sur tes épaules. »
« Tu pèses le poids d’un âne mort et de tous tes remords réunis ! »
« C’est notre seule chance, Camille ! À moins que tu veuilles retourner dans ton appart qui sent la soupe à l’oignon et le loyer impayé ? »
L’argument fit mouche. Camille se campa sur ses jambes. Léo posa un genou sur son épaule. Dehors, les drones captaient chaque seconde. Ils passaient pour des fous dansant une gigue macabre sous un ventilateur. Un drone heurta brusquement le rebord de la fenêtre, envoyant une vibration dans le plancher. Camille vacilla. Léo bascula en avant, ses doigts griffant la grille du moteur. Un bruit de métal hurlant déchira l'air.
Le ventilateur s’arrêta net. Le ticket n’était plus là.
Léo était étalé au sol, tenant un morceau de grille tordue. Camille, livide, baissa les yeux vers son décolleté. Le petit carré de papier thermique s’était glissé là, niché contre sa peau, porté par la chute. Elle le sortit avec une lenteur de neurochirurgien. Le coin était roussi, mais le code-barres était intact.
Le calme ne dura pas. La double porte en chêne vibra sous des coups de poing frénétiques.
« Camille ! Léo ! C’est Sacha ! On est en live ! La communauté veut savoir si c'est une collab' ! »
« Le parasite de la 5G, grogna Camille. Si ce type entre, il va nous streamer jusqu’à ce qu’on lui signe un chèque de parrainage pour sa marque de thé détox à base de sciure. »
Une autre voix, plus aiguë et familière, s’éleva dans le couloir : « Camille-chérie ? C’est maman ! J’ai apporté un conseiller fiscal ! »
Camille ferma les yeux. « Maman… On n'achète pas d'art contemporain quand on a encore des relances d'impayés de chez Engie sur le buffet ! »
La porte s'ouvrit sur Sacha, son smartphone greffé au bout d'un stabilisateur, et Brigitte, vêtue d'un ensemble en lin qui hurlait l'évasion fiscale. Derrière eux, Maître de Saint-Sernin affichait un sourire plus blanc qu'un glacier.
« Regardez-moi ça, la team ! s’extasia Sacha. L’amour ! La tension ! C’est l’Hôtel des Secrets ! »
« Sacha, dit Camille d'une voix mielleuse, tu veux une exclusivité ? »
Elle s'empara d'un seau à champagne et le renversa intégralement sur l'influenceur. « Tiens, un Ice Bucket Challenge rétro pour ton authenticité. »
Dans la confusion, elle traîna Léo et le conseiller fiscal dans la salle de bain, verrouillant la porte. C'est là que Saint-Sernin, consultant son téléphone, blêmit.
« Mes pauvres amis… La Française des Jeux vient de suspendre les paiements. Le point de vente est sous enquête pour fraude massive. Votre ticket ne vaut plus rien pour les trente prochaines années. »
Le silence tomba, lourd comme une chape de plomb. Brigitte s'effondra sur le rebord de la baignoire en marbre. Camille regarda le ticket, puis Léo.
« On fait quoi maintenant ? On appelle les pompiers ou l’asile ? »
Léo ramassa un faux billet au sol et commença à le plier en avion.
« On improvise, Camille. On fait un communiqué. On annonce qu'on renonce à tout et qu'on remet le ticket à une œuvre de charité dès qu'il est débloqué. En attendant, on retourne vivre "simplement" dans ton studio. On devient des martyrs de la vertu. »
Camille comprit. « On devient des saints de la simplicité. Les marques vont nous supplier de devenir leurs ambassadeurs éthiques. »
« Exactement. Les drones vont nous suivre jusque chez toi pour filmer notre pauvreté héroïque. Le monde n'est pas prêt pour ton absence de sens des responsabilités et mes dossiers en retard. »
Elle regarda Léo. C'était un pacte avec le diable.
« D’accord. Mais on prend quoi ? Les draps en soie ou le caviar ? »
« Prends les petites cuillères en argent, Léo. Dans le pire des cas, on les revendra au poids à Barbès. »
Ils sortirent de la suite comme on entre dans une arène, Camille ajustant ses lunettes de soleil alors que les flashs crépitaient déjà. La comédie pouvait bien durer trente ans, ils venaient de s'équiper pour le siège.
