LA LISTE DES GENS QUE JE DÉTESTE
Par Seb Le Reveur — COMEDIE
3h12 du matin. L’heure où les génies conçoivent des théories révolutionnaires et où les gens normaux, comme Nina, envisagent sérieusement de s’immoler par le feu avec une batterie externe défectueuse.
Dans son 18m² du 11ème arrondissement — un espace si réduit que si elle étire les bras, elle peut...
L'Erreur à 3h du Mat
3h12 du matin. L’heure où les génies conçoivent des théories révolutionnaires et où les gens normaux, comme Nina, envisagent sérieusement de s’immoler par le feu avec une batterie externe défectueuse.
Dans son 18m² du 11ème arrondissement — un espace si réduit que si elle étire les bras, elle peut simultanément toucher son grille-pain et sa brosse à dents — Nina baigne dans une clarté toxique. La lumière bleue de son MacBook Pro lui décape les cornées, transformant son visage en un masque spectral où chaque cerne semble avoir été creusé à la petite cuillère par un fossoyeur stagiaire. Autour d'elle, c’est l’apocalypse du « Messy Millennial » : un cimetière de mugs où le marc de café a développé sa propre civilisation, des câbles Lightning qui s’entrelacent comme des serpents copulateurs et une pile de linge propre qui lui sert de dossier de chaise.
Son iPhone, posé sur un exemplaire corné de *L'Art de la Guerre* dont elle n'a lu que la quatrième de couverture, vibre avec une régularité de métronome sadique.
*Ping.*
**Jean-Patrice (Directeur de l’agence « Disrupt & Glow ») :** « Nina, tu dors ? J’ai une idée de génie pour le client 'Pâté-Bio'. On part sur un storytelling disruptif. Il nous faut un thread Twitter engagé pour 8h. Go ? »
Nina fixe l'écran. Elle a envie de répondre : « Jean-Patrice, à 3h du matin, la seule chose que je disrupte, c'est mon cycle circadien. » Au lieu de ça, elle tape : « Top, je regarde ça. » L'ironie est son gilet pare-balles, mais ce soir, il est en dentelle.
— Espèce de sombre merde néolibérale, murmure-t-elle, la voix éraillée par trop de cigarettes électroniques saveur « tarte aux fraises chimique ».
Elle ouvre son outil de gestion de réseaux sociaux, « SocialMaster 3000 », l’usine à gaz qu’elle utilise pour piloter les comptes de vingt marques. Dans la colonne de gauche, le compte de l'agence. Dans celle de droite, ses brouillons personnels, sa chambre de décompression numérique. C’est là qu’elle commence « LES MÉDIOCRES : Topographie d’un naufrage civilisationnel ».
Elle tape nerveusement, le bruit mécanique du clavier résonnant dans le silence de plomb du studio.
**1. Jean-Patrice G. :** *Le patron qui pense que le "burn-out" est un accessoire de mode. Porte des vestes de costume avec des baskets à 600 euros. Utilise le mot "synergie" pour masquer son vide intersidéral. Est à deux doigts de se faire implanter une puce 5G pour recevoir ses mails directement dans le cervelet.*
Nina ricane. C’est la magie du clavier : on peut décapiter des gens virtuellement sans nettoyer le sang sur le parquet.
**2. Simon L. :** *L'ancien délégué de classe, incarnation du beige. Sa vie est un catalogue Ikea sans les boulettes de viande. Simon, si tu me lis, sache que ton existence est le bruit de fond d'un ascenseur vide.*
Elle continue. La liste s’allonge, sautant les étapes de sa frustration. Elle passe de l'ex qui « a besoin de se retrouver » (numéro 15) à la cousine Chloé qui ne rend jamais ses 50 balles (numéro 22). Elle arrive à la numéro 45 : Sarah-Love & Light, l'influenceuse qui vend de la sérénité à 40€ le pot de poudre alors qu'elle hurle sur les serveurs.
— Allez, enregistrer dans les brouillons, souffle-t-elle.
C’est là que le destin décide de lui faire un doigt d’honneur. Une vibration. Son téléphone glisse, tape sa tasse de café vide. Nina sursaute. Pixel, son chat névrosé, bondit sur le clavier.
— Putain, Pixel !
Dans la panique, elle essaie d'essuyer une flaque de goudron visqueux avec la manche de son sweat-shirt à 80 euros. Ses doigts s’emmêlent. Elle voit le curseur survoler le bouton bleu. Pas « Save Draft ». Mais « Publish to All Managed Channels ».
*Click.*
Le silence qui suit est terrifiant. Le « X » démoniaque affiche une barre de progression.
*Statut : Publié.*
Elle reste figée, éclairée par l'écran comme un coupable lors d'une perquisition. Elle vient d'envoyer la liste la plus venimeuse de la décennie sur le compte officiel de l'agence, lié par erreur à tous les comptes clients majeurs. Le post est là. Magnifique. Brut. Mortel. Il est tagué #MorningMotivation.
— Je suis une femme morte, murmure-t-elle.
*Notification : Votre tweet a été aimé par @JeanPatrice_DG.*
*Notification : @JeanPatrice_DG a retweeté votre post.*
Jean-Patrice n'a probablement même pas lu. Il a vu le hashtag et a liké machinalement, tel le primate numérique qu'il est. Mais le compteur s'emballe : 1 200 Retweets. Le hashtag #LesMédiocres apparaît dans les tendances.
Son téléphone vibre. Un appel masqué.
— Allô ?
— Nina ? C'est Simon. Je viens de voir le post. Pourquoi tu as écrit que mon existence est un bruit d'ascenseur ? Ma mère pleure. Et mon patron me demande si je "disrupte" le tri des trombones.
— Simon, c'est un virus russe ! Je te jure !
— Tu as cité ma passion pour le repassage des chaussettes, Nina. Les Russes s'en foutent de mes chaussettes. Écoute, je ne suis pas si beige que ça... je me suis mis au lait de soja tiède ce matin pour paraître plus moderne, et ça me donne des aigreurs. Tu es méchante.
Nina raccroche. Elle ne peut plus gérer Simon. Le téléphone sonne à nouveau. Jean-Patrice. Elle décroche, prête à l'exécution.
— NINA ! hurle la voix, oscillant entre l'hystérie et l'orgasme financier. TU AS VU LES CHIFFRES ? L'ENGAGEMENT ! C'est incroyable ! Le client "Pâté-Bio" adore ! Ils pensent que c'est une campagne de teasing pour dénoncer la médiocrité de la malbouffe ! Tu es un génie !
— Tu as lu le point numéro 1, Jean-Patrice ?
— Celui sur les baskets ? J'ai adoré ! Quelle autodérision de ma part ! Bon, par contre, change le lait de soja pour du lait d'avoine au point 2, c'est plus "green". Continue ! On veut la suite pour 6h ! #TeamNina, bébé !
Il raccroche. Nina reste la bouche ouverte. Elle vient d'insulter la terre entière et on lui demande une suite avec un bonus écologique. Elle se prend la tête entre les mains, réalisant avec horreur que sa vengeance est devenue une marque déposée.
Elle tape alors le numéro 46 : Marc. Son autre supérieur, celui qui lui a envoyé une mise en demeure par mail il y a deux minutes alors que Jean-Patrice l'encensait au téléphone.
**46. Marc :** *Le patron qui pense qu'une mise en demeure est une forme de dialogue social. Le genre d'homme qui a le charisme d'un tableur Excel corrompu.*
Soudain, on frappe à sa porte. C'est Julie, sa cousine, la numéro 12, qui débarque en trench-coat beige pour hurler au harcèlement. Dans la dispute, le téléphone de Julie — un iPhone 15 Pro Max — finit par plonger dans une tasse de café froid.
— Considère ça comme un "lâcher-prise" forcé, Julie, lance Nina alors que sa cousine s'enfuit en larmes.
Nina se regarde dans le miroir de l'entrée. Ses cheveux sont un nid de pie, ses cernes sont des fosses communes, et elle a une tache de sauce soja sur le ventre qui ressemble désormais à l'archipel des Galapagos, ou peut-être à une métastase de son propre échec.
Elle s'apprête à retourner au combat quand son téléphone vibre une dernière fois. Sa mère.
— Nina ? C’est quoi cette histoire de liste ? Ta tante m’a appelée, elle dit que tu as insulté tout le monde sur le Minitel 2.0 !
— Maman, je gère. C’est du marketing.
— Je ne comprends rien à ton travail. Tu étais si douée pour faire des jolies photos à La Baule…
Nina raccroche. Elle enfile un sweat sale, attrape ses clés et sort pour affronter l'aube. Dans l'escalier, elle croise sa voisine du dessous, une vieille dame agrippée à un caniche asthmatique. La vieille la dévisage avec une lueur de reconnaissance malicieuse.
— C’est vous, la demoiselle qui déteste tout le monde sur l’Internet ?
— Oui, c’est moi.
— Vous avez oublié le concierge dans votre liste, ma petite. Il ne change jamais l’ampoule du deuxième et il sent le chou bouilli. Rajoutez-le, ça lui fera les pieds.
Nina sourit. Un vrai sourire, cette fois.
— C’est noté, madame. Numéro 47.
Elle descend dans la rue. Paris s’éveille, moche et magnifique, prête à la dévorer ou à l’adorer. Sûrement les deux. En même temps. Avec un hashtag.
L'Aube Bleue des Notifications
Le vibreur de mon iPhone 13 Pro Max – l’extension prothétique de mon bras droit, mon maître, mon bourreau – ne se contentait pas de sonner. Il convulsait. Posé sur ma table de nuit, qui n’est en réalité qu’une pile de magazines *Vogue* de 2018 surmontée d'une boîte de pizza vide, il effectuait une danse de Saint-Guy mécanique, se rapprochant dangereusement du bord du précipice.
6h02 du matin.
La lumière bleue a jailli, perçant mes paupières comme deux scalpels laser. Mes yeux, collés par un mélange de sommeil lourd et de résidus de mascara bon marché, ont refusé de s’ouvrir. J’ai tâtonné dans l’obscurité poisseuse de mon dix-huit mètres carrés. Ma main a rencontré une tasse de café froide où flottait probablement une forme de vie intelligente, puis un câble Lightning emmêlé, avant de s’emparer enfin de la bête vibrante. L’écran affichait un carnage. Une apocalypse de pixels.
« @NinaVNR : +99 notifications. »
« @SimonLeSimple est maintenant en tendance. »
« #TeamNina : 12,4k tweets. »
— Oh, putain… ai-je croassé. Ma voix ressemblait au bruit d’une ponceuse sur du gravier.
Je me suis redressée contre l’unique oreiller de mon clic-clac, celui qui a la consistance d’un sac de ciment mouillé. La pièce puait la poussière électrique et le désespoir numérique. Tout était parti de cette foutue « Liste ». Hier soir, après trois verres de Chardonnay tiède et une énième humiliation de mon patron, j’avais ouvert mon application « Notes ». J’avais besoin de purger. De vider la fosse septique de mon ressentiment. J’avais listé quarante-sept noms. J’avais décrit. J’avais balancé des petits traumatismes mesquins transformés en épopées de la haine ordinaire. Et puis, dans un élan de génie stupide, j’avais cliqué sur « Partager ». Pas à ma meilleure amie. Non. Sur Twitter. En public.
Le point de bascule ? Le numéro 14 : Simon.
Simon. Le pauvre type. Simon, c’était le stagiaire invisible de ma première agence, celui qui m’avait, un jour de 2017, « accidentellement » piqué mon chargeur de MacBook alors que j’étais à 2 % de batterie avant une présentation client. Dans ma liste, j’avais écrit : *« Simon D., le voleur d’énergie et de dignité, le type qui te regarde mourir à petit feu pour 1 % de batterie supplémentaire. Un psychopathe en chemise de lin. »* Ce matin, Internet avait décidé que Simon n’était pas juste un maladroit. Internet avait décidé que Simon était l’Antéchrist de la masculinité toxique.
Je défilais les tweets, le cœur battant dans mes tempes. Mon nombre d’abonnés grimpait comme un compteur Geiger dans le cœur de Tchernobyl. Soudain, une notification différente : un message privé LinkedIn.
*« Simon D. : Nina ? C’est Simon. Pourquoi il y a des gens devant chez moi avec des pancartes ? Qu’est-ce que j’ai fait ? »*
Je me suis levée, manquant de m’étaler sur un tapis de câbles HDMI. Je devais aller bosser. L’open-space m’attendait. Le hall de l’agence Pulse ressemblait à l’antichambre d’un enfer climatisé. J’ai traversé l’espace sous les regards de vingt paires d’yeux rougis par la lumière bleue. Sur chaque moniteur, je voyais la même interface : Twitter – non, je ne dirai pas X, je refuse le branding d’Elon comme je refuse les jus de céleri.
Je suis entrée dans le bureau de Jean-Hubert. Il sentait le cigare froid et l'arrogance fiscale, exactement comme je l'avais décrit au point 34.
— On fait du « personal branding » radical, Nina ? a-t-il lâché d’une voix dangereusement calme. On a trois clients qui ont appelé pour résilier. Ils ne veulent pas être associés à une agence où la CM traite son patron de fraudeur sur la place publique. Tu vas prendre ton badge, tu vas vider ton bureau, et tu vas disparaître.
Je suis sortie sous les hurlements, traversant à nouveau l’open-space où les collègues filmaient déjà ma sortie en 4K. J'ai ramassé mes affaires, dont mon mug « World’s Best CM » offert ironiquement, et j'ai fui vers le métro.
Dans la ligne 12, la paranoïa a pris un visage. Celui de Marc, le numéro 22 de ma liste, alias « le trou noir intellectuel à pectoraux ». Il était là, juste derrière moi dans la rame.
— Nina ? Les gens me taguent. Ma mère m'a demandé si j'étais vraiment un vide intersidéral musclé.
— C’est… de la littérature contemporaine, Marc ! Rimbaud, le numérique, tout ça...
J’ai profité de l'arrêt à Saint-Lazare pour m’extirper de la rame comme un rat en fuite.
Arrivée devant mon immeuble, j’ai découvert Simon. Il était là, sous le néon du kebab « Chez Momo », l’air d’un PNJ de jeu vidéo buggé en plein milieu d’une quête secondaire.
— Nina, les gens postent l’adresse de mes parents. Quelqu’un a commandé douze pizzas pepperoni à mon nom. Aide-moi.
Je l’ai fait monter. Mon 18 mètres carrés est devenu le quartier général de l'absurde. Simon ramassait mes canettes de Red Bull vides avec une dignité de condamné tandis que je tentais de discipliner mes racines de cheveux. Soudain, un vrombissement. Un drone stationnait à un mètre de ma fenêtre.
— Un drone ? À Paris ? ai-je hurlé en me jetant au sol avec Simon. Le mec a payé une licence préfectorale juste pour filmer mon désespoir ou il compte m'envoyer un colis Uber Eats de haine ? Simon, baisse-toi, si on apparaît en 4K avec cette lumière, ma carrière de CM est morte, mais ma carrière d'être humain aussi !
Le drone a pivoté, ignorant mon visage pour zoomer avec une précision insultante sur Pesto, mon chat, en train de vomir une boule de poils sur un exemplaire de *L’Être et le Néant*.
— Ils streament l'intérieur ! a paniqué Simon.
C'est là que Solène, ma cousine influenceuse « Lifestyle & Detox », a décidé de forcer l'entrée. Son épaule a percuté ma porte en bois de cagette.
— NINA ! OUVRE ! JE VIENS TE SAUVER ! J’AI RAMENÉ UN AVOCAT ET DES SMOOTHIES AU CHIA !
— Barricade ! ai-je crié à Simon.
Le "médiocre" est devenu héroïque. Il a poussé mon étagère Ikea branlante contre la porte avec une force insoupçonnée, tout en protégeant la boîte de chocolats bas de gamme qu'il m'avait apportée. On était là, deux parias du web, le visage écrasé contre le bois, tentant d'empêcher la réalité de forcer l'entrée.
Soudain, le silence. Puis la voix grave de la maréchaussée.