Chasse au trésor dans les conduits
Le ticket ne s'est pas contenté de s'envoler. Ce rectangle de papier thermique, froissé par mes angoisses et marqué d’une trace de gras de kebab indélébile, a effectué une manœuvre de voltige digne d'un voltigeur en plein sevrage, avant d'être aspiré par la bouche d’aération située à trois mètres du sol. Un sifflement narquois, et pouf : quatre-vingt-sept millions d'euros venaient de s'engouffrer dans les entrailles de cet hôtel particulier au luxe aussi glacial qu'un cœur d'huissier.
— Dis-moi que j'ai halluciné, lâcha Léo, le bras encore tendu vers le vide. Dis-moi que c'était un papillon.
— Si c'était un papillon, Léo, je serais en train de pleurer sur la biodiversité. Là, je suis en train de planifier ton meurtre, le mien, et celui de l'architecte qui a décidé de placer une aspiration centrale ici.
Je sentis une goutte de sueur glacée glisser entre mes omoplates. Mon orgueil s'effondrait plus vite que le cours d'une start-up de jus de goji. J'avais besoin de ce ticket. Ma banque m'envoyait des courriers qui ne commençaient plus par « Chère cliente », mais par « Écoute-moi bien, pauvresse ».
— On ne panique pas, reprit Léo en passant une main dans sa tignasse bouclée. C'est juste une gaine technique. C'est de la physique, Cam. Ce qui monte finit par redescendre.
— Merci, Einstein. En attendant, ta « physique » est en train de bouffer nos 90 jours de cohabitation forcée. Si Maître Arpagon apprend que la relique fraye avec des moutons de poussière aristocratiques, il va nous transformer en pâtée pour influenceurs.
Je n'attendis pas. Je repérai un escabeau oublié par le ménage — un intrus métallique et vulgaire dans ce décor de velours.
— Je monte là-dedans, décrétai-je.
— Toi ? Camille, tu fais des crises de nerfs quand l'ascenseur met plus de trois secondes à s'ouvrir. Tu es la définition même de la claustrophobie urbaine.
— La peur de mourir étouffée est passée en seconde position derrière celle de redevenir stagiaire à vie. Aide-moi à tenir ça. Et si tu touches à mes chevilles de façon bizarre, je te dénonce pour harcèlement de riche.
Arrivée à la grille, je sortis un coupe-papier en argent massif. J'utilisais l'orfèvrerie pour commettre un cambriolage de tuyauterie. La grille céda dans un nuage de poussière grise. Je me hissai à la force des poignets. C'était étroit, sombre, et ça sentait le vieux métal et la figue chimique.
— Je ne vois rien !
— Attends, je monte !
— Quoi ? Non ! C’est un boyau d’acier, pas un loft à Berlin !
Trop tard. La structure vibra. Léo avait décidé que sa carcasse d'un mètre quatre-vingt-cinq était compatible avec un tuyau de quarante centimètres de large. Il émergea à mes côtés dans une promiscuité révoltante.
— On dirait un remake foiré de *Die Hard*, murmura-t-il, un sourire en coin. Sauf que Bruce Willis avait des muscles et moins de rancœur.
— Et toi, tu as le charisme d'un otage de luxe. Avance, le ticket a dû être emporté vers le coude à gauche.
Nous commençâmes à ramper. Chaque mouvement était une insulte à la dignité humaine. Ma robe de créateur se déchirait sûrement, mais dans le noir, le ticket était notre seul phare.
— Tu te souviens de l'appart de la rue de Crimée ? lança soudain Léo. On avait des cafards de la taille de poneys, et pourtant, on n'avait pas besoin de millions pour ne pas avoir envie de s'entre-tuer.
— C’est parce qu'à l'époque, on n'avait rien à perdre, répliquai-je sèchement. L'absence d'enjeux rend les gens artificiellement gentils. Là, on a le prix de la liberté au bout du couloir. Et l'honnêteté, c'est que je ne te supporte plus.
— Menteuse. Tu adores ça. Ce petit jeu de « qui va craquer en premier ». C’est ton carburant, Camille.
Je m'arrêtai net, percutant le métal froid.
— Je ne joue pas, Léo. Je survis. Pendant que tu jouais aux fléchettes avec tes ambitions, je payais les factures.
Le silence retomba, troublé par le ronronnement des ventilateurs.
— Là-bas ! chuchota-t-il soudain.
À dix mètres, le petit papier palpitait au rythme de l'air conditionné, comme un cœur sur le point de lâcher. On progressa millimètre par millimètre. La crasse industrielle nous brûlait les poumons. L’exiguïté devenait oppressante.
— Camille ? Sa voix était basse, lourde. Pourquoi tu ne m'as jamais demandé pourquoi je suis parti ce matin-là ?
— Parce que je connaissais la réponse, Léo. Tu avais peur. Le loyer, l'engagement... Je n'étais plus une fille marrante avec qui boire des bières, mais une femme qui attendait quelque chose de toi.
— Tu te trompes, murmura-t-il. J'avais peur de te détruire. Tu étais déjà tellement tendue, obsédée par la réussite pour prouver à ta mère que tu n'étais pas une ratée. Je voyais bien que je n'étais qu'un poids mort. Un « désorganisé charmant » qui t'empêchait d'avancer. Alors j'ai fait ce que je fais de mieux : j'ai disparu pour te laisser de l'air.
— C’était la décision la plus lâche de toute ton existence, Léo.
Un mouvement brusque de Léo, qui tentait un geste de contrition théâtral, envoya son coude taper contre la paroi. Le choc fit sursauter le ticket. Il glissa d'un centimètre vers le précipice d'une grille.
— Le ticket ! hurlai-je.
On se jeta en avant. Nos têtes se cognèrent, nos mains s'entremêlèrent, griffant le noir de fumée. Dans le chaos, je sentis mes doigts effleurer la texture cartonnée.
— Je l'ai ! grogna Léo.
— Non, c'est moi ! Lâche, tu vas le déchirer !
On était emmêlés comme des spaghettis dans une boîte d'allumettes. Mes cheveux étaient coincés dans sa fermeture Éclair, et le ticket était pris en sandwich entre nos paumes moites. On restait là, immobiles, le souffle court.
— Cam ? Je ne vais pas le voler. Je ne vais pas te laisser tomber une deuxième fois.
Je baissai les armes. Intérieurement.
— Tu as intérêt, Léo. Parce que si tu essaies de te barrer avec mes 87 millions, je te traque jusqu'en enfer.
Soudain, un bruit de pas résonna juste en dessous de nous. Une voix familière, haut perchée, s'éleva :
— Oh, regardez cette moulure ! Allez, faites une story, mes chéris ! L'optimisme, c'est une question d'angle de vue !
— Ma mère, soufflai-je, horrifiée.
On se figea, le ticket joint comme une prière. Mais alors que je retenais mon souffle, je sentis quelque chose de chatouilleux remonter le long de ma cheville. Une araignée. Une grosse. Une araignée de palace.
— Léo… bégayai-je. Elle remonte vers mon genou.
— C'est une amie de l'optimisme, Camille. Reste calme.
— Si je hurle, prévins-je, je te mords.
Léo tenta une chiquenaude héroïque pour chasser l'intrus. Dans son élan, son poignet heurta violemment la grille de sortie. Le loquet, déjà affaibli, céda dans un fracas de tonnerre. Nous basculâmes dans le vide, enveloppés d'un nuage de résidus de charbon, tombant du paradis de la climatisation directement sur le canapé en velours blanc d’Arpagon.
Le silence qui suivit fut absolu. Maître Arpagon, debout près du minibar, nous fixait avec l’expression d’un homme qui vient de voir son propre reflet lui faire un doigt d’honneur.
— Charmante tenue, grinça l'avocat, dont le teint lissé au Botox ne trahissait aucune émotion. Je ne savais pas que le look "sinistre industriel" était de rigueur pour réclamer 87 millions.
Je me redressai, tenant le ticket contre ma poitrine. Léo se leva et s’épousseta avec un flegme admirable, envoyant une pluie de suie sur le tapis de soie à dix mille euros.
— On passait juste prendre des nouvelles, Maître, dis-je. L'entrée par la porte est d'un commun...