— Police nationale ! Ouvrez ou nous forçons le passage !
J’ai ouvert. Les flashs des téléphones dans le couloir m’ont aveuglée. Solène était au premier rang, son iPhone tendu vers moi.
— Nina, chérie, bouge pas ! a-t-elle crié en ajustant son cadrage. On fait un selfie "arrestation" ? C'est hyper tendance pour le story-telling du trauma !
Je l’ai ignorée, tendant mes poignets aux policiers qui scrutaient mon salon plongé dans une lumière rouge d'ampoule connectée à bas prix. Simon, à côté de moi, a tendu sa boîte de chocolats écrasée à l'inspecteur.
— Quelqu’un veut un praliné ?
Alors que le policier me dirigeait vers la sortie, mon téléphone, chargé à 1 %, a vibré une dernière fois dans ma poche. J'ai jeté un œil à l'écran avant qu'il ne s'éteigne pour de bon.
*« Félicitations ! Votre tweet a atteint un engagement record. Voulez-vous le promouvoir pour 5€ ? »*
Le système gagne toujours. J’ai soupiré, un sourire cynique aux lèvres. Ma vie était un naufrage, mais au moins, le ratio était excellent.
Open-Space et Sueurs Froides
La porte de l’ascenseur s’ouvrit dans un soupir pneumatique qui ressemblait étrangement au mien. Un bruit de poumon asthmatique en fin de service. Bienvenue chez *Pulse Digital*, l’agence de communication où l’on « insuffle de la vie aux marques » alors que nos propres électrocardiogrammes sont plats depuis la dernière mise à jour de l'algorithme Instagram.
Je fis un pas sur la moquette. Grise. Une nuance précise conçue par des architectes d’intérieur sadiques pour absorber toute velléité de joie de vivre. Elle était constellée de taches de café qui racontaient la cartographie de nos burn-outs. Mes yeux me brûlaient. La nuit avait été un long marathon de scrolls infinis où j’avais regardé ma propre vie m’échapper en 4K. Ce document Excel de la colère, conçu un soir de solitude entre une part de pizza froide et une bouteille de Chardonnay tiède, était devenu le nouveau testament de Twitter. #TeamNina était en Trending Topic, et moi, j'étais la prophétesse malgré moi, avec une haleine de rat mort et des cernes si profonds qu’on pourrait y stocker des cryptomonnaies.
— Nina ! T’as une tête de déterrée. Un problème de Reach ?
C’était Léa. Vingt-deux ans, des dents si blanches qu’elles auraient pu servir de projecteurs de secours, et une capacité à utiliser le mot « disruptif » trois fois par phrase sans avoir envie de se jeter sous un bus.
— Non, Léa. C’est juste le concept de « matin » que je trouve assez mal optimisé pour mon expérience utilisateur, grognai-je.
Mon bureau était un champ de bataille, un amoncellement de câbles emmêlés qui ressemblait au système nerveux d’un robot dépressif. Je m’affalai sur ma chaise, celle qui grince avec une ironie mordante à chaque changement de posture. À peine mon fessier eut-il touché le similicuir craquelé que mon iPhone se mit à danser. Les notifications tombaient comme de la grêle. Le numéro 4 de ma liste, classé sous le pseudonyme de « Tyran en mocassins », était à exactement douze mètres de moi, derrière une paroi en verre dépoli.
Jean-Baptiste, mon patron. Un homme qui pensait sincèrement que faire un « brainstorming debout » était une révolution managériale équivalente à l’invention de la roue. Ses Tod’s bleu marine, portées sans chaussettes, couinaient sur le lino avec une suffisance obscène, contrastant avec le bruit mat de mes baskets usées.
— Nina, dans mon bureau. Tout de suite. *ASAP*.
Sa voix traversa l'open-space comme une flèche empoisonnée. J’entrai dans son sanctuaire à la gloire de l’ego moderne : livres de développement personnel jamais ouverts et photos de lui faisant du kitesurf.
— Assieds-toi, Nina. Enfin, « prends un siège », c’est une façon de parler, on est dans la fluidité ici. Tu as vu ce hashtag ? #LaListe. C’est fascinant. Quel engagement ! On parle de 150 000 tweets en douze heures.
Je sentis une goutte de sueur glacée glisser le long de ma colonne vertébrale.
— On doit surfer là-dessus, continua Jean-Baptiste en faisant les cent pas. Je veux qu’on crée un thread pour l’agence. On va faire notre propre liste. On va être « Meta ». Regarde ce qu’ils disent sur ce type, le fameux patron de la liste. Ils disent qu’il a probablement une petite bite et qu’il traite ses employés comme des sous-traitants bangladais. C’est hilarant !
Le décalage était si violent que j’eus un vertige. Son narcissisme était un bouclier plus efficace qu’un pare-feu de la NSA. Pour lui, le « Tyran en mocassins » était une opportunité de « rebondir sur la tendance ». Il était totalement inconscient de l’exécution publique en cours sur son propre écran de veille.
— C’est pour ça que je suis payé le triple de toi, Nina. Pour l’audace. Et parce que je porte mieux le cuir retourné. Allez, au boulot.
Je sortis du bureau, frôlant Léa dont le visage, d’habitude si lisse, était désormais tordu par une grimace de compréhension terrifiée. Elle venait de voir le tweet de @VengeurMasqué92 zoomant sur les pompes de JB. Je m’assis à mon poste, postai un dernier message — « Le déni est une drogue dure. Je pars chercher du Chardonnay » — et quittai l'agence sous le hurlement strident de Jean-Baptiste qui venait enfin de percuter.
Dehors, la lumière crue de Paris me gifla le visage. Je marchais avec la grâce d’un glitch dans la matrice. Après un arrêt express chez un caviste pour une bouteille au coefficient de tension maximal, j'arrivai devant mon immeuble. C'était le chaos. Une foule de curieux armés de smartphones entourait une voiture de patrouille.
Simon, mon ami et comptable au charisme d'huître, m'attendait, livide.
— Nina, c'est l'enfer. J'ai vérifié le ticket des quinze burgers qu'un fan t'a envoyés, la TVA est bien à 10 %, c'est conforme, mais ma vie est foutue. Je suis devenu un mème. On m'appelle "Simon le Sbire" !
Le Brigadier Morel, un grand type aux yeux fatigués, s’approcha de nous. Il soupira en ajustant son ceinturon.
— Mademoiselle, on a des plaintes pour diffamation. Franchement, je préférais quand je courais après des tire-laine. C’est physiquement moins fatiguant que d’écouter des histoires de hashtags.
On monta dans mon dix-huit mètres carrés qui sentait désormais la friture et la culpabilité. Sandrine, ma cousine "passive-agressive", m'y attendait déjà pour hurler au scandale. Mais le véritable climax survint quand la porte de mon appartement, restée entrouverte, laissa passer Jean-Baptiste, livide, suivi de deux hommes en costumes sombres et à l'oreillette impeccable. Les investisseurs de la maison-mère.
L'open-space de ma vie privée était désormais complet. Jean-Baptiste ne criait plus. Il se décomposait, réalisant que les deux hommes en gris étaient là pour le "onboarding" de son propre licenciement pour faute éthique majeure. Il fixait ses mocassins comme s'ils venaient de le trahir.
Je pris une profonde inspiration, saisis mon téléphone et calai mon visage entre les deux costauds en costume, avec le visage dévasté de mon ex-patron en arrière-plan.
— Cheese, Jean-Baptiste.
Le flash crépita. Le ratio allait être légendaire.
La Cousine et le Commando
Le carillon de l’interphone retentit comme une alarme incendie dans un sous-marin nucléaire en perdition. Pour Nina, c’est le son de sa fin du monde à elle, celle où elle pouvait encore prétendre que sa déchéance n'était qu'un « léger contretemps technique ».
Elle était affalée sur son canapé-lit — une structure dont les ressorts avaient été dessinés par un ostéopathe sadique — entourée d’un rempart de tasses de café dont certaines développaient un écosystème, une civilisation et probablement un siège à l'ONU. La lumière bleue de son iPhone, coincé contre un coussin qui n’avait pas vu de taie propre depuis le passage à l’euro, lui brûlait la rétine.
— Nina ! Ouvre ! Je sais que tu es là, je vois ton ombre et, franchement, ta silhouette manque cruellement de structure. C’est un désastre visuel !
La voix qui filtrait à travers le combiné était celle de Clarisse. La cousine germaine. Celle qui portait du lin sans le froisser. Celle qui, si elle tombait d’un avion sans parachute, réussirait à négocier un placement de produit pour une marque de sacs à dos haut de gamme pendant la chute.
Nina soupira, un bruit qui ressemblait au dégonflement d'une bouée de sauvetage percée. Elle se leva, manquant de s'étaler sur un câble Ethernet qui serpentait au sol comme un reptile mal intentionné.
— C’est pas le moment, Clarisse ! hurla-t-elle vers l’interphone, tout en repoussant du pied un tas de linge sale de la catégorie « Noir, mais peut-être gris foncé si on force ». Je suis en pleine crise de gestion de crise. C’est méta. Je n’ai pas de temps pour ton coaching !
— Ouvre, Nina, ou j’appelle les pompiers pour une odeur de désespoir brûlé. Et avec ton taux d’engagement actuel, tu ne veux pas qu’ils finissent dans ta Story sans avoir fait un brushing au préalable.
Nina pressa le bouton avec la résignation d’un condamné qui réalise que son dernier repas sera une salade de quinoa sans sauce. Elle jeta un regard circulaire sur ses 18 mètres carrés. C’était le « Dirty Digital » dans toute sa splendeur : une jungle de multiprises surchargées qui grésillaient de peur et de boîtes de sushis vides servant de réceptacles à des trombones. Sur son écran, le hashtag #TeamNina défilait si vite que le ventilateur de sa tour faisait le bruit d'un Boeing au décollage.
Dix secondes plus tard, Clarisse réalisa une « percée stratégique ». Trench-coat beige impeccable, iPad Pro greffé à la main. Elle s'arrêta net, ses narines frémissant comme celles d'un sommelier confronté à un cubi de vin de table oublié au soleil.
— Oh. Mon. Dieu. Nina. Ton feng-shui est actuellement en train de commettre un génocide visuel. Il faut réaligner tes énergies, ou au moins tes chaussettes. On dirait que le concept de « hygiène de vie » est venu ici pour mourir, et que le bordel ambiant a organisé une rave party sur son cadavre.
— Bonjour à toi aussi. Tu veux un café ? Il a la consistance du pétrole brut, mais il est encore tiède.
Clarisse balaya l’air comme pour chasser des miasmes de médiocrité et posa son sac de luxe sur la seule chaise disponible, après avoir vérifié qu'elle n'était pas enduite de résidus de pizza.
— Nina, regarde-moi. Tu es en train de devenir l’icône d’une haine nationale et ton appartement ressemble au backstage d’un concert de punk-rock qui aurait mal tourné. On doit reprendre le contrôle.
— Le contrôle ? Simon, le mec que j'ai listé pour avoir « mangé mes yaourts au soja en 2018 », est en train de devenir le martyr de la masculinité fragile sur BFM TV. Et toi, tu veux que je reprenne le contrôle ? J'ai même pas le contrôle sur la température de ma douche !
— Justement ! C’est le moment idéal pour un pivot. On passe au « Accountability Chic ». Phase 1 : La vulnérabilité contrôlée. Phase 2 : Le pardon monétisé. Phase 3 : La ligne de produits dérivés « I’m on the List ».
— « I’m on the List » ? Tu veux vendre des t-shirts sur ma vengeance ? Clarisse, c'est ma colère, pas un business model !
— Chérie, dans ce monde, si ta vengeance ne génère pas un code promo, c’est juste de la rancœur. Et la rancœur ne paie pas le loyer de ce placard à balais.
Clarisse s’approcha de la fenêtre et écarta le rideau grisâtre.
— Il y a déjà deux ados en bas avec des perches à selfie qui filment ta boîte aux lettres. Ils attendent que tu sortes pour savoir si tu « valides » Simon. C'est le paparazzi low-cost. Très tendance sur TikTok.
Nina sentit une goutte de sueur froide couler entre ses omoplates. Twitter venait de vomir dans son salon. Elle s'approcha du miroir de la salle de bain, un espace de 1,5 mètre carré où une ampoule clignotait au rythme de son anxiété.
— Bon, on commence par quoi ? dit-elle, l’ironie reprenant le dessus. Tu veux que je poste une vidéo d’excuses en cachemire beige, sans maquillage, pour dire que « j’ai beaucoup appris » ?
— Trop 2019. On va dire que ta liste est une « œuvre d’art conceptuelle sur la saturation mentale de la génération Z face au ghosting systémique ». On va utiliser des mots compliqués pour que les gens aient peur de paraître stupides s'ils te critiquent.
— Tu es terrifiante.
— Je ne suis pas terrifiante, je suis optimisée. Maintenant, range ces câbles. On dirait que tu essaies de recréer le système nerveux d’un dinosaure. Et change de t-shirt. Celui-là a une tache de sauce soja qui ressemble à la carte de l’Amérique du Sud. Tu prévois de t’enfuir au Brésil ?
Le téléphone de Nina vibra violemment. Notification de « News Alert ».
*« Simon, victime de la liste de Nina, annonce porter plainte pour cyber-harcèlement. La #TeamNina répond par une campagne de déréférencement de son entreprise de pompes funèbres. »*
— Des pompes funèbres ? Nina ! Tu as mis sur ta liste un mec qui gère des enterrements ?
— Il m’a volé mes yaourts ! Et il m’a envoyé un SMS de rupture en Comic Sans MS. Tu te rends compte ? Comic Sans MS ! C’est un crime contre l’esthétique !
Clarisse se frotta les tempes.
— Si on ne transforme pas cette liste en manifeste contre la toxicité patriarcale dans les cinq minutes, tu vas finir en garde à vue avec une photo d'identité judiciaire où tu auras l'air d'une fan de K-Pop ayant fait une overdose de Red Bull.
Nina regarda par la fenêtre. Un des jeunes en bas portait un t-shirt écrit au marqueur : « NINA A RAISON ».
— Ils sont vraiment là pour moi ? demanda-t-elle, sa voix perdant son tranchant.
— Ils sont là pour le spectacle. Pour eux, tu es un mème vivant. Et le problème avec les mèmes, c’est qu’ils ne meurent jamais, ils mutent.
Clarisse attrapa un vieux sweat-shirt et commença à « mettre en scène » le désordre pour une Story. Elle disposa trois tasses de café contenant chacune une strate différente de moisissure — un véritable petit carottage géologique de la semaine de Nina — et plaça le MacBook au centre, tel un autel sacrificiel.
— Voilà. C’est organique. C’est le « Burnout-Chic ». On sent la meuf trop occupée à démanteler le système pour ranger ses tasses.
Soudain, un coup violent retentit contre la porte. Pas un frappement poli, mais un coup de botte. Une voix stridente traversa le contreplaqué bon marché :
— NINA ! OUVRE ! JE SAIS QUE TU AS ÉCRIT QUE JE SENTAIS LA SOUPE À L’OIGNON ET QUE MON CHIEN RESSEMBLAIT À UN TAPIS DE BAIN MOISI !
— Merde. C’est la voisine du troisième. Madame Michu. Point numéro 14 de la liste : « A une odeur corporelle qui défie les conventions de Genève et un caniche qui me juge ».
— Elle est venue physiquement ? s'étonna Clarisse. Elle n’a pas de compte Twitter ?
— Elle a 84 ans. Son seul réseau social, c’est le trou de sa serrure.
— NINA ! hurla à nouveau la voisine. J’AI APPELÉ LA POLICE ! ET MON PETIT-FILS VA TE HACKER TON INSTAGROUM !
— « Instagroum ». Tu entends ça ? On est dans un épisode de Strip-Tease qui aurait mal tourné sous l'effet de la 5G. Sauf que dans Strip-Tease, au moins, les gens avaient des rideaux propres.
Le téléphone de Nina émit un sifflement strident. Un message privé de Simon. Pas le Simon pleurnichard du quinoa, mais le Simon réel.