— On a eu une petite baisse de tension dans les tuyauteries, ajouta Léo.
Arpagon s'approcha, son regard glissant sur nos visages barbouillés.
— J'ai ici une liste de conseillers en image et un plateau de sushis. Nous devrions discuter de votre « cohabitation harmonieuse ». Les voisins parlent déjà de vos disputes.
— Des disputes ? Oh, Maître, vous confondez la passion avec le conflit, répliqua Léo en passant son bras autour de mes épaules crasseuses.
— Tellement passionnés qu’on a dû explorer le labyrinthe de tôle pour trouver de l’intimité, ajoutai-je.
Un influenceur surgit de derrière un rideau, perche à selfie en avant.
— C'est génial ! Les "Amants Aimants" ! Allez, un bisou pour la France !
Léo tourna mon visage vers lui.
— Désolé pour ça, Camille, souffla-t-il.
Et il m'embrassa. Un baiser qui goûtait la poussière et les regrets. Un baiser qui disait qu'on était dans la merde, mais ensemble.
Arpagon se pencha soudain vers le sol, une lueur carnassière dans les yeux. Mon ticket, glissé dans ma chaussure trop grande, venait de s'échapper discrètement sur le marbre blanc.
— Oh, regardez, fit l'avocat en se penchant avec une lenteur de reptile. Vous avez laissé tomber quelque chose, ma chère Camille. Une... facture ?
Le jeu venait de monter d'un cran. Et cette fois, il n'y avait plus de conduit pour nous cacher.
(À SUIVRE...)
Le dernier ultimatum
L’antichambre de Maître Dubout ressemblait à ce que l’on imagine être le purgatoire pour les gens qui ont trop d’argent : des boiseries sombres qui avaient probablement vu passer le traité de Versailles, des fauteuils en cuir si profonds qu’on risquait d’y perdre un membre, et un silence si épais qu’on entendait les acariens s’engueuler pour le territoire dans les rideaux de velours.
Camille ajusta sa veste de tailleur — une pièce vintage dénichée en friperie qui, de près, criait « j’ai été recousue avec du fil dentaire » mais qui, sous cette lumière tamisée, pouvait passer pour du Chanel de seconde main. Elle jeta un coup d’œil à Léo. Il était assis à côté d’elle, affalé avec cette décontractation insolente qui lui servait d’armure.
— Arrête de gigoter, Camille, murmura-t-il sans quitter des yeux une gravure du XVIIIe siècle représentant un huissier dévorant un orphelin. Tu fais vibrer le parquet. On va finir par atterrir dans la cave à vins de ces rapaces.
— Je ne gigote pas, Léo. Je traite l’information selon laquelle nous sommes à vingt-quatre heures de devenir soit les rois du pétrole, soit les clochards les plus célèbres de France.
C’est à ce moment précis que les doubles portes en chêne massif s’ouvrirent avec un grincement théâtral. Maître Arpagon apparut. Son sourire à 87 millions, composé de facettes en céramique si blanches qu’elles auraient pu servir de phares en pleine mer Noire, précédait sa carcasse de prédateur. Toutefois, la nervosité perçait : un sifflement strident s'échappait de ses canines à chaque expiration, et une goutte de sueur traîtresse commençait à tracer un sillon orange dans son bronzage artificiel.
— Mes chers amis ! s'exclama Arpagon. Quel plaisir de vous voir si... unis. Enfin, si proches l'un de l'autre. L'air de la capitale vous réussit, malgré cette petite mine, Camille. On dirait que vous avez passé la nuit à compter vos découverts bancaires.
— Arpagon, votre présence est comme une coloscopie surprise, rétorqua Camille. On sait qu'elle est nécessaire pour assainir la situation, mais on s'en passerait bien volontiers. Entrons, j'ai un yacht à commander d'ici demain soir.
Ils s’installèrent autour d’une table en marbre noir. Arpagon sortit un dossier en cuir d'autruche avec une onctuosité de serpent à sonnettes.
— Nous sommes à H-24, commença le notaire Dubout, mais Maître Arpagon produit un codicille. Retrouvé dans la doublure d'un manteau de la grand-tante de Camille, la regrettée Madame de Saint-Cricq. Il stipule que tout gain majeur doit être soumis à une condition de « stabilité matrimoniale avérée et sincère ». Sans preuve de cette fusion, le ticket est gelé. Pour dix ans.