*« Nina, je suis en bas. Avec les journalistes de BFM. On monte dans cinq minutes pour un débat en direct. Prépare ton maquillage de méchante, parce qu'on va voir qui est l'épave. »*
Nina regarda la porte qui vibrait, puis Clarisse qui cherchait le meilleur angle pour son prochain Reel.
— Ils arrivent, Clarisse. Ma carrière de CM est morte et enterrée sous chaux vive.
— Mais non ! On va leur montrer un « laboratoire de résistance ». Vite, donne-moi ton mascara. On va te faire des yeux de panda révolutionnaire.
Nina se redressa, lissa ses cheveux avec une dignité de condamnée, et attendit que l'ascenseur — ce vieux truc asthmatique qui grinçait comme une âme en peine — n'amène son destin au quatrième étage.
— Sois cynique. Sois sale. Mais surtout, sois virale, chuchota Clarisse en activant le direct.
Nina ouvrit la porte. Un flash l'aveugla. La guerre venait de s'inviter dans son salon, et elle n'avait même pas assez de chaises pour tout le monde.
— Mademoiselle Nina ! hurla un journaliste, confirmez-vous avoir classé vos ex par ordre de nuisibilité écologique ?
Nina afficha son plus beau sourire asymétrique.
— Bonjour BFM. Avant de répondre, ce micro est totalement désaccordé avec mon teint de peau. On peut régler l’exposition ? On est dans une tragédie grecque, pas dans un épisode de Joséphine Ange Gardien.
L’invasion fut une infiltration visqueuse de vestes en tweed élimées et d’odeur de café de distributeur. Le journaliste, un certain Jordan-Loïc, s'engouffra dans l'entrée, manquant de s'étaler sur une botte de pluie orpheline depuis 2019.
— Mademoiselle, le numéro 42 est un député européen que vous accusez de « manger ses crottes de nez en réunion » ?
— Si la transparence est la base de la démocratie, je ne fais qu’apporter ma pierre à l’édifice, répliquai-je. Le recyclage est important, non ? Même physiologique.
Un caméraman, dont le jean laissait entrevoir une raie des fesses d’une profondeur abyssale, se prit les pieds dans mon chargeur, manquant d'entraîner ma dignité dans sa chute.
— Faites gaffe ! Ce câble maintient ma vie sociale. Si vous débranchez ça, je disparais comme un mauvais souvenir de soirée.
Le petit appartement chauffait. On sentait ce mélange de linge mal séché et de stress numérique.
— Nina ! Une question de WebCulture ! Est-ce que vous êtes la Jeanne d'Arc des opprimés ou juste une CM qui a pété un plomb ?
— Jeanne d'Arc avait des voix, moi j'ai des notifications push. Elle a fini sur un bûcher, je vais finir avec un procès et une rupture de stock de Xanax.
Monsieur Morel, le syndic, apparut soudainement dans l'embrasure, son téléphone brandi comme un bouclier.
— C'est elle ! La folle ! Elle a écrit que je « sentais la soupe à l'oignon et le ressentiment » !
Les journalistes se jetèrent sur lui comme des mouettes sur un reste de frites.
— Monsieur Morel, est-ce vrai pour la soupe ? demanda Jordan-Loïc.
— Je mange de la soupe poireaux-pommes de terre ! hurla-t-il, les veines du cou prêtes à exploser.
— Monsieur Morel, calmez-vous, lançai-je. Si vous ne voulez pas être dans la liste, arrêtez de laisser vos sacs poubelles couler dans l'ascenseur. C'est une question d'hygiène de vie, pas de cybersécurité.
Simon était toujours en bas, entouré d'une foule qui lui jetait du quinoa au visage. Je reçus son message : *« On peut parler, ou j'attends la mise en demeure ? »*
— On descend, décrétai-je.
La descente fut une épopée de coudes et de flashs contre les murs écaillés. En ouvrant la porte cochère, l’air frais fut remplacé par le vrombissement des smartphones. Simon se tenait là, couvert de graines blanches. Il avait l’air d’un chiot abandonné sous une pluie de céréales bio à 12 euros le kilo.
— Salut Nina. Sympa, ton nouveau look, dis-je. C'est très... texturé.
— Tu te rends compte ? Ma mère m'a appelé parce que je suis devenu un sticker Telegram avec une tête de victime.
Simon monta avec nous, fuyant la foule. Dans mon antre, il s'assit sur mon unique chaise de bureau avec la résignation d'un condamné. Clarisse tourna autour de lui avec son stabilisateur.
— Regardez cette détresse ! C’est l’allégorie du patriarcat qui s’effondre ! Nina, dis un truc qui finit par « et c'est ça le problème ».
Simon attrapa soudainement mon téléphone. Maladroitement, il chercha le bouton du Live. Il n'était pas un hacker, juste un homme poussé à bout qui galérait à activer la caméra frontale.
— Simon, pose ça...
— Bonjour à tous, dit-il enfin, la voix calme, en pointant l'objectif. Je suis Simon. Et voici la vérité.
Il fit pivoter l'appareil. L'écran montra une tasse où flottait un mégot, le tas de linge sale, et mon visage décomposé.
— Voilà votre idole. Une CM qui ne sait pas vider sa poubelle. Vous voulez me cancel ? Allez-y. Mais votre reine se noie dans son propre chaos.
Le chat s’emballa. *« C’est ça son appart ? » « TeamSimon finalement, il a l’air propre lui. »*
Simon me tendit le téléphone avec un sourire triste. La batterie affichait 1 %. L'écran devint noir. Le silence retomba sur les 18 mètres carrés, brisé seulement par le voisin du dessus qui passait l'aspirateur.
— Simon ? Je crois que je vais avoir besoin de ce livre de Musset que je ne t'ai jamais rendu.
— C'est toi qui l'as, Nina.
Je ramassai l'exemplaire corné des *Caprices de Marianne* sous un tas de détritus.
— Bon. Puisqu'on est coincés ici... on commande des pizzas ? Mais sans quinoa, Simon. Par pitié.
Clarisse leva les yeux, le visage bleui par son smartphone.
— Les pizzas, c'est bien. Mais il faut faire un unboxing. Le hashtag #PizzaDrama est libre.
L'ironie n'était plus un bouclier, c'était mon oxygène pollué. Dehors, un drone de presse commença à bourdonner devant ma fenêtre. La vie moderne était une fête, et j'étais définitivement celle qui devait ramasser les confettis sales.
— Simon ? Tu penses qu'on peut être cancel deux fois pour la même chose ?
— On va bientôt le savoir, Nina. On va bientôt le savoir.
L'Icône malgré elle
Le réveil n’a pas sonné. C’est la vibration de mon smartphone contre la carcasse métallique d’une boîte de conserve de pois chiches – vide, évidemment – qui a servi d’alarme. 07h14. Ma chambre est le seul endroit au monde où l’on peut mourir étranglée par un chargeur d’iPhone tout en étant ensevelie sous une pile de linge sale dont le pH est probablement devenu basique. La lumière qui filtre à travers le rideau grisâtre fixé avec des épingles à nourrice est d’une pâleur maladive. On dirait le teint d'un stagiaire en audit après une nuit blanche sur Excel.
Je tends une main hésitante. Des câbles USB s’entortillent autour de mes chevilles comme des lianes électriques. Au sol, une tasse de café abandonnée a développé son propre écosystème ; Simon, mon colocataire par intérim et dommage collatéral de ma vie, a d'ailleurs commencé à donner des prénoms aux moisissures les plus duveteuses. Dans un coin, il s'acharne à arroser un cactus mort depuis le premier confinement de 2021, avec la ferveur mystique d'un naufragé. Simon a l’expression faciale d’un homme qui vient de réaliser qu’il a payé un abonnement premium à une application de méditation qu’il n’utilise jamais.
Je déverrouille l’écran. L’agression est immédiate. *Notifications (432)*. Le hashtag #TeamNina brille avec l'insistance d'un néon de sex-shop en fin de vie. Ma « Liste des gens que je déteste », balancée sur un coup de tête et trois verres de Chardonnay tiède, est devenue le manifeste d'une génération. Hier, j'étais une Community Manager anonyme. Aujourd'hui, je suis la Jeanne d'Arc du fiel, la Pasionaria du mépris, la sainte patronne de tous ceux qui ont un jour eu envie de défenestrer leur patron.
Un mail trône au sommet de la pile, avec un objet en majuscules qui pue le désespoir marketing : « COLLABORATION EXCLUSIVE : NINA X VRAI&CO – SOIS TA PROPRE VÉRITÉ ». Je soupire, une mèche de cheveux gras me barrant la vue. Je devrais me laver. Je devrais appeler un avocat. À la place, je clique.
Une heure plus tard, je franchis le seuil de Vrai&Co. L’air sent le thé matcha, le désinfectant coûteux et l’ego surdimensionné. Daphné, la directrice artistique – une femme si mince qu’on dirait qu’elle a été dessinée à la mine de plomb – m'accueille dans « The Bold Room ».
— Nina ! Enfin ! s'exclame-t-elle en faisant le geste de m'embrasser à trente centimètres de mes joues pour ne pas gâcher son fond de teint. Ton profil est incroyable. C'est très *clivable*, très *raw-effortless*. On adore ce côté « j'ai renoncé à la dignité sociale ». C'est très inspirant pour la Gen Z.
— Je n'ai pas renoncé à la dignité, j'ai juste listé mon ex-patron et ma cousine narcissique, je tente de tempérer.
— Chérie, l'humilité, c'est *so* 2019. L'heure est à la "Sincérité Brutale". On lance une collection capsule : *The Haters Club*. On va sortir des hoodies avec les noms de ta liste imprimés dans le dos. Sauf Simon, bien sûr, c’est tendu juridiquement. On le remplacera par un slogan générique du genre « Toxic Masculinity » ou « Ghoster Level Expert ».
— Vous voulez monétiser ma haine ?
— On préfère dire « monétiser ton authenticité post-traumatique ». Regarde ton compte en banque, Nina. Il ressemble à la température en Antarctique. On fait le shooting cet après-midi dans un Airbnb dégueulasse du 19ème pour que ça fasse « vrai ». Ne change rien à tes cheveux. On veut du *Messy Millennial*.
Le shooting est un enfer de mauvaise foi. On me demande de m’asseoir par terre, au milieu de boîtes de pizza bio.
— Nina, plus de haine dans le regard ! me crie le photographe. Pense à la taxe d'habitation ! Pense au fait que tu es en train de poser pour une marque qui te méprise probablement autant que tu les méprises !
— Ça, c’est facile, je grogne en ajustant mon hoodie à 120 euros en polyester inflammable sur lequel est écrit : « TRASH IS THE NEW BLACK ».
C’est à ce moment-là que Maître Morel entre dans la pièce. Un huissier de justice avec une mallette qui a survécu à trois Républiques. Le silence se fait. Il me tend un papier bleu pour mes loyers impayés, puis, son regard croise le mien. Il hésite, réajuste ses lunettes, et sort son smartphone.
— Excusez-moi... c'est vous Nina ? La fille de la Liste ? Ma fille est fan. Elle dit que vous êtes la seule personne "réelle" sur ce réseau de merde. Si je vous laisse un délai de grâce de huit jours, vous pourriez lui faire une petite vidéo de dédicace ?
Je regarde Simon, qui est venu assister au désastre en serrant son cactus mort contre son cœur. Je regarde Daphné qui jubile. Je saisis le téléphone de l'huissier.
— Salut Chloé. C’est Nina. Ton père est en train de saisir mes meubles, mais apparemment t’aimes bien mon style. Un conseil : ne deviens jamais Community Manager. C’est le seul métier où tu passes ta journée à polir des étrons numériques pour qu’ils brillent sous les néons. Allez, bisous, et rappelle à ton père que mon canapé est hanté par l’esprit d’une quatre-fromages de 2022.
Morel repart, ravi, en oubliant presque de tamponner son acte. Daphné est en transe.
— C’est du génie ! Le "Bailiff-Gate" ! On va faire un Live Instagram tout de suite. La confrontation : L’icône face au Dommage Collatéral. Simon, mets-toi là, fais ta tête d'homme qui regrette d'être né.
Simon s’exécute, son visage affichant cette expression de vide sidéral. On lance le direct. Le compteur de spectateurs explose. 30 000... 50 000. Je vois les commentaires défiler : « Tue-le Nina ! », « Elle est trop vraie », « C’est quoi le code promo pour le hoodie ? ».
Soudain, Simon se lève. Il prend mon téléphone et filme mes racines grasses, le mascara qui a coulé, la tache de sauce tomate sur mon pyjama Vrai&Co.
— Vous voulez de la sincérité ? hurle-t-il à l'objectif. Regardez-la ! Votre reine ! Elle vit dans un dépotoir numérique et elle se nourrit de validation virtuelle ! Elle me déteste ? Elle se déteste encore plus !
Le silence retombe sur le plateau. Le compteur grimpe à 100 000. Daphné tape dans ses mains.
— C'est... c'est iconique. Le mépris de soi marchandisé. On tient le concept du siècle. On va l'appeler le "Cynisme-Core".
De retour dans mes 18 mètres carrés, je m'écroule sur mon lit-canapé-bureau. Le chèque de Vrai&Co brille virtuellement dans mes mails, mais l'odeur du café froid est toujours là. Je regarde mon téléphone. Un nouveau message apparaît sous ma photo de campagne : « Elle dénonce le système en bossant pour de la fast-fashion ? Quelle hypocrite. Je la rajoute sur MA liste. »
Le ratio commence. La roue tourne. Je me regarde dans le miroir taché de la salle de bain.
— Bravo Nina. Tu es officiellement la personne que tu détestes le plus sur ta propre liste.
Soudain, on frappe à la porte. Pas un petit coup poli de voisin. Un coup de poing de "Lister" passé du virtuel au réel. Je soupire, attrape un couteau à beurre sur le plan de travail, et m'approche du verrou.
— C’est qui ?
— C’est Simon, répond une voix étouffée. J'ai oublié mon cactus. Et il faut qu'on parle du virement. On fait 50/50 sur l'humiliation ou je te poursuis en diffamation ?
Je tourne la clé. La porte grince comme un cri de métal en agonie.
— Entre, Simon. On va commander une pizza à la truffe synthétique. Quitte à vendre son âme, autant avoir le ventre plein de faux luxe.
Le clic est roi. La liste est longue. Et je n'ai même pas encore eu le temps de m'acheter des chaussettes propres.
Le Procès de Simon
Le néon du Franprix de la rue de la Roquette avait ce petit grésillement électrique, un Do dièse cyclique qui vous rongeait les tempes, exactement comme une notification Slack un dimanche soir. C’était l’éclairage idéal pour ressembler à un figurant de *The Walking Dead* sans avoir besoin de passer par le maquillage. J'errais dans le rayon « Frais » — une appellation très optimiste pour des barquettes de jambon qui semblaient avoir connu la chute du mur de Berlin — avec la dégaine d’une fille qui a oublié le concept de « brosse à cheveux » depuis le début du quinquennat.
Mon panier était un poème à la dépression moderne : un litre de vodka premier prix pour désinfecter mon âme, un paquet de Frosties parce que le sucre est le seul ami qui ne vous ghoste pas, et une barquette de houmous industriel dont l'opercule était déjà à moitié décollé. Le « Messy Millennial » dans toute sa splendeur. Mes cernes avaient des cernes. Mes racines commençaient à raconter une histoire différente de celle de mes pointes, une sorte de biographie capillaire en deux volumes : *L'Espoir* (le blond) et *Le Renoncement* (le châtain terne).
Au détour du rayon « Sans Gluten » — l'endroit où les gens riches achètent du carton au prix du caviar — je l’ai vu. Simon.
Simon « Le Dommage Collatéral ». Simon, le numéro 42 de ma fameuse « Liste des gens que je déteste », celle qui avait fuité sur Twitter et qui faisait de moi la Jeanne d’Arc du harcèlement numérique. Simon était là, en train d’hésiter entre deux marques de lait d’avoine avec une intensité dramatique que l’on ne réserve normalement qu’au choix d’un Premier ministre. Il portait un pull en laine qui boulochait et ce regard de chien battu qui m'avait toujours donné envie de lui coller une étiquette « À donner » dans le dos. Il était l’incarnation même de la tiédeur. Le genre de type qui commande un Perrier-tranche dans un bar clandestin et qui demande si la tranche est bio.
Mon premier réflexe fut de simuler une crise cardiaque. Mon deuxième fut de me cacher derrière une pile de flageolets. Mais le sort, ce petit plaisantin adepte du mauvais ratio, en décida autrement.
— Nina ? fit-il, sa voix chevrotante comme une connexion 3G dans un tunnel.
Je me redressai, tentant d'afficher une dignité de Community Manager en pleine gestion de crise, malgré la boîte de Frosties qui glissait sous mon bras.
— Simon. Quelle... coïncidence. Tu as l'air de... boire du lait d'avoine, maintenant. Très disruptif.
Simon me fixa. Ses yeux étaient deux flaques de tristesse liquide. Depuis que son nom était apparu dans ma liste, sa vie était devenue un enfer de mentions haineuses.
— Ma mère a reçu des menaces de mort, Nina. On me jette des tapis de sol au visage au yoga. Tout ça parce que j'ai dit que ta stratégie social media manquait de « KPIs clairs » en 2019.
— Écoute, Simon, l'algorithme est une maîtresse cruelle. Un jour tu es un collègue chiant, le lendemain tu es le symbole de l'oppression systémique. C’est la magie du clic.
C’est à ce moment précis que le cliquetis familier se fit entendre. Des dizaines. À l'extrémité du rayon, trois adolescentes armées de leurs iPhones montés sur des stabilisateurs portatifs nous filmaient. Elles portaient des sweats #TeamNina.
— Oh mon Dieu ! hurla celle qui avait plus de gloss sur les lèvres que j'en avais dans tout mon appartement. C’est la Reine ! Et c'est lui ! Le Simon de la Liste !
Elle lança un live TikTok instantanément.
— Nina ! Fais-lui son procès ! Termine-le pour le contenu !
Simon recula contre une pile de pâtes.
— Je veux juste acheter du lait !
— Le lait de l'oppression ! cria la fan. Regardez-le, il essaie de se victimiser !
Le supermarché se transforma en arène romaine.
— Nina, quelqu'un vient de faire un don de 50 euros pour que tu lui jettes ton houmous au visage ! Fais-le pour la cause !
Simon me regarda, implorant.
— Nina, dis-leur que c’est une erreur. Dis-leur que je suis juste un type médiocre qui t'a aidée avec tes tableaux croisés dynamiques.
— J'ai juste dit que la police d'écriture était illisible ! s'écria Simon. C’était de l’Arial Narrow, Nina ! C’est une question de gain de place sur le PDF ! On ne met pas de l’Arial sur un deck de présentation pour le luxe !
— TU VOIS ? rugit la fan. Il continue de la rabaisser ! C’est du harcèlement esthétique !
— Simon, murmurai-je, si on ne sort pas de là maintenant, quelqu'un va doxer ton chat. À trois, on court vers les surgelés.
— Pourquoi les surgelés ?
— Parce que le froid ralentit les processeurs de leurs téléphones, Simon ! C’est de la physique de base !
On a couru. Simon et sa bouteille de lait d'avoine contre sa poitrine, moi avec mon ironie en lambeaux, poursuivis par une meute assoiffée de pixels. On a franchi la frontière du Grand Froid. L'air est devenu stérile, métallique.
— La sortie est cadenassée ! haleta Simon.
La meute arriva, formant un demi-cercle parfait pour un cadrage « Portrait ».
— Alors ? lança Kimberley. On veut du storytelling !
Je regardai Simon. Sa médiocrité me sautait aux yeux. Ce n'était pas un monstre. C'était juste un type qui, en 2012, m'avait dit que mon blog de poésie était « sympa mais un peu long ».
— Simon ! La palette ! hurlai-je.
Il mit tout son poids de sédentaire contre une pile de cartons de pizzas. Dans un bruit de déchirement magnifique, la pyramide de « Trois Fromages » s'effondra, créant un barrage de carton plastifié. On s'est engouffrés dans la réserve, déboulant dans une ruelle qui sentait le chou fermenté.
— On a réussi ?
— On vient de passer du statut de « Justiciers » à celui de mèmes. Demain, il y aura des remixes de nous sur du Daft Punk. Viens, on va boire un verre dans le bar le plus miteux du quartier. Un endroit sans Wi-Fi.
On finit par trouver le sanctuaire : « Le Foie Joyeux ». Une devanture dont la peinture s’écaillait comme une peau qui pèle après une semaine de vacances ratées à Berck. L’odeur était un mélange de tabac froid ancestral et de désespoir fermenté.
— Deux bières. Les moins chères, lançai-je au barman dont le visage ressemblait à une carte routière de la Creuse.
Simon s'assit sur le skaï déchiré.
— Nina, pourquoi on fait ça ?
— Parce qu'ici, le Wi-Fi meurt avant de franchir le paillasson.
Mon téléphone vibra. Une rafale.
— On est en Top Tendances. #SimonLeLâche et #NinaReine. Apparemment, je suis une icône féministe parce que j'ai failli te renverser avec un pack de seize.
Soudain, la porte s'ouvrit. @Olympe_De_Gouges_2.0 entra avec son stabilisateur.
— Je l'ai trouvée ! En direct de « L’Enfer du Décor » ! Nina, Simon a-t-il admis qu'il était une merde systémique ? Je vais prendre… un Kombucha ?
Un silence de mort s'abattit.
— On a de la Kro, du Picon, et du sirop de menthe qui date du premier septennat de Mitterrand, trancha le barman. Sortez.
Une fois la fan expulsée, on est restés seuls.
— On est devenus des GIFs, Nina.
— C’est l’évolution naturelle, Simon.
On est retournés dans mon studio de 18m², le cockpit de ma déchéance. J'ai ouvert mon ordi. Un mail de mon agence : « Opportunité de rebond. Une marque de boissons énergisantes veut vous sponsoriser pour un live de réconciliation. Contrat à six chiffres. »
— Simon, on va peut-être pouvoir se payer un appartement avec une porte qui ferme à clé. Tu préfères être une merde anonyme ou une merde riche ?
Il regarda mon évier plein et mon lit en bataille.
— Est-ce qu’il y aura du Wi-Fi pendant le live ?
— Simon, il n’y aura QUE du Wi-Fi.
Il soupira en consultant son propre téléphone. Son visage se décomposa.
— Nina... Ma mère vient de créer son compte. Elle s'appelle @SimonsMom_Protector. Elle a posté une vidéo d'elle expliquant que je suis un « petit cœur en sucre ».
Je fermai les yeux, visualisant le désastre. La mère de Simon venait de devenir le Boss Final de la Cancel Culture.
— Prépare-toi, Simon. Demain on change de dimension.
Simon me regarda avec la détresse d'un homme qui sait que sa mère va bientôt poster sa première vidéo « Storytime : Mon fils n'est pas un monstre » avec un filtre oreilles de lapin.
Mise en Demeure Digitalisée
Le soleil n’était pas encore parvenu à percer la couche de pollution parisienne, mais l’écran de mon MacBook, lui, me perforait déjà la rétine avec la précision d'un scalpel laser. 7h12. Un horaire indécent pour toute personne n’ayant pas de nourrisson ou de dignité. Ma vie était un champ de mines de câbles entrelacés et de tasses de café qui développaient leur propre écosystème de moisissure. Sur mon bureau — une table basse Ikea dont le vernis avait capitulé sous la chaleur des pizzas à emporter — trônait la notification de trop.
L’objet était écrit en majuscules, ce cri numérique de l'agressif passif : **MISE EN DEMEURE – ATTEINTE À L’HONNEUR ET DIFFAMATION PUBLIQUE.**
C’était signé Maître Baudouin de la Motte-Piquet. Le genre de type qui porte des pochettes en soie assorties à ses chaussettes et qui pense que l’humour est une maladie vénérienne qu’on attrape dans les bars de l’Est parisien. Baudouin, l’avocat zélé qui m’avait facturé deux cents balles pour dix minutes de consultation où il avait passé l’essentiel du temps à m’expliquer que mon dossier était « complexe » avant de me conseiller de « voir avec le syndic ».
Je me suis redressée, mon dos craquant comme un vieux plancher. J'avais les cernes tellement marqués qu'on aurait dit un raton-laveur dépressif.
— Baudouin, murmurai-je en direction de mon écran, tu ne manques pas de couilles pour un mec qui porte des mocassins à glands.
Je cliquai. Le texte était un chef-d'œuvre de pédanterie juridique. Des « attendu que », des « nonobstant », et des menaces de dommages et intérêts avec tellement de zéros que mon cerveau les a automatiquement convertis en années de loyer. Apparemment, ma petite liste, que j’avais eu l’excellente idée de « liquer » sur un canal Telegram devenu public en trois secondes, n'avait pas plu au conseil de l’ordre. Baudouin exigeait une rétractation publique, des excuses en trois exemplaires et, probablement, mon premier-né.
Moi, Nina, Community Manager dont le job consiste à rendre « sexy » des banques en ligne qui détestent les pauvres, j'étais en train de me faire cancel par un mec dont la seule interaction sociale consiste à valider des actes notariés. Le stress monta, cette boule acide qui s’installe dans la gorge. Je pourrais supprimer la liste. Mais Internet n'oublie jamais. C’est comme une ex toxique qui a gardé tes clés : ça revient toujours te hanter.
Mes doigts picotaient. Le mode combat. Quand on n'a plus rien à perdre, on a tout à tweeter.
— Tu veux de la procédure, Baudouin ? Tu vas avoir du storytelling.
Je fis une capture d’écran de la mise en demeure. C’était le document le plus chiant depuis le manuel d’utilisation d’un lave-vaisselle. Je l’ouvris dans Photoshop. Mes yeux brûlaient. Les notifications de ma #TeamNina commençaient à tomber. Ils attendaient du sang.
J’ai pris la photo de profil LinkedIn de Baudouin — où il ressemble à un Playmobil qu'on a oublié trop près du radiateur — et je l’ai juxtaposée à sa mise en demeure. En haut, j'ai ajouté en gros caractères Impact : **« QUAND TU FACTURES 400€ DE L’HEURE POUR FAIRE DES FAUTES D’ORTHOGRAPHE DANS UNE MENACE DE PROCÈS. »**
Car oui, Baudouin avait écrit « diffamation » avec deux « n » et oublié un « s » à « poursuites ». Pour un avocat, c'est l'équivalent de se présenter à un mariage en jogging à trous. J’ai ajouté un petit sticker « Ratio » dans le coin, puis j'ai légendé : *« Apparemment, Maître Baudouin de la M. n’aime pas être dans mon top 20. Spoiler : il passe directement sur le podium. Bisous le barreau. #LaListe #TeamNina »*
Mon index a survolé le bouton « Publier ». D'un côté, le silence et une vie de chèvres dans la Creuse. De l'autre, le chaos. J’ai cliqué.
En moins de dix minutes, j’étais en Trending Topic France. L’adrénaline est une drogue numérique qui te fait oublier que tu n’as pas pris de douche depuis quarante-huit heures. À 8h45, mon téléphone a sonné. Un numéro masqué.
— Nina ? fit une voix grave. Ici le secrétariat de l'émission « C’est Votre Avis ». Nous aimerions vous inviter ce soir pour un débat sur la cyber-vengeance. Votre mème sur Maître de la Motte-Piquet vient de dépasser les cinquante mille partages.
Je raccrochai, le souffle court. Ma liste de gens que je déteste était en train de devenir un programme politique. Je me suis levée pour aller affronter la douche. En passant devant la pile de courriers, je vis une autre enveloppe à l'en-tête juridique. Je ne l'ouvris pas. Il fallait garder du suspense pour la suite. La tragédie, c’est juste de la comédie à laquelle on a rajouté des frais d'avocat.
Une heure plus tard, une berline noire m’attendait en bas de mon immeuble miteux. À l'intérieur, l'odeur de cuir neuf luttait contre mon propre sillage de café froid. Le chauffeur me lorgnait dans le rétro, essayant de réconcilier mon visage de déterrée avec la « Reine du Chaos ».
Arrivée au studio, une programmatrice nommée Chloé me poussa vers le maquillage.
— Nina ! On va faire un carton. Ton teint dit « j’ai dormi dans un serveur informatique », mais on va arranger ça.
Une maquilleuse s’attaqua à moi. Elle ne me maquillait pas, elle faisait du ravalement de façade pour monument en péril. C'est alors que je vis un reflet dans le miroir. Quelqu'un venait de s'asseoir sur le fauteuil d'à côté. Baudouin. En chair, en os et en mauvaise foi.
— Mademoiselle Nina, fit-il d’une voix onctueuse. Je ne savais pas que le cirque avait aussi besoin de maquillage.
— Maître, je ne savais pas que les dinosaures avaient besoin de poudre de riz pour briller. Vous avez peur que vos arguments prennent la poussière ?
— Vous pensez que tout ceci est un jeu, trancha-t-il. Mais le droit n'est pas une tendance TikTok. Ma plainte est réelle.
— Maître, on ne poursuit pas un incendie de forêt pour tapage nocturne. Regardez dehors. Votre cabinet est en train de se faire doxer. Le public a trouvé vos photos de bonsaïs sur votre compte Instagram secret. Ils trouvent ça « mignon mais louche ».
Il blêmit sous sa couche de poudre. On nous guida vers le plateau, un îlot de lumière bleue. Le présentateur, Marc-Olivier, lança le direct.
— Nina, une réaction à la mise en demeure ?
— Ma réaction, c'est que Maître Baudouin utilise un stylo plume pour combattre un orage. Est-ce que la vérité est devenue un délit pénal ?
— La vérité n'est pas une liste balancée en pâture à la meute ! rugit Baudouin. C'est de la calomnie !
— Simon a perdu son travail parce qu'il notait le physique de ses stagiaires sur Excel, répliquai-je. J'ai juste rendu l'Excel public. C'est de la transparence démocratique.
Soudain, l'écran géant derrière nous se mit à glitcher. Des lignes de code vertes apparurent, puis une photo de moi prise dix minutes plus tôt dans la loge, avec un message en lettres capitales : **« NINA N'EST PAS SEULE. NOUS SOMMES LA LISTE. »**
Le silence fut total. Marc-Olivier perdit son sourire de plastique. Baudouin se rassit, livide. Sur Twitter, le hashtag #TeamNina venait d'être remplacé par un autre : **#ExecuteLaListe**.
— On va faire une courte page de pub... bafouilla le présentateur.
Je restai seule sous les projecteurs. Mon téléphone vibra. Un SMS d'un numéro inconnu : *« Joli direct, Nina. Maintenant, passons aux choses sérieuses. Qui est le numéro 1 sur ta liste ? On s'occupe de lui ce soir. »*
L'ironie avait ses limites. Je venais de les franchir à 200 km/h. Je repensai au numéro 1. Le vrai. Celui que j'avais gardé pour la fin. Si je donnais son nom, la meute le déchirerait.
Je quittai le studio, évitant les journalistes, et m'engouffrai dans un taxi. De retour dans mon 18m², je m'affalai devant mon ordinateur. Le hashtag continuait de muter. Baudouin venait d'être évacué de son bureau sous escorte policière.
Je fixai le curseur qui clignotait. Mon doigt glissa sur l'écran pour répondre au SMS. L'ironie n'était plus un bouclier, c'était une rampe de lancement. Je tapai trois mots :
*« Il arrive. Attendez. »*
Je fermai mon MacBook. L'écran s'éteignit, plongeant la pièce dans une obscurité pesante. Dehors, Paris grondait, mais ici, il n'y avait plus que le silence. La Reine du Chaos n'avait plus envie de rire. Elle venait de réaliser que le dernier niveau du jeu vidéo n'avait pas de bouton « Quitter ».
Le chapitre 8 s'annonçait sanglant. J'avais déjà hâte de voir quels filtres j'allais utiliser pour couvrir les dégâts.