Léo se leva lentement. Il contourna la table et se posta derrière Camille. Il posa ses mains sur ses épaules. Elle se raidit, s'attendant à une pique. Mais ses doigts étaient chauds.
— Vous voulez de la passion, Arpagon ? demanda Léo, sa voix descendant d'un octave. Vous voulez voir ce qui se passe quand deux personnes sont enfermées dans 20 mètres carrés avec 87 millions de raisons de se tuer, et qu'elles finissent par trouver une raison de ne pas le faire ?
Léo l'invita à se lever. Ils étaient face à face.
— Pour la galerie ? chuchota Camille.
— Pour le parking géant, répondit-il avec un clin d'œil imperceptible.
Léo posa sa main sur sa nuque et la tira vers lui. Quand leurs lèvres se touchèrent, l'impact fut tout sauf bureaucratique. Ce n'était pas un baiser, c'était une déposition judiciaire musclée. À ce niveau de succion et de ferveur désespérée, Arpagon cherchait déjà dans son code civil si on pouvait attaquer pour tentative de kidnapping de luette. L'ironie s'évapora, laissant place à une urgence organique qui n'avait rien à faire dans le VIIe arrondissement.
Quand ils se séparèrent enfin, Arpagon semblait avoir perdu l'usage de ses facettes. Il ouvrait et fermait la bouche comme un mérou hors de l'eau, tandis que sa sueur transformait désormais son col de chemise en une fresque ocre.
— Je... je crois que la notion de « liens sincères » est... assez explicite, bégaya le notaire Dubout en tamponnant ses propres tempes.
***
Une heure plus tard, dans le studio de Camille, la réalité reprenait ses droits. Camille se précipita vers sa cachette. Elle extirpa le ticket d’une boîte de tampons « Super Absorbants » avec une dévotion de moine tibétain.
— C'est le dernier endroit où Arpagon ou Tiffany iraient fouiller, souffla-t-elle.
— Tiffany ? s'étrangla Léo en s'affalant sur le lit, pile sur la boîte de tampons. Tu penses qu'elle va encore nous envoyer ses mimes ?
On frappa à la porte. Un martèlement de huissier sous amphétamines. Camille fourra le ticket dans sa poche. La porte s'ouvrit sur Arpagon, flanqué d'un homme vêtu d'un costume gris si rigide qu'il semblait pouvoir tenir debout sans son propriétaire : Maître Grimaud.
— Encore vous ? grogna Léo.
— Maître Grimaud est ici pour authentifier votre quotidien, jubila Arpagon, dont le sifflement dentaire s'accentuait. Il semblerait qu'un client, un certain « Kevin-Vlog-Justice », revendique la perte du ticket. Et il prétend que votre union n'est qu'une mascarade.
Grimaud inspecta le studio, notant avec un dédain chirurgical la pile de vaisselle et une chaussette orpheline qui agonisait sur le radiateur.
— Monsieur Léo, Madame Camille, commença Grimaud. Arpagon affirme que Camille a déposé une main courante contre vous pour « vol de yaourts à la grecque » il y a six mois. Expliquez-moi cette... fusion.
— C’était un jeu ! lança Léo en enlaçant Camille par la taille. Une mise en scène érotique. Camille adore que je joue au voisin indélicat qui lui dérobe ses laitages. Ça pimente notre quotidien. N'est-ce pas, mon sucre d'orge ?
Camille afficha un sourire qui ressemblait à une névralgie faciale.
— C'est vrai. Je suis très « laitage-play ». C'est une niche, je l'accorde. Mais nous sommes indissociables.
— Prouvez-le, trancha Grimaud. Arpagon dit que vous vous détestez. Je veux voir l'affectio societatis.
Léo saisit les joues de Camille. Cette fois, il n'y avait plus de notaire, plus d'Arpagon, plus de mimes dépressifs. C'était une collision. Une déflagration sensorielle qui balaya instantanément l'odeur du café froid et des dossiers en retard. Léo l'embrassait avec une urgence qui n'avait plus rien de tactique. Camille répondit en agrippant sa chemise, oubliant les 87 millions pour ne plus sentir que cette électricité brute, dangereuse, qui brûlait entre eux depuis trois mois de guérilla urbaine.