Le Siège du 18m²
L’air de mon studio de dix-huit mètres carrés possède désormais sa propre signature olfactive : un mélange subtil de composants électroniques en surchauffe, de café lyophilisé oublié depuis mardi et de désespoir millénial. Si on pouvait mettre ma vie actuelle en flacon, on l’appellerait « Eau de Burnout & Notifications ». Je fixais mon écran de smartphone, les yeux injectés de sang, avec la sensation que ma rétine était en train de cuire lentement, comme un œuf au plat sur le capot d'une Tesla en plein mois d'août.
Le silence de la nuit parisienne était haché par le bourdonnement frénétique du vibreur sur le bois de ma table basse Ikea, une table qui ne servait plus qu’à entreposer des cadavres de canettes et des câbles USB emmêlés ressemblant étrangement à mon propre système nerveux. En bas, dans la rue de la Fontaine-au-Roi, ils étaient là. Une dizaine de « Listers » campaient sur le trottoir, la face éclairée par le halo bleuté de leurs téléphones. Ils ressemblaient à des zombies de la Silicon Valley attendant une mise à jour cérébrale.
— C’est pas une fan-base, c’est un culte, soufflai-je, le front collé à la vitre froide. Et le pire, c’est que j’ai même pas de robe blanche à leur offrir.
Mon ventre émit un grognement qui aurait pu rivaliser avec le bruit d'un moteur de scooter en fin de vie. Ma survie dépendait désormais d'une seule application : Deliveroo. Mais commander à manger était devenu une opération d'infiltration digne d'un James Bond qui porterait un pyjama en pilou taché de sauce soja.
Je saisis mon téléphone et lançai l'appli.
*Commande en cours : Menu Giga-Gras, nuggets de la liberté.*
Je cochai la case « Instructions spéciales » : *« Ne pas sonner. Ne pas entrer. Attendre sous la fenêtre du deuxième étage, celle avec le store pété. J'utiliserai une ligne de pêche artisanale. »*
Ma ligne de vie était un chef-d’œuvre d’ingénierie précaire : trois câbles Ethernet noués à un vieux chargeur de Nokia 3310 — indestructible, celui-là — et une rallonge électrique. Au bout, j'attachai un sac en toile « Merci ». Vingt minutes plus tard, mon sauveur apparut. C’était Brahim. Il regardait la foule avec l'air de quelqu'un qui a vu trop de guerres civiles pour s'inquiéter d'une émeute de geeks en trottinette.
— Brahim ! chuchotai-je. Le sac ! Mets les nuggets dans le sac !
Le sac descendit lentement le long de la façade, tel un panier de ravitaillement pour une prisonnière politique de l'ère TikTok. Malheureusement, ma discrétion légendaire attira l'attention.
— C'est elle ! Nina ! Regardez, elle pêche son dîner ! hurla une voix de crécelle.
C’était Clotilde, ma cousine envahissante, flanquée d'une meute de fans. Elle s'élança vers Brahim pour attraper la poignée.
— Nina ! Un selfie pour prouver qu'on est ensemble contre le patriarcat numérique !
— Lâche mon dîner, espèce de psychopathe ! m'époumonai-je en tirant sur les câbles Ethernet.
C'était une scène de cartoon absurde : une CM en décomposition physique luttant pour un burger contre une harceleuse fanatique à trois mètres du sol. Je remontai ma prise in extremis, refermai la fenêtre et me laissai glisser contre le mur. Le saumon du Poké Bowl de la veille avait une tête de suspect dans une affaire de fraude fiscale, mais ce burger tiède était le plus beau jour de ma vie.
Tandis que je mâchais, mon regard tomba sur l'ordinateur. Le hashtag #TeamNina était en top tendance. 45 000 tweets. Je sentis la panique monter. Ils voulaient du sang, des larmes, du contenu. Je redressai mon ring-light pour qu'il m'éclaire sous mon pire angle — celui où on voit bien mes cernes de raton laveur — et j'appuyai sur « Go Live ».
— Salut tout le monde, commençai-je d'une voix qui tremblait à peine. Bienvenue dans mon bunker. Aujourd'hui, on va parler de la liste. Mais on va surtout parler de pourquoi vous êtes tous devenus complètement fous.
Le compteur explosa : 12 000 spectateurs. J’allais saboter mon propre empire avant qu'il ne me dévore. J'attaquai frontalement, insultant l'algorithme, mon patron Jean-Eudes et la vacuité du clic. J'étais en plein climax prophétique quand le drame survint. La sonnerie de FaceTime retentit, occupant tout l'écran, retransmise en direct à ma communauté médusée.
**MAMAN.**
Dans l'obscurité, je cliquai par erreur sur « Accepter » au lieu de « Refuser ». Le visage de ma mère apparut en médaillon. Elle tenait son iPad si près qu’on ne voyait que ses narines et ses lunettes de lecture. Pire encore, elle avait activé par mégarde un filtre « Oreilles de lapin » qui s’agitait frénétiquement sur son front sévère.
— NINA ? TU M'ENTENDS ? C’EST QUOI CE BORDEL SUR BFM TV ? ILS DISENT QUE TU ES UNE TERRORISTE DU WEB ! ET POURQUOI TU AS DES CERNES PAREILS ? ON DIRAIIT QUE TU N’AS PAS LAVÉ TES DRAPS DEPUIS LE PRINTEMPS !
Le Live explosa de rire. Les « LOL » et les emojis pleureurs inondèrent l'écran.
— Maman, pas maintenant, je suis en direct...
— JE M'EN FICHE ! TA COUSINE CLOTILDE EST EN PLEURS DEVANT TA PORTE ! ELLE DIT QUE TU L'AS MISE EN POSITION 4 SUR UNE LISTE DE CRÉTINS ! OUVRE CETTE PORTE OU J'APPELLE TON PÈRE !
J'étais humiliée. Ma crédibilité de rebelle numérique venait d'être pulvérisée par une femme déguisée en lapin qui me faisait mon procès de blanchisserie. C'est à ce moment que la porte d'entrée céda. Pas sous les coups de Clotilde, mais sous ceux de Monsieur Morel, mon voisin retraité de la SNCF, qui entra avec une clé à molette.
— ON PEUT PLUS DORMIR DANS CETTE CAGE À LAPINS ! IL EST OÙ LE NUMÉRO 1 QUE JE LUI REPASSE LE PORTRAIT ? grogna-t-il en apparaissant dans le champ de la caméra.
Je regardai Monsieur Morel. Il regarda mon téléphone.
— Monsieur Morel, vous venez de devenir une icône de la résistance anti-système, soupirai-je en coupant le Live.
Le silence revint, seulement troublé par le bourdonnement d'un drone qui passait devant ma fenêtre. Je restai seule avec Clotilde qui s'était faufilée à l'intérieur pour vaporiser de l'huile essentielle de lavande sur ma moquette tachée. Mon téléphone vibra une dernière fois. Un message de Simon, mon ex, le prétendu monstre de ma liste.
*« Tu as raison pour le SMS de 2021. J'avais piscine. On en parle ? »*
Je ne répondis pas. Ma vie était un champ de ruines, mais j'étais la seule à posséder les droits de diffusion de la démolition. Je fermai les yeux, épuisée par ce huis clos de la honte. Le ghosting, c’est comme le vélo : ça ne s’oublie jamais.
Le Dîner des Ombres
L’endroit s’appelait « L’Abreuvoir », ce qui, dans le jargon du 11e arrondissement, signifiait : un bar où les chaises en formica vous scient les lombaires et où le carrelage a probablement connu la Libération, sans jamais avoir été lavé depuis. C’était le spot idéal pour une rencontre clandestine. Le genre de rade où même les services secrets ne viendraient pas chercher un suspect par peur de choper le tétanos en touchant la poignée des chiottes.
Nina était assise au fond, près d’un radiateur qui faisait un bruit de vieille cafetière en fin de vie. Elle avait gardé ses lunettes de soleil, non pas par style, mais parce que ses cernes étaient devenus des entités biologiques autonomes. Sur la table, entre une tasse de café tiède, son iPhone à l’écran fissuré et une carte de fidélité pour une enseigne de surgelés disparue en 2004, il y avait son honneur. Ou ce qu’il en restait.
Son téléphone vibra. *Bzzzt.*
*Notification Twitter : #SimonEstUneMerde est en Top Trend.*
Nina ferma les yeux. Elle était devenue la Jeanne d’Arc du mépris numérique alors qu’à la base, elle voulait juste évacuer la frustration d’avoir renversé son smoothie au chou kale sur son clavier.
Et puis, il apparut.
Simon. Le mec qui, dans la fameuse liste, occupait la place numéro 4. Dans la vraie vie, il ne ressemblait pas à un monstre de la cancel culture. Il ressemblait à un type qui possède une collection de magnets de départements français sur son frigo. Il entra avec la démarche d’un condamné à mort qui aurait oublié où il a garé sa Twingo.
Il s’affala sur la chaise en face d’elle, dans un soupir qui contenait toute la misère de la classe moyenne connectée.
— Tu as une sale gueule, dit-il en guise de salut.
— Merci Simon. C’est le concept « Dirty Digital ». C’est très tendance chez les gens qui n’ont plus de vie privée. Tu veux un café ? Le marc est garanti d’époque.
Simon retira sa capuche. Une mèche rebelle pointait vers le plafond comme une antenne cherchant désespérément du réseau.
— Tu te rends compte que je ne peux plus acheter mon pain ? La boulangère me regarde comme si j’avais personnellement étranglé des chatons. Nina, je suis comptable. Je gère des dossiers impossibles pour des types qui veulent déduire leur jet-ski en frais de bureau. Je suis un expert de la paperasse obscure, pas un prédateur social.
Nina retira ses lunettes. L’ironie, son armure habituelle, se fissurait.
— Simon, je suis désolée. Cette liste… c’était une note privée. Je ne savais pas que le hashtag #TeamNina allait devenir une milice numérique. Je suis Community Manager, mon job c’est de rendre sexy des marques de déodorant bio, pas de lancer des fatwas sur des types qui portent des sandales avec des chaussettes.
— J’ai reçu trois mille messages de mort, coupa Simon. Ma mère m’a appelé en pleurant parce qu’elle a vu ma tête sur TikTok dans une vidéo intitulée « Les 10 pires mascus de Paris ».
Nina fit défiler son feed. C’était une orgie de haine pixelisée.
— Ta vie est morte, Simon ! Elle a été enterrée sous dix mille retweets !
Simon regarda sa frite. Elle était molle. Comme son avenir.
— On est piégés, continua-t-elle. Toi, tu es le paria désigné par l’algorithme parce que tu es assez médiocre pour être une cible facile. Et moi, je suis leur « Queen ». Si je dis que c’était une blague, ils vont me « ratio » jusqu’à ce que je disparaisse de la surface du web. On va simuler une rédemption. Mais une rédemption tellement « méta » que les trolls seront perdus.
Elle se leva, cherchant l’angle parfait. Elle cadra Simon, qui essayait d’avoir l’air d’un homme en pleine épiphanie sociologique tout en ressemblant surtout à quelqu’un qui a une soudaine envie de chier.
*Clic.*
La photo était parfaite. Sombre, granuleuse, avec ce qu’il faut de détresse urbaine. Elle l’envoya avec une légende truffée de mots comme « résilience » et « déconstruction ».
— Et maintenant ? demanda Simon.
— Maintenant, on attend que le monstre digère.
Soudain, le téléphone de Nina s’emballa. Les notifications défilèrent si vite que l’écran devint un stroboscope. Son visage se décomposa.
— Oh merde… Ils disent que tu as l’air « louche ». Quelqu’un a zoomé sur ton sac de sport par terre. On dirait que tu caches des preuves de tes « activités suspectes ». Le hashtag #QueCacheSimon monte.
Simon laissa tomber sa tête sur la table. Le choc contre le formica fit vibrer les tasses.
— Nina ? Est-ce qu’on peut commander une bière ? Une très grande.
— Ok pour la bière. Mais bienvenue dans ma vie, Simon. C’est moche, c’est lent, et ça ne finit jamais sur une note positive.
Soudain, la porte de « L’Abreuvoir » s’ouvrit dans un grincement de métal. La cousine Chantal déboula, son smartphone brandi comme un crucifix.
— NINA ! JE SUIS EN DIRECT ! LA JUSTICE EST EN MARCHE !
Nina attrapa Simon par le bras.
— Cours.
Ils s’élancèrent vers la porte de derrière, traversèrent une cuisine qui sentait le destin contrarié et se retrouvèrent dehors, dans la fraîcheur du soir. Ils coururent jusqu’à l’appartement de Nina.
C'était un 18 mètres carrés où l'on trouvait des câbles emmêlés, des restes de pizza, et un test de grossesse pour Tamagotchi qui traînait sur une étagère. Mais le répit fut de courte durée. La porte s'ouvrit à nouveau. Élodie, l’influenceuse de la famille, entra avec son ring-light sous le bras.
— Coucou mes petits sucres d’orge ! On est EN DIRECT chez la femme la plus détestée de France !
Élodie braqua la lumière froide sur Simon.
— Simon ! Dis-nous, ça fait quoi d’être le visage de la médiocrité nationale ?
Nina sentit la veine de sa tempe battre.
— Élodie. Si tu ne coupes pas ce Live, je balance la vidéo de toi, à Noël dernier, en train d’essayer de séduire une huître parce que tu n’arrivais pas à l’ouvrir.
Le silence s’installa. Élodie blêmit et coupa la caméra. Mais Nina était lancée. Elle se saisit de son téléphone et appuya sur « Envoyer ». La vidéo de l'huître partit sur Twitter.
— Voilà, murmura Nina. La bête est nourrie. Elle va nous laisser tranquilles le temps de digérer l'huître. Le ridicule est la seule chose que l’Internet ne pardonne jamais.
Elle se tourna vers Simon. Ils étaient là, dans le noir, entourés de cartons et de remords. Le silence était enfin réel.
Soudain, le téléphone de Simon sonna. Un numéro masqué. Il décrocha, écouta, puis blêmit.
— C’est pour toi, Nina.
— Qui c’est ?
— C’est le service juridique de la plateforme. Ils disent que l’huître a porté plainte. Apparemment, elle a un avocat spécialisé en droit des invertébrés.
Nina éclata d'un rire nerveux.
— Dis-leur que je suis prête à négocier, Simon. Après tout, tu l'as dit : tu es un expert des dossiers impossibles.
Simon soupira et regarda son écran une dernière fois. Le "Dirty Digital" venait de gagner une manche, mais pour la première fois de la semaine, ils riaient ensemble dans les décombres de leur réputation.
Le Retour de Flamme
Le ventilateur de mon MacBook Pro émettait un sifflement de moteur de Boeing en bout de piste. Une plainte mécanique qui semblait me dire : « Nina, par pitié, ferme un onglet ou achève-moi. » Autour de moi, mon dix-huit mètres carrés — que l’agence immobilière avait osé qualifier de « cocon bohème » alors que c’était manifestement une cellule de dégrisement pour accros à la caféine — ressemblait au champ de bataille d’une guerre civile menée uniquement à coups de cartons de pizza et de tasses à moitié vides.
Mes cernes étaient devenus si profonds qu’ils auraient pu abriter une colonie de termites. J’avais les cheveux en bataille, noués par un élastique qui avait perdu toute élasticité sous la présidence de Sarkozy, et je portais un sweat-shirt avec une tache de sauce soja qui ressemblait étrangement à la carte de la Belgique.
C’était le moment de redevenir une professionnelle. Une Community Manager. Une meuf qui gère son reach organique même en phase terminale.
« Allez Nina, » murmurai-je à mon propre reflet déformé dans le noir de la dalle. « On va calmer les bêtes. »
Parce que voilà le problème : la #TeamNina était devenue une milice. Mes followers, ces gens qui prétendaient m’aimer parce que j’avais eu le courage de dire tout haut que mon banquier était un sociopathe, avaient décidé de prendre les choses en main. Ils avaient retrouvé l’adresse de Simon. Ils avaient envoyé des couronnes mortuaires à ma cousine Solène. Ça devenait... disons, légalement complexe.