Le silence qui suivit fut chirurgical. Arpagon rangea ses papiers avec une hâte furieuse, ses mains tremblant au point de faire tinter ses boutons de manchette.
— Affectio societatis confirmée, lâcha Grimaud en fermant son carnet. Pour l'instant.
Une fois les vautours partis, le silence reprit ses droits. Camille se détourna brusquement, cherchant un tire-bouchon pour une bouteille de piquette tiède.
— Camille ? murmura Léo. Ce baiser... Grimaud ne regardait plus au bout de trois secondes.
— On devait être convaincants, Léo. Je suis une perfectionniste. C’est mon défaut.
— Tu es une menteuse magnifique, Camille.
Il s'approcha, l'acculant contre l'évier. Camille sentit le froid de l'inox contre son dos et la chaleur de Léo devant elle.
— Vingt heures restantes, dit-elle d'une voix qui tremblait à peine. On va chercher ce chèque demain. Ensemble.
— Et après ?
— Après ? On achète le VIIe arrondissement. Juste pour le transformer en parking géant et regarder Arpagon pleurer devant son office démoli.
Léo eut un petit rire étouffé et leva sa tasse de café ébréchée.
— À notre ruine, Camille.
— À notre fortune, Léo. Et tâche de ne pas dormir sur le ticket, la sueur de tes rêves de grandeur pourrait altérer le code-barres.
Le dernier round venait de commencer. Et il allait être sale. Très sale.
Le jackpot du cœur
Jour 90. L’apocalypse avec sursis.
Je me réveillai dans ce lit king-size qui avait la fâcheuse tendance à me faire sentir comme une miette de pain perdue sur un océan de satin. Le luxe de cet hôtel particulier était si clinique que j'avais l'impression de dormir dans un bloc opératoire dirigé par un décorateur d'intérieur sous acide. Ici, tout était blanc, froid et coûtait probablement le PIB d’un petit pays d’Afrique de l’Est. Même l’air sentait le « fric propre », une fragrance subtile mêlant le jasmin de synthèse et l’arrogance pure.
Je tournai la tête. À ma droite, le vide. Et entre les deux, ma dignité qui faisait ses valises.
— Léo ? criai-je vers la salle de bain en marbre de Carrare.
Pas de réponse. Juste l’écho de ma propre voix qui rebondissait sur les moulures du plafond, comme pour me rappeler que dans quelques heures, je serais soit immensément riche, soit la clocharde la plus célèbre de la presse people.
Je me levai et me dirigeai vers le coffre-fort biométrique. Il était là. Le Ticket. Le petit morceau de papier thermique jauni, protégé dans une pochette plastique. À le regarder ainsi, on aurait dit la relique d'un saint oublié. Qui aurait cru que quatre-vingt-sept millions d'euros pouvaient tenir sur une surface aussi inflammable ?
— Tu le surveilles encore ?
Léo était appuyé contre le cadre de la porte, vêtu d’un peignoir en éponge tellement blanc qu’il aurait pu servir de phare en pleine mer. Il tenait une tasse de café avec cette désinvolture agaçante qui me donnait toujours envie de lui jeter un dictionnaire au visage.
— Quatre-vingt-dix jours, Léo. Quatre-vingt-dix jours à supporter tes playlists de reggaeton à trois heures du matin et ta façon de mâcher tes céréales comme un broyeur de végétaux. Si je ne touche pas ce chèque, je finis en hôpital psychiatrique.
Léo laissa échapper son petit rire granuleux.
— Avoue que l’hôtel va te manquer. La soie, les petits déjeuners à 50 balles…
— Le silence ici est terrifiant, Léo. Je préfère le bruit de ma voisine qui hurle sur son chat à travers les murs en papier mâché de mon appart. Au moins, là-bas, on sent qu’on est vivant.
— Dans deux heures, on ne sera plus exposés. On sera propriétaires. Allez, va te préparer. Maître Arpagon arrive avec son sourire de requin. On a un empire à diviser.