Mes doigts tremblaient sur le clavier mécanique. *Clac-clac-clac.* Le bruit du destin.
Je finis par pondre un texte que je pensais être un chef-d’œuvre de diplomatie digitale. Un mélange de « je vous aime » et de « calmez votre joie ». J’expliquais que la haine n’était pas la solution, que Simon restait un être humain — certes médiocre, mais un humain quand même — et qu’il fallait arrêter de harceler ma boulangère sous prétexte qu'elle m'avait rendu la monnaie en pièces de un centime.
J’ai cliqué sur « Publier ».
Pendant trois secondes, le monde s’est arrêté de tourner. Le silence dans mon studio était si lourd qu’on aurait pu le découper à la trancheuse à jambon.
Puis, le premier « Ding ».
Le téléphone se mit à se déplacer tout seul, tel un scarabée électronique pris d'une crise d'épilepsie. Je rafraîchis la page.
**@VengeanceDigitale66 :** *« Euh... pardon ? C’est une blague Nina ? T’as reçu un chèque de Simon ou quoi ? #Déception #Vendu »*
Je sentis une goutte de sueur froide couler le long de ma colonne vertébrale. Je fis défiler l’écran. Mon cœur battait à un rythme de techno berlinoise.
**@DarkSlayer :** *« Mdr, la meuf elle se prend pour Mère Teresa. On t’a suivie parce que t’avais des couilles, pas pour nous faire un call-to-action de CM chez Monoprix. #Ratio »*
Le mot fatidique était lâché. Le **Ratio**. L’équivalent digital de se faire huer dans un stade par 50 000 personnes alors qu'on essayait juste de chanter l'hymne national. C’est une exécution publique en 4K.
Le téléphone vibra à nouveau. Un SMS de ma mère.
*« Nina chérie, je viens de voir ton message. C’est très courageux. Par contre, pourquoi il y a un monsieur avec une pancarte "Nina Collabo" devant mon immeuble ? Bisous. »*
Je me levai brusquement, ce qui fut une erreur tactique majeure compte tenu de ma tension artérielle de limace. La pièce tangua. Je me dirigeai vers la kitchenette pour me jeter de l'eau sur le visage, mais je trébuchai sur un câble de chargeur qui serpentait au sol comme un reptile vicieux. Je m'affalai contre le frigo. Un magnet « J’aime Paris » se décrocha et tomba avec un bruit de plastique triste.
Soudain, une notification privée. Un DM de **Simon**.
*« Écoute, il y a un mec en bas de chez moi qui essaie de démonter ma boîte aux lettres avec un pied-de-biche en hurlant ton nom. Est-ce qu'on pourrait se parler ? En vrai. Avant que je finisse dans une morgue ou dans un mème ? »*
Je ne réfléchis pas. J'attrapai mes clés. Je cherchai mes chaussures à tâtons. J'en trouvai une sous le canapé. L'autre était... nulle part.
— C'est ça, Nina, murmurai-je. Meurs avec une seule basket. C'est très « Digital Messy ».
Je dévalai les quatre étages. Une Stan Smith à gauche. Une chaussette grise à droite. Ma dignité ? Restée quelque part entre l'évier bouché et le routeur. L’escalier sentait ce parfum typiquement parisien : un mélange de poussière centenaire, de soupe à l’oignon réchauffée et le regret amer d'avoir voté pour la rénovation des parties communes en 2012.
Je poussai la porte cochère. L’air frais me gifla. Je marchais sur le trottoir, essayant de repérer Simon tout en évitant de poser mon pied nu sur une trottinette électrique abandonnée. Mon téléphone vibra. Un appel masqué.
— Allô ?
— Nina ? C'est la Team Nina, section Bordeaux. On est devant chez Simon. Dis-nous, on doit juste lui crier dessus ou on peut rayer sa Tesla ?
— Ne touchez à rien ! hurlais-je. C'est du second degré ! C'est une performance artistique !
Je tournai à l'angle de la rue de Châteaudun. Simon était là, debout devant l'entrée de son immeuble, l'air d'un agneau face à un abattoir numérique.
— Simon ! criai-je, manquant de m'étaler sur un carton de pizza vide.
— Nina ? Mais qu'est-ce que tu fous là ? Et pourquoi tu es à moitié pieds nus ?
— C'est le concept, Simon ! Écoute, il faut qu'on s'en aille. Mes fans arrivent.
Soudain, une voiture noire ralentit à notre hauteur. Les vitres se baissèrent. Trois ados, le visage illuminé par le bleu de leurs écrans, nous fixaient. L'un d'eux brandit son téléphone.
— C'est elle ! La Reine de la Liste ! Pourquoi tu parles avec la cible ? T'es une traîtresse !
— Allez-vous-en ! aboyai-je. Allez streamer du Jul !
Le gamin ricana. Ses doigts s'agitaient sur l'écran.
— Elle défend le Simon ! Les gars, balancez le live ! #NinaEstUneFraude !
Je vis, en temps réel, ma courbe d'abonnés chuter. 150k… 142k… 120k… C’était fascinant, comme regarder une jauge d'essence descendre quand on est coincé sur l'autoroute.
— On fait quoi ? demanda Simon.
— On court. Vers mon appart.
On remonta les quatre étages en trombe. Une fois à l'intérieur, je verrouillai la porte. Simon s’assit sur le bord d’une chaise instable, entouré de câbles emmêlés.
— Bienvenue dans le centre de commandement de la femme la plus détestée de France, lançai-je en balançant ma chaussure restante. Fais pas attention à l'odeur, c'est juste mon intégrité qui se décompose.
Soudain, un martèlement barbare contre la porte.
— NINA ! C’EST SANDRINE ! OUVRE TOUT DE SUITE ! J’AI VU CE QUE T’AS ÉCRIT SUR MA DÉCO ! « MINIMALISME DE SALLE D’ATTENTE DE DENTISTE » ? C’EST DU SCANDINAVE ÉPURÉ, ESPÈCE DE PETITE PESTE NUMÉRIQUE !
Je regardai Simon.
— Sandrine ne plaisante pas avec le papier peint, murmurai-je. Elle a fait une école de design à Nantes. Elle est venue avec un lance-flammes, j’en suis sûre.
— Nina, t'es dingue, souffla Simon. Il y a une milice dehors, ta cousine veut te scalper, et toi tu restes là à regarder ton téléphone ?
— C’est la seule façon de ne pas se jeter par la fenêtre, Simon ! Bienvenue dans l’économie de l’attention. Aujourd'hui, une insulte vaut un clic.
Je m’écroulai sur le canapé, écrasant au passage une télécommande. Le silence revint brusquement dans la pièce, seulement troublé par le ronronnement du frigo. J'étais seule — ou presque — avec mes tasses de café moisies et l'écho des millions de clics qui étaient en train d'effacer mon existence sociale.
— Bon, murmurai-je à l'obscurité. Au moins, je n'ai plus besoin de m'inquiéter pour mon taux de conversion.
Je fermai les yeux, prête à sombrer dans un sommeil mérité, quand une ultime vibration fit tressauter mon iPhone contre ma cuisse. Je jetai un coup d'œil las à l'écran, m'attendant à une nouvelle menace de mort ou à un tweet de licenciement.
Une notification s'afficha, lumineuse et impertinente :
*« Votre livreur Deliveroo est devant votre porte. Vos 32 California Rolls et votre soupe miso sont arrivés. Bonne dégustation ! »*
Je fixai le message, puis la porte où Sandrine continuait de hurler des insultes sur mon manque de goût. J'avais commandé ces sushis trois heures plus tôt, dans une autre vie, quand j'avais encore un compte bancaire valide et un avenir.
— Simon ? dis-je en me redressant.
— Quoi encore ?
— Tu vas devoir ouvrir à Sandrine. Et accessoirement, payer le livreur. J’ai plus de réseau, mais j'ai une faim de loup.
Le retour à la réalité par l'estomac est toujours une valeur sûre.
Le Burn-out en Direct
Le studio s’appelait « L’Écrin », un nom pompeux pour un ancien entrepôt de pneus reconverti en temple du vide numérique. L’air y stagnait entre une odeur de café de spécialité et celle d’un égout bouché. À l’intérieur, les néons grésillaient avec une régularité de torture médiévale. Sous mes pieds, la moquette grise était constellée de taches formant l'archipel de ma propre tristesse.
Je m’appelle Nina. Vingt-sept ans. Sur mon CV : « Stratège en Influence ». Dans la réalité : une paria dont la « Liste des gens que je déteste » a fuité plus vite qu’un secret d’État.
— Nina, chérie, on perd la lumière ! hurla Barthélémy.
Barthélémy portait un bonnet en laine par trente-deux degrés. C’était son uniforme de DA, une manière de dire au monde que son cuir chevelu vivait sa propre performance artistique.
— La lumière, Barth ? On est dans une cave, lui répondis-je en ajustant mon peignoir en satin synthétique. La seule source de photons ici, c’est mon écran qui m'indique que j'ai reçu quatre cents menaces de mort depuis mon dernier café.
— C’est ça ! C’est cette énergie que je veux ! Le côté « post-vérité ». La femme qui assume son chaos, mais avec un teint frais. Le client veut de l’aspirationnel, pas un docu-fiction sur la dépression.
À côté de lui, Tiffany, la responsable marketing de *O’Honnête*, tapotait nerveusement sur sa tablette. Elle tenait son matcha latte comme le dernier vestige de sa civilisation.
— Nina, le hashtag #TeamNina vire au vinaigre, lança-t-elle sans lever les yeux. Simon vient de poster une vidéo où il pleure en mangeant des céréales sans gluten. Ça cartonne. On vend de la transparence, là. On vend la « Vraie Nina ».
— La « Vraie Nina » a envie de s’immoler avec tes cotons démaquillants, Tiffany. Je déteste Simon. C’est un génie de la médiocrité, et le pire, c’est que sa médiocrité a un meilleur taux de conversion que mon intelligence.
Je m’assis sur le tabouret. Zoé, la maquilleuse qui sentait le tabac froid, s’approcha avec un pinceau qui semblait avoir connu la chute du Mur de Berlin.
— On va faire un look « No Makeup-Makeup », murmura-t-elle. Très organique.
— Zoé, j'ai des valises sous les yeux si grosses qu'elles pourraient payer un supplément bagage chez Ryanair. Ton « organique », c'est de la négligence criminelle.
— Tais-toi et brille, ordonna Barthélémy derrière son objectif. Pense au fait que si ce shooting réussit, ton agent pourra peut-être convaincre le juge que tu es une artiste incomprise.
Le flash m’aveugla. *Clac.* Un bruit sec, irréversible.
— Plus de vulnérabilité ! cria Barthélémy. Touche ton visage. Tu es l'eau qui lave les péchés d'Internet !
Soudain, mon téléphone vibra sur une caisse. Une rafale de notifications. Le « ratio » en temps réel. Un tweet s’afficha : une photo de moi dans le hall, légendée : *« Voilà la reine de la haine qui joue les victimes pour un chèque. #CancelNina »*.
Une euphorie acide me monta à la gorge. Je regardai Barthélémy, puis Tiffany, puis le verre de jus de chou kale posé sur la table.
— Vous voulez de la sincérité ? demandai-je d'une voix calme.
— Oui ! Voilà ! C'est ce regard ! s'extasia Barthélémy.
— Je vais vous la donner.
D’un geste brusque, je renversai le jus de chou kale sur la moquette gris perle. Le liquide visqueux s'étala comme une marée noire organique, salissant le cadre trop propre du studio. Je saisis le flacon d’*O’Honnête*.
— Cette eau ne lave rien, dis-je en fixant l'objectif. Ni mon cynisme, ni vos mensonges marketing.
— Génial ! C'est du méta ! *Clac-clac-clac.*
— Et Simon ? Il est l'incarnation du vide ! On est tous des Simon ! On simule une existence pour des gens qu'on ne connaît pas en espérant qu'un algorithme nous aime plus que nos propres parents !
Je versai le contenu de la bouteille sur ma tête. Le liquide froid emporta mon fond de teint, révélant mes cernes de panda sous acide.
— Nina, arrête ! Les caméras de coulisses sont en direct ! hurla Tiffany.
— Tant mieux ! Regardez la vérité ! Je suis une meuf qui a besoin d'une sieste de trois ans ! Et toi, Barthélémy ! Ton bonnet est ridicule ! Tu as juste peur qu'on voie que tu n'as plus d'idées depuis 2012 !
Je m'élançai pour quitter le cyclo, mais mes pieds rencontrèrent la flaque d'eau micellaire. Le temps se suspendit. Mon corps décrivit une courbe pathétique avant de s'écraser lourdement. Dans ma chute, j'emportai un projecteur qui explosa au sol. Le disjoncteur sauta.
Dans l'obscurité, seul restait le « ding » de mon téléphone.
— On a fait deux cent mille vues en trois minutes, chuchota Tiffany dans le noir. Le hashtag #MicellarMeltdown est mondial.
***
Deux heures plus tard, j'étais dans mon 18 m² qui sentait le linge humide. Je mangeais une pizza froide avec une fourchette, parce que je n'avais plus la force de tenir ma propre vie à pleines mains. On frappa à la porte. C'était Simon.
Il portait son caban bleu marine et cet air de victime de studio.
— Nina... j'ai vu la vidéo. On ne peut pas effacer les gens comme on efface un tweet.
Avant d'attendre ma réponse, il vérifia furtivement son reflet dans l'écran de son iPhone, ajustant une mèche de cheveux pour parfaire sa tristesse.
— Casse-toi, Simon. Ton empathie est une mise en scène mal éclairée.
Je lui fermai la porte au nez. Même dans mon effondrement, je voyais le bonnet de Barthélémy frémir d'excitation artistique dans mon esprit. Ce bonnet méritait son propre compte Instagram.
Je retournai sur mon lit, lançai un dernier live Instagram pour insulter mes followers, puis je m'endormis, la joue collée au carton de pizza gras.
Le lendemain matin, la lumière crue du jour me tira de ma léthargie. Mon téléphone affichait un nouveau message. C'était ma mère : *« Coucou ma chérie, j'ai vu ta vidéo sur Facebook, tu as l'air fatiguée. Dis-moi, tu peux m'avoir un code promo pour ton sérum Anti-Stress ? Bisous. »*
L'Invasion des Listers
Mon appartement de dix-huit mètres carrés n’est pas un lieu de vie. C’est une boîte de Petri pour le désespoir numérique. Au sol, une topographie complexe composée de boîtes de sushis vides, de piles de magazines que je ne lirai jamais, et de chaussettes dépareillées qui semblent avoir entamé un processus de décomposition lente. La seule source de lumière provient de mon double écran de 27 pouces, qui projette sur les murs jaunis un halo bleuâtre de morgue high-tech. Sur le bureau — une planche de contreplaqué posée sur des tréteaux qui gémissent à chaque notification — mon téléphone vibre avec l’intensité d’un marteau-piqueur en plein sevrage de caféine.
*Bzz-bzz.* #TeamNina est en train de brûler Twitter.
*Bzz-bzz.* Quelqu’un vient de doxer l’adresse de ma prof de CP parce qu’elle m’avait mis un « Non Acquis » en coloriage en 2002.
Le rideau ne s'est pas levé, il a simplement été arraché par une main invisible. Un bruit solide. Physique. Analogique. On frappe à ma porte. Et pas de cette petite tape polie de voisin qui vient réclamer du sel. Non, c’est le martèlement de quelqu’un qui possède un titre de propriété sur ma santé mentale.
— Nina ! Ouvre ! Je sais que tu es là, je vois la lumière bleue sous la porte ! Tu ressembles à un insecte attiré par une lampe à moustiques, ouvre !
C’est la voix de Monsieur Lefebvre. Mon patron. L’homme qui a inventé le concept de « synergie toxique » et qui pense que le « Quiet Quitting » est une forme de terrorisme domestique.
Je ne bouge pas. Si je reste immobile, peut-être qu’il va se désintégrer. Peut-être que le monde réel n'est qu'un mauvais plugin que je peux désinstaller. Mais la serrure grince. La porte s’ouvre sur le couloir sombre, et Lefebvre déboule dans mon sanctuaire de la déchéance, vêtu d’un costume à trois pièces qui coûte probablement trois fois mon découvert autorisé.
— Mon Dieu, Nina… mais ça sent quoi ici ? On dirait qu’un serveur informatique a vomi dans un panier à linge sale.
Derrière lui, une silhouette familière s’engouffre dans la brèche. Sandrine. Ma cousine. Celle qui met des citations de Paulo Coelho sur des photos de couchers de soleil et qui pense que le gluten est une invention de la CIA pour nous empêcher de vibrer à la fréquence de l’univers.
— Nina, chérie ! J’ai vu le hashtag ! C’est terrible ! J’ai ramené de la sauge pour purifier ton aura et un sac de couchage parce que maman dit que tu es en pleine psychose numérique !
— C’est pas une psychose, Sandrine, c’est un bad buzz, je grogne en m’enfonçant dans mon fauteuil ergonomique qui ne l’est plus du tout depuis que j’ai renversé un smoothie à la spiruline dans le mécanisme. Et Lefebvre, qu’est-ce que vous foutez là ? C’est mon domicile privé.
Une troisième personne entre. Maître Dumont. Il est plus petit que ce que j’imaginais, mais il dégage une énergie de contentieux administratif absolument terrifiante. Il porte un porte-documents en cuir qui semble contenir assez de papier pour raser l’Amazonie. L’appartement, qui faisait déjà la taille d’une boîte d’allumettes, vient de devenir le centre névralgique d’un trou noir. Nous sommes quatre dans dix-huit mètres carrés. C’est le coefficient d’occupation des sols d’une prison de haute sécurité, mais avec moins de déco.
— Nina, la boîte est en feu, éructe Lefebvre. L’action a perdu 4 % parce que tu as listé notre plus gros client, Maître Dumont, dans ton « Top 10 des psychopathes qui ne disent pas bonjour ».
— Mademoiselle, intervient Dumont en dépliant un document de six pages, l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 est très clair. Le passage où vous décrivez mes sourcils comme « deux chenilles dépressives en quête de sens » a causé un préjudice moral incalculable.
— C’était une métaphore ! Et techniquement, c’est de la critique d’art. Vos sourcils sont une performance.
Sandrine commence à agiter son bâton de sauge fumant autour de la tête de Maître Dumont. Lefebvre, cherchant une contenance, tente de s'asseoir sur mon unique chaise de bureau. Un bruit de craquement sinistre retentit alors que le vérin lâche brusquement. Lefebvre descend de dix centimètres dans un sifflement pneumatique ridicule.
— C’est du design industriel, Marc, je commente. C’est le concept du « Messy Millennial ». On ne range pas, on archive par couches géologiques.
Soudain, la porte — dont la serrure n'était plus qu'un souvenir — est projetée contre le mur. Simon, le « Dommage Collatéral », fait son entrée. Il tient son smartphone à bout de bras, tel un prêtre brandissant un crucifix devant un vampire allergique au gluten.
— On est en direct, les amis ! hurle-t-il à son objectif, son pied s’enfonçant dans une boîte de pizza qui datait de l'élection présidentielle précédente. Nina, la voici ! La reine du fiel ! Regardez ce studio ! On dirait le décor d’un film sur la fin de la civilisation.
— Simon, dégage de là ! j'articule. Tu piétines ma vie privée. Et ma croûte de pizza.
L’appartement est devenu un aquarium de fumée grise. Sandrine, dans un élan de transe chamanique, bouscule Simon. Celui-ci trébuche et s'affale sur mon routeur Wi-Fi. Un craquement sinistre retentit. Le petit boîtier noir, mon seul lien avec l'humanité, rend l'âme dans une gerbe d'étincelles miniatures. Le silence tombe. Un silence de zone blanche.
— Connexion perdue, murmure Simon, la voix soudainement blanche. Le live… le live a coupé.
C’était l’apocalypse. Sans le flux constant des notifications pour me dire quoi penser, j’étais juste là. Dans un appart trop petit, avec des gens que je déteste, pour de vrai.
— Bien, dit Lefebvre en s'essuyant le front. Plus de direct. Nina, signez cette rétractation.
— Non, je réponds. Sortez. Tous.
— Pardon ? s’offusque Dumont.
— Sortez. Marc, vous me licencierez par recommandé. Simon, va t'acheter une dignité. Sandrine, reprends ta sauge. Si quelqu’un lâche encore un mot, je publie la Partie 2 de la liste. Et croyez-moi, elle est beaucoup plus détaillée sur les notes de frais de Marc et les habitudes Tinder de Simon.
Le bluff. L’arme ultime. Je n’avais pas de partie 2, mais dans le monde du digital, la perception est la réalité. Ils reculèrent. Lefebvre jeta un regard à Dumont qui rangea ses papiers. Ils quittèrent l’appartement l’un après l’autre, en file indienne, comme une procession de personnages de sitcom ratée. Simon resta le dernier, fixant son écran noir.
— Nina ? Tu penses vraiment que le ratio était légendaire ?
— Simon, le ratio était historique.
Je me retrouvai seule avec les fantômes de mes notifications. Je me dirigeai vers la fenêtre et je l'ai ouverte en grand. L’air frais de Paris s'engouffra dans la pièce. Je ramassai le stylo de Lefebvre — un Montblanc qu’il avait oublié dans la précipitation. Je l'ai gardé. C’était mon indemnité de licenciement symbolique.
J’aurais dû chercher un chargeur pour mes 2 % de batterie restants. Mais j’ai juste souri. J'ai pris le Montblanc, j'ai attrapé un vieux ticket de caisse de Franprix, et j'ai écrit : « Liste des gens que je déteste — Addendum : Moi-même, pour avoir cru que j’avais besoin de Wi-Fi pour exister. »
Mon téléphone s'éteignit dans un petit soupir électronique. Le silence était analogique. Je débouchai une bouteille de vin de cuisine. L’ironie suprême ? Il était excellent.
Le chapitre 12 se fermait sur un appartement dévasté et une odeur de sauge persistante. Mais au milieu de ce chaos, j’étais la seule personne à ne pas avoir besoin d'un chargeur pour respirer. Et ça, pour le coup, c'était un sacré "personal branding".
La Traque Digitale
L’appartement de Nina n’était pas un lieu de vie, c’était un mémorial à la gloire du chaos entropique. Dix-huit mètres carrés de pur génie décoratif, si l'on considère que le style « fin de civilisation » est une tendance montante sur Pinterest. Sous la lumière blafarde d’un plafonnier qui hésitait entre rendre l’âme et déclencher une crise d’épilepsie, Nina fixait son écran de MacBook. Ses yeux, bordés de cernes si profonds qu’on aurait pu y stocker des cryptomonnaies, ne quittaient pas le curseur qui clignotait.
Le silence de la pièce n'était interrompu que par le ronronnement asthmatique du ventilateur de l'ordinateur, qui luttait héroïquement pour ne pas imploser sous le poids des soixante-douze onglets ouverts. Soudain, un bourdonnement. Puis deux. Puis une symphonie de vibrations sur le bois de son bureau. Elle attrapa son iPhone qui dépassait de la poche de sa veste. La vitre était si fissurée qu’on aurait dit une carte routière de l’enfer.
**Notification Twitter : @KekeDu93 : « Nina, lâche ce paquet de Curly, c’est pas bon pour ton teint. #TeamNina #OnTeVoit »**
Nina s’immobilisa, un Curly à mi-chemin entre le sachet et sa glotte. Elle regarda autour d'elle. Personne. Juste une pile de vêtements sales qui ressemblait étrangement à une silhouette humaine si on plissait les yeux dans le noir. Elle porta le Curly à sa bouche.
**Notification Twitter : @DarkSasuké : « Franchement, le pyjama licorne avec la tache de café sur le nichon gauche, c’est audacieux. Une icône. #NinaLive »**
Le Curly tomba sur son clavier. Nina sentit une décharge de fibre optique dans les vertèbres. Elle releva lentement les yeux vers le haut de son écran. Le petit point vert. Il ne brillait pas. Il était éteint. Et pourtant, elle avait cette impression d’être passée sous un microscope géant manipulé par des adolescents boutonneux.
— Ok, murmura-t-elle, sa voix sonnant comme du papier de verre. On respire. C’est du phishing mental.
Elle ouvrit un nouvel onglet. Le flux était une coulée de lave numérique. Des milliers de captures d’écran d’*elle*. Une photo, prise il y a trois minutes, en train de se gratter l'oreille avec un stylo Bic. Nina pivota sur sa chaise Ikea qui grinçait en si mineur. Derrière elle, Maurice, son chartreux obèse, la fixait avec une intensité meurtrière.
— Putain de bordel de merde de clic.
Elle se rua sur son rouleau de scotch d'emballage et en plaqua violemment un morceau marron sur l'objectif. Elle se sentait violée, mais d'une manière propre, sans effraction physique. Une fenêtre contextuelle s'ouvrit : **« Nina, le scotch, c’est petit bras. On a déjà hacké le micro. On t’entend respirer comme un Dark Vador qui aurait forcé sur la ventoline. »**
— Vous voulez de l’engagement ? cria-t-elle vers le châssis en aluminium. En voilà ! Ma vie est un échec industriel ! Je suis une Community Manager qui ne parle plus à ses voisins, et ma liste de gens que je déteste devient le Manifeste du Parti de la Haine !
Elle jeta un œil à son téléphone.
**@LoulouLaBrocnante : « OMG elle nous parle ! Quelqu'un a enregistré ? Nouveau sticker Telegram direct. »**
Soudain, on frappa à sa porte. Un coup sourd.
— Nina ? C’est Simon. Ouvre. Je sais que tu es là, je te vois sur le live de @NinaLeaks.
— Je peux pas ouvrir ! J'ai le Covid 24 ! C'est très contagieux !
— Arrête tes conneries. Les gens sur le chat disent que tu fouilles dans ton linge sale pour trouver un pantalon. Ouvre avant qu’ils n'envoient une pizza ou un escort-boy.
Elle ouvrit. Simon était là. Dans ce monde de visages saturés par les écrans, il avait une peau qui voyait le soleil. Il tenait son téléphone comme un bouclier.
— Ils sont six mille à nous regarder, Nina. Six mille personnes qui attendent que je te demande pourquoi tu as écrit que j'étais "le genre de type à porter des chaussettes avec des sandales dans son âme".
— Simon... l'ironie, tu connais ?
— L’ironie, c’est ce qui te permet de ne pas pleurer quand tu réalises que tes seuls amis sont des avatars qui attendent ta dépression nerveuse pour faire des mèmes, coupa-t-il.
Nina sentit une larme chaude et salée tracer un sillon dans son fond de teint.
— Ils voient ça ?
— Ouais. Ils disent que ton maquillage coule. On s'en va. Éteins tout.
Elle arracha la prise multiple. Un arc électrique crépita. Le silence, le vrai, l'analogique, retomba sur la pièce. Mais par la fenêtre, dans la rue, trois personnes levaient leurs téléphones vers elle. L'un d'eux tenait un panneau : « NINA, DIS-NOUS TOUT ».
— Simon, mets tes chaussures. On sort par l'issue de secours.
L’escalier de service sentait le chou bouilli. Ils débouchèrent dans une cour sombre jonchée de vieux vélos. Une silhouette se détacha de l’ombre. Une fan en sweat-shirt oversize, le flash de son smartphone braqué sur eux comme un crucifix.
— Nina ! Je savais que tu passerais par ici ! Un mec a posté que ton adresse IP venait de sauter ! Regardez tout le monde, je suis avec la Reine du Bad Buzz !
Nina poussa la fille et entraîna Simon vers la rue parallèle. Une dizaine de curieux les attendaient, armés de stabilisateurs.
— On est cuits, lâcha Simon.
— Non. Fais semblant de me disputer. Hurle que tu me quittes !
Simon se prit au jeu :
— Je m’en fiche, Nina ! Tu as choisi tes abonnés plutôt que notre amour médiocre ! Je te ghoste dans la vraie vie !
Les fans restèrent pétrifiés. La rupture en direct, le Graal. Profitant de cette fascination morbide, Nina héla un taxi. Un vieux modèle conduit par un homme au visage en carte routière froissée.
— Roulez ! n'importe où !
Le chauffeur les regarda dans le rétro.
— Écoutez, ma petite dame, j’ai conduit des ministres en plein divorce et des clowns dépressifs. Votre audience sur "Inter-Net", c’est juste du bruit qui ne paie pas le sans-plomb 98. Descendez où vous voulez, mais la tristesse, ça tache mes sièges.
Pendant que le taxi filait, le téléphone de Simon vibra. Un message privé du « Cabinet », le géant de la gestion de crise. *« On a vu votre performance. On vous attend demain à 9h. La visibilité, c’est bien. Le contrôle, c’est mieux. »*
Le lendemain, Nina franchit les portes rotatives d’un immeuble de verre noir. Simon la suivait, livide. Ils furent introduits dans une salle qui surplombait Paris. Trois hommes en costume gris les attendaient autour d'une table en verre noir. Edouard, le chef, fixait Nina comme une bactérie brevetable.
— Nina, votre liste est une bombe thermonucléaire. On veut la monétiser. On appelle ça le "Hate-as-a-Service". On a déjà des contrats pour des tasses et une application où les gens votent pour savoir qui sera cancellé.
Nina regarda l'écran mural où le live de sa propre vie continuait, hacké par la foule. Elle se vit de dos, ses racines apparentes, ses bouloques sur son pull. Elle sentit la nausée, puis une illumination cynique. Elle sortit son rouge à lèvres et s'en barbouilla grossièrement, comme un Joker maniaque.
— Très bien, Edouard. Je veux 50 % sur les produits dérivés et Simon comme assistant payé à prix d'or.
— Nina, tu ne vas pas faire ça ? balbutia Simon.
— On est déjà dans la fosse aux lions, Simon. Autant leur apprendre les claquettes.
Elle se tourna vers l'objectif invisible de son téléphone qui dépassait de son sac.
— Salut les creeps ! Vous vouliez voir comment on vend son âme ? Prenez des notes, ça va coûter cher en data.
Edouard tendit un stylo en or.
— On commence par supprimer la clause de moralité. Elle serait... contre-productive.
Nina signa d'un smiley narquois. Elle se leva, redressa la tête, prête à affronter les caméras du monde entier avec une grandeur de méchante de cinéma.
— Bienvenue en enfer, messieurs.
Elle fit volte-face pour sortir de la pièce avec une classe absolue, mais son pied s'accrocha dans le câble de son propre chargeur qui traînait au sol. Elle bascula en avant dans un cri peu héroïque et s'étala de tout son long sur le marbre froid, tandis que, dans sa poche, son téléphone vibrait d'une salve de "LUL" et de mèmes générés instantanément par ses cinq millions de spectateurs.
Le petit point vert de la webcam, lui, ne clignota même pas. L'ironie, enfin, était totale.
L'Exorcisme Analogique
L’air de l’appartement sentait le vieux café, le désespoir numérique et ce parfum bon marché que ma cousine, Chloé, persistait à appeler « fragrance de niche » alors que ça sentait clairement la lingette désinfectante pour hôpital psychiatrique.
Mon 18 m² était devenu l’épicentre d’un séisme que j’avais moi-même déclenché avec l’insouciance d’un gamin qui joue avec un lance-flammes dans une station-service. Ils étaient tous là, entassés entre mon clic-clac et ma pile de cartons Amazon. Mon espace vital, habituellement réservé à mes crises d’angoisse et à mes livraisons Deliveroo tièdes, était désormais squatté par la lie de mon existence.
À ma gauche, Simon. Le pauvre Simon. Il tenait son smartphone comme s’il s’agissait d’une grenade dégoupillée, son visage blafard éclairé par le spectre bleuté des notifications qui s’enchaînaient à un rythme de mitrailleuse. À ma droite, mon patron, Vandermeer, qui ajustait sa cravate avec la nervosité d’un condamné à mort, ses yeux injectés de sang fixés sur mon pauvre moniteur 27 pouces où défilait le hashtag #TeamNina.