***
Le salon de réception de l’hôtel particulier ressemblait à un décor de film de Stanley Kubrick. Maître Arpagon trônait derrière un bureau en acajou si vaste qu'il fallait probablement un GPS pour lui serrer la main.
Arpagon, c’était l’incarnation du vice sous un costume trois-pièces. Chaque fois qu’il ouvrait la bouche, j’avais l’impression qu’il essayait de me facturer l’air que je respirais.
— Monsieur, Mademoiselle… Quel plaisir. J'avoue que les paris étaient ouverts au cabinet. Mon associé misait sur un double homicide au bout de la troisième semaine.
— Désolée de le décevoir, Maître, dis-je en m’asseyant sur une chaise Louis XV qui me massacrait les lombaires. On a survécu. Pas de sang sur le marbre, juste quelques tentatives d’empoisonnement au café lyophilisé.
— Et beaucoup de sarcasmes, ajouta Léo. Mais le ticket est là. Sain et sauf.
L'avocat sortit une pile de documents.
— Bien. Le contrat est rempli. Les quatre-vingt-sept millions d’euros sont là. Une fois ces documents signés, le transfert sera effectué. Cinquante pour cent chacun. Moins mes honoraires, bien sûr.
Il marqua une pause, son sourire révélant des dents si blanches qu’elles devaient briller dans le noir.
— Vous savez, dans ce genre d’affaires, il y a toujours des héritiers potentiels. Des cousins éloignés qui sortent du bois. Heureusement, j’ai su les convaincre de rester dans l’ombre. Pour un certain prix.
C’était le coup de grâce du vautour. L'extorsion finale, polie et bureaucratique. Je sentis la colère monter, mais Léo me jeta un regard qui disait : *Laisse couler, on gagne quand même.*
— Signe, Léo, dis-je doucement. On a fait tout ça pour ne plus avoir à compter les centimes à la boulangerie.
Léo signa. Un gribouillis nerveux. Puis il me tendit le stylo. Ma main tremblait, mais je griffonnai mon nom. Le bruit du papier, le clic du capuchon… Tout semblait irréel.
— Parfait, jubila Arpagon en rangeant ses dossiers dans sa mallette en cuir de crocodile. Le virement est ordonné. Vous recevrez la confirmation dans les prochaines minutes. Je vous laisse le plaisir de voir vos soldes passer de "pathétique" à "stratosphérique".
Dès qu’il eut franchi la porte, le silence revint. Mais ce n’était plus un silence clinique. C’était un silence de fin de monde. Ou de début.
Mon téléphone vibra. Je n’eus pas besoin de regarder. Je savais. Le chiffre "8" suivi de tant de "0" que mon cerveau refusait de les compter.
— On est riches, souffla Léo en s'approchant de la fenêtre. Tu te sens comment ?
— Comme si je venais de manger une boîte entière de chocolats de luxe : j’ai envie de vomir et j’ai encore faim en même temps.
L'air entre nous devint électrique, chargé de ces trois mois de disputes et de frôlements. La tension sexuelle, cette vieille traîtresse, se déguisait à nouveau en ironie.
— Bon, on fait quoi, maintenant ? On réserve un jet ?
— J’ai une meilleure idée, dit Léo. Une idée qui va faire hurler ton orgueil. On se tire d'ici. Sans bagages. On laisse ces draps en soie qui glissent et ce minibar qui facture la pistache au prix du diamant.
— Pour aller où ?
— Chez toi, Camille. Dans ton appart de vingt mètres carrés. J’ai une envie soudaine, violente… d’une pizza surgelée. Une quatre fromages mangée sur ton canapé défoncé.
— La pizza sera froide, Léo. Mon four fait un bruit de moteur d'avion de chasse.
— Je m’en fiche. Je suis millionnaire. Je peux bien m’offrir le luxe de manger du carton avec la femme la plus insupportable de Paris.
***
Le taxi dans lequel nous avons sauté ressemblait à une capsule de survie déglinguée. Le chauffeur nous lorgnait dans son rétroviseur avec une suspicion non dissimulée.
— Vous allez où comme ça, les amoureux ? grogna-t-il. À une soirée déguisée sur le thème « j’ai braqué une banque mais j’ai oublié le masque » ?
Léo laissa échapper un rire nerveux.