Et dehors ? Dehors, c’était le chaos. J’entendais le bourdonnement sourd de la foule qui s’était rassemblée au pied de l’immeuble, munis de pancartes « Nina Présidente » ou « Brûlez les Listers ». Ils ne voulaient pas de justice. Ils voulaient du sang en 4K.
— Nina, tu dois poster un démenti. Maintenant. Sinon mon action en justice va te coûter tes organes internes, bafouilla Simon, dont la lèvre supérieure tremblait d’une manière presque hypnotique.
Je l’ai regardé. Ses cernes étaient plus profonds que mes dettes.
— Simon, mon chou, poster un démenti maintenant, c’est comme essayer d’éteindre un incendie de forêt en urinant sur un séquoia. Le ratio est contre nous. On est dans la phase « apocalypse biblique sponsorisée par Twitter ».
— C’est un levier marketing incroyable ! s’enthousiasma Vandermeer, le seul homme capable de voir une opportunité de croissance dans une exécution publique. Nina, si on lance une ligne de merchandising « La Liste », on peut doubler le CA du trimestre. On peut même faire une collab avec une marque de tisanes détox. « La Détox des Haters ». C’est du génie !
Vandermeer n’était plus un patron, c’était un vendeur de monobrosses d’occasion sur un parking de zone industrielle qui essayait de me refiler une option "lustrage d'âme". Je me massai les tempes. Chaque vibration de mon téléphone sur la table basse produisait un bruit de marteau-piqueur dans mon crâne.
— Vous ne comprenez pas, dis-je d’une voix sourde. Ce n’est plus ma liste. C’est un algorithme qui a muté et qui réclame des sacrifices humains. Regardez cette meuf, là, sur l’écran.
Je pointai une fan particulièrement zélée qui faisait un live TikTok juste en bas de ma fenêtre. Elle portait un t-shirt avec ma photo — une photo de moi avec une trace de sauce burger sur le menton, merci Internet — et criait que j’étais la « Messie de la Transparence ».
— Elle ne m’aime pas, repris-je. Elle aime la haine que je lui autorise à déverser. Je suis devenue la community manager d’une guerre civile domestique.
Ma cousine Chloé s’approcha, son téléphone en mode selfie. Elle ne parlait plus, elle postait.
— Nina, fais un coucou ! Ils demandent si tu as vraiment mis mon nom parce que j’ai « emprunté » ton fer à lisser en 2014. C’est trop drôle, ça fait grimper mes stats ! Dis-leur que c’est une blague !
Je la fixai, l’ironie me remontant à la gorge comme un reflux gastrique.
— Chloé, sors de ce champ de vision avant que je ne te supprime de la réalité physique avec la même facilité que je t’ai bloquée sur Instagram.
— Oh, elle est tellement cynique, j’adore ! cria-t-elle à son téléphone. #SavageNina #RealLife.
C’était le déclic. Le moment où le cerveau déconnecte et où l’instinct de survie prend le relais. J’avais passé ma vie à construire des images de marque parfaites. La perfection était une prison. Le numérique était ma cellule.
— Assez.
— Pardon ? dit Vandermeer, déjà en train de taper un mail à l’équipe créa.
— J’ai dit : ASSEZ !
Je me levai brusquement, renversant une tasse de café froid qui alla s’étaler sur la moquette déjà sinistrée. Le silence tomba dans la pièce, seulement interrompu par le grésillement du néon au plafond. Je m’approchai de mon bureau, ce mausolée de câbles emmêlés. Mon MacBook Pro chauffait comme une centrale nucléaire en fin de vie. Le ventilateur hurlait.
— Je vais faire un exorcisme, Simon. Pas avec de l’eau bénite. Avec du code et de la haine de soi.
Mes doigts volèrent sur le clavier. J’ouvris le panneau d’administration de mes serveurs.
— Nina, arrête ! ordonna Vandermeer. Ce compte a une valeur de marché de plusieurs millions de clics !
— Les clics ne se mangent pas, Monsieur Vandermeer. Et ils ne dorment pas non plus. Ils vous bouffent de l’intérieur jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une coquille vide avec un abonnement Premium.
Je tapai la commande. Une ligne de texte simple. Un arrêt de mort numérique. Je me tournai vers la fenêtre. La foule en bas brandissait des téléphones comme des torches médiévales.
— Vous voulez du contenu ? hurlai-je vers la vitre fermée. Je vais vous donner le contenu ultime ! Le néant !
Je frappai la touche « Entrée ».
L’écran devint noir. Une seconde plus tard, un cri collectif monta de la rue. Des milliers de smartphones venaient de perdre leur connexion. Les comptes supprimés. Les bases de données effacées. Les photos de profil évaporées dans l’éther. Le Black-out.
Vandermeer regardait son iPhone avec l’expression d’un homme qui vient de voir son enfant se faire kidnapper par des aliens. Chloé tapotait frénétiquement sur son écran, le visage déformé par une angoisse pure.
— Ça ne charge plus... Mes followers ! Ils sont où mes followers ?!
— Ils sont retournés à leur vie, Chloé. Ils sont en train de réaliser qu’ils détestent probablement leur propre reflet dans l’écran noir.
Vandermeer sortit de l’appartement, suivi par Chloé qui pleurait des larmes de mascara sur sa vitre éteinte. Simon resta là un moment, puis se leva à son tour.
— Tu sais Nina... au fond, sur ta liste... j’étais vraiment le pire ?
Je lui adressai mon plus beau sourire fatigué, celui qui ne passe pas bien en selfie.
— Non Simon. Le pire, c’est celui qui a inventé la notification « Vu ». Et celui-là, même moi, je ne peux pas le supprimer.
Il hocha la tête et sortit. Je me retrouvai seule. Dans le noir. Sans Wi-Fi.
Trois heures plus tard, on frappa de nouveau. C’était Simon. Il tenait une lampe torche et un sac en papier gras.
— Je t'ai apporté un kebab. Sans oignons, je me souviens que tu détestais ça en terminale.
On s’assit par terre, dos au clic-clac. La seule source de lumière était sa lampe posée verticalement, créant une ambiance de veillée scout dans un entrepôt Amazon abandonné. J'avais sorti un vieux carnet de chèques périmé pour écrire une nouvelle liste.
— C'est quoi ? demanda-t-il en pointant ma main.
— Ma liste de rédemption analogique. Point numéro 1 : Moi-même (travaux en cours). Point numéro 2 : Les gens qui ne mettent pas de saumon dans les poke bowls.
Simon prit mon vieux Bic vert et ajouta : *3. Les gens qui pensent qu’un « like » est une preuve d’amour, mais qui ne t’aideraient pas à déménager un canapé sans ascenseur.*
— C’est précis, notai-je en croquant dans mon sandwich.
C’était l’exorcisme parfait. Pas de filtres, juste le bruit de la mastication. C'est à ce moment-là que mon téléphone, agonisant à 1% de batterie, s'illumina une dernière fois. Un SMS.
*« Nina, je n'arrive pas à voir tes photos sur Facebook, ça bugue. Tu as encore touché à quelque chose ? Au fait, n'oublie pas le dîner chez ta tante dimanche, elle veut te présenter son nouveau chat. »*
Je soupirai. On ne pouvait pas supprimer sa famille. La réalité physique avait ses propres bugs, bien plus coriaces que n'importe quel algorithme. Je reposai l'appareil. Cette fois, je ne répondis pas. Le silence était mon nouveau statut social. Et honnêtement ? Il avait un taux d'engagement imbattable.
Je fermai les yeux, et pour la première fois depuis des mois, je n'entendis plus le bruit des serveurs qui tournent. Juste mon propre souffle. Le blackout était total. La paix était provisoire. Mais putain, qu'est-ce qu'elle était bonne.
Le Silence est d'Or
L’iPhone 15 Pro Max venait de s’écraser dans la poubelle, sous un emballage de burger gras et trois mouchoirs usagés, avec le bruit étouffé d’un espoir qui crève. Un impact mou, une déchéance technologique au milieu des restes de la veille.
Un silence s'installa. Un silence si plat qu'il ressemblait à une courbe d'engagement après un tweet sur la politique monétaire.
Pour la première fois depuis des siècles — ou peut-être soixante-douze heures, la notion de temps pour une Community Manager en plein bad buzz étant proche de la physique quantique — le bourdonnement avait cessé. Plus de vibrations frénétiques faisant trembler la table basse en mélaminé. Plus de notifications « Breaking News » lui rappelant que sa propre gueule, cernée et pixelisée, servait désormais de mème officiel pour illustrer la trahison numérique.
Nina resta plantée au milieu de ses dix-huit mètres carrés. C’était son royaume : un micro-territoire niché au sixième étage d’un immeuble qui penchait tellement à gauche qu’il aurait pu voter Mélenchon par simple inclinaison architecturale. Sans l’écran bleu pour lui brûler les rétines, l’appartement lui apparut dans toute sa splendeur post-apocalyptique. C’était une installation d’art contemporain intitulée « Débâcle d’une Millennial ». Au sol, une strate archéologique de fringues permettait de retracer sa semaine : là, le jean de lundi, quand elle croyait encore pouvoir gérer son ratio ; ici, le pyjama de mercredi, porté pendant quarante-huit heures de scroll intensif alors que le hashtag #TeamNina mutait en milice numérique.
Elle fit un pas de côté et manqua de s’empaler sur un chargeur de MacBook. Le câble serpentait sur le parquet comme une vipère technologique cherchant une prise pour lui injecter une dose de dopamine virtuelle.
— Pas aujourd’hui, Satan, grimaça-t-elle.
Elle s’assit sur son lit — qui servait aussi de bureau, de salle à manger et de zone de crise. Son cerveau lui envoyait des messages d’alerte : *ATTENTION. AUCUNE INFORMATION INUTILE REÇUE DEPUIS 120 SECONDES. RISQUE D’INTROSPECTION IMMINENT.*
*Toc. Toc. Toc.*
Nina se figea. Personne ne frappait jamais. Les gens envoyaient des DM. Les livreurs Deliveroo abandonnaient les sacs sur le paillasson comme s’ils livraient de l’anthrax avant de s'enfuir.
— Nina ? Je sais que t’es là. Je sens l’odeur de ton désespoir d’ici.
Nina ferma les yeux. Cette voix, elle l’aurait reconnue entre mille filtres vocaux. C’était sa cousine, Solène, l’incarnation vivante de tout ce qu’elle méprisait : une prof d’équithérapie qui pensait que le « Cloud » était un phénomène météo. Solène était le numéro 12 sur sa fameuse Liste. Motif : « Trop gentille pour être honnête, me force à manger des graines de chia alors que je veux juste un Xanax. »
Nina ouvrit la porte. Solène entra, portant un poncho en laine bouillie et un panier en osier rempli de pommes de terre terreuses.
— C’est des Bintje de mon jardin, Nina. Pose cet économe et écoute-moi. Tu trembles comme un smartphone en mode vibreur.
— Je ne tremble pas, j’optimise mes tremblements, répliqua Nina. Et qu’est-ce que tu fous là ? T’es pas censée soigner des poneys dépressifs dans la Creuse ?
— J’ai pris le train dès que j’ai vu que t’étais devenue la cible préférée d’Internet. On dit que t’as ruiné la vie d’un mec qui s’appelle Simon. On dit que t’es la "Pétroleuse du Web".
Nina eut un rictus.
— Simon était médiocre, Solène. C’est ça qui m’a rendue folle. S’il avait été un génie du mal, j’aurais compris. Mais il oubliait de rendre ses livres et portait des sandales-chaussettes sans aucune once d’ironie. Et maintenant, par la grâce d’un algorithme mal luné, ce type est devenu le symbole mondial de l’oppression.
— Allez, épluche, ordonna Solène en lui tendant un tubercule. On va faire une purée. Une vraie. Pas un truc en poudre qui a le goût de carton mouillé.
L’épluchage commença. Pour Nina, tenir un économe — un vrai, en métal piqué de rouille — ressemblait à une tentative désespérée de renouer avec l’Âge de Pierre. Elle ne savait pas comment éplucher une patate sans se demander quel filtre rendrait le rendu plus « organique ».
— Tu devrais les voir, dehors, lança Solène. Il y a une gamine avec un panneau "Nina Présidente". Ils ont l’air d’attendre que tu sortes pour lancer une révolution ou te demander un selfie.
— Ils ne m’aiment pas, Solène. Ils aiment juste l’idée de pouvoir être méchants légalement. Je suis leur dealer de fiel. Et maintenant que j’ai fermé la boutique, ils sont en manque.
Un bruit sec contre la vitre les fit sursauter. Un drone, équipé d’une caméra 4K, flottait à quelques centimètres du verre. Son voyant rouge clignotait comme un œil de Terminator. Nina voyait son reflet dans l'objectif : échevelée, une trace de terre sur le front. Elle était en direct. Quelqu'un venait de briser son sanctuaire.
— Ils nous filment ! s'écria Solène.
Nina sentit une colère froide monter. C’était la goutte de trop. Elle chercha une arme dans son arsenal de déchets. Ses yeux tombèrent sur un vieux câble VGA, lourd, relique d’un temps où l’on branchait encore des projecteurs. Elle l’enroula autour de son poignet comme un lasso de gladiateur.
— Nina, qu’est-ce que tu fais ?
— Je vais leur donner du contenu.
Elle ouvrit brusquement la fenêtre. Le drone recula, mais continua de filmer. En bas, la foule rugit. D’un geste précis de lanceuse de marteau, Nina fit tournoyer le câble VGA et le lâcha. Le câble s'enroula parfaitement autour des hélices. Il y eut un bruit de moteur qui force, une étincelle, et l’engin alla s’écraser dans une poubelle de tri sélectif deux étages plus bas.
— Voilà, dit Nina en refermant la fenêtre. J’ai désactivé les notifications.
Mais le soulagement fut de courte durée. Un bruit sec retentit : *cloc*. Une enveloppe venait de glisser par la fente de la boîte aux lettres. Nina la ramassa. Papier de qualité, écriture calligraphique.
*« Le silence est d’or, mais l’oubli est un crime. On n'efface pas une liste, Nina. On la complète. »*
Un frisson glacé parcourut sa colonne vertébrale. Quelqu'un savait où elle habitait. Quelqu'un avait pris la peine d'écrire à l'encre. C'était bien plus dangereux qu'un troll anonyme.
Elle se précipita vers la poubelle, plongea la main dans les épluchures et récupéra son iPhone. Elle avait besoin de la lumière bleue. Elle avait besoin de savoir. L'appareil se ralluma, illuminant ses cernes. Une salve de notifications explosa.
— Simon a disparu, souffla Nina, livide. Sa porte d’entrée a été défoncée. Il y a une photo de son salon sur le dark web.
Elle montra l'écran à Solène. Sur le mur de Simon, écrit en lettres rouges, on lisait : *« NINA A OUVERT LA PORTE. NOUS SOMMES ENTRÉS. »*
On frappa à la porte de l'appartement. Trois coups lents, lourds, méthodiques. Ce n’était pas un voisin. C’était la réalité qui venait réclamer son dû.
— On fait quoi ? chuchota Solène.
Nina redressa les épaules. Son ironie, son ultime mécanisme de défense, reprit le dessus. Elle ajusta ses cheveux, pointa la caméra de son téléphone vers la porte et appuya sur "Direct".
— Salut tout le monde, dit-elle d'une voix qui ne tremblait presque pas. Ici Nina. Vous vouliez du contenu exclusif ? Je crois que vous allez être servis. Restez connectés, le ratio risque d'être... sanglant.
La porte commença doucement à tourner. Le nombre de spectateurs explosa : 10k, 20k, 50k...
Peu importe la chute, pourvu qu’elle soit partagée. Nina fixa l'objectif, prête à transformer son propre lynchage en un spectacle mémorable. Le live était lancé. Le chaos n'avait plus besoin de Wi-Fi.