— On rentre à la maison. On va fêter ça avec du vin tiède.
Le trajet fut une symphonie de secousses. La main de Léo n'avait pas lâché la mienne. C’était organique. Presque dérangeant de naturel. On s’arrêta enfin devant mon immeuble. Le quartier n’avait pas changé. Il y avait toujours cette odeur de friture et la boulangerie dont le rideau de fer grinçait comme une âme en peine.
On grimpa les étages. L’ascenseur était, comme d’habitude, « en cours de maintenance », ce qui signale généralement qu’il sert de nid à une famille de pigeons mutants. Sur le palier, mes mains tremblaient sur les clés.
— J’ai peur qu’en ouvrant cette porte, le sort se brise, murmurai-je.
Léo posa sa main sur la mienne.
— Camille. On a signé. C’est réel. Même si ton appartement pue le vieux café, on est riches. Salement, obscènement, délicieusement riches.
La porte s’ouvrit sur mon chaos organisé : des tasses vides qui commençaient à développer leur propre écosystème et une fissure en forme d'Amérique du Sud au plafond. Léo jeta sa veste de créateur sur mon canapé en polyester élimé.
— Bon, dit-il. La pizza. On commande quoi ?
— La "Speciale Camille". Quatre fromages et une croûte tellement grasse qu’on pourra s’en servir pour lubrifier la porte de l’ascenseur.
— J’aime quand tu parles business.
Pendant qu’il gérait la logistique, je réalisai que le morceau de papier thermique n’était plus là, mais que son ombre s'était transformée en quelque chose d'autre. Une sorte de paix acide.
— C’est fait, annonça Léo. Le livreur arrive. Il a eu l'air choqué quand je lui ai dit de garder la monnaie sur un billet de cinquante.
— Tu frimes déjà ?
— Je compense. Ces trois derniers mois, j’ai vécu comme un moine trappiste sous surveillance.
Il s’approcha de moi. Le silence n’était plus oppressant. Il était lourd de tout ce qu’on n’avait pas dit dans les suites feutrées.
— Pourquoi on est revenus ici, Camille ?
— Parce qu’ici, on sait qui on est, Léo. Dans cet hôtel, on n'était que des cibles. Ici... on est juste les deux abrutis qui se sont rencontrés devant une machine à café en panne.
Léo posa ses mains sur mes épaules. Sa peau contre mon vieux pull en laine.
— Le destin est un humoriste de génie, Camille. Il nous a donné quatre-vingt-sept millions de raisons de nous détester, juste pour voir si on serait assez stupides pour s'aimer à la place.
— Et ? On est assez stupides ?
— Je crois qu’on bat tous les records.
La sonnerie de l’interphone brisa l’instant.
— La pizza ! s’exclama Léo.
Il se précipita vers l’appareil. On s’installa par terre, sur le tapis élimé. La première bouchée fut une révélation. Le gras, le sel, le fromage industriel... c’était le goût de la liberté.
— C’est bien meilleur que le homard bleu, marmonna Léo.
— On est des parvenus déplorables, tu le sais ça ?
— On est les parvenus les plus heureux du monde.
On finit la pizza alors que la pluie commençait à tambouriner contre la vitre. La métropole bruyante et polluée continuait de tourner, indifférente à nos millions. Je me blottis contre lui. Le jackpot était encaissé, mais le vrai gain était là, niché entre deux cartons vides.
— Camille ?
— Quoi encore ?
— Je t'aime plus que mon compte en banque. Et crois-moi, vu le solde actuel, c'est une sacrée déclaration.
Je sentis une boule se former dans ma gorge. L'orgueil lutta une dernière fois avant de déposer les armes.
— Je t'aime aussi, espèce de crétin optimiste. Mais ne t'habitue pas trop. Demain, je recommence à te haïr dès que tu laisseras traîner tes chaussettes. Et pour l'ananas sur la pizza...
Je marquai une pause dramatique, le fixant droit dans les yeux.
— Si jamais tu tentes le coup, Léo, je demande le divorce avant même le mariage.
Il éclata de rire et m'attira contre lui.
— C’est noté. Pas d'ananas. Jamais. On a déjà assez de problèmes avec 87 millions d'euros